BIOGRAPHIQUE, HISTORIQUE & LITTÉRAIRE
Il existe dans le domaine de l'art chrétien un monument prodigieux, qui embrasse la terre et le ciel, et qui met en scène, hors du monde sensible, les personnages d'un drame appelé la Divine Comédie, Comme nos vieilles basiliques, ce poème ne révèle toutes ses beautés qu'à l'œil qui a su pénétrer la pensée qui l'anime, à l'homme qui s'est imprégné de l'esprit du moyen âge dont il procède. Plus vaste, plus symbolique, il est aussi moins accessible à l'intelligence que toute autre œuvre d'art. Il veut un lecteur plus versé dans l'histoire, plus initié aux opinions et aux mœurs de cette époque. L'auteur du poème en étant aussi le héros, il est encore nécessaire de connaître sn vie, la part personnelle qu'il a prise aux événements de son temps. C'est à ce point de vue qu'après avoir analysé cette grande composition, que j'ai traduite pour mon instruction et mon plaisir, j'ai pensé qu'une notice biographique, historique et littéraire, ne serait pas sans profit pour ceux qui désirent étudier sérieusement la Divine Comédie^ plus vantée en France qu'elle n'est lue, malgré le talent de ses nombreux traducteurs. Les moindres détails m'ont
paru précieux, et je' les ai puisés aux meilleures sources quand ce n'est pas le poète lui-même qui me les a fournis. Les faits contemporains les encadrent, pour les mettre en lumière, dans un tableau que je me suis vainement efforcé de réduire.
Dante, ou Durante, est le premier qui ait porté ce nom dans la famille des Alighieri dont il était issu. Il naquit à Florence * au mois de mai 1265 *, et reçut le sceau du chrétien dans Tantique baptistère de Saint-Jean ^ Son père, Alighieri di Bello * était un jurisconsulte d'ancienne famille guelfe. Emigré de Florence après la victoire des Gibelins à Mont'Aperto *, il était encore en exil lorsque sa seconde femme Bella*, rentrée avant lui '^ ou demeurée à Florence, mit au monde celui qui devait être un des plus grands poètes de l'Italie.
Dante était de noble race ® et de vieille souche romaine •, suivant la tradition qui fait remonter la fondation de Florence à une colonie de Romains au temps de SylJa. Cacciaguida, son trisaïeul, vivait au milieu du douzième
' Paradis chant XXV, vers 5.
■ Sous le signe des Gémeaux— Paradis, chant XXII, vers 115 et suivants.
' Enfer, chant XIX, vers 17.
• Mario Crescembeni.— Selon ce biographe, le père de Dante s'appelait Alighieri di Bello de gli Alighieri.
" 4 septembre 1260.
• On n'a pu découvrir à quelle famille appartenait cette Bella, mère du Dante. (L'abbé Marini).
' Les émigrés du parti guelfe furent rappelés à Florence en 1266, après la bataille de Grandella, où périt Manfred défait, par Charles d'Anjou.
• Paradis, chant XVI, vers 6.
• Enfer, chant XV, vers 74 et suivants.
siècle, et alors le nom de la famille était DegliElisei^. Cacciaguida * ayant épousé une Aldigeria, de Parme ou de Ferrare', son fils changea le nom de la famille en celui d'Allîghieri *, qui s*est transmis jusqu'à Dante. Un de ses parents (c'est lui-même qui nous l'apprend * ) s'appelait Geri del Belle, nom presque identique à celui de son père Alighîeri di Belle.
Malgré le silence modeste * de Dante sur ses ancêtres antérieurs à Cacciaguida, on sait encore qu'ils avaient été nommés d'abord Frangipani ' pour avoir distribué du pain aux Florentins dans une disette. Ils n'avaient rien de commun avec ces rudes populations qui descendirent du mont Fiesole, au 10® siècle, pour habiter Florence .*, ni avec ces hommes nouveaux dont l'orgueil et le faste se fondèrent sur des richesses mal acquises '. Pur de cet alliage étranger, qui fut si funeste à son pays, Dante devait un jour chercher un équilibre entre ces éléments opposés, et périr sous leur choc : noble rôle, mal apprécié jusqu'ici, et à peine entrevu quoiqu'il tienne une grande place dans sa carrière politique.
Il perdit son père dans son enfance *^ ; mais héritier d'un patrimoine encore intact ", il trouva de bonne heure d'am-
' Giov. Mario Crescembeni. — Oaccfaginda eut deux frères, dont un appelé Eliseo. Paradis, chant XV, vers 136.
* Mort à la croisade, en Syrie, sous Pempereur Conrad, 1149.
* Elle était de la vallée du Pô, Val di pado. Paradis, chant XV, vers 137.
* Paradis, chant XV, vers 138.
* Enfer XIX, vers 20 et 27. Les armes de cette famille portaient une aile d^or dans un champ d^azur. (Vellutello.)
* Paradis, chant XVI, vers 45,
^ Mss de Bandini. Àlphabiton. Conservé à la Bibliothèque impériale.
* Enfer, chant XV, vers 63.
■ Id., chant XVI, vers 73.
<o L'abbé Marini. — Opère di Dante. — Paris 17Ô8.
<' Ce patrimoine était médiocre, mais suffisant pour le faire vivre honorablement.
pies moyens d'instruction autour de lui, et d'utiles directions parmi ses proches. Ceux-ci, à qui Texcellence d'une aussi riche nature ne pouvait échapper, prêtèrent sans doute le secours de leurs conseils et l'appui de leur position personnelle à la mère du jeune Alighieri, à cette Bella, dont le nom seul nous est parvenu. Quelle ne devait pas être sa sollicitude pour un fils sur qui, d'après un songe qu'elle avait eu pendant sa grossesse *, s'il faut en croire Boccace, reposaient de hautes espérances I
C'est dans le cours de cette première éducation, époque si précieuse qui laisse peu de traces, et dont l'influence est souvent décisive sur la vie entière, que se place un fait considérable et attesté par Dante lui-même : il venait, ditil *, d'accomplir sa 9® année, lorsqu'il fut conduit chez les Portinari, voisins et amis de sa famille. Il vit dans une fête donnée par le chef de cette maison, au mois de mai 1274, la fille de Folco Portinari *, une jolie enfant à peu près de son âge *: c'est la célèbre Béatrix, immortalisée par ses vers, celle qui fut son premier amour et son phare sur la mer orageuse qu'il devait traverser. A l'instant son âme lui fut fiancée, et quoiqu'il ne lui ait été donné de la revoir que neuf ans après, son tempérament vif et sensible s'était décelé à cette apparition angélique ; merveilleuse précocité du cœur dans un enfant de génie. On peut juger de ce qu'il sera, en le voyant prendre au sérieux et combattre en homme une passion naissante qui l'effraie parce qu'il en a sondé la profondeur.
* U lui sembla qu'elle était accouchée sous un laurier, au bord d^une fontaine ;
que des baies qui tombaient de cet arbre Penfant se nourrissait d^abord;
qu^ensuite, changé en berger, il cherchait à s'emparer des feuilles, et qu'ayant
fait une chute il se relevait sous la forme d^un paon au magnifique plumage.
Boccace. — Vita Dantis Alighieri.
■ La Vita nova.
' Sa mère se nommait Celia dei Caponsacchi.
* Née en 1266, Béatrix ou Bice avait 9 ou 10 mois de moins que Dante.
Un autre trait caractéristique de cette nature ardente et rêveuse, c'est le goût que Dante à peine sorti de l'enfance avait montré pour la vie monastique. On croit qu'il prit l'habit de frère mineur de saint François, mais qu'il avait quitté l'Ordre avant la fin de son noviciat. Lors même que ce fait singulier ne serait point attesté par un denses plus an-? ciens commentateurs *, on en trouverait plus d'une trace dans son poème *, ou il semble rappeler le cordon qui lui avait autrefois ceint les reins. Aussi dans les plus anciennes peintures de son pèlerinage, est-il toujours représenté vêtu de la robe de Gordelier. Ce costume traditionnel est au-jourd'hui classique. Il est certain d'ailleurs que Dante a voulu mourir sous le froc de saint François. N'était-ce pas un souvenir de sa première vocation ?
Brunetto Latini, le célèbre auteur du Tesoretto^j fui sinon le premier, au moins le principal de ses maîtres, celui qui contribua le plus à développer son intelligence, qui lui apprit, selon sa belle expression, comment l'homme s'immortalise *. Brunetto qui l'avait vu naître, avait tiré son horoscope *• Il enseigna à son élève, avec la philosophie et la jurisprudence, les sciences mathématiques et physiques •, et même l'astrologie ''. Rien ne manqua d'ailleurs à Dante de ce qui pouvait en faire un homme complet, un poète, un orateur, un homme d'Etat. Les beaux-arts eux-mêmes,
* Francesco di Bartolo da Berti qui expliquait le Purgatoire à l'Univensité de Pise en 1395.
« Enfer, chant XVI, Vers 106.
* Livre écrit d'abord en italien, et que son auteur a refait ensuite en français, à Paris oU il s'était retiré. — Mort en 1294.
* Corne l'uom s'eterna. — Enfer, chant XV, vers 85.
» Enfer, chant XV, vers 55.
^ Capocchio de Sienne, enseiga aussi, dit-on, à Dante, la physique et les sciences naturelles. — Enier, chant XXIX, vers 139.
'' L'astrologie lui fut enseignée plus tard par Cecco d'Ascoli, médecin du pape Jean XXII. — Manuscrit du jésuite Âppiani, cité par Pelli dans ses Mémoires sur la vie de Dante.
dont le 13® siècle voyait Taurore en Italie, ne lui furent pas étrangers. Il était dessinateur *, et musicien habile, jouant de plusieurs instruments •. On ne saurait douter qu'il ait su le grec, à voir Téloge qu'il fait d'Homère, dont il n'existait aucune traduction de son temps ', à en juger encore par un sonnet*, où il dit de son fils qu'il fait des progrès dans les langues grecque et française. Dévoré de la soif d'apprendre, il étudia toute sa vie avec une puissance de volonté dont un seul trait nous donne la mesure : un jour qu'il était entré chez un libraire, pour y voir des jeux sur la place publique, il prit un livre et s'attacha tellement à sa lecture qu'il se retira fort tard sans avoir rien vu du spectacle qui l'avait attiré '.
Mais sa plus chère étude, au milieu d'études si diverses, fut celle de la poésie, qui consistait alors dans les rimes d'amour. Il s'y livra dès ses jeunes ans avec passion ; et qu'on ne pense pas qu'il s'agisse ici de rien qui ressemble à la fadeur du genre élégiaque moderne. C'était la poésie des troubadours, passée depuis peu des Provençaux en Italie, pour y tirer de ses langes la langue vulgaire qui, par sa rudesse et la diversité de ses dialectes, semblait condamnée à l'usage du peuple et de quelques chroniqueurs obscurs. La chevalerie avait empreint les chants amoureux d'une courtoisie noble et d'un caractère élevé. Une passion sérieuse et discrète inspirait ces chants, et les difficultés du mètre ne les rendant guère accessibles qu'aux hommes instruits, les rimes d'amour servirent enfin de vêtement à une sorte de métaphysique profonde et
* Ami de Giotto et d'Oderisi da Gubbio peintre d'enluminures. — La Vita nova. — Purgatoire , chant XI, vers 27 et suivants.
* Ami du chanteur Casella et de Belaoqua célèbre instrumentiste. — Purgatoire, chant XXX, vers 36. — Landino etPabbé Marini, vita di Dante.
' La première traduction d^Homère est de Pétrarque.
* Ce sonnet est cité par Pelli.
* V.» Bajla, au mot DanU.
quintessenciée. Telle fat la poésie des troubadours depuis Gérault de Berneil et Daniel Arnault jusqu'à Dante, eiï qui se personnifie , mieux qu'en Pétrarque lui-même , ridéal du genre. Ce genre a des lois sévères , et chaque pièce cache un double sens que le poète a besoin lui-même d'éclairer ; car à force de discrétion envers sa Dame, compris d'elle, il l'est imparfaitement du lecteur ; et c'est ce qui rendait si piquante alors cette poésie pleine d'expression et de mystère.
Dante cédant au goût du siècle, à son tempérament peutêtre, suivit ou plutôt dirigea le courant qui emportait de ce côté les esprits d'élite. La lice était ouverte surtout aux jeunes gens, qui faisaient entre eux assaut de discrétion et de galanterie. Leurs pièces de vers étaient de vraies énigmes qu'ils se renvoyaient de l'un à l'autre, comme au temps des anciens rois d'Egypte. Ce sonnet est beau, disaiton. Il est plein de sentiments délicats et d'allusions fmes ; mais à quelle Dame s'adresse-t-il, et dans quelles circonstances ? quel en est le sens moral ? Pour comprendre l'excellence de Dante dans un genre, où ses premiers essais furent des coups de maître, il faut revenir à Béatrix.
Sur les amours de Dante et de Béatrix, il existe un livre curieux , la Vita nova *, où Dante lui-même en a fait le récit tiré, dit-il, du registre de sa mémoire. Ce récit, il est vrai, n'est le plus souvent que le commentaire des poésies de sa jeunesse, qui n'auraient pu s'en passer aux yeux de la postérité, comme il le comprit plus tard. Le genre de ces poésies exigeait pour chaque pièce, sonnet, ballade ou canzone, que l'auteur eût en vue la Dame de ses pensées, et célébrât quelque fait intime assez frappant pour qu'il parût avoir écrit sous la dictée de l'Amour. La fiction devait
* Traduite en français pour la première fois par M. Delécluse^ 1841.
dooo avoir une large place dans les Rimes d'Amour. Bfais on peut affirmer qu'elle n'est pour rien dans les premiers épanchements d'Alighieri, de cette âme austère et passionnée dont l'idéal, incarné en Béatrix, était réalisé chaque jour sous ses yeux par des faits sensibles. Ses rêves même (il y en a beaucoup dans ce commentaire) étaient pour lui de puissantes réalités, en ce sens qu'ils reflétaient des actes qui l'avaient fortement impressionné durant la veille. 11 faut voir là, sous une forme poétique, des faits très-réels, puisés, comme il le dit fort bien, dans le registre de sa mémoire. Nous avons donc, dans la Vita nova^ non pas un roman, produit d'une imagination vive et créatrice, mais de véritables mémoires, un récit de faits intimes qui ne peuvent pas être plus contestés que l'existence de Béatrix.
Ce récit éclaire d'un si grand jour une période intéressante de la vie du jeune poète que, malgré son étendue, il n'est pas un détail qu'on puisse en retrancher.
Le 30 décembre 1283 (Dante avait alors 18 ans), il revit la belle enfant, qui l'avait tant frappé chez son père neuf ans auparavant, et qui entrait alors dans sa 17* année. Il la revit dans la rue entre deux dames un peu plus âgées qu'elle, et sa voix douce , qu'il entendait pour la première fois, le salua de quelques paroles gracieuses. La nuit suivante, il eut un songe effrayant. Il vit l'Amour, gai d'abord, puis triste et dolent, qui tenait dans ses bras la jeune fille enveloppée dans un linceul couleur de sang. Il reconnut son propre cœur tout en feu dans les mains de l'Amour qui lui dit : Vide cor tuum. L'Amour, après avoir réveillé Béatrix, la forçait répugnante à le manger, et l'emportait en pleurant dans le ciel. Dante raconta son rêve, dans un sonnet adressé à tous les fidèles d'amour *
* Les jeunes poètes, qui rimaient en lAugue vulgaire, se donnaient alors ce nom.
notamment à Guido Cavalcanti \ son premier et meilleur ami *. Epris tous deux du feu poétique, ces jeunes gens avaient trouvé dans la conformité de leurs goûts le fonds d'une amitié indissoluble.
Dante se consumait d'amour. En vain ses amis le pressaient de leur nommer celle qui causait cet état de langueur ; sa flamme discrète refusait de s'épancher. Un jour qu'il était à l'église et qu'il avait les yeux fixés sur Béatrix, séparé d'elle par une dame en prières, celle-ci crut être l'objet de son attention et ne s'y montra point insensible. Notre amant profita de cette erreur pour donner le change aux curieux sur le véritable objet de ses vœux. Ce manège dura plusieurs années, et la dame qui se croyait aimée servit à son insu de chaperon à la fille de Portinari, ignorant elle-même l'effet de ses charmes. Dante, pour mieux couvrir son amour sous un air de galanterie envers les dames, fit courir un compliment en vers à soixante beautés de Florence, et dans cette pièce ingénieuse le nom de Béatrix avait été glissé après neuf autres. Mais enfin la dame qui avait été l'objet de ses feints hommages quitta le pays, et Dante se plaignit dans un sonnet à double sens d'avoir perdu le voile qui couvrait ses discrètes ardeurs '.
Vers ce temps une compagne de Béatrix lui fut enlevée par un coup imprévu. Cette mort inspira deux sonnets au poète sensible, qui suivit le convoi de la jeune fille pleurée
* Fils de Ludovico Cavalcanti que Dante a placé en Enfer avec les hérétiques. — Enfer, chant X, vers 51.— Guido mourut en 1300, peu de temps après avoir été rappelé de Pexil parles successeurs de Dante au Priorat. C'est de lui qu'il est parlé au Purgatoire, chant XI, vers 97.
* Dante a mentionné plusieurs autres de ses amis dans son poème : Buonapiunta de Lucques, poète en rimes vulgaires. Purgatoire, chant XXIV, vers 35.
— Le Forese, 'de la maison des Donati, Purgatoire, chant XXIII, vers 43.
- Charles-Martel, roi de Hongrie. Paradis, chant VIII, vers 55 et chant IX, vers 1.
