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Vie du chevalier de Faublas

Ije lendemain cependant je me sentis plus in-^ quiet; et, résolu de voir Justine à quelque prix que ce fût, je parlai de ma sœur à la comlcsse.. L'interminable dispute allait s'échauffer, lorsqu'au coup de marteau du maître, les portes de l'hôtel s'ouvrirent av'ec fracas. J\I. de LignoUe accourut à l'appartement de sa femme , et du plus loin qu'il nous vit, il s'écria : Félicitez-moi , mesdames , je rapporte de Versailles le brevet d'une pension de deux mille écus. — Pour qui? demanda la comtesse.— Pour moi , répondjt-il de I air du mondf; le plus satisfait. — P<lonsieur, j'en suis fort aise, puisque vous en paraissez content ; mais qu'est-ce pour vous qu'une pension de 6000 livres? — Je n ai p?5 pu l'obtenir plus forte Vous m'entendez mal , reprit-elle d'un ton froid, qui contrastait merveilleusement avec la joie de son mari. Loin de me plaindre que la pension soit trop modique , je m'étonne que vous l'ayez sollicitée , vous , mousicur , qui pqssédcz plus de i, 9,00, 000 livres de. biens-fonds, et à qui j'ai apporté près du double

en mariage Madame, on n e.st jamais trop richy^

— lié ! monsieur , tant tlbonrittcs gens ne le sont pas assez? Pourquoi ne pas laisser les p;râces de la la cour se l'épandre sur ceux qui en ont un véx'itable besoin? — Il est vrai, dit le comte en se frottant les mains, qu'une foule d'an-.ateurs setaicnt mis sur les rangs; je n'ai pa-élé seul favorise., Les brevetés sont d'Apremont, que vous connaissez....— Une seule de ses terres lui rapporte 20,000 écus I — Et de Verscuil !,.. — Il est lieutenant d'une provincel — Et d'Hérival, aussi. — Son oncle, ancien ministre, l'a chargé de richesses qu'il dissipe, et d'honneurs dont il est indigne.

— Et Flain ville, encore. — ill a, par l'agiotage, quadruplé l'opulente succession de ses pères! —

Et puis un M. de Saint-Prée Mais non , je me

trompe, celui-là n'a vien obtenu. — Ah ! le biave homme! m'écriai -je. Quel dommage! — Vous le connaissez? me dit la comtesse.— -Oui , madame, Un vieux officier, plein de mérite et de courage! vous ne verriez pas sans admiration les cicatiiccs dont il est couvert; et le récit des malheurs qui ont renversé sa fortune vous intéresserait vivement.—Il est pauvre , s'écria - t - elle. —-Trèspauvre. On s'est montré du moins assez juste pour recevoii l'ainé de ses {rarcons à l'école militaire, et sa fille cadette à Saint- Cyr.- — il a beaucoup d'enfans? — 'Trois autres demeurent encore à sa charge , et comme lui languissent oubliés dans un misérable village du Languedoc... — Là! ditesmoi, n'est-ce pas une cliose aCreuse, que des courtisans qui nagent dans l'opulence, enlèvent à celte lamiiie infortunée son honorable et dernière rcs-

source?... Elle se tourna vers son mari : n'en êtesvous pas honteux? — Honteux! de quoi? répondit le comte. Si ce monsieur est malheureux, qu'il se plaigne; s'il est oublié, qu'il se montre. Que faitil dans sa province? qu'il vienne à Versailles; qu'il paiaisse à l'œil-de-bœuf. Est-ce à moi de lal- 1er chercher? Il a fait de malheureuses c^mpagîics. Eh bien , dix mille officiers n'ont- ils pas été bkssés comme lui? N'est-il pas guéri comme eux? A la !cour , ce ne sont pas des cicatrices qu'il faut montrer. Il ne s'agit que d'avoir des amis, de la patience et de l'importunité. Si rien de tout cela ne manque à ce M. deSaint-Prée, son tour viendra. ■ — .La comtesse repartit avec la plus grande vivacité : Mais sans vous , peut-être , son tour était V;eniî.-"-M. de Lignolle , aflectant le ton de supériorité , répliqua î Que vous ê!es enfant! Vous n"avez pas la moindre connaissance du monde. Supposons que , pour faire place à ce monsieur, je me fusse bonnement retiré ; d'autres , moins délicats , l'auraient écarté. D'ailloiu's , si dans la vie on était arrêté par la foule des pet<ites considérations particulièi-es, on ne songerait jamais à soi.' — Madame de Lignolle rougit, pâlit, frappa des pieds : Brumont, vous l'entendez! voilà de ces raisons qui me mettent hors de moi. Cela me ferait sauter an

ciel! Monsieur, je ne connais, comme vous le

dites bien , ni le monde , ni le cœur humain , n> , Dieu merci, l'art des beaux raisonnemens; mais j'écoute ma conscience. Elle me ciûe qu'aujourd'hui vous &vez surpris les ministres, trompé le roi, et volé des malheureux.— -Madame, l'expression.».*.

' — Oui , monsieur, volé î Son mari voulut sortir, elle le retint, e*, ciun tou qui pai-aissait plus calme, elle continua : bi vous ne ti-ouvez pas moreu, sous quelques jours, de vous démettre d£ votre pension en faveur de M. de Saint-Prée, je vous déclare que je me char<^erai du soin de lui faire passer tous les ans 200O écus, par une voie indirecte, et par forme de resîitufion.- — Comme il vous plaira, madame. Vous le pouvez sans vous gêner beaucoup. Ce sera tout au plus le tiers de la somme annuelle que vous vous êtes réservée pour "çotre

entretien ISe vous en flattez pas, monsieur, je

ne toucherai point îrcette portion de mon revenu. Quoique je ne vous en doive aucun compte^, je suis bien aise de vous répéter ce que je vouij ai déjà dit cent fois : Je ne me consolerais pas de dépenser follement 20,000 francs en bagatelles de toilette, lorsqu il j a dans vos terres des misérables qui manquent de pain. Je ferai de mes économies un emploi selon mon cœur. Quant à la dette que vous venez de contrac'er envers M. de Saint-Prée, vous l'acquitterez avec les biens qui nous sont communs ; si vous m'en laissez le soin , j'engagerai mes diamans; et, quand je les aurai lait mettre au Mout-de-Piéié pour vous, nous verrons

si vous ne les retirerez pas ?Jon, madame.- —

INon ? Je pense que vous osez dire non 1 Moi, je .vous répète que je le veux , et que cela sera. Monsieur le comte , vivez en paix , crojez-moi , ne me poussez point à bout; j ai des parens , j'ai dos amis, j'ai raison, ma séparation ne serait pas difficile à obtpnii . Vous vous passerez bien de ma

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personne, je le sais; mais la perte de mon nien pouiiait vous laisser clés regrets amers... Tiens, Brumont , car je ne puis m'en taire , tu vois l'homme du monde le plus insensible et le plus avare. Il faut que tous les jours je me dispute avec lui pour empêcher des lésineries ou des injustices. Depuis six mois que nous sommes ensemble, je n'ai pas eu la satisfaction de le voir une fois , uiae seule fois, secourir un malheureux! Son unique bonheur est de thésauriser. Il s'est fait un dieu de son or I Aujourd'hui qu'il vient d'augmenter ses richesses, il ne vit que dans l'espérance de les augmenter demain! Et demandez-moi pour qui? Pour des collatéraux; car, des pauvres, il ne sait pas s il en existe, et des enfans, il n'en aura jamais. .. à moins qu'une malheureuse charade....

Depuis un quart d'heure la comtesse était fort en colère; tout à coup elle se mit à rire comme une folie. Cependant, après un court moment de réflexion , elle reprit :

A mt)ins qu'une malheureuse charade.... '^ne lui tienne lieu d'un enfant cîvéri.... Au reste, il a raison de lesT aimer, car elles ne lui coûtent rien à faire.... A propos d'enfans , monsieur, il me tarde de revoir les mien". L'automne dernière je désirais aller faire un tour dans le Gâtinois, vous m'avez retenue par des visites de mariage, tt j'ai su que depuis vous avez fait à ma terre un vojage que vous vouliez que j'ignorasse, Maintenant que je vous connais , cette mystérieuse visite m alarme pour mes paysans. Monsieur, je prétends qu'on ne change rien à leur condition ; je prétends que

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lc5 \assaux de la m rquise d'Armincourt n'aient pas à se plaindre d être devenus ceux de la comtesse de Lignolle. Bonnes gens, ma bonne tante m'éleva parmi vous ; elle fit de vos honorables travaux mes premiers plaisirs , et de vos innocens» plaisirs mes charmantes occupations. Elle voua apprit à me chérir, elle m'apprit à vous respecter, ('Me m'apprit à être heureuse de votre bonheur, fière de votre amour et riche de vos prospérités- Souvent elle me disait , je m en souviens avec délices , elle me disait : Éléonore, ne trouves-tii pas bien doux d'avoir , à ton âge , autant d cnfans qu'il j a d'habitans dans ce village ? Oui , ce sont mes enfans. Oui, bonnes gens, je veux vous l'amener votre mère. Elle ne vous paraîtra pas trop vieille encore , et j'espère que maintenant , comme lorsqu'elle était plus petite, vous la verrez avec attendrissement encourager vos travaux , ordonner vos fêtes , ouvrir vos bals , présider k vos banquets , récompenser vos laborieux garçons, et couronner vos jolies rosières.

Tout à l'heure la comtesse riait; maintenant je TOyais ses yeux se remplir de larmes.

Monsieur , reprit-elle aussitôt avec beaucoup d'impétuosité , je pars demain, — Demain , ma- <lame 1 c'est trop tôt ; la saison. . . Pardonnez-moi , monsieur. Le printemps qui s'approche ramène les beaux jours. Il fait un temps superbe. Demain je pars pour ma terre c]u Gûtinois ; j'y reste quelques jours, je reviens ensuite chercher ma tante, dont les affaires seront finies , et je vais avec elle passer quelques semaines en Franche-Comté. J'ai aussi

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des enfâns clans ce pays-là. - Mais , madame. .....

— Monsieur, demain je pars, c'est une chose décidée. J'emmènerai mademoiselle de Brumont. Si vous êtes prêt , vous viendrez avec nous. Avezvous afFaii'e? Ne vous gênez pas. Je n'ai besoin ni pour mes travaux , ni pour mes plaisirs , d'un homme également incapable de contribuer an bonheur ou de compatir aux misères de personne.

A l'instant mcme elle ordonna qu'on préparât ses mafles et sa voitui-e de campagne. M, de Lignoile s'en alla mécontent et soumis.

