Vie du chevalier de Faublas
J ItAis si impatient de savoir ce que la marquise m allait dire, qu'avant l'heure indiquée je liis au lendcz-vous. J'eus tout le temps d'examiner la maison, que je trouvai jolie, commode et bien meuMée. J'y remarquai surtout deux petites chambres à coucher qui se touchaient; deux chambres à coucher , qu'aujourd'hui même jo crois voir, et que dans cent ans, si j'étais au monde, je croirais, hélas! voir encore aussi biei) qu'aujourd'hui.
M. de Florville arriva sur la brune; il vint me joindre dans l'une des deux petites chambres. Aussitôt j'embrassai ses genoux : Oui , dit la marquise , demandez grâce à votre amie que vous avez outragée , que vous avez réduite à risquer une témérité qui pouvait la perdre, et vous com-r promettre. — Mais aussi , ma belle maman, pourquoi. . . . pourquoi m'avez-vous '.'.... — Je crois , interrompit-elle, je crois vraiment qu'il va me demander pourquoi j'ai résisté! Laissez, monsieur , laissez. Songez qu'au lieu de renouveler vos ifffeases, vous devez soU.iciter votre pardp^, fih«-
VIK nu ClIEVALIEIV v.ilior, je n'ai pas Ijcsoin île vous tlirc poiirrjuoî nous nous voyons ici ? Vous coiuvvvz iju'a[.rcs la crufllc scijuc lie vcntlirtli dernier, je ne pouvais, jaiis une cxtrùme imprudence , vetoiuner clic» .Justine.-^— Sans doute. Cette scène... — Chevalier, vous ne me parlez plus de Sopliia.' — Depuis «on dernier malheur , j'ai si rarement obtenu le bonheur dç vous voir! j'en ai joui pendant li peu (le temps! nous avons eu tant île... — Sans doute ; mais dites vrai : n'aimez-vous pas un peu moins votre charmante épouse? — Moins? — Parlez, ne me cachez aucun de vos senlimens, vous m'en avez promis li coiitidcnce. — Moins? davantage ! I^Iadame la marquise, < Iiaquc jour davantage! je 1 adore ! il semble que 1 absence, . . — Cependant , madame de Lignolle?' — Ah, oui, m'est infiniment chère î et ne le mérite-t-ellc pas ? — Je vous le demande à vous-même? Vous lavez vue. Vous la connaissez mieux. — Il est vrai qu'elle est assez gentille , cette enfant , et d'un ])on petit caractère. Onm'avaitun peu trompé sur son compte. Au reste, je suis déjà bien revenue des lâcheuses préventions. . . Tous , chevalier , je trouve pourtant bien
singulier que vous ayez de la tendresse, de
l'amour même pour deux femmes. — Dites.
pour trois, ma belle marnan. — Non, s'écriat-clle vivement : impossible cela, par exemple, impossible!— Je vous assure — N'assurez pas.
Tous les jours on distingue une épouse chnrmante. Quand elle est éloignée , on la regrette. Alors rnème il peut arriver qu'on se sente un goût décidé, un attachement très-vif pour une Icmme. ...
aimable ; mnis poui- deux ! voilà ce qui me paraîtra toujours inconcevable. Non, jamais je ne comprendrai que l'amant de la comtesse puisse être en mùme temps le mien. Jamais je n entendrai cela, jamais !
