‹ Vie du chevalier de FaublasChapitre 4 sur 4 · T03! VIE DU CHEVALIER · texte numérisé non relu

T03! VIE DU CHEVALIER

sans cloute il. fut enfin dôtermiiié par ia^ crainte pins grande <les excès auxquels pouvait me porter ma douloureuse impatience, s il s obstinait à me retenir près de lui. 11 ik; m accorda néanmoins la permission si vivement soiliciiée^ qu'après m'avoir fait répéter plusieurs fois que, si j'avais le bonheur de faire quelque découverte, je l'en instruirais aussitôt; qu'au contraire, je me Iiâ^'rais «Je revenir près de lui , dès qu'il deviendrait probable que de plus longues recherches seraient inutiles-/et qu enlin , dans tous les cas, je ne laisserais point passer un seul jour sans lui donner de mes nouvelles.

Adieu, ma sœur; ma clière Adélaïde ,\adieu. Va! je suis désolé de te laisser dans l'état oir je te

Tois Mon père , vous aurez la bonté de m'en-.

rojer son bulletin, jour par jour, n'est -il pas

vrai ;'

Lorsqu'ainsI je m'inquiétais de la santé d'Adélaïde, la mienne n'était guère meilleure. Deux journées remplie» par de pénibles exercices; près de quatre-vingts lieues faites en moins de trentesix heures; de deux nuits, l'une entièrement perdue dans le travail d'un voyage , l'autre trop biea employée dans les jeux de l'amour; enfin les .Tgitaîions du c(jbur plus accablantes cent fois que les fatigues, du corps; tout cela devait avoir épuisé mes forces : aussi je n'en trouvais plus que dansmon courage et dans mes esptîrances.

Quelque diligence que nous eussions faite, îftous n'arrivâmes qu'à sept heures du soir à >Iontavgis , où nous ne trouvâmes pas un cheval dans

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les écuries de la poste. Le môme malheur venait de m avviver h. Puy-la-Lande ; mais j'avais forcé le postillon de Fontenatj k pousser plus loin. Ici, malgré mes offres, mes prières, mes menaces, le paresseux, mille fois maudit, refiisa d'avancer, et, y ordonnance à la main , me fit voir que je ne pouvais, en aucun eas , l'obliger à passer deux relais de suite.,

Pendant que mon domestique appelait tout l'enfer à mon secours, je prenais des informations : le maître de poste me disait bien qu'era effet un homme d'un âge mvir, une très-jeune lille et deux femmes étrangères , étaient venus lui demander âfs chevaux au milieu de lavant-dernière nuit; inais il ajoutait qu'ils ne s'étaient fait conduire qu'à une demi -lieue de là, dans un chemin de traverse, où ils avaient mis pied à terre. J interrogeai le postillon qui les avait menés : cet homme, ne pouvant m'apprendre ce qu'ils étaient devenus, cifrit du moins de me conduire précisément à l'on- «Jroit oxi il les avait laissés. 11 y fallait aller à pied, je m'y déterminai, quoique excédé de lattigue Hélas ! et je pris une inutile peine. Personne n'avait vu ma Sophie !

Triste, désolé, mais ne pouvant renoncer à j«on dernier espoir, je m'efforçai de me pei^uader auc , dans la crainte d'être poursuivi, Buportail, au moyen de quelques relais disposés exprès , avait pu faire un long détour pour aller reprendre la poste quelques lieues plus loin, sur la même i-pute. J'envoyai donc Jasmin chercher des chevaux à la poste prochaine, et lai recommandai de

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les amener le; plus proraptciacut possible à tell* sr.berge de Montargis, que lui indiqua le postill'jn'qui seul allait m'y conduire.

Monsieur, me dit la fille de riiôtcllerie , vou^ lez- vous souper? — J'en aurais grand besoin, ja n'en ai pas la moindre envie. Je veux une chambre de la lumière. , et qu'on me laisse

tranquille.

Tranquille! quand l'amour élevait dans moft sein les plus furieuses tempêtes ! quand la fièvra me faisait déjà transir et brûler I Tranquille!

Où l'irai-je chercher?... le moment approché qui va détruire ma dernière espérance. .-. Duportail a trente-six heures d'avance sur moi ; il parait n'avoir rien négligé pour échapper à mes poursuites je ne la trouverai pas.

Il semble qu'ils se soient tous réunis pour conjurer ma perte .. Cet impertinent maîtix' d»

poste! navoir pas un cheval dans ses écurres !..... et cet insolent valet qui refuse de crever à mon service quatre détestabhiS rosses que j'olFre de payer dix fois plus qu'elles ne valent! Mais Jasmin , Jasmin me désespère plus qu'eux tous! Le maraud ne reviendra point. . . les heures précieuses s'envolent Je ne la trouverai pas.

Les événemens aussi combattent contre moi. II faut que madame de B*** se fasje une fâcheuse affaire , justement quand j'ai le plus grand besoin de ses secours tout-puissans. Il faut que ma sœur tombe malade, au moment où le baron demeurait mon unique appui. C'en est fait : l'étoile favorable qui veillait sur mes entreprises m'a retiré

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«©•n influence. Il est à jamais passé, le temps des ?uccès. La fortune jadis prévenait mes moiudref désirs; maintenant elle se plaît à contrarier mes plus importans desseins : moi , dont chacun eût envié le sort il n'y a pas un an, je vais devenir incessamment l'objet de la pitié générale.

De la pitié générale ! oui , je suis en effet le plu» iuloi'tuné des hommes. ... je ne la verrai plus. . . . l'^on content de me l'enlever , il travaille , dit-il , à sa guérison ; et c'est en m'imputarit mille atrocités! .... Pourrait-elle un moment penser que j'en fusse capable? Croirait-ellè me devoir ses resseiiticnens ? . . . . ou son mépris pire que sa haine ?. . . . Son mépris I Le mépris de Sophie! Cette idée me révoUe et m'accable.

Quelqu'un eut-il jamais de plus malheureuses amours? Il suffit qu'une lemme me distingue et m'intéresse, pour qu'aussitôt les liommes, ie hasard et le sort lui déclarent une guerre cruelle. . . . Madame de B*** qu'ils accusent tous, madame de B*** que poursuit leur iraolaeable inimilié , qu'a-t-elle fait de si répréhensible ? . . . . Elle m'a trop aimé. Voilà Je crime qu'ils ne lui pardonneront pas! et cette femme déjà trop punie, on m'irapose la loi de ne la plus voir! on prétend me forcer à la détester! Ce n'est pas assez que j'aie désl.onoré sa jeunesse, flctri ses Leaïix jours, peutttre avancé leur terme , on veut que je m'en applaudisse ! on veut que je lui souhaite une mort

prématurée ! Quelle barbarie ! Leur jaiouso

rage attaquera aussi bieulôt la comtesse , car ello' »j'adcre, et je la chéri3. ... La comtesse! elle c3i

,r,^ VIE D.jLJ CriEVAÎ.îLR

«nceiiite , la comtesse 1 O mon c.ilant! Mon

enfant? hélas! non, jamais, jamais, mon

père ne l'appellera son fils; ma Sophie ne rélcvera point, Adélaïde lui refusera ses caresses, ij ne portera pas le nom de Fauhlas. ... et sa naissance coûtera peut-être à sa mère l'honneur et la vie ! . . . Mais celle-ci, dieux cruels, dieux persécuteurs 1 cellç-ci, du moins respectez-la 1 c est mon amante ■égitimel c'est mon épouse idolâtrée! c'est ma t:ophie!.... en vain je les implore. Contre elle ils Rvinent déjà son propre père, ils ordonnent le

parricide! Je vois l'absence et la calomnie

tieuser une tombe ! je vois ma femme y

Cicçcencire a quinze ans et je' reconnais mes

d«'Stîns : la plus chère victime devait être immolée la première !

•Ainsi l'amour qr.i m'avait donné k-s plaisirs et pïomis le bonheur , l'amour ne me laissera fjue des regrets amers , des chagrins inconsolaljles ; et, pour comble d'horreur, j'aurai coûté la vie à toute» celles qvii m'auraient aimé!.... Maliieu-

veux ! Vengeons kurs premières douleurs , et

prévenons leurs derniers tourmens. Prévenons

leur trépas par le mien par un suicide ! . . . .

Uni , ce sera le crime du soit. . . . Immolons Faublas , pour sauver ses trois amantes : sauvons-les

en séparant leurs destinées de la mienne! du

moins je ne périrai pas tout entier. Elles pourront moublier et vivre.. M'oublierî janjais. Ni Sophie, ni la comtesse, ni la marquise, ni personne! Il Ft'stcra de moi pour tout le monde , le souvenir de mon dévouement Cependant les époux ^

DE FAUBLAS. 107 joyeux du <1euil de leurs moitiés, vont s'applaudir de ce que je n'ai pas vécu plus d'un jour. Les pères , effrayés pour leurs fils ne manqueront pas d'exagérer les fautes de ma vie et les horreurs de ma mort; ils se plairont à remarquer surtout qu'à peine j'ai paru sur la terre. Mais, que m'importent le triomphe et la cruelle joie de ceux-là , les terreurs et la fausse pitié de ceux-ci? Que m'importe ? ah ! qu'une fois , une fois seulement

deux amans, dignes de l'être , deux vrais amans devant ma tomhe un instant arrêtés , se rappellent avec mes courtes erreurs le trépas glorieux qui les aui'a toutes expiées, qu'ils m'accordent une plainte, ' qu'ils me donnent une larme , que dans le premier ' mouvement de leur commisération ils se disent: Ce. généreux jeune homme , il mourut pour plusieurs. l\'eut~il pas mérité de pouvoir nen aimer cju'une , et de vivre pour son bonheur? Que deux amans le disent, qu'Éléonore et Sophie le répètent, me» mânes seront consolées.

Mais mon père, qui le consolera Mon pèrel

pourquoi me laisse-t-il à moi-mcme dans ces mo-

mens affreux? pourquoi souffre-t-il qu'oa

m'arrache Sophie ? Duporiail , tu me la rendras tu me la rendras , ou ton sang.

Insensé! tu parles de le soumettre, et tu ne peux pas même le rejoindre ! et de sa retraite, qu'il dit impénétrable , Lovzinski brave tes menaces , impuissantes comme tes l'ccherches I C'est à toi

de mourir !

