SEPTEMBRE-NOVEMBRE
Le comte de Mérode devient membre du gouyernement proyisoire. — Avantages que la cause nationale retire de sa présence au pouvoir central. — Appréciation de ces avantages par un journal français. — Difficultés de la situation intérieure. — Embarras et périls de la situation extérieure. — Le patriotisme du gouvernement provisoire triomphe de tous les obstacles. — Affranchissement du territoire national. — Héroïsme et mort glorieuse du comte Frédéric de Mérode. — Dissidences au sein de Tadministration centrale. — Mesures violentes proposées par M. de Potter et combattues par le comte Félix de Mérode. — Ligne de conduite suivie par le gouvernement provisoire dans Torganisation politique et administrative du pays. — Négociations diplomatiques avec la France , avec TAngleterre et avec la Conférence de Londres. — Bilan des travaux du gouvernement provisoire au moment de la réunion du Congrès national. — Le comte Félix de Mérode et les Souvenirs personnels de M. de Potter. — Causes et inanité des rancunes de ce dernier. — Le peuple, loin de partager ces rancunes, veut placer an comte de Mérode sur le trône constitutionnel des Belges. — Ce
vœu 86 manifeste dans la presse et dans les circulaires électorales. — Le prince d'Orange envoie des émissaires au comte de Mérode. — Opinion de ce dernier sur le choix du futur souverain de la Belgique* — II est élu membre du Congrès national dans trois provinces.
Le 24 septembre , pendant que le peuple , abandonné à lui-même, sans ebefs et sans impulsion commune, combattait et mourait sur les barricades, cinq citoyens courageux s'installèrent à l'hôtel de ville et se constituèrent en Commis^ sion administrative. C'étaient MM. le baron d'Hoogvorst, Gb. Rogier, Joly, de Goppin et Yanderlinden. Le 26, ils s'adjoignirent deux membres influents du parti libéral, MM. Gendebien et Van de Weyer; et comme l'appui des catholiques, qui formaient l'immense majorité de la nation, était indispensable, ils firent également un appel au patriotisme du comte Félix de Mérode. Tous acceptèrent cette redoutable et périlleuse tâche, et la Commission ainsi reconstituée prit le titre de Crouvemement provisoire. Le 28, elle se compléta par une dernière nomination, celle de M. de Potter, le patriote éner^ gique et désintéressé, qui venait de rentrer de l'exil où Tavait conduit son rôle de chef avoué de l'opposition nationale (1).
(4) Le 26 septembre, le gonvemement provisoire avait annoncé sa oonstîtation dans une proclamation ainsi conçue :
Issu des nécessités de la situation, acclamé par le peuple, composé d'hommes à la hauteor des circonstances , le gouvernement provisoire ne pouvait manquer d'acquérir immédiatement une importance considérable; mais, à moins de faire violence aux faits, on ne saurait nier que la présence du comte de Mérode ne fût pour beaucoup dans la confiance et le dévouement que ce pouvoir improvisé réussit à inspirer aux classes supérieures et moyennes. Parmi les hommes qui s'étaient résolument jetés dans le tourbillon révolutionnaire, la plupart ne risquaient autre chose qu'une existence très-modeste, qu^ils pouvaient, en cas d'échec, récupérer sans peine à l'étranger. Malgré l'inctftatestable sincérité de leur patriotisme, ils étaient soupçonnés de chercher dans un bouleversement politique la satisfaction d'une ambition plus ou moins légitime. Il y avait donc
« Vu Tabsenoe de toute autorité , tant à Bruxelles que dans la « plcpart des villes et des communes de la Belgique ;
» Considérant que , dans les circonstances actuelles , un centre » général d^opérations est le seul moyen de vaincre nos ennemis et » de faire triompher la cause du peuple belge;
» Le gouvernement provisoire se compose de la manière suivante: » MM. le baron E. d*Hoogvorst ; Gv. Rogier ; le comte Fétix de » MI&iiODB ; Alexandre Gendbbien ; Sylvain Van de Weter ; Jollt ; » J. Van der Linden , trésorier ; baron F. de Goppin et J. NicolaI , » secrétaire.
