‹ Vie du chevalier de Faublas (volume 3)Chapitre 12 sur 12 · G VIE DU CHEVALIER · texte numérisé non relu

G VIE DU CHEVALIER

Duportail soupe cliez madame de *** : le premier nom qui vous viendra à l'esprit. — Hc bien, après? If marquis soupeva toujours avec vous, et il attendra tranquillement le retour de votre fille; c est

ainsi qu'il est fait,£l vous l'a dit lui-même .-

Comment donc faire *... — Comment? mon trèscher père, je fais si bien la demoiselle! je vais, m habiller en femme, et votre lille viendra l'éellement souper avec vous. Ce sera votre fils, au contraire , qui sera retenu et qui ne viendra pas. Il est six heures, je serai de retour à dix; j'ai lo temps. — A la bonne heure; convenez pourtant que Lovzinski joue là un singulier rôle... vous m'avez embarqué dans une aventure !..^ mais il n'y a plus à s'en dédire : Allez vite, et revenez.

Je courus à l'hôtel; Jasmin me dit que mon père était sorti , et qu'une fort jolie demoiselle m'attendait chez moi, depuis plus d'une heure. Une jolie demoiselle, Jasmin! Je m'élamçai comm.o nn trait dans mon appartement. Ah, ah? Justine, c'est toi I Jasmin disait bien que c'était une jolie demoiselle I et j'embrassai Justine. Gardez cela pour ma maîtresse , me dit-elle d'un petit air boudeur Pour ta maîtresse, Justine? Tu la vaux

l)ien ! — Qui vous l'a dit? Je le soupçonne, il ne tient qu'à toi que j'en sois certain; et j'embrassa Justine, et Justine me laissait faire , en répétant : Gardez cela pour ma maîtresse. Mon dieu, que Vous êtes bien avec vos haJjits! ajouta-t-elle. Estce que vous les quitterez encore pour vous déguiser en femme? — Ce soir pour la dcinitre fois, Justine ; après cela je serai toujours homme

à ton service , Lelle enfant. — A mon service ? Oh que non ; au service de madame. — Au sien et au tien en même temps, Justine.^- Oui dà ! il vous en faut donc deux à la fois? — .Te sens , ma chère , que ce n'est pas trop. .T'embrassai Justine, et mes mains se promenaient sur une gorge fort blanche qu'on ne défendait presque pas. Mais vojez doncî comme il est hardi I disait Justine; qu'est devenue la modestie de mademoiselle Duportail ? — ^Ah, Justine, ah, tu ne sais pas comme une nuit m'a chan;;él — Cette nuit-là avait bien changé ma maîtresse aussi-, le lendemain elle était pâle! fatiguée !...... Mon dieu I en la voyant , je n'ai pas

eu de peine à deviner que mademoiselle Duportail était un bien brave jeune homme ! - — Quand je te dis , Justine , que je n'en aurais pas trop de deux.

Je voulus l'embrasser; pour cette fois, elle se défendit en reculant. Mon lit se trouva derrièi'e elle, elle y tomba à la renverse ; et par un malheur auquel on.s'attend peut-être , je perdis l'équilibre au même instant.

Quelques minutes après, Justine, qui ne se pressait pas de réparer son désordre, me demanda en riant ce que je pensais de la petite espièglerie qu'elle avait faite au marquis. — Quoi donc, mon enfant! — L'étiquette au milieu du dos? que dites-vous du tour? — Charmant! délicieux! pi'es»qu'aussi bon que celui que nous venons de faire à

la marquise A propos d'elle, et ma commission

donc ! ma maîtresse vous attend. . . Elle m'attend ? j'y cours! — Là! le voilà parti! et où courezvous? — Je n'en sais rien. — Voyez doue comme

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\i me plantait là ! — Justine , c'est que tu

conçois. ■■ — Je conçois q^ue vous ttes un franc libtitin. — Tiens , Justine, faisons la paix; un louis d or et un baiser 1 — Je prends l'un très-yolont,iers. . . .et je vous donne l'autre de bon cœur. Le charmant jeune honiruel joli, vif et généreux! Olil corame vous avancerez dans le monde 1 ah! ça, partons ; suivez-moi par derrière , à quelque dis-r tance et sans afieciation. Vous ine verrez entrer dans une bouliquc; à coté est une porte-cochère , que vous trouverez enLr ouverte ; vous *;ntrerez vite, un portier vous demandera qui vous êtes; vous répondrez , l amour. Vous grimperez au premier étage, sur une petite porte blanche, vous lirez ce mot, Paphos. Vous ouvrirez avec la clef que voici , et vous ne resterez pas long-temps seul.

Avant de sortir, j'appelai Jasmin , pour lui ordonner de prendre un autre habit qivp celui die la maison , et d'aller de la part de M. Saint-Luc , annoncer à 3Î. Duportaii , que son fils ne reviendrait pas souper.

Cependant Justine s'impatientait , je la suivis , elle entra chez nnt marchande de modes ; je me précipitai dans la porte-cochère. L'amour , criai-je au portier j et d'un saut je fus à Paphos. J'ouvris, j'entiai; le lieu me parut digne du dieu qu'on y adorait. Uij petit nombre de bougies n'y répandait qiî'un joBr doux ; je vis des peintures charniantes. je vis des meubles aussi élégans que commodes ; je remarquai surtout, dans le fond d'une alcôve dorée tapissée de glaces , un lit à ressoit , dont les draps de satin noir devaient relever merveilleuse-

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ment l'écliat d'une peau fine et Lîanche Alors je îne souviens cjue j'avais promis à M. Duportail de ne plus revoir la marquise, et l'on devine c[ue je m'en ressouvins trop lard.

Une porte, que je n'avais pas l'cmarqnée , s'ouvrit lout à coup; lu marquise entra. Voler dans ses bras, lui donner vingt baisers, l'emporter dans l'alcovc , la poser sur le lit mouvant , m'y plonger avec elle dans une douce extase, ce fut l'affaire d'un moment. La marquise reprit ses sens en même temps que moi. Je lui demandai comment elle se partait. Que dites-vous donc? répondit-elle d'un air étonné. Je répétai : Ma clière petite maman , comment vous portez-vous ? Elle partit d'yn êc|at de rire. Je croyais avois mal entendu: le comment vous portez vous est excellent! Mais, si j'étais incommodée , il serait bien temps de me le, demander. Croyez-vous que ce régime-ci convienne a une personne malade? mon cher Faublas, a'jjouta-; telle en m'embrassant tendrement, vous êtes bien vil. — RIa chère petite maman, c'est que je sais aujourd'hui bien des choses que j'ignorais il y a trois jours. — Craignez-vous de les oublier, fripon que vous êtes? — Oh non! répéta-l-elle en me contrefaisant; je vous crois bien, monsieur le libertin (elle m'embrassa encore). Promettez de ne vous en souvenir jamais qu'avec moi, de. ces çTioses-

là Je vous le promets, ma petite maman. —

Vous jurez d'être fidèle? — Je le jure. — Toujours?— Oui, toujours. — Mais, dites-moi donc, vous avez beaucoup tardé à me venir joindre, pilit ingrat. — -Je n'étais pas chez moi; j'«i dîné

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eliez M. Duportail. — Chez M. Duportail? ii tous a parlé de moi? — Oui. — Vous ne lui arez pas comnté les folies ? . .*. . — Non , maman. — Elle continua d'un ton très-sérieux : Vous lui avez bien dit que j'ai été, comme le marquis, trompée par les apparences? — Oui^ maman. — Et que je le suis encore? poursuivit-elle d'une voix tremblante , mais en me donnant le liaiscr le plus tendre. — Oui , maman. — Charmant enfant ! s'écriat-ellc , il faudra donc que je t'adore! — Si vous ne voulez pas être une ingrate, il le faudra. Cette réponse me valut plusieurs caresses. Et puis un reste d'inquiétude se faisant sentir encore : Ainsi TOUS avez assuré M. Duportail, que je vous crois... fille, ajouta la marquise, en rougissant. ^Oui. — Vous savez donc mentir? — Est-ce que j'ai menti? — Je pense que le fripon se moque de sa maman ?

Je feignis de vouloir m'cnfuir , elle me retint : Demandez pardon , tout à l'heure, monsieur. Je le demandai comme un homme qui ét;«it bien sûr de l'oljtenir. Le ba'dinage s'échauffa, la pai.x fut signée.

Vous n'êtes plus fâchée.'' dis-je à la marquise. Boni lépondit-elle en riant : Est-ce que la colère d'une amante tient contre de pareils procédés ? — Petite maman, je passe avec vous des momcns bien doux : savez-vous à qui j'en ai l'obligation ? Il serait bien singulier que vous crussiez en devoir la reconnaissance à quelque autre qu'à moi? ■ — ■ Cela est singulier, j'en conviens : mais cela est. -— iîxpliquez-Yous , mon bon ami. — J ignorais le bonheurquc vous me prépariez; je serais encore

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oliQi M. Duportail , si votre cIk'i' mari «était venn faire une visite... — A M. Duportail ?— Et à moi , , maman Il vous a vu chez M. Duporlail ?