Poignans regrets d'un bien perdu sans i-essourcc, cruel désir d'une vengeance impossible , qu« vous

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m'êtes insupportaLles ! comme vous déchirez uu cœur fait pour les passions tloucesl... Vainement je voudrais me dérober à vos fureurs Poursuivi d'affr uses pensées! environné dt

spectres horribles î . . . . Sont-ce les l'emords ?

Sont-ce les furies?.... Quels transports m'agitent ? ... Je me sens des forces extraordinaires ! je

me sens une rage égale à mes forces I Cet

enfer qu'ils appellent le monde, je puis l'anéantir! .^... Je puis m'ensevelir sous ces débris! je le puis î je le veux!.... Malheureux! que vas-lii l'aire ? . . . arrête ! Éléonore que tu vas immoler ! . . . et Sophie ! Sophie î . . . ton amante , ton enfant , ta femme , la marquise aussi te supplient de les épar- 'gner — ., ton père et ta sœur embrassent te» genoux. . . .' ma main tremble , mes forces m'abandonnent. . . Asseyons-nous. . . Que j'ai chaud ! qu« j'ai soif! ah! mon Dieu!

La voilà cette lettre où mon injuste beau-père , lui-même , annonce ma tragique fin. Je retomb« sur le sinistre passage : Il doit, s'il naitenle pas lui-même à ses jours , tomber par le fer ennemi^ il doit férir avant le temps! Barbare! tes prédictions sonl Ides ordi'es , des ordres que je vais accomplir! Mais toi-même , tyran farouche , tu ne pourras me refuser quelque pitié, quand tu verras qu'avant d'exécuter l'arrêt fatal, je l'ai presque effacé par mes pleurs.

Qu'il est triste, ce calme qui règne autour de

moi! qu'il est effrayant, ce profond silence!

Un désespoir concentré ! . . . l'image du trépas

Pourquoi suis-je stul ici?..., où donc est ma

»œui ? qui peut letenir mon père? que fait la marquise? mon Éléonore , qu est elle devenue?..., comment ne se sont-ils pas réunis pour emoêclier qu'il ne me l'arrache encore ? . . . ou pour le forcer à me la rendre. . . Mais tous , en même temps , m« délaissent... toutes les consolations me manquent à la fois. .. Je n'ai plus de parens , plus d'amantes. Ceux de mes amis qui songent à moi, m'évitent j cenx qui ne me fuient pas , m'oublient. Me voilà «eul , absolument seul dans l'univers ! lié bien I la mort me reste. La mort est moins affreuse qu« rétat où je suis.

O mon père! j'oubliais ainsi mes promesses; un des pistolets que vous m'avie rendus venait d'être posé sur une même table , à côté de la lettre de Duportail. Je trouvais je ne sais quel affreux plaisir à contempler, l'un après l'autre, l'arrêt et l'instrument de ma mort. Pîongé dans le dernier accablement du désespoir, je n'éprouvais plus ni combats , ni remords , ni terreurs : mon heure , peut-être , était venue !

Tout à coup , la porte s'ouvie ; et qu'on devine qui se précipite vers moi, qu'on devine qui je presse sur mon sein , qui me prodigue ses caresses, qui j'accable de mes remercîmens! Regarde, mu dit-elle , tu me donnes volontairement les plus grands chagrins, et j'accours pour consoler tous les tiens : dès que tu le peux , tu m'échappes , et je ne me lasse pas de venir à toi la première.

Un moment , peut-être , vous avez espéré que j'embrassais la plus chérie des trois. Hélas! non; Sophie ue m'était pas vendue. Mais je l'etrouvaia & 10

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cette femme , presqu'autant que la mienne , jpune, joiic, sensible et mallieuveuse : je retrouvais madame de Liffnolle.

Vous connaissez mes impatiences et son étourderie , ma prompte ardeur et ses vivacités. Doucement serré dans ses bras , pouvais-je encore songer à m'endormir d'un éternel sommeil ? Une autre envie que celle de la desttuction faisait déjà bouillonner mon sang , et la fièvre du désespoir tournait tout entière au profit de l'amour.

Tout le monde sait en quel mauvais état se trouve ordinairement le meuble principal qui garnit toujouxs la chambre d'une auberge. Or, qui se chargera d'excuser la comtesse et le chevalier, qu'un même désir entraîna sur le grabat le plus misérable? Je pourrais, pour leur justification commune , observer que les lits les plus chers à Morphée ne sont pas les plus agréables à "Vénus; mais cette fois, je passe condamnation sur un fait que je tiendrais secret, si le fîl des événemcns ne me forçait à le raconter. Je dirai donc qu'il y eut ici, de la part du min'stre et de la victime, une précipitation également condamnable. J'avouerai que celle-ci fut, avec trop d'irrévérence, immolée au pied d'un autel qui n'avait pas même de rideaux. J'avouerai surtout, qu'avant de commencer le sacrifice, Faûblas devait du moins fermer l'entrée du temple aux profanes.

Nous mourions pour la divinité dont tous les feux nous embrasaient, quand on vint nous troubler dans son culte. La porte de la chambre s'ouvrit tout à coup; quelqu uu entra brusquement.

DE FAUBLAS. m

Une voix , qui me pavut avoir le double accent cle la surprise et de la douleur, une voix que je crus reconnaître, laissa d'aLord échapper cetto exclamation toute simple : Bon Dieu! que vois^ je? Hélas! moi, je ne vois déjà plus rien; je n'avais pas même la force de faire un mouvement pour essayer de regarder celle qui venait ainsi déranger deux amans. Soit que les plaintifs accens de cette voix, toujours chère, eussent produit dans tout mon être une trop prompte révolution ; ou plutôt, soit que la nature, enfin épuisée par tant de fatigues extraordinaires en si peu de jours accumulées , demeurât trop faible pour supporter le dernier effort de l'amour, je tombai sans connaissance dans les bras de la comtesse , qui , pour le moment plongée dans un évanouissement d'une espèce plus désirable, se trouvait hors d'état de me secourir.

Le bruit d'une berline , et ses cahots , rappelèx-ent mes esprits. Un clair de lune favorable me pcmiit de voir, dans tous ses détails, la situation nouvelle où j étais : je la trouvais , en vérii«3 , plus douce que ma maladie ne me semblait àouloureuse. On m'avait ôté les habits de mon sexe, ou m'avait lendu mes habits de femme. J'étais presque couché dans la voiture , sur le siège du fond. Da même côté, dans l'encoignure à droite, madame de LignoUc, étroitement resserrée, suppor* tait la plus grande partie de mon corps , devenu vraiment un fardeau. Ma tète appesantie reposait sur son sein ; ses deux mains couvraient mon Iront glacé; mon visage, que réchauffait le sien, rece-

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vait des baisers et des pleurs; le souffle vivifinnt' fâ'une amante ranimait le souille incertain de ini vie presque éteinte.

Eu face d'elle et de moi ,'sur le siège de devant , jnesque dans le coin, de la gauche, un jeune homme, dont la cljar r.ante figure offrait des signes certains d'une grande altération , soutenait mes fjambes sur ses genoux, et se tenant à dcmi-courbé, sappujait légèrement sur les miens. Il essayait de faire passer la douce chaleur de ses mains dans mes mains arrosées de ses larmes. La plus fatigante des attitudes semblait ne rien coûter à son courage. Il attendait avec inquiétude, mais sans impatience, que son ami , r'ouviant enfin les yeux, pavât tous ses soins d'un regard.

Bon soir, mon Èléonore ! . . . . et vous , ma. . . , ( je me repi'is ) mon ami, cher vicomte, généreux Florville, bon soir.

Toutes deux me répondirent par leurs caresses , ipar leurs sanglots , par l'expression touchante de leurs alarmes et de leurs espérances. Vicomte , je ne m étais donc pas trompé ? c'était vous qui nous surpreniez ? . . . — C'était moi , interrompit-il avec un profond soupir. — iVraiment, j'en suis encore honteuse , dit madame de Lignolle. . . . Heureusement que monsieur savt-^it à peu près mais

n'importe. Quelle différence! Monsieiii , je

vous conjure encore de n'en rien dire à personne , à la marquise de B*"** surtf^ait; je vous en conjure, car vous me feriez xnourir de chagrin. Il répondit d'un ton pénétré : Madame la comtesse j^eut compter sur la plus inviolable discrétion.

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C*C5t ironsieur qui d'abord vous a secouru , repiùt tnadnme de Lignolle ; c'est aussi monsiour qui a bien voulu pieudre la peiue de vous babiller ;

car enfin la décence ne me permettait pas > — -

Le voilà qui rit, interrompit le vicomte. — Ab!' tant mieux, dit la comtesse avec ixn cri de joie; sans doute il souffre moins. .. Vraiment je l'ad-. mire! sa gaieté ne l'abandonne jamais! Faublas rit toujours !... mais quelquefois il pleure aussi !... Mon amant sait pleiirer I — Le vicomte se contenta de répondre : A qui dites-vous cela? Ma-i dame de Lignolle , après un moment de réflexion , m'embrassa tendrement. Monsieur, me dit-elle, vous riez de ce que voti'e amante, surprise dans vos bras , parle de décence ; mais pourtant j ai raison. Une femme d'ailleurs encore toute confuse , pouvait-elle vous babiller dans une auberge , et devant une foule de gens accourus au bruit de votre accident ? Le vicomte , en se cbargeant de cq soin-là , ma rendu le plus grand service; il nous a tous deux secourus en même temps. Grâce à lui , -des étrangers n'ont pas vu mon désordi'e, les importuns se sont promptement retirés; en un clin d'œil vous avez été de la tête aux pieds revêtu., On ne saurait trouver un ami plus empressé , plus compatissant; une femme de cbambre plus entendue , plus alerte... Vraiment , M. le vicomte , von» possédez au suprême degré l'art de secourir et d'habiller les femmes. . . . Mais admire , mon ami , jusqu'où va sa prévoyance I dans l'espoir de nous rencontrer ensemble, il s'était muni des habit» que maintenant tu portes.

ii4 VIE DU CHEVALIER

J'écoutais, avec un phiisii- secret, la comtesse faisant l'éloge de la marquise. Cher vicomte , vous êtes en effet le plus généreux, le plus délicat des amis. Comment vous exprimer ma reconnaissance? • — Ménagez-vous , répondit-il, ne parlez pas, craignez toute espèce d'agitation. — Mon domestique vous a-t-il rejoint dans cette auberge ? — Non. — Quoi 1 mon père et ma sœur, sans y avoir été. préparés , vont me voir arriver I . . . • — • Taisez -vous ; je sais qu ils sont à Nemours ; nous les ferons avei'tir demain dès le matin. — Demain I.... Où me conduisez-vous donc?