' La Vita nova.
de toute la ville. Il l'avait vue plusieurs fois avec celle qu'il aimait. Il avait remarqué sa grâce et admiré ses vertus. Comptant qu'elles la feraient assez reconnaître, il s'est cru dispensé de la nonouner. Quels regrets n'avons-nous pas d'ignorer le nom d'une fenmie, dont ils nous a laissé ce bel éloge : « Qui ne mérite pas le salut étemel ne doit pas espérer d'aller jamais en sa compagnie*. » — Quelques jours après les funérailles, Dante eut révélation que la Dame qu'il avait feint d'aimer ne reviendrait plus à Florence. Dans une de ses rêveries romanesques, il crut voir l'Amour en habit de pèlerin, qui revenait de chez cette dame, et qui l'avertit de ne plus compter sur elle. L'Amour lui en indiqua une autre qui pourrait lui en tenir lieu,
Dante obéit à ce rêve de son imagination. Amant plus discret que chevalier courtois, il se remit à célébrer sa chère Béatrix, sous le nom d'une autre. Mais Béatrix ayant pénétré ce manège refusa un jour de le saluer. Quel châtiment pour le jeune poète qui mettait tout son bonheur dans un salut de sa Dame ! Renfermé chez lui et versant de chaudes larmes, il s'endormit sur le déclin du jour, et vit en songe l'Amour, qui venait à lui vêtu de blanc et lui expliquait pourquoi Béatrix avait passé sans le saluer. « C'est, disait-il, qu'elle te blâme d'avoir compromis une femme à cause d'elle; car elle sait à présent que tu l'aimes. Elle veut des excuses, et compte que tu sauras les lui faire avec discrétion. » Dante protesta en effet dans une ballade que son cœur était tout à elle depuis son enfance, et que, s'il avait paru s'attacher à une autre, elle devait en deviner le motif et lui pardonner *.
Conune il se croyait encore en disgrâce, il fut conduit par un de ses amis à un repas de fiançailles, qui avait lieu
* La Vita nova,
• La Vita nova.
dans la maison du prétendu, suivant l'usage. Béatrix se trouvait à cette fête avec d'autres amies de la fiancée. Brillante de jeunesse et de parure, elle s'entretenait avec plusieurs dames, lorsque Dante entra dans la salle. A la vue de sa maîtresse, qu'il savait mécontente, il se sentit défaillir, et fut obligé de s'appuyer contre une peinture qui ornait un des murs de l'appartement. On sourit ; on crut tenir enfin un secret si bien gardé. Son ami, qui n'avait cessé de l'observer, ne conserva plus aucun doute, quoique Béatrix un peu confuse eût essayé de donner le change aux assistants, en joignant elle-même quelques plaisanteries à celles dont le pauvre amant était criblé de toutes parts. Dante ne put que se plaindre, dans un beau sonnet qu'il composa à ce sujet, « d'avoir perdu jusqu'à la pitié de son amie qui, par ses moqueries, avait tué ce sentiment dans l'âme des autres *. »
Le jeune troubadour sortit quelque temps après du genre plaintif, où il s'était signalé par des sonnets et des ballades. La canzone exerça aussi sa muse, et voici comment il fut amené à changer de ton. Dans un cercle de femmes, où l'on causait de sa dernière aventure en l'absence de Béatrix, l'une d'elles lui dit : « Pourquoi l'aimez-vous, puisque vous ne pouvez soutenir sa présence?Elle vous a refusé le salut qui faisait tout votre bonheur ; mais ce qui doit vous rendre heureux, n'est-ce pas ses louanges? Louer l'objet aimé a d'exquises douceurs, et qu'avez-vous fait pour vous procurer cette joie? » Eclairé par ce conseil, Dante résolut de ne plus traiter d'autre sujet que l'éloge de Béatrix, et comme il y rêvait à quelques jours de là en côtoyant un ruisseau, il trouva le début de sa première canzone : Donne ch'avete l'inUllelto (ïamore^ Dames qui comprenez ce que c'est que l'Amour *.
* et * La Vita nova.
Un grand malheur menaçait l'objet d'une si tendre et si poétique affection. La fille de Folco Portinari perdit toutà-coup son père *, homme excellent et jouissant d'une haute considération à Florence. Dante reçut la nouvelle de ce coup affreux pour sa maîtresse de la bouche de plusieurs dames qui venaient de la quitter plongée dans la plus amère douleur. Il les avait interrogées, et en avait reçu la réponse que leur attitude et leurs larmes lui faisaient craindre. Il tira de cette circonstance la matière de deux sonnets qui furent alors l'écho de la douleur publique •.
Lui-même, à force de se représenter la douleur de Béatrix, tomba sérieusement malade. Il avait pour la première fois compris que ce chef-d'œuvre du ciel devait aussi mourir un jour. Agité par la fièvre, qu'irritaient les anxiétés de son âme, il eut un rêve qui le fit assister à la mort de sa bien-aimée. Elle lui était annoncée d'abord par des signes effrayants sur la terre et dans les cieux. Il vit le ciel s'obscurcir, les étoiles pâlir, les oiseaux frappés dans les airs tomber sur le sol qui tremblait sous ses pieds. Il vit des femmes échevelées et d'autres formes horribles qui lui criaient : Tu mourras I tu es mort ! Ensuite il vit des anges qui, conduits par une vapeur blanche, s'élevaient vers les cieux, tandis que le beau corps de Béatrix inanimée était soutenu par des dames qui couvraient sa tête d'un voile blanc. Sa figure était calme et modeste. Elle semblait dire : « Je suis en paix. » Il vit même et suivit la pompe funèbre. A ce moment de son rêve, il sanglota et prononça un mot que les dames de sa famille entourant son lit ne purent distinguer. C'était le nom de Béatrix. Le voyant
* Folco di Ricovero Portinari fonda à Florence l'hôpital de Santa Maria Xovellu.
* La Vita nova.
tQurmenté d'un rêve pénible, elles avaient éveillé le malade qui conserva longtemps l'impression de cet épouvantable présage ^
Dante rappelé des portes du tombeau revit celle dont il avait pleuré la mort dans cette nuit funeste. Elle s'offrit un jour à lui dans une rue de Florence. Elle marchait derrière la Giovanna, beauté célèbre, amie de son cher Guido Calvacanti, et comme celle-ci vint à sa rencontre pour lui dire quelques mots, il put voir passer l'idole de son âme. Il continua de lui adresser des vers. Il vanta encore la grâce de son salut, et la puissance de ses charmes tant sur lui que sur les fenmies dont sa société rehaussait le mérite. Ses chants plus suaves et empreints d'une plus grande élévation de pensée semblaient saluer les derniers feux d'un astre prêt à s'éteindre *.
Béatrix en effet ne tarda pas à lui être enlevée, comme il achevait la première stance d'une canzone à son honneur. Elle mourut le 9 juin 1290, à l'âge de 24 ans, peu de temps après son père. On ignore les circonstances de sa mort que Dante s'est abstenu de rapporter, « pour ne pas se louer lui-même ^, » Qu'a-t-il voulu faire entendre par ces mots ? Se serait-il trouvé mêlé personnellement à cette catastrophe aussi cruelle qu'imprévue ? Nous savons seulement par une canzone * que la mort de Béatrix a été soudaine ; que sa bonté et sa modestie en furent la cause, sans que la maladie y ait eu part *.
* La Vita nova.
* La Vita nova.
* — « Je ne dirai rien des circonstances de sa mort. Je me trouverais forcé de me louer moi-même, chose inconvenante et blâmable. Aussi en laisserai-je le soin à un autre glossateur. » (La Vita nova.)
* — « Ce n'est point un excès de froid ou de chaud qui nous l'a enlevée, comme il arrive de beaucoup d'autres. C'est sa bonté, sa modestie, qui nous l'ont fait perdre. » (Canzone citée dans la Vita nova.)
* Là Vita nova.
Le plus proche parent de Béatrix lui demanda des vers sur sa mort, et il s'empressa de payer son tribut à la mémoire de sa chère maîtresse. Il composa aussi en latin une lamentation sur ce texte de Jérémie : « Quomodo sedei sola » civitas plena populo ? Facta est vidua gentis, » et il adressa cet écrit aux princes de la terre*. Le dernier jour de l'année où elle mourut, deux hommes le trouvèrent assis, occupé à dessiner un ange sur des tablettes. A leur vue, il se leva et dit en leur montrant l'ouvrage commencé : « Je n'étais pas seul. noble intelligence I Ce jour complète l'année où tu es montée au ciel ! » On retrouve cette pensée dans un sonnet de Dante composé à cette occasion *.
Une aussi grande perte lui avait attiré la compassion des dames, qui voulurent le consoler. Une d'elles qui, d'une fenêtre, avait un jour observé son désespoir, lui témoigna une pitié si sincère qu'il était allé souvent pleurer avec elle. La situation était périlleuse pour un jeune homme sensible et d'une imagination vive. Elle donna lieu à deux sonnets, où d'une part il gourmande ses yeux trop faciles à se distraire, où d'autre part le cœur informe Vâme du sentiment nouveau quiconunence à poindre en lui. Dante fut d'ailleurs muni contre ce danger, si tant est qu'il ait eu besoin d'égide, par une vision nocturne. Béatrix lui apparut glorieuse, jeune et vêtue comme elle l'était le jour où elle s'était offerte à lui pour la première fois dans son enfance. Rendu tout à elle par l'effet d'un seul regard, il regretta vivement d'avoir cédé pendant quelques jours à ce mouvement d'inconstance, et il déposa dans un sonnet ' l'expression de son repentii*.
Un autre jour ayant rencontré des pèlerins dans une rue
^ La Vita Nova.
« Ibid.
» Ibld.
au centre de la ville, il lui prit envie de les instruire de son malheur ;^t$e qu'il n'osa faire, mais il traduisit sa pensée par ces vers d'un autre sonnet * : « Pèlerins qui marchez » pensife, venez-vous de si loin que vous ne sentiez couler » vos larmes ? »
Un dernier sonnet accordé à deux nobles dames pleines du souvenir de Béatrix, fait voir quelle était alors la disposition d'esprit du jeune poète. Porté au plus haut des cieux sur les ailes d'un amour épuré, il y voit sa dame couronnée de gloire. L'Amour célestç lui parle un langage qui ne parvient pas à son intelligence •.
Dante eut ensuite une vision ' qui lui fit prendre la résolution de ne plus rien dire de sa chère maîtresse, avant de s'être mis en état de parler dignement d'elle. Dès lors il dirigea ses fortes études vers ce but, espérant dire de Béatrix un jour, si Dieu lui accordait assez de vie, ce qui n'avait jamais encore été dit d'aucune autre mortelle *.
C'est ainsi que s'ouvrit la carrière poétique de Dante, et qu'elle fut tracée d'abord dans le champ de la vie réelle. On doit rapporter à cette» période d'autres pièces en rimes vulgaires, qui ont été conservées, des sonnets adressés à ses amis ou répondant aux leurs. On retrouve ainsi une partie de ses compagnons d'étude et de ses premiers rivaux : Guido Cavalcanti, confident de ses pensées, Cino da Pistoia, jurisconsulte et rimeur d'amour devenu plus tard le
* La Vita nova.
« Ibid.
» Ibid.
* Ibid. — « J'eus une vision pendant laquelle je fus témoin de choses qui me firent prendre la résolution de ne plus rien dire de cette Bienheureuse, jusqu'à ce que je pusse parler dignement d'elle ; et pour en venir là, j'étudie autan que je peux, comme elle le sait très-bien. . . . j'espère dire d'elle ce qui n'a jamais encore été dit d'aucune autre. » (La Vita^nova.)
maître de Pétrarque, Dante da Majano, son homonyme, qui îse tenait à lui que par Tamitié, mais dont la tendre amitié pour le jeune Alighieri peut se juger par un seul trait : il l'appelait sa iViwa*, du nom d'une Sicilienne, sa dame et maîtresse, pour laquelle il composa des pièces ingénieuses, bisarrie, qui étaient alors fort à la mode *.
Dante avait alors 25 ans. Jusque-là sa jeunesse avait été pure et recueillie dans une passion timide et toute chevale* resque. On voit qu'il aimait la gloire ' et le conmierce des dames qui dans les poésies amoureuses en étaient les arbitres. Il était d'ailleurs aussi brave que spirituel. A 24 ans, il s'était trouvé au combat de Gampaldino *, où les Arétins avaient été vaincus par l'armée guelfe de Florence et de Sienne. Placé à l'avant-garde, il y avait fait ses premières armes, avec des émotions qu'il décrit naïvement dans une de ses lettres citée par l'Arétin '. « Je n'étais plus » un enfant, mais un soldat armé pour mon pays. Les )) . chances diverses de cette bataille vivement disputée, me » firent passer de la crainte extrême d'une défaite à l'im- » mense joie d'une victoire. » L'année suivante, il prit part à l'expédition de Lucques contre les Pisans, expédition qui se termina par la prise du château de Gaprona *. Ce fut sa seconde victoire sur les Gibelins, auxquels il devait s'associer plus tard moins par sympathie que par la force des circonstances.
Vers ce temps se placent des écarts de jeunesse qu'il est
* Pelli. — Memorie per la vita di Dante.
* D'autres pièces sont adressées à Cecco Ângiolini, de Sienne, â Dino Frescobaldi, etc.
^ Paradis 1, vers 1.3.
* En 1239, Buonconte, comte da Montefeeltro y fut tué. — Purgat. V, vers 100.
" Dove ebbi temenze moite e nella fine grandissima allegrezza per 11 vari casi di questa battaglia. (Bruni Aretino.)
En 1290. —Enf. XXI, v. 94.
impossible de révoquer en doute *, Pour un homme de cette trempe, recherché des dames dans une ville de luxe et de plaisirs, les séductions étaient irrésistibles. A l'amour platonique succéda l'amour sensuel avec toute sa fougue. Le torrent de l'exemple, les mœurs relâchées des dames florentines *, dont il a fait la peinture ', l'entraînèrent sans doute. Il est certain que Dante a payé un large tribut à la volupté. Lui-même s'en est confessé dans la Divine Comédie *, pèlerinage qu'il semble avoir entrepris pour se purifier de cette souillure *. Ses désordres lui sont reprochés avec force par Béatrix • au nom du pur amour qu'il avait eu autrefois pour elle, et dont le souvenir seul, après sa mort, aurait dû lui servir d'égide, comme ses avis en songe et sa sollicitude toujours présente ' tendaient à le relever de ses chûtes. Ne parle-t-il pas aussi à son ami Casella * de ses folles ardeurs ? Tout son ï)oème accuse les égarements de sa vie passée.
Dante fut tiré de ce tourbillon par sa famille qui, le voyant atteint d'une blessure profonde ', au milieu des efforts qu'il faisait pour s'étourdir, le pressa de se marier. Il épousa la signora Gemma Donati", liée sans doute par le sang comme par le nom à ces Donati en qui Dante devait trouver bientôt des ennemis implacables ". Ce mariage,
* Il s'adonua aux plaisirs de Tamour « ne quai fU saldissimo » (Mario Crescembeni.)
• Purgatoire, chant XXII T, vers 95.
' Paradis, chant XV, vers 97 et suivants,
* Purgatoire, chant XXXI, vers 34.
* Purgatoire, chant I, vers 58 et suivants.
" Purgatoire, chant XXX, vers 125 et suivants. ' Purgatoire, chant XXXI, vers 133 et suivants.
• Purgatoire, chant II, vers 107 et 108.
• Boccace. — Vita Dantis Alighieri.
*° Fille de Manetto degli Donati. (Giannoso Manetti.)
<* Corso Donati, chef du parti des noirs, eut une fin tragique. Poursuivi dans une émeute, il tomba de cheval, et fut traîné dans la poussière avant d^être massacré par la populace. — Chant XXIV, vers 82.
qui dut avoir lieu quelques années après la mort de Béatrix *, ne parsût pas avoir été formé sous d'heureux auspices, Dante, si attentif à se peindre dans ses ouvrages, à y consigner les principaux faits de sa vie, à y inscrire même son nom *, et celui de la Gentucca, une de ses maîtresses ', Dante a gardé partout un silence absolu sur sa femme. Il y avait entre les deux époux peu de conformité de goûts et d'humeur. L'esprit indépendant et un peu altier du poète dut se plier difficilement au joug de l'hymen, et cependant il s'attacha au foyer domestique, puisqu'il eut de Gemma sept enfants, dont les noms sont parvenus jusqu'à nous *. Son fils aîné laissa une postérité qui a subsisté longtemps à Vérone ' , et sa fille unique, morte religieuse, avait été nommée Béatrix, par un souvenir touchant du poète ; mais on dit * que, fatigué à la fin du caractère difficile de sa femme, Dante la quitta, et que séparé d'elle, il ne voulut jamais s'en rapprocher '.
De la mort de Béatrix au Priorat du Dante, il y a dix années marquées par des dates incontestables, le 9 juin 1290 et le 15 juin 1300 ^ C'est entre ces deux dates qu'il faut placer sa grande résolution de transformer sa muse, en spiritualisant son amour, puis ses égarements, son mariage, son entrée dans la vie publique; et, comme dans ses phases successives, ses travaux littéraires ne furent jamais interrompus, il est surtout intéressant d'en
* Non multo post. — Manetti se sert de ces termes. Il faut entendre quelques années durant lesquelles Dante se livra aux folies de la jeunesse.
* Purgatoire, chant XXX, vers 55.
» Ibid., chant XXIV, vers 37.
* Pietro, Jacopo, Gabriele, Aligero, Eliseo, Bernardo et Béatrice. <^ Dante III n'eut qu^une fille morte sans postérité.
' Giaunoso Manetti cité par Pelli.
^ Bayle, dans son Dictionnaire historique, donne à Dante trois femmes, sur la foi de Papyrius Masson, dont le témoignage n'a pu être vérifié par l'exact et curieux Pelli.