» Bruxelles, 26 septembre 4830. »
Voy. Tb. Juste , Histoire du Cùnçrèsmational, 1. 1, p. 20.
un avantage immense dans le coneours de rbéritier d'un nom illustre, n'ayant ni faveurs ni appointements à ambitionner, et venant se placer, avec un courage digne de sa race, au premier rang des phalanges populaires. Ainsi que Ta dit an journal français, « le comte de Mérode donnait » à la révolution belge Fappui de sa considération » personnelle, de l'austère pureté de sa vie, de » son grand nom , et d'une maison comptée parmi » les plus illustres et les plus influentes du pays. » Il fit ainsi plus que personne pour transformer » cette insurrection en mouvement national , aux )> yeux de l'Europe, des honnêtes gens, du peuple » surtout, qui, en voyant cet homme de bien » jouer sa tète, sa fortune et la grJbde existence » de sa famille , comprit qu'il s'agissait d'autre » chose que d'une émeute ou d'une conspiration » démagogique^ et c'est à ce titre surtout qu'il » a mérité d'être regardé comme un des princi- » paux fondateurs de la nationalité belge (i). »
Quoi qu'il en soit, tous les membres du gouvernement provisoire, une fois installés, rivalisèrent d'ardeur, de courage, de dévouement et de patriotisme.
Ils n'avaient pas trop de toutes ces qualités
(4) L'Astemblée nationale, février 4S67.
pour sonnonter la redratable crise où le pays se voyait brusquement jeté. A l'intérieur, ils trouvaient un trésor vide; une administration désorganisée, impopulaire, impuissante et presque tout entière dévouée à la maison d'Orange ; une inquiétude voisine du découragement dans les classes supérieures -et moyennes; une hostilité déclarée chez les armateurs et les nombreux industriels qui possédaient un marché lucratif dans les colonies hollandaises; un peuple affamé par la suspension des relations commerciales, exalté par la victoire et livré sans défense à toutes les suggestions de la vengeance, à toutes les tentations de la misère; et enfin une armée hostile, redoutable encore, maîtresse de toutes les forteresses et tenant la campagne à quelques kilomètres de Bruxelles. Au dehors, ils se voyaient en face 4e FEurope inquiète i mécontente et prête à demander compte Aes atteintes portées au système d'équilibre si péniblenent élaboré en 1815. Et pour remédier à tous ces maux et parer à tous ces périls, ils étaienA sans finances, sans armée, sans police, avee quelques bandes de volontaires pour toute défense !
L'une des premières et des plus vives préoccupations du gouvernement provisoire fut l'affiranchissement définitif du territoire national.
Sous ce rapport, la tâche incombani au pouvoir nouveau sembla d'abord aussi rude que périlleuse; mais elle ne tarda pas à être considérablement allégée par la reddition à peu près simultanée des forteresses situées au midi de la capitale. Partout le peuple, surexcité par les glorieux combats de Bruxelles, s'était levé comme un seul homme et avait forcé les garnisons hollandaises à déposer les arme^. Ath capitula le 27 septembre; Mous, le 29; Tournai, le 30; Namur, le 2 octobre; Philippeville , le 3; Marienbourg, le 4; Charleroi, le 5. Des nouvelles analogues arrivèrent, plus ou moins rapidement, de Liège, de Huy, d'Ostende, de Termonde et de Gand. Il ne s'agissait donc plus que de compléter Ja victoire par la déroute des régiments placés sous les ordres du prince Frédéric, lesquels, depuis leur expulsion de Bruxelles, se trouvaient échelonnés de Yilvorde ^Anvers. On confia cette tâche aux volontairef#i) chaque jour plus nombreux et plus intrépides. On leur donna une organisation militaire, des munitions, des canons, des chefs, et ils firent si bien que, le découragement de l'ennemi aidant, ils entrèrent dans Anvers^ .le 27 octobre, et conservèrent la ville, malgré l'effroyable bombardement ordonné par le général -hollandais retranché dans la citadelle.
Ce fut dans cette courte et brillante campagne que le nom de Mérode, déjà si populaire par le dévouement du comte Félix, devint Tobjet d'un véritable culte ^ par l'héroïsme du comte Frédéric, le plus jeune de ses frères. Renonçant, lui aussi, à tous les avantages d'une grande existence , il s'était arraché des bras de sa famille en pleurs, pour aller s'engager, comme simple soldat, dans la compagnie des Chasseurs de Chasteler. Ayant rejoint le général Niellon sur les bords du Démer, dans la matinée du 16 octobre, il figura dans tous les combats des journées suivantes , toujours le premier au feu, excitant et entraînant ses compagnons d'armes, jusqu'à ce que, le 19, il tomba mortellement blessé au village de Berchem. Avant de mourir, à trente-huit ans, victime de son courage et de son patriotisme, il eut du moins la consolation d'apprendre que le drapeau tricolore flottait sur les clochers de toutes les communes de la Belgique, à l'exception des forteresses de Maestricht et de Luxembourg (1).