J'ignore ce qui me fut répondu : je retombai dans ma léthargie.

Celle-ci, troublée par des rêves affreux, dura plus long-temps que la première; il faisait grand jour, et j'étais bien faible quand je me réveillai.

Je reconnus le château du Gâtinois , l'appartement de madame de Lignolle, son lit, l'heureux lit où l'amant d'Éléonore avait dernièrement passé deux nuits avec elle. C était là que maintenant mademoiselle de Brumont languissait accablée des peines du cœur et des douleurs du corps I A genoux dans la ruelle, un mouchoir sur les yeux, les bras étendus vers moi , la tète penchée sur l'extrémité de mon traversin, Florvillc au désespoir gémissait à ma droite. Je vis à ma gauche un objet non moins digne de pitié : c'était mon Eléonore , les cheveux épars , la pâleur sur le front , les yeux levés au ciel, la mort dans les yeux. G'étiit mon Jtléonore, qui, plutôt étendue qu'assise sur le bord du lit, disait eu sangloiant : Le cruel! si

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(lu moins il ne pax'lait que de son épouse! mais il désire ma rivale la plus détestée! mais sans cesse il appelle cette madame de B*** , dont je ne p\iis entendre le nom! il l'appelle pi-esquc aussi souvent que son Eléonorel Hélas! je croyais n'avoir à combattre que l'amour de Sophie : je n'imaginais pas qu'il eût pour la marquise un véritable' attachement!... Mais commenli fait-il donc pour aimer ainsi tout le monde ? Moi , je ne puis adorer cju'un homme! je ne puis idolâtrer qvie lui ! Quelle femme aurais-je à i-edoutcr , si l'ingrat voulait payer mon amour d'un amour égal ? Eh ! madame , il est chez vous , interrompit le vicomte , tout à coup sorti du profond accablement où je l'avais vu plongé. Déjà vous avez sur celles que vous appelez vos rivales, l'avantage d'être mèi-e; bientôt vous aftrez l'avantage plus grand d avoir sauvé îcs jours. Il est chez vous; n'étes-vous pas trop heureuse? — Oui^ s'écria -t-elle avec transport, ses jours, que sa femme avait compromis, que la marquise aurait abrégés , je les sauverai , moi ! j'aurai le bonheur de les prolonger peut-être, et de les embellir. C'est à moi qu'ils seront consacrés, car c'est à moi qu'ils appartiendront... Oui! tauvons-les. Employons ce nouveau moyen d'être aimée, puisque tous les autres ne sufllsent pas; serrons de ce nouveau nœud les liens qui nous^ unissent : que, dans le cœur de mon ami , la reconnaissance se joigne à l'amour pour m'assurer une préférence d'ailleurs méritée ! Sauvons -les. . . Mais le pourrai-je ? ... Si le mal fait de nouveaux progrès !. si cuttc ficvre a des redoublemens ! si,

ti5 VIE DÛ CHEVALIER

comme tout à l'heure , dans l'accès d'un transport furieux, il veut quitter son lit, sortir de cet appartement , courir à Sophie qu'il croit voir, à madame de B*** qu'il croit, entendre? Le mojen de le calmer, quand il me met au désespoir? Le înojen de le retenir quand je suis si faible ?... Une soirée si pénible? une nuit passée dans les plus

vives alarmes I je me sens tout-à-fait épuisée

Vous, M. le vicomte, vous avez plus de force et de présence d'esprit que moi; cependant vous paraissez aussi bien abattu , bien accablé h-Has !

son ami , comme son amante , n'aurait-il plus que du courage?... O mon Dieii , donnez-nous des forces ! Mais je vous implore pour une passion que vous condamnez!.... Que vous condamnez? ahl vous n'êtes pas injuste! Vojez mon cœur, et jugez! Juchez! prenez pitié d'une faible mortelle!... Si pourtant mes vœux ne sont pas entendus? si Faublas succombe?... S'il succombe! du moins je n'aurai pas sa mort à uie reprocher; ce sera sa . femme... non ; son indigne maîtresse , la marquise de B*** I Le souvenir de Sophie lui cause , en effet, de vives agitations; mais c'est, je le vois bien, celui de madame de B*** qui le poursuit^ qui le tourmente^ qui lenflararae ! C'est celui-lii qui

brûle son sang! c'est celui-là qui le tue! Si

Faublas succombe , je joindrai cette méchante femme : Ta passion désordonnée, lui dirai-je , a détruit ce que le ciel avait créé de plus parfait. Ton artificieuse rage vient de me priver du mortel que j'idolâtrais. Tiens, reçois le digne prix de tes scélératesses I Dès que j'aurai dit , je la tuerai.

t)E FAUBLAS. 117

fit puis j'irai sur le tombeau de mon amant.... j'ii-ai ! je ne pleurerai plus! je me poignarderai!

Ainsi, dans sa douleur, madame de Lignolle xn 'éclairait sur le danger de mon état : ce que j« prenais pour une léthargie , c'était l'assoupissement de la fièvre: ce que j'appelais mes rêves, c'était un véritible délire.

Cependant j'étais excessivement las, et pour me procurer quelque soulagement en changeant de posture , /'essayai de me mettre sur mon séant. Mes deux gardes, au mouvement qu'elles me virent faire, se jetèrent sur moi, me saisirent par les jbras , et , réunissant leurs efforts , me retini-ent dans la situation qui m'incommodait. Pourquoi voulez-vous quitter votre ami , disait la marquise? Restez là, criait la comtesse, restez là, m'entendez-vous?— Éléonore! chère amante! je ne veux pas m'en aller. Sois tranquille. — Ah, dit-elle!

fin m'embrassant , tu me reconnais donc ? «

Reste là , je t'en prie ! . . . . Va , j'aurai bien soin de toi . , . Va , tu ne manqueras de rien ! - — J'adressai la parole à madame de B*** : et vous aussi , prenez courage, ma générense amie... — Il est encore dans le délire , interrompit madame de Lignolle. — Au contraire, répondit la marquise, je le crois tout-à-fait revenu. C'est au vicomte qu'il adresse la parole, et pourtant c'est toujours à la comtesse qu'il parle! C'est moi qu'il regarde, et c'est vous qu'il voit! Plaignez-vous, plaignez-vous donc! — Mon clier Florville, quelle heure est-il?

— Midi Midi! Comtesse, avez-vous fait

avertir mon père ? Avez-vous ieiivojé savoir de»

ii3 VIE DU CHEVALIER

nouvelles de ma sœur? — On devrait dc|i être revenu , me répondit-elle.

A l'instant mcmc nous entendîmes du bruit drns le corridor : c'était Lafleur qui revenait de Tiemours. La comtesse coui-at lui ouvrir la porte de son appartement, qu'elle referma dès que le dcrae5tiqu<' fut entré.

11 avait vu M. de Belcour : ma sœur se portait heaucoup mieux : mon père viendrait dans la soirée faire une visite à madame la comtesse. — Fort bien , Lafleur , lui dit-elle ; mais ne mentez pas : Julien à qui j'avais ordonné de monter à cheval pour aller à Paris informer M. de Lignolle de notre arrivée ici , Julien est-il parti tout de suite ? — Avant deux heures du matin, madame. — Bon ! mon cher , laissez-nous. . . Écoute donc , Lafleur prenez cet argent, soyez discret,*....,

envoie-nous promptement M. Despeisses qui doit ctre resté là bas.

Ce M. Despeisses ne se fit pas attendre. Il me tâta le pouls, regarda mes yeux, me fit tirer la langue, et prononça hardiment qu'il n'y avait ] lus la moindre apparence de danger. Seulement il ajouta que la malade avait besoin de repos. La comtesse, dans le transport de sa joie, sauta an cou du médecin , qui fut embrassé d'abord , et puis renvoyé.

Madame de B***, depuis quelques minutes, paraissait livrée à de sérieuses réflexions. Elle rompit enfin le silence , pour donner à madame de Lignolle un conseil qui n'était pas absolument désintéressé. Heureusement , dit-elle , il n est plus

T5E FAUBLAS. Jig

rcrossaire <jne nous restions loutos ileux auprès de lui. P.îadnme ia comtesse ne ferait- elle pas jsicn de se jeter tout Iiabiîice sur le lit de camp dressé dans le cabinet? — Mais, vous-même, mon^ sieur?... — Quant à moi, rien ne presse, interrompit le vicomte ; je suis visiblement moins accablé que vous. D'ailleurs, j'aurai tout le temps "cet après-dîner. Vous, madame, il faudra que vous receviez la visite du baron. La comîesse déclara qu'elle ne top quitterait point; et je crois que les adroites sollicitations de la marquise auraient été perdues, si je ne les avais appuyées de mes vives instances. Encore madame de LignoUe ne nous obéit-elle qu'après nous avoir fait promettre que nous ne la laisserions pas dormir plus de deux heures.