» Dante fut Prieur du 15 juin au 15 août 1300.
suivre ici la trace, et de montrer qu'à cette période appartiennent la conception et l'ébauche de son grand poème K^
En renonçant aux rimes d'amour, Dante avait résolu de s'exercer à une poésie plus haute, dont Béatrix serait encore l'objet, afin de lui consacrer un monument digne d'elle '. li était, comme on l'a vu, sous l'empire d'une vision qui lui avait montré de nouvelles routes à parcourir, et qui l'avait transporté hors du monde sensible dans les régions de l'enfer et du ciel. Si puissante que fût son imagination, elle ne reflétait cependant que les croyances populaires du xiii« siècle, où le sort des âmes après la mort occupait fortement les esprits. Des légendes merveilleuses, les scènes du Jugement dernier écrites sur la pierre des cathédrales, la représentation des mystères si goûtés au moyen-âge, tout disposait Dante à une œuvre, qui est bien fille de son génie, mais une fille de bonne race, ayant ellemême des ancêtres'. Les origines de la Divine Comédie ont été explorées de nos jours avec autant de sagacité que de saine critique par un jeune écrivain, ravi trop tôt aux lettres françaises dont il était l'espoir *, On ne croira pas que sa critique ait fait tort au poète en signalant queU ques-unes des sources où il a puisé.
Disons-le, sans que sa gloire en puisse souffrir : loin d'avoir tiré du néant la Divine Comédie, Dante n'en a même pas, ce semble, conçu de premier jet le vaste plan. Les grands dessins mûrissent lentement dans les têtes les plus puissantes. L'idée capitale d'un voyage expiatoire, d'une
* Il était dès lors un poète célèbre. — Enfer, chant I, vers 86. — H parle plus modestement de lui, Purgatoire, chant XIV, vers 20 et 21.
* « Pour en venir là, j'étudie autant que je peux, comme elle le sait trèsbien. » (La Vita nova.)
' L'épigraphe de l'Esprit des lois « prolem tine matre oreatam » ne conviendrait pas à la Divine Comédie.
* Charles Labitte, d'Abbeville, mort à Paris en 1846.
initiation progressive, n*a pu venir qu'à Thomme repentant de ses fautes. Il n'avait donc, avant son mariage, que de fortes méditations, des études suivies avec persévérance au milieu des plaisirs, et d'immenses matériaux pour un édifice auquel manquait encore la clef de voûte. Un pèlerinage à travers les domaines de la mort était bien le sujet trouvé de son poème *, mais il en cherchait encore le motif et le sens. Savait-il même d'abord qu'il dût l'écrire en vers italiens ? On pourrait en douter, s'il est vrai qu'il commença l'Enfer en vers latins hexamètres*. Quoi qu'il en soit, un génie de cet ordre eût bientôt secoué des entraves qui auraient gêné sa marche.
Le premier, il osa faire de la langue vulgaire un instrument de haute poésie, en l'élevant à la langue épique. Dante sentant sa force obéit sans doute à cette inspiration hardie , lorsqu'après l'orage des passions , entré dans la vie domestique, il eut enfin arrêté son plan et trouvé dans sa propre situation morale le vrai caractère de son pèlerinage. Il mit alors vaillamment la main à l'œuvre. Les sept premiers chants de l'Enfer furent écrits à cette époque ', sauf quelques passages intercalés depuis. Luimême le fait entendre au 8® chant, où il semble reprendre une œuvre' interrompue « lo dico seguitando » Il est certain que le peuple chantait ses vers avant qu'il eût quitté Florence ; car, suivant un auteur qui vivait peu de temps après lui *, Dante aurait un jour entendu un ânier estropier
* Un de ses biographes rapporte qu'il avait dnj à composé en latin un ouvrage de méthaphysique, VAnticlaudianus, ou il réfutait les opinions du moine Claudien Mamert sur la formation de l'âme. — Bandini, Alphabetum, au mot Dante.
La Bibliothèque impériale possède un manuscrit de cet ouvrage qui contient de courtes notices biographiques sur les Florentins notables des XIII' et XIV siècles.
* XJltima régna canam fluide contermina mondo. — Vers cité par Crescembeni.
' Bruni Arctino, Vita Dantis.
* Franco Sachetti, 1335.
ses vers, et ne pouvant souffrir qu'il s'interrompît pour crier arrilk son âne, il l'avait frappé en disant : « »< Quesf arrtnœi mis*io » Je n'y ai pas mis cela. — Il est certain que la copie des premiers chants de l'Enfer fut envoyée à Dante au lieu de son exil par Dino Compagni, son collègue au Priorat *.
On ne connaît de la vie politique de Dante que ses ambassades, son Priorat et son exil. Il avait d'abord pris rang dans la cité Florentine en se faisant inscrire au registrematricule des Arts et Métiers, pour être compté parmi les citoyens actifs, suivant les lois de la République. Un ancien rôle ' prouve qu'il avait choisi le 6** des arts majeurs, celui des médecins et des pharmaciens. Il s'y trouve porté en ces termes : a Dante, poète florentin,» mention curieuse qui lui conserve sa vraie figure sous le voile d'une profession fictive, adoptée sans doute pour la forme, parce que les poètes, ces sublimes artisans, n'étaient pas considérés comme exerçant une industrie dans une république marchande, ou les nobles eux-mêmes devaient s'enrôler sous Tune des bannières des corps et métiers, pour être quelque chose dans l'Etat. Déclassé comme poète, Dante avait dû s'attacher à une profession active. On conçoit qu'il ait choisi la médecine ' comme une des plus libérales sans qu'il ait eu besoin d'en pratiquer l'art. Il lui suffisait d'en avoir étudié les principes, et d'avoir pris ses degrés, à sup-
* Sismondi. — Histoire des Républiques italiennes du moyen âge.
* Matricule de Florence, parchemin in-folio. 6^ article A. Daute poeta Fiorentino. — Le 6* des arts majeurs était celui des medici e speziaii. (Pellî.)
' Jean Procida, de Salerne, était médecin et jurisconsulte.
poser que des épreuves fussent alors exigées, épreuves qu d'ailleurs n'auraient été qu'un jeu pour sa vaste intelligence.
Le parti guelfe dominait à Florence depuis la mort de Man&ed ^ et surtout depuis l'entreprise malheureuse de Conradin sur le royaume de Naples '. Vaincus successivement par Charles d'Anjou à la Grandella et à Tagliacozzo, ces^ deux princes avaient payé de leur tête leurs efforts pour soutenir en Italie la maison de Souabe et la politique de l'empereur Frédéric IL Avec les Guelfes, qu'appuyèrent constamment les papes durant la longue querelle de l'Empire et du Sacerdoce, s'était affermi à Florence l'état républicain, né des constitutions municipales qui lui avaient été octroyées par Othon le Grand '. Les Gibelins avaient bien tenté plusieurs fois, lorsque l'appui des Empereurs les avait rendus maîtres à Florence *, de rétablir sur les ruines de la république une aristocratie féodale ; mais l'expulsion de leurs principaux chefs en 1267, après la mort de Manfred, avait laissé les Guelfes maîtres d'un terrain où la liberté avait jeté de profondes racines. La république reçut en 1282 une forme nouvelle, destinée à garantir la prépondérance du parti guelfe, et qui devait durer trois siècles jusqu'à l'avènement des Médicis. Par cette constitution, les citoyens, divisés en corps de métiers, élisaient un collège des Prud'hommes où les Guelfes devaient être en majorité. Les Prieurs des arts et de la liberté formaient le gouvernement ou la seigneurie. Elus pour deux mois seulement, ils
* Manfred, bâtard de l'Empereur Frédéric II, fut défait par Charles d'Anjou et tué à la bataille de Grandella, en 1266.
» Conradin, dernier rejeton de la maison de Souabe, vaincu par Charles d'Anjou, et fait prisonnier à la bataille de Tagliacozzo, eut la tète tranchée sur un èchafaud à Naples, le 26 octobre 1268. Il n'avait que 18 ans. Son jeune parent Frédéric d'Autriche eut le même sort
' Othon le Grand, ayant soumis la Lombardie en 961, accorda aux villes des • gouvernements municipaux.
jk * En 1248 et en 1260, lorsque Frédéric II était descendu en Italie, et lorsque ■ Manfred, son âls naturel, prit possession du royaume de Naples.
ne pouvaient être Téélus que deux ans après être sortis de charge. Ils devaient vivre en commun dans le palais et n'en pouvaient sprtir*.
Mais bientôt les Guelfes se divisèrent par l'ambition du pouvoir, objet de rivalités ardentes dans les Etats libres.- Le peuple ne tarda point à jalouser les anciennes familles^ du parti guelfe, qui avaient remplacé le patriciat gibelin, et il trouva aisément des chefs organes de ses plaintes, défenseurs de ses droits. La noblesse guelfe fut humiliée par un homme sorti de ses rangs, et qui, devenu Prieur en 1292, obtint pour le peuple ces Ordonnances de justice, [ordinamenti délia giustizia) qui créèrent un officier nouveau commandant des gardes bourgeoises, le Gonfalonier ou porte-étendard de la justice. Giano délia Bella, en même temps qu'il faisait élire par les corps des métiers ce chef civil égal aux Prieurs, et en qui se personnifia plus tard la . majesté de la république, exclut à jamais du Priorat, par ces mêmes ortionnances, 37 familles de grands ou magnats, qui ne pouvaient se relever de cette incapacité, même en se faisant inscrire au rôle des marchands*. Ce mouvement démocratique alla si loin qu'il effraya l'aristocratie marchande, et soutenue par les nobles qui haïssaient Giano délia Bella comme un transfuge, elle parvint à envahir le Priorat et à s'emparer de la direction des affaires. Giano, mis en jugement, fut banni de Florence et mourut en exiP.
Dès lors les artisans et le bas peuple perdirent pour quelque temps leur influence, et le gouvernement resta entre les mains de la riche bourgeoisie ; mais le parti po-
' Sisraondi. — Histoire des Républiques italiennes.
* Les nobles avaient repris leur influence politique en éludant la loi. Ils se faisaient inscrire dans une des corporations des arts majeurs ou mineurs, et arrivaient ainsi au Priorat. (Sismondi.)
' Victime de l'instabilité populaire, il avait voulu sauver un podestat de la fureur du peuple.
pulaire guelfe ne fût pas tellement annulé qu'à l'aide de la noblesse gibeline, se transformant ou se déguisant pour ressaisir quelque influence, (artifice qui n'est pas nouveau) à l'aide même d'anciennes familles guelfes, séparées par diverses raisons de l'aristocratie marchande *, il ne pût se relever par degrés et faire entrer quelques hommes dans les Conseils ou dans les hautes charges de la République. C'est cette situation du parti populaire, accru par la coalition d'éléments disparates, qu'il faut observer pour bien comprendre le rôle politique où Dante s'est trouvé engagé; car il n'est pas douteux que malgré sa naissance, malgré sa fierté naturelle, et peut-être à cause de cette hauteur de caractère, il ait appartenu à la fraction démocratique du parti guelfe. Là est le principe de tous ses malheurs.
Soutenu par la démocratie qui, depuis la chute de Giano é délia Bella, son plus hardi champion, avait trouvé d'autres chefs puissants par leurs talents et leurs richesses, Dante préluda, par des missions importantes et délicates, au rôle élevé qu'il devait remplir dans le Priorat. Ses connaissances variées, ses poésies qui l'avaient déjà. rendu célèbre et mis en relation avec d'illustres personnages, la gravité de son caractère, le rendaient propre aux négociations diplomatiques.
Il fut envoyé d'abord à Sienne, pour y traiter, au nom de Florence, sur une délimitation de territoire '. Député ensuite à Pérouse, qui retenait des citoyens florentins, il obtint leur délivrance, et fut assez heureux pour les ramener lui-même dans leur patrie. Chargé de négocier un mariage ^auprès du marquis d'Est, il sut faire agréer ses propositions ' et prévaloir sur d'autres ambassadeurs qui
* Les anciennes familles guelfes ne surent pas s^entendre contre la démocratie. — Sismondi.
* Mario Filelfo.
avaient une mission semblable. La France , la Hongrie 6i Naples le virent aussi dans diverses circonstances, où îl fut chargé de représenter auprès de ces cours la république florentine. On ne connaît guère aujourd'hui que Tobjet de ces nombreuses missions, pour la plupart anté* rieures à son exil. En France, où il visita les hommes les plus doctes de la capitale, où il put entendre les leçons du célèbre Sigier *, professeur de dialectique, il ménagea un traité de paix perpétuelle entre le roi régnant ' et l'Etat de Florence, et il dut être servi dans sa négociation par la connaissance qu'il avait de la langue française ; car il parlait assez bien le français, et l'on rapporte même qu'il a écrit quelque chose dans cette langue. Il reste un fragment de sa harangue au roi de Naples ', qui lui accorda la grâce de Vanni Barducci, condamné à mort. Non moins heureux dans une seconde ambassade, il en obtiAt un traité d'amitié avec les Florentins. Quant au roi de Hongrie, Charles- Martel, qui appelait Dante son ami *, on comprend qu'il ne lui ait rien refusé, et que les deux missions du diplomate auprès de ce prince aient été couronnées d'un plein succès.
C'est avec la même habileté que Dante, député quatre fois auprès du Saint-Siège, ^ soutint les intérêts de son pays ; et s'il échoua dans sa quatrième négociation, c'est que le siège pontifical était alors occupé par Boniface VIII, et que déjà s'ouvrait, par la ruine du parti que Dante avait embrassé, la série de ses irrémédiables malheurs. Si l'on ajoute à ces ambassades celle qui l'appela infructueusement à Venise, vers la fm de sa vie, au nom du seigneur de Ravenne ', son protecteur et son dernier hôte, on trou-
* Paradis, chant X, vers 136.
* Philippe-Ie-Hardi.
' •• Nihil est, rex optime, etc. »
* Paradis, chant VHI, vers 55.
* Guido da Polenta.
vera 14 légations accomplies avec talent et presque toujours avec succès, par un homme que réclamait encore un poème gigantesque, objet constant de ses méditations et de ses veilles. Ainsi TArioste et M ilton furent à la fois des hommes d'Etat et de grands poètes. C'est le privilège des natures fortes, de ces hommes complets chez qui la richesse de l'imagination n'exclut point le génie des affaires ni les vues pratiques.
Dante va entrer dans le gouvernement. Il faut voir d'un coup d'œil rapide quelle était alors la situation des partis à Florence.
Dans cette ville profondément agitée, la classe bourgeoise, c'est-à-dire l'aristocratie marchande, avait fait de grands efforts pour retenir la direction des affaires. On avait revu les mêmes excès et la même impunité qu'au temps des Gibelins et des Guelfes. Ceux-ci, restés les maîtres, s'étaient divisés en deux partis dont l'antagonisme n'était pas moins implacable. La haute classe avait pour chef Corso Donati *, et le peuple Vieri des Cerchi ', riche commerçant, qui, naturalisé depuis peu à Florence, compensait par sa grande fortune l'infériorité de sa race. Ces deux hommes étaient voisins, rivaux, et, quoique beauxfrères, ennemis jurés. Leurs jalousies personnelles agitant chaque jour la ville et y fomentant la -discorde, une circonstance fatale détermina l'explosion ; ce fut l'arrivée à Florence des principaux instigateurs de deux factions qui depuis quelques années désolaient la ville de Pistoie , sous les noms de Blancs et de Noirs. Il y a grande apparence que
•* Il était de la plus ancienne noblesse de Florence, et aspirait ouvertement à s'y rendre maître. Il passait pour avoir empoisonné à Trévise sa premiérx.» femme, sœur de Vieri dei Cerchi.
* Les Cerchi résidèrent d'abord dans la paroisse d'Acone, nel pivier d*Aeone.
Enfer, chant XVI, vers 65.
Cette paroisse était dans le Val de Sieve, Sopra il ponte à Sieve. (Landino).
là aussi la lutte s'était engagée entre la noblesse et le peuple, dont l'antagonisme avait dû se déclarer depuis que les Gibelins, ayant été chassés de Pistoie *, avaient laissé le champ libre au parti guelfe.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'une haine acharnée existait dans cette ville entre deux branches de la famille des Cancellieri, haine causée ou envenimée par des actes d'une férocité sauvage '. L'ancêtre commun ayant épousé deux femmes, dont la seconde s'appelait Bianca, les enfants des deux lits se nommèrent les Blancs et les Noirs, noms qui servirent d'abord à distinguer les deux branches, et qui devinrent ensuite des noms de parti. Deux'enfants des Cancellieri jouaient un jour dans une taverne. L'un d'eux ayant maltraité son cousin BlanCf celui-ci se vengea sur le frère de l'agresseur et lui coupa la main '. La représaille ne se fit pas attendre. Le père du jeune mutilé, appliquant froidement à son neveu la peine du talion, lui trancha la main, le balafra au visage et le renvoya en cet état aux Cancellieri de la branche des Blancs. Des deux parts la soif de la vengeance et la férocité s'étaient montrées au même degré. De là des inimitiés profondes, qui se traduisirent en meurtres et en attentats si répétés que le Podestat, dans l'impuissance de les réprimer, résigna sa charge.
Dans cet état d'anarchie, Pistoie recourut à Florence
' Les Panciotichi, gibelins, furent chassés par les Cancellieri, guelfes, en 1285 , et cette révolution fut si bien faite en haine de Paristocratie, que les magnats furent déclarés inhabiles au gouvernement de la ville. 11 fut décrété que toute famille privée qui troublerait l'ordre public serait inscrite dans le rôle des nobles, pour être punie à jamais de sa désobéissance aux lois.
* Sismondi : 1295.
Marchione Stefani. Delizie degli eruditi toscani.