Le danger d'un retour offensif de l'armée hollandaise étant ainsi écarté par la valeur de nos volontaires, il s'agissait d'aborder les redoutables problèmes de politique intérieure et extérieure qui se présentaient en foule.
(4) Voyez le récit de la campagne à V Appendice (L. G.).
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Le 29 septembre, trois jours après la défeite de l'armée royale dans le Paro de Bnixelles, les Etats Généraux, réunis à La Haye, avaiedt décidé qu'il était nécessairo d'établir une séparation administrative entro les provinces belges et les provinces hollandanes du royaume des Pays-Bas. Gonvenait^ii de garder une attitude de réserve et de modération, en attendant que cette décision des députés du royaume eût reçu le caractère d'un principe constitutionnel? Fallait-îl au contraire marcher hardiment en avant et proclamer en droit une indépendance qui déjà existait en ftiic? Cette qoestion était la première à résoudre; car, résolue dans l^n ou dans Tautre sens, elle préjugeait toutes les tendances et tous les actes de la politique natimiale.
Loyal, généreux, désintéressé, mais complètement incapable de cette appréciation calme et saine des choses qui dislingue le véritable homme d'Etat, M. de Pétter émit l'avis que le gouvernement provisoire devait frapper vite et fart. Il voulait à la fois proclamer l'indépendance du pays et la déchéance de la fnmille d'Orange-Nassau.
Le comte de Mérode ne partageait pas cette opinion. De méoK qœ tous «es collègues, fl pensait que, depuis le bombardeoient de la capitale et la victoire du peuple, toute mesure moins ra-
dicale qu'une déclaration d'indépendance absolue n'aurait pas obtenu l'assentiment de Ja nation; mais il ne se croyait pas en droit d'empiéter sur les attributions du Congrès natùmal, à qui seul incombait la tâche de fixer définitÎTement le sort futur des Belges. U lui répugnait d'ailleurs de frapper d'ostracisme le Prince d'Orange, qui n'avait en rien participé aux mesures désastreuses ordonnées par son père, et dont la franchise, la loyauté, les intentions généreuses et la valeur chevaleresque étaient à tous égards dignes des sympathies d'un peuple libre.
L'opinion du comte prévalut. M. de Potter fut seul d'un avis contraire, et, par un décret du 4 octobre, publié lorsque nos volontaires n'avaient pas encore dépassé Malines, le gouvernement provisoire, laissant de côté la question dynastique, statua « que les provinces de la Belgique^ vio- » lemment détachées de la Hollande, formeraient » un Etat indépendant. » Le même décret prescrivait la rédaction d'un projet de constitution et la convocation d'un Congrès natiomU (i).
Après cette résolution importante, immédiate-
(4) La oommiflBion chargée d*é]aborer nn projet de constitution était composée de MM. de Gerlache , Ch. de Brouckere, Tielemans, P. Devaiix , Van Meenen , Balliu , Zoude , Thorn , Lebeau, Nothomb. DobusetBlargnies.
ment ratifiée par la nation, la conduite ultérieure du gouvernement provisoire était nettement indiquée par la nature des choses. Il était obligé de laisser au Congrès national le soin de se prononcer sur la formation définitive du pouvoir exécutif et en général sur toutes les garanties constitutionnelles dont il convenait de doter le pays; mais, en attendant la réunion de cette assemblée souveraine, il pouvait et devait faire disparaître sans retard les griefs qu'on avait si longtemps et si amèrement reprochés à Tadministration néerlandaise. Sous ce rapport encore, il ne lui était pas possible de se méprendre sur les tendances réelles de l'opinion publique. Issu d'une révolution accomplie par l'alliance sincère et loyale des catholiques et des libéraux , sa tâche consistait à réaliser, en fait et en droit, autant qu'il dépendait de lui, la généreuse et féconde maxime : « Lib&rlé pour tous^ égalité » pour tous/ » Aussi s'empressa-t-il d'entrer dans cette voie non moins nouvelle que large, avec une promptitude et une énergie auxquelles Thistoire impartiale rendra toujours hommage.
