‹ Vie du Chevalier de Faublas (volume 2)Chapitre 9 sur 9 · T ^ . : I „ TT · texte numérisé non relu

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de la sccne que M. Duportajl me, ferait k son retour. — II y a des parens bien ridicules!..*. Je sa- ' . V,ais bien que j’ayais quelque chose à vous demat*

dçr , monsieur..,, connaissez - vous un certain

M. de Faublas? Jp répondis sèchement : non. Mais \ < * —

le comte le connaît peut-être? continua le marquis. — iDe Faublas? répliqua Rosambert ; mais

oui , je crois avoir entendu ce nom-là j’ai vu

cela quelque part (Il prit le marquis par la main , et affectant de parler plus bas) : Ne parlez jamais des Faublas devant les DuportaiJ : ces deux familles-là sont ennemies !. . . . Il y aura du sang répandu au premier jour. — Tout cela est donc découvert , répliqua le marquis à mi-voix. - — - Quoi , tout cela? répondit Rosambert. i — -Bon, vous m'entendez de reste.— Non, le diable m’emporte. — O h que si! mais vous avez raison : à votre È lacp , je serais aussi discret que vous. — D’honneur ! je comprends up mot. . • . >— Allons , brisons là, dit le marquis (il éleva la voix). Oh ça dis-moi , Rosambert , car je sui$ un bon diable , jq ne sais pas garder rancune , moi ! Difc-moi pourquoi, deppis plus de six semaines, tu n’es pas venu pous voir?!— , Des affaires!... — .Bon, des affaires, des maîtresses!., on ne m’attrape pas, va !.. . j’espère qu’au moins tu voudras bien venir saluer la marquise. — Assurément. . . Chevalier-, vous voulez bien m’attendre ici un moment ?

7 Le maquis , en me quittant , me répéta qu’il regrettait fort de ne pouvoir me présenter à sa femme.

Un quart d’heure après, Rosambert revint à uioi, en riant. Madame de. B*** n’a pas paru fâchée de me voir, mç dit-il; elle m’a reçu poliment; isous nous sommes traités réciproquement commç

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des gens de connaissance, qui se souvienneut de

s’être rencontrés souvent dans le monde. Pour-

tant la marquise a été un peu étonnée quand son bon mari lui a dit que j étais ici avec M. Duportail le fils , qui n’avait jamais osé lui venir présenter scs devoirs. Vous concevez que, tout étant fini avec madame de B*** et moi, je n’ai pas cherché à augmenter l’embarras de sa position; au contraire, > y ai charitablement aidée à me tromper moimême : je suis entré dans toutes ses idées , ausii bonnement que son cher époux. Ce qu’il y a de fort singulier, c’est que j’ai trouvé de temps en temps de grandes obscurités dans cette plaisanta •cène, qui m’a d’ailleurs beaucoup amusé^ Vous m’expliquerez cela , Faublas. Tenez , "quoique M. de B*** parlât bas dans ce moment-là, j’ai pourtant bien entendu qu’il disait à la marquise : Madame, je vous le disais bien que cette dernoi-selle Duportail n’était pas une fille honnête. Tont cela s’est découvert! Les Duportail sont furieux; et, s’ils rencontrent ce M. de Faublas, ils lui feront un mauvais parti. Je suis sur que le voyage de !• demoiselle à Soissons , et celui du père en Russie t ne sont que des prétextes... . . Aussi ce pire a bien * mérité cela ; il gène horriblement son fils , et laisse fai re à sa fille tout ce qu’elle veut. : Voilà à peu près , continua le comte , ce que le marquis a dit Faublas , vous êtes au fait , faites-moi le plaisir do m’apprendre ce que tout cela signifie.

Je contai à Rosambert comment le marquit

avait trouvé mon porte-feuille dans un mauvais

Heu , comment il avait prouvé à sa femme que ma-

demoiselle Duportail était une p , comment la

marquise s’était fait rendre mes lettres sur son ottomane, moi présent. Le comte, donna un libre cours à sa gaieté , et finit par me demander pour*quoi je n’avais pas voulu être présenté à madame de B***. Mon ami, lui répliquai-je, si j’étais follement épris de la marquise, et qu’il n’y eût pas eu d’autres moyens de la voir que celui-là , je l’au-» rais employé; mais, puisque nous nous joignons facilement tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, puisque les rendez-vous ne nous manquent pas , pourquoi aurais -je encore été chercher des dangers sous un travestissement nouveau ? » — • Quoi donc , cela aurait produit des scènes plaisantes ! A votre place, la marquise n’aurait pas balancé.

Après le spectacle , je suivis . Rosambert à la loge de mademoiselle*** , qu’il connaissait particulièrement. Une danseuse était avec la princesse. Il est joli! dit celle-ci , après m’avoir majestueux Bernent toisé. C’est l’amour, répondit l’autre, ou c’est le chevalier de Faublas! Je remerciai vivement l'honnête personne qui m’adressait un compliment si flatteur. Chevalier , me dit-^elle , je vous ai entrevu quelque part, et depuis plusieurs mois j’entends parler de vous presque tous les jours.’ Vous pouvez être une très-belle fille; mais , quant 1 à moi, j’aime mieux un joli garçon. Je fixai le comte : Rosambert , il me parait que vous m’aviei annoncé ? Rosambert me donna sa parole d’honneur que non. Cependant les deux dames se parlaient à l’oreille et Coralie (c’est le nom de la danseuse), Coralie riait comme une folle ;

Ai -je besoin de dire que déjà la partie carrée se décidait; que nous* soupâmes cbez la déesse y que je ramenai la nymphe chez elle, et que jjr

“ , f » mS , p

partageai son lit? Qui ne sait pas qu’à l’opéra les diviuités sont de bien faibles mortelles; que c*e$t le pays dù monde ou les passions se traitent le plus lestement; que c’est là surtout qu’une affaire de cœiir commence et s’achève dans la même soirée.