' L^auteur de cette action féroce, dont les' suites se firent sentir jnsqu^â Florence et atteignirent Dante lui-même, parait être Foccacia des Cancellieri. (Landino).-— Dante Pa placé dans un des gouffres les plus profonds de PEnfer. *— Enfer, chant XXXII, vers 63.
comme voiaine et alliée. Investi pour trois ans^de la balie^ sorte de dictature qui lui donnait de pleins pouvoirs pour pacifier la ville, TEtat florentin lui envoya un autre Podestat, avec ordre de faire sortir de Pistoie les chefs des factions blanche et noire, et de leur assigner pour séjour la ville de Florence ; ordre imprudent dans Tétat où se trouvait alors la République, travaillée, comme on Ta vu, de dissensions intestines dues à l'antagonisme des hautes classes et du peuple. Au fond, les agitations de Pistoie, qu'avait fait éclater une querelle de famille,' paraissent avoir eu la même cause ; car, arrivés à Florence, les chefs de la faction des Noirs furent reçus chez les Frescobaldi, amis et alliés dç Corso Donati, enrôlés comme lui sous la bannière aristocratique ; et les Blancs trouvèrent une hospitalité cordiale auprès des Cerchi * placés à la tête du parti populaire. Ces hôtes remuants soufflèrent leurs fureurs aux deux factions qui déjà partageaient Florence, et s'y disputaient le pouvoir. Désormais les Blancs furent les amis du peuple, et leurs adversaires furent désignés sous le nom de Noirs.
Ces derniers ayant répandu le bruit * que les Blancs s'étaient ligués avec les Gibelins de la Toscane, accusation habile et spécieuse à cause de l'élément gibelin qui s'était glissé dans cette faction, le pape Boniface VIII crut la cause guelfe menacée, et manda Vieri des Cerchi, pour l'obliger à se réconcilier avec son rival. Vieri se contenta de répondre : « Pourquoi faire la paix ? nous ne sommes pas en guerre. »
Ce qui animait surtout les Noirs, c'est que leurs adversaires allaient faire partie du gouvernement où les appelait
* Les Cerchi avaient des relations de famille avec quelques-uns dp ces chefs.
■ Pelli — Memorie per la vita di Dante.
la faveur populaire. Les prochaines élections devaient leur donner entrée au Priorat, dont les Noirs s'étaient toujours efforcés de les exclure.
Le !«' mai 1300, une collision eut lieu dans une fête publique , qui avait réuni les principaux jeunes gens des deux partis. Au milieu d'un bal, il s'engagea une lutte où le jeune Ricovero dei Gerchi eut le nez coupé ; nouvelle cause de ressentiment et de vengeance *.
La guerre civile était inaminente. Boniface envoya son légat, le cardinal d'Acqua Sparta, pour calmer les esprits en interposant l'autorité du Saint-Siège, mais avec la mission secrète de soutenir la cause guelfe, qu'il croyait en péril^ par des mesures tendant à l'abaissement des Blancs *.
C'est dans ces conjonctures si graves qu'eurent lieu les élections pour le Priorat. Le 15 juin 1300, Dante fut élu Prieur ', avec cinq autres dont l'histoire a conservé les noms *, sans nous apprendre à quel parti chacun d'eux appartenait. Mais il n'est pas douteux, quoiqu'au nombre des élus se trouve un Donati^ que le résultat de cette élection n'ait été favorable aux Blancs, suivant leur attente.
Les Noirs, battus au scrutin ', s'agitèrent autour du cardinal-légat, et lui firent entendre qu'il fallait changer le
' Pelli. — Memorie per la vita di Dante,
*Id.
' Del quale priorato. per fede e per etâ non era indegno (fragment d'une lettre de Dante).
* Nolfo di Guido. — Nerî del Giudice. — Nello Doni Bindo des Donati. — Ricco Falconetti. — Faccio de Micciole, gonfalonier de justice. — Aldobrandini Uguccione dei Campi, secrétaire.
( Marchione Stefani Delizie degl^Eruditi. ) Vellutello, biographe de Dante, lui donne pour collègues au Priorat deux hommes qui ne figurent pas dans cette liste : Palmieri Altoviti. — Neri di Messer Jacopo degli Alberti,
• En 1298, le comte Gabrielli, Noir, était Potesdat â Florence. (Sismondi.)
mode d*^électîon pour les faire rentrer au pouvoir. Le seul moyen était que les Prieurs fussent désormais désignés par le sort. Les nouveaux Prieurs résistèrent à cette proposition appuyée par le Légat *, et ils ne tardèrent pas à montrer, par un acte énergique, leur volonté de réprimer toute violence ; car neuf jours après leur installation, Corso Donati ayant osé attaquer à force ouverte les Corporations des Arts qui marchaient avec leurs Consuls à leur tête, les Prieurs rendirent un décret qui bannissait de Florence les chefs * des deux factions. Les Noirs, et Corso parmi eux, furent relégués à la Piève, près de Rome ; les Blancs eurent ordre de se rendre à Sarzane, aux confins de l'état de Gênes. Cette mesure^ dictée par un esprit de concorde, avait été conseillée par Dante dont se révèle ici la haute impartialité. Il avait même compris parmi les exilés Guido Cavalcanti"^ son meilleur ami *, qui, saisi bientôt par la fièvre, ne tarda point à succomber.
Corso Donati, banni dans le voisinage de Rome, excita le pape Boniface déjà irrité contre les Blancs par l'insuccès de son Légat, qui avait été obligé de quitter Florence après l'avoir exconununiée. On songea alors à profiter du passage de Charles de Valois **, frère de Philippe-le-Bel, qui allait
* Le cardinal d'Acqua Sparta, irrité de cette résistance, quitta Florence après ravoir excommuniée.
* Corso Donati. — Geri Spiui. — Gisuschinetto dei Pazzi. — Rosso de la Tes», du parti des Noirs.
Gentile Terrigiano dei Cerchi. — Guido Cavalcanti. — Baschiera de la Tosa. — Baldinaccio Adimari. — Naldo di messer Latino Gttierardin, du parti des Blancs.
' N'est-ce pas de ce Guido Cavalcanti et de lui-même qu'il entend parler au 6' chant de l'Enfer, oU il dit :
Giusti ton dtto ; ma non vi tono'ntesi.
Les commentateurs ne sont pas d'accord sur le sens de ce passage.
* Guido Cavalcanti cortese, ardito, ma sdegnoso e solitario.
(Dino Compagni-Cronaca.)
• • Charles de Valois avait épousé la fille d'un comte de Flandres, et du chef de Beaudouin il eut des prétentions sur Cunstantinople. Il fut appelé Charles Sans-terre.
guerroj^r en Sicile *. Corso avait d'ailleurs des intelligences avec son parti toujours redoutable à Florence.
La question soun^se aux Prieurs, Dante se prononça fortement contre ceux qui appelaient Charles de Valois, et fît décider qu'on s'opposerait à sa venue. Mais une faute fut commise après sa sortie du Priorat '. Ses successeurs, s'écartant de la ligne d'impartialité qu'il leur avait tracée, rappelèrent de l'exil les chefs du parti dei^ Blancs, en maintenant la peine édictée contre les Noirs. L'insalubrité du séjour qui avait été assigné aux premiers et la mort de Guido Cavalcanti pouvaient être leur excuse. Néanmoins cette mesure leur fut imputée à crime. Elle fournit in prétexte aux Noirs, qui demandaient toujours à grands cris un pacificateur étranger.
Les amis de Donati se réunirent dans l'église de la Sainte-Trinité ', et jurèrent de perdre les Blancs à tout prix. Ils convinrent, de concert avec leur chef banni et avec le pape Boniface VIII, d'ouvrir les portes de Florence à l'armée de Charles de Valois ; mais la conjuration fut découverte. Un procès de haute trahison s'ensuivit, et trois des principaux conjurés * furent condamnés par arrêt de la Seigneurie. Toutefois les Noirs ne se tinrent pas pour battus, et n'en furent que plus ardents à l'exécution de leurs projets, correspondant avec le banni Corso •, afin qu'il pressât le Pape d'envoyer à Florence Charles de Valois, muni de pleins pouvoirs.
* Contre Frédéric, deuxième fils de Pierre d^Aragon. — Purg., chant VII, vers 119.
* Il en sortit le 15 août 1300, après deux mois d^exercice. » Pelli.
* Simone des Bardi , le comte Guido de BatifoUe et son fils Federigo Novello, •
* Rappelé de son premier exil à la Piève, Corso par de nouveaux excès avait encouru la prison et des amendes. Il rompit son ban et se réfugia près de Spini, banquier du Pape, en se déclarant en guerre ouverte avec son pays.
Ils furent secondés par un événement extérieur, dont le contre-coup se fît sentir à Florence, et y ébranla la domination des Blancs. Les Noirs de Pistoie, chassés ausèi de leur ville, s'étaient retirés en armes et avaient tenu la campagne sous la conduite de Maroello di Malaspina. Une victoire sanglante gagnée par eux sur leurs adversaires, à peu de distance de Pistoie, in campo piceno, leur avait rouvert, en 1301, les portes de leur patrie, en y ruinant le parti des Blancs. Dante a fait allusion, dans son poème % à cette journée funeste, qui fut suivie de l'entrée de Charles de Valois à Florence et de son propre exil.
Cependant Charles se trouvait en août 1301 à Anagni, petite ville de la campagne de Rome, où Boniface VIII faisait sa résidence. Le Pape lui conféra divers titres*. La faction des Noirs le mit à sa solde, en -lui comptant 70,000 florins, pour l'entretien de ses cavaliers '.
Charles se présente d'abord comme pacificateur* De Sienne, où il s'était arrêté avec ses troupes, il envoie à Florence un ambassadeur nommé Guillaume, personnage fin et cauteleux, qui, admis dans le grand Conseil, annonce de la part de son maître les intentions les plus droites ; il proteste que Charles vient accomplir une mission de paix et de concorde. Le peuple s'assembla. Après de longs débats, et malgré la résistance obstinée de la corporation des boulangers *, il est résolu qu'on laissera entrer Charles de Vtilois, mais à certaines conditiops qui seront écrites
* Enfer, chant XXIV in tine. — Vilhini lib. S cap. 44.
• Comte de lloina;j'ne — cnptain î du l\itrinioine — seigneur de la marche d'Ancône.
Bonifaoe VIII snvait que la plupart des Blancs étaient Gibelins, et Curso Donati lui faisaii croire que le parti guelfe périssait à FlorcDce.
' Pelli.
■* Le bulletin d^s boulangers portait : « qu'il ne soit ni reçu ni honoré ; car il vient pour détruire la ville. » (Pelli.)
dans une capitulation signée de ce prince. On exigera qu'il n'ait à Florence ni juridiction, ni honneurs, ni titre de commandement, et qu'il promette de ne rien changer aux lois et aux coutumes.
Avant cette résolution, Dante avait été envoyé en ambassade auprès du Pape * afin de détourner l'orage, qui allait fondre sur sa patrie, avec mission de porter au Saint-Siège la soumission de la République, et la promesse de lui obéir en tout ce qui serait vraiment sa volonté. Il était parti dans une grande anxiété d'esprit; car d'un ôôté sa présence était nécessaire à Florence, dans une conjoncture aussi critique, et d'un autre côté nul n'était en meilleure position de négocier avec le Saint-Siège. Il était . parti en prononçant ces paroles célèbres * : « Si je vais, qui reste? si je reste, qui part? » Boniface avait reçu avec hauteur cette ambassade à laquelle s'étaient adjoints deux autres citoyens de Florence '. Qu'on s'en rapporte à moi, avait-il dit en renvoyant ces derniers, et en retenant auprès de lui Dante, dont il connaissait la fermeté, le coup d'œil politique et l'influence toute-puissante sur ses compatriotes.
Charles de Valois entra à Florence avec 1,200 chevaux, le 4 novembre 1301. Les Noirs avaient augmenté sa solde, et lui avaient fait compter encore 17,000 florins, pour hâter sa venue *. Il descendit chez un de leurs chefs, dans la maison des Frescobaldi *, où avaient logé les Noirs bannis dé Pistoie, ces ardents fauteurs des troubles qu'il venait apaiser. A peine entré, il jeta le masque en chassant les Blancs du
* Per offerire la concordia e la pace dei cittadini. — (Bruni Aretino.)
* Boccacio.
* Maso Minerbetti et Corazza.
* Dino Compagni (Cronaca.) — 11 a écrit l'histoire vraie et pathétique dj cette révolution. Guelfe en apparence, il passe pour avoir été Gibelin de coeur.
* Au-delà de PArno.
gouvernement *, en les obligeant de fuir ', et en rappelant de l'exil Corso Donati, avec les émigrés du parti des Noirs.
Pendant cinq mois qu'il resta à Florence, Charles lâcha la bride à cette faction altérée de vengeance. Durant huit jours consécutifs, les maisons des Blancs furent pillées et brûlées '. Le peuple, éveillé au bruit du tocsin, lors de l'irruption des Noirs, que Charles* avait fait entrer pendant la nuit, n'avait osé bouger. Les Cerchi eux-mêmes, quoique invités par les Prieurs à se défendre, avaient baissé la tête, et, cédant à leur ennemi victorieux, étaient sortis de la ville sans résistance.
Aux excès de la force matérielle, dont il faut lire dans les chroniques l'horrible tableau, succédèrent les proscriptions juridiques. Dès le 11 novembre on avait établi des gouverneurs provisoires. Un nouveau Podesta, nommé par Charles de Valois, Cante Gabrielli* informa d'office et sur la rumeur publique contre plusieurs chefs du parti des Blancs, qui s'étaient opposés à l'intervention du prince français. Dante fut condamné par défaut ', le 27 janvier 1302, en 8,000 livres d'amende, et à deux ans d'exil ^ Si l'amende n'était payée dans un certain délai, ses possessions devaient être dévastées et confisquées. ((S'il est appréhendé, portait la
* Dinp Compagni, qui était alors Prieur, fut atteint par cette mesure
* Trois de leurs chefs, qui avaient été rappelés de Sérizane, furent accusés par un certain Ferrandi, baron Provençal, d'avoir fait avec lui un traité, que TArètin dit avoir vu en original, mais qu'il croit une pièce fabriquée. Il était convenu que Ferrandi leur ferait avoir de Charles la haute Toscane, à condition qu'il serait nommé gouverneur de Prato par leur influence.
' Corso Donati, arrivé à Florence le 5 novembre au matin avait ouvert les prisons, envahi le palais, chassé les Prieurs, livré la ville aux horreurs de Pincendie et du pillage. (Villani.)
* Gabrielli avait été déjà Podesta de Florence en 1298. U était un des bannis Noirs qui rentrèrent avec Charles de Valois.
** La sentence fut confirmée par Gabrielli le 10 mars 1302.
* Cet exil fut rendu perpétuel par sentence de Tannée 1315.
sentence, qu'il subisse le supplice du feu, jusqu'à ce que mort s'ensuive *. » La sentence comprenait 600 autres Florentins du même parti. Elle les déclarait tous atteints et convaincus de malversations ', et Dante en particulier d'avoir machiné la ruine du parti Guelfe à Florence '.
A l'égard de* Dante, l'action de malversations, repoussée par son noble caractère, était couverte par les comptes qu'il avait rendus à sa sortie de charge. Pour l'atteindre, il fallut faire une loi rétroactive*, loi qui s'est conservée depuis, et d'après laquelle le Podesta pouvait et devait connaître des méfaits des Prieurs même sortis d'exercice et ayant fait apurer leurs comptes.
C'est à Rome, où il se trouvait alors ' en qualité d'ambassadeur, que Dante reçut la nouvelle de sa condamnation. Il apprit en même temps que sa maison avait été saccagée, ses biens pillés, ses domaines * ravagés et confisqués ''. Il accourut aussitôt à Sienne ; puis il se rendit à Gorgonza, petit château sur le territoire d'Arezzo, pour s'aboucher avec les autres bannis. Résolus de rentrer à force ouverte, ils établirent leur quartier-général à Arezzo, où s'était retiré Busone des Raffaelli, banni de Florence comme Gibelin,
* Igne comburatur sic quod moriatur,
« Baratterie. « Acceperuntquod non licebatvel aliter quam licebatper loges.»
* Pro eo quod debuit turbassé statura partis Guelfœ civitatis et commisisse baratterias. (MSS in carta peeora 1343.)
La Sentence porte: Dantem alighieri, de Sextu Sancti Pétri majoris... Nel Priorato contradissono la venuta doraini Caroli.
(V. Sismondi , qui donne le tene original de la sentence.)
* Sismondi.
* Avec le père de Pétrarque.
* Dante possédait plusieurs belles maisons. l\ avait aussi plusieurs domaines beaux et fertiles en Camerata, dans la Placenta et dans la plaine de Ripoli. — (Landin.)
^ Ils échurent à Boccacio Adimari, et furent rachetés 40 ans après par un des fils de Dante.
deux ans auparavant. Busone reçut Dante chez lui et Faccueillit avec distinction. Le commandement militaire fut donné au comte Alessandro da Romena *, qui passa une grande revue des troupes. Un conseil de Dix fut aussi créé dont. Dante fit partie. Mais ces préparatifs hostiles, qui devaient attirer les regards des Noirs de Florence sur Arezzo , inquiétèrent son Podestat Uguccione délia Faggiuola*. Quoique Gibelin et favorable aux Blancs, il n'osa prendre parti pour eux ; ils furent forcés de s'éloigner et de se retirer à Forli.
De 1302 à 1304, les bannis ne tentèrent rien d'important. Ils espéraient sans doute que la mort de Boniface VIII et le choix de son successeur Benoît XI ', qui passait pour avoir des tendances Gibelines, pourrait opérer une réaction pacifique en leur faveur. Il est certain que ce pape essaya de réconcilier les Blancs et les Noirs dans cette malheureuse ville. Le cardinal da Prato * vint à Florence, en mars 1303, en qualité de légat et accompagné d'Andréa Balduccî, général de l'ordre des Servîtes. Il demanda qu'on ouvrît des négociations avec les bannis, et qu'on admît dans la ville leure commissaires, entre autres le père de Pétrarque, pour traiter de leur retour. Mais, suspect au parti des Noirs qui l'accusaient d'avoir des intelligences avec les bannis, il vit échouer tous ses efforts de conciliation. Insulté, calomnié, offensé même dans sa personne, il fut contraint de se retirer, sans avoir rien obtenu.
* Pelli.
* Uguccione ayant voulu depuis se rendre maitre à Pise fut banni et se réfugia à Vérone, auprès de Can délia Scala.
' Le Cardinal Niccolo, Evêque d'Ostie. On a prétendu que ce pape avait été empoisonné avec des figues par^l'ordre de Philippe-Ie-Bel.