Je la recjardais attentivement; elle m'observait : apparemment que l'air d'embarras et d'irrésolulion qu'elle dut remarquer dans toute ma personne, lui lit mal augurer de ma réponse. Je la vis pâlir , et sa voix s'altéra : Cet entretien paraît vous mettre à la gène ? reprit-elle aussitôt. Parlons d'autre
chose La campagne est-elle déjà belle? — L»
campagne.l — lOui , vous y avez été samedi soir
et vous êtes revenu dimanche.... Un très-court voyage ! . . . . Ditcs-nLoi , je vous prie , ce que c'est qu'une demoiselle de Mésanges? — ^De Mésanges !—— Cette enfant-là ne vous est-elle pas aussi déjà devenue infiniment chère ? — ^Infiniment chère ! à quel titre ?> — C'est une femme , d'abord ;■ voilà pour Faublas le meilleur des titres ! et puis , ne serait-il pas trop étonnant que, vous étant trouvé , par occasion , le maître de passer une nuit avec la douairière d'Armincour et la demoiselle de Mésanges , vou.s n'eussiez pas donné la préférence à celle-ci ? En supposant même que le choix ne vous ait pas été laissé , je vous connais trèscapable d'avoir , si vous étiez couché dans le même appartement , tout doucement quitté la grande chaiibre de la vieille, pour vous glisser dans le cabinet (1) de la jeune — .Vous roii-
[i) Madame 3e B*** Vi concoissait ce cabiaet-là.
8 VIE DU CnEVALIKU
gisscz ? Vous ne ilit<:s mot? — Alailaiiif. . . . qiianil CCS détails seraient vrais , (jiii pourrait vous le» avoir cioiinés ? — Quand tes détails sir lient vrais, j'aime henucoup la siipposilimn. Fa\il)las , n'essaye-/, pas de mentir; voire air et votre niaiiitii-n, votre silence et vos discours, tout en vous décèle un coupable. Faublas, un hasard fort singulier lie in'a donné qu'une partie de ces détails. Mais vous devez savoir que, toutes le» fois qu'il me scva permis d'apercevoir seulement un coin du tableau , je serai femme ii deviner le reste. Je ne sais pas bien si vous ave/, pu consacrer toute votre nuit à la jeune" personne , ou uc lui donner qu'une heure; quoi qu il en soit, je m'en rapporte ùvous sur le bon emploi du temps. Je ne rn'étoniK! plus qu'il soit déjà question de marier la jietite. Je conçois que cela peut être anjourd liiii jiressant do plus dune manière. Au reste, poui suivit-elle du ton le plus sérieux, je suis loin de vous rcproclieii le mystère que vous me faisiez de cette aventure ; dans ce cas-ci , l'indiscrétion serait vraiment une perlidie. Je vous en crois incapal)le. Je suis sùru que vous garderez, un profond silence sur tout cela ; je suis sûre que vous n'en avez rien dit à M. de Rosambcrt. — A M. de RosambertI- — Ne lo connaissez-vous pas? — Trop bien ! — Je le crois; vous l'avez encore vu dimanche. — Dimanche! ■ — Comment 1 est-ce que je me trompe de jour? est-ce que ce n'est pas ? . . . .
Je me précipitai aux genou\ de la marcpiisc. O Hia généreuse ainie ! pardonnex-moi. — Au moins , ajouîa-t-ciic en me faisant signe de me rele-ici',
DE FAUBLAS. g
songez que vous ctes engage d'IiOisneur à venir me voir combattre encore mon ennemi. — Votre ennem' ne veut pas. . . , — Tenir sa parole ? Je saurai Lien l'y contraindre. Faublas, serait-il possible fjue son châtiment vous parut aujoui-d'iiui moinSi juste et moins désirable I Ah! parlez j vos vœux décideront l'événement du combat. Jaime mieux , n'en doutez pas , j'aime mieux mourir de la main du cruel si vous me donnez une larme , que de limmoler s'il obtient un regret. Vous ne savez, donc pas comme je le hais, le barbare! C'est de lui que me sont venus tous les maux que je ne puis supporter; que je ne puis supporter, répétât-elle en pleurant. Avant son lâche attentat dan* ce village d'Holriss, je n'étais pas encore tout-à.^ fait malheureuse ; je n'avais perdu que ma for^ tune et ma réputation. Vous cependant , Faublas , est-il donc vrai que le periide ne vous a pas aussi causé quelque irréparaljle perte , quelque chagrin inconsolable? Ingrat! poursuivit-elle avec la plus grande ■véhémence , ne dois- tu pas le déiester a^u»tant que je t'aime ?