Coralic n’était ni belle, ni jolie; mais elle avait la vivacité qui plaît, les grâces qui attirent; on écoutait avec plaisir son petit jargon galant; sut sa figure mutine régnait la gaieté ; son maintien un peu dévergondé provoquait le désir;, au resté, graude et bien faite, belle main, joli pied, superbe peau! Coralie d’ailleurs possédait si bien l’art des voluptés secrètes! elle épuisait avec tant de discernement toutes les ressources du métier! J’oubliai dans scs bras Justine et madame de

Mais , par une singularité que je n’entreprendrai pas d expliquer, l’image des vertus les plus pures vint, au sein du libertinage , se présenter à mon esprit troublé; et, ce qui n’est pas moins digne de remarqué, je m’avisai de vouloir passer

dans un de ces rïioméns , où l’homme le plus étourdi, exempt de toutes distractions, ne laisse échapper que de très-courts monosyllabes ou de longs soupirs étouffés. Ah, Sophie! m’écriai- jeç j’aurais dû dire : Ab, Coralie! — Sophie! répéta la nymphe , sans se déranger ; Sophie ! vous la connaissez ? Hé bien , c’est une sotte , une bé-

gueule, une pécore, qui n’a jamais été jolie, qui

est fanee , et à qui il est arrivé la semaine passée... Elle ne put en dire davantage : mais, quoiqu’en parlant prodigieusement vite , elle avait si bien employé son temps, que je ne savais lequel admirer le plus , ou de l’étonnante agilité de ce corps si souple, ou de l’extrême volubilité de cette langue si déliée.

Il était dix heures du matin qùand je quittai

Coralie. Le baron * informé de mon absence , attendait impatiemment mon retour. Il me fit sou- Tenir, d’un ton sévère, qu’il m’avait prié de ne jamais coucher ailleurs qu’à l’iiôtel. Je montai chez moi; M. Person m’y attendait : j’allais lui reprocher sa trahison; il me prévint, il m’observa qu’il était impossible que le baron ignorât cette échappée nocturne; qu’en pareil cas, le devoir d’un gouverneur était d’avertir un père ; et que se laisser prévenir par le Suisse , ou par quelque autre domestique, c’eût été fort maladroitement découvrir notre intelligence. Je n’avais rien à répondre à de si bonnes raisons , et puis j étais déjà occupé de tout autre chose. Jasmin venait de me remettre une lettré qu’on lui avait laissée depuis plus d’une jbteure, Je voyais avec surprise qu elle était adressée à mademoiselle Duportail. Je décachetai

promptement ; je lus :

et Quelqu’un qui part ce soir pour Versailles,' a m’assure que mademoiselle Duportail n’est point « à Soissons , et que sans doute elle se cache dans

« les environs deParis. Si cela est, cette charmante

cc enfant , qui doit se souvenir de moi , montera « demain matin à cheval, avec son habit d ama-

lin VIE DU CHEVALIER <c zone, et viendra, suivi d’un seul domestique ï « couvert d’un habit bourgeois , me joiudre , & << huit heures précises , au bois de Boulogne , à ta « porte de Boulogne même. Je suis , s’il faut Fen

c< croire, celui qu elle aime encore, etc. »

Le vicomte de Flouville.

En effet, m’ccriai-je, j’ai depuis long-temps paroles avec le vicomte : allons , ce sera pour demain matin. . . , Jasmin , tu vas venir avec moi.

J’allai acheter un beau cabaret de porcelaine, et je chargeai Jasmin de le porter de ma part à mademoiselle Coralie , rue Mêlée , porte Saint- Martin.

Au retour de mon domestique, je lui demandai ce qu’avait dit mademoiselle Coralie : Monsieur, elle m’a fait répéter plusieurs fois votre nom : C'est bien de la part du chevalier de Faubtas? Un jeune homme ? .... tout jeune ? . . . qui a tout au plus dix-sept ans? mais, mademoiselle, lui ai-je dit, est-ce que vous ne le connaissez pas? Elle a répondu : Si fait ; mais il est bon de s'expliquer ; vous direz au chevalier de Faublas que je l'attends demain à souper .

Demain à souper! Jasmin, mais cela s’arrange .assez mal ; je passerai la journée avéc le vicomte de Florville! Allons, n’importe, je ne vouxpas désobliger Coralie.

Jasmin me laissa, et je me livrai à me» réflexions : O ma jolie cousine! que d’iujures , que id’infidélités je te fais!.... Des infidélités? mai» » non. J’offre à mes maîtresses un hommage impur,

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que ma vertueuse amante rejetterait, qui profanerait les charmes de Sophie .. Mais madame de

B***, Justine, Coralie eu meme temps, trois à

la fois! Hé bien, fussent-elles cent, qu’im-

porte? Ou plutôt mon excuse n’est-clle pas dans le nombre? Si madame de B**^ était aimée, lui iîonnerais-je des rivales? La marquise m’occuperait-elle, si j’avais un attachement sérieux pour Justine ou pour Coralie?.’.. Non , non. Ces trois intrigues-1^ ne signifient rien, . . Ce ne sont que ides goûts passagers... C'est l’effervescence de la jeunesse. ... La marquise , il est vrai , me paraît beaucoup plus aimable que les deux autres ; mais enfin il n'y a que ma jolie cousine qui m’inspire un amour pur et désintéressé.... Oui, ma Sophie, ma chère Sophie, il est clair que je n’aime que tpi !

Le lendemain , Jasmin et moi , nous étions à huit heures précises a la porte dé Boulogne : j’avais l’amazone anglaise et le chapeau de castor blanc. Les passans s’arrêtaient pour me regarder. Les uns s’écriaient : Voilà une jolie femme! Cette Anglaise se tient bien à cheval, disaient les autres; et mon petit amour-propre était flatté de ces exclamations fréquentes. Le vicomte de Florville ne se fit pas long-temps attendre; il montait un

très-joli cheval, qu’il maniait avec plus de grâce

que de vigueur : Belle demoiselle, nous allons, si bon vous semble, déjeuner à Saint-Cloud. — Très-

volontiers, monsieur; mais où descendrons-nous?

Dans une auberge ? — Non , non , mon bon ami* — Comment? votre bon ami! Oubliez-vous,

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monsieur, que vous parlez à mademoiselle Du-

portail? — Oui, mon ami, je l’oubliais; et même je

ue songeais pas que je suis aujourd’hui le vicomte

de Florville.... Moi, un jeune étourdi!, et vous

une jeune folle! Faublas, ne trouvez-vous pas cela

singulier? — Très-singulier! Mais enfin vous voilà

pour toute la journée le vicomte de Vlorville, et « f * # «

moi, mademoiselle Duportail. Souvenons- nous-

en bien. Celui des deux qui se trompera..... —

Donnera un baiser à l’autre. — J y consens , M. le

vicomte.