Le 12 octobre, il abrogea tous les arrôtés royaux qui avaient mis des entraves à la liberté de l'enseignement. Le 16, « considérant que les » entraves à la liberté d'association sont des in-
» fractions aux droits sacrés de la liberté indivi- » duelle et politique », il déclara qu'il est permis aux citoyens de s'associer, comme ils Tenten^ent, dans un but politique, relif^eux, philosophique, littéraire, industriel et commercial. Le même jour, « considérant que le domaine de l'intelli^ » gence est essentiellement libre , et qu'il importe » de faire disparaître à jamais les entraves par » lesquelles le pouvoir a jusqu'ici enchaîné la » pensée dans son expression, sa marche et ses » développements », il proclama la liberté illimitée des cultes, des opinions, de la presse et de l'enseignement. Le 2i, il décréta, comme une conséquence nécessaire de la liberté des opinions, le droit pour chaque citoyen d'ouvrir un théâtre et d'y faire représenter des pièces de tous les genres, sauf la responsabilité de l'auteur et des acteurs en cas de violation d'une loi pénale. Le 2â, il supprima la haute police , « établie » dans l'intérêt du pouvoir absolu et funeste à » la morale publique. » Et tandis qu'il nivelait ainsi tous les obstacles et faisait tomber toutes les barrières incompatibles avec le libre développement de la nation , il s'occupait du rétablissement de l'ordre et de la marche des services publics, avec cette activité vigoureuse qui sait entrer dans tous les détails et se plier à tous les besoins :
approyisionnement de la capitale, prorogation de l'échéance de» effets de commerce, perception des ijnpôts, réorganisation des tribunaux, épuration de la magistrature et de l'administration, surveillance des étrangers^ formation d'une armée nationale, renônyellement des conseils communaux sur la base de l'élection directe , séquestre sur les biens de la famille d'Orange, formation de comités provinciaux de commerce et d'industrie , établissement d'une administration de la sûreté publique, création d'un journal officiel, réforme des conseils de guerre^ révision des lois douanières, rétablissement du jury et de la publicité des débats dans les matières criminelles, récompenses nationales, institution d'une garde civique, réorganisation du service des postes. Un comité central^ organisé dans son sein et composé de MM. de Potier, Rogier, Van de Weyer et Félix de Mérode, exerçait le pouvoir exécutif; tandis que des comités spéciaux , souvent présidés par un membre du gouvernement, s'occupaient des besoins de la guerre, de Vintérieur, de la sûreté ptublique j des finances, et faisaient chaque jour, à une heure fixe, les propositions que réclamaient les circonstances (1).
(4 ) Je viens de rappeler le séquestre mis sur les biens de la famille d'Orange^Nassau. Au milieu de refferveaoenoe de la révolution, le
Mais il ne suffisait pas de veiller à la défense du pays et de réorganiser son administration intérieure sur des bases nouvelles : la Belgique né pouvait vivre et prospérer qu'à la condition d'obtenir la bienveillance ou do moins la neutralité de l'Europe.
Les vainqueurs de Napoléon I^', éclairés par une longue et douloureuse expérience, avaient voulu établir, au nord de la France, un Etat assez puissant pour arrêter, au moins momentanément, les armées qui seraient tentées d'ajouter un nouvel épisode à l'épopée impériale. Par la création du royaume des Pays-Bas, ce but se trouvait complètement atteint. Une formidable ligne de forteresses, s'étendant de Luxembourg jusqu'à Nieu^port^ était plus que suffisante pour résister au premier choc et fournir au gouvernement le moyen d'attendre les secours de l'Europe; et quand même cette barrière eût été impuissante^ les fleuves de la Hollande et ses places fortes faciles à couvrir par des inondations auraient
respect da droit de propriété était si grand que le gouvernement provisoire considéra comme appartenant personnellement à ia famille royale le palais construit aux frais de TRtat pour le prince d'Orange, de môme que tous les biens domaniaux que la Loi fondamentale avait attribués au roi Guillaume. On eût pu soutenir que ces biens avaient été donnés à la royauté et non aux personnes qui la représentaient; mais on tenait à honneur d'éviter tout ce qui aurait pu rappeler les spoliations d*an autre âge.
procuré au roi, aux Chambres, à l'administration centrale, au drapeau, à tout ce qui fait la force vive du pays, un asile assuré jusqu'à l'arrivée des soldats de la Confédération germanique.