Il y eut fjuelques moracns de silence et de ralmc ; après quoi le vncomte me quitta sans bruit, fit sur la pointe du pied plusieurs tours dans l'appartement, regarda , sous je ne sais quel prétexte, à travers les vitres du cabinet où reposait la comtesse ; puis, revenant piendre au chevet de jnon lit sa place accoutumée, elle dort, me dit-il à mivoix. Et, d'un air inquiet, il ajouta: Chevalier, j'ai mille choses à vous dire : mais gardez vous de m interrompre ; ne vous fari;^fncz pas , écoutez seulement. Ici madame de B***, s'élant un instant recueillie, prit une de mes mains, qu'elle retint dans les siennes, et me regarda tendi-ement. Ah! reprit-elle enlJn , voyez si je n'ai pas raison d'accuser le sorti Moi qui, depuis six mois et pour toujours, condamnée au repentir, à l'indilTcreuce,

tio VIE DU CHEVALIER,

aux regrets , ne voyais plus qu'une consolation possible , celle de contribuer du moins en quelque cbose à vos félicités , je viens de faire tous vos malbeurs ! Je sacrifierais pour mon ami ce que j'ai de plus cher, et c'est par moi qu'il a perdu ce qu'il chérit le plus 1 Suis-je assez malheureuse? Depuis long-temps vous ne devez plus m'aimei , l'aublas; désormais vous allez me haïr? — jNe plus vous aimer I — Parlez-donc plus bas , interrompitelle , ou plutôt , ne parlez pas. Ne parlez pas ^ mon ami; cela vous agite, cela vous fait mal... Faublas, vous allez me haïr , répéta-t-elle d'une voix trcm- Llante! £t, comme elle me vit prêt encore à linteriompre, elle se hâta d';ijouter : Non, non,

vous seriez trop injuste Faublas , puisque

vous ne désirez point de me trouver coupable , répétez-vous, pour ma justification, ce que je vous ai dit dans h» forêt de Compiègne. Ahl votre amie ne s'en défend point : pour qu'elle se trouve un peu moins à plaindre, il lui importe que vous ne conserviez contre elle aucune espèce de ressentiment.— 0! vous, qui m'êtes toujours chère, crojcz-moi; je ne conserve que le souvenir d'une générosité , d'une délicatesse à laquelle on ne

peut rien comparer I Et , le dirai-je ? d'un am

Je l'aurai dit, mais la marquise craignit apparcmîneiît de l'entendre ; elle me coupa brusquement la

parole D'une amitié qui ne finira qu'avec la

vie; je comprends, mais ne parlez pas, Faublas; craignez , je vous le répète , toute espèce d'agitation. Laissez-moi parler seule; laissez-moi la douceur de vous apprendre combien je me suis occupé*

DE FAU3LAS. lâr

de vous depuis notre séparation dans la foret. Touimentéc de la crainte de ne pouvoir plus empêcher le cruel événement que je redoutais , je m© STsis hàtce d'arriv^er du moins assez tôt pour vou* oliVir les soias Co l'amitié.... Elle ajouta, d'ua ton bien triste : 11 est vrai que je prenais une inutile peine. L'amour déjà vous consolait : une femme plus chérie. . . . . — Plus chérie ! . . . . n'affirmez pas cela ; car en vérité je ne sais qu'en penser moi-même. — Quoi I répondit-elle, en affectant de prendi'e le change, vous n'aimez pas madame de Lignolle autant que Sophie? — Autant que Sophie ? Non sans doute. Ni madame de Lignolle , ni

Je crois que j'allais dire, ni madame de B***. Elle m'en empêcha.

Mais, monsieur, ne criez donc pas! faudra-t-il vous le redire cent fois : . . . Faublas , vous réveillerez la comtesse. . . . vous vous ferez mal. . . . mon amiî... Je ne sais plus ce que je vous disais, — Que vous vous étiez hâtée de venir pour me consoler.— Pour vous consoler! je n'ai point dit

cela !..... Pour vous secourir , chevalier En

effet dès que madame de Lignolle vous eut emmené, dès que Rosambert — A propos, qu'e^it-il

devenu? — Je l'ai lait transporter à Compiègne m'*;me, dans ?a maison d'un ami que j'ai là.. — D'un de vos amis , à vous .' — A moi. Le chirurt^icn parlait de risquer le transport à Paris : je n'ai point voulu qu'on fît supporter à M. le comte les fatigues <l'une route; je n'ai point souffert qu'on lu mit à l'auberge : il n'j aurait peut-ttrt pas (i. 1 1

trouvé tous les seconi's nécessaires ; et , dans l'état où il est, le défaut de soins eût pu lui causci" la mort. Le lâche l'a méritée, mais c'est de moi qu'il la doit recevoir. Je ne confierai point aux communs accidens de la vie le soin de son cliâliment, qui me regarde seu4e. Au reste , ce que je désire le

plus.. Mais <^cûutez donc : Ne craignez-vous

pas les suites de cette affaire? étes-vous sûre de la

discrétion de tant de cens? — Allons, mon

ami , ne dites plus rien , vous vous fatiguez

Je me suis servie des moyens ordinaires, qui ne 'sont pas mauvais-, j'ai magnifiquement acheté le sc'ci'et : les promesses et les menaces ont été prodiguées avec l'or. — Ces précautions ce suffisent 'pas toujours. — Paix donc... J'en ai pris d'autres , poursuivit-eile d un air embarrassé. . . . c'est pour cela qu'il m'a 1 illu rentrer dans la capitale , où l'ai perdu quelques heures.... mais, dès que jo me suis vue lil>rc;, j'ai volé du côté de Fromonville... , où je croyais arriver avant vous ,. puisque vous deviez passer la nuit chez la comtesse. A moitié chemin, j'ai rencontré un de mes émissaires, qui venait à Paris me rendre compte de ce qfte ses compagnons a /aient .découvert à Montcour. li avait, sur sa route, attentivement examiné les vdvatfeurs. Par les divers renseifi'nemens Qu'il me donna, j'appris, non sans quelque surprise, que voiis aviez sur moi ])taucoup d'avance, et qaa madame de Liguolle aussi me précédait de quelques poste>. A cette nouvelle, j'ai rcdoujjlé de vitesse; et, si je n'avais pas manqué de chevaux à Pui/ la-La.'ide , j'étais encore à Montargis avaivt la

DE FAUBLAS. is5

comtesse. -^Olil oui , mais elle est arrivée la première; et mcme , à propos de cela, je vous dois bien des i-emercîmcus , bien des pardons surtout... Vous nous avez trouvés. . . Comment avais-je négligé de fei-mer cette porte? comment —

Chevalier , faites-moi grâce des détails ; et tenez ^ je vous pi'ie, qu'il ne soit jamais entre nous ques tion de cette rencontre. — Cependant permettez — Je ne permets rien. Vous ne parlerez

plus de cette aventure, si vous conservez pour moi quelque. . . .

La marquise un moment s'arrêta pour chercliei? l'expression convenable. Ce fut le mot estimô qu'elle prononça d'abord ; celui de respect , elle nô le hasarda qu'après , d'une voix tremblante , et d'un air presque humilié.

Oui, j'ai pour vous beaucoup d'estime, beau*

coup de respect , beaucoup dam — D'amitié }

je vous entends, n'achevez pas.... Faublas , me voilà pleinement récompensée : il ne manque plus à ma tranquillité que la certitude de votre en lier rétablissement... Vous avez beaucoup trop parlé , rspt)sez-vous ; tâchez de dormir...... ne fut-ce

qu'un quart d heure. je vous en prie. ... je. le

veux.

Si elle ne m'en avait pas donné l'ordre, je me 5crais vu bientôt forcé de lui en demander la permission. Mais le pénible sommeil qui m'accabla ne dura pas long-temps. Je me réveillai sitôt et si brusquement, que la marquise en fut déconcertée; je la surpris versant des larmes sur un papier qu'elle se hâta de dérober à ma vue. Quel est

I5Î YIÊ DU CHEVALIER

donc, osai -je lui demander, quel est Cet écrit f*tal qui fait ainsi couler vos pleurs? — Héla» î pourquoi vous le dirais -je? répondit-elle en sour.irant. — Sans doute, répliquai-je avec un peu d'amortumc ; il est passé le temps où votre ami pouvait n'ignorer aucun de vos secrets. — Des secrets pou» vous! dit-elle. Si j'en avais, je n'en aurais qu'un; et celui-là , Faublas , vous le devinei-iez sans peine ; mais alors il faudrait , par commisération autant que par délicatesse, m'aider à la garder. — Commisération! quel mot! — C'est ce^ lui qui convient. Mes chagrins.... — Je m'efforcerai du moins de les consoler. — Et si maintenant, s ccria-t-cHe avec désespoir, si maintenant plus que jamais ils sont inconsolables ! . . . Tenez , mon ami , je vous en conjure, ne m'interrogez pas^ ne me demandez rien, laissez-moi seule et tout entière à ma douleur, laissez-moi pleurer... Des plaintes et des larmes, voilà donc ma dernièro ressource! et pourtant je me suis estimée capable de soutenir patiemment les dures épreuves réservées aux femmes malheureuses et à la [)lus malheureuse des femmes! J'ai eu l'orgueil de me croire à jamais prémunie contre les injustices des hommes et les persécutions du sort. Insensée que j'étais! — du moins je me suis aujourd'hui, par ma propre expérience, convaincue d'une vérité que j'avais toujours soupçonnée, et qui console ma faiblesse: ce courasfc guerrier dont vous autres hommes vous montrez si fiers , est de tous les courages le plus facile , comme le plus commun. Il est aisé d'aller, pour la vengeance ou pour la gloire*^

DE FÂIJBLAS. irS

un moment exposer sa vie; il ne l'est point de soutenir avec une égale constance plusieurs malheurs inattendus. Tant d'autres revers plus .grands encore , aussi peu prévus , aussi peu mérités, ne m'avaient pas tout-à-lait abattue. Pourqiioi celui-ci m'accaLle-t-il? Je ne sais, mais j'ai sur le cœur un énorme poids ; si je n'obtiens un prompt soulagement, je succombe; il faut céder, mon ami : laissez-moi pleurer, laissez-moi gémir.

Je voulus parler; mais, pour m'en empêcher, file posa sa main sur ma bouche. Je pris cette main toujours douce et j/olie, je la serrai, je la baisai , je la mis sur mon cœur, sur mon cœur vivement ému.

On eût dit que madame de Lignolle attendait ce moment : elle sortit tout à coup du cabinet où je la croyais endormie. Mon premier mouvement fut de repousser la marquise. Celle-ci, toujours étonnante dans les occasions pressantes , conserva plus de présence d'esprit que moi, persuadée qu'il «tait trop tard , elle ne voulut ni retirer sa main , jii changer de situation. — Vous m'auriez laissé dormir jusqix'à demain , dit la comtesse. Puis, regardant le vicomte, elle ajouta : Qu'y a-t-il donc? — Une palpitation, répondit-il froidement. — ■ Une palpitation! mais vous pleurez! est-ce que c est dangereux, une palpitation? — Pas ordinairement, mais, dans son état, toute agitation peut être nuisible. — La comtesse m'adressa la parole : 3Uon ami, vous sentiriez -vous plus mal? — Au contraire , je me sens mieux. — Parce que tu me Jl^oi»? — Parce que je revois celle qui m'est chère j

i?.6 ^ lE DU CHEVALIER

celle à qui j'ai donné trop de chagrin , celle dont

la tendresse inquiète veille sur mes joni-s —

C.'est assez, interrompit madame de B***, qui me serra la main , elle vous comprend; elle est payée de ses soins. — Sans doute, je le comprends, s'écria madame de Lignolle en m'embrassant : mais , n'importe , laissez-le dire , il parle si bien.

Quoique la comtesse témoignât le désir de me faire causer, je gardais le silence. Et qu'aurais-je pu dire encore? Je venais de m'expliqner de manière que tout le monde avait été content.