Quand nous arrivâmes à Saint-Cloud , nous nous devions mutuellement cinquante baisers au moins. A une portée de fusil du pont, le vicomte m’invita à mettre pied à terre. Nous entrâmes dans une maison petite et jolie, où je ne vis personne. Il n’y avait qu’un premier étage. L’appâvtement que le vicomte m’ouvrit me parut èucore plus commode qu’élégant. Pardon, mademoiselle'; mais il faut que je fasse mettre les chevaux à l’écurie. II remonta l’instant d’après > et m’apprit qu’il avait ordonné à Jasmin d’aller déjeuner de son côté, et

de revenir nous pi'endre dans une heure. Ensuite

ii me montra dans une armoire des viandes froides,

quelque dessert et du bon vin : Mademoiselle , nous ferons maigre chère , mais au moins nos gens ne nous troubleront pas. — Fort bien, vicomte; commençons par payer nos amendes. — Fi donc!

une demoiselle! que dites -vous là?..’.. Moi! je veux d abord manger un morceau.

Le vicomte de Florville , un peu petite maîtresse, suça un aileron. Mademoiselle Duportail;

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fort mal élevcc , mangea comme un clerc de procureur. \

Ces amendes qu’il fallait acquitter me tracassaient. Je voulus donner un baiser au vicomte : Mademoiselle , me dit-il, c’est à moi qu’appartient ï’attaque. Il me prit par la main , me fit quitter la table,. et voulut m’embrasser. Je le repoussai vivement : Monsieur, laissez-moi , vous êtes un impertinent. Le vicomte , plus obstiné qu’en t-repreïiam , semblait vouloir ne dérober qu’un baiser, et riait beaucoup de la résistance qu’on lui opposait. Apparemment plus accoutumé à résister qu’à poursuivre , il déployait dans l’attaque beaucoup

d’adresse et peu de vigueur. Mhdemoiselle Dupor-

taf.,, f au contraire, renversant tous les usages re-

çus, mettait dans la défense peu de grâce et beaucoup de force. Le vicomte bientôt épuisé se laissa tomber sur un canapé : c’est un dragon que cette fille-là , r s’écria-t-il , il faudrait un Hercule pour la subjuguer! Que la nature est sage! elle a fait les autres femmes douces et faibles. Je vois bien que tout est poyir le mieux dans le meilleur des mondes possibles ! Allons , que tout rentre dans l’ordre. Je ne suis plus que la marquise de B***> le vic.oiptè de Florville vous cède tous ses droits.

Pour cette fois j’usai dç la permission sans en abuser. Nous nous remîmes bientôt à table. Faublas , vous, trouverez peut-être que j’ai de singulières fantaisies , mais je vous prie de ne pas me refuser. -—Le pourrais-je? De quoi â’agit-il? — Mon. bon ami, donnez-moi votre portrait. — Maman f vous appelez cçla une fantaisie ? C’est un ‘dé*

126 VIE DÜ CHEVALIER sir bien naturel que je partage. Serait-ce con*« mettre une indiscrétion que de vous demander le vôtre? — Non, mon ami : mais c’est celui de mademoiselle Duportail que je veux. — Ah, j’entends , et c’est celui du vicomte de Florville que vous me donnerez? — Précisément. — Ma petite maman , je m’en occuperai dès demain; nous verrons lequel des deux sera le plus tôt fait. — Le vôtre, assurément. Vous n’âtes pas gêné, vous, Faublas ! Moi , je ne pourrai donner à mon peintre que quelques momens dérobés. Vous sentez bien que ce n’est pas à l’hôtel que cette miniature se fera? — Où donc, maman ? — Chez cette marchande de modes.... au boudoir que vous connaissez. Les habits que vous me voyez, je les y

laisse toujours dans une armoire dont j’ai la clef.

— Quoi! c'est donc la que vous vous êtes habillée

ce matiu? — Sans doute , mon ami. Sous prétexte de prendre l’air aux Champs-Elysées^e suis sortie en robe de matin avec Justine. Nous nous sommes

rendues chez ma marchande de modes , où la métamorphose s’est opérée ; une voiture de place m’a conduite chez un loueur de chevaux , et voilà comme d’une marquise on fait un vicomte! Justine a congé pour toute la journée ; elle ne doit se retrouver au’à sept heures chez ma marchande

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de modes, où j’irai reprendre ma robe. En ren-

trant, je dirai, sans affectation, que j’ai rencontré au Champs-Elysées la comtesse de.... Maïs,

je crois entendre Jasmin. Allons faire un tour de

promenade , mon cher Faublas , nous reviendrons

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4,i ucr ici.

DE FA U BEA’ S.

Nous remontâmes à cheval. Après de longs circuits , nous nous trouvâmes , vers le midi , au pont de Sèvres, que nous passâmes pour nous promener sur la grande route qui conduit à Paris. Une fort belle voiture , attelée de quatre chevaux , et précédée d’un domestique bien monté, venait à nous. Le brillant équipage n était plus qu’à dix pas de distance , quand la marquise tourna bride , iet repassa le pout au grand galop. Je crus que son cheval l’avait emportée. Au moment où je donnais un coup d’éperon pour la suivre , je vis du fond du carrosse , se jeter à la portière un homme qui , to'ayant reconnu , m’appela mademoiselle Duportail. C’était le marquis de B*** ! Je partis ventre à terre sur les traces de la marquise, qui courait à travers champs. Jasmin galopait derrière moi;; il me cria que nous étions poursuivis.

Bientôt j’entendis notre ennemi , déjà bien près Üe nous, exciter encore l’excellent cheval qu’il montait. Je tournai bride brusquement ; et piquant droit vers le zélé postillon , je le saluai d'un grand coup de fouet. Jasmin, brûlant d’imiter son maître, avait déjà le bras levé. Le pauvre domestique , étonné qu’une jeune dame eût frappé aussi rudement, retenu sans doute parle respect qu’il croyait devoir à mon sexe autant qu’à mon rang, ou peut-être par l’idée d’un combat trèsinégal, puisque Jasmin se tenait prêt à me seconder ; le pauvre domestique, ne sachant s’il devait fuir ou se défendre , me regardait d’un air stupéfait. Je déterminai promptement ses résolution^ par cette ficrc harangue , prononcée cependant

l2 $ VIE DU CHEVALIER

d’une voix, féminine : Maraud, je te coupe le vî*

sage si tu ^poursuis , si tu ne retournes sur tes pas. Voilà de quoi boire à ma santé. Il prit mon écu,

«n louant à sa manière ma vigueur et ma générosité- le le vis s'en retourner aussi vite qu’il était venu- . !