On pouvait donc se demander avec inquiétude quelle serait Tattitude de l'Europe en présence de la révolution de Septembre. Reconnaîtrait-elle à un petit peuple de quatre millions d'àmes le droit d'anéantir Vune des plus belles et des plus salutaires conceptions de ses princes et de ses diplomates? Qu'allait faire l'Angleterre, dont les trésors avaient largement contribué à l'érection des forteresses destinées à protéger un royaume qui, lui-même, était le produit de l'initiative des hommes d'Etat des bords de la Tamise? Qu'allait dire la Confédération germanique, dont le roi Guillaume était membre comme grand-duc de Luxembourg? Les appréhensions des amis éclairés de la révolution étaient d'autant plus légitimes que les torys dirigeaient le cabinet de St-James, précisément sous la présidence du vainqueur de Waterloo. Malgré les protestations qui remplissent les colonnes des journaux de l'époque, il est incontestable que la question n'était pas seulement belge, mais européenne.
La Belgique fut sauvée par la France. L'un des membres du gouvernement provisoire, M. Alexan-
dre Gendebien, envoyé à Paris dès ie 28 septembre, y reçut l'assurance formelle que le gouvernement français ne souffrirait pas l'intervention d'une puissance quelconque dans les affaires intérieures de la Belgique.
Dès cet instant, il était manifeste que, malgré son mauvais vouloir, le cabinet tory, alors même qu'il réussirait à se maintenir au pouvoir, n'aurait pas recours à la force pour rétablir le trône de Guillaume I^^. Sur quelle puissance continentale se serait-il appuyé pour entreprendre une guerre qui, dans la situation où se trouvait l'Europe, pouvait avoir de déplorables conséquences pour le principe monarchique? L'Italie frémissait sous le joug autrichfen ; l'Allemagne était troublée par des mouvements insurrectionnels; la Pologne prenait les armes, et partout les rois se trouvaient pour ainsi dire en face de leurs peuples agités par un immense besoin de liberté. Dans ces circonstances, la Belgique étant fermement décidée à ne pas se transformer en province firançaise, une coalition européenne n'était pas à craindre. M. Van de Weyer, remplissant à Londres la mission que M. Gendebien avait remplie à Paris, entendit de la bouche même du duc de Wellington la déclaration c< que l'Angleterre n'avait pas l'in- » tention d'intervenir; que le gouvernement an-
» glais ne prétendait pas exercer d'influence sur » le choix du gouvernement de la Belgique, mais » qu'il espérail que la forme de ce gouverne- )» ment serait telle qu'elle ne compromettrait point » la sûreté du reste de l'Europe (1). »
On acquit bientôt la preuve que toutes les puissances du premier ordre, renonçant à l'emploi de la force, allaient décidément entrer dans la voie des négociations. A la demande du roi Guil-* laume, les plénipotentiaires de l'Autriche, de la France, de la Grande-Bretagne, de la Prusse et de la Russie s'étaient réunis en conférence à Londres. Le 7 novembre, deux commissaires de cette conférence, MM. Bresson et Cartwright, arrivèrent à Bruxelles avec le premier protocole, qui devait être suivi de tant d'autres. Ce document diplomatique, daté du 4 novembre, renfermait la proposition d'un armistice. On engageait les parties belligérantes à se retirer réciproquement derrière la ligne qui séparait, avant le 30 mai 1814, les possessions du prince souverain des Provinces- Unies de celles qui y avaient été jointes pour former le royaume des Pays-Bas. Le gouvernement provisoire accueillit la proposition, et la
(4) Voy. les explications foamies par MM. Gendebien et Van de Weyer , dans les séances dix Congrès du 46 novembre 4830 et do H janvier 4834. ^
révolQtion belge entra dans une phase diplomatique qui ne devait se terminer que par le eélèbre traité du 49 avril 4839.
Telle était la âtuation lorsque le Congrès natiaital allait ouvrir ses séances*
Un mms à peine s'était éeoulé depuis la vieloire da pesple. L'ordre, la confiance et l'espoir avaient rempfaioé Tanarehie, la lutte et la crainte. Le sol belge, à l'exception de la citadelle d'Anvers et des villes de Maestridit et de Luxembourg, était complètement aflranchi. Une administration nationale, intelligente et forte, conciliante et respectée, avait pris la place de Tadminislration hollandaise. Une armée s'organisait sous la direction de diefs dévoués à la came populaire. Les libertés les plus larges, solennellement proclamées an moment eu la fusillade retentissait encore, avaient comMé les tobux du pays. Le conmerce et l'industrie s'efforçaieiit de sortir de leur marasme. Une assemblée emniîtuante, libremeni éine et eomposée de l'élite des classes jiupéitenres et moyennes, allait se réuir daM la capitale. L^Europe monarchique elle^néme, «rai^ tant avec les représentants du po.uvoir révolutionnaire, proclamait indireetement l'indépendance de la Belgique. Tel était le glorieux bilan des travaux, du patriotisme et de la sagesse du gouvernement provisoire !