Ici , je racontai a. ma belle maîtresse tout ce qui s'était passé dans la visite que le marquis nous avait faite. Elle se contint beaucoup pour ne pas vire. Ce pauvre marquis! me dit-elle, il a la plu* maligne étoile! Il semble qu'il aille exprès cher-i cher le ridicule. Une femme est bien malheureuse , Hion cher Faublas ! Dès qu'elle aime quelqu'un , son mari n'est plus qu'un sot. — Petite maman, vous n'ctes pas tant à plaindre; il me semble quedans ce cas le malheur e5t pour le mari. — Ah! c'est que, répondit-elle on prenant un air sérieuic, ou souffre toujours des humiliations qu'un mari reçoit. — On souffre quelquefois , je le veux bien ; mais aussi n'eu protitc-t-ou jamais? — Faublas, vous vous ferez battre!... Mais, dites moi , il faut que vous alliez souper avec le m^irquis, at vous n'avez pas de robe? et puis, c<mipt*'z-vou5 me quitter sitôt? — Le plus tard qu'il me sera possible , ma belle maman. — Mais ivons pouvez vous liabiller ici. A ces mots, elle sonna Justine : Va, lui dit-elle, chercher une de mes roj)es; il faut que nous habillions mademoiselle. Je fermai la porte sur Justine, qui me donna un petit soufflet.; la marquise ne s'en aperçut pas. Je retournai près d'elle.

Petite maman , êtes-vous luen sûre que votre femme de chambre ne jasera pas? — Oui, mon ami ; je lui. donnerai, pour se taire, beaucoup })lus d'arg^tnî qu'on ne lui en donnerait pour parler. Je

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ne pouvais vous recevoir chez moi ; il fallait renoncer au plaisir de vous voir, ou me décider à faire une imprudence; mon cher Faublas, je n ai

pas balancé Charmant enfant! ce n'est pas la

piepiière folie que tu me fais faire ! Elle prit ma main, qu'elle baisa, et dont elle se couvrit les yeux. — Petite maman, vous ne voulez plus me voir? — Ah 1 toujours et partout, s'écria-t-elle , ou bien il eût fallu ne te voir jamais 1

Ma main, qui, tout à 1 heure, me cachait ses >eux, maintenant était pressée sur son cœur. Sou roeur ému palpitait; ses longues paupières se remplissaient de larmes, el sa bouche charmante, approchée de la mienne, demandait un baiser; elle en reçut mille. Un feu dévorant me brûlait; je crus qu'il était partagé, je voulus l'éteindre; mais mon aman.te,plus heureuse, plongée dans 1 ivresse d'un tendre épanehement , goûtait les inexprimables douceurs des plaisirs qui viennent de^ l'àme : elle refusa des jouiisances moins ravissantes, quoique délicieuses.

Ke plus te voir, reprit-elle , ce serait ne plus exister I et je n'existe que depuis quelques )ours!.., Une imprudeuqel ajouta-t-ellc bientôt, en promenant, sur tous les objets qui nous environnaient, ses. regards étonnés, ahl n en ai-je fait qu'une? Ahl combien j'en dois risquer encore, si j'en jugQ par celles qu'en si peu de temps tu m'as obligée tle commettre! — Chère maman, je ine permets une question peut-être Ijien indiscrète; mais vous; excitez ma vive curiosité. Chez qui sommes-nou? ici ? Cette question tira la marquise de lextase

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où elle était. Chez qui nous sommes?... chez... chez une de mes amies. — Cette araie-là aime...» Madame de B***, tout-à-fait remise, se hâta de. m'interrompre : Oui , Faublas , elle aime , vous avez dit le mot; elle aime!... C est l'amour qui a fait ce lieu charmant; c'est pour son amant...-— Et pour le vôtre, ma petite maman — Oui, mon bon ami , elle a bien voulu mft prêter ce beudoir pour ce soir. — Cette porte par laquelle vous êtes entrée? — Donne dans ses appartemens. — P«laman, encore une question. — Voyons. — (Comment vous j)OVtcz-vous? (Elle me regarda d'un air étonné «:S riant. ) Oui , continuai-je , plaisanterie à part , vous étiez malade avant-hier — M. de Rosam-

bert — INe me parlez pas de lui. M. de Rosam-

bert est un indigne homme , capable de me faire à mai mille noirceurs, et à vous mille mensonges. Qu'il vous trouve disposé à le croire , il vous aâirmera confidemment qu'il a eu tout l'univers. Encore, s'il n'était que sot, on pourrait le lui paidonncr ; mais ses odieux procédés pour moi , quand même je les aurais mérités, seraient toujoui'S inexcusables.— Jl est vrai qu'il nous a bien tourmentés avant-hier. — Je n'ai pas lénné l'œil de la nuit!

Laissons cela cependant Quand je te vois, mon

bon ami, je ne songe plus à ce que j'ai souffert

pour toi Qu'il est bien dans ses habita

d'iiomme ! qu'il est joli! qu'il «Étt charmant L mais quel dommage , ajouta-t-ellè en se levant d'un air léger, il faut quitter tout cela! Allons* monsieur de Faublas, laites place à raade^ moi.sellp Diiportail. A ces mots, tlle défit d un

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cciup de main tous les boutons de ma vi>ie. .Te me vengeai sur un tichu perllde que j avais déjà beaucoup dérangé, et que j enlevai tOUt-à-fait. Elle continua l'attaque, je me plaisais à la vengeance; nous ôtions tout, sans rien rétablir. Je montrai à ia marquise demi-nue lalcove fortunée, et cetta •fuis elle s y laissa conduire.

On grattait doucement à la porte; c'était Justine. Il faut lui rendre justice, pour cette fois elle avait fait proniptement sa commission. Quoique peu décemment vêtu, j'allais, sans y songer, ouvrir à la femme de chambre ; la marquise tira un cordoii; des rideaux se fermèrent sur nous, la porte s'ouvrit. — -Madame, voici tout ce qu il faut; vous aiderai-je à l'habiller? — IVon , Justine, je m'en ciiarge, mais tu la coifferas, je te sonnerai. Justine sortit; nous nous amusâmes quelque temps encoi'e à contempler les ta])leaux rians et multipliés que nous oûraient les glaces dont nous étions environnés. Allons, me dit la marquise en m'em-r brassant, il faut que j habille ma fill!;. Je voulus marquer l'iastant de la retraite par une dernièro victoire. Non, non, mon bon ami, ajouta-t-elle, il ne faut abuser de rien.

Ma toilette ccinmcnca; tandis que la marquis© ncn occupait sérieusement, je m'amusais à tout autre ciu>se. Voyez s'il finira, disait ma belle maîtiesse : ailous, songez qu il faut être sage, voua ■^ oilà demoiselle. J'étais aûubié d un jupon et d'un «orstt. Ma petite maman , il faut d'abord qtie Justine .me cciffe, ensuite elle finira de m'habiller. (J allais souutr,; — Qu'il est étourd'i I ne voyex-

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vous pas dans quel état vous m'avez mise ; ne fautil pas que je m'habille aussi? J oiTris mes services à la mavuuise; je faisais tout Je travers : Petite maman, il faut plus de temps pour réparer qua pour détruire. — Oh, oui, je le vois bien! quelle femme de chambre j'ai lui elle est encore plus eu? rieuse que maladroite.

Enfin nous sonnâmes Justine. Petite, il faut coifier cette enfant. — Oui, madame; mais ne faudra-t-il pas que j'arrange vos cheveux aussi? — Pourquoi donc? suis-je décoiffée ? — Madame, il nu; semble que oui. La marquise ouvrit une armniie, on y fourra mes habits d'homme : Demain malin, me dit-on, un commissionnaire discret vous reportera tout cela chez vous. Dans une autre armoire plus profonde se trouvait une table de toilette qu'on roula jusqu'à moi; et voilà Justine exerçant ses petits doigts légers.

La mar' : , en se plaçant auprès de moi , me dit : Maden^oiselle Duportail , permettez-moi de vous faire ma cour. Oui , oui , inhrrompit Justine, t-n attendant que M. de Faublas vous lasse encore la tienne. Que dit donc cette écervelée ? répondit la marquise. — Elle dit que je vous aime bien!

. — Dii-elle vrai, Faublas? En doutez -vous,

maman? et je lui baisai la main. Cela déplut à Justine, apparemment : Diables de cheveux! ditelle, en donnant un coup de peigne vigoureux, comme iis sont mêlés! — Hai 1 . . . Justine, tu me fais mal! — Ne faites pas attention, monsieur; songez à votre afTaire , madame vous parle. — ^Pelite, je ne dis mot, je regarde madcmoisellft Du* I. i3

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portail. Tu la fais bien jolie? — C'est pour qu'elltî plaise davantage à madame. — Petite, je crois qu'au fond cela t'amuse , mademoiselle Duporiail ne te déplaît pas ? — Madame, j'aime encore mieux M. de Faublas. — Elle est de bonne foi, au moins. . — (De très-bonne foi, madame : demandez-lui plutôt à lui-même. — Moi! Justine, je n'en sais lien. — Vous mentez, monsieur. — ^ Comment ! je mens ! Oui , monsieur , vous savez bien que , quand il faut faire quelque chose pour vous , je suis toujours prête. . . . Madame m'envoie chez vous; zeste, je pars I Oui, interrompit la marquise, mais tu ne reviens pas. — Madame, aujourd'hui ce u est pas ma faute, il m'a fait attendre. (Ici Justine me chatouilla doucement le cou, en tournant une boucle). — C'est qu'il n'est ]r.\v ijressé quand il faut venir me voir! — Ah! petlite maman , je ne suis heureux qu'auprès de vous, .icmbrassai la marquise qui faisait mine de s'en défendre. Justine trouva le badinage trop long , elle me pinça rudement. La douleur m'arracha un cri. Prenez donc garde à ce que vous faites , dit la marquise à Justine, avec un peu d humeur. - Mais, madame, aussi il ne peut pas se tenir un moment tranquille.