* Fort mêlé aux affaires de ce temps^ ce cardinal, Gibelin de cœur, favorisa le gouvernement populaire. -7- C'est le même qui couronna l'Empereur Henri VIT, à Saint-Jean de Latran, au nom du Pape Clément V alors à Avignon.
Il quitta Florence le 9 juin 1304, après avoir anatliématisé ce parti implacable *.
" Ce châtiment leur fit peur, et pour faire lever l'excommunication, ils envoyèrent à Pérouse douze de leui's chefs, chargés d'expliquer au Saint-Siège les motifs de leur résistance, avec apologie de leur conduite.
Les bannis résolurent de profiter de l'absence des principaux personnages du parti pour tenter par surprise un coup de main sur Florence. Ils formèrent une petite armée composée de 9,000 fantassins et de cavalerie, et sous la conduite de Baschiera Toscrighi, capitaine malhabile qui ne sut pas profiter de l'occasion, ils entrèrent dans Florence le 20 juillet 1304. Ils s'avancèrent d'abord sans obstacle et pénétrèrent jusqu'à l'église de Santa-Riparata ; maïs le tocsin ayant appelé les Noirs sous les armes, la résistance fut si furieuse qu'ils ne soutinrent pas leur premier élan. Ils avaient compté sur les Blancs de l'intérieur, qui n'osèrent remuer. Une panique s'empara des assaillants et ils prirent la fuite '.
Dante prit-il part à cette échaufîourée ? On peut en douter, s'il est vrai qu'il s'était dès lors séparé des exaltés de son parti ', après avoir vu qu'ils y faisaient prévaloir les conseils aveugles de la passion et de la violence. Il est à croire que, suivant les vues du cardinal da Prato, il préférait la voie des négociations et des accommodements. Il
* Pelli — Memorie per la vita di Dante.
* Pelli.
' n est certain qu^àprës avoir toujours voulu modérer les deux partis, il condamna les violences de celui des Blancs auquel il s'était attaché. — Enfer chant XV vers 72.
Paradis, chant XVU, vers 61 et suivants.
paraît qu'il s'adressa d'abord à la justice de ses concitoyens *.
Mais, loin de faire aucune concession, les Noirs de Florence poursuivirent leur triomphe en exterminant partout les Blancs, en les chassant de Pistoie et de Bologne par des menées secrètes ou à force ouverte. Pistoie fut réduite en avril 1306, après dix mois de siège. Une insurrection fomentée à Bologne en fit sortir les Blancs de Florence qui s'y étaient réfugiés. Les Noirs continuaient d'ailleurs de se refuser aux tentatives de conciliation du Saint-Siège. Clément V avait à son tour essayé de pacifier la Toscane, en y envoyant le légat Orsini, qui n'eut pas plus de succès que le cardinal da Prato ; car il fut obligé aussi de quitter Florence après avoir frappa d'excommunication cette cité inflexible '.
Vers ce temps, Dante se trouvait à Padoue. Sa présence en cette ville résulte d'un acte ' du 27 août 1306, où il est écrit : Prœsentibu$ Daniino quondam Aligkieri de Florentid.
En 1307, le cardinal Orsini, légat pour la Toscane, se transporta de Bologne à Arezzo , et y ramassa des troupes pour châtier les Florentins qui avaient méconnu l'autorité du Saint-Siège. Il voulait et ne put leur imposer, par cette vaine démonstration, le rappel des bannis appartenant au parti des Blancs. Ceux-ci étaient toujours en armes et altérés de vengeance. Ils faisaient alors cause commune avec les Gibelins, ne dissimulant plus une alliance qui leur avait été souvent reprochée. Dante, qui inclinait vers le
' Vellutello — Vita di Dant6u
* Dino Compagai. — Cronaca»
• PelU.
parti gibelin *, et qui s'en rapprocha de plus en plus, dans ses infortunes, ne craignit pas, à cette ^oque, de leur donner publiquement des gages. Il est certain qu'il assistait à une réunion de Blancs et de Gibelins qui eut lieu, en 1307, dans la sacristie de Saint-Gaudens, in Mugello • ; un acte des archives y constate sa présence en ces termes : Prœsentibus Dante Alighieri. — L'année précédente, dans ce même pays, les Florentins s'étaient rendus maîtres du château de Monte-Accanico, où les bannis recevaient asile d'un seigneur de la maison des Ubaldini. Les hommes qui se trouvaient dans ce château, obtinrent la vie sauve. Après ce dernier échec, les bannis de Florence ne soutinrent plus par les armes la cause des Blancs. Us ne se réunirent plus •.
Dans cette même année 1307, Dante dont les mouvements depuis le départ d'Arezzo ne peuvent être suivis avec exactitude, trouva un asile chez Marcello di Malaspina *, seigneur de la Lunigiana *. Quoique jeté dans un autre parti puisqu'il avait commandé les Noirs de Pistoie, vainqueurs des Blancs in Campo piceno, Marcello et ses deux frères lui accordèrent une généreuse hospitalité.
C'est là, selon toute apparence, qu'il commença la seconde partie de la divine épopée, le Purgatoite^ qui fut
' Les Gibelins soutenaient en apparence les droits de PEmpire pour mieux fonder, dans certaines villes d^Italie, le despotisme de leurs chefs. Dante avait comme partisan de l'autorité impériale des tendances Gibelines ; mais il n*B.]^*partint jamais à cette faction qu^il savait oppressive et ennemie de là liberté. Il réprouvait également les excès anarchiques du parti des Guelfes.
(Paradis, chant VI, vers 97 et suivants.)
* A.a château de Monte-Accanico, délia casa Ubaldini di Mugello.
(Pelli.) ' Dino Conpagni.
* Marcello était fils de Conrad, — Purgat., chant VIII, vers 117 et suivants.
* La Lunigiana tire son nom de Tancienne ville de Luni en Toscane, dans le Val di Magra. La Magra est une riviôre qui se jette dans la mer Tyrrhénienne, un peu au-dessus de la Serrezzana.
dédié à Maroello di Malaspina. L'Enfer avait été repris h Arezzo, chez Uguccione di Faggiuola \ qui en avait agréé la dédicace, sans prévoir alors que lui aussi serait un jour proscrit, et qu'il retrouverait à Vérone son ancien hôte !
Cependant le parti des Noirs, maître à Florence et dominateur ombrageux, y poursuivait avec acharnement les Gibelins cachés sous le drapeau des Blancs. Corso Donati luimême, qui avait si puissamment aidé à son triomphe, lui devint suspect aussitôt qu'il eut épousé la fille d'Uguccione di Faggiuola, un des chefs de la faction gibeline à Pise. Corso, adouci peut-être par cette alliance, se détacha de la noblesse guelfe, et se joignant aux Bordogni, aux Medici *, qui étaient des hommes nouveaux, enrichis par le commerce et moins éloignés du peuple, il essaya de former avec eux un tiers-parti. La noblesse, qui dirigeait le parti des Noirs, composé surtout de l'aristocratie marchande, ne pardonna point au transfuge. On l'accusa de prétendre à la tyrannie, et dans une émeute populaire, comme, au moment d'être atteint, il voulut sauter à bas de son cheval, il resta engagé par le pied dans son étrier, et fut traîné dans la poussière. Il fut achevé à coups de hallebarde '.
Dante apprit la fin tragique de son implacable ennemi à
* Uguceiune était de Pise et Gibelin. Aidé de Castruccio de Lucques, il battit les Florentins en 1315. Il fut ensuite chassé de Pise en même temps que son fils Pétait de Lucques. Tous deux se réfugièrent à Vérone auprès de Can grande de la Scala. (Sismondi.)
* Les Mèdicis restèrent à la tète de ce tiers-parti qui, s'appuyant sur le peuple, parvint à supplanter raristocratie guelfe, à Florence. Elevés par le peuple, lés Medicis se tournèrent contre la liberté, usurpèrent le pouvoir suprême et s*y maintinrent à Paide des Papes et de PEmpereur qui consa> crèrent leur usurpation. Guelfes et Gibelins furent dès lors contre la dérao- «ratie.
' Dante, qui Ta mis en Enfer, a mentionné sa fin tragique. ~ Purgatoire, chant XXIV, vers 81.
Les moines de San-Salvi Penterrèrent sans hoQnouri. Sa maison fut 4ôuioli9 par (iécret du peuple. (ViUani,)
Vérone, où il s'était rendu en quittant la Lunigiane. Can Grande délia Scala, seigneur de Vérone, exerçait alors avec ses deux frères Alboino et Bartolommeo uiie généreuse hospitalité envers d'illustres proscrits atteints par les guerres civiles. Comblé d'honneurs et de bienfaits par ces nobles seigneurs, Dante a consacré leur mémoire dans son poème *, oii il vante la hbéralité de cette maison. Can Grande, qui mourut en 1329, après avoir soumis Padoue etTrévise, avait alors 18 ans *. Nonmaé plus tard vicaire général de l'Empire en Lombardie, il inspira aux Gibelins d'Italie de grandes espérances que sa mort trop prompte l'empêcha de réaliser. Mais Dante avait pu juger de ses grandes qualités, en faire son héros, et l'annoncer à l'Italie comme son futur hbérateur. Ayant séjourné plusieurs années à Vérone (de 1308 à 1313), il y avait achevé le Purgatoire et commencé le Paradis dédiés par lui à Can le Grand '. Il avait donc pu, au iV chant du Paradis, prédire à coup sûr la glorieuse carrière du jeune guerrier, qui avait atteint l'âge de 22 ans, lorsque le poète quitta Vérone. S'il en a parlé de même, sans le nommer *, au début de V Enfer ^ c'est évidemment qu'il a retouché une partie de son poème, étant auprès des seigneurs de la Scala ; car, s'il est vrai, comme c'est l'opinion générale, que les sept premiers chants de l'Enfer sont antérieurs au priorat de Dante, Can alors avait
. * Paradiso XVII, vers 70 et suivants.
* Cacciagenda, qui en parle à Dante au 17* chant du Paradis, lui donne 9 ans en 1300, époque du pèlerinage. Donc en 1309 il avait 18 ans.
(Parad. chant XVII, vers 7Ô et suivants.)
' Appelé Can de PEscale par les historiens français. Il était fils d'Alberto, de Tancienne maison délia Scala, qui avait la seigneurie de Vérone. • Alboino^ son frère aîné, mort en 1311, était valétudinaire, et Can Grande lui avait été associé dans le gouvernement. Seul maître en 1311, il prit Crémone en 1318. Il asservit Padoue et Trévise, dernier rempart des Guelfes en Lombardie. Il mourut de la fièvre en 1329, à l'âge de 3S ans, laissant de lui cette opinion qu'il se serait rendu maître de toute l'Italie.
Les armes de cette maison étaient, dans un champ de gueules, un^ éçhellç vermeille oti était perché un aigle noir,
* Enfer I, vers 101 et suivant?.
à peine 9 ans, et Ton ne pouvait augurer ce qu'il serait un jour.
Le proscrit, à la cour des seigneurs de Vérone, avait toujours les yeux fixés sur sa patrie. Il descendit à la prière, et écrivit au peuple de Florence une lettre suppliante où il sollicitait son rappel, lettre dont on cite le commencement si touchant : « Popule mee, quid tibifeci^ » mais cette lettre, comme plusieurs autres qu'il écrivit à des cytoyens de Florence faisant partie du gouvernement, demeura sans effet.
Au reste Tair de la cour ne changea point ses mœurs. Il y conserva sa liberté d'allure et de langage. Can de l'Escale lui montrant un jour son fou, qui était fort divertissant, lui dit ; « Comment se fait-il que ce fou nous plaise à tous, et que vous, qui passez pour sage, n'y puissiez réussir? » — Qu'y a-t-il d'étonnant, reprit vivement le poète ? L'amitié naît de la ressemblance des esprits et de la conformité des mœurs *.
A cette époque, Dante était tout-à-fait Gibelin, ou du moins (car il n'acceptait pas cette dénomination de parti)' il était de ceux qui attendaient de l'Empereur la régénération de l'Italie. Les Guelfes, aidés par le Saint-Siège et par les Français, lui avaient fait assez de ma^ pour qu'il appelât du Pape et de Philippe-le-Bel à l'Empereur. Les Blancs, quoiqu'il s'en fût séparé depuis longtemps à cause de leurs excès, étaient alors à peine une fraction sensible du grand parti Guelfe. Ils s'absorbèrent dans la faction Gibe" line, et quoique Dante fit ses réserves contre les Gibelins '
* Léon. Bruni TArétin. — Vellutello.
* Pétrarque — Vita Dantis. ' ♦
• Morum paritas et similitudo animorum amicitiœ causa est. »
(Bayle dict. hist.)
* Paradiso, chant VI, vers 11, 97 et suivants.
par habitude ou préjugés de famille, au fond il servait leur cause en se déclarant pour l'Empereur,
Dans plusieurs endroits de la Divine Comédie, Dante a manifesté sa politique impériale : à ses yeux, l'Empire et le Sacerdoce sont deux pouvoirs souverains qui doivent rester toujours séparés *. De l'union forcée du glaive et de la houlette, il ne peut résulter que trouble et désaccord '. Le monde n'est pas gouverné ', et l'Italie, dit-il, ne sera heureuse que par le rétablissement de l'autorité de César*. Voyez comme il parle de César ^ et de ses meurtriers ', de Justinien, et de l'Empire romain depuis Romulus jusqu'à Charlemagne'. Gomme il est sévère envers les empereurs qui ont négligé de faire sentir leur sceptre en Italie, lorsqu'ils pouvaient réunir leurs enfants épars ' ! Quels vifs reproches il adresse à Rodolphe de Hapsbourg ' et à Albert d'Autriche ^^ ! Ses haines vigoureuses contre plusieurs papes **
* Purgat., chant XVI, vers 106 et suivani», » Ibid.
» Paradis, chant XXVII, vers 140.
* Purgatoire, chant VI, vers 114.
■ Enfer, chant IV, vers 123. Chant XXXIV, vers 65 et suivants. Paradis, chant VI, vers 75.
* Ibid.
^ Parad., chant VI, vers 10 et suivants.
■ Purgat., chant VI, vers 76 et suivants.
* Purgat. Rodolphe de Hapsbourg, tige de la maison d^Autriche, n^alla point en Italie pour s'y faire consacrer. Il fut trop occupé d'agrandir sa maison en Allemagne pour songer à passer les monts. Purgat., chant VII, vers 32.
'° Ibid. Fils de Rodolphe, il perdit la Suisse au temps de Guillaume Tell. L'Empire ne passa point à son fils. Henri, comte de Luxembourg, fut élu (1308). CJpst TEmpereur Henri Vil.
** Purgat., chant III, vers 125. — Clément V» Ibid., chant XIX, vers 99. — Adrien V.
Enfer, chant XIX, vers 70. — Chant III, vers 59. (Nicolas III et Célestin V.) Enfer, chant XIX, vers 53 et suivants. (Boniface VIII.) Enfer, chant XXVII, vers 105.
Purgat., chant XXXI 1, vers 150.
Paradis, chant XXVII, vers 22 et suivants.
Id., chant XXX in fine. (Clément V et Boniface VIII.) Enfer, chant XIX, vers 27. — Paradis, chant XVII, vers 28. (Clément V.)
Guelfes, dont la politique dissolvante lui semblait si funeste au bonheur des peuples Italiens, son aversion souvent manifestée pour les Français et pour les princes de la maison de France *, n'ont pas une autre cause que sa chimère de l'unité de l'Italie sous le sceptre impérial. Dante eut de bonne heure cette grande pensée qu'il formula plus tard en théorie politique dans un traité qui nous a été conservé '. En un mot le salut de sa patrie lui paraissait être dans les mains de l'Empereur, bien avant qu'un empereur descendît en Italie. Ce moment, qu'il appelait de tous ses vœux, arriva par une force supérieure à sa volonté.
Clément V ' venait d'être appelé au gouvernement de l'Église, Ce pape, français de nation, était passé de l'archevêché de Bordeaux au souverain pontificat, par la faveur de Philippe-le-Bel, sous la promesse qu'il favoriserait à son tour auprès des électeurs la candidature de ce prince à l'Empire *. Mais à peine intronisé. Clément V sentit qu'un roi de France empereur serait trop puissant, et fidèle à la politique constante du Saint-Siège, il agit sous main pour faire élire un simple comte de Luxembourg, dont les domaines héréditaires peu étendus devaient lui causer moins d'ombrage. Celui-ci, comptant sur la bienveillance du Pape,
* Pur^., chant VI, vers 23. La reine de France fille de Philippe-le-Bel.
Purg., chant VIT, vers 103. — Philippe-le-Camus.
Purg., chant VIT, vers 109. — Philippe-le-Bel.
Purg., chant XX, vera 91. id.
Purg., chant XXXII, vers 152. id.
Paradiso, chant XIX, vers 113. id.
Purgat., chant XX, vers 40 et suivants. — Hugues-Capet.
Purg., chant XX, vers 67. — Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis.
ibid., vers 71 et suivants. — Charles de Valois.
Paradiso, chant XIX, vers 122. — Charles II, son fils, roi de Naplds. Purg., chant XX, vers 79. — id.
* De Monarchia.
* 1305. — Bertrand de Got, qui s'appela Clément V.
* Voltaire. — Annales de PEmpire.
a qui il savait devoir la dignité irifpériale, crut qu'il trouverait d'autant moins de difficultés à se faire couronner à Rome que Clément, forcé par les mouvements populaires qui agitaient cette ville S avait alors sa résidence à Lyon *, mais pressé, comme tous les empereurs, d'agrandir sa maison, Henri VIT avait fait élire son fils, Jean de Luxembourg, roi de Bohême ; ce qui lui avait aliéné le Saint-Siège, en réveillant le vieux parti Guelfe, surpris, effrayé de ce qu'après un siècle de désuétude', un empereur voulait faire revivre l'ancienne coutume, et se préparait à descendre en Italie.