— uo —
A l'honneur de ce gouvernement on a dit qu'il sut user avec modération de la puissance arbitraire «et dictatoriale dont les circonstances l'avaient investi {i). L'éloge est mérité, et l'histoire confirmera le langage des contemporains. Le gouvernement provisoire redressa les griefe du peuple , organisa l'administration, proclama les grandes libertés revendiquées par la nation; puis, se renfermant avec prudence dans les limites de la puissance executive , il laissa à l'assemblée constituante le soin de se prononcer sur l'organisation définitive du pays. Il ne se permit pas une seule tentative d'intimidation, un seul acte arbitraire, une seule mesure de rigueur contre les partisans de la monarchie déchue, une seule atteinte même indirecte aux droits sacrés de la propriété. Tout cela est incontestable; mais, sans vouloir 'en rien diminuer le mérite de ses collègues, nous devons sgouter que cette modération si belle, si salutaire, si rassurante pour l'avenir du pays, fut en grande partie l'œuvre du comte Félix de Mérode. Pour en avoir la preuve la plus irrécusable, il suflBt de jeter un coup d'œil sur les Souvenirs personnels publiés par M. de'Potter. Ainsi que nous l'avons dit, celui-ci, toujours
(4) De Gerlache, Histoire du royaume des Paye-Boe, I. H, p. 308 (3* édit.).
loyal et désintéressé, mais opiniâtrement attaché à ses propres idées, voulait devancer l'action du Congrès, proclamer la déchéance de la famille royale, et même profiter de l'enthousiasme du peuple pour réaliser les utopies républicaines qui avaient charmé son imagination dans la solitude de la prison et de l'exil. c< Pourquoi, di- » sait-il, s'est faite notre révolution? Parce que nous nous sommes vus obligés d'entreprendre nous mêmes le redressement des griefs que le gouvernement déchu s'obstinait à maintenir. Ce gouvernement est tombé, écrasé sous le poids de ces griefs. Hâtons-nous donc d'en débarrasser le nôtre, afin qu*il puisse durer après nous, pur et puissant, comme il l'aura été pendant qu'il était confié à nos mains. Nous ne resterons pas ici longtemps... Nous n'avons donc pas une minute ji perdre pour laisser de nous quelques nobles traces qui ne s'efbceront jamais... Frappans donc; frappons juste et fort, et surtout frappoM vite : ne laissons debout aucun dea abus dont le peuple s'est plaint, et pour autant que possible, aucun de ceux dont il pourrait avoir à se plaindre dans la suite. » Il voulait que le gouvernement provisoire, réalisant mmédiatement ce vaste programme, ne laissât au Congrès que la modeâte mission de le ratifier
au nom de la nation, publiant en même temps les vœux du {lays et les exigences de l'Europe, il demandait que tous les efforts et «ms les actes du p(Mivoir révolutionnaire fussent dirigés vers la fondation d'une république fédérative. Il réclamait des mesures énergiques contre les partisans du gouvernement déchu. Il soutenait que le gouvernement provisoire, « antérieur et, sinon » supérieur, du moins indépendant du Gon- » grès », devait se refuser à reconnaître la suprématie de cette assemblée et demeurer pouvoir exécutif suprême^ émané du peuple (i).
Toutes ces prétentions farent énergiquement combattues par le comte de Mérode. D'accord avae tous ses collègues, il prétendait que le gouvernement provisoire, issu d'une crise révolutionnaire, devait déposer ses pouvoirs le jour même où ie peuple belge se trouverait r^lièremeiit représenté par une assemblée constituante, expression légale des droits, des intérêts et des vœux de tous. Il voulait que, jusqu'à cette heure solennelle, on se èomAt à prendre les mesures indispensables pour cahner l'effervesoraoe dq peuple et assurer le triomphe de la cause oalionale. Animé lui-même de CMvictioos axdentes, aervi-
(4) Souvenirs pertonneU, %> é^it., 1. 1» p. 454, 474, 474, 49S et raîT.
teur loyal et dévoué de la liberté, il lui semblait irrationnel, ii^juste, odieux, de sévir contre les partisans de la maison d'Orange, aussi longtemps que leurs sympathies et leurs regrets ne se traduiraient pas en actes assez graves pour nécessiter des représailles. Enfin, il ne cessait de répéter que, surtout depuis le rétablissement de la monarchie constitutionnelle en France, la république, fédérative ou unitaire, était un anachronisme qui ne pouvait avoir d'autre résultat que de nous attirer l'hostilité de l'Europe.