Il j eut quelques instans de silence; ma ])ello, maîtresse avait une de mes mains dans les siennes; 1 espiègle soubrette occupa l'autre; en me faisant tenir un bout du ru])an qui devrât nouer mes cheveux; et, saisissant le moment, elle m'appliqua un peu de pommade sur la figure. Justine! lui dis-je Petite! dit la marquise. — Madame, je nemj^Joie

qu'une main; que ne se défend-il avec l'autre? Et, puis feignant que la houppe lui était échappée, elle

me jeta de la poudre sur les jeux Petite ! vous

«jtes bien folle!... je ne vous enverrai pins chez lui ! — Bon ! madame , est-ce qu'il est dangereux?

je n'ai pas peur de lui Mais , Justine , c'est que

tu ne sais pas comment il est vif! — Oh, que si l madame. Tu le sais, petite? — Oui, uiadame. — Vous le savex, Justine ■'i — Oui, madame; madame se souvient du soir qu'elle a couché chez nous? cette belle demoiselle! — Hé bien? — J'ai offert de la déshabiller, madame n'a pas voulu. - — Sans doute; elle avait un air si modeste! si timide! qui n'en aurait été la dupe? je ne sais pas comment j'ai pu lui pardonner. — C'est que madame est si bonne!... Madame, je disais donc que vous n'aviez pas voulu. Mademoiselle Duportail se déshabillait derrière les rideaux; je passai par hasard près d'elle, au moment où, ajant ôté son dernier jupon, elle s'élançait dans le lit. — ■ Enfin? — Enfin, madame, cette drôle de demoiselle sauta vite , si singulièrement , que Hé

bien, achève donc, dis-je à Justine. — x\h! mais je n'ose. Finis donc, dit la marquise, en se cachant le visage avec son éventail. — Elle sauta si singulièrement et avec si peu de précaution , que

je m'aperçus Quoi! Justine, interrompit la

marquise d'un ton presque sérieux , vous aperçûtes?— Que c'était un jeune homme, oui, madame.— Comment! et vous ne m'avez pas avertie! — Bon! madame, le pouvais-je? vos femmes dans votre appartement ! le marquis prêt d'y en-

trerl cela aurait fait un beau vacarme!.. . et puis madame le sarSit peut-être. A ces derniers mots la marquise pâlit. Vous me manquez, mademoiselle; sachez que , si je veux bien ra'oublier , je ne veux pas qu'on s'oublie! Le ton d nt ces paroles fuient prononcées . fit trembler la pauvre Justine ; elle s^'xfusa de son mieux. Madame, je plaisantais.— Je le crois, mademoiselle; si je pensais que vous eussiez parlé sérieusement, je vous chasserais dès ce soir. Justine se mit à pleurer. Je tâchai d'apaiser la marquise. Convenez , me dit

celle-ci , qu'elle m'a dit une impertinence !

comment ! oser supposer , oser me dire en face et devant vous, que je savais... (elle rougit beaucoup , me prit la main et me la serra doucement. ) Mon cher Faublas , mon bon ami , vous savez comme tout cela s'est passé; vous savez si ma faiblesse est excusable ! votre déguisement trompe tout le monde. Je vois au bal une jeune demoiselle jolie, pleine d'esprit, pour qui je me sensbeaucoup d'inclination ; elle soupe chez moi , elle j couche , tout le monde se retii-e. . . L'aimable

demoiselle est dans mon lit , à côté de moi !

Il se trouve que c'est un charmant jeune homme !.. jusqu'ici le hasard , ou plutôt l'amour, a tout fait. Après cela j ai sans doute été bien faible; mais quelle femme à ma place aurait résisté ? Le lendemain je m'applaudis du hasard qui a fait mon bonheur et qui l'assure. Faublas, vous connaissez le marquis ; on m'a mariée malgré moi , on m'a sacri liée. Quelle femme excusera-t-on , si l'on me juge a. la rigueur? (je vis la marquise prête à pleurer,

j"<;ssay?i delà consoler ]>ar le baiser le plus tendre; je voulus parler). Un moment, me dit elle , un moment , mon ami ; le lendemain je confie à madeliioiselle mon étonnante aventure, je lui dis tout, tout! Faublas. . . elle a le secret de ma vie, le secret le plus cher 1 elle parait me plaindre, mi'aimer; point du tout , elle abuse de ma confiance , elltj suppose une horreur , elle me dit en face. . . .

Justine fondait en larmes ; elle tomba aux ^c~ nonx de sa maîtresse, elle lui demanda vingt fois pardon. Je joignis mes instances aux siennes; car j étais vivement ému. La raarqiiise lut attendrie : Allez, dil-elle, allez, je vous pardonne. Justine baisa la main de sa maîtresse, et s'excusa de nouveau. C'est assez, lui répondit-on, c'est assez, je suis calmée, je suis contente, relevez-vous, Justine, et n'oubliez jamais que, si votre maîtresse a des faiblesses, il ne faut pas lui supposer des vices ; que , loin de chercher à la trouver pins coupable, vous devez l'excuser ou la plaindre; et qu'enfin vous ne pouvez, sans vous rendre indigne de ses bontés, lui manquer de fidélité et de respect. Allons, petite, ajouta-t-elle avec beaucoup de douceur, ne pleure plus, relève-toi, jeté dis que je te pardonne; fhiis cette coiÛYire , et qu'il ne soit ])lus question de cela.

Justine reprit son ouvrage, en me lorgnant d'un air confus. La marquise me regardait languissamment; nous gardions tous trois le silence: ma toilette n'en alla que plus vite; j'eus deux femmes de chambre au lieu d'une. IL était neuf heures, il fallut se séparer; nous nous donnâmes

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\c baiser d'adieu. Allez, friponne, me dît !a mnr- (juise , et ménagez mon mari; demain je vous don" nerai de mes nouvelles. Je descendis, un liacre était à la porte; comme j'j montais, deux jeunes^ gens passèrent; ils me regardèrent de très-près, et se permirent quelques plaisanteries , plus <:;iossières que galantes. J'en fus surpris; la maison d où je sortais pouvait -elle être suspecte? C était celle d une amie de la marquise. Ma. mise n'était pas non ; lus celle d'une llilel Pourquoi donc ces messieurs s'éga)aienL-ils sur mon compte? C'est qu'apparemment il leur avait paru, étrange de voir une femme bien parée et sans domestiques, monter seule dans un (lacre , à ne\if heures du soir.

A mesure que mon phaéton avançait, mes réfl'xions prirent un autre cours et changèrent d'ob jets. J étais seul , je i>ensais à ma Sophie. Je ne lui avais fait daus la matinée qu'une courte visit<'; tlaus la soirée, je ne donnais qu'un moment à son souvenir; mais, si le le teur veut m'exeuser, qu il songe aux doux plaisirs que vient de moffrir une femme charmante, voluptueuse et belle; qu'il sache que Justine a la plus jolie petite ligure chiffonnée; qu'il se souvienne surtout que Faublas commence son noviciat, et u'a guère que seize ausl

J'arrivai chez M. Duportail. Le marquis, en ■. me faisant de profondes révérences , commença par me demander si j'avais vu sa femme. Répondre non, c'était bien mentir; il fallut m y déterminer pourtant. ]\on, M. le marquis. — J«

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ic savais bien! j'en étais sûr. M. Duportail l'inleirompit : Ma fille , vous vous êtes lait longtemps attendre; nous allons nons mettre à table. — Sans mon frère? — Il m'a fait dire qu'il soupait en ville. — Comment la veille de mon départ!

— Belle demoiselle, vous ne m'aviez pas dit que vous aviez un frère? — Monsieur, je crois 1 avoir dit à madame la marquise. — Elle ne m'en a pas parlé. — Bon! — -Je vous donne ma parole d'honneur, qu'elle ne m'en a pas parlé! —Monsieur, je vous crois. — Ah! c'est que cela tire à conséquence; M. votre père croirait que je fais le connaisseur, et que je ne le suis pas. — Comment donc! — Comment! mademoiselle , vous ne croirez jamais ce qui m'est arrivé ? En entrant ici , j'ai reconnu M. votre frère, que je n'avais jamais vu!-

- — Oh! bah! — Demandez à M. votre père A

la bonne heure, monsieur, vous l'avez reconnu;

mais madame la marquise — Ne m'en a pas

parlé, je vous le jure. — Bon! — Je vous en donne ma parole d'honneur. — C'est donc M. de Rosambert ? — Il ne m'en a pas parlé non plus î

— Je crois pourtant l'avoir entendu vous dire h peu près..... — Pas un mot qui i-essemblc à cela, je vous le proteste! Et le marquis se fichait presque. — C'est donc moi qui me suis trompé ! En ce cas , monsieur, il faut que vous sojez grand physionomiste.- — Oh, ça, c'est vrai, vépondit-il avec une joie extrême; personne ne se connaît en physionomie comme moi.