Les Gibelins, au contraire, se réjouirent de cette nouvelle, et virent dans Henri VII un libérateur. Ce prince, jeune et brave *, se présentait en effet avec le dessein de pacifier l'Italie par une amnistie générale, qui permettrait aux émigrés de tous les partis de rentrer dans leurs foyers. Mais il annonçait en même temps la volonté de ramener les villes dans l'obéissance à l'Empire. Cette concentration du pouvoir, cette suprématie de l'autorité impériale était, au milieu des dissensions qui déchiraient l'Italie, désirée de la plupart des États italiens, qui avaient envoyé des ambassadeurs à Henri pour lui rendre hommage. Naples seule- 'ment et quelques villes guelfes, comme Florence, Sienne,
* Le triomphe des Noirs à Florence, dû à l'intervention de Charles de Valois, et Pélection d'un pape français avaient développé à Rome l'esprit républicain en haine de la France.
* n la transféra ensuite à Avignon, oîi 7 papes résidèrent depuis l'année 1308 jusqu'à 1378 (70 ans). Grégoire XI, à qui les Florentins avaient envoyé sainte Catherine de Sienne, reporta le Saint-Siège dans la capitale du monde chrétien. (Le Président Hénault.)
» Depuis l'Empereur Frédéric II, qui se fit consacrer à Rome en 1220 , le jeune Conradin, son petit-fils, était le seul prince allemand qui eût été reçu à Rome avec de grands honneurs, en 1267, lorsqu'il allait prendre possession du royaume de Naples, son héritage. Mais ce jeune prince n'était pas revêtu de la dignité impériale. Ainsi, lorsque Henri VII passa les monts en 1311 il y avait 91 ans que Rome n'avait vu d'empereur.
* Bel parlatore. — (Dino Compagni.)
Lacques et Bologne, parurent disposées à soutenir à tout prix la cause de l'indépendance italienne.
Henri VII franchit les Alpes à la fin de Tannée 1310, après avoir fait à Lausanne, le 11 septembre, entre les mains des commissaires du Pape, le serment ordinaire d'obéissance ou de protection, suivant le sens divers qu'on y attachait de part et d'autre *. Il se fît d'abord couronner roi de Lombardie à Milan ', non sans danger, puisqu'il se vit obligé de sévir contre son propre chancelier, qui était entré dans une conspiration contre lui. Il soumit ensuite la plupart des villes lombardes. Brescia, qui l'avait retenu quelque temps, fut prise d'assaut, et il y entra par la brèche '.
Ce fut alors sans doute ou vers ce temps, que Dante, quittant le rôle de suppliant, écrivit et publia sa fameuse lettre à l'Empereur Henri VII, aux rois d'Italie et aux sénateurs de Rome. Retiré à Vérone, où Gan de l'Escale, fîdèle Gibelin, lui donnait asile, Dante, bien qu'issu de famille guelfe, voyait le salut de l'Italie si divisée, si déchirée par les factions, si navrée de blessures, dans le rétablissement de l'autorité impériale, seule capable de réunir ses membres épars, de grouper toutes ses forces dans une puissante et féconde unité. On ne peut croire qu'une âme aussi haute ait cédé, dans cette circonstance, à des ressentiments personnels. Le spectacle des maux qui affligèrent son pays avait, autant que l'exil, mûri son esprit, et provoqué en lui un examen sérieux des causes qui les avaient amenés. En appelant, comme suprême remède, l'autorité de l'Empereur, il
♦ Voltaire. — Annales de PErapire.
* Les Gibelins avaient pour chefs les Viscontis , et les Guelfes Guido délia Torre (des Torriani). Guido, chassé de Milan par une émeute, alla soulever plusieurs villes contre l'Empereur.
• Voltaire. — Annales de PEmpire.
se plaçait au-dessus des partis ; il ne se croyéftt pas apostat ni transfuge; encore moins avait-il soif de représailles et de vengeance. Ces noms de Guelfe et de Gibelin lui paraissaient un masque qui couvrait des ambitions personnelles , un aliment incessant de discorde et de guerre civile K Les tyrannies, les usurpations , les antagonismes d'État à État se servaient de l'aigle et des lys dans des vues de lucre ou d'ambition privée. Le sceptre de l'Empire , protégeant les libertés italiennes comme au temps de Frédéric Barberousse, était à ses yeux le gage le plus solide de la grandeur et de la prospérité de sa chère patrie. Voilà dans quel sens Dante proposait Henri VIT comme un libérateur aux princes de l'Italie et au sénat de Rome. Sa lettre est noble, pleine de vues élevées, et empreinte d'un sage et véritable patriotisme.
•Elle fut suivie d'une autre adressée à l'Empereur seul, et datée des sources de l'Arno * le 16 avril 1311, par laquelle Dante invitait cette fois et pressait Henri VII de tourner ses armes contre Florence, en lui reprochant son peu de zèle, en lui rappelant le droit du sceptre impérial et la nécessité d'agir. Cette seconde lettre, en cas d'insuccès, lui fermait toute voie de retour dans sa ville natale.
Henri se dirigeait sur Rome ', défendue par Jean, prince de Morée, frère de Robert de Naples *. Plusieurs villes guelfes avaient pris une attitude hostile. Repoussé dans un combat à la porte Léonine, Henri ne put parvenir jusqu'au Vatican,
* Paradis, chant VI, vers 07 et suivants.
* A Toscanella, petite ville du patrimoine de Saint-Pierre. — Cette lettre est en italien» ^le nous a été conservée. (Pelli.)
' n avait grossi son armée de tous les Gibelins et Guelfes blancs de la Toscane.
* Henri VU était ligué avec tous les Gibelins d'Italie, et Robert de Naples avec tous les Guelfes.
-semais il entraipar une autre porte S et le 29 janvier 1312 il fut couronné roi des Romains par le cardinal da Prato qui, au nom du Pape résidant en France*, consentit à confirmer son élection à TEmpire. A peine eut-il fait décider par ses jurisconsultes que le royaume de Naples relevait de l'Empire et non du Saint-Siège, que, serré de près par les troupes de Robert, qui n'avaient cessé d'occuper Rome, il se vit forcé d'en sortir et de se retirer à Tivoli. De là il revint sur la Toscane', qui le menaçait par derrière, et mit le siège devant Florence, après avoir grossi en route son armée des Blancs de la Toscane et de la marche d'Ancône. Dante s'abstint de se joindre à eux *. Il se tint à quelque distance, dans Tanxiété d'un suprême effort auquel il ne pouvait personnellement concourir.
La résistance opiniâtre des Florentins, l'insurrection de toutelaToscane, la maladiequidécimaitl'armée assiégeante, obligèrent Henri ' à lever le siège le 6 janvier 1313, et à se retirer à Pise.
Irrité de cet échec, il n'en fut que plus ardent à poursuivre ses desseins, et il rassembla des forces de tout côté. L'Allemagne, grâce à son frère l'Archevêque de Trêves, devait lui envoyer des renforts. Gênes et Pise lui promettaient 50 galères, et il savait qu'il existait à Naples un parti en sa faveur. C'est contre cette dernière ville qu'il tourna ses armes après avoir reçu quelques troupes fraîches d'Allemagne, pour y exécuter sa sentence contre Robert
* Les Colonna, famille illustre de Rome, lui prêtèrent appui contre lesOrslni, Guelfes.
« Clément V.
' Au mois d'août 1312.— Il fut bien reçu à Arezzo.
^ Il ne voulut pas, dit-il quelque part, prendre une part active à cette entreprise, et il se tint à Pécart auprès d'une des portes. •— VelluteUo-vita di Dante. — Arétin assure qu'il ne fut pas au nombre des assiégeants.
^ II avait son quartier-général à Poggibonzi.
— Si —
qu'il avait mis au bau de l'Empire, et disposer souverainement de ses états.
On sait quelle fut le sort de cette expédition. Henri s'était mis en route vers Naples, au mois d'août 1313. II avait à peine dépassé Sienne qu'il s'arrêta et mourut ^ dans un lieu appelé Buonconvento. Est-ce la maladie ou le poison c(ui emporta ce brave etmalheureux prince? Il s'était, dit-on. échauffé le sang au siège de Brescia et aux portes de Rome, et il était tourmenté déjà d'un anthrax • au genou. D'autres ont dit^ qu'un dominicain, Politîen de Montepulciano, l'avait empoisonné dans une hostie ou dans le vin consacré. Quoi qu'il en soit, cet empereur, objet de tant d'espérances, ne répondit pas à l'attente des Gibelins. Sa bravoure et ses hautes qualités ne lui tinrent pas lieu de la puissance territoriale, qui avait rendu si puissante la maison de Souabe. Son corps fut apporté à Pise oii il fut enterré avec de grands honneurs sous le dôme de la cathédrale. Avec lui finit son entreprise, et les Allemands repassèrent les
Alpes.
Dante, se sentant frappé au cœur par ce dernier coup, reprit la vie errante et pleine d'amertume de l'exilé *. Il est difficile de suivre exactement sa trace dans les divers lieux où îl s'arrêta, jusqu'à Ravenne, son dernier refuge. C'est dans cette période de sa vie sans doute qu'il a bu jusqu'à la lie le calice des humiliations, et qu'il a senti l'horreur d'avoir à tendre la main comme Salvani Provenzano ^ à
* Le 24 août 1313.
* Sismondi. — Histoire des républiques italiennes. ' Voltaire. — Annales de l^mpire.
* Dante est-il allé à Paris pendant son exil I II y a sur ce point une grande incertitude parmi ses biograplies. Voici un document d^oti il résulte que Dante était & Paris en 1313 ; c'est la chronique de Jacopo Filippo da Bergamo, an 1313. « Sen andô alla città di Parigi per poter far délie sue gran virtù experientia, e publicamente in ogni facultà messe conduzioni, offerendosi a tutt li uomini dotti pronto e parato alla disputazione. (Peili).
* Purgat., chant XI, vers 121 et suivants.
mendier comme Romeo * pour subsister au jour le jour, à manger le pain amer de Texil, à monter Fescalier de rétranger*. A la vigueur de ses coups de pinceau, lorsqu'il peint dans son poème quelque situation analogue à la sienne, ou lorsqu'il se fait prédire à liii-même ses misères, on peut juger que son génie s'inspirait de sa propre expérience. ;.
On a essayé de le suivre dans ses longues et douloureuses pérégrinations^ et voici ce qu'àforce de recherches patientes, on a reconnu cpnmiele plus certain ou le plus prob.able.
Dante, après la mort d'Henri VII, qui lui eûlevait sa dernière espérance, passa les Apennins et se retira en Romagne '. Il trouva un asile au château de Prato-Vecchîo dans le Gasentin , chez le comte Salvatico , neveu du célèbre Guidoguerra ^. Les seigneurs délia Faggiuola; ne' rtionti, prèsd'Urbin, tinrent aussi à honneur de le recevoir*. H retourna ensuite à Vérone, où il devait être en 1315; car c'est dans cette année que fut banni de Pise Uguccione délia Faggiuola, qui se réfugia chez Can de l'Escale et trouva Dante auprès de ce prince. C'est en 1315 aussi, et à Vérone sans doute, qu'il apprit la sentence d'exil perpétuel • qui venait d'être prononcée contre lui par le cavalier Ranîeri ' , vicaiï*e du roî Robert à Florence. On le voit
• Paradis, chant VI, vers 135 et suivants.
• Paradis, chant XVII, vers 58.
' Boccace. — Vita Dantis.
Sismondi prétend qu^il erra d^abord en France et en Allemagne aVaUt de retourner en Italie.
• Enfer, chant XVI, vers 38. — Christoforo Landino, commentateur de la Divine Comédie, était né dans ce ch&teau. (Pelli.)
• Pelli.
• Cette sentence, confirmative d'un décret rendu par défaut, est de Tannée 1315. (Sismondi.)
' Messer Zacharia da Orvieto*
ensuite non loin de là, dans le Frioul, chez Pagano délia TorrCj patriarclie d'Aquilée, qui le retint dans son château de Tolmino. n y resta un an et y écrivit une partie dé son poème, comme Tatteste un rocher qui s'avlince au-dessus de Tolmino, et qui s'appelle encore la sedia di Dante '. A cette époque se rapporte sans doute le séjour qu'il fit dans le val Lagarina, près de Roveredo, sur la rive gauche de TAdige, séjour constaté par une canzone ^ dont une stance exprime une aspiration touchante vers sa patrie. Il des^ cendit ensuite à Gubbio*,<dans le duché d'Urbin, et fut reçu par Buzone des Raffaelli, qu'il avait connu à Arezzo *, et qui le retint au château de Colmorellô, près la Saonda. n séjourna dans la ville de Gubbio, et enlisait sur la tour des comtes de Falcucci * : ffic mansU hospes Alighierus poeta et carmina scripsit. » '
Une autre retraite s'ouvrit pour lui sur ce même territoire de Gubbio, dans tin monastère de l'ordre des Gamaldules. Lé couvent de Santa-Croce di Fonte Avellana lui offrit une solitude conforme à Tétat àe son âme, et c'est dans ce lieu affreux et plein dé sites sauvages qu'il passe pour avoir retouché V Enfer. Au moins est-il vrai qu'on y montre encore les chambres du Dante et son buste en marbre orné d'une inscription *. De là, selon toute apparence, il se rendit en 1319 à Ravenne, appelé par les seigneurs da Polenta. Cette maison, dont il a parlé avec éloge ', lui était déjà connue
' Au temps de Giovanno Bonifaccio qui rapporte ce fait — 1317. ' O montanina mia canzon tu vai.
Forse vedrai Fiorenza la mia terra,
Cbe fuor di se mi serra,
Vota d'amor e nuda di pietà.
(Pelli.)
» En 1318.
♦ En 1304.
* Pelli. — Memorie per servire aile vita di Dante.
• Ibid. — Cette inscription est du Cardinal Ridolfi, Archevêque de Florence.
' Enfer, chant XXVII, vers 41.
par ses bienfaits. Quelques aimées auparavant, il était allé complimenter en son nom le noUTeau dùge de Yenise, Bf aroo Giox^, et longtemps on a hi sur le siège du Président, dans la salle du Conseil des Dix, quatre vers sur la Sainte* Vierge composés par Dante lors de son ambassade et gravés sous un tableau représentant le Paradis '.
Dante fit encore un voyage de Ravenne à Vérone, où demeuraient ses fils, pour soutenir, chose étrange, une thèse publique sur Teau et le feu, thèse dont on a conservé renoncé latin et le titre où Dante se qualifie philosophorum minimus ". A son retour, Guido Novello, son généreux hôte, ne tarda point à le renvoyer à Venise en qualité d'ambassadeur, pour changer les dispositions hostiles de cette république. Mais son ambassade n'eut aucun succès '. Dante ne fut pas même admis à exposer sa mission. 11 revint à Ravenne, afiligé de n'avoir pu mieux servir son bienfaiteur, et, peu de temps après, usé par les chagrins et par les veilles, l'illustre proscrit tomba malade et termina sa carrière. Il mourut le 13 septembre 1321 *, âgé de 56 ans et 5 mois. Près de mourir, il s'était fait revêtir de l'habit de saint François ' conmie appartenant au tiers-ordre, terziario deltOrdine •.
Les deux frères da Polenta ^, ses illustres hôtes, le firent enterrer dans la chapelle des Franciscains, au caveau des
« PeUi.
» Pelli.
' Il ne fut ni reçn ni écouté. (Bayle.)
Papyrius Masso, cité par Bayle, dit au contraire qu^il fat bien reçu et qu^on ni montra l'arsenal.
* Le jour de Pezaltation de la Sainte-Croix.
» PelU.
* Fra Antonio Tognocchi da Terrina. — Il y avait un tien-vràn établi par Mâat François lui-même, oU Fon pouvait entrer sans vœux ni professioii bi6^
flkastique.
* Guido novello et Ostasio Polentano.
frères mineurs. Son corps, porté sur les épaules des principaux citoyens, fut déposé dans un tombeau de marbre, auquel Guido Novello destinait une inscription qu'il ne put y faire graver, ayant été bientôt lui-même forcé de quitter Ravenne et condamné à l'exil. Mais soixante ans plus tard, Bernardo Bembo, le père du cardinal, fit ériger à Dante un monument plus grandiose, qu'il voulut orner d'une inscription en vers composée par lui-même *.
Dante avait composé lui-même son épitaphe en vers latins '.
A peine eut-il fermé les yeux que la seigneurie de Florence fit faire par le Giotto et placer dans la chapelle du Podestat, le portrait du grand honmie ' qu'elle avait méconnu pendant sa vie et repoussé de son sein.
Les honneurs rendus au poète s'étendirent bientôt à son magnifique ouvrage. Classique en naissant, la Divine Comédie parut à un Visconti, archevêque de Milan, mériter l'honneur d'être commentée, et dès 1350, il chargea de ce soin les six hommes * les plus savants de l'Italie. En 1373, une chaire publique était fondée à Florence, dans l'Église de Saint-Étienne, pour la lecture et l'explication de l'épopée
* Voir le plan de ce monument et Tinscription dans Pelli, memorie perla vita di Dante. — En tète de Pédition de Zanotta 1758.
* Jura munarchiœ, superos, phlegetonta lacusque Lustrando cecini voluerunt fata qnôusque.
Sed quia pars cessit melioribus hospita castris, Autoremque suum petiit, felicior astris Hic claudor Danthes, patriis extorris ab oris : Quem genuit parvi Florentia mater amoris. — (Bayle, au mot Dante.
* Mario Crescembeni.
Dante, selon Boccace, était maigre, de taille moyenne, avait les yeux noirs et à fleur de tète, la lèvre inférieure saillante, les cheyeux noirs, fort épais et crépus.
* Deux théologiens, deux philosophes, et deux archéologues.