Voilà pourquoi M. de Potter, habituellement si modéré , si juste , si bienveillant à l'égard de ses adversaires politiques, perd toute modération et toute mesure quand il s'occupe des opinions et des actes du comte Félix de Mérode. Voilà pourquoi, parlant avec dédain de ses convictions religieuses, de sa fidélité aux traditions nationales, de son invincible répugnance à méconnaître les droits acquis, il lui attribue, à quelques pages de distance, un « inerte modérantisme » et un il caractère tenant à la fois de l'esprit domina- » teur du prêtre et de l'outrageuse superbe du » grand vassal. » — Cet homme « au modéran- » tisme inerte » venait de voter en faveur de la liberté la plus illimitée de la presse, de l'enseignement, du culte et du droit d'association; cet
orgueilleux vassal avait loyalement accepté le principe de la souveraineté populaire; ce patricien c( au caractère dominateur et superbe »
n'avait qu'un désir et qu'un but : repousser les honneurs, laisser aux autres la gloire du succès et les bénéfices du triomphe (1).
Aussi le peuple belge était^-îl loin de partager les rancunes et les préjugés de M. de Potter. Nous avons déjà dit qu'il entourait le nom de Mérode d'un véritable culte , et ce sentiment se manifesta d'une manière touchante au milieu des débats qui 9 à la fin d'octobre, surgirent dans la presse au sujet de la forme qu'il convenait de donner au futur gouvernement du royaume.
Tandis que le comte Frédéric gisait encore sur le lit de douleur où il avait subi l'amputation de la jambe droite, avec un courage digne de l'intrépidité qu'il avait montrée sur le champ de bataille, les journaux les plus influents du pays propagèrent la pensée de lui décerner la couronne. <c Le malheur arrivé à M. Frédéric » de Mérode, disait le Politique (de Liège), a » puissamment développé une idée qui germait » déjà dans beaucoup d'esprits; c'est, s'il survit » à l'amputation « de le proposer au Congrès
(4) Voy. SouvmirB perêonneU de M. de Potier, ^ ôdit., t. !•', p. 440, 458et8uiy.
» comme candidat à la dignité de chef âo gou- » vernement. La conduite et la position de cet » exellent citoyen inspirent une sympathie uni- » yerselle. Jeune, possesseur d'ime fortune im- » mense, pouvant, comive tant d'autres, aller » attendre à l'étranger que le sort de son pays » fût fixé avant d'y rentrer, on l'a vu se vouer, » l'un des premiers, à la défense de notre sainte » cause. A ces titres se mêle une idée dont la » singularité a quelque chose de touchant et de » poétique, c'est que la mutilation du chef de » l'Etat serait une image où s'associeraient sa » gloire et les souvenirs dé notre émancipation. )> Le Courrier des Pays-Bas, organe presque oflBciel de la Belgique insurgée, accueillit chaleureusement cette idée, et on la vit apparaître dans les circulaires que, la veille des élections pour le Congrès^ plusieurs candidats adressèrent aux électeurs de leurs districts (i).
Avant de mourir, dans la nuit du 4 au S novembre, le noble et héroïque jeune-homme eut le temps de protester énergiquement contre les honneurs suprêmes qu'on voulait lui décerner. Un visiteur ayant commis l'imprudence de l'entretenir d'un article du Courrier des Pays-Bas,
(4) Th. Juste, msL du Congrès national, 1. 1, p. 36 et 55.