M. Duportail s'amusait de la conversation, et «le peur qu'elle ne finît trop tôt : Il faut convenir

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aussi, dit il au marfuiis, qu'il y a un air Je famille. J en conviens, véplirpia celui-ci, j'en conviens ; mais c est justement cet air de lamilie qu'il faut saisir, qu il faut distinguer daiis les traits; c'est. là ce qui constitue les vrais connaisseurs! Entre père, mère , frères et soeurs, il j a toujours un air de famille. Toujours , m'écriai - je , toujours 1 vous croyez, monsieur? — Si je le crois, mais j'en suis sûr. Quelquefois cet aii--là (st enveloppé dans le maintien , dans les manières ,

dans les regards enveloppé , vous dis-^je ,

enveloppé de sorte qu'il n'est pas aisé de 1 apercevoir. Hé bien, un homme habile le cherche... le délnouille... vous concevez? — De sorte que, s.i après m'avoir vue, mais avant d'avoir vu mon père, mon père que voici, vous l'aviez, par hasard, rencontré au milieu de vingt personnes?... — Lui I dans millel je l'aurais reconnu!

M. Duportail et moi, uous nous mîmes à rire.. Le marquis se leva, quitta la table, alla à M,. Duportail , lui prit la tête dune main , et promettant un doigt sur le visage de mon prétendu père : r^e riez doue pas , Dionsieur, ne riez donc pas! Tenez, mademoiselle, voyez-vous ce traitlà, qui prend ici , qui passe par-là, qui revient ensuite... \evient-il?. . . Non, il ne revient pas, il rest-' là. Hé bien, tenez : (il venait à moi.) — ■ Monsieur, je ne veux pas qu'on me touche. (11 6 arrêta, et promena son doigt, mais sans le poser sur mon visage. ) — Hé bien, mademoiselle, ce même trait, le voilà, là, ici, et encore là..... là; \'oytiù-\ous,l' — Hé! monsieur, comment vouleî?

DE FAUBLAS. i53

vous que je v»iie? — Vous liezl II ne faut pa?

rii-e , cela est sérieux.... Vous voyez bien, vous, Kionsieur ? — Très-bien. — Outre cela , monsieur,

il y a dans l'ensemble dans la configuration du

coros , certaines nuances de ressemblance

certains rapports àecrets occultes — Occultes!

répétai-je , occultes! — Oui, oui, occultes. Vous ne savez peut-être pas ce que c'est qu'occultes.

(]ela n'est pas étonnant; une demoiselle! Je

disais donc, monsieur, qu'il j a des ressemblances

ocoultes Non, ce n'est pas ressemblances que

j'av'iis dit , c'est un autre mot.... plus — là — mieux.... ah, dame! jf» ne sais plus où j'en étais, on m'a interrompu. — Monsieur, vous aviez dit des rapports occultes. — Ah, oui, des rapports! des rapports ! et je vais vous faire concevoir cela à vous, monsieur, qui êtes raisonnable. — Comment! monsieur le marquis, vous m'injuriez, je crois ! — JNon , ma belle demoiselle , vous ne pouvez pas savoir tout ce que M. votre père sait. — • Ah! dans ce sens-là.... — Oui, dans ce sens-là, méj belle demoiselle; mais, de grâce, laissez-moi expliquer à monsieur..,. Monsieur, les pères et les mères dans la...*, procréation des individus, fijut

des êtres qui ressemblent qui ont des rapports

occultes avec les èlres (ini ont procréé, parce que

la mère , de son côté , et le père du sien Cl^iit!

ciiut! je vous entends, interrompit M. Duportail. Oh! elle ne comprend pas cela, ix'-pondit le marquis, elle est trop jeune.... Cela est pourtant clair, oe que je vous explique; mais cela est clair pour vous. Ces choscs-ià, monsieur, soiit physiques j

j54 vie du chevalier

elles ont été physiquement prouvées par Jes ►

par de grands physiciens qui entendaient trèsbien ces parties-là.

Monsieur le marquis , pourquoi donc parler Las? — .J'ai lîni, mademoiselle, j'ai tini; monsieur votre père est au fait. — Vous vous connaissez eu physionomie , monsieur le marquis -, mais vou* connaissez-vous aussi en étoffes? Que dites-vous

de cette rohe-là? Elle est très-jolie, très-jolie.

Je crois que la marquise en a une pareille... Oui , toute pareille. — De la même étoile? de la même couleur? — De la même étoffe, je ne sais pas ; mois pour la couleur, c'est absolument la même : ellu est très-jolie, çlle vous va au mieux. Il paitit de là pour me {aire des complimcns à sa manière; t.'indis que M. Duportail, devinant à qui la robti appartenait, me regardait d'un air mécontent, et semblait me reprocher d'avoir sitôt oublié la parole que je lui avais donnée.

ISous sortions de table, quand mon véiitable père, M. de Eaublas, qui m'avait promis^ de me venir chercher, arriva. Son étonnement fut extrême de retrouver chez M. Duportail son fils encore travesti, et le marquis dé B*** Encorel dit-il en me regardant d'un air sévère; et vous, M. Duportail, vous avez la bonté... — Hé! bon soir, mou ami; ne reconnaissez-vous pas M. le marquis de JB*** ? Il m'a fait l'honneur de venir me demau-Lr h souper, pour faire ses adieux à ma Hlle, qui paît demain. Qui. part demain ? répliqua le baron en {Saluant froidement le marquis. — rOui , mon ajni , elle relourne à son couvent; ne le sa\ t/-^^oiii» pi>?

Î>E FAUnLAS. i55

Hé ! non , dit le baron avec impatience , hé! non ,

je ne le sais pas Hé bien , mon ami, je vous le

(lis, elle part. Oui , monsieur, interrompit le marquis, en s'adressant h mon père, elle part; j'en ai bien du chagrin , et ma femme en sera très-fâchée. Et moi, monsieur, répondit le baron, j^en suis l>ii'n aise : il est temps que cela finisse, ajouta-t-il en me regardant. M. 'Dnportail craignit qu'il ne «emportât, il le tira à part. Qu'est-ce donc que cet homme-là, me dit alors le marquis; ne lai-je ]ias vu ici l'autre jour? — .Tustement Je l'ai reconnu tout d'un coup; quand une fois j'ai vu une ligure, elle est la. Mais cet homme-là me déplaît; il a toujours l'air fâché. Est-ce un de vos parens ? — Point du tout.^ — 'Oh! je l'aurais gagé qu'il n'était point de la famille! Il n'y a pas entre vos figures la moindre ressemblance : la vôtre est tonjf.iirs gaie , la sienne est toujours sombre , à moins

qu'un ris platonique Non , sartonique Esi-ce

sartoniquc ou sard.... Enfin vous comprenez : je veux dire que, lorsqu'il ne vous regarde pas de

t!?tvers, cet hommo-l'à , il nous rit au nez Ne

faites pas attention k cela, c'est uu jdiilosoplie. -- Un philosophe! reprit le marquis d'un air effrayé, je ne m'étonne plus! Un philosophe! Ahl ](.- m'en vais. M. Duportail et le baron s'entretenaient ensembl-, et nous tournaient le dos. Le marquis alla dire adieu à M. Duportail. Ne vou» dérangez pas, dit il au baron qui se retourna pour h: saiiier; monsieur, ne vous dérangez pas; je ■n aime pas h's philosophes, moi, et je suis fort ^îsc que vous ne soye/. pas de la famille. Un pIii-«

i5o VIE DU CHEVALIER

losophe! un philosophe I répéta-t-il en s'enfuyant.

Quand il fut parti , mon père et M. Dupoi'tail recommencèrent ù causer tout bas. Je m'endormia au coin du leu ; un songe heureux, me présenta l'image de ma Sophie. Fauhlas, cria le baron, allons-nous-en. Voir ma jolie cousine ? lui dis-je encore tout étourdi. — Su jolie cousine I vojez s'il ne dort pas tout debout, M. Duportail riait , il me dit: Ailez-vous-en , mon ami, allez dormir chez vous; je crois f ue vous en avez besoin; nous nous reverrons, je \ous dois encore des reproches, et le récit de mes malheurs ; nous nous reverrons.

En rentrant , je demandai M. Person ; il venait de se coucher ; j'en fis autant et je fis liicn. Jamais on ne dormit plus profondément aux harangues fraternelles de nos Francs-Maçons , aux lectures publiques du m^usée moderne, aux rares plaidoyers des D*'** des D***, des DI***, et de tant d'autres grands orateurs inscrits sur le fameux tableau.

A mon 1 éveil, je sonnai Jasmin, pour le prévenir qu'on nu; rapporterait dans la ujatinée loctè habita, que j'avais laissés la veille chez un ami. Ensuite je fis appeler M. Person ; je lui demandai coînnicnt se portaient Adélaïde et mademoiselle de I^OiUis. Vous les avez vues hier, me répondit ii. — Et vous aussi, M. Person, vous les avez vues, et même vous leur avez dit que j'avais fait une connaissance au bai. — Hé bien, monsieur, cjuel u;al? — Et quelle nécessité, monsieur? Dites a ma sceur vos secrets , à la bonne heure; mais le* iïiieus , je vous prie de les respecter. — En vérité ,r

monsieur, vous le prenez sur un ton... depuis quelques jours on ne vous reconnaît plus. . . Je me plaindrai à M. votre père. — Et moi? monsieur, à ma sœur. (Je le vis pâlir). Grojez-moi , soyons boni amis, mon père désire que je sorte avec vous; b;'' Lie al Unissez, votre toilette, et allons au couvent.