Cependant la comtesse versait quelques larmesji )e voyais l'intérêt le plus tendre régner sur son visage , où le feu de la colère venait de s'éteindre : mon cœur se pénétrait du sentiment délicieux dont le sien paraissait vivement ému. La sensibilité , fille de la providence , et quelquefois du malheur, sœur de la commisération et mère de la bienfaisance , est , je crois , une de ces vertus qui , pour l'éternelle propagation de notre espèce, nous fut accordée à nous autres hommes , afin que nouj puissions être aimés ; et à vous , nos douces con*pagnes , pour que vous eussiez à tout âge et ea tout temps un sûr moyen de plaire. Au moins j'ai toujours vu qu'il n'y a point de si vieille figury que ne puisse rajeunir son expression touchante ;■ et tel est même son admirable pouvoir , qu'en em-< bellissant la moins jolie, elle ajoute encore mille agrémens h la plus belle. Jugez donc combien , ea ce moment, madame de LignoUe me parut plua brillante de ses attraits piquans et de son extrême jeunesse , et soyez moins étonné d'apprendio

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qu'une cause, en soi cligne d'éloges , ait produit, par l'occurrence, des eiiets condamnables.

Ouelanos minutes aprcs son départ, M. de LignoUe revint à l'appartement de madame. Heureusement j'avais mis les verroux. — Vous vous êtes enfermée, cria-t-il? — Oui, monsieur, répondit-elle. — Pourquoi donc ? — Parce que nous recommençons notre charade. — Est-ce une raison pour que je n'entre pas .' — Si c'est une raison ? Je le crois bien! Je vous ai déjà dit, monsieur, que je ne voulais pas être dérangée quand je composais. Revenez dans un quart d heure , la leçon sera peut-être finie.

Elle ne dura pas si long-temps , la leçon ; mais , après l'avoir prise et donnée , l'écolière et le disciple eurent une petite explication qu'il ne fallait pas que tout le monde entendît.

Éléonorc , ma charmante amie, tout à l'heure je t'écoutais avec transport prêcher des vertus à ton mari qui ne les connaît pas , et que moi j idolâtre. Tu m'es devenue plus chère , tu me parais plu3 jolie. — Hé bien , me répondit-elle , c'est ce que ma tante m'a toujours dit. Toujours elle m'a répété qu'un air de bonté parait une figure mieux que tous les chapeaux de mademoiselle Bertin, Elle avait donc raison, puisque mon amant s'en aperçoit. Oh! que je Suis contente, s'écria-t-elle en faisant an saut de joie , que je suis contente d'être bonne , puisqu'on effet cela me rend plus aimable à tes ^eux ! Tiens , Faublas , je le serai chaque jour davantage ; tiens , mon ami , j ai mes défauts comme tout le monde. Je suis vive, impé-

DE FAUBLAS. i3 rieuse, colère ; on me croirait méchante, et, dans le fond, il n'y a pas de meilleure femme que moi. Je vaux de l'or. Tous les jours tu me découvriras des qualités nouvelles , je te le dis. Tu verras , tu verras ! Demain , je t'emmène à ma terre , en es-tu

bien aise ? — J'en suis enchanté , ma petite amie., —-Pourquoi petite? Pas tant, ce me semble. INe trouves-tu pas que je suis grandie depuis quatre mois? — Au moins d'un pouce. — Ahl je compte jgrandir encore. .Te grandirai , sois-en sur ! Cela te fera plaisir aussi , n'est - il pas vrai ? — Grand plaisir, assurément. Pour revenir à la question que tu me faisais tout à l'heure , je suis enchanté d'aller à l'a campagne avec toi ; mais , si tu veux' que je parte demain , il faut souffrir que j'aille aujourd'hui chez Adélaïde, et que j v aille seul.

Ici recommença notre dispute , qui cette fois se termina tout à mon avantage. J'eus même le bonheur de faire comprendre à la comtesse qu'il ne fallait pas qu'elle me donnât sou carrosse. On ht avancer un honnête fiacre à qui j'indiquai d'abord le couvent d'Adélaïde ; mais , à quelques pas de l'hôtel, je priai mon phaéton de m.e conduire incognito chez Justine.)

L'a paresseuse était encore au lit , où M. de Valbrun causait avec elle. Tous deux, pourtant, dès qu'on eut annoncé mademoiselle de Brumont, lui rvièrent d'entrer. Je fus reçu comme un ami commun. Je ne sais pas si le vicomte, tout -à -fait exempt de jalousie, trouvait à me voir chez sa 'maîtresse autant de plaisir qu'il mit d'affectation ii me l'assurer; mais je sais bien que madame de (5. a

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Montdcsii' faisait des efforts malheureux pouraue M. de Yalbrun ne vît pas qu'elle lui préferait M. de Faublas. La pauvre enfant, encore un peu neuve dans son métier, remplissait difficilement sa pénible tâche. J'avoue que ce ne fut point pour l'aider à sortir d'embarras que je lui parlai de mes affaires. Elle parut fâchée de m "apprendre qti elle n'avait aucune nouvelle à me donner de la part de la marquise , et elle se chargea volontiers de la faire avertir que je partais avec madame de Lignolle pour le château de ***. Le vicomte me promit,, de son côté, qu'il ne dirait point à la baronne «n quel endroit il m'avait rencontré.

Du Palais-Rojal j'allai rue JNeuve-des-Pelits- Champs , au couvent de ma sœur. Paraître devant elle dans mon nouveau travestissement, c'eût été beaucoup alfliger ma chère Adélaïde, et commettre une imprudence inutile.. Je me contentai de griiîonner dans ma voiture , et de f^iire remettre à la tourrièrc un petit billet , par lequel j'apprenais à mademoiselle de Faublas que son ft-ère allait passer quelques jours à la campagne.

En effet, le lendemain , de bonne heure, nou» partîmes, madame de Liguolle et moi. X,e comte, l'ctenu pour quelques affaires, nous faisait espérer qu'il lui serait impossible d'aller nous rejoindre avant liuit jours. Je n'entreprendrai pas de vous peindre la folle joie que ressentit ma jeune maîtresse, lorsqu'elle se vit en route avec moi. J^ ne -vous dirai pas non plus jusqu'à quel point ce voyage m'amusait; mais vous savez qu'on ne i'eonuio pus de courir la poste avec une femme

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qu'on aime. Il était près de cinq heures lorsque nous arrivâmes à son château^ distant de Paris de plus de vingt lieues. Nous n'avions pas dîné, je sentais un vif désir de me mettre à table; mais la comtesse s'occupa d'abord d'un autre soin qu elle jugeait plus essentiel. Nous commençâmes ,par aller visiter 1 appartement qu'on lui avait préparé J elle iit dresser un second lit à côté du sien. Il était désormais décidé que mademoiselle de Brumont couclierait partout où coucherait madame de Lignolie.

Cependant la nouvelle de noti'e arrivée s'étant réjpandue dans les villages dont la comtesse était Seigneur , il y eut le soir même grand concours au château. Madame de Lignolie ne reçut point la triste et cérémonieuse visite d'un campagnard jgenlillûtre , fier de son antique inutilité, ni de quelques bourgeois enrichis , plus vains encore de leurs privilèges nouveaux; sa nombreuse cour se composa tout entière de ces hommes pr'îsque partout dédaignes et partout respectables, à qui la plupart de nos gens, prétendus comme il faut , ont persuadé que le premier des arts était un vil métier. Moins crédule et pins fortuné , chacun des honnêtes laboureurs que jo voyais paraissait avoir la conscience de ses talens en particulier, et en général le noble orgueil de son état. Tous montraient devant madame de Lignolie une modeste assurance; tous élaicnt redevenus des hommes, <lepuis qu'une femme les avait protégés; tous, en se félicitant du retoar de la comtesse, s'allligeaient de ne pas revoir la marquise, et demandaient au

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ciel gu'il lui plût de rendre à la nièce les bienfaits dont la tante les avait comblés. Pressés autour de ma charmante maiti'esse , les femmes l'accablaient de remercimens et d'éloges ; les filles la couvraient de fleurs , les enfans se disputaient sa sa robe pour la baiser. Digne de 1 amour qu'elle inspirait, madame de LignoUe avait retenu tous les noms; elle adressait au vieux Thibaut un remercîment afiectueux , à la bonne ISicole une obligeante question , un compliment flatteur à la jeune Adèle , une douce caresse au petit Lucas. Elle s'enquérait avec intérêt de la situation des aCTaires communes; en vérité vous eussiez dit une tendre mère tout à coup revenue au sein de son heureuse famille.

Élénore, lui dis-je, ma chère Éléonore, vous méritez d'être l'objet de lallégresse générale , car vous paraissez la sentir vivement. — /Très-vivement, mon ami, je t'assui-e. Je suis touché jusqu'aux larmes. Jamais , cet hiver , la plus intéressante tragédie ne m'a si fort émue. Dis -moi donc pourquoi tantdegensopulens, qui, dans leurs terres, ne font de bien à personne, courent à Paris s'attendrir au théâtre sur des maux factices ? - Ils ne s'y attendrissent pas , mon amie ; dans nos salles, ce n est que le tiers-étal qui pleure. Les gens prétendus comme il faut ne savent pas même quand l'acteur est là; ils vont à la comédie pour se ilorgner dans les loges , et se saluer dans les cor-^ lidors. Vous concevez qu'ils ne s'amusent pas , mais ils s'étourdissent pendant quelques heures «ur l'ennui qui les dévore. — Tu as raison, j'ai

crxi moi-mcrae m'en apercevoir quelquefois ^ aussi J'ai pris mon parti. Je passerai la plus grande partie de l'année dans mes terres , et je veux employer en bonnes œuvres l'argent que me coûterait une loge à chacun des trois spectacles. — Ah! mon amie , que les journées alors te paraîtront courtes ; ahl si tu vas toujours au-devant des malheureux , tu n'auras pas un moment à perdre. Du côté des plaisirs , tu y gagneras beaucoup encore , je crois ; les scènes intéressantes viendront te chercher. Et comment ne serais-tu pas continuellement amusée et attendrie , quand tu auras sans cesse des plca/3 à essujer, ou des transports de joie à contenir?...

Eh bien! s'écria-t-elle , me voilà décidée, je

resterai dans mes terres pourvu que tu ne

me quittes pas , Faublas , pourvu que tu me sois jidèlc. . Comment ne le serais-je pas , ma charmante amie? Où trouvcrais-je , avec plus de vertus , tant. . . .

Je ne pus en dire davantage. O ma Sophie ! un souvenir m'empêcha d'a,chever.