Ainsi débarrassé de mon ennemi * je promeus* mes regards au loin , pour découvrir la marquise. On. elle avait beaucoup modéré la course de son cheval , ou elle s était arrêtée ; car je vis» qu’cüç avait peu d’avance sur nous- En peu de temps nous la joignîmes- Je lui rendis compte de. la manière dont je venais de recevoir l’envQ.jcé du marquis. U était temps que je partisse, me ditélle, je n’ai reconnu qu’un. peu, tard les chevaux et U coche*; — -Maman , mais pourquoi vous êtes-v 01 ** j éloignée sans m avertir ? — Parce qu'il était trop ! tard i nous étions serrés, de, trop près. Cette amazone, que le marquis connaît, vous, aurait trahi; j’ai voulu, qu.'U fut tout d;’un coup, sur de son fait,

-rr^Je ne 1 comprends pas trop, la raison —Elle

es.t pourtant bien simple- Mon ami,, il importait peu que. le. marquis vous vit, pourvu qu’il ne me vit p3Ê , moi,!, l ai senti que , dès qu’il aurais ro, connu, mademoiselle Duportail,.il ne ^occuperait plus que d’elle. Eu vous laissant là, j'assurais, ma fuite. -r- Ah! bien vu. . . . Mais que va dire de moi le marquis ?• ( La marquise s,apptochaiu de moi, me dit bien bas en souriant -) U dira que mademoiselle Dnportail ost une p. .... U m’annqncernd'uo tPU capable , qu’elle, est, effectivement dans 1«* environs de. Çqri/i.,, qu’il l’q renpontre'e avec c*

M.de Faublas; et le plaisir d’avoir deviné tout cela , le consolera de la petite mortification que

lui cause le bonheur de son rival Mais,

ajouta-t-elle d’un ton plus réfléchi , mon tendre époux me rend bien les infidélités que je lui prête.

— Comment donc? — Vous ne voyez pas cela! Il est parti hier au soir pour Versailles, où il ne se

îend qu’au jourd’hui. Il a couché à Paris Il

m’attrape! poursuivit-elle en riant de toutes ses forces , il m attrape ! . . * . Au reste , mon cher Faublas, je ne me sens pas le courage de lui en vouloir! — Gardez-vous bien de lui pardonner cette

offense, maman. Venez vous venger à Saint-Cloud.

■. — A Saint-Cloud? Non vraiment! non: ce serait

aussi trop hasarder, ce serait nous livrer comme des enfans. Dans ce noment-ci, M. de -B*** est peut-être encore à Sèvres; le pauvre la Jeunesse....

— Maman, il s’appelle la Jeunesse, ce monsieur que j’ai étrillé? — Oui, mon ami; si c’est celui qui précédait la voiture, il s’appelle la Jeunessè. — - Mais, puisque vous l’avez vu d’assez près pour le reconnaître, il vous a peut-être reconnu aussi? - — Impossible ! mon ami , cet habit de cavalier , ce chapeau rabattu sur mes yeux! Non ; je suis tranquille. ... Je présume donc que.ee pauvre la Jeunesse, déjà revenu, raconte au marquis le malheureux événement de sa course. Maintenant mon pénétrant mari commente , réfléchit, devine. Il devine, j’en suis sure, que vous demeurez à Sèvres , ou non loin de là. Je parierais que , curieux de découvrir votre retraite, il charge la Jeunesse de roder dans les environs , de chercher, d’atten*

1 3o VIE DU CHEVALIER

dre, de s’informer, de bien examiner toutes les physionomies.. Non, mon amie, ce n’est pas à Saint-Cloud qu’il faut aller. Regagnons Paris. Je ferai le moins long détour pour arriver la première chez ma marchande de modes , où vous ne tarderez pas à me venir retrouver. C’est au boudoir que nous dinerons ; c’est là que vous me ferez compagnie jusqu’au retour de Justine.,

A un quart de lieue de la capitale, nous nous séparâmes. La marquise, à qui je voulais donner Jasmin, m’observa qu’un jeune cavalier pouvait se promener seul ; mais qu’il ne serait pas diécent qu’une jolie femme , surtout dans l’équipage où j’étais, ne fût pas suivie au moins d’un domestique. Madame de B*** entra par la grille de la Conférence. Jasmin et moi, nous allâmes canner la barrière du Roule, et de là la rue de. „. . A la porte de la marchande de modes , nous trouvâmes un petit Auvergnat qui tenait un cheval par la bride, et qui remit à Jasmin un bout de papier, sur lequel étaient écrits ces mots : <c Jasmin recon-

« duira mon cheval chez M. T*** , loueur de chec< vaux, rue... ., de la part du vicomte de Flor ville. » '

Je ne sortis du boudoir qu’à huit heures du soir. La marquise , toujours fidèle à ses principes économiques , me renvoya dans un état honnête qui me baissait encore l’espérance 3e me présenter devant Coralie , d’une certaine façon. Je retournai d abord à l’hôtel, où je me débarrassai de mon accoutrement féminin. Avant dix heures , j’étais chez la danseuse.

DE FAUBLAS. , i3i

Bon soir, mon petit chevalier, mettons-nous vite à table. — Volontiers. — Sais-tu qu’il y a plus d’une demi-heure que je t’attends pour te gronder. — Parce que? — Parce que tu me traites mal , chevalier ; j’ai toujours un homme entre deux âges qui me paie pour être aimé , et un joli garçon qui m’aime sans mç payer. Quclques-u.nes de mes camarades joignent à cela un grand laquais à large poitrine, une manière d’Hercule qu’elles paient pour les aimer. Moi, qui n’ai pas de si grands besoins, je ne veux pas de satyre; je me contente de mon joli garçon. — Hé bien, Coralie, qu’a cela de commun avec la querelle que tu veux me faire! — Attends donc. Le monsieur qui paie, je l’ai ; et j’ai de bonnes raisons pour ne pas te dire son nom; toi, tu es le joli garçon

qui m’aime! n’est-il pas vrai? — Après? la que-

relie. « . . — Tu vas voir. Je t'ai pris , parce que tu me plaisais, et je te quitterai quand tu ne me plairas plus. — Enfin? — Enfin, je n’attends pas de cadeaux de toi ; tu m’en as fait un dont je ne veux pas. — Quoi ! ce cabaret de porcelaine ? — Oui. - — .Je ne le reprendrai pourtant pas. D’ailleurs, Coralie, tes arrangemens ne me conviennent point; je veux être seul et payer. — Bon! chevalier, tu es trop jeune, et tu n’es pas assez riche. Et puis, tiens , tu ferais un mauvais marché. Tu es beau , tu as de l’esprit ; hé bien ! dès que tu paierais , je ne t’aimerais plus. Je ne sais pas comment cela se fait; mais voilà comme nous sommes toutes! Un billet de caisse d’escompte est, pour celui qui le Bonne , le gage d'une infidélité. — Je ne te donne

i3a Vie du chevalier?

pas d argent, ce n’est qu’un petit présent, f. — Te n’en veux point.-— Je te répète que je ne le prendrai pas.- — En ce cas, je le jetterai par la fenêtre* •■—Si cela t’amuse !...