Kous partions, quand Rosambert arriva; dès qu'il sut où nous allions , il me pria de lui permettre de nous accompagner. Depuis quatre mois , me dit-il , vous m'avez promis de me faii-e connaître votre aimable sœur. Rosambei-t, je vais vous tenir parole, et vous allez voir une demoiselle ciue vous serez forcé d'estimer . — Mon ami, disiingiions ; je suis très-couvainca que mademoiselle de Faublas est dans le cas de l'exceptiou ; mais je rétorquerai sur vous le terrible argument dont vous vous êtes armé contre moi : une exception ne détruit pas la règle, elle la prouve

Tout comme il vous plaira: je vous préviens que vous allez voir une demoiselle de quatorze ans et demi, innocente, ingénue jusqu à la sin\plicité; eepcndant elle est aussi grande qu'on peut l'être à ,son àgc, et elle ne manque ni d'esprit, ni d'édu- «aîion.

Persou fut plus heureux que moi; ma sœiu- vint AU parloir, ma Sophie n'y vint pas. Après les réyérences et les complimens d'usage , après quelques minutes d'une convei'salîou g<MH;va]«; , je ne pus dissimuler mon inquiétude; Adélaïde, ditesmoi doue ce qu'a ma jolie cousine'.' Oh, mon irère, il faut que sou nud soit bien atrjer; car elle

i58 YÎE DU CHEVALIER

le cache, et elle s'en occupe toute la journée. Je ne reconnais plus ma bonne amie; autrefois ella était étourdie , gaie , folle comme moi ; maintenant je la vois triste, rêveuse, inquiète. Nous la trouvons toujours presque aussi douce , aussi caressante; mais elle est rarentent avec nous. Dans no^ heures de récréation, elle jouait, elle courait au jardin avec nos compagnes ; à présent , mon frère , file cherche un petit coin pour s'y promener toute seule. Oh, elle est maladel elle est vraiment malade I elle mange peu , elle ne dort pas , elle ne rit plus; et moi , mon frère, et moi qu'elle aimait tant, elle a 1 aii de me craindre! oui , en vérité , je l'ai remarqué, elle fuit tout le monde; mais c'est moi surtout qu'elle évite! Hier je la voi* entrer dans une petite allée couverte au bout du jardin; j'arrive à pas de loup, je la trouve s'essuvant les yeux : Ma bonne araie , dis-moi donc où tu as mal ?...., Elle me regarde d'un air.... d'un air!... mais

c'est que je n'ai vu persouue avoir cet air là

Endn elle me réj.oud : Adélaïde, tu ne le de^'iiies pas ! Ah , fjue tu es heureuse ! mais que je suis à plaindre! et puis elle rougit, elle soupire, elle pleure. Je tâche de la consoler; plus je lui parle, plus elle se chagrine. Je l'embrasse, elle me (ixe longtemps et paraît tranquille; tout d'un coup elle met sa main sur ses yeux, et elle me dit : Adélaïde, cache ton visage! oh , cache-le! il est trop. . . il hi'e fait mal! laisse-moi , va-t'en un moment, laisse-moi seule . et elle se remet à pleurer. Moi , qui vois que son mal augmente , je lui dis : Sophie. . . .

A ce nom de Sophie, Kosambert se pencha à

DE FAURLAS. i5çf

mon OTeille : la jolie cousine, c'est Sophie, c'est cette Sophie qae ] ai blasphémée! Ah, pardon., Ma sœur vepvit :

Je lui dis : Sophie , attends un moment , je vai* chercher ta gouvernante.... Alors elle se remet, elle s'essuie les yeux, e.le me prie de ne rien dire : je suis obligée de le lui promettre ; mais au fond cela n est pas i-aisonnable. Vovdoir être malade ^ et ne pas vouloir que sa gouvernante, le sache. — • Ma chère Adélaïde, pourquoi n'est-elle pas venue au parloir avec vous aujourd'hui? — jG'est qu'elle est si distraite ! si préoccupée ! elle vous aimait presque autant que moi, autrefois,... — Et maintenant?— Je crois qu'elle ne vous aime plus. Tout à l'heure je lui ai dit que vous étiez là.... Le jcuna cousin! s'est-elle écriée d'un air content; elle venait, elle s'est arrêtée : Non, je n'irai pas, m'a-t-elle dit ,je ne veux pas , je ne peux pas. . . dites-lui de ma part que. ... elle paraissait chercher, j'attendais qu'elle s'expliquât : Non Dieu, ne savez-vous pas ce qu'il faut lui dire? a-t-elle ajouté avec un peu d'humeur. . . Ce qu'on dit en pareil cas ; tes compli- )nens d'usaqe; et elh; m'a quittée assez brusquement.

Je m'enivrais du plaisir d entendre ma sœur ingénue me peindre avec l'innocence d'un enfant, les tendres agitations, les douces peines de Sophie. Rosambert, encore plus étonné que je n étais ravi, prêtait une oreille attentive; et le petit M. Person, nous regardant tous trois, paraissait en même temps inquiet et charmé.

Adélaïde , vous croyez donc que Sophie ne m'iûmo plus? — Mon frère, j'en suis presque sùrej

15*0 VIE DU CREVALIER tout ce qui se rapporte à vous lui donne cle riiu^ nieur, et moi j'en suis quelquefois la victime.—-. Comment! — Oui, l'autre jour, monsieur que voila '^montrant M. Person), nous apprit que vous aviez p;issé la nuit tout entière chez madame la marquise de B***; hé bien, quand monsieur fut parti , des que nous fûmes seules , Sophie me dit dun ton très-sérieux : Votre frère na pas coiccité à l^h'^'lell il nest pas rangé, votre frère! cela n'est pas bien Votre frère I elle me tutoie ordinairement. Votre frère I... quand même vous seriez dérangé , Faublas , doit-elle se fâcher contre moi? Votre frère!... Le jour d'après, je crois, vous avez été au bal masqué. M. Person nous l'est veau dire; car il nous dit tout,. Person. 'Dès que nous avons été seules, Sophie m'a dit : Votre frère s'amuse au bat, ei nous nous ennuyons ici! Point du tout, lui ai-je répondu, on ne s'ennuie, point avec sa bonne amie... Jb, oui, a-t-ellc réplitju^'^ ah, oui, a^ec sa bonne amie, cela est vrai. Cependant, mon frère, voyez cette singularité; un môme iit après elle a répété tristement : // s'amuse au

bal , et nous nous ennuyons ici! ISovis nous en-

liuyons ! et mais , quand cela serait vrai, cela n'est pas poli, elle ne doit pas le dire!... Ohî si elle n'était pas malade, je lui en voudrais beaucoup. Je me rappelle encore un trait : Hier, vous noui avez dit que madame de B*** était jolie. Le soit j'ai poursuivi Sophie, et je l'ai foi-cée de se promener avec moi. Votre frère , m'a t-elle dit, car à présent c'est toujoius votre frère Il trouve cette

marquise \oUc, il est sans doute amoureux d elle^

DE FAUBLAS. iGi

J'ai répondu : Ma bonne amie, cela ne se peut pas, cette madame cîe B*** est mariée. Elle m'a pris la main , et elle m'a dit : Adélaïde , ah , que tu es lieurcuse! et il y avait dans son regard , dans son soul'ire , du dédain , de la pitié. Est-ce honnête , cela ? . . Ah , que tu es heureîise !.. Hé ! mais sûrement , je suis heureuse , je me porte bien , moi I

Mais , ï^délaïtie , tout ce que vous me dites là ne prouve pas que ma jolie cousine ne m'aime plus; elle est peut-être un peu fâchée; mais tous les jours on boude les gens qu'on aime.' — Oîil sans doute, s'il n'y avait que cela! — Et q^^y at-il donc encore? Hé bien , autrefois elle m'entretenait sans cesse de vous, elle était joyeuse de; vous voir ; à présent elle me parle encore de mon frère , mais c'est si rarement! et d'un ton toujours sérieux! Hier ne ravex-vous pas remarqué? Elle n a pps dit un mot, pas un seul mot, pendant que A ouB étiez là. Allez,, allez, mon irère , quand on aime les gens, on leur parle! Je vous assure fjue ma lionne amie ne vous aime plus.

ïei llosambert se mêla de la conversation, qiii rlip.îîgea d'objet. On parla danse, musique, histoire et géographie. Ma soeur, qui venait de causer comme une fdle de dix ans, raisonna alors r(>mmc une femme de vingt. Le comte, à chaque instant plus surpris , semblait ne pas s'apercevoir <|uc les heures s'écoulaient , quoique M. Persou «ùt ]iris la peine de 1 en avertir plusieurs fois. Enfin , le son d'une cloche qui appelait les pensionnaires aoi réfectoire , nous obligea de nous retirer.