Tu m'aimeras donc toujours? reprit tout bas madame de Lignolle. — Toujours. — Tu ne t'occuperas jamais que de moi ? — .Que de toi I... Mais Voyez donc , madame la comtesse , comme ces pay- .sanncs sont jolies. — -Et comme ces jeunes gens oui une bonne mine, me répondit-elle. Vraiment je suis tentée de croire qu il se fait ici beaucoup d'enfans, et de beaux eniuns, parce que les pères sont contens de leur sort. — N'en doutez pas, mon amie. Le commerce , si fatal à l'espèce humaine , par les dangereux travaux qu'il occa-

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sionne, par les voyages de long cours qiiil commande, par les guerres frc«j\ienies qu'il néc( ssite , le commercf enl»';ve tous les jours des bras à lagvtculture. L n fléau destructeur qu'il amène avec lui , le luxe vient encore dans nos camna^nes cîécimer les plus beaux bommes, qu il précipite à jamais dans le vaste abii??e des capitale^ où s engloutissent les générations. Que rcste-t-il pour cultiver nos champs déserts ? Quelques tristes esclaves , condamnés à l'oppression des heureux de la lerre, qui, par la plus inir|iie des répartitions, ayant gardé pour eux l'oisiveté avec la considération , les exemptions avec les lichesses, laissent à leurs vassaux la misère et le mépris, le travail et les impôts. Si la misère avilit l'âme, les chagrins altèrent le corp?. Les chagrins rongeurs crai^enf sur les visages où ils s'attachent d incfTacabies marques , plus hideuses que les rides de la vieillesse; et que les dim)rmités de îa laideur, des marques de réprobation, qu'un père malheureux tr**nsmet à sa postérité , comme lui vouée à toutes les igno- •minits. C'est ainsi que l'individu s'abâtardit en même temps qiie l'espèce diminue. Partout où vous verrez le pavsan peu nombreux et bien laid , prononcez hardiment qu il est bien misérable.

Tandis que je m'attendrissais avec la comtesse , dans cet entretien qui m'inspirait pour elle beaucoup d estime et beaucoup de respect , plus de cent couverts avaient été mis sur une immense table circiilairrnient'dressée dans un salon de verdure aussitôt iilumint'. Les violons aussi venaieîit d'arriver; une impn^iente jeunesse, autour de nous

rapji^te, attendait le signal. Madame de Lignolle prit la main d'un joli garçqn , je lis de même , et le bai commença.

L'heure, de souper vint trop tut pour les danseuses et pour leurs amans; mais au grand contentement des mamans et des pères, qui sont toujours en pareil cas plus pressés de se mettre à table que les enfans. Madame de Lignolle voulut que je l'aidasse à faire les honneurs du festin ; nous nous relirtanes lorsqu'après que tous les convives , avant poité plusieurs santés à leur hôtesse et à sa tante chéiie, les vieillards entonnèrent des chansons à Bacchus, et les jeunes gens des hymnes à rAmour.

.fe vous dirai confidemment qu'un peu fatigué de l'exercice des nuits précédentes, je ne goûtai, durant tout le cours de celle-ci, d'autre plaisir que celui de dormir tranquille auprès d'Eléonore étonnée; M. de Lignolle à ma place n'ex\t fait ni pins ni moins : aussi , loin de m'en glorifier , je m'en accuse. Mais rassurez-vous pour la comlesse et pour moi; lamonr toujours jtiste avait décidé que, dans la matinée du lendemain, ma jeune înaitresse obtiendrait uu dédommagement.

11 n'était pas midi; depuis pl^isieiu'S Iieure*»l'alerte comtesse me faisait courir dans son parc : un jOKlin anglais nous invitait à goûter quelques repos à l'ondire de ses bocages tortnexix. Un frais ie])ijii balançait mollement le feuillase du cèdre tt du saule, de l'érable et du mélèze, du platane et de laoacia. Sur leurs branches mariées et confondues,. mille f. iseaux cbaïuaient le printemps et

ses plaisirs; un ruisseau tout à 1 heure rapide, C% maintenant ralenti clans son cours, caressait de son onde ar;:,'entée les fleurs qui bordaient ses rives. Au fond d'un bosquet sombre que formaient le lilas et le rosier, le chèvre feuille et l'aubépine ensemble entr. lacés , était une grotte mystérieuse, dernier asile de l'Amour.

Jo^>h;ux je m'avance, et quel est mon élonnement quand je lis à son entrée cette inscription: Gratte des charades. Grotte des charades 1 m'éciùaije. Grotte des charades , répéta la comtesse ; il ne faut pas demander, ajouta-t-elle en riant de toutes ses forces , si M. le comte est venu s'exercer ici l'automne dernièie ; puis d'un ton majestueux elle reprit: Grotte des charades! Faublas , oseras-tu y entrer? Et son œil plein de feu m'invitait ù réparer les torts de la nuit dernière. J eus laudacc de pénétrer avec elle dans ce lieu de délices, un lit de mousse semblait y avoir été préparé des main» de Vénus; il reçut deux amans... Pendant quelqui's minutes nous n'entendîmes plus ni les oisf-aux, ni les zépliirs, ni l'onde.,.. L'heureuse grotte venait de méiiier son nom; peut-être nous i liions le lui coniirmer encore, lorsque l'approchte d'un profane nous força de suspendre nos transports.

C'était encore M. de Lignolle qui nous surprenait par sa brusque arrivée Ah! ah! tlit-il, c'est

que vous étiez en train de travailler ici? Oui,

nmnsieur, ne me l'avez- vous pas permis de travailler?— .Sans doute. — En cv cas, le lieu doit être é"al Parfaitement é:,TiJ Wais , madame.

i)E FAUBL'AS. ai

vous avez l'air embarrassé : est-ce que je serais

venu mal à propos ?. — Mal à propos Non

Non , pas tout-à-fait. . . Nous nou^^s, occupions de vous. — Quoi! en composant une charade? — Nous n'en faisons jamais que vous n'y soyez pouv quelque chose. ^ — Comment cela ? — Le comment, je ne peux vous le dire. Au reste, soyez tranquille, il ne s'agit que d'une bagatelle. . . qui devrait vous concerner un peu, mais qui dans le fait ne vous concerne pas du tout. — ,Par ma foi, madame, ceci est trop obscur, je n'y comprends plus rien.

— C'est ce qu'il faut, monsieur; mais vous saui-ez peut-être cela quelques jours.... Laissons les charades. . . Monsieur, vous êtes arrivé bien vite? Tous avez bien promptement terminé vos affaires?

— Madame , je ne les ai pas faites. Je compte m'eiï aller après demain. Je suis venu parce que j'étais pressé... de vous voir d'abord ,... et puis de revoit cette terre, qui depuis nombre d'années est asset mal gouvernée. — Assez mal! jamais vous ne la gouvernerez mieux. Je ne prétends pas qu'elle le fioii autromcui. — Il y aura pourtant quelques petites réformes à faire. — Aucune! je vous déclare d'avance que je ne le souffrirai pas. . . Monsieur, ajouta-t-elle en sortant de la grotte, vous avez peut-être une charade à composer? JNons vous laissons. — Madame, mais que je ne vous chasse pas. Et la vôtre ?^k-.La nôtre est faite ; nous allions pept-être en commencer une seconde ; mais vous arrivez comme un jaloux! — Madame, je vous en prie ! c'est à moi de me retirer si la place vous lait plaisir. — Won, non, restez, répondit-

tlif. en riant, ce sera pour un autre moment. Nous

u'j perdrons rien, soyez H'anrfuiJle.

L'après-dinée, madame de Lignolle me proposa de venir voir ses vassaux; nous entrâmes dans le premier village, chez un fermier de la comtesse; elle lui dit : Bastien , tu n es pas venu souper avec moi , je viens te demander à goûter. Pourquoi ne tai-je pas vu hier avec tes camarades? Est-ce qrie tu lie m'aimes plus? L'honnête homme Laissa les yeux d'un air embarrassé. Sa femme moins timide répondit : ?fot'homme a dit comme rà qu'il uç voulait pas se faire 1 honneur de donner à not' dame Je plaisir de l'aller voir, parce qu'il ne se souciait pas un Lrin de lui fendre le cœur de sa peine ; et il assure qu'il est sûr qu'elle ne le sait pas. — C'est justement parce que je ne le sais pas, qu'i/i faut vite me la dire. Voyons , Bastien, contemoi là ta prine : nous sommes de vieux amis , mo.u enfant ; viens t asseoir là, et par!e. ^^

Le hon feimier se fit un peu presser, et s'expliqua : J'ai renouvelé mon bail, votre intendant ma augmenté.-*- Augmenté 1 de combien ? — - De cent p'.àtoles. -«- Bastien , dis la vérité : qu'est-ce que tu gagnais avec moi ?-w.Deux mille francs.—.— Tu n'as donc plus que cent pistoles de bénétlce? — .Pas davantage. — Et tu es père de cinq enfans, je crois?— Depuis que nous n'avons vu madame, Dieu m.'a fait la grâce de m'en donner un de plus, —r— Belle grâce pour un pauvre diable qui ne gagnerait que mille Iritncs 1 elle se tourna vers moi : Le père, la mère, six enfans 1 et pour nourrir, loger, hajjiiler tcut cela, cent malheureuses pis-

DE FAUBLAS. a"*,

toles ! Je sais qu'à la rigueur ce n'est pas dans ce pays-ci la chose impossible ; mais , ne jamais recevoir un ami , n'avoir jamais la poule au pot, s'interdire sans cesse la plus petite dépense qui ne soit pas exactement nécessaire ; et enfin , après des années de travail et de parcimonie, rien pouc établir les garçons, rien pour doter les (Ules! Non ,

bonnes gens, non, cela ne sera pas Tiens,

Brumont, fais-moi le plaisir de dire à Laflcur qu'il aille tout à l'heure avertir mon homme d'affaires, oue je l'attends ici.

Quand je rentrai , la comtesse disait : Sois tranquille, Bastien , prends courage, et va me chercher de la crème; car mademoiselle de Brumont l'aime beaucoup, et moi aussi.

Il en apporta deux pleins saladiers. Je crois que la comtesse se fût donnée luie indigestion , si l'espièglerie n'eût chez elle combattu la friandise. Eile ne ])ouvait se résoudre à avaler trois cuillel'ées du doux liqtiide ; il fallait qu'à chaque instant elle en barliouillàt la figure de sa bonne amie', gui au reste le lui rendait bien. Nous nous amusions de nos enfantillages , au ]>oint cW-n rire comme deux écervelées, quand l'homme d'aiTaireâ arriva.