Nous nous disputions beaucoup, lorsqu’une espèce de femme de chambre à Coralie entra d’un air effrayé et cria : C’est lui! — C’est lui? répéta la maîtresse. 'Les deux femmes me saisirent par les bras, m’entraînèrent dans la chambre à coucher, ouvrirent dans le fond de l’alcove une petite porte, par laquelle elles me firent passer, et’ je me trouvai dans un couloir qui faisait le tour des apparteraens. Je me fâchais et je riais en même temps. L’une me tirait par les bras, l’autre me poussait par les épaules : elles firent si bien , qu’elles parvinrent à me mettre à là porte. J’allai uormir tranquillement chez moi ; le baron n’était pas rentré.

Le lendemain , je fis avertir un peintre habile qui donna toute la journée à mademoiselle Duportail. Comme il me quittait , il m’arriva une invita* tion de Coralie pour le soir même. La scène de là Veille m’avait paru fort désagréable; mais qu’on . se souvienne que je n’ai pas dix-sept ans! A dix. sept ans, refusa-t-on jamais de passer une nuit avec une fille aimable ?... Un adolescent prétend *i! qu’a ma place il aurait résisté? Qu’il se montre! et, s’il n’est pas malade, je lui dirai qu’il ment.

L’homme le plus robuste n’est pas infatigable. Au milieu de la nuit, je m’endormis dans les bra| de la danseuse , et le. bruit d’une sonnette vigoureusement tirée me réveilla en sursaut, à sept beu ves du matin. Je parie , s’écria Coralie , que cet

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deux sottes-là sont sorties en même temps, et qu’elles n’ont pas pris leur clef ; cependant je me tue de le leur dire tous les joui's! Chevalier,

fais-moi le plaisir d'aller ouvrir la porte.

J’y cours en chemise , et même sans pantoufles ; j’ouvre, je vois un homme!... je vois!... je crois me tromper, je me frotte les yeux, je regarde encore ; je m’écrie : Quoi ! se peut-il !... quoi ! c'est vous, mon père! Le baron >recule de surprise en me reconnaissant il m’adresse avec violence cett# question au moins inutile: Que faites-vous ici, monsieur? Qu’aurais-je répondu? Je garde un profond silence.

Cependant, au son d’une voix qu'elle a cru reconnaître, Coralie est accourue aussi légèrement . vêtue que moi ; mais, trop pressée pour y regarder de bien près, au lieu de mettre ses pantoufles, elle a fourré ses petits pieds dans mes souliers. La nymphe, en arrivant sur le lieu de la scène, s’est pénétrée tout d'un coup des comiques effets d’uné rencontre aussi inattendue. Elle admire le père , muet d’étonnement , immobile de fureur, appuyé sur la rampe de l’escalier. Elle admire le fils, presque nu, planté comme une idole, au milieu de l' antichambre. Le moyen qu’une fille, naturellefaient folle, se contienne en pareil cas! La danseusé me jette les bras au cou ; elle penche sa tête sur la mienne; on croirait qu’elle m’embrasse! elle né fait que ftre pourtant; mais elle rit si fort que toui les voisins peuvent l'entendre. Le baron rougit, et pâlit successivement ; il entre, il ferme la porte, il met les verroux. Coralie se sauve en riant toju-*

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jours; mon. père vole sur ses pas; il se précipite en même temps que nous dans la chambre à coucher. Il fait un geste menaçant , il va briser ses meubles. Je me jette sur sa canne déjà levée , je la saisis , je m'écrie: Ah! mon père! oubliez-vous que votre fils est là ?

Cette exclamation , peut-être un peu hardie , produisit tout l’effet que j’en avais attendu. Le baron encore ému , mais beaucoup plus calme , se jeta sur un fauteuil , et m'ordonna de m'habiller.

Coralie s était enfeimée dans son cabinet de toi-

lette , où elle riait à son aise , et dont elle voulut bien entr’ouvrir la porte pour me rendre ma chaussure et reprendre la sienne.. Je fus bientôt prêt; nous descendîmes, le baron était venu à pied et sans domestiques. Nous montâmes dans uu fiacre; et., quoique le trajet fût long, mon père, triste et pensif, ne me dit pas un mot sur la route; mais, en arrivant à f’hôtel, il me pria de le suivre chez lui. Ce jour était un de ceux marqués pour mes visites au couvent; et, comme je voyais s’écouler l’heure à laquelle Sophie m’attendait au parloir, j’essayai de prétexter quelques affaires pressantes. Mon père insista d’un ton presque suppliant; nous montâmes dans son appartement, il ordonna qu’on nous laissât seuls, me fit asseoir, se plaça près de moi, garda quelque temps le silence , et me dit enfin : Faublas , oubliez pour un moment que je suis votre père, et répojidez-moi comme à votre ami. Avant-hier, entre dix et onze heures du soir, étiez-vous chez Coralie? — Oui, mou père. — C’était donc Vous qui soupiez avec

DE FAUBLAS. i35

«lie quand je suis arrivé? — Cela est vrai. — Le bruit que vous avez fait en sortant m’a donné quelques soupçons, que j’ai dissimulés. J’ai prétexté un voyage à la campagne, afin de surprendre mon rival préféré ; je 11 ’imaginais pas que ce fût le chevalier de Faublas. — M. le baron me feraitil l’injure de croire que je savais qu’il y eût entre nous rivalité ? i — Non, mon ami , non. Je sais qu'au milieu des égaremens de votre âge , vous vous êtes rarement écarté du respect que vous devez à un père qui voüs aime; je sais que vous n'êtes pas capable de me préparer de sang froid des chagrins , des humiliations. Faublas , il me reste peu de questions à vous faire. Y a-t-il longtemps que vous connaissez Coralie? — Depuis quatre jours. — Et vous avez passé avec elle?... — Deux nuits, mon père. — Deux nuits en quatre jours ! Des nuits entières! Ah, jeune insensé! Et comment avez-vous récompensé ses bontés ? • — ^

Je ne lui ai fait qu’un très-petit présent Quoi!

serait -ce vous qui lui auriez donné ces porcelai nés de Sèvres que j’ai vues chez elle... avantliier, je crois? — Oui, mon père.» — Mon ami, quand un jeune homme comme vous a le mal 1 heur d’avoir une fille de théâtre, il doit la payer plus généreusement. Restez ici, tout à l’heure je je suis k vous.