Je vous avoue, me dit le comte , que j'ai pcino à croire ce que j'ai vu. ComKient peut-on allier l'ignorance et le savoir, la modestie et la beauté, liiiC^cnuité de l'enfance et la raison de l'as:? niùr; enlin, permettez-moi de le dire, une innocence aussi extrême , avec un physique aussi précoce. Je crojais cette réunion impossible, mon ami; votre sœur est le chef-d'œuvre de la nature et de l'éducation. — Rosambcrt, ce chef-d œuvre est le fruit de (quatorze ans de soins et de bonheur; il fut produit par le concours le plus rare des circoustpnces les plus heureuses. Le baron de Faublas a d'aljoid reconnu que l'éducation d'une liile était, poiu- un militaire, un fardeau trop pesant; ma mère, que nos regrets honorent tous les jours, ma vertueuse mère s'est trouvée digne d'en être chargée. Le hasard aussi l'a bien, secondé. Il s'es^t rencontré pour sa lille des domestiques qui obéissaient et ne raisonnaient pas ; uue gouvernante qui ne contait pas d'histoires «alantes, et ne lisait pas de romans; des maîtres qui ne s'occupaient avec leur élève que de sa leçon : une société de gens a:tenlil"s qui ne se permettaient jamais un geste suspect, un mot équivoque; et ce qui n'est pas le moins essentiel et le plus commun, un directeur qui, dans son confessionnal, écoulait et ne questionnait pas. Enlin, mon ami, il n'y a pas six mois qu'Adélaïde est au couvent. — Six mois .' Ah ! dans un espace de temps beaucoup plus court , combien de demoiselles (ju'on dit bien élevées, acquièrent là de grandes lumières, et reçoivent même certaines leçons qui avancent beau»

DE F A TJ EL AS. iG3

ooup une jeune fille 1 — C'est ici, Uosambert, qu'il jjuit encore atlmiver le bonheur crAdélaïdel Vive, jlulùtn*, enjouée avec toutes ses compagnes, elle lien a distingué qu'une, une aussi délicate, aussi honnête, aussi sage qu'elle... une! un peu plus éclairée peut-être, parce que depuis quelque temps l'amour... Je vous entunds, c'est la jolie cousine. — • Oui , mou aîui. Sop'iic , non moins vertueuse quAdélaïde, quoique sensible un peu plutôt , Sophie est devenue l'unique amie do ma sœur. Ces deux cœurs si purs se sont, pour ainsi dire, sentis, attirés, confondus. Adélaïde, privée de sa more, n a plus pensé, n'a plus vécu que |>a.r Sophie : leur amitié, aussi délicate que vive, le3 a sauvées des dangers dont vous me parlez , et auxquels ;c conçois que doivent être exposées dans 1 enceinte où elles se trouvent rassemblées, pressées poiu' ainsi dire, tant de jeunes filles «ktdenles, inquiètes, curieuses, que le temps, l'heure ^ les lieu?: inviteiît continuellement à des Ijaisons, qui, devenant trcs-îniimes , peuvent bien n'être pas toujours désintéressées. Depuis quelque temps, j'ai troublé l'union des deux amies; il m'est permis de croire que je suis devenu l'heureux objet des plus « hères aûeclious de ma jolie cousine. Adélaïde, à qui l'amour ( je regardais M. Person ) n'a pas encore montre son vainqueur , a porté sur Sophie sa sensibilité tout entière, et l'amertume de ses plaintes nous a prouvé l'excès de son amitié... —:— Et vous a assuré en même temps de votre bonheur. En vérité, Faublas, je vous félicite êi Sophie est aussi aimable, aussi belle qu'Adc- ,

î^-i \ lE DU CHEVALIER laï'lc. — Plus belle, mon ami, plus belle encore T . — Cela me paraît difficile. ^ — Oh, plus bellel... vous la Vivrez; plus bellel imaginez.... — Clnit! chut! doncement, comme il s'échaufTe! . . . tlitesmoi donc, 1 homme à sentimens, pui:;'jne vous aviez une si charmante maiîresse, potirquoi m'avez-vous soufHé la mienne? Puisque M. de Faublas aimait tant le parloir, pourquoi mademoiselle Dupoi'tail a-t-elle couché chez la marquise ? Comment donc arrangez - vous tout cela? — 51ais, Rosamliert, cela n'est pas difficile — ]Si désagréable, je le conçois. — Vous riez! écoulez donc, moi) ami. \ ous savez comment les choses se sont jiassécs entre la marquise et moi. — Oui, oui, à peu près. — Mais, rieur éti'rnel , é'Onlezmoi. Élevé à peu près comme ma sœur, je n'étais guère moins ignorant qu'elle, il v a Imit jours. Je n'ai pas pris madame de B***; c est elle qni

s'est donnée Je suis excusable. — Allons ,

passe pour le bal paré; mais au moins vous étiez le maître de ne pas i-etournev «liez elle. Le bal masqué! Heim! qu'en dites-vous? — .le dis qu'on m'y avait attiré... Je n'ai guère que sei/.e ans, moi! mes sens sont neufs. — Ah, Sophie, pauvre Sophie! — Ne la plai£;nez pas. je l'adore ! . . . . Mais , Rfisambert , je sais bien qu'il n'y a que des nœuds légitimes qui puissent m'assurer sa possession. — Cela doit être , au moins. — Hé bien , en attendant que l'hjmen nous unisse, je respecterai toujours ma Sophie... — C'est ce que l'on saura par la suite. — Cependant mon célibat me paraîtra dur Je le crois! — Ma vivacité m'em-

Î)E FAUBLAS. i55

Cortera fruflqucfois. — .Sans doiife. - — Je ferai peut-être quelque infidéiifé à ma jolie cousine..,

— Cela est plus que probable Mais, dès qu'uti

heureux mavifige. ... — Ali , oui ! — Alors , mJi Sophie, je n'aimerai que toi... — Cela n'est pas sS sûr. — .Te t'aimerai toute ma vie. — Celui-là mê paraît fort.

Rosambert me quitta. Jasmin , à qui je dematf-i tlai en rentrant si l'on avait rapporté mes habits>-, *ne dit qu'il n'avait vu personne; j'attendis jus^ qu'au soir le commissionnaire, qui ne vint paî*. J'étais inquiet, parce que j'avais laissé d^ns mes poches un portefeuille qui contenait deux lettres"^ l'une m'avait été envoyée de province par uni vieux domestique de mon père ; le bonhomme ma souhaitait une bonne année. J'aurais été fâché deperdre l'autre; c'était celle que la marquise m'a> vait écrite quelques jours auparavant; elle était, comme on sait, adressée à mademoiselle Dnpor» tail , et je voulais la conserver.

Les habits me furent rapportés le lendemniix matin; mais je cherchai vainement dans les poches j, le portefeuille ne s'j trouvait pins. Madame Dulour vint me faire oublier mon in(|iiiétude , en mereraettant une lettre de la marquise. J'ouvris avec CTnpressement ; je lus :

<(■ Ce soir, mon bon ami , à sept heures précises,: « trouvez -vous à la porte de mon hôtel; vous <i pourrez suivre avec assurance la personne qui ,. t( après avoir soulevé le chapeau dont vous vous <( serez couvert les yeux , vous nommera l'Adonis. -« Je ne puis vous en écrire davantage, depuis la

tCS VIE DU CHEVALIER

u malin je suis obsédée; on me laiigue des détail» « de la science physionomique : ce n'est pas ceilc- « là que je me soucie d approfondir. O mon ami! <( NOUS possédez si Lieu lart de plaire, que, (juand « on vous connaît, on ne sait plus qu aimev; on « ne veut plus savoir que cela! »

Cette lettre était si flatteuse, l'invitation qu'elle contenait était si séduisante, que je ne balançai pas. J'assurai la Dutour que je ne manquerais pas de me rendre au lieu indiqué. Cependant, quaud la messagère fut partie, je sentis quelques irrésolutions. Ne devaisje pas désormais, uniquement occupé de ma Sophie , éviter toute occasion de revoir sa trop dangereuse rivale? Mais pourquoi

m imposerais- je cette loi cruelle sans nécessité? Avais- je déclaré mon amour à Sophie? Sopliie m'avait-elle avoué le sien? Avait-elle acquis le droit d'exiger de moi ce sacrifice?.... D'ailleurs, à le Lien prendre, ce que j'allais faire ne pouvait pas s'appeler une infidélité. Je ne m'eniLarquais pas dans une intrigue nouvelle. Puisque j avais passé la nuit avec la marquise ; puisque je lavaii revue depuis dans ce galant boudoir, quel inconvénient de lui faire encore ure visite? Gela ne faisait jamais que trois rendez-vous, au lieu de deux: le crime était-il dans le nombre? Et puis, ma jolie cousine ne serait pas instruite de celui-là... Enfin, ma parole était engagée. Le lecteur voit bien que je ne pouvais me disj)cnser d'aller à ce rendez-vous.