Dantesque, et Boccace * était appelé le premier à la remplir'. Les Florentins, en rendant cet hommage au poète, refusèrent à rhomme politique un monument national. Ce, n'est qu'en 1396 qu'oubliant enfin ses rancunes de parti, Florence réclama les restes de l'un (de ses plus illustres enfants, avec le dessein de lui ériger un tombeau dans la cathédrale'; mais Ravenne, sollicitée plusieurs fois, refusa toujours de se dessaisir d'une relique aussi précieuse *. Enfin, pour honorer sa mémoire, un décret fut rendu en 1495 par le conseil des Octante, invitant un de ses descendants, Dante 111, à rentrer à Florence, avec ofTre de lui rendre ce qui pouvait rester des biens de son ancêtre ; faveur dont il ne voulut pas profiter*. Déjà un des petits-fils du grand poète, Leonardo, était venu dans sa patrie d'origine, au temps de Boccace, son ami, qui lui avait montré des lieux encore tout pleins du souvenir d'Alighieri ®.
Il semble que sa postérité se soit faite un point d'honneur de se bannir elle-même de la ville ingrate. Un de ses sept enfants, Pierre, adonné à l'étude des lois, devint un avocat distingué à Vérone, dont les descendants firent leur nom de famille du beau nom de Dante, qui n'était avant eux qu'un nom de baptême. De cette branche établie à Vérone sont issus Dante II ; Léonard ami de l'Arétin ; Pierre, à qui Philelphe a dédié la vie de Dante Alighieri, et Dante III,
' Boccace né en 1312. — II était de quelques années plus jeune que Pétrarque né à Arezzo le 20 juillet 1304, et qui avait, à la mort de Dante, 17 ans. — Le Giotto n'avait que cinq ans de moins que Dante.
' Une autre chaire fut établie à Pise en 1385. — Dante eut pour premier commentateur ses deux fils Pierre et Jacques. (Pdlli.)
' Elle lui frappa des médailles. Sa statue dans le baptistère était couronnée solennellement de laurier. (Sismondi.)
♦ PeUi.
» Vellutello. — Vita di Dante.
• Ibid.
qui eut deux fils : Ludovico, jurisconsulte, et Piero, littérateur et écrivain distingué. Il exista longtemps à Vérone des pierres tumulaires où ces noms Dante II, Dante III désignaient l'illustre famille.
Dans quel ordre a-t-il composé ses ouvrages? Quand et où la Divine Comédie a-t-elle été écrite ? Ces questions ne sont pas étrangères à la biographie du poète ; car la vie du poète ne nous intéresse elle-même qu'à cause des ouvrages qui le rendent immortel.
A la jeunesse de Dante appartiennent ses poésies d'amour, canzones, sonnets et ballades. La Vita nova doit avoir suivi de près la mort de Béatrix (1290). Il faut placer ensuite quelques essais de poésie latine, tels que des églogues en vers hexamètres, qui ont été pour lui la transition du genre amoureux au genre épique en rimes vulgaires * ; car Dante est le premier qui ait osé appliquer à la haute poésie l'idiome vulgaire issu de la langue des troubadours. La Divine Comédie l'occupa ensuite, et fut à proprement dire l'œuvre de toute sa vie. On ne peut douter que ce grand poème ait été repris à plusieurs fois, corrigé souvent, avancé et achevé au milieu des agitations politiques ; mais il est assez difficile de préciser les lieux et le temps où a été écrite et terminée chacune des parties qui le composent.
Ce qui paraît certain, c'est qu'il n'était pas encore entièrement achevé à la mort d'Henri VII (1313). Si au 30^ chant
* Déjà quelques historiens avaient écrit en langue vulgaire : Riccardo Malaspina en 1!^. Coppo di Stefani, en 1285.
du Paradis S le poète se fait montrer la place destinée dans le ciel à cet empereur; si, dans un des chants précédents*, il exprime l'espoir qu'il sera un jour rappelé de Texil par ses concitoyens, espoir qu'il n'aurait pu nourrir après la malheureuse issue des projets d'Henri VII, il n'en résulte pas qu'Henri fût encore vivant au moment où Dante achevait son poème. Qu'on se souvienne que le pèlerinage, objet de la Divine Comédie, est censé s'accomplir en l'an 1300, et l'on comprendra que Dante, écrivant les derniers chants du Paradis après la mort d'Henri VII, n'ait, suivant la vraisemblance du récit, parlé de ce prince, qui n'était pas encore emperem* au commencement du siècle, que par une sorte d'intuition prophétique. D'ailleurs, loin de compter sur les armes de l'Empereur, il s'exprime au contraire à son égard comme s'il connaissait le fâcheux résultat de son entreprise. Enfin tout prouve que Dante a travaillé encore à son poème après l'année 1313, date de la mort de Henri : sa retraite au couvent des Camaldules en 1318, après qu'il eut perdu tout espoir de rentrer dans sa patrie, fait consacré par une ancienne tradition, qui montre encore la chambre où il a composé des vers ; son séjour en 1317 à Udine, où son siège, conservé avec respect, est encore un monument de ses veilles poétiques; enfin l'hospitalité qu'il reçut en 1318 de Busone des RafTaelli, dans son château voisin de Gubbio, qui a conservé longtemps la trace de son séjour et de ses travaux dans cette inscription : « Hit mansit hospes Alighierus poeta et carmina scripsiL n
Il est bien vrai que le Purgatoire fut écrit avant la ruine de ses espérances, c'est-à-dire avant la mort d'Henri VII. On n'en saurait douter d'après ce passage du Purgatoire où le poète, prédisant la venue d'un grand capitaine,
« Paradis XXX, vers 137.
' Paradis XXV, vers 1 et suivants.
' Pi4r((^t.| chant XXXIII, vers 40 et suivants.
l^romet'àses armes qu'elles briseront l'alliance du Saint- Siège et d'un roi puissant. L'événement, lorsqu'il écrivait ceci, n'avait donc pas encore trompé son attente; mais il iBât manifeste qu'en achevant le Paradis, il n'avait plils rien à espérer d'Henri VII, qu'il nomme cette fois, en annonçant qu'il viendra trop tôt, et avant que l'Italie ne 9oit mûre pour sa régénération.
Alto Arrigo cb* a drezzar Italia Verra in prima cli'ella sia disposta.
(Paradis, chant XXX, vers 136.)
Qimnt à ses autres ouvrages, poésie et prose, voici à partir de la Vita nova, qui résume ses poésies d'amour, dans quel ordre ils peuvent être classés.
Indépendamment des pièces insérées dans la Vita nom et des trois canzones qu'il a commentées plus tard dans Ron Banquet *, on a du Dante 25 sonnets, 7 ballades, une sextine, et 23 canzones '. Les sonnets sont adressés à des amis ou à des rivaux , qui pour la plupart y ont répondu par d'autres sonnets conservés avec les œuvres du grand poète; et c'est ainsi que leurs noms ont été transmis jusqu'à nous '• Ces poésies sont de la jeunesse de Dante, ou du moins antérieures à son immersion dans la politique.
Ce qui nous reste de sa correspondance est postérieur à son exil, et consiste en quelques. fragments cités par ses anciens biographes, et dans trois lettres * qui nous ont été conservées entières. On trouve dans ces précieux fragments quelques particularités intéressantes. Il y parle de la bataille de Campaldino, où il a combattu et contribué à la
* Il convlto.
* Œuvres complètes de Dante. — Antonio Zatta — Venise 1758.
' Guido Cavalcante — Cino da Pistoja — pante Majano, — Cqcco Angiolini de Sienne, etc.
* Cinelli.
victoire. Il fait remonter à.son priorat l'origine de toua ses malheurs*. Il se défend d'être un homme de parti et se disculpe du reproche d'avoir, étant au pouvoir, rappelé de l'exil ses amis les Blancs, en y laissant languir ses adversaires*. Des lettres nombreuses qu'il écrivit à des citoyens de Florence pour obtenir son rappel ', il n'existe que ce fragment cité par l'Arétin : « Popule mee, quid tibi feci? » — Quant à celles qui nous sont parvenues entières, ce sont: 1" une lettre politique adressée à Henri VII, aux princes d'Italie et aux sénateurs de Rome ; elle est en italien , et fut écrite au premier bruit de la descente de l'Empereur en Italie * ; — 2° une lettre en latin à l'Empereur seul, lettre écrite en 1311, où Dante, ne gardant plus aucun ménagement, invective les chefs, du gouvernement de Florence, qu'il traite de mauvais citoyens et qu'il menace des armes impériales"*; il y fait un appel direct à Henri VII, dont il gourmande la tiédeur, et il le somme de venir délivrer son pays de ses oppresseurs; — 3*^ enfin une lettre écrite sans doute de Ravenne, sa dernière retraite, ou de l'un des lieux où il se retira après la mort d'Henri Vil, pour dédier le Paradis à Can Grande de la Scala®; cette épître en latin est purement littéï^aire et sans allusion politique ; elle est assez longue et pleine de pensées bizarres ou mystiques.
Voilà ce qui nous reste de la correspondance de Dante, faibles vestiges sans doute, si la forte empreinte de cet homme extraordinaire et si supérieur à son siècle n'était
* Lettre citée par l'Arétin.
* Autre lettre citée par l'Arétiu.
» Vellutello — Vita di Dante.
* Œuvres complètes de Dante. ^ Antonio Zatta. •» Ibid.
^ Lettre de quatre pages, sans date. L'auteur se nomme Danthes Alligheriusi florentinus natione non moribus. — H y explique pourquoi il a donné à son poème le titre de Comidi» ; c*est parce qu'il finit bien.
marquée d'ailleurs à chaque pas dans son poème et dans toùâ ses écrits.
. Le traité De JUfonarcAta paraît avoir été composé avant le Banquet {Il Convito); c'est une exposition des droits de TElmpire, qui a dû précéder de peu l'expédition de Henri VU, ou qui a dû être faite dans le cours de cette e.xpédition pour appuyer sur le droit la force de ses armes. Au contraire le Banquet lui est postérieur, comme on va le voir. D'ailleurs le traité De Monarchia est un ouvrage complet, tandis que le Banquet est resté inachevé, l'auteur ayant exécuté à peine le tiers du plan qu'il s'était tracé.
Ce traité* prouve en forme: 1' que la monarchie, c'està-dire l'Empire, est nécessaire au monde ; 2° qu'il appartient au peuple romain ; 3° que le sceptre impérial est indépendant, non cependant qu'il ne dépende en quoique ce soit [in aliquo) du Pape. Sur ce dernier point, qui a fait accuser Dante d'hérésie, voici comment il résume sa pensée, et c'est par là que se termine l'ouvrage * :
« Le bonheur mortel est ordonné en vue de la béatitude « céleste. César est tenu au respect envers le Pape, comme a le fils aîné envers son père, afin qu'illuminé de^la grâce « paternelle, il rayonne avec, plus d'éclat sur le globe; « mais César a été commis au gouvernement du monde « par Dieu, qui gouverne toutes choses dans l'ordre spiri- « tuel et temporel. Deus omnium spiritualium et tempora-- « Hum gubernator. »
Croîra-t-on, que malgré ces correctifs, le pape Jean xxii *
' il est dans un âtyle simple et sans ornement» Sanxa gentiUMza di dire (Arètin). * Antonio Zatta l'a recueilli dans son éditon complète (1758). ' Le prêtre de Cahors, mort à Avignon le 2 décembre 1334. — Il ne mit jamais le pied en Italie. — Il ajouta une 3" couronne à la tiare pontificale.
(Le Président Hénault.)
ait fait censurer comme entaché d'hérésie le traité Dt Monarchia, et qu'il ait même voulu le faire brûler? C'est qu'il existait alors un anti-pape *, élu de l'Empereur qui s'eu servait pour contester à Jean xxii ses droits à la tiare. Croira-t-on qu'un jurisconsulte célèbre, Barthole*, ait trouvé dans le Digeste un texte • pour condamner ce livre, où l'auteur diminue le pouvoir du Saint-Siège sur le temporel des Rois, et cherche à établir l'indépendance des Empereurs ? Mais on sait que Charles IV * flatta les Papes, occupé de l'unique soin d'affermir sa maison, et que, s'il alla se faire couronner en Italie, il y marcha plutôt en pèlerin qu'en Empereur,
La prétendue hérésie de Dante, son véritable crime était d'avoir combattu la politique du Saint-Siège. Pour lui donner couleur, on y joignit l'imputation d'une erreur dogmatique, l'omission ^ dans son Enfer du limbe des enfants morts sans baptême. On lui reprocha enfîn d'avoir taxé de bassesse d'âme l'abdication volontaire du pape Célestin Y.
Plus tard les protestants s'armèrent contre la Papauté de l'indignation tant de fois exprimée par le poète florentin contre les abus de la Cour de Rome. Duplessis-Mornay sembla faire de Dante un des précurseurs de Luther, en tirant de certains passages de la Divine Comédie des conséquences qui ont été réfutées par le cardinal Bellarmin • ;
* Pietro Reinalucei, dominicain, de la ville de Corbiero, créé pape le S3 mai 1328 par Pautorité de Tempereur Louis de Bavière.— (Voltaire, Annales d» PEmpire.)
* D'assez basse naissance. — Admis par Tempereur Charles IV dans ses conseils ; l'empereur lui permit de porter les armes de Bohème. — Mort en
" Super lege 1 § C.prasules de inquiradis reis.
* L'auteur de la Bulle d'Or.
" Si Dante ne les a pas mentionnés dans sa peinture des Limbes, il a dit ailleurs que les enfants morts sans baptême y sont retenus. — Purgatoire, chant VII, vers 31. — Paradis, chant XXIII, vers 82.
* Bayle, au mot de Dante.
mais l'Église romaine, le Saint-Siège lui-même, n*a eu garde de répudier la gloire du premier poète de l'Italie, en rejetant de son sein le sublime interprète des doctrines catholiques au IS** siècle. Dante est reconnu aujourd'hui pour un auteur orthodoxe, aussi profond théologien que divin poète.
Le Banquet^ ouvrage en prose italienne sous ce titre // ConvitOy devait être, dans la pensée de Dante, qui l'a laissé imparfait, le commentaire moral deneuf canzones, de même que la Vita nova^ œuvre de sa jeunesse, ofifre l'historique et le commentaire des rimes d'amour dont Béatrix avait été l'objet. C'est, dit-il, un repas composé de plusieurs mets, c'est-à-dire d'amour et de vertus. Il ajoute que l'amour y est traité plus virilement que dans la Vita nova^; en effet, il y est plus épuré, plus détaché des choses mortelles, plus rapproché de sa source divine. Au reste, les hors-d'œuvre ne manquent pas sur la table de ce banquet à neuf services ; et, quoiqu'il soit interrompu après le troisième (car des neuf canzones annoncées par l'auteur, il n'en a inséré et commenté que trois), il y a plutôt excès d'aliments qu'insufQsance. On sent que cet ouvrage, plein de digressions critiques, philologiques et morales, appartient à la vieillesse de l'auteur. On y voit clairement qu'il Ta composé après la ruine de ses dernières espérances. C'est ce qu'il nous apprend dans ce passage empreint d'une tristesse amère, oh, après avoir dit ce qui l'oblige à commenter ses poésies amoureuses, pour se laver du reproche que lui font ses ennemis d'avoir eu des mœurs déréglées, il s'écrie :
« Plût à Dieu que je n*eusse pas besoin d^apologie !
* Lorsque j'écrivis la Vita nova^ j'étais à l'entrée de ma jeunesse, et maintenant qu^elle est passée pour jamais, è già trapastata^ je compose cet ouvrage dans la pauvreté et dans Pezil. — (Il Convito.)
« C*est qu'on ne m'aurait point fait de mal î C'est qu'on « ne m'aurait pas infligé une peine injuste, la peine de « Texil et de la pauvreté !. .. Depuis qu'il a plu aux citoyens a de Florence, de cette belle et illustre cité, fille de Rome, a de me rejeter de son sein, oii j'ai reçu le jour, où j'ai été « nourri jusqu'à la maturité de mes ans, où je désire de « tout mon cœur, en paix avec elle, reposer mon âme face tiguée, et achever le temps qui m'est encore donné à a vivre, depuis lors j'ai erré loin de mon pays; j'ai « voyagé presque partout où s'étend la langue italiedne, « en étranger, en mendiant, et montrant malgré moi ma f blessure, une de ces plaies de la fortune, qu'on impute « souvent et si injustement au blessé lui-même. J'ai été « comme un vaisseau sans voiles et sans gouvernail qu'un « vent sec, le vent de la douloureuse pauvreté, porte çà « et là sur des plages diverses. Je me suis fait voir à beau- « coup de gens qui peut-être, sur ma réputation, s'étaient « formé de moi une autre idée. Avili dans ma personne, « en leur présence, j'ai souffert encore dans mes œuvres, « et tout ce que j'avais fait, ce que je pouvais encore faire, « est devenu d'un moindi'e prix à leurs yeux ^ »
Les Versi eroict et Vallegorîa sopra Virgilio paraissent appartenir à une époque bien antérieure. Par ces opuscules Dante s'exerçait à la poésie épique et justifiait d'avance le choix de son guide.
Son traité en prose de Vulgari eloquio est une sorte de résumé de ses études si profondes sur cette langue italienne qu'il a le premier appliquée à la haute poésie. Dante s'était fait sans doute une poétique avant d'écrire ; mais il est à croire qu'il n'a songé à réunir en un corps d'ouvrage les principes que ses travaux et son expérience lui avaient fait
* n Convito. — Edition de Zatta. — Venise, 1758*
découvrir, qu'après lea avoir appliqués dans divers genres de poésie consacrés par l'approbation publique. Il paraît donc probable qu'il avait mis la dernière main à la Divine Comédie, lorsqu'il traita ex professa du langage vulgaire*. Ce serait à Ravenne 2, son- dernier asile, qu'aurait été écrit ce que nous avons du traité intitulé de Vulgari eloquio. Cet ouvrage inachevé se compose de deux livres divisés par chapitres. Il est écrit en latin, langue qui paraissait alors le mieux convenir aux compositions didactiques. On y trouve une distinction fondamentale entre les idiomes locaux et l'idiome commun qui forme à proprement dire la langue italienne. On y voit énumérés les divers genres de composition qui comportent l'usage du latin ou de l'italien, et les différentes sortes de mètre dont elles réclament l'emploi. De curieuses observations y sont faites sur le mécanisme du langage. Les lois du sonnet, de la canzone et des autres pièces de ce genre y sont tracées avec exactitude. On y voit par exemple que le sonnet a trois parties et qu'il doit renfermer un sens métaphysique sous le sens propre et matériel. Dante lui-même avait fait la décomposition ingénieuse du sonnet dans des notes ajoutées de sa main à la Vita nom. Le traité de Vulgari eloquio contient donc l'art poétique des Italiens au 13® siècle. Quel trésor pour les philologues! et cependant il ne fut publié que longtemps après la mort de son auteur. L'original n'a paru, chose singulière, qu'après la traduction que le Trissin' en fit vers la* fin du 16* siècle.