Aussitôt le visase de la comtesse redevint séricux. Je voudrais bien savoir, monsieur, pourquoi, sans me consulter, vous avez augmenté lo bail de cet honnête homme, en le renouvelant ? — Madame, je connaissais les intentions de M. le comte. . — J'entends. Mais vous n'avez pas songé que ce moven de lui faire votre cour était celui de

a4 VIE DU CHEVALIER

me déplaire souverainement. ÉcoutCA, je ne prétends pa» discuter cette affaire avec M. de Lignolle; vous avez fait la faute , c'est à vous de la rép.irer. Si demain, avant midi, vous ne m'apportez un nouveau bail qui remette les choses sur leur ancieji pied , vous ne coucherez pas le soir au château. — • Madame. . . — Point de réplique: allez.

Le mari , la femme et 1 ainée des filles se jetèrent aux genoux de la comtesse, et baignèrent ses mains de leurs pleurs. Jugez de mon émotion , quand je vis madame de LignoUe verser aussi de délicieuses larmes sur mes mains qui serraient les siennes! Emporté par le premier mouvement de mon enthousiasme , je me précipitai dans ses bras , je la pressai sur mon sein , je lui donnai plusieurs baisers; je m'écriai : Adoral)le enfant, que tu vas me devenir chère! Mes bons amis, dit-elle aux fermiers, c'en est trop, relevez-vous, relevez-vous donc. Si la reconnaissance est une dette , Brumont vient de l'acquitter pour vous. Toutes les richesses de la terre ne sauraient payer le plaisir que je ressens.

Ils se levèrent, nous partîmes : ce qui restait, encore de la crème fut oublié.

Dût le passage trop rapide d'une scène très-intéressante à une scène très-gaie vous étonner beaucoup et même vous fâcher un petit moment^ il faut que je vous racoiîte le comique incident de la jouit suivante; car je n'y puis tenir.

La comtesse n'ignorait pas que M. de Lignollô venait de prendre pour lui l'appartement voisin du nôtre; mais l'él.cuidie n'avait pas remarqué

BE F AU B LAS. a5

qu'une simple cloison séparait son lit du lit où son mari ne dormait pas encore. Or, devinez, aux questions qu'il fit à sa femme ; devinez , dis-je , la cause du bruit qu'il avait entendu : Vous êtes incommodée , madame. — Qui me parle? — Moi. — • Que me demandez-vous? — Si vous êtes incommodée ? — Incommodée ! . . . . Point du tout. — Tout à l'heure je vous entendais vous plaindre.

— Me plaindre , moi ! . . . Je ne me plaignais pas , monsieur, je vous assure; vous avez rêvé cela..w- J'aibitn entendu; mais vous-même, vous rêviez, peut-être. ... Au reste, j'ai tort de m'alarmer; si vous aviez besoin de quelque chose , vos femmes ne sont pas loin. — Et mademoiselle de Brumon^ est là, tout près de moi , monsieur. — Oh! mademoiselle de Brumont s'entendrait elle à donner des soins à une femme qui I . . — Mieux que toutes les femmes du monde. . . — Avez-vous eu occasion d'en essayer , madame ? — - Plusieurs fois , monsieur.— Déjà! — Oui; et je vous certifie que mes femmes et vous-même , monsieur , vous aussi , vous m'eussiez laissée mourir, faute de pouvoir me donner des secours qu'elle a eu le talent de me prodiguer! — En ce cas, je puis dormir tranquille.

— Oui , dormez, dormez.— Je vous souhaite une

bonne nuit, madame Grand merci. Elle ne

commence pas trop mal. — Bonne nuit , mademoiselle de Brumont. — Monsieur, j'y tâche.

Ceci, du moins, fut pour la vive comtesse un

avertissement de gémir plus bas, s'il lui arrivait

de gémir encore; et surtout de ne me pas donner

d'autre nom que mon nom de lilie , soit qu'il lui

plût de recevoir quelques nouveaux secours, soit qu'elle crût n'avoir plus que des remerciniens à me ffiire.

Le jour était grand lorsque nous nous réveillâmes. Madame de Li^nolie me proposa de monter en voiture, et d'aller rejoindre son mari, dès le matin parti pour la chasse. J'acceptai; nous sortîmes. A peu près à une demi-lieue du château, nous mimes pied à terre, parce que la comtesse voulut gravir une colline avec moi. Déjà nous touchions à son sommet , et les gens de madane de Liçjnolle étaient assez loin derrière nous, qxiand nous îuaies surpris de voir un cavalier, qui d'abord venait au galop, arrêter son cheval dès qu'il nous eut atteints , et nous examiner curieusement.— Que veut cet homme, demanda la comtesse?— J'anTiorte une lettre à mademoiselle d»j Brumont. — Donne. — Je dois la remettre à mademoiselle de Brumont elle-même. — C'est moi.

— Il lui répondit : Non, ce n'est pas vous. C'est lui, ajouia-t-il en me montrant. — Comment! lui! - — Oui, lui. Il me jeta le Liilet, et repartit aussi vite f{u'il était venu.

Je décachetai , je lus. Qu'est ce donc, Fauhlas, s''écria-t-elle ? Tu pâlis. — Ixien, rien, mon amie.

— Monti-e-moi ce billet. fe ne puis. — Non?

Avant que j'eusse deviné son dessein , elle m'arracha le maudit papier et le mit dans sa poche.

Nous redcscendimes la colline, nous reprîmes le chemin du château; et, malgré mes vives in-

7 7 vJ

^ tances , je ne pus obtenir que la lettre me fut ren- < ue. Rentrée dans son appartement, la comtesse

s'j enferma avec moi ; puis , s'étant à l'improviste jetée clans un cabinet de toilette (i) , tlont la porte se ferma sur elle , rien ne l'empêcha de lire l'épiti^e fatale. C'était un cartel ainsi conçu :

(( Tu fns long-temps mademoiselle Duportail , ((tu es maintenant mademoiselle de Brumont; <i j'ai toujours vu dans ta physionomie que tu fe- « rais toute ta vie le métier de tromper des maris, <( et de séduire des femmes. Il ne tiendrait qu'à <( moi d'intéresser un second dans ma querelle , en u dividguanti ton secret; mnis tu croirais que j'ai <( peur. Si tu n'es pas en effet devenu femme , tu « te rendras d.;ns trois jours, le 10 du présent « mois de mars , dans la foret de Compiègne , au «< milieu du second chemin de traverse à gauche. (( J'y serai depuis cinq jusqu'à sept heures du « soir, sans amis, sans domestiques^ et je n'aurai « d'autre arme que mon épée . »

Signé , LE MARQUIS DE B *"*■*•

Il n'y avait pas deux minutes qxie madame de Lignolle avait disparu , quand elle revint se précipiter dans mes bras. Il v faut aller, mon ami, me dit-elle ; il v faut aller, .-e ne suis pas femme à te rien conseiller contre l'honneur. i\ous allons dîner et partir, n'est-il pns vrai? — Oui, mon

amie Le 10 C'est aujoiu-d", ui le 9, tu as près,

cie quarante lieues à laire; il ï\'y a pas un moment

(1) Faites rétention à ce cabinet de toilette, rous y ï-evieiidroDs qu'^lquc jour; nous y reviendrons plu.s d une foli. (Aote de ILdileur.)

28 VIE DU CHEVALIER à perdre. Dis ? — Oui , mon amie. — Et bien ! nous arriverons cette nuit à Paris. Tu seras demain sur les cinq heures du soir à Compiègne ; et, avant la fin du jour, tu tueras le marquis.... Hein? — Oui, mon amie. — Mais ne t'avise pas de le manquer ; tue-le au moins , cela est très-essentiel ; tuele , il a notre secret. Tu connais le danger? Tu conçois? — Oui, mon amie. — Cependant c'est une chose bien cruelle que doter la vie à quelqu'un ! . . . . que d'avoir la mort d'un homme à se reprocher ! . . . Non , FauLlas ; non , ne le tue pas y blesse-lç seulement, et tu lui feras donner sa parole d'honneur qu'il ne dira rien Entends-tu?

. — Oui, mon amie. — Et tu reviendras tout de

suite m'assurer que c'est une affaire finie Je

t attendrai à Paris. . . . Tu reviendras tout de suite, n'est-il pas vrai? — Oui, mon amie. — Ou hier» j'irai avec toi, cela n'est pas impossible. Qu'en penses-tu? — Oui, mon amie. — Hé! mais il dit toujours oui 1 il me répond sans m'entendrc.

Je l'entendais, mais je ne la comprenais pas. Effrayé des malheurs qui me menaçaient^ je soa-' geais avec désespoir qu'un duel allait une seconde fois me priver de ma patrie, m'enlever à mes

amis , à la marquise , à ma sceur , à mon père

Hélas I à ma Sophie et, vous le dirai-je?à

cette petite madame de LignoUe que je ti'ouvais chaque jour plus aimable et plus intéressante.

Faublas , continua-t-elle , dis-moi donc ce qui t'inquiète; est-ce parce qu'il faut me quitter pendant quelques jours que tu t'affliges? Mon ami, comme toi, j en suis désolée, mais cette absence

DE FAUBL'AS. 29

ne sera pas longue. Je te reverrai après demain

matin , n'est-ce pas ? Parle donc ? — Oui ,

mon amie. — Ce oui, vous le prononcez encore du mcrae ton! Monsieur, vous ne m'écoutez pas!. .. Faublas , tu n'écoutes pas ton Éléonore ? Oui , mon amie. — Bon Dieu! dans quel accablement

je le vois ! Qui peut donc à ce point ? Hé !

mais en effet ! s'il arrivait un malheur'!

si c'était au contraire M. de B***^ (jui le mais

non , cela ne se peut pas. Mon amant est le plus

adroit et le plus brave des hommes Faublas !

tu le tueras , je te le dis , tu le tueras ! Réponds-moi donc ? — Oui, mon amie. — Encore ce

ou

qui m'impatiente ! .... ^ qui me déses-

père. . . i . Monsieur ! monsieur ! — Ah ! finis-

Sf:z , Éléonore, vous me faites mal! — Parlez-moi

donc; parlez-moi Dis, mon ami , dis ce qui

l'in([uit te ? — Ce qui m'inquiète ? Tu le demandes!.... Éléonore, un duel? — Il a raison , grands dieux!... quitter la France.., Moii ami, ne la quitte pas, viens chez moi, tu seras mieux chez moi que dans l'étranger. . . Et si on allait l'ai'- , rèter , l'emprisonner encore, nous séparer à jamais Ah! Faublas, je t'en prie, ne souffre

pas qu'on t'arrête, ne te laisse pas conduire en prison; n'attends pas ceux qui voudraient courir après toi. Reviens vite à Paris. Réfugie-toi chez ton amie.... Et, s'ils osent te poursuivre jusque dans ma maison ;.... s'ils l'osent! laisse-moi faire, ils auront affiiire à moi et à toi, mon ami: Faublas, je te défendrai, tu me défendras, nous serons deux. Madame dclLignoU» me donna, dans son ex-v