Je ne me lis pas attendre; Justine aussi ne me laissa pas morfondre à la pgrte; elle souleva mon chapeau : Venez, bel Adonià 1 Je la suivis à petits

DE FAUBLAS. iGy

pas. Cependant le suisse, qnoiqu'à cloral-ivre ' ehtendit quelque fci'uit, et demanda qui c'était. C'ust moi ! c'est moi! répondit Justine. Otii , reprit l'autre, c'est vous; mais ce jeune gaillard? Eh l)ieu ! c'est mon cousin. Le suisse était en gaieté; il se mit à fredonner : Voilà mon cousin l'allure, mon cousin I voilà mon cousin l'allure 1

Cependant Justine me conduisit axi fond de In cour; nous cnlilûmes un escalier dérobé. On conçoit que la jolie soubrette fut embrassée plusieurs fois avant que nous fussions au premier étagr. Alors elle me fit signe d'être plus sage, et m ouvrit une petite porte; je me trouvai dans le boudoir de la marquise. Entrez, me dit Justine, entrez dans la chambre à coucher, vous seriez mal ici. Elle sortit, et ferma la porte sur elle.

J'entrai dans la cham.bre à coucher; ma belle çnaîtx'essc vint à moi. Ahl maman, c'est donc ici

que pour la , seconde fois Elle m'interrompit :

Mon dieu! je crois entendre le marquis! le voilà lovenu pour toute la soirée; sauvez-vous , parte/.l! D'un saut je regagnai le boudoir; mais je ne songeai ]ias à tirer sur moi la porte de la cliambre à coucher, elle resta entrouverte; et, ]iour conib!»; rie malheur, cette et lurdie de Justine avait fermé à double tour l'autre porte qui conduisait à l'escalier dérobé. La marquise , qui ne pouvait deviner que la retraite me lût fermée, s'était assise tranquillement. Déjà le marquis était entré dans son appartement, et s'y promenait d'un air efTaré. Je tremblais qu'il ne m'aperciU dans le boudoir; il n'^ avait pas moyen d'en sortir, coimnenl faire?

i68 YIE DU CHEVALIER

Je me jetai sous l'ottomane; et, clans une situa* tion trèij-incommode, j'eatendis une conversation fort singulière, qui eut un dénoùment plus siugulier encore..

Vous voilà de retour de bonne heure , monsieur? - — Oui , madame. — Je ne vous att('ndais pas sitôt.— Cela se peut bien, niddame. — Vous paraissez agité, monsieur ; qu'avcz-vous donc?.... — Ce que j'ai , madame , ce que j'ail... j'ai. que. . je suis furieux ! — Modérez- vous , monsieur. . . . Peut-on savoir?... — J ai que... il n'y a plus de Oiceurs nulle part... les femmes!.,. — Monsieur, la remarque est honnête, etl application heureuse! — - Madame , c est que je n'aime pas qu'on me joucl... et, quand on me joue, je m'en aperçois Lien vite. — - Comment! monsieur, des reproches! des injures!.., cela s'adresserait-il?... Vous vous expliquerez, sans doute? — ■ Oui , "madame ,. je «n'expliquerai , et vou> allez être convaincue 1 —-Convaincue !... de quoi ? monsieur. — De quoi I de quoi ! un moment donc , madame , vous ne me laissez pas le temps de respirer!... Madame, vous avez reçu chez vous, logé chez vous, coucluî avec vous mademoiselle Duportail? (La marquisL». avec fermeté.) Eh. bien, monsieur? — Eh hical madame, savcz-vous ce que c'est cjue mademoi» selle Duportail ? — Je le sais .... comme voui^ monsieur. Elle m'a été présentée par M. de Ra© samJjert; son père est un honnête gentilhomme, cuez qui vous avez soupe encore avaut-hier. — Il we s agit pas de cela, madame. Savez-vous ce que. c'est que loacecaoipcile DuportaiJ? — J a vous le.

DE FAUBLA^., x6g

.wpète, monsieur, je sais, comme vous, que mademoiselle Duportail est une fillo bien née , bien élevée, fort aimable. — Il ne s'agit pas de cela, madame I — Ehl monsieur, de quoi s'agit-il donc'? Avez-vous juré de pousser ma patience à bout? ' — Un moment dono , madame : mademoiselle Duportail n'est point une lille... — '(La marquis© très-vivement, j N'est point une fille !— N'est point une illlc bien née , madame ; c'est une iille d'une espèce... do ces filles qui... là... vous m'entendez... — Je v^ous assure qi:c non, mousieur. — Je m'explique pourtant bien : C'est une fille qui... dont que... enlln suffit; vous v êtes.

— Oh! point du tout! monsieur, je vous assuve.^

— C'est que je voudrais vous gazer cela,.. Madame, c'est une p... , vous comprenez? — Mademoiselle Duportail! une... Pardon, monsieur, mais je n'y tiens pas , il fant que je rie. (Eii effet, la marquise se mit à rire de toutes ses forces. )

Riez, riez, madame Tenez, connaissez-vous

cette lettre-là? — Oui, c'est celle que j'ai écrite à mademoiselle Duportail le lendemain du jour qu'elle a couché chez moi. — Justement, madame;. Et celle-ci , la connaissez- vous ?- — Non, monsieur.

— Kcgardez-Ia, madame; vous vojez bien l'adresse : A monsieur , monsieur le chevalier do Efuiblas; et lisez le dedans, a Mon cher maitre,- » j ai l'honneur de prendre la liberté d'oser vous >■> interrompre , pour souhaiter que cette année ») qui commence, vous soit belle et bonne, (te. » J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, )) mon cher maître , etc. p Cesï «ne lettre do boéuie

i-o VIE DU CREVA LIER

année d'un domestique à son maître, qui est ce I\î. de Fauldas. — Eli bien, madame, ces deux l<ttix'.s étaient dans le portefeuille que voici. — Eniln^ monsieur? — Madame, et le portefeuille, vous ne devineriez jamais où je l'ai trouvé? — Dites, dites, monsieur. — Je l'ai trouvé dans un

endroit où là — EIi ! monsieur,

dites tout de suite le mot , vous seriez oblig'é

d'en venir là; ainsi -. — Eh bien, madame,

je lai trouvé dans un mauvais lieu 1 — Daiis un mauvais lieu I — Oui , madame. — Où vous aviez affaire, monsieur? — Où la curiosité m'a conduit. Tenez, je vais vous conter cela. Une femme a fait courir depuis quel(j[ues jours des billets imprimés , par lesquels elle donne avis aux amateurs, qu'elle peut leur offrir de charmans boudoirs , qu'elle louera à tant par heure. Moi , j'ai été voir cela par curiosité, uniquement par cuiiosilé, coniuie je vous le disais tout à l'heure. — Quel jour j ave.-vous été, monsieur? — îiicr, 1 après-diner, madame. Les boudoirs sont en effet charmans... Il yen a un surtout au premier étage... il est vraiment jolil... On y voit des tableaux, des estampes, des glaces, une alcôve, un lit... Ahl c'est le lit surtout! Figurez- vous que ce diable de lit est à ressorts!... Ahl c'est trèsplaisant. Tenez, il faut quelque jour que je vous fasse voir cela. — Un mari et sa femme en partie fine! répondit la marquise, cela serait beau.

J'entendis quelque bruit ; la marquise se défendait, le marquis l'embrassa. Leur conversation , qui dans les commencemens m'avait ia*

quiété, m'amusait alors au p'iat que je sentais moins la gène de ma situation. Le marquis reprit ainsi.

Mais c'est que rien n'y manque! il y a dans ce boudoir , au premier étage , une porte qui communique chez une marchande de modes, qui loge à côté... cela est fort bien imaginé... vous entendez qu'une femme comme il faut a l'air d'èire chez sa marchande de modes; point du tout, elle monte l'escalier, et puis on vous en plante à un pauvre mari I . . . . mais étoutez-moi , madame ; clans ce boudoir j'ai ouvert une petite armoire , et dans cette armoire j'ai trouvé ce portefeuille. Ainsi il est clair que mademoiselle Duportail a été là avec ce M. de Faublas; et cela est très^ vilaiu à elle! et très-malhonnéte à M. de Rosambcrt , qui la connaissait, de nous l'avoir présentée! et très-imprudent à son père, de la laisseï? sortir accompagnée seulement d'une femme de chambre, et je n'en ai point été la dupe^! Il y a dans sa ligure... vous savez comme je suis pîijsionoînistel... elle est jolie, sa figure! mais il j a quelque chose dans les traits qui annonce un sang... cette fille-là a du tempérament, et je l'ai bien vu!... Vous souvenez-vous de ce soir que l'osambert lui dit qu'il y avait des circonstances... liem ! des circonstances ! vous n'aviez pas remarqué cela, vous! Moi, je vous ai relevé le mot! Ah, Voix ne m'attrape pas! et tenez, le même jour... \encz, venez, madame...

La marquise, qui me crnjait parti, se laissa conduire à son boudoir; le marquis continua.

17» VIE DU CHEVAtlER

Elle était ici / dans ce boudoir. . . là. Vous, Vous C'ticz couchée sur cette ottomane. . . je suis airtivé... Madame, elle avait le teint animé, le» yeux Inillans , un air!... Oh, je vous le dis, cette fllie a un tempérament de feu ! vous savez que je m'y connais; mais laissez-moi faire, j'y mettrai hon ordre. — ^Commentl monsieur, vous y mettrez bon ordre ? — Oui , oui , madame ; d'abord je dirai à Rosambert ce que je pense de son procédé. Il y a peut-être été avec elle, Rosambert! ensuite je verrai M. Duportaîl , et je l'instruirai de la conduite de sa fdle. — Quoi! monsieur, vous ferez à M. de Rosambert une mauvaise querelle ?