Personne ne le fut quelques momens après ; car M. de Lignolle arriva beaucoup plus tôt qu'on ne l'attendait : Julien dépêché vers lui l'avait rencontré sur la route. Il demanda de mes nouvelles avec beaucoup d'empressement et d'intérêt , mais l'air dont il regardait la marquise ne laissa pas ide m'alarmer. Monsieur est un intime ami de mademoiselle de Brumont , lui dit la comtesse , qui s'aperçut comme moi de son inquiétude et de son étonnement. — Un ami? répéta-t-il. — La jnai'quise se hâta de prendre la parole : Un ami ide l'enfance. — Monsieur est noble? — Je suis "vicomte. — Vicomte de?...- — De Florville. — te nom-là est nouveau pour moi. — Peut-on savoir tous les noms! — Sans me vanter, il y en a ipcu que j'ignore. Il prit un siège; et, regardant la marquise d'un air dédaigneux, il ajouta : Mais -apparemment que votre famille n'est pas ancienne? • — Le grand-père de mon bisaJeul a monté ^an:< les carrosses du roi. — Ahl ah!... monsieur, jfl «uis votre très-humble serviteur. 11 s'était levé u?

DE FAUBLAS. i«7

venait de saluer la marquise. Vous paraissez bien

jeune? lui dit-il Je ne suis pas majeur. — Ni

prêt à l'être?. — Oh I '] y viendrai. — Par cfu<>l hasard, demanda-t-il à sa femme, avmis-nous le bonheur de posséder monsieur chez nous? — Par quel hasard? Mais c'est que.... c'est que.... — Voici le fait, interrompit le vicomte qui vit l'embarras de la comtesse.: — Hé bien, oui, dites-le! vous! s'écria-t-elle. — Voici le fait, répéta madame de B***. Depuis long-temps, mademoiselle me faisait espérer que j'aurais le plaisir de lui donner à dîner chez moi. Elle avait jusqu'à présent différé de me tenir parole, parce qu'il y a, potir ainsi dire, un voyage à faire... — Où demeurezvous donc? — A Fontainebleau. J'y passe huit mois de l'année, j'ai un appartement au château. M. de Lignolle s'inclina.

M()i, j'écoutais la marquise avec un plaisir mêlé d'étonnement : cette femme qui tout à l'heure, cléplorant je ne sais quel malheur nouveau, paraissait inutilement vouloir retenir des sanglots, étouffer ses gémissemens et lésister à son désespoir : est-ce bien elle que j'ai vue, le moment ti'après, donner avec un admirable sang froid le change à la comtesse? Est-ce bien elle que j'entends maintenant , d'une voix ferme et d'un front tranquille , et du ton de la vérité , faire à M. de Lignolle une fable inpromptu , ingénieuse et vraisemblable? Oh! madame de B***, comme vous savez au besoin composer votre figure , assurer votre maintien , sécher vos larmes , dissimuler VOS passions , vous rendre tout-ù-fait maîtresse de

ia8 VIE DU CnEVALÎKil

vous! Oh! comme en un moment vous venex âe justifier et d'augmenter la haute opinion que j avais de vos talens et de votre force!

Elle continuait : Hier pourtant, mademoiselle est venue. . . — Ahl voilà, s écria le comte en s'adressant à moi , voilà cette afi'aire indispensable qui vous forçait à sortir pour vingt-quatre heures ! c'était pour une partie de plaisir que vous quittiez la comtesse retenue au lit par une indisposition assez grave ! A sa place je ne vous le pardonnerais pas. — La marquise reprit : Elle est venue, et pour comble de bonheur elle m'a amené ma-

•dame la comtesse — Quoi!. dit M. de Lignolle

à sa femme , vous avez diné chez un jeune homme que vous ne connaissez pas et qui ne vous avait pas même invitée? — Monsieur, trêve de morale, repondit-elle , écoutez l'histoire jusqu'à la fin; vous concevez , ajouta le vicomte , combien la visite de ces dames m'a charmé. Hélas I ma joie n'a pas duré long-temps. Dans l'aprcs-dîner , mJ>deraoiselle s'est sentie mal à son aise, nous avons cru que ce ne serait rien; mais le soir le mal a ongmenté. Nous voilà d'abord fort embarrassés, -comme vous pensez bien ; car il n'j avait pas moyen qu'une jeune demoiselle malade restât chez un garçon. Deureusement madame la comtesse qui a beaucoup de présence desprit. .. . — Beaucoup moins que vous, M. le vicomte, je

vous rends justice — A pris le parti de faire

transporter mademoiselle ici... où elle a bic& voulu me permettre de l'accompagner. — Pourquoi doue ici plutôt qu'à Paris? dit le comte i

mr'.r'ame cîe LignoUe. — Pourquoi? ma foi,

demandez à M. le vicomte.— ^Celui-ci répondit aussitôt : Parce qu'il y aurait eu quatorze mortelles lieues à faire, et que de Fontainebleau ici il n'j en a pas sept.

Le comte , qui ne trouva pas cette raison mauvaise, garda le silence pendant quelque temps t il paraissait observer M. de Florvi'le et mademoi-' selle de Brumont. Puisque vous «tes l'ami de mademoiselle , dit-il enfin, vous devez savoir deviner les charades? — Oui, monsieur, répliqua la marquise, mais pas à présent, s'il vous plaitj je ne m'v sens p.'ts du tout disposée.

Ceci fut pour M. de LigaoîJe un nouveau traiî de lumière , il prit la comtesse à part ; mais , curieux de savoir ce qu'il lui 'disait, nous écou» tâmes attentivement.

Madame, ce jeune homme-là n'est point l'araî de votre demoiselle de compagnie. — Que voulezvous qu'il soit! — il est son amant, madame. — Ahl l'excellente idée que vous avez là. — Ne riea pas, madame, vons savez que je m'y c nnais. — - Je sais que vous le dites. — Et je crois qu'il faut veiller surmademoiscUe de Brumont. — Vraiment, monsieur? — Il faut y veiller de près. — C'est mon intention. — Ce vicomte est jeune. ... a une jolie (igure. . , . ne paraît pas manquer d'esprit.... ni d usagp. . . . je lui trouve je ne sais quoi de trèsdistingué.... et je l'ai vu quelque part.... il a tout l'air d un séducteur, madame. — Monsieur, j'admire avecqiu-lle sagacité vous pénétrez les gens îpn un quart d'heure. — ,Voilà ce que c'est que de

i3o VIE DU CÎIEYALIEÎV

connaître le cœur humain , comtesse 1 ... Je crains f|xic la petite Biiimont ne soit déjà la dupe de ce j<-une homme-là. — Boa? — Avant-hier, qu'esttlle devenue? — Elle a passé la journée chez son père. — ^En tles-vous sûre? — Oui. — Mais hier, ce dîner à la campagne ? cela ressemble furieusement à une partie fine , au moins. — Je ne sais pas ce que c'est qn'une partie fine, monsieur. — Madame,une partie fine. . . c'est une partie. .. t'était une partie fine, allez, je vous le dis. — Expliquez-moi donc... — Je vous 1 explique aussi :

c'est une partie une partie à deux.— Nous

étions trois. — Aussi je suis persuadé que vous les avez beaucoup dérangés en y allant. —Ai-je mal fait? — Vraiment, vous auriez dû auparavant me consulter. — Passons, monsieur. — Madame, j ai déjà plusieurs preuves du penchant que ce jeune homme a pour cette jeune fille. — Voyons? vital > — Ses jeux sont rouges, parce que son âme s'est aftectée ; son âme s'est affectée, parce que sa mai* tresse est tombée malade : Donc il aime niaclemoiseile de Bruniont. — Votre logique est pressante j monsieur. — Et il faut que sou âme soit profondément affectée, puisqu'il n'a pas voulu deviner

mes charades 1 Ne riez pas , madame! ceci

est sérieux. . . Éclairez la conduite de votre demoiselle de compagnie; dounez-lui son congé pour toujours , ou ne la quittez pas une minute. — Monsieur, mon choix est fait; j'aime mieux ne pas la quitter. — Quant à ce jeune homme , je vai» le prier poliment de s'en retourner chez lui. — Non pas, monsieur — Mais , madame — •

DE FAUBLAS. i3i

Point.de mais I ]c ne le veux pas. — T.int pis pour vous, madame, on vous attrape; ces jeunes gens- là vous joutroat quelque méchant tour, je vous e.i avertis.

Un peu mécontent de sa femme , mais très-content de lui, M. de Lignolle sortit de l'appartement. La comtesse alors lit les plus vifs rcmercîmens au vicomte : Vous m'avez, lui dit-elle, très-habilement tirée de l'embarras extrême où j'étais; vous êtes , après Faublas , le jeune homme du monde le plus spirituel et le plus aimable. Il lui répondit: Crojez-moi , ne perdez pas votre temps à me complimenter : vous êtes encore menacée d'un danger prochain auquel il faut songer à vous dérober. Le comte est ici , le baron doit v venir : s ils se rencontrent, ils peuvent avoir une explication dont vous devez redouter les suites. — Vous avez raisou; mais quel parti prendre? — Faire dire à M. de Faublas de ne pas venir. — Ah ! je suis bicji aise de le voir et de lui parler. — Cependant je prendrai la liberté de vous repi-ésenter. . . . — Tenez , monsieur , toute représentation est inutile 1 si le baron ne devait pas venir, je l'enverrai chercher.— En ce cas, trouvez, doue quelque mo^eft d'écarter M. de Lignolle.

Elle le ht appeler, et lui dit qu'elle désirait quelques pièc«rs de gibier; charmé de la demande, le comte se hâta de diner et partit pour la chasse. La marquise, alors lout-à-fait tranquille, alla prendre, sur le lit de camp du cabinet, la place que madame de Lignolle y occupait une heure a*ipar.tvant.

i32 VIE DU CHEVALIER'

Il n'y avait pas un quart cl heure que la comtesse et moi goûtions les douceurs de tète à tète, quand on vint rudement frapper à la porte. Figurez-vous notre surprise et mes craintes; c'était M. de LignoUe âéyi revenu de la chasse I II criait : Ouvrez , ouvrez vite ; je vous amène madame do

Fonrose Oui , madame de Fonrose qui venait.

nous voir... Je l'ai rencontrée comme je sortais du parc... quel bonheur I La comtesse courait à la porte.:

Un moment, ma chère Éléonore, un moment que je te dise..,- — C'est madame de Fonrose... — Ne lui parle pas du vicomte. — Pourquoi.' — • Parce que.... Tiens, mon amie, j'aurais dû t'en prévenir plus tôt; mais j'étais si malade! je n'y ai pas songé.... Le vicomte et la baronne sont ennemis jurés. Il parait que Florville , qui lui a fait sa cour , n'en a pas été maltraité ; mais ils se sont fortj mal quittés; ils se détestent... Ouvre maintenant, car on frappe encore. Surtout fais bien attention à ce que tu diras. Ne vas pas parler du vicomte I — Non , non , sois tranquille.