dans lequel on le proposait pour chef futur de la Belgique, il en fut vivement peiné : « Qu'est-ce » à dire? s'écria-t^il. J'ai combattu pour la liberté » de mon pays. On veut ternir ma conduite, en )» me prêtant des idées ambitieuses que je n'ai » jamais eues. Qu'on réponde à cet article; je le » veux : je l'exige (1)! » Mais ces protestalions mêmes eurent pour résultat de raffermir une foule d'hommes influents dans le projet de placer sur le trône un autre membre de sa famille, le comte Félix. Ici nous avons pour garant le témoignage peu suspect de* M. de Potter lui-même. Après avoir parlé de plusieurs tentatives que le prince d'Orange fît faire auprès des membres du gouvernement provisoire, il consigne dans ses Sou^ venirs personnels le résultat d'une conversation qu'il eut, au commencement de novembre, avec le marquis de Grammont : « Un marquis fran- » çais, » dit^il, « député à la chambre de 4830 » et proche allié du comte de Mérode, vint au » comité central et me fut présenté par mon col- » lègue comme un homme très-influent auprès » de la royauté citoyenne. — Nous n'avons pas
(4) Cette scène lai fit une telle impression qu^on eut beaucoup de peine à le calmer, et, depuis lors, on ne laissa paraître devant lui que les membres de sa famille. Voy. les Souoenira du eomU Bemi deMérode,i.n,ip.%3».
» encore^ dit M. de Mérode en parlant à son » noble parent, de comité des affaires étrangères; » mais, si vons avez quelque communication à x> faire, vous pouvez vous adresser à H. de Pot- » ter, qui, le cas échéant, serait naturellement » placé à la tête de ce comité. — En conséquence y> de celte entremise officieuse, la conversation fut Y> bientèt engagée. M. le marquis me dit alors » que la république n'avait point de chances; » qu'un roi indigène ne nous assurerait aucun » appui, ne nous ouvrirait aucun débouché au » dehors; qu'un membre des familles régnantes )> en Europe nous attirerait des guerres intermi-* » nables par la jalousie des autres puissances, qui » ne pourraient voir de bon œil l'agrandissement n de l'une d'elles. Tout cela était vrai, et j'en con- » vins sans peine. Cependant je crus devoir re- » tourner Vhonorable de toutes les façons, afin de » découvrir s'il avait mission , de qui il la tenait » et quelle elle était positivement. La mission » était évidente, et le plénipotentiaire trouva une » réponse à toutes mes objections. — N'avaît-on pas » demandé un prince de la branche d'Orléans (i)? » — Oui, mais cela aurait pu compromettre le
(4) M. de Potter fait iq allusion à des démardies faites par M. Gendebien, pendant la durée de sa mission à Paris. Nous en parlerons plus loin.
i> sort de la révolution de Juillel. — Le choix ne y> pauvaU4l pas tomber «ter M. de Mérode Ait- » mime9 — Ce choix était improbable; et puis » il n'aurait levé aucune des difficultés — Et la x> réunion à la France? — Etait impossible pour » le moment. — Que fallait-il donc foire? — Pren- » dre le prince d'Orange (i). »
Telle était en effet la combinaison à laquelle la France aurait alors, et même longtemps après, donné son assentiment. Le comte Félix de Mérode, qui repoussait les honneurs royaux avec non moins d'énergie que son frère, eût accueilli cette solution avec bonheur, si elle avait pu gagner l'assentiment de la nation. Avant la réunion du Gon-grès, des mandataires ^du prince étaient venus pins d'une fois plaider sa cause auprès d'un homme dont ils connaissaient la modération, l'esprit d'ordre et la scrupuleuse loyauté. Le comte leur avait constamment répondu qu'il ne demandait pas mieux que de combiner le choix de leur auguste protégé avec Findépendance définitive de la Belgique; mais il n'avait jamais oublié d'ajouter qu'il n'entendait ni empiéter sur les droits du Congrès, ni compromettre le pays, ni se mettre *en opposition avec la volonté nationale. Jusqu'au
(4) Souvmin personnels, 1. 1», p. 494 . — M. de Polter ne tarda pas à revenir de ses préventions. Voy. à Y Appendice, L. D.
jour du bombardement d'Anvers, la combinaison à laquelle il donnait la préférence consistait à placer sur le trône Je plus jeune des fils du prince d'Orange, « parce que celui-ci n'aurait pu main- » tenir sa légitimité future qu'en se reconnaissant » l'élu du peuple, à l'exclusion de ses deux » aines (1). »
Le 27 octobre, il fut élu membre du Congrès national par les districts de Bruxelles , de Mae^tricht et de Malines. Son frère aine, le comte Werner, obtint le même honneur dans le district de Soignies.
(4) Voy. le discours prononcé dans la séance da Congrès du 42 janvier 4834.