Il me fit attendre assez long-temps, et reviût enfin, tenant un papier à la main. Tenez, Faublas,

lisez : ,

« Coralie, je vous quitte, et je crois que les u meubles, les bijoux, les diamans, que je vous

i3Ç VIE DU CHÉVALIKR

«*ai dqunés, et que je vous laisse, m’acquittent, assez envers vous. »

Quand j’eus fini de lire cette courte épitre , mou père la cacheta. Ensuite, il me présenta nne feuillç de papier blanc; j'écrivis sous sa dictée :

« .Çoralie, je vous quitte, et comme j’ai évalué u à vingt-cinq louis les deux nuits que vous m’a- « vez données , je vous 1 envoie trois billets de

V caisse de 200 francs chacnn. »

, Mon pcre envoya les deux lettres par le méro# commissionnaire; je croyais tout fini, je me disposais à sortir; le baron me pria d'attendre la réponse de Coralie.

r Mon fils, me dit-il, vous voyez si je profite des leçons que vous me donnez» Pourquoi , moins docile que moi , vous obstinez-vous à rejeter me* conseils paternels 7 Avant-hier encore, vous êtes lorti avec cet habit d’amazone que je vous ai défendu de porter! Vous voyez tous les jours la marquise 1 Vous aviez Coralie en même temps!

Vous en avez peut-être encore une autre que je ne sais pas!... Soyez donc sage , ménagez done votre santé. Vous ne savez pas comme il est précieux, ce bien que vous prodiguez! Et d’ailleurs, depuis que nous sommes à Paris , vous néglige? singulièrement vos études. Il ne suffit pas de briller dans ses exercices , il faut aussi cultiver son esprit. Que vous excelliez à faire des armes, k la bonne heure! Il faut qu’un gentilhomme sache se battre; et malheur à celui qui aime à verser du gang! Mais la passion de la chasse, la fureur de

vDE FAUBLAS, iZy

la danse , la manie des chevaux; tout cela n'a qu un temps. Vous aimez encore la musique, il est vrai, et la musique peut remplir agréablement quelques heures de loisir ; mais tout cela ne suffit pas. Si vous atteignez la quarantaine sans savoir autre chose que tirer un coup de fusil , manier un cheval, danser et chanter, oh! que votre automne sera fastidieux et longl que vous trouverez de raomens d'ennui dans la journée! que vous ro- . gvetterez votre jeunesse perdue dans les vains plaisirs!... Faublas, vous ne manquez pas d'intelligence; je vous connais des dispositions... Ménagez-vous, dès à préseut, dans l'étude des belleslettres et de la philosophie , ces tessources toutes puissantes et respectées , qui embellissent 1 âge mur, abrègent la vieillesse, occupent les désœu- • vremens du riche, allègent les travaux du pauvre, cousolcnt nos infortunes ou perpétuent notre bon-» heur... Mon ami, commencez par aller moins fréquemment chez madame de B*** ; vous trouverez à cela le double avantage d’employer plus de temps ides travaux utiles ^td eu donner moins à des plaisirs dangereux. Vous formerez le moral et VOUS n’épuiserez pas le physique. Quant à votre passion du couvent, je ne vous en parle pas;, je sais que sur ce point très?- essentiel vous êtes déjà raisonnable. Madame Munich, à qui }’ai paillé t uo de ces jours, m’a dit qu’il, y avait plus de deux mois quelle ne vous avait vu. Je suis epntont de vous, F^ublas ; que vous trompiez la marquise mi quelque autre folle, on ne saurait les plaindre c( un malheur qu elles cherchent. S’il y

i38 VIE DU CHEVALIER a, par rapport à vous , quelques inconvéniens , ils ne touchent pas à l'honneur. Mais abuser la faible innocence ! . ... Je ne vous l'aurais jamais pardonné.

Tandis que le baron me félicitait de mon indifférence pour mademoiselle de Pontis , j'avais peine a contenir mon impatience; je gémissais de voir s'échapper le moment du rendez-vous.

Le domestique , envoyé chez la danseuse , revint enfin. Coralie avait beaucoup ri au nom de Faublas. Elle remerciait le baron ; et, quant aa

chevalier, j'accepte ce qu'il m’envoie, avait-elle dit; mais en vérité, il ne fallait rien pour ça.

Je Remontai chez moi, désespéré d’avoir manqué ma visite au couvent. Mon peintre m'attendait pour finir le portrait, beaucoup avancé la veille. IL fallut endosser l'habit d’amazone pour représenter mademoiselle Duportail , et ensuite /redevenir M. de Faublas, pour aller dîner avec le baron. Quand je sortis de table , je trouvai chca moi la vieille femme aux petits écus. Elle me dit qu 'Adélaïde, étonnée de ne m'avoir pas vu ce matin , envoyait savoir de mes nouvelles , et inc priait de passer tout à l'heure au couvent. J'y courus. Adélaïde m’amena sa bonne amie 4 ae-

compagnée de madame Munich, qui ne parut pas fâchée de me revoir, après une aussi longue absence. J’en fus quitte pour plusieurs histoires fort longues, que j'eus l’air d’entendre; et , comme a tout hasard il m’importait de gagner l’amitié <le

la gouvernante dont je connaissais les goûts, je lui promis de ltif -Envoyer une bouteille dtxeel-

DE FAUBLAS^ i3 9

lente eau-de-vie d’Andaye dont on* m’avait fait présent.. '

, Ce jour malheureux était celui des rencontres. En sortant du parloir, je trouvai mon père qui allait y entrer. C’est donc ainsi qu’on m’obéit! me dit-il tout bas^ c’est donc ainsi qu’on me joue ! Monsieur, je vous déclare que, si vous ne renoncez pas à ce fol amour, vous me forcerez à user de rigueur.