Le comte (en entrant). Où est donc 1« ticomte ?

La comtesse. Chut !

Le comte. Plait-il ?

La comtesse. Taisez-vous.

La BAnoN5E (^regarde madame de Lignolte d'un air éloiiné). Est-ce que je vous dérange, comteiïc ?

La comtesse. Point du tout.

La bahosne (rt Faublas). Hé bien, cette «hère enfant, comment va-t-eîle?

DE FAU3LAS. ' i3S

Le comte. C« n'est rien , je vous dis ! un peu de iîèvre...

Faublas. J'ai osé me flatter que mon père —

Le comte, m', votre père est un homme fort étrange, mademoiselle,

Faublas. Vous dites, monsieur?...

Le comte. Commentl il m'aperçoit de loin! le H'oilà qui tout à coup descend de vOilure , et s'ensuit à travers cKamns , comme s'il eût vu ie diable l On n'est point sauvage à ce point.

La baronne, Nous vous avons déjà dit cent foi» que M. de Brumont avait des affaires secrètes.

Le comte. Quioi î dans ma terre ?

La BAuoNSE.'Non, mais dans les environs.

Le comte. Ah! chez M. de Florville, peut-être.,

La comtesse. Paix donc !

Faublas (vivement à la baronne qui regarde ma-dame de Lignotte d'un air àlonné). Par quel hasard madame la baronne est-elle dans ce pays-ci ?

La baronne.. La nuit dernière , un exprès est venu me dire que M. votre père avait le plus près** saiit besoin de mes services.

Faublas. 'Ah! oui... ma chère Adélaïde est-ell^i

dieux?

Lk baronne. Beauco'ip mieux.

La comxeose {àFaublas). Ne parlez pas trop j^

menagez-vous.

La BAîioNNE. Comme une uuit l'a changé T

Le comte. Une nuit ! dites plusieuis , madame {

car ne vous y trompez pas : cette maladie-là vient

de loin. Ces deux dames , pendant leur piemicp

vojage ici, n'ont sorï«^é qu'à se divertir, et Diau

i34 VIE DU CHEVALIER

sait comme on s'en est donné : toute la journée courir dans le parc ! revenir essouillées , Lors d'haleine, et recommencer ici! Madame , elles jouaient comme deux enfans! elles se battaient comme des écoliers 1 pas un meuble ne pouvait rester eu place I la nuit. ... ohl c était bien autre chose, la nuit!

La comtesse (e/i riant]. Monsieur, compttzrous apprendre à la baronne quelque chose de nouveau ?

Le comte (sans l'écouter). La nuit , elles couchaient dans la même chambre.... et croyez- vous qu'au lieu de dormir elles ne faisaient que chu-

chotter. Elles ne faisaient que ça! Ce que je

vous dis, madame, il faut le prendre au pied de Ja lettre; elles ne faisaient que ça.... je les entendais bien , parce que , voyez-vous ? , . . . nous ne sommes séparés que par cette cloison..'. Or, toute personne raisonnable conçoit que faire toute la jojirnée beaucoup d'exercice et se fatiguer encore la nuit^ c'est le vrai moyen de se tuer. Aussi la comtesse , en revenant à Paris , s'en est-elle sentie fort incommodée : des migraines , des maux de cœur!

La BAnoîîyE. Des maux de cœur, comtesse?

La comtesse. Bon ! ce n'est rien.

La baronne. Ah! prenez-y garde!

Le COMTE [enchantiî). N'est-il pas vrai qu'il faut qu elle y prenne garde?... Mademoiselle, plus fortement constituée, a résisté plus long-temps, et peut-être que , si elle se fut reposée chez nous , au lieu d'ijlier chez ce M. de Florville...

DE FAUBLAS. i35

Fatjblâs ', vh'i'.ment à la baronne qui parait eneore trcs-étonnce). Madame la baronne?

La baronne. Eh bien ?

Faitblas, Un secret... (Tout bas). \ou^ avez passé par Nemours ?

La bakonne (rt mi-voir). C'est là que j'ai trouvé M. votre père. J'ai laissé ma femme de cliambre auprès d'Adélaïde.

Lz COMTE ( reprend). Oui , je crois que, si elle n eût pas dîné chez le vicomte. . ,

La comtesse. Il ne se taira pas I

La baronne. J'entends. Ces dames ne voulaient pas me mettre dans le secret? Il faut donc les avertir que j'j suis. Oui , je sais qu'elles ont hier diné à Fontainebleau ; M. le comte me l'a dit.

Faublas ( faisant à la baronne un signe d'intel' licence ), Madame la baronne le connaît , le vicomte ?

La baronne ( d'an air fin ). Si je le connai> ! la bonne; question que vous me faites là ! . . . c'est un

joli garçon crui a de la tournure de

l'esprit. . . .

La comtesse ( bas a Faublas ). Il me semf)le qu'elle n'en dit pas trop de mal.

Faublas [bus ^. C'est quelle dissimule; attendez donc.

La baronne. Le £:;raud-pèrc de son bisaïeul a monté dans les carrosses du roi.

La comtesse ( bas }. Tu as raison. Je crois qu'il y a de l'ironie.

Fauul.vs ( bas ). Sans doute.

La eauonke. Avec tout cela, je lui connais ua ^Ècrrible défaut.

La comtesse. Ah!

LEtoMTE. C'est?

La bahosse. Ati moins j'ai mon garant; c'est encore M. le comte qui me l'a dit : le pauvre jeune homme n'est pas fort sur rarlicle des charades.

La COMTESSE ( riant aux éclats ). C'est peut-êtra pour cela que vous lui en voulez?

La BAR0X5E ( regarde la comtesse et le chevalier ). Est-ce que je lui en veux ?

Faublas (lui fait un signe (inintelligence'). Certainement, vous êtes brouillés I allez-vous en fairs un mjstèi'e ? '

La barosne d'un air fm). Allons 1 nous somme» brouillés, j'en conviens; mais c'est qu'eu vérité il a eu de grands torts avec moi.

FAUBtAs {bas à la comtesse). Vois-tu..'. (Haut n ta baronne). Je ne voulais pas qu'on vous parlât de lui ; mais puisque M. le comte. . . .

La baros:se. Oui, nous ne sommes pas amis; (au comte après un moment de réflexion.) et franchement voilà ce qui m'a empêchée hier d'accompagner ces dames, car elles me l'avaient proposé.

i'AtJBLAs (à mi-voix à la baronne). A m3rveille?

La comtesse (du même ton). Ceci n'est pas malndroitl je vous remercie.

Le comte (à ta baronne en se promenant danf l'appartement. ) Ces dames I . . . ces dames auraient bien fait si elles avaient fait comme vous. (A la comtesse.) Où est-il donc, ce moasieur?

DE FAUBLAS. ÇiSj

L'a coMTESsr. Il dort.

Le comte (regardant à travers les vitres du cab» net). Oui, vraiment. Le voilà sur le lit de camp ; il s y est jeté tout habillé.

La BAIVON5E. Ne le verrai-je pas ?

Le comte. Si vous voulez le voir, entrez.

Faublas (avec impétuosité ., N'entrez pas! il est excédé de fatigue , il repose.

La babonise {un peu étonnée). Bon dieu, que de vivacité! Mademoiselle, vous vous ferez mal.

Faublas (avec une trancjuittité feinte). Mais aussi quelle idée d'aller déranger ce jeune homm6 qui a passé la nuit!

La babonne (observant le chevalier). Est-il impossible d'approcher de lui sans faire du bruit et «ans vous faire de la peine?

Faublas (d'une voix altérée). Il n'est pas

question de moi Mais si vous le réveillez l

La bahonïïe. Si je le réveille j, il ee rendoi-miral voilà' tout le m.al.

Faublas (embarrassé). Voilà tout le mal! yoili tout le mal I . . . c'en est un grand.

La baronse. Mademoiselle 1 . . . vous direz tout ce que vous voudrez, je suis très-curieuse de voir votre intime ami. . . l'ami de votre enfance. . . que •vous craignez si fort qu'on ne dérange. ( EU* SQ lève. )

La comtesse"^ d'un air malin ). A quoi bon ? vous le connaissez très-bien.

La BAjtoKKE. Ah! je v«ux savoir s'il n'a jpets

-133 VIE t)tJ CHEVALIERl^

beaucoup changé depuis que je ne l'ai vu. (E//rf s'approche du cabinet).

Faublas [bas h la comtesse). Arrêtez-la donc. La comtesse ( bas ). Pourquoi ? Elle l'aime peut-être encore , elle veut du moins avoir le plaisir de le regarder; où est rinconvénrent ?

Falblas. Ne connaissez-vous pas la baronne? Elle va faire une scène.

La comtesse. Hé bien, attends, je fais hn parler. (^Elle court à madame de Fonrose.) Entrez, regardez , si cela vous fait plaisir; m:jis ne,révcillez point , car il doit èti>e las.

Qu'on juge de ma situation ; il ne me reste pns nue seule objection raisonnable à faire , et ma faibles^ie me retient au lit! ]y suis piqué de cent mille épingles! Déjà la baronne est près de la porte vitrée ; et j'ai peine à dissimuler mou inquiétude «xtrème. Quel heureux obstacle tout à coup me rassure! Le vicomte s'est enfermé dans le cabinet! •La marquise est donc en sûreté ? . . . Non. . . . Hélas ! . . . . non , cette précaution ne la sauvera pas : im^dame de Lignolle vient de donner a madame de Fourose un passe-partout.

Des que la baronne lut entrée, j'entendis ces ciots : Oui, c'est justement celle que je connais?.. ^ion. . . . oui. . . . point du tout ! . . . si fait 1 . . . c'est rççla ! c'est cela même. . . . Hé bien , j'osais à peine le soupçonner! L'aventure me paraissait trop incroyable!.... Èveiilez-vous , charmant jeune homme! venez, M. le vicomte! venez un peu voii

la compagnie allonsl allons donc ! .... je vais

vous donner la main.