Dante occupa sa vieillesse, avancée par tant de malheurs, à traduire par tercets italiens les sept psaumes pénitentiaux^. Le vieux Corneille traduisit aussi en vers les psaumes de
* C'est ridlôme toscan, par opposition à la langue latine.
* Pelli.
* La traduction du Trissin a été imprimée à Paris en 1577. (Pelli.)
* LiSette salmi ponitenziali. (Zatta 1758.)
David. Newton exerça les dernières forces de son génie à commenter l'Apocalypse ; remarquable tendance des puissants esprits, en qui prédomine en vieillissant le sentiment religieux ; mais la traduction des psaumes de la pénitence n'a rien de sénile. Les pensées du texte, expliquées, amplifiées par un interprète vigoureux, révèlent un homme imbu de l'esprit du Psalmiste K- Enfin ce travail est digne, ainsi que le Credo^ qui fut le dernier de ses chants sacrés, du grand poète qui avait traduit si admirablement le Pater noster^ au xv* chant du Purgatoire.
Dante aujourd'hui si universellement admiré^ prôné surtout, dans ces derniers temps en France par toutes les bouches de l'école romantique, regardé comme le roi de la poésie moderne, disons mieux, de toute poésie, mis au-dessus d'Homère par quelques-uns de ses partisans enthousiastes, et digne au moins du rang qu'il s'est luimême assigné *, Dante a été jugé bien diversement depuis l'apparition de son merveilleux poème.
Pétrarque, à moins qu'il n'ait voulu railler la délicatesse de ses contemporains, lui reproche une dureté de touche, une liberté de langage, quiavaientrendu ses vers choquants pour les yeux et les oreilles des princes de son temps*. L'Arétin lui-même, son biographe bienveillant, l'appelait
< Pellî.
* Il s'est mis au ô* rang des poètes après Homère^ Virgile, Horace, Ovide et Lucain. — Enfer, chant IV, vers 102.
* • Oratione liberîor quatu ut delicatis et studiosis principum auribus atque oculis acceptum foret. »
un poète de science, ci non d'instinct ^ Déjà un de ses contemporains, Cecco d'Ascoli',s'était moqué d'une manière piquante dans TAcuba ', poème satyrique, du spiritualisme fantastique de ce voyage dans le pays des âmes.
Sous le rapport de la doctrine, nous avons vu combien la Divine Comédie, censurée par le pape Jean XXII, condamnée en droit civil par Barthole, avait été traitée d'abord sévèrement : singulière destinée de ce poème, qu'il ait ensuite fourni des armes à la Réforme contre la Cour de Rome ; mais, au point de vue littéraire, il n'a point souffert moins de contradiction. Il est curieux de remarquer qu'il a été déclaré par un ancien critique * n'appartenir à aucun genre, étant contraire aux règles d'Aristote, et qu'un commentateur du Tasse, Paolo Boni *, est allé jusqu'à dire qu'il fourmillait de fautes et de trivialités, bassezze, qu'il était plein de rimes mauvaises et forcées ; en un mot qu'il fallait avoir ce poète en horreur, et le fuir aussi loin qu'il se pouvait ^,
Le siècle de Léon X était sans doute admirateur d'Aligbierî, puisqu'un de ses plus grands artistes, Michel- Ange, s'est visiblement inspiré du génie dantesque '. Mais sous
* Bmni Aretino, vita di DanU, en tète de ses œuvres complètes (Zatta Venise 1758.)
* Brûlé à Florence comme hérétique, le 16 septembre 1327, il avait été ^médecin du pape Jean XXII. — V. Pelli, qui cite un manuscrit du jésuite Appiani.
' Qui non si canta... qui non veg^o... Je ne chante ici ni les diables ni les
angos.
Lascio le ciancie e tomo nel vero.
Le favole mi son sempre nemiche.
Laissons ici les fadaises. Je n*ai jamais eu de goût pour les fables.
(Ibid.)
* Belisario Bulgarini, de Sienne cité par Pelli.
* Cité par Pelli.
* « Dante Alighieri poeta, per cente colpp, bassezze, ma sopra tutto pcr U sconce e sforzate rime» da aborrir si e fuggizsi a piti potere »
"* Dans sa grande fresque du Jugement dernier.
Louis XIV, en France, Boileau qui jugeait sévèrement le Tasse et plus sévèrement Milton, sans le nommer, ne daignait pas accorder une place dans son Art poétique à l'auteur de la Divine Comédie.
Au dix-huitième siècle, le silence dédaigneux du législateur du Parnasse fit place à une appréciation en somme peu favorable à Dante. Le poète théologien devait être peu du goût de l'école philosophique française. Les Anglais, tout en lui rendant hommage, lui préféraient Milton. Voltaire, après l'avoir omis dans son Essai sur la poésie épique, se contentait de dire ailleurs que son poème était très-curieux en Italie pour son antiquité, reconnaissant toutefois que ses vers faisaient déjà la gloire de l'Italie, lorsqu'il n'y avait aucun bon auteur en prose chez nos nations modernes *. Il le loua de s'être élevé au dessus du mauvais goût de son siècle et de son sujet*. Il n'est rien, dit-il encore, que Dante n'exprimât à la manière des anciens. Il accoutuma les Italiens à tout dire. '
Mais ce même Voltaire rétracta en quelque sorte ses éloges, persistant toutefois à trouver dans la Divine Comédie des morceaux brillants, écrits aussi purement que s'ils étaient du temps de l'Arioste et du Tasse, se réduisant ensuite à ce ce mince éloge : il y a dans cet énorme ouvrage une trentaine de vers qui ne dépareraient pas l'Arioste *. Voltaire se refroidit ainsi sur le divin Dante, lorsqu'il se vit attaqué personnellement par un admirateur outré du poète florentin, par son éditeur biographe l'abbé Marrini*, qui pro-
* Voltaire. — Mélanges littéraires.
* Essai sur les mœurs.
* Voltaire. — Discours de réception à l'Académie française.
* id. Lettres chinoises et indiennes.
■ La vita di Dante Alighieri dal signer abbate Marrini mise en tête d'une édition française de la Divine Comédie. (Paris 1768.)
posait Dante comme un modèle accompli, l'appelant le plus grand peintre après Homère *, le plus parfait modèle de la satire ' ; double sujet d'humeur pour un poète jaloux et irascible. C'est alors qu'il traduisit en vers burlesques® un épisode de l'Enfer * ; qu'il se plut à faire une analyse bouffonne de la Divine Comédie * : qu'il approuva Bettinelli ^ d'avoir dit que Dante était un fou et son ouvrage un monstre ; qu'il prononça lui-même ce jugement, écho plus ou moins fidèle de l'opinion régnante : « On ne lit plus le Dante en Europe, parce que tout y fait allusion à des faits ignorés. Il faudrait atout moment un commentaire '. Le Dante pourra entier dans la bibliothèque des curieux : mais il ne sera jamais lu^.» Nos romantiques l'ont bien vengé de ses sarcasmes ; mais ne l'admiraient-ils pas un peu comme une cathédrale du moyen âge, moins frappés de l'unité grandiose du monument que de la singularité des accessoires, et de la multiplicité des détails ?
Une appréciation juste et raisonnée de ce grand poète reste encore à faire, travail trop au-dessus de nos forces. Qu'il nous soit permis de nous arrêter quelque temps aux points de vue généraux qu'oUvre à l'esprit la partie esthétique de son immortel ouvrage, en donnant une moindre
* lo credo chesi possa dir assolutamcnte che,dopo Oraero, altro poeta non vi sia stato che abbia al par di lui dipinte le cose. (Marrini.)
* E stato già da altri proposto Dante per il piCi peifetto esemplare délia salira.
' Voltaire, Dictionnaire philosophique. (Marriai.)
* Le Comte Guido de Montelfetro damné pour avoir conseillé au pape Boniface Vni de s'emparer de Prenesto à Taide d'une fausse promesse et d'un parjure.
(Enfer, chant XXVII, vers 67 et suivants.)
* Voltaire, — Lettres chinoises et indiennes.
* Id. Correspondance particulière. — Lottre au II. P. Bettinelli Servite, à Vérone. — Mars 1761.
^ Id. Lettres philosophiques.
* Id. Correspondance particulière — Lottrcs au père Bettinelli.
place à son examen littéraire, qui exigerait une longue et minutieuse étude.
La Divine Comédie est un poème sans modèle et resté sans imitateurs. On peut, au point de vue classique, trouver cette composition bizarre, mais ceux qui Tout condamnée comme une œuvre informe et monstrueuse n'en avaient certainement pas saisi le majestueux ensemble, ni mesuré la haute portée. Ils n'avaient vu sans doute dans ce voyage à travers les régions de la mort qu'une fantasmagorie capricieuse et sans but. Il y a cependant un but bien marqué annoncé tout d'abord au lecteur attentif. Le véritable sujet du poème est la régénération du poète, de Dante lui-même qui, égaré par ses passions, ne rentrera dans la droite voie que par des chemins inaccessibles aux vivante. H ne s'agit pas ici de la délivrance du tombeau du Christ, mais du rachat d'une âme, opéré par de merveilleuses pérégrinations.
Voilà, dans le sujet même, un caractère essentiel qui distingue ce poème de tous les autres : il est intime et mystique, au lieu d'être extérieur et puisé dans là vie réelle. Tout sera donc neuf dans cette nouvelle épopée, dont le héros est le poète lui-même, et dont l'objet est la transformation morale de son être. Et comment ne pas retrouver ici l'épopée, lorsqu'un grand fait nous est offert (quoi de plus grand que la conversion, le salut d'une âme?) — unité dans le sujet ; — lorsque ce fait, opéré par les moyens les plus grandioses que l'esprit humain puisse concevoir, s'accomplit dans le court espace d'une semaine ; — unité de temps ; — lorsque, si vaste que soit la sphère d'action du poète voyageur, l'événement se réalise dans un champ circonscrit, et même sur un point déterminé ; — unité de lieu? Qu'importe après cela que la machine du poème s'écarte delà forme épique généralement admise? Autre donnée, autres moyens d'exécution. Le fond et les caractères essen-
tiels du genre s'y trouvent. Où le merveilleux, qui est Tâme de l'épopée, s'est-il jamais montré sous des aspects plus saisissants? Aux trésors de la Fable, qu'il sait employer avec vraisemblance, Dante a joint ceux d'une religion qui résume et agrandit toutes les merveilles du monde invisible.
Ce poème a encore de l'épopée un autre caractère essentiel, l'universalité; car le moyen âge s'y reflète tout entier comme dans un miroir, avec ses arts, ses idées et ses mœurs. Par le bonheur du sujet, il pouvait être, il est vraiment encyclopédique. La Divine Comédie est donc bien une épopée, mais une épopée d'une espèce nouvelle, créée par un génie puissant, qui a osé s'en faire le héros au nom de l'humanité tout entière; épopée intime, si l'on peut employer ce mot appliqué de nos jours au roman, personnelle comme lui et pourtant éminemment sympathique.
Epique par le sujet et par sa contexture, la Divine Comédie tient aussi du drame. On pourrait même croire qu'il y est l'élément principal, et justifier ainsi le nom qu'à dessein sans doute le poète a donné à son œuvre. Il est certain qu'on y trouverait aisément non-seulement le canevas d'une pièce dramatique, mais des scènes toutes faites et bien enchaînées, un dialogue vif et varié, de beaux effets de théâtre, en un mot un drame en trois actes avec son exposition, ses péripéties et son heureux dénouement; car il conduit son héros jusqu'au sein de la béatitude, et c'est pour cela sans doute que l'auteur l'a intitulé Comédie^ mot bien étrange pour ceux qui ne connaissent de Dante que l'Enfer. A voir tant de scènes dialoguées avec art, et tant de variété dans les personnages avec des changements à vue si multipliés, on se demanderait presque si la Divine Comédie n'était pas dans sa première forme un mytière^ une de ces pièces si populaires au moyen âge, et
si ce n'est point par degrés que le poète Ta élevée aux proportions d'une composition épique. Otez en effet les descriptions de lieux, le récit, l'argumentation scolastique, il restera un drame complet, une trilogie qui pourra se jouer comme un mystère. N'était-ce pas quelque partie de ce drame qui se représentait sur l'Arno, lorsqu'en 1304 un des ponts de Florence s'écroula sous la foule des spectateurs ? — Quoi qu'il en soit, le côté dramatique du poème dantesque, approprié au goût et aux idées populaires du 13* siècle, ne doit pas être négligé pour l'appréciation de ce nouveau genre d'épopée dont Alighieri est le créateur.
Le drame dans le récit, la personnalité du poète qui se prend lui-même pour sujet de son œuvre, tels sont les traits distinctifs, les caractères vraiment originaux de la Divine Comédie ; double source de beautés inconnues des anciens, qu'a fait jaillir une idée moderne, une pensée religieuse et catholique, la régénération de l'homme par le spectacle anticipé des choses de la vie future. Combien ces dialogues, rapidement échangés dans la grande revue des âmes, ne sont-ils pas supérieurs aux discours des héros et des dieux, qui remplissent l'épopée classique ! Quel intérêt s'attache à cet homme qui parle de lui sans cesse, qui se met toujours en scène, qui apostrophe le lecteur en l'initiant au secret de la destinée humaine ! Il parle de lui, mais il parle pour tous, et ses douleurs, ses joies ou ses espérances sont les douleurs, les joies ou les espérances de tous les chrétiens ses frères. Ainsi Rousseau, en élevant la voix au nom de l'humanité, s'est montré le plus personnel et en même temps le plus sympathique des écrivains modernes. Dante avant lui s'était peint tout entier et même confessé dans ses ouvrages, et comme Jean-Jacques, avec lequel il a plus d'un rapport, il y avait jeté ses colères et ses vengeances. C'était là recueil, auquel, il faut le reconnaître, le poète florentin
n'a pas toujours échappé. On comprend qu'il ait rattaché à son voyage son rôle politique, son exil et ses infortunes ; on admire ses éloquentes digressions sur l'état des partis à Florence, sur les moyens de restaurer l'Italie ; on est même obligé de convenir que ces morceaux sont les plus brillants du poème, et à Dieu ne plaise qu'on veuille les en retrancher ; mais il est difficile de ne pas y voir quelquefois des hors-d'œuvre. Chaque genre a son excès et ses abus. Dans un genre où domine la personnalité, dans l'épopée intime, Dante n'a-t-il pas abusé des détails biographiques ?
La construction du poème diffère aussi des anciens modèles. C'est un édifice gothique à cent compartiments, savamment distribué sur un plan sévère et symétrique, où la multitude des détails vient concourir à l'effet général. Le poème a trois parties ou cantiques, qui comprennent cent chants, 34 pour l'Enfer et 33 pour chacun des deux autres. Chaque chant est à peu près de 140 vers dissyllabes divisés par tercets. Voilà des formes bien différentes des poèmes épiques anciens et modernes. Evidemment la Divine Comédie a été jetée dans un autre moule. C'est que Dante, à qui il eût été si facile de copier les anciens et surtout Virgile, son maître, a compris qu'une donnée nouvelle exigeait un art nouveau et des moyens d'exécution appropriés au sujet, au temps et aux lieux. Les nombreuses subdivisions de sa matière et le choix du mètre, loin d'être l'effet d'un caprice bizarre, lui étaient imposés par l'état d'imperfection de la langue, par la nature même de son poème, où la scène change h chaque pas, où la variété des objets appelant la distinction des choses, réclamait dans le cadre poétique une division correspondante. Et qu'on ne pense pas que Dante aurait pu se borner à 12 ou 24 chants, comme dans l'Enéide ou l'Iliade. Rien de plus aisé matériellement que de refondre en huit chants chacune des parties de la Divine Comédie; mais qui ne voit que, par cet amas de
matières entassées comme de force, par ces bigarrures de tableaux et de dialogues disparates, on romprait l'unité, nécessaire même dans les détails, on rendrait le poème illisible. Il faut dire au contraire : s'il a été permis à Virgile de réduire de moitié le nombre des chants affectés par Homère au poème épique, Dante a bien pu à l'inverse quintupler ce nombre. Le poète comme l'architecte est maître de sa matière ; il peut la distribuer à son gré dans l'édifice qu'il veut construire, pourvu qu'il lui conserve son caractère, et qu'il en respecte le genre. ,
Mais il faut à l'épopée, quel que soit son cadre, une action^ principale, conduite à travers des obstacles qui font naître pour le héros des occasions de gloire; il faut que cette- action, toujours sentie dans le cours du poème , marche avec des fortunes diverses et par des péripéties impré|vues à un résultat conquis par la vaillance ou la faveur des cieux. Dante a-t-il satisfait pleinement à cette loi invariable du poème épique? On voit qu'il s'est épuisé en efforts ingénieux pour vaincre un défaut radical de son sujet. Dès le début, son héros (c'est lui-même) est arrêté dans sa marche par des monstres qui lui barrent le passage ; sa route est semée d'écueils. Le feu, la glace et toutes les intempéries des lieux qu'il traverse, atteignent ses organes sensibles et l'exposent à des périls sans cesse renaissants. Les démons lui ferment leur forteresse et trompent son