De retour chez moi , r j’enveloppai soigneuse* ment mon portrait qui était fini. J’appelai Jasmin; je lui recommandai de porter , le lendemain de bonne heure , ce petit paquet à Justine , qui le remettrait à madame de B***, et? cette bouteille d’eau* de-vie d’Àndaye à madame Munich, au couvent de ***. Mon très-exact domestique partit de bonne heure et revint tard. II avait tant bu, que je ne t pus tirer de lui aucune réponse satisfaisante ; mais la manière dont il avait fait sa doublée commission me valut, dans !a soirée, un billet et un message. c.

Un billet de madame de B***, qui, en me remerciant beaucoup de mon charmant cadeau , me demandait ce que je voulais qu elle en fit.

Madame Dutour, je ne comprends pas ce que madame la marquise me veut dire. — Et moi , monsieur, je l’ignore; mais elle s’expliquera sans doute demain matin chez sa marchande de modes; ne manquez pas de vous y rendre à huit heures précises , parce qu’à dix heures elle part pour Ver- ' sailles. — Madame Dutour, vous pouvez rassurer que je n’y manquerai pas..

(4o VIE DU CHEVALIER

Une heure après vint cette vieille femme à qui je ne donnais jamais un petit écu sans tressailli? de joie. Elle m'apprit que mademoiselle de Pontis, qui avait quelque chose de très-pressé à me dire, me pliait de venir au parloir le lendemain matin , à huit heures au plus tard. — j Ah ! ma bonne dame ! ) aimerais mieux passer la nuit entière à ta porte du couvent , que de faire attendre mademoiselle de Pontis un quart d’heure.

-• La vieillè, dès qu elle eut sou argent, me tira ta petite révérence , et s'eu alla.

Demain , à huit heures précises au couvent !

Demain, au boudoir a huit heures précises ! Oh! cette fois, madame de B***, vous aurez tort! Si vous voulez que j aille à vos rendez - vous. , ne les donnez jamais aux heures que mademoiselle de Pontis aura choisies. Croyez-moi , n’eseayez pas de soutenir là concurrence. Un regard, un seul regard de ma jolie cousine m'est plus doux, plus précieux que toutes les faveurs de la plus belle

femme d'une femme aussi belle que vous! et

toutes les marquises de l'uni vers ne valent pas ensemble un cheveu de ma Sophie!

Des que les portes du couvent s'ouvrirent* j.e demandai Adélaïde. Elle vint au parloir ; sa bonne amie ne tarda pas à Fy joindre. Bon jour, monsieur, me dit Sophie. — lûonsieur I m’écriai- je. — • Tcaer, monsieur , dit à son tour Adélaïde, eu me présentant un petit paquet. — Et vous aussi* ma •ceur? monsieur! — Prenez donc. Hier, votre Jasr min était gris : il a. renais ce portrait à madame Munich. Et la bouteille, deau-de-vie d' Audace*

DE FAUBLÀS. *4r

poursuivit Sophie, il l'a portée à la marquise d* B***! — Oui, mon frère, oui, vous abusez de mon amitié ; vous trompez la tendresse de Sophie, cela n’est pas bien. Sophie, qui s’expose tous les jours pour vous ! Moi , à qui le baron a fait hier encore une scène terrible ï Monsieur , cela n’est pas bien. Quand il nous aura fait mourir de chagrin , reprit Sophie en sanglotant , il regrettera sa cousine et sa sœur. (Je voulus prendre sa main, elle la retira.) Laissez vos caresses, monsieur, elles sont douces, mais elles sont trompeuses. Oui, monsieur, oui , elles vous ressemblent , s’écria Adélaïde; ma bonne amie a raison. (Elle passa son mouchoir sur les yeux de Sophie , qu’elle cm* brassa ensuite.) Console-toi , ma Sophie, lui ditelle, ne pleure pas si fort; je t’aime, je t’aimerai toujours, je ne te tromperai pas , je ne trompe personne , moi. * Adélaïde , vois s’il prend seulement la peine de se justifier. Ah , Sophie î mon agitation , mes larmes , mon silence même , tout ne vous annonce-t-il pas les remords dont mon cœur est déchiré ? Oui , je vous l’avoue , ce portrait , ce fatal portrait était pour madame de B***.>~Yous nous l’avouez, parce que nous le savons, me dit Adélaïde. • — *11 était poui\ madame de B*** ! s’écria Sophie d’un ton douloureux. — Mais, ma jolie cousine, n’excuserez -vous pas un moment r d’erreur? — Un moment d’erreur! Depuis qu’il me connaît , il me trahit! Un. moment d’erreur !.,, Adélaïde , depuis plus de deux mois , tu le sais , il me dit presque tous les jours , tous les jours il m'écrit qu'il m’adore , qu’il n’adore que moi ! .

ija VIE DU CHEVALIER • *

Un moment d'erreur! — Sophie! ma jolie cousine!. ..—Et j’ai la faiblesse de le croire! et j’ai le malheur de l’aimer ! .... et il le sait . hélas ! il le

saitl Mais, dis-moi, ma chère Adélaïde, ce qu’il attend de ses trahisons? qu'en attend-il? qu'espcre-t-il?. ... Ingrat que vous êtes! je ne l'ai pas exigé, -votre amour! N’en ayez pas pour moi , si cela vous est impossible ; mais , au moins, ne dites point : Ah , mademoiselle ! ... — Ah, ma jolie cou* «ine !... vous ne savez pas combien vous m’êtes chère !... Le jour, votre image me suit partout ; la nuit , elle embellit tous mes songes. . . . Sophie , vous êtes ma vie , pion âme , mon Dieu ! je n'existe que par vous, je n’adore que vous! — Eh bien , ‘Adélaïde, tu l’entétÿls! comme le cruel se plait à Tedoubler mes agitations, mon trouble, mes incertitudes! Ses discours sont toujours les mêmes; mais sa conduite. ... Il veut ma mort! il veut ma mort! (Je me jetai aux genoux de mademoiselle de Pontis.) — .Mon frère, que faites -vous? Si quelqu'une de nos religieuses passait! si l’on nous voyait ! . . . ( Sophie se leva tout effrayée. ) - — Monsieur, si vous 11e vous asseyez pas, je m'en vais. (Je me remis à ma place en pleurant amèrement. ) — Ma bonne amie, dit Adélaïde, ce qu'il te dît paraît bien vrai, pourtant; et il l'assure d’un ton ' bien naturel. — Va , tu ne le connais pas ! En sortant d’ici, il va courir chez cette marquise, pour lui en dire autant. — La marquise! je vous jure que je ne la reverrai jamais , jamais. — Mon frère , foi de gentilhomme? — Foi de gentilhomme! ma •oeur; foi de gentilhomme! ma Sophie.. — «Mon