Ce fiitle bras qu'elle lui donna, car madame de B***, dormant tout deLout , se soutenait à peine.

Quiconque, seulement une fois dans sa vie, fut en sursaut tiré d'un sommeil très-profond , a bien senti ce que je vais mal décrire. On ne passe pas tout à coup et sans quelques douleurs de cet état de mort à un état de vie : les yeux d'abord s'ouvrent, mais ils demeurent offusqués d'un nuage épais; l'oreille entend, mais elle ne recueille que la moindre partie des mots qu'on lui confie et qu'elle dénature; c'est surtout au cerveau que le trouble est extrême. Le cerveau se trouve en même temps chargé des idées récentes que lui laisse un rcve tout à l'heure interrompu , et des idées souvent contraires que lui transmet un cruel interlocuteur. De ce choc imprévu résulte une confusion totale. C'est dans ce moment de désordre qu'on regarde sans voir, qu'on écoute sans comprendre, qu'on parle sans penser; et n'atlendez pas qtxe j'explique quel instinct machinal fait alors mouvoir un corps auquel il manque une âme.

Telle parut madame de B***, lorsque, soutenue ou plutôt traînée par madame de Fonrose^ elle arriva dans la chambre où nous étions.

D'abord elle jette autour d'elle et sur elle un regard stupéfait. Quel objet a frappé sa vue ! est-ce wn rêve qui la tourmente ? . . . Sa bouche murmure quelques mots sans suite, et fatigués d'un premier tifort, ses yeux se referment. Bientôt pour la seconde fois ses mains retom])ent et se promènent Eur SCS paupières appesanties qu'elle entr'ouvre : madame de B*** peut de nouveau considérer le

i4o VIE DU CHEVALIER

fantôme femelle dont la présence l'étonné. Enfin, elle a tout-à-fait repris 1 usage de ses sens; un dernier examen plus rapide l'assure qu il n'est pas question d'un songe , et qu'elle est réellement tombée dans les mains de sa plus mortelle enr nemic.

Au reste , il était moins malaisé de surprendra et d'attaquer madame de B*** , que de 1 intimider et de l'abattre : ce fut elle qui commença le combat , ce fut madame de Fonrose qui reçut le premier coup.

La màivqcise. Quoique j'eusse besoin de repos plus que de visites , je suis , madame la baconne , enchantée de vous voir.

La BAR0N5E. Enchanté me paraît fort. Je croi» que M. le vicomte exagère.

La marquise. Madame est si modeste!)

La BAnoTNE. Monsieur est si poli !

La comtesse (à la baronne). Vous ne l'êtes • pas , vous ; pourquoi l'avoir éveillé ? Je vous avais priée Madame, je vous avertis qu'il me déplairait fort que vous lui fissiez une scène chez moi.

La BAnosNE {en riant). Gron3ez-moi, je vous le conseille!

Cependant la marquise, étonnée de ce que la comtesse venait de dire, semblait par ses regards m'en demander l'explication. J'allais tout bas la lui donner , la baronne me prévint.

La baronne ( 5e jetant entre la marquise et Faublas). Non pas! non pas, s'il vous plaît I je ne doute pas que vous n'avez bien des choses à vou*

DE FAUBLAS. i4i

âirfi ; mais il faut parler tout haut. .7. .' .Eh ! bieia? cela vous dévauge ? Allons donc, M. le vicomte l vous qui êtes plus méuagé !

La marquise. Madame va me le faire croire; personne mieux qu'elle ne s'y connaît, son suffraga en vaut mille -^ sa longue expérience. . . .

La babonne (d'une voix altérée). Longue! ne dirait-on pas que j'ai cent ans ?

L'a mauquise (jouant l'intérêt). Ah! pardon, j'ai blessé madame 2

La baronne. Blessé? point du tout.

La marquise ( d^un ton railleur). Si fait. Madame a reculé ! madame a quitté l'attaque pour ft'occuper de la défense. Ah! que je suis fâchée!

La baronne. Ne le soyez guère , car le mil n'est pas grand. (A Faablas). Belle demoiselle, Yous ne dites rien?

Faublas. J'écoute-, je souffre et j'attends.r

La comtesse. (i?fVeme»if). Et moi aussi, j'attenda très-impatiemment la hn de tout ceci..

Le co;mte. Jusqu'à présent , moi je n'entetidâ pas grand'chose à la querelle : ce que je vois , c'est que votre âme à tous est affectée.

•La baronne (h la comtesse et h Faublas ). Ce combat vous fatigue ? Prenez courage , il ne durera pas long-temps. (En montrant te vicomte). Je suis persuadée que monsieur voudra bien le finir tout à l'heure, en nous disant adieu.^

Le comte. Enfin j'y suis. Vous êtes de moa ftvis : c'est une amourette de la jeune personne ?

La 60dxx£»g£. Madame , vous osez chez moi

i43 VIE DU CHEVALIER

traiter âe la sorte quelqii'un à q^ni j'ai les plus

grandes obligations !

La BAnossE {en riant). Les plus grandes obligations!

^. La comtesse (très-étourdiment). Oui, les pins "grandes., Sans lui tout Montr^rgis. . . . {Elle scrrê'ie).

Le comte ''avec curiosité). Eh bien, tout Montargis^

Faublas {vivement). C'est tout Fontaineblewii que madame veut dire.

La comtesse [embarrassée). Oui , oui tout

Fontainebleau. . .'tout Fontainebleau. . .

La marquise {à ta comtesse). Bon! nous y aurions trouvé des secours pour mademoiselle. Sans doute il valait mieux quitter cette ville; mais , en vous donnant le conseil d'en sortir, je ne vous ai rendu qu'un très-léger service.

La comtesse {basa la baronne). Qu'il a d'esprit 1

La BAROÎT5E. Oui ; mais moi , comtesse , je veux, quoi que vous puissiez dire , m'acquérir des droits à votre élernelle reconnaissance : Je veux vou$ débarrasser de monsieur.

La comtes -e. Voilà un entêtement!. . .

La EAROS5E. Ne vous fâchez pas. Tenez, je m'en raoporte au vicomte ; lui-même conviendra. ...

La comtesse. Mndame , votre conduite est •étrange! inexcu.«iable! et monsieur vous eût-il fait cinquante infidélités. . .

La baronne {riant). Des infidélités! lui?

DE FAUBLAS. i43

. La comtesse. Certainement. La BAnoNNE. Des infidélités , à moi , lui? La comtesse. Hé ! oui , lui , des infidélités , à vous. Gi'ovez-Yous que j'ignore qu'il a été votre amant !

La bauosne. Lui! mon amant ?

Le comte. Chut chut, ne parlons pas' de ceê clioses-là. Je n'aime 'pas ces sortes de conversations.

La comtesse. MonsieMp, je vous admire! II est bien question de ce que vous n'aimez pas!

La baronne. Lui! mon amant? Ah; voilà une plaisante histoire! (En riant aux éclats.) Comtesse, apprenez-moi donc qui vous a dit? '^

La petite Brumont sans doute. (A Faublas. ) Rusée demoiselle!... quoi, vraiment! vous observez si peu les convenances ! vous avez eu le courage de mjC faire un pareil cadeau! Aurez-vous la force de répéter devant moi cette burlesque accusation ?

Faublas. Pourquoi non? si vous m'y obligez.

La baronne. Bien répondu ! .... Et vous , M. la vicomte, oseiez-vous aussi me la soutenir? Eu vérité, pour que l'aventure soit tout-à-fait comique , il n'j manque que cela.

La marquise. Madame, il y a des conquêtes qu'un jeune homme publie par vanité ; il y a des bonnes fortunes que par pudeur il n'avoUe pas : c'est à VOUS de décider si je puis être indisciet.

La baronne. Vraiment? je conçois que vous seriez dans un étrange embarras, s'il vous fallait avouer toutes vos conquêtes! sans compliment.

i44 VIE DU CHEVALIER

je les crois déjà nombreuses; vous êtes à Versaille» ^n beau chemin. . .

Le comte. Ehl justement I c'est là que je l'auïai vu.

La BAnoîf?(E. N'est-ce pas par les femmes que vous avez accès et crédit chez le ministre ?

Le comte (rt mi-voix à ta baronne). Oh! oh! s'il a du crédit chez le ministre, il ne faut pas lui parler comme vous faites ; il faut le ménager.

La marquise. Telle ne croit pas cela, qui donne pourtant l'exemple d'y croire... Au reste, madame vient d'éluder ma question ; elle n'a pas osé décider si je devai* être indiscret.

La babonne {avec humeur). Je décide que vous le devez.

La MABQUISE. Vous y mettez de la modestie! Je vous récuse, je demande qu'on recueille les voix.

La barosîîe. J'^ consens. Voyons : M. le comte, parlez d'abord.

La maixquise. Non, non, vous ne m'entendez pas. Quand il s'agit d'une accusée telle que vous , ce n'est point en petit comité que doit se faire la difficile enquête; il faut, dans ce cas-là, interroger la cour , la ville et les provinces.

La bAboxue. Ceci est trop impertinent.

La comtesse. Vous méritez cela. Pourquoi l'avez-vous réveillé? Pourquoi voulez-vous le mettre •i ma porte?

Là baronne. (à la comtesse). Au fond, je ne devrai» pas me fâcher , car il n'j a que de quoi rire f ce qui pourrait me divertir beaucoup, c'est da ▼eiv que vous preniez parti pour eux contre moi..ii

DE FAUBL'AS. 14!^

Cependant il faut que cela finisse.... je suis attendue... (Elle tire sa montre). Iheure me presse...- M. le vicomte ne s'en irait pas à pied; il est délicat , je le prie de me donner la main jusqu'à ma

voiture, où il voudra bien accepter une place.

Je m'engage à le reconduire jusqu'à Fontainebleau. Est-ce honnête cela ?

'La marquise. Je suis très -sensible aux offres tout- à -fait obligeantes de madame la baronne; mais, puisque madame la comtesse le permet, je reste ici.

La COMTESSE. Vous avez raison.

La baronne (à la comtesse). Il a raison sans doute , et vous faites bien de l'applaudir. ... {A ta mar^yufie). Parlez-vous sérieusement?

La marquise. Très-sérieusement, Je l'este ici tant qu'il y aura du danger pour mademoiselle , et tant que cela ne gênera pas madame.

La baronne. Et vous espérez que je vous j lais-

serai ^

La marquise. Je ne vois pas d,u moins comment vous me forcerez d'en sortir.