Madame de B*** s'enfuit, épouvantée de ce qu'elle venait de dire. Je volai sur ses pas, j'allais l'atteindre, j'allais Elle se retourna ver»
moi. Monsieur^ m.e dit-elle, si vous m'osez retenir, vous ne me verrez de la vie. 11 y avait sur s» figure un effroi si véritable, et dans son attitude quelque chose de si décidé , que je n'osai lui désobéir. Elle m échappa.
A mon ictour ii l holel , j'j trouvai madame de Fourose, qui jue demanda malignement comment
lo VIE DU CHEVALIER
9u pbilail M. le vicomte. Elle ne m'apportnit d'ailleurs que des nouvelles mallieuieuscs. Mailaine de Lii^nolle, depuis quelques jours, assaillie de la foule- des petites indispositions, qui toutes aunonraient sa grossesse, se sentait aujourd'hui séiieuseir.ent incomniodée. M lui était impossible de quitter la chambre, et je ne pouvais laller voir, parce que madame d'Armiucour, apparcmme^it déterminée à ne rien négliger pour guérir sa nièce d une passion dangereuse , venait d'annoncer quelle ne retournerait dans la Franche-Comté qu'à la Saint-Jean. Elle venait aussi demander à madame de Lignolle , dans son hôtel même, uit appartement que sa nièce n'avait pu lui refuser. Ainsi, près de quinze jours s'écoulèrent, pendant lesquels nous n'eûmes , mon Eléonore et moi j d autre consolation que d'envojrer souvent Jflj/nin chez Lafleur , et Lafleur chez Jasmin,
Pendant celte quinzaine fatale, je n'entendi» point parler de mailame de B***. Il ne me vint de province aucun renseignement qui pût me donner l'espérance que la nouvelle prison de Sopliie serait bientôt découverte. Ainsi délaissé de tous les grands intérêts de ma vie, je n'avais plus que de tristes jours et de longues nuits.
Enfin, madame de Fonrose invita le père et le fils à venir ensemble dîner chez elle. A sept heure» précises du soir, je quittai , sous quelque prétexte, le salon de la baronne,. et m'en allai, par des détours qui m'étaient connus, gagner so» boudoir, dont la comtesse m'ouvrit la porte. Hélas! après " de grands débats, il avait été décidé la veille qu«
DE FAUBLAS. ii
je resterais seulement vingt minutes avec mon amie. Je ne passai la permission que d'un quart dheure. Aussi je n'eus qu'à peine le temps de l'admirer, de l'embrasser, de lui dire un mot, de lui dire que chaque jour elle me devenait plus chère, qu'elle me paraissait chaque jour plus jolie.. Aussi elle eut à peine le temps de me jurer que dans mon absence elle ne vivait pas, que sa tendresse était encore augmentée, que son amour irait ainsi toujours croissant jusqu'au dernier jour de sa vie.
On disputait au salon, quand j'y rentrai : ia consternation cessa dès que je parus. Apparemment que la baronne, cherchant quelque moyen d'occuper M. de Belcour, assez pour qu'il ne s'aperçût point de ma trop longue absence , n'en avait pas ti-ouvé de meilleur que de lui faire une bonne querelle. O divine amitié! tu fus donnée au sexe le plus faible pour l'aider à tromper le plus fort; et tu assurerais constamioent le bonheue de nos femmes, si tu pouvais long-temps dure» entre elles.
L'heureux tète-à-tète que Je venais d'obtenir ne fit que m inspirer le désir plus vif.de m'en procurer un moins court, malgré la tante d Éléonore et mon père ensemble conjurés. Au milieu de la nuit iuivante, rêvant à cela, je conçus un hardi projet qui , le lendemain matin , fut approuvé de la baronne, et reçut à la fin du même jour son entière exécution. En m'éveillant je m étais, par précaution, muni d'une forte migraine; à diner je m'en piaignis encore beaucoup; et le soir enfin, elle