3o VIE DU CHEVALIER

trtme agitation, mille antres conseils à peu prè» semLiables , dont il était difficile que je pioutasse- On vint enfla 1 interrompre : Je n'y suis pas , criat-elie. — Madajne, lui répondit-on, c'est M. le cuvé. — M. le cuvé? Ne le renvoyez pas; qu'il entre. Elle courut ouvrir la porte : Digne homme, vous venez bien à propos, j'allais envoyer vous prier de passer ici. Je ne vous demande pis ce que vous avez fivit des fonds qu'à son dernier voyage ma tante vous a iaissés; je n'ignore pas que votre sagesse égale votre intégrité. D'ailleurs j ai vu , depuis deux jours seulement que je suis ici, j'aj vu 1 aisance dans toutes les habitations , et la reconnaissance sur tous les visages; mon cœur est

content Ah\ pourtant je ne vous dissimulerai

pas que j ai deux chagrins :\ous savez que madame la marquise n"a jamais souffertquil se trouvât dans son domaine un seul homme obligé d'aller en journée pour vivre. J'apprends que le pauvre Antoine est dans ce cas. On assure que c'est un brave garçon , qu'il n'a jamais mérité les malheurs (fui \iennent de le réfluirc à la triste condition de manouvrier ? — On dit vrai , madame la comtesse. — Hé bien, achetons-lui quelques arpens de terre. Que l'honnête homme ait, comme tous mes vassaux, son petit champ à cultiver. Ce qui me fait encore de la peine, c est qubicr, en me promenant, j ai remarqué, dans la rue basse, que la quairième chaumière à main droite tombait en ruine. Elle appartient , si j'ai bonne mémoire, à Duval, le vigneron. — Vous n'oubliez rien. — Voyez! le bon vieillard n'a peut-être pas de quoi la faire

DE FAUBLAS. 3ï

rétablir. C'est l'anUque domicile Je ses pères ; il y a vécu content, je veux qu'il j meure tranquille : nous dépenserons quelqvies louis pour cela. Quant à cette route de traverse qui conduit à la ville prochaine, et dont ma tante a fait paver le cominencement, je n'ai pu Taller voir ; mais je ne crois pas cruelle soit fort avancée ? — Non , madame. — Hélas I tant pis. Ces pauvres enfans , obligés de yoiturer leurs denrées au marché , quelqiie temps qu'il fasse, perdent quelquefois des chevaux dans ce détestable chemin , et ont eux-mêmes de la boue jusqu'à mi-jambe. Cela ruine leurs bourses et leurs santés. . . . i 200 francs suffiraient-ils pouv achever cette route? — Je le crois, madame la comtesse. — Allons , finissons là cette année.

Elle prit une plume, elle écrivit un moment, puis elle revint au respectable ecclésiastique : Teniez, M. le curé, voilà un bon de 4000 francs sur mon homme d'affaires. Vous voudrez bien d'abord prélever là-dessus les sommes dor»t nous venons d'arrêter l'emploi ; et le reste, vous le distribuerez, suivant les circonstances, aux plus nécessiteux. Je ne m'excuse point de vous laisser tant d'embarras ; je sais que mes enfans sont aussi les vôtres : croyez que j'auvais eu bien du plaisir à partager les soins que vous prenez d'eux; mais une affaire intlispensable me raj>pelle à Paris. — Serait-ce une affaire malheureuse ? s'écria le/ligne homme. Vous avez les yeux ronges , votre figure est altérée. . . O moxji Dieu, soyez juste! n'envoyez à celte généreuse femme que d^ts prospérités. Le renversement de sa fortune rep oni^erait ceivt familles dans l'indi-

Ss YIE DU CnEYALIER

gence. O mon Dfeul pour qui garderiez-vous îc"» richesses, si vous les oticz à ceux qui en font Ife meilleur usage? Et qui donc, sur la terre, pour^ rait prétendre au bonheur, si tant de vertus ne 1 oljtcnaient pas?

Quelques heures après le départ du bon prelre> M. de LignoUe revint de la chasse. 11 commença la longue histoire de tous les beaux coups qu'il avait faits , quand madame lui annonça que nous allions tout à Theure diner et partir. Le comte reçut cette nouvelle avec étonnement, mais avec plaisir: il nous dit que, quoiqu'il se fût proposé de ne rctoui'ner à Paris que le lendemain , il avancerait tres-volontiers son départ d'un jour, pour avoir le plaisir de revenir avec nous. La comtesse, qui eût mieux aimé ne voyager qu'avec moi , lit quelques tentatives pour que son mari se montrât moins poli. Malheureusement il avait déjà calculé que ce retour commun épargnerait quelques frais de route; et madame, apparemment, ne crut point que ce fut le cas de frapper un coup d autorité.

11 est vrai qu'une occasion , plus utile de dire je. te veux , ne tarda pas à se présenter. Nous sortions de table, lorsque Ihommc d'affaires vint, devant sa maîtresse, prier le comte de signer le nouveau bail de Bastien. RIonsieur refusa d'abord; madame aussitôt se fâcha. La contestation fut courte, mais vive, et M. de Lignolle , en poussant de profonds soupirs , signa.

Enlin nous nous mimes en route. L'air profondément rêveur de madame de Lignolle me disait assez qu'elle s'occupait des malheurs qui mena-

raient nos amours, et cependant je crois que j'étais encore plus inquiet, plus triste qu'eiie. Ce combat, réprouvé par de justes lois, commandé par le tjrannique honneur, ce duel fatal où je courais, me tourmentait horriblement. Je ne sais nucl pressentiment doux et cruel m'averti-sait aussi que je touchais au moment de ma vie le plus intéressant; que quelques mi mites allaient amener pour moi la situation la plus embarrassante où puisse jamais se trouver un homme trop sensible , en même temps combattu par les événemcus et par les passions.

Nous avions fait deux lieues. De loin je décoii- Ti'ais la ville de Nemours, et près de nous le clocher de Fromonville. Alors madame de Li^nolle se sentit incommodée. L'indisposition dont elle se plaignait me lit en même temps frémir d'inquiétude et de plaisir : c'était un grand mal de cœur. Quelle joie et quelle douleur pour moi ! Mon Éléonore étai" mère! .... Clle l'était sans doute... . mais j'allais la quitter , j'allais me battre ! et dans trois jours peut-être, je me vojais forcé d'abandonner tout à la fois! tout! maîtresse, enfant,

patrie ! Et mon père ! . . . . Et ma Sophie I . . . .

Sophie que je n'adorais plus seule, mais que j'adorais toujours !

Ainsi mon esprit recueillait mille pensées diverses, ainsi mon âme éprouvait mille sentimens contraires : et ce n'était qu'un faible prélude des terribles agitations que mon amante allait partager avec mot.

Son mari le premier lui conseilla, et moi même

je la pressai de laisser un moment sa berline, et de prendre un peu d'exercice. Elle connaissait le pays, et nous dit qu'en effet elle se sentait la Ibrce. et l'envie de j^agner, eu se promenant, le pont de Tuontcdur f où clli; ortlonna à son cocher d'aller nous attendre. Elle ne voulut pas souffrir que ses fimnics, qui suivaient dans une calèche, missent pied à terre pour l'accompagner. Nous quittâmes Ja grande route, nous derjceiidimes à travers le village de Frainonvilte ^']iisc^n k l'écluse de ce nom. La cora^tesse venait de refuser le bras d .' M. de Li- ^nollo , et s'appuyait sur le mien. Nous marchions' lentement sur ia verte pelouse qui couvre en cet endroit les bords du canal (i). Toujours indisposée , ma chère Éiéonore penchait de temps en temps sa tv;te, qui venait reposer sur mon épaule , et de temps en temps laissait échapper, avec un soupir tendre , une douce plainte. Son regard languissant, mais satisfait, semblait en m'anuonçant qu'elle connaissait la cause de soa m:d , et qirellc la chérissait, semblait, dis-je , solliciter mon amour plutôt que ma piiié. Et moi, je l'avoue, moins effrayé pour le moment des dangers de son état, que ravi du bonheur d'être père, je contemplais, avec plus de plaisir que de crainte,

l'altération de ce joli visage , devenu plus joli par

(i) Le canal d.^ Briare, qui commence à la ville de ce nom, et, traversunt viu^t-dcux lieues de pays, vipni finir à Saint-Mametz. Le pont de IWontconr est jeté sur le canal mên.e, à six milles de son en^bouchure. Ou voit le village de FroKor.vllle un quart de lieue plus loin.

sa pâleur intéressante. Tous deux entièi-ement occupés l'uu de l'autre , nous ne pouvions rien voir du charmant paysage que M. de LigaoUe adik'airait.

Tout h cor.p ;r.i cii douloureux , un seul cri parti d'une maison bourgeoise qne je n'avais pas inème aperçue, frappe mon oreille, et vient jusqu'à mou coeur Dieux ! . . . . quelle voiv I

Soudain je m'élance; j'aperçois, à travers les barreaux qui me retiennent, j'aperçois à l'autre extrémité d'un grand jardin , sous une allée couverte, une jeune personne apparemment évanouie, que deux femmes emportent dans un pavillon assez éloigné, dont la porte aussitôt retombe sur elles. Je n'ai pu distinguer les traits de l'infortunée , mais j'ai vu ses longs cheveux bruns qui tombaient jusqu'à terre I j'ai vu cette taille* enchanteresse qui ne peut appartenir qu'à elle : ce cri de douleur surtout, j'ai cru le reconnaître. Oui , j'ai cru pour la seconde fois entendre ce gémissement (la désespoir, ce lamentable accent qu'elle ne; put retenir , lorsqu'au couvent du faubourg Saint- (jermain , de barbares satellites m'enipéchèrenl de mourir dans ses bras. Cramponné sur la grille bien fermée que j'ébranle, que je voudrais renverser, je ne cesse de crier : illle se trouve mal^' elle se trouve mal ! çt j'entends à peine madame de Lignolle , qui me supplie de faire attention qu'eiltt se trouve mal aussi.