La BARONNE ( avec impétuosité). Quelle audace I mais songez donc que pour cela je n'ai qu'un mot à dire.

La marquise ( tranquillement). Voua ne te dire* pas.

La baronne. Qui m'en empêchera?

La marquise. Un peu de réflexion. Vous avea mon secret , je le sais bien ; mais regardez autour de vous, et dites-moi quel avantage en retira raient ceux à qui vous pourriez le confier., 6. i5

TJô VIE DU CHEVALIER

La co^iTES§E {bas h Faublas). Qu est-ce qne cela sigiiilie?

Facblas (6flj). Cela rega!:'d<i ton mari ; je te mettrai au fait.

. La-mak<?uise ( rt ta- baronne j tout bas et d'uujon amical). La comtesse est une étourdie que sa petite fureur trahirait; je tous demande grâce pour elle.j

La BAnoNNE (6a5). Je trouverai moyen d'éloigner M. de LignoUe.

La mai\qui5E {haut). Je ne le crois pas.

La BAnossE ( avec la plus grande vivacité et trèshaut). Qui m'en empêchera donc?

La marquise. Madame, mademoiselle, et moi.

La bauonne. M. le vicomte, sortons ensemble.

LA'MAnçmsE. Non.

La BAiio>'î«E. Je vais parler.

La MABQpiSE. Je vous en défie.

La BAnoNNE (ttûRnte). J'avais entendu prod'-f ■gieuscment vanter Votre incomparable mérite ; mais la renommée qui pubiie les faits galans digues de mémoire, et qui ordinairement exagère., r.

La MARQiîiâE 'avec ironie). Ne me flattez pas. •Cette renommée-lk ne vous a rien dit de moi. Vous savez bien qu'elle n'a plus le temps de parler da personne , depuis que vous vous mêlez de lui donner de l'occupation. .

La BAHON5E {du même ton). Cependant, ella trouve encore quelques momens pour causer da vous. Elle dit qu'après avoir tiré de la foule Iheu-'. ieux objet de voa affections. ..i

DE FAUBLAS/ ;i4î7

L'a marquise.. Tiré de la foule 1 tant mictix pouv tna maîtresse et pour moi. C est un exemple que je donne à certaines femmes de ma connaissance. Celles-ci, quand elles preuinent un amant, ne le' tirent pas de la foule , elles l'y confondent.

La baronne (avec emportement). Ge n-'est pas vous que l'on y confondra jamais; vous qui VQUS distingue! par tant de talens divers; vous qui > suivant les circonstances , savez si bien changer et de ton, et de caractère, et'de conduite>et'de nom, et de se....

La M^TiQuisE (v'wement). Chut f... prenez garde^ madame la baronne , vous n'êtes plus de sangfroid, vous allez dire quelque.... (En regardant la com/c'5ieeïFûa6/n5).Vou6 allez nous compromettre, Y^&îypz garde. Il est lavement dangereux de, se taire; il y a souvent du péril h pariçr.

La B3UioN3fE (d'un ton plus calme). M. le comje> deux mots.

La marquise (à lu comtesse). Ci-ojez-moi , ma* dame; empêchez cette contidencCr

La comtesse (à M. de Lignolle). Je ne veux pas qu* vous lui parliez.

La baronne (à la comtesse). Mais...

La comtesse [à la baronne). Vous ne lui parlerez pas.

iLa BAnONNE (à M. de Lignolle). En ce cas. . . je VGUs demande pard<yn. . . mais il faut quc-je vou» prie de vouloir bien noits laisser «a iîH:^meMit.

La mar uisE (à la comtesse). Ne soufiVéz pa» qu'il s'en a lie.

i48 VIE DU CHEVALIER

La comtesse ( à M. de Li^nolte). Je ne veux pa» que vous vous en alliez.

Le comte (à mi-voix]. Allez, allez, vous n'avea pas besoin de me le dire, rien ne m'échappe. Je vois bien , quoiqu'elle se contraigne , que la baronne a l'âme affectée ; et , quant à ce jeune hoTitme , puisqu il a du crédit chez le ministre , je jiens qu'il ne faut pas qu il puisse se plaindre d'avoir été maltraité chez, nous. Or, je connais le ïiaonde : un homme, le maître de la maison surtout, en impose toujours : (Tout haut). Je dois donc rester pour prévenir une scène.

La marquisf. Oui , resteTo

Faijblas. Kestcz.

La COMTESSE. Restez. ■

La BAnosiïE. Puisque tout le monde le veut , restez donc. . . ceci devient très-plaisant, je serais de trop mauvaise humeur, si je ne m'en amusais pas.... (Eti'e rit de toutes ses forces.) Comtesse, donnez-moi la main. Donnez- moi la main, comtesse : on vous attrape et l'on me joue.

f Tous ensemble. Expliquez-vous.

Le comte ( en se ft allant les mains ). Oui , je le soupçonnais confusément, et je le disais à la comtesse : On l'attrape. (A la baronne. ) Mais je ne sfrai pas fâché de savoir au juste comment : expliquez-vous.

La BAnouNE. Vraiment! on sait très- bien que je ne peux pas m expliquer. ... Je reconnais qu il faut temporiser... Allons I de la patience et du courage. {Elle prend unsié^e)^

La marquise. Madame avait afFaive , ce me semble ?

La baronne. La remarque n'est pas honnête, monsieur; cependant, en faveur de votre embarras , je vous pardonne votre impolitesse. J'étais , je l'avoue, pressée de vous emmener avec moi ; mais, puisqu'on ne peut se déterminer à vous laisser partir, je demande du moins qu'on me perjnette d'avoir le bonheur de rester avec vous.

La comtesse {avec humeur). Comme il vous plaira.

La marquise (à M. de Lignotte). Monsieur ne se tiendra pas debout ? ( Elle lui donne un siéje ).

La baronne, m. de Lignolle ne remarque pas cet excès d'attention ?

Le comte. Au contraire, j'y suis très-sensible. ( Il donne un siège à ta niarcjuise. ) Tous prennent place autour de mon lit, et c'est une chose à voir que la contenance de chacun.

La comtesse partage entre la marquise et moi ses soins affectueux ; si quelquefois elle paraît se souvenir que madame de Fonrose est là , c'est pour lui ïnarquer son mécontcntemcait par un geste boudeur ou' par un monpsylla])e. désobligeant. M. de Lignolle aussi "égligt; absolument la baronne; toute l'attcntiou du courtisan se porte ^ur M. de Florvilie, sur ce jeune homme qui a tant de crédit chez le ministre : il s'en empare , il le caresse, il l'importune étrangement. Le Vicomte reçoit avec modestie les remercimcns de madame y et presque av<;o dignité les avances de monsieur. A l'tnticre séeurité qu'il affecte, on dirait qu'il ou-

jr^t) V I Ê D U C n E Y A t î E R

blie ses dangers et son adversaire; mais , moins il semble y songer, plus je présume qui! s'en occupe. De temps en temps Florville jette sur \?. baronne un coup d'œiLlier, impérieux, trion> phant; cependant ne serait-il pas bien inconcevable que la marquise, s'e.vagcrant ses avantages et s'aveuglant sur sa position , regardât comme entièrement battue l'ennemie qui n'a pas encore quitté le champ de bataille? Pour moi, guerrier timide, étonné du premier succès , je redoute le second choc; si le grand courage de mon alliée me rassure, l'iniatigable opiniâtreté de son ennemie m'intimide; et, baissant devant l'une et l'auti^e un front humilié, j'espère, je tremble , j'admire, j'observe en silence, ^

Seule do son côté , la baronne s'amuse aux dépens de tous. Elle ne punit le comte . qui l'abandonne impoliment , qu'en louant avec enthousiasme tout ce qu'il dit; elle ne se venge de mes perfidies qu'en me lançant à la dérobée un legard à la fois improbateur et caressant , un regard <|ui semble en même temps m'apporter des félicitations et des reproches. Défendue par le témoignage de sa conscience , à 1 injuste courroux de la comtesse elle oppose seulement de longs éclat» de rire; et, quant au coup d'œil majestueux de sa • iiperbe rivale , c'est par un sourire amer et menaçant qu'elle le repousse.

Enfin je la vois un instant se recueillir et méditer j puis elle.se lève, va dans le corridor, appelle un de ses gens, lui dojine quelques ordres, et

DE FAU-BLAS. i5i

rentre cii disant assez haut : Que mon cocher se tienne prct îi

Que son cocher se tienne prêt! L'ai-je bien entendu I O mon bon génie! ô génie piotecteur de la marquise, je te rends grâce! la victoire est à nous.

Puisque le comte le désire et que la baronne le permet, la conversation tombe sur un sujet cent fois lébattu. M. de LignoIIe engage Florville à ne pas négliger les charades ; il lui fait un magni{Vque éloge des affections de l'âme et de l'âme d'vui courtisan. Un quart d'heure s'est passé de la sorte: voilà que tout à coup nous entendons un coup de fusil tiré à quelque distance, et dans la cour du <liâleau quelqu'iui s'écrie aux armes! aux braconniers! M. de Lignollc, à ce cri de gueri-e, oublie les charades, le vicomte et la cour ; il se lève, il s'élance, il nous fuit. La comtesse, soit pour le calmer, soit pour le letenir, veut courir après lui: madame de Fonrose l'en empêche, et lui dit :

Ce n'est rien , rien qu'une ruse tout à l'heura imaginée pour éloigner votre mari malgré vous , et malgré vous chasser votre rivale.

La comtesse. Ma rivale ?

La baronne. Eh! oui, malheureuse enfant que vous êtes! Vous, vous laisser duper ainsi! A sa taille, à ses traits pouvez-vous méeonnaitre une femme? A son inconcevable audace, pouvez-vous méconnaître ? . . . .

La comtesse. La marquise de B***! grand» dieux!

L'a marquise (à Faublas]. Mon ami, je^vous

IJ2 VIE DU CHEVALIER DE FaLBLAS.' quitte à regret; mais je saurai de vos nouvelles. ( A madame de Fonrose d'un ton menaçant. ) Baronne , comptez sur ma reconnaissance , et cependant respectez mon secret , gardez-vous d'essayer de me compromettre, en divulguant cette aventure. ( A madame de Licjnotie. ) Adieu , inadame la comtesse; si vous êtes assez raisonnable pour ne garder au vicomte de Florville aucun ressentiment, il vous promet de ne point révéler vos iiaiblcsses à la marquise de B***.

Elle sortit suivie de la baronne.

FIN DU TOilE SlXlk.ME.:

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