— Madame! madame! Rosambert savait ce qui en était; il en était jaloux de moi comme un tigre.

— De vous? monsieur. 1 — Oui , madame , de moi ,

parce que la petite avait l'air de me préférer

Elle me faisait même des avances , et c'est en cela qu'elle m'a joué , elle î car elle avait alors ce M. de Faublas. Je saurai ce que c'est que ce M. de Faublas , et je verrai M\ Duportail. — Quoi ! monsieur, vous pourriez aller dire à un père ? —

Oui, madame, c'est un service à lui rendre; je le verrai, je linstruirai de tout. — i J'espère, monsieur, que vous n'eu ferez rien. — Je le ferai, madame. — .Monsieur, si vous avez quelque considération pour moi , vous laisserez tout cela tomber

de soi-même. — • Point ! point ! je saurai. — ■

Monsieur, je vous le demande en grâce. — •>^on, non, madame. — Vous m'éclaiixîz, monsieur; je vois le motif de l'intérêt si pressant que voua prenez à ce qui regarde mademoiselle Duportaiii

DE FAUBLAS. ï-S

h' vons connais trop bien pour être la dupe de rette austérité de moeurs dont vous vous parez - aujourd'hui ; vous êtes fâché , non pas de ce que mademoiselle Duportail a été dans un lieu suspect , mais de ce qu'elle y a été avec un autre que vous. — Oh, madame! — Et, quand j'accueillais chez moi une demoiselle que je croyais honnête, vous aviez des desseins sur elle! — Madame! — . Et vous osez venir vous plaindre à moi-même d'a»^ voir été joué! C'était moi, c'était moi seule qu'on jouait!

Elle se laissa tomber sur l'ottomane, son mari jeta un cri , et puis il embrassa la marquise , en Itii disant : Si vous saviez comme je vous aime. — Si vous m aimiez , monsieur, vous auriez plus de considération pour moi , plus de respect poxir vous-même, plus de mcnngemcnt pour un enfant, peut-être moins à biàmcr qu'à plaindi-e. ..... Que

fjites-vous donc? Monsieur, laissez-moi! Si vous m'aimiez, vous n'iriez pas apprendre à un père malheureux les éç^aremans de sa fille: vous n'iriez pas conter cette aventure h. M. de Rosambert qui en rira , qui se moquera de vous , et qui dira partout que j'ai reçu chez moi une fille à intrigue !....

mais , monsieur, finissez donc ! Ce que vous faiteslà ne ressemble à rien. — Madame, je vous aime. — ^11 suffit bien de le dire ! Il faut le prouver.. — Mais depuis trois ou quatre jours, mon cœur, vous lie voulez jamais que je vous le prouve. — ■ Le ne sont pas de ces preuves-là que je vous demande, monsieur mais, monsieur, finissez.

donc! — Allons! madame, allons, mon cœur! — >-■

En vérité, monsieur , cela est d'un ridicule....'! — lNou3 sommes seuls. — Il vaudrait mieux qui! y eût du monde; cela serait décent; mais liuissez.doiic I IS'avoas-iious pas toujours le temps de

faire ces cboses-lîi ? . . . finissez donc quoi I des

gens mariés 1 à votre âge I dans un boudoir 1 sur une ottomane ! comme deux

amans 1 et quand j'ai lieu de vous en vouloir,

encore. — Hé bien, mon anpje, je ne dirai rien à llosambert , rien à M. Duportaii. — Vous me le promettez bien I — Je vous en donne ma parole.... — Hé bien, un moment; rendez-moi le portefeuille: laisse '-le-moi De tout mon cœur, le

voilà. (Il y eut un moment de silence) En vérité, monsieur, dit l^i marquise dune voiv pre5qu'étcinte , vous l'avez voulu ; mais cela est bien ridicule.

Je les entendis bégayer, soupirer, se pâmer tous deux. On ne peut se ilgurer ce que je souffrais sous lottomanc , pendant cette étrange scène ; j'aurais étranglé les acteurs de mes mains ; et , dans l'excès de mon dépit, jetais tenté de me découvrir, de reprocher à la marquise celte infidélité d'un nouveau genre, et de rendre au marquis l aluère mystification qu il me faisait essuyer sans le savoir. Justine vint terminer mes irrésolutions; elle ouvrit tout à coup la porte de l'escalier dérobé. La niarquise jeta un cri; le marquis se sauva dans la chan.brc à coucher pour y réparer eon désordre. Justine , apercevant un mari au lieu d'un amant, demeura stupéfaite, et la marquise ne fut pas moins itounée qu'elle , en me voyant

sortir de dcr'sons l'otloinaiîe. Je remerciai tout Las la femme de chambre. Grand merci! Justine, tu m'as rendu service, j'étais fort mal dessous, tandis que madame était dessus , très à son aise. La marquise interdite c*t tremblante n'osa ni nie répondre, ni me retenir. Son mari était si près de lài Probablement il allait rentrer , dès qu'il serait plus décemment vctu. Justine se ranpjea pour me laisser passer. Je descendis l'escalier dérobé, sans 1 lanière , au risque de me rompre vingt fuis le covr, je travcrs.ai la cour rapidement , et je sortis de 1 Uôlel en maudissant ses maîtres.

Le lendemain j'étais encore au lit, quand Jasmin m'annonça Justine , et se retira cliscrétemeat. Mon enfant, je songeais à toi! — Ahl monsieur, laissez-moi j cette lois-ci vous ne m'j prendrez pas, je veux commencer par ma commission. Savoz-vous que j'ai été encore bien grondée hier? Vous nous avez fait nnc belle peur, vous n'étiex pas encore au l)as de l'escalier quand le marquis est rentré dans le boudoir. Voyez cette sotte, a-t-il dit. qui entre ici comme un coup de pistolet; dès qu'il nous a quittés , madame, désolée de l'aventure, m'a dit qu'elle ne concevait pas pourquoi vous vous étiez caché sous l'ottomane. J'ai été forcée de lui avouer que j'avais , sans y songer, fermé la porte à double tour. Elle m'a fait une scène I et puisç ce matin elle m'a remis cett^ lettre

pour vous Fort bien , ma petite Justine, voilà

ta commission faite , car je n'puvri,rai pas la lettre^ — Vous ne l'ouvrirez pas , monsieur? — Non , je suis fâché contre ta maitresse.— Vous uvci tort.

irG VIE DU CIIRVALIEll

— Mais je lie suis pas fàchc contre loi , Justine.-— Et vous avez raison. . . Finissez I . . . mais tenez , je le veux Lien , à condition que vous lirez la lettre.

Oh , qu'une maîtresse est heureuse d'avoir une fille comme toi ! hé bien , oui , je lirai.

Justine remplit de si bonne grâce les condition» du traité , qu'il y aurait en de ma part de la perfidie à ne pas tenir parole : j'ouvris la lettre.

« Que notre aventure d'hier m'a pcinéc, mon <c Ijon ami! Cette scène qui n'eût été que bizarre, c< si , comme je le crojais , vous n'en aviez pas <c été le témoin , est devenue , par votre présence , <( aussi désagréable pour moi que mortifiante pour <c vous. Quels mots vous avez dit en partant! In- {, grat! vous ne savez pas le mal que vous m'avez c fait! Revenez à moi, mon bon ami, revenez à te celle qui vous aime ; trouvez-vous à midi au lieu « qu'on vous désignera. Là, je n'aurai pas de peine (( à me justifier; là, quand mon amant sei'a bien <( convaincu de son injustice, il me trouvera prête (( à lui yiardonner sa vivacité. »

Monsieur, reprit Justine , dès que j'eus fini ma lecture , madame vous attendra à midi au boudoir

de l'autre jour vous savez bien ? .... où noui

vous avons habillé. — Oui, Justine, et où lu as tant pleuré! Si tu savais comme j'ai souffert pour toi ; mais aussi , friponne , tu ne te contentes pas de faire des malices, tu en dis! — Ne me parlez pas de cela , j'en suis encore toute honteuse.... finissez •donc ! . . . donnez-moi votre reponse pour ma maîtresse.— Ma réponse, Justine, est que Je n'irai pas au veudez-vous.— Vous n'irez pas? — Non.

JustinéT — Quoi? vous donnerez ce chagrin-là h ma maîtresse ? — Oui, mon enfant. — ^Mais vous allez me faire gronder. — Je me charge de te con«soler d'avance. — Vous êtes bien déciilé ? — Trèsdécidé, Justine. — Hé bien, en ce cas, faites un

bout de lettre finissez donc! (elle m'cm-

bra-sa). Écrivez un mot pour ma maîtresse. — . ÎVon, mon enfant, je n'écrirai pas. — Laissez-moi !... mais tenez, je le veux bien encore, à condition que vous écrirez. — Ah! Justine, je le répète : Qu'une raaîtiesse est heureuse d'avoir une fdle comme toi I Hé birn , oui , j'écrirai.,

J'écrivis en eft'et :

« Je ne sais , madame, si l'aventure d'hier vous » a beaucoup peinée; mais, à la manière dont vous <( avez rempli votre emploi sur l'ottomane, j'ai » lieu de croire qu'il ne vous paraissait pas ti'ès- » pénible. Quand on a un mari aimable, galant et » tendrement aimé, madame, on doit s en tenir » là. Je suis avec le plus vif regrçt, etc. »

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