Une paysanne vient à passer, qui , voyant mot> inquiétude, me dit : C'est qu'elle est malade. — Qui? — Ste demoiselle. — Son uoin ? — Je vous

l'dirions ben , mam 'selle ; mais je ne l'savons pas. — Ces femmes, qui sont-elles! — Ah! oui, devine. Jugez donc mam'selle , qu'elles ne parlons pas comme nous autres, ces femmes.— —Comment?. . — Comment? Dame, je ne l'savons pas, comjucnt^ Pi* que notre curé, qui savons le latin tout comme son livre de messe , n'y comprend'itou , ni pus , ni moins que ma poche : cà vous dégoise un baragoin que l'diable j n'j entendrais goûte. — Y at-il des hommes dans la maison? — Pav-ci , pai*-là, mam selle. Quelquefois j'en voyons ua qui a 1 air idu père à tous. — Il est vieux? — Pas vieux, si vous voulez. Mais, dam! c'est mûr. — Parle-t-il français ? — Celui-là? Ho I c'est ben pis. Il ne parlons pas du tout. C'est, sous vote respect, un ours, mam'se.le. Quand j'spproclions de sa tanière, il avons l'air de vouloir nous avaler : et pis y a un domestique aussi , qui n'étions pas jeune. itout , et qui jargonnons l'iroquois comme les autres. — Depuis quand tout ce monde-là demeure-t-il ici? — Dam! y a ben queuque part comme çà trois ou cpiatre. . .

Madame de LignoUe , hors d'elle-même , ne la laissa point achever : Taisez-vous , bavarde , passez votre chemin;... et vous, mademoiselle, comptez-vous rester là jusqu'au soir, jusqu'à ce que nous nous soyons perdus ? Le comte, qui trèsheureusement ne comprend pas le véritable sens de ces paroles équivoque, .jusqu'à ce (jue nous nous fuyons perclus , dit en vain , pour la rassurer, qu'il Serait impossible que nous nous perdissions , Ittème pendant la nuit, par un chemin frayé. Il 1»

lui dit en vain ; elle s'inquiète, elle se lamente j elle s'écrie : Mon ami , ne in'entendez-vous pas ? .. . Cruel, pourriez-vous ainsi m'abandonner ? Dans l'état où je suis, sera-ce la pitié des passans qxxil faudra que j'implore.

Je regardai madame de Lignoîle, et Je frémis. Ce n'était plus cette intéressante figure, où le vif plaisir combattait la faible douleur ; cliacua de ses traits semblait renversé; la brûlante colère bïillait dans ses jeux; la pâle terreur décolorai ^ son front; ses genoux cbancelans ne la portaient qu'à peine; eiJe Jrémiss'ait de tous ses membres.

Ce qu'elle vient de me dire, et l'état où je la, vois , rappellent enfin ma raison égarée. Je suis à l'instant frappé de la foule des dangers qui nou» environnent dans ce lieu redoutable où je m'obstine à rester. Si mon oreille ne m'a pas trompé , si l'émotion de mon cœur ne m'abuse pas , c'est ma Sophie que tout à l'heure j'ai entendue gémir, c'est elle que je viens de voir mourante. Sans doute eîî» n'a poussé ce cri du désespoir qu'en reconnaissant; 80U3 des habits perfides son infidèle époux. Puisque ma femme est dans cette maison, Duportail i habite avec elle. L'amant déguisé de madame de Lignoîle n'échappera point au premier regard de celui qui vit si souvent les métamorphoses dô l'amant de madame de B***; et mcfh inflexil)lo beau-père, s'il m'aperçoit, dès demain va changer de retraite, et m'enlever encore mon épouse adorée... Adorée! quoique tr-'-hie. M. de Lignoila «nfin , qui déjà me demanfle quel intérêt je preada à CCS femmes, qui parle de s'informr'i' quels sout

—**'*'— *-'V-'<r .''•'tej,-; >t:jBàitei ••mwfca.-- ' ^ '

ces étrangers, d'entrer dans cette maison; M. de Lignolle peut , au premier mot d'une explication facile autant que funeste , découvrir le double jnjstère de mon sexe et de mon nom.

La foule de ces considérations terribles vint à la fois lu épouvanter ; et, dans mon subit effroi , je fais, pour m'élancer loin de la grille, un aussi brusfjue mouvement que celui par lequel je me 6uià, il n'y a qu'un moment , précipité dessus.

Je presse dans mon bras gauche le bras droit d« la comtesse; de la xxiain droite, je saisis la maiu gauche de son curieux mari ; et , sans examiner si l'un veut me suivre, et si l'autre en a la force, je les entraîne tous deux d'une haleine à plus de deux cents pas de la périlleuse maison. Là je m arrête; incertain , je me retourne , et mon triste regard se reporte aux lieux que je fuis... Hélas 1 une for^t de peupliers, peut-être favorable, me cache le» murs où je laisse au désespoir ce que j'ai de plus cher an monde I Mon cœur alors se serre, je n'ai plus besoin de cacher mes larmes; car je ne peux plus en verser.

' ependant la comtesse , qui prétend qu'une marciie rapide lui a fait du Jjicn , me presse de i'aider à reprendre sa course. Il me faut en même temps soutenir ma malheureuse amie, à chaqa<j instant prête à tomber, dissimuler mon trouble extrême, et répondre d'une manière satisfaisante à AI. de Lignolle qui se traîne sur nos pas , en m% questionnant.

Nous arrivons à Montoour. La comtesse, exce- 4eo d<;iatigut;, iç jette, duus son carrossa, et n'ou-

Ï)E FAtJBLAS; 3^

vie la ])OiicIieq-ae pour recommander à son cochei* défaire la plus grande diligence jusqu'à Fontaine* bleau , où nous devons pi-endre des chevaux de poste. M. de Lignolle essounié, lialetant, pour mieux goûter le repos , garde quelque temps le f|ilence. Je puis enfin librement sonder les plaies de mon cœur, et me livrer à mes réflexions déchirantes.

Fauhlas , où t'emporte cette" voiture rapide? Cruel, où vas-tu si vite? qui Iràsses-tu derrière toi?... Depuis quatre mois séparée de celui quelle idolâtre, elle l'appelait tous les jours en. pleuvant; mais du moins les tourmens de l'ab^ sence pouvaient être adoucis par cette consolante idée , qu'un fidèle époux en gémissait comme ellev Maintenant beaucoup plus malheureuse, elle es* obligée de se dire que l'ingrat la délaisse et la fuit; Ce matin , sans doute , elle chérissait l'auteur de ses maux; ce soir elle doit le haïr... O Sophie, Sophie I quand tu liras dans mon cœur, tu ne pourras que me plaindre, me pardonner, et m'adover encore. . .' 11 est vrai que ta rivale est auprès ide moi, mais vois la douleur, que lui cause l'amour que je t'ai promis , l'amour que je te porte. Elle est auprès de moi; mais dans quel état, grands Dieux! Tout à l'heure elle fondait en larmes I .Tout à 1 heure , de peur d'éclater en i-eprochcs ,, elle se faisait cette horrible violence de ne pas Ki'adresser un seul mot de plainte. . . Ses paupières enflammées se sont appesanties; un cruel assoupissement l'accable j l'immobilité de la mort l'a-

4o VIE DU CHEVALiER

frappée!... Ma clièi*e Éléonore, que je te plains I. . que je t'aime I . . . Qu'ai-je dit ? O , S'oplue 1 rassurez-vous. Quand le moment sera venu , vous verrez si je Lalance entre ma femme et ma maîtresse... Eiéoaore , tu poui-rais me faire un crime de te quitter pour elle. Plus helle que toi, ma Sophie, n'est pas moins jolie. Elle a tes vertus, elle a mes lermcns. . . -Eiéonoi'e , ne crains pas cependant que ton cruel ami puisse t'abandonner tout-à-fait. .Ton araant serait-il assez dénaturé pour oublier qu'il t'a fait mère? Koa, mon amie, non. Quelquefois je viendrai secrètement pleurer avec toi tes mallieurs. ÎHous ne passerons plus des jours entiers sous le mcme toit; mais quels projets!

Uh I qui prendra pitié de ma situation ? qui

fixera mes irrésolutions, sans cesse renaissantes? Oh! qui empêchera fjue ma fatale sensibilité ne fasse le perpétuel malheur de deux objets presque également adorables ? . . . Mais où m'égarai- je encore ? Malheureux! il ne s'agit pas de me partager entre elles. Je dois les perdre toutes deux. Je ne fais que passer à Paris. Jamais pcut-ètie je ne reverrai Fromonville. L'honneur m'appelle à Compiègne,, à Compiègne , où je cours chercher... non pas la mort. . . Je verrais sans terreur le comte et le marquis contre moi réunis pour leur scmbla- Lle querelle.... non pas la jnort, mais lexil, en ce moment plus affreux qu'eile. . . Exécrable pou^ voir de l'opinion! c'est pour immoler un ennemi justement irrité que je quitte en même temps deux femmes chéries ; c'e..L l'iullexibie iionneur

DE FAUBLAS. 4î

qui me commande cet odieux sacrifice La vue des supplices tout prêts n'aurait pu ni y détevrainev. un barbare préjugé ni'j force 1

Mademoiselic, s'écria tout d'un coup M, de Li|^aoiie, voyons si vous devinerez celic-ci. Je lépondia tout bas: Que le ciel extermine la race entière des charades I et tout haut : Vous pi'enei mai votre tem]>s , monsieur; je suis d'uiie bêtise amère. — Voila les femmes, répliqua le comte, je les reconnais ; elles sont poltronnes comme des lièvres; à la moindre cgratignure, elles croient voir la mort. Tenez., la comtesse est plus tourmentée de la peur de son mai ciue de son mal même; car ce n'est pas une maladie (ju'eile a, ce n'est au fond qu'une indisposition , elTet assez ordinaire de la campagne, du printemps, et que sait-on? d un exercice un peu forcé.... C'est qu'aussi , mademoiselle , vous allez, avec elle un train.... Ma foi, vous lui ferez jiiai , je vous en avertis... Peut-être, pourtant, ce n'est chez la co^ntesse qu'un excès de santé. Une apoplexie d'humeurs... d'humeurs propices.... d'humeura bénignes..,, de bonne humeur,.. Euïin, cela devient clair. Vous voyez, bieu que l'état de ma iemme n'est pas alarmant. Cependant elle s afflige. Vourquoi ? parce que c'est sou âme qui s'aiTecte ; et soa âme s allccte parce que les âmes des femme» sont comme çà. Or, qui dit femme dit lilio; et » comme vous aimez; la comtesse, du moins je 1«: crois, et, sans vanité, je m y connais, comino vous l'aimez , vous vous chagrinez de son cha^^rin, au roiût d'en devenir bêle. . . ù ce que voua diici». ;