DE FAUBLÂS* i43

Dieu! dit -elle d’une voix faible, en posant sa main sur son cœur , mon Dieu ! Elle pencha la tête sur son sein et, s’appuya sur sa chaise; ses sanglots , qui redoublaient , lui coupèrent la parole* — — *Ma chère Adélaïde , elle se trouve mal !» — Non* non-, dit Sophie. ( Adélaïde essuyait les larmes dont le visage de son amie était couvert.) Laisse-» les couler, continua Sophie, laisse, ma bonne amie; elles sont de plaisir, celles-là! elles sont de joie... Mon Dieu! mon Dieu! quel pesant fardeau j’avais sur le cœuçi comme je me sens soulagée !

. Je pris sa main , sur laquelle je posai mes lèvres brûlantes. Ce nuage de douleur , dont ses charmes avaient paru voilés , se dissipa tout d’un coup. Tant de joie brilla sur son visage embelli ! Ses yeux s’animèrent d‘un feu si doux! elle laissa tomber sur moi un regard si tendre! .... Avec quelle ardeur je renouvelai le serment de lui être à jamais

fidèle ! comme elle prit plaisir à me faire entrevoir dans l’avenir un hymen fortuné !

Adélaïde, cependant, tenait toujours le portrait de mademoiselle Duportail : Mon frère , madame Munich m a bien recommandé de vous ren-

voycr cela. Vous l’avez mise dans une belle colère, madame Munich! Voyez donc ce fou , m’a-t-elle dit , qui m'envoie son portrait! est-ce que je suis d'utr âge . . . ? Mais c'est sans doute pour mademoiselle de Pontis £ il i aime , le baron a raison de le dire . Ah, que M . le chevalier revienne ici! qu'il y revienne ! . . * Tenez , mon frère ,, rcprenez-le , votre vilain portrait. — .Vilain? mais non, dit ma jolie cousine en l’ôtant deà mains d’Adélaïde , il est joli ce pov-

344 VIE DU CHEVALIER trait; on dirait que c’est le tien. -*-Èh bien , ma bonne amie , garde-le* — - Oui , gardez-le , ma jolie cousine. - — Ce portrait , M. de Faublas ? Oh ! non , il me ferait mal ; il me rappellerait toujours cette madame de B***. Je n’en yeux pas; je n en yeux

pas..,, . D’ailleurs, ces habits de femme C’est

un portrait qui vous ressemble, ce n’est pas le vôtre. — Ma Sophie , si vous vouliez. . . — - Quoi ?

' Mon peintre est habile et discret. Il ferait mon portrait et le vôtre. — Et le mien aussi? répliquat-elle d’un air incertain , en regardant Adélaïde* ——Oui, ma bonne amie; lui répondit celle-ci, le tien, et même le mien, et peut-être une copie de chacun; nous ferons des échanges. — Eh bien, mon jeune cousin, quand l’amènerez -vous votre peintre ? — Mais demain , depuis huit heures jus* qu’à dix ; et tous les jours pareille séance , jusqu’à

ce que cela soit fini. — Tous les jours ! mais ma

gouvernante.... Il est vrai quelle dort, et que jusqu’à présent elle ne s’est aperçne de rien. — ^ Oui , interrompit Adélaïde, elle dort; mais le baron ? Prenez-y garde , mon frère. — Le baron , ma chère Adélaïde! S’il lui arrivait dè se lever un jour plus tôt que de coutume, il m’en coûterait beaucoup, sans doute; mais je remettrais la séance au lendemain. — A demain donc, mon cher cousin.

•— Sans faute.

Au moment où je lui disais adieu, au moment OÙ elle paraissait lire avec attendrissement sur mon visage le vif plaisir que me causait une trèslégère faveur, qui m’était plutôt donnée que per* mise ; au moment même , une religieuse entra

DE FAUBLÀS. 1^5

Brusquement. Elle commença par jeter sur toute ma personne un regard curieux, mais rapide ; puis avec une douceur mêlée de quelque fermeté : Il me semble, Adélaïde, qu’il y a long-tjmps que vous causez avec M. votre frère? Et vous, made- ^moiselle de Pontis, comment ne vous apercevefcvous pas que je dois avoir commencé* la leçon depuis plus d’un quart d’heure? Je retourne au clavecin où je vous attends. Les disciples voulaient bégayer une excuse : la maîtresse se retira sans les écouter. —Mon Dieu, dit Sophie, qui tremblait, ne vous a-t-elle pas vu me baiser la main ? — Je ne sais. Ma sœur?... — Je ne sais pas non plus; mais voulez-vous que je lui demande ? Je ne pus m’empêcher de sourire. Adélaïde parut d'abord s’en offenser; puis ayant un peu réfléchi : Que je suis bonne! s’écria-t-elle Allez, allez, soyez tranquille, je ne le lui demanderai pas. — Ma jolie cousine, c’est la maîtresse de musique , cette religieuse ?*-— B Oui, mon cher cousin. — On l’appelle Dorothée*

— Elle est forte sur le clavecin? — Assez forte.

Cependant quelqu’un lui a dit que vous en touchez beaucoup mieux qu’elle. — Mais elle est toute jeune? — Toute jeune? oui. — Et elle m’a semblé fort jolie? — Et il me semble à moi , répondit-fclle avec chagrin, il me semble que, dans les circon^ stances les plus fâcheuses,' vous pouvez encore faire très-promptement beaucoup de curieuses remarques, d’intéressantes découvertes et de questions. • . • désolantes.

'A ces mots , elle partit en pleurant et sans vouloir m’entendsc. Adélaïde, tout occupée du char* 2 + i3

grin dé son amie, tié vit point ma cEôtfleüi* : Adélaïde vola sur les pas de Sophie. Je rtstài , moins surpris de mon étourderie , qu'affligé du "prompt départ qui la punissait. Les peines de ma jolie cousine xn offraient Sans doute pins d'üft niotif de consolation i cependant j’étais au désespoir quarfid ]• rentrai chéz moi*. 9

ris !• tout i te ois.

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