,^:i VIE BU CliKVALIER

mai* j unagine bien qu'il ne faut pas prendre la chose p.n pied de la lettre. Toujours est-il vrai que vous ne pouvez' pas deviner ma charade, parc© que votre âme aussi s'affecte; et c'est ainsi que les plus grandes opérations de l'esprit dépendent

des plus petites affections de l'âme Cela peut

être , monsieur; mais je vous supplie de me laisser à mes rêveries^

Plus d'une fois je lui répétai la même" prière avant que nous fiissions à Paris, où nous n'arrivâmes qu'à trois heures du matin. La comtesse, f»yant à peine permis à son mai'i d'entrer dans sonappartement, se hâta de renvoyer aussi ses femmes, et, restée seule avec moi, vint tomber dans mes bras. Faublas , ne mentez pas. K'est-ce pas elle que vous avez retrouvée ? — Oui , mon amie , c'est elle.- — Que je suis malheureuse 1 . — répondez t se pourrait-iJ qne vous eussiez le dessein de m abancîonncr? — T'aliandonncr , mon Éléonore ? Hé ! le moyen de le pouvoir 1 le moyen d'être aimé de toi sans t'adoiev, sans brûler du désir de te revoir! — N'est-il pas'vrai^ Faub'as? C'est précisément ce que je me dis , quand je pense à toi ; et y y pense sans cesse.... Ainsi, mon bon ami. ta comptes revenir de Compiègne ici , sans t'arrêter nulle part, sans aller ailh.ins. — Sans aller ailrleurs 1 et ma femme? — Hé bien 1 votre femme? — Ma ferara-e , qui depuis si long-temps?.' — —

H veut l'aller rejoindre 1 — Ma lemme —

Qu'elle est heureuse d'être sa femme 1 d avoir desdroits légitimes, parce qu'elle a dit oui dans une église I Car voilà toute la diil'<ûence. Comme ell*^

DE FxVUBLAS. 4a

tons m'avez trompée, vous m'avez séduite; j'en fv,y> contente , et jo vons idolâtre comme elle. .... Et ce mal de cœur, croyez-vous que ce ne soit rien ? C'e&t un enfant que vous m'avez fait , monsieur. ... Je ne m'en plains pas! je ne dis pas que j'en suis fâchée! au contraire... ma grossesse v;^ me compromettre , m'exposer, rae perdre' peutêtre ; je le sais., Mais qu'ils m'enlèvent mon rang et mes richesses; j'y consens de tout mon cœur, pourvu qu'ils me laissent avec ma liberté mon amant. . . Oui, toute réflexion faite, je suis enchantée d'être mère; c'est un avantage que j'ai sur ta Sophie , d'abord ; et puis tu dois me mieux aimer, car je te chéris davantaj^c. Cependant, ingrat que vous êtes ! vous osez penser à me quitter dans l'état où je suis? — Mais, mon amie, songez donc que j'ignore moi-même ce que je vais devenir : ce soir, sans doute , il ne sera pas question de i-evenir à Paris; mais de quitter la France... — Vous essayez en vain de me donner l'échange : c'est à From on ville que vous espérez trouver un asile ! . . »^ Monsieur,, je vous déclare que,, si vous y allez ^ vous m'y traincrea h votre s.uite.- Je vous déclare que je pars avec vous pour Compiègne , que je vous suis partout, que je m'attache a vos pas comme votre ombre. Perfide! vous n'aurez, j(? vous le jure , d'autre moyen de vous débarrassée de moi y que de m'immoler à côté de votre ennemi Do grâce , calmez-rous , écoutez. . . . — .Te?

n'écoute rien. Vous voulez m'abandonner, je vous eonserveroi malgré vous; oui, j'emploierai jusqu'à la violeacc. Nous allons ensemble à Compiègne J.

44 VIE DU eut VA LIER

c'est une chose résolue: el quant li t :omonvilie, si je ne puis vous empêcher d'v retouiner, j'espcie que vuiis ne pourrez par non plus m'empèchcr âa vous y suivre. Au reste , vous ny êtes pas encore ; UG bon coup d'épée pourra bien ne pas vous per-

ïnettre dy courir si vile, à Fronionville 1

Grands dieux ! (juai-je dit? Non, FaublaS; non. Tiens , j'aime encore mieux que tu ne sois pas tué» Mon ami, défends - to»^ bien , et nous venons iipiès, qui de Sophie ou de moi l'emportera; déleuds-toi de toutes tes forces, ne te laisse pas blesser comme dans ton premier combat. Tue-le plutôt; ohl je t'en prie, tue-le.... Mon ami, je serai là,, je t aiderai de mes conseils, je t'encouragerai par mes cris, tu combattras sous mes yeu.v, devant moi; devant la mère de ton enfant , tu

seras invincible flein ! repouds-moi ^

parle-moi donc. — Que voulez-vous que je réponde , quand vous n'écoutez qu'un aveugle emportement, quand vous formez les projets les plus insensés ? . . . . Êléonore , ma chère Eiéonore ^ est-il possible , dis-moi , que tu vienne* à Cornpiègne te donner en spectacle ? . . . . • — Cela est possible, car cela sera. — Mon amie, so^ez douo raisonnable. Supposons que tu supportes Its fatigues de ce second vova^e , et que, par un bvjuheur inconcevable, personne ne reconn-isse madame de Lignolle courant la poste avec le chevalier de Faublas : Puii-je, je te le demande à toimême, puis-je souffrir que tu sois témoin d'une scène sanglante, quand ton érat si critique exige tint de méuagcmen* '' — Tuiit de ménagomen»'

sans doute : c'est pour cpla que je dois vous suivre à Compicgne, et que vous ne devez point aller à FroiP-on ville. Que deviendrai-je , quand je vous saurai parti pour joindre voli'e adversaire ...... et

peut-être mon ennemie ? A chaque instant du jour, tourmentée des plus aiîVeuses inquiétudes, je; verrai mon amant inlidèie ou mourant. Hé! dç quelle manière qu'on me le ravisse, si je le perds, que m importe la vie? Faubias , je t'en supplie, ], vends pitié de moi , de tuu enlaut , de toi-même ; Ci-aius mes fureurs, ne me livre pas à mon désesjioir. . . . FauLlas , je t eu conjure, promets qu«

demain tu ne verras pas Sophie; promets que ce soir je verrai le marquis avec loi.

Elle était à mes genoux qu'elle embrassait, qu'elle inondait de ses larmes. Le plus insensiLie des hommes n'eût pu lui résister. Je promis tout ce qu'elle voulut.

Quoique nous dussions partir avec l'aurore , nous ne pûmes nous décider à rester debout jusqu'à son lever. Madame de Lignolie avait besoin x'e consolations autant que de repos. INous nous couchâmes : je fis heureusement succéder aux péiiibies agitations d'une journée très-longue , les agitations douces d'une trop courte nuit; et la comtesse , exténuée de tant de fatigues , finit par s'eudorniir profovidémcut. C était là ce qu'attendait sua malheureux, amant, à qui la tendre pitié venait d'arracher un mensonge, et que limpérieuse nécessité forçait à la perfidie.

Enfin , le jour fatal va luire. A la faible clarté <îe sou'pr<'mi«.'r iavon , je soulève avec ]^récauLion

!,f> VIE DU CnEYALîER

le drap qui m'enveloppe; par des mouveinen» égaux et mesurés , je me glisse jusqu'au bord du lit qui reste muet; déjà mes pieds touchent le parquet, ou plutôt l'effleurent à peine; la rouvcrture doucement retombe , et sur cette «'ouche où l'amour heureux soupirait tout à Incuve et maintenant repose encore , l'amour abandonné va bientôt gémir.

Je me suis habillé lentement, parce qril a fallu m babiller sans bruit. Cependant me voilà

déjà prot, je vais partir Quel frisson mortel

me saisit J'entre dans la chambie à coucher

de mademoiselle de Bruroont , dans cette chambre qui conduit au petit escalier; j'y entre, et je sens mon cœur défaillir. Irrésolu, je m'arrête; inijuiet , je me retourne , et je m'éloigne , et je reviens , et je veux, fuir , et je m'approche. . . Grands Sdieuxl me suis-je trompé? ]N'a-t-elle pas dit quelques mois ? r^e m'a-t-elle pas nommé ? Écoutons!.... Oui , cette fois, je l'ai bien entendue. C'est Faublas , c'est son ami que, d'une voix étouffée, douloureusement elle appelle. . . . Aimable et chère enfant I pauvre petite I.,.. un

songe l'avertit de mon évasion , un songe affreux l'agite , eli n'est pas trompeur I .... Attendii , désolé , je me penche sur elle, ma bouche lui murmure un adieu ; mes lèvves ont presque pressé les siennes : j'ai laissé tomber une larme sur son sein <lécouvert. ... Hélas I et me voici sur l'escalier dérobé.

Mon malheureux "sort voulut que je rencontrasse» dans la cour, M. de Lignolle, qui déjà

montait en carrosse. Ahl ah! si matin, me dit-il? — Oui , monsieur. ... je». . . sors. . . — Quoi ? sans la comtesse? — Elle est fatiguée, elle dort, elle sait que j'ai affaire pour vingt-quatre heures. — Seule 1 à pied? — Je vais prendre un hacre. — ÎSon, mademoiselle, je vous conduirar où vous avez affaire, — Mais, monsieur, cela va vous déranger, vous êtes pressé.- — Qu'importe? — Pe»mettez-moi. , . . ? — Je ne le souffrirai pas.

Pendant que je conteste avec M. de Lignolle, pour échapper à ses cruelles politesses , la comtesse peut se réveiller ot faire un éclat terrible > cette réflexion me détermine. Je me jette dans la maudite voiture, M. de Lignolle y monte, et m» prie de dire à son cocher où je veux qu'on m« mène. Ma premièx'c pensée fut pour le couvent d^ ma sœur; mais, tout bien examiné, je crus qu'il valait mieux me faire conduire chez madame df Fourose.

INous arrivons à la porfe.do labaronne, je descends de voiture; et, comme j'allais entrer dans Fhôtel, M, de Belcour en sortait incognito.

Il me reconnaît , il s'écrie : Eniui , vous voilà

donc? H faut donc que ce soit le hasard...

Tremblant, je l'interromps: Mon père, ce monsieur que vous voyez dans son carrosse , j'ai l'hontieur de vous lo présenter, c'est le comte de Lignolle , le mari de cette jeune dame chez qui. ...» liC comte, qui nous a entendus, descend à la hâte, se jette au cou de mon père, et le félicite d'avoir une fille pleine d'esprit, à qui l'on ncpeut donnée «ue charade qu'clla ac dtiviue.. 11 ajoute : ^voua

/J^ VIE DU CnEYALîEIl

vous la rendons pour vingi-rjuatre lîeu-es; mais nous espérons qne demain vous nous ferez Je n'nisir de nous la ramener vous-même. M. de Beloonr s'en dûfend ; M. de Lignolle insiste. Il faut , dit-il , que mademoiselle de Brumont revienne; car ma femme est malade Le baron , nui déjà s'impatiente, réjjondit : J'en suis fâché, mais —

M.^is reprend l'autre, il ne faut pas que cela vous alarme. Ce n'est rien : une indisposition, un mal de cœur ; cela vient , je crois , de ce qu'elle a fait , ton?» ces jours-ci , trop d'exercice avec mademoiselle votre fille, tenez, qui est forte, alerte,

vigoureusement constituée La comtesse n'a

pas encore le tempérament si formé. Au reste, comme je vous dis, ce n'est rien. Pourtant cela deviendrait sérieux, si mademoiselle de Brumont ne revenait pas , parce que ma femme , qui l'aime à la folie, en prendrait du chagrin : son âme s'affecterait, monsieur; et, quand l'âme d'une femme s'affecte, votre serviteur, il n'y a plus personne. — Monsieur, je vous répète que je ne puis rien promettre. — Je ne vous qnitte pas que votis ne m'avez donné votre parole. Mais , de grâce. . . Ah! je vous en supplie, M. de Brumont 1

Le baron, etnporté par la vivacité, s'écria: "Ehî monsieur, laissez-moi en repos. Puis il me jeta un regard terrible, et me dit : N'esr-il pas bien affreux que je sois sans cesse compromis?.... Je frémis, je me précipitai dans ses bras : Ohl mon père, fiouvenez-vous de la porte Maillot.

Ces mots Ini rendirent assez de sang-frôid, ponr qn'aussitot il »'ompro85ât de faire beaucoupr

dVxcuses et de remorciinens à M. de Lignolle* Cej^enuant celui-ci demeurait toujours fort étonuê de b colère que le prétend a M. de Brumont venait de laisser paraître. Pour dissiper tous ses soupçons à cet égard, je me crus obligé de lui faire tout bas, et d'un ton très-mystérieux, cette insidieuse confidence : Madame de Fonrose vous a dit q!ie certaines affaires de famille forçaient mou père à vivre inconnu dans ce pays-ci; et vous voulez qu'il vienne vous voir! et vous vous avisez de l'appeler tout haut par son nom? — Ah! que je suis fâché de mou étourderie, dit aussitôt le comte au baron ; et moi , de ma vivacité , répondit celuici. — Vous vous moquez, reprit M. de Lignolle, c'est moi qui ai tort...... Mais aussi, pourquoi

refuser de rendre mademoiselle votre fille à ma femme ? Allons , puisque vous ne pouvez pas la ramener vous-même, promettez du moins de nous la renvoyer. — Je pro^uets, répliqua M. de Belcour, de faire en sorte que vous n'ayez pas à vous repentir des honnêtetés dont vous me comblez, — • \ Voilà qui est dit. Je pars content. .. . . . Mais vou»

n'avez pas de voiture. Voulez-vous que je vou» reconduise chez vous ? Ce fur, moi qui pris la parole ! Bien obligé ! Il faut que je parle à la ba^ ronne, j'espère que mon père voudra bien rcnti'cr chez elle avec moi ; nous avons quelque chose de particulier à lui dire.

Il partit. Quand sa voiture fiit un peu loin,

nous nous jetâmes dans un liacre qui, nous cou-

iduisant de l'extrémité du fauljourg Saint-Germaini

à la placfi V'endôm.e.me laissa tout le t«mps <h*

5o VIE DU CHEVALIER" retomber dans mes rêveries. Uniquement occupé ôxi désespoir où devait être ma femme hier délaisser:, où serait bientôt ma maîtresse ce malin trahie , j'avais l'air d'écouter attentivement les sages représentations que M. de Belcour en ce moment perdait. De vains sons frappaient mon oreille; je ne fus tiré de ma léthargie que par ces derniers mets de la longue réprimande : Le malheur de Sophie, que vous oubliez. — INon , je ne l'oublie pas, «on... Quant à son malheur, il est grand sans doute; mais il ne durera pas long-temps.. .Demain, oui , demain. ... Et vous , mon père , dès aujourd'hui. .. Ah! pardon. Je ne sais ce que je dis. .... Mon père , vous descendez ici , vous allez voir Adélaïde? Oui, monsieur. — Moi, je ne me présenterai point an parloir, dans le costume où je suis. Je vais rentrer à Ihôtel changer d habits , et puis.... adieu, mon père, O vous que j'aime autant qu'elle, adieu Gomment, mon amil ne

vas-tu pas venir me rejoindre? — Vous rejoindre ? . . . . Ah I oui , vous rejoindre 1 . . . . Mon père , embrassez-moi donc , pardonnez-moi tous les chagrins que je vous donne. — De tout mon cœur, mon ami ; mais, je t'en prie. . . — En vérité ! je désirerais devenir sage , mais je suis entraîné

Vous voulez bien embrasser ma sœur pour moi , n'est-il pas vrai ? — Tout à l'heure tu feras ta roiamission toi-même. — Oui , mon père. .. à demain.-— Que me dit-il? Deviens-tu fou? — Il est vrai que je parle sans réflexion. . . Adieu , je suis i. ché de vous quitter , adieu L . . dans une heure , vous aureï d« me*. nouvelle».

DE FAUBLAS. 5i

J'arrivai à l'iiôtel , Jasmin faisait sentinelle à la porte ; le faquin sourit de me voir demoiselle , et me dit que madame de Moiitdésir a déjà envové deux fois ce matin, pour s'informer si j'étais i-evenu de la campa;2jne, et pour recommander qu'oft me priait, dès que j'arriverais, de courir chez elle. — Bon î cela s'arrange avec mes projets. Vite, Jasm.in; un coup de peigne. — En homme, mademoiselle. — Oui.

Jasmin I une plume , de l'encre , du papier.

PromptementI Bien I pendant que j'écris,

dépèche-toi d'apprêter tout ce qu'il me faut pour m'habiller de la tcte aux pieds. — £n homme! mademoiselle. — Eh! sans doute. Ensuite, tu prépareras mon cheval de selle et le tien. — J'accompagnerai monsieur! — Oui. — Tant mitux. Je m'en vais me divertir. Nous allons sûrement faire quelque farce. — Jasmin, tu m.e donneras mon épée. — Ah! tant pis. Tant pis, si c'est pour nous Lattre; car nous tuerons quelqu'un. Ce pauvre petit marquis , je crois toujours le voir. . . . la. . . . pan... tomber par terre..... Aussi c'est Lien sa faute, car nous le ménagions, çà faisait trembler 1 .... Puisque celui-là n'est pas mort , il fallait qu'il eût lame chevillée dans le ventre. — Jasmin, que diable! Allez donc! nous n'avons pas un moment à perdre, . . et surtout ne t'avise pas de jaser. — J'aimerais mieux être pendu, monsieur, que de vous trahir.

Cependant j'écrivais à mon père. Je lui donnais, sur la retraite de Sophie, tous les rensei:-

Sa VIE DU CHEVALIER

gnemens nécessaires; et ma lettre finissait ainsi : (c Partez, mon père; ah! je vous en supplie, « partez à i'iusîant pour Fromonvilie. Que Du- «i portail ne vous échappe pas encore une fois., « Quels que soient ses motifs, voyez mon bean- « père, parlez-lui, fléchissez-le; qu'il nous rende « son adorable fille, emmenez ma chère Adélaïde « avec vous, de grâce cmmenez-la. Les deux « bonnes amies seront si con lentes de se vevoiri « Que la présence d'Adélaïde annonce à Sophie le a retour do FauLiasI que les tendres caresses de u sa sœur la ])véparent aux. transports du frère, du u fi'ère qu'elle adore, et dont elle est idohtîréc. « On ne saurait trop ménager l'extrême sensibilité ce de Sophie. Mon père, daignez ne rien épargner « pour qu'elle apprenne , sans danger , la nouvelle « de notre r^^uuion prochaine. Elle est maintenant « au désespoir, sa joie la tuerait? Mon père, je reti mets en vos mains mes plus chers intérêts : je «i vous retoiiimaude ce qu'il y a de plus vespec- «( table , de plus beau, de meilleur dans le monde; h je vous rei;onimande ma bien-aimée.

« (}ue ne pvas-je aussi tonl à l'iieurc voler à « Fromonviile ? llélas I je vais ailleurs. Ai-jrt te besoin de vous dire qu'une affaire indispensable « m'en fait la loi? Cependant ne vous alarmez pas. « Demain , avant midi , je serai près de mon père « et près de ina femme ; je le jure , par elle et par « vous. »

Je m habillai , je cachetai ma lettre , un,homiij« sûr lut chargé de Ja porter au couvent d'Adélaïde,

et de la remettre à M. de Bi^lcciiv. Jasmin reçut l'ordre daller m'aitendre à Ja purte Saiut-Martia , et jc courus clicz madame de Monlcicsir.

J'y trouvai j non pas madame de B*** , mais le vicomte de Florville. Eniln , dit-il , ie voilà : je m'excusai de l'avoir fait attendre , et je remerciai la marquise de m'avoir envoyé chercher au moment même où je m'inquiétais de savoir comment jc me procurerais le bonheur de l'entretenir seu~ lement pendant quelques minuî^es. J'ajoutai que je rapportais de la campagne une grande nouvelle. — Quoi donc? — J'ai vu Sophie. — Eiic pâlit, elle s'écria : Il n'est pas possible.,

En deux mots , je lui appris quelle' retraite Duportail s'était choisie , et comment un heureux hasard me l'avait fait découvrir. ' La marquise m'écoutait d^uri §ir interdit ^ ju la sup«rdiaî de vouloir bien envojer lou^: à l'heure à Frouionville des gens charj^cs de veiller sur Duuortail, et de Je suivre partout : car je tremblais que monbeaiipère n'eût encore l'attention, et ne ti'ouvàt h; ïiiojen d'échapper à M. de Belcour. Comment, me acmauda-t-eJle d'une voix altérée, n'y ailez-voui pas vous-même?- — Je ne le puis, une affaire importante m'appelle ailleurs. — Elle repm d'uu air plus calme et d'un ton plus ferme : Quoi ! madanu.' de Lignollc a-t-eUe déjà tant d'empire ? — Ce n'est pas madame de Lignolle qui m'arrache à Sophie.

Un devoir indispensable, . . . — Aijhevez, IN'c

])uis-je savoir ?— Croyez , ma chère maman, qui; je ne me console pas d'avoir un secret pour votis. - — Cîicvalitir , c'est assez me dire eu ily aura-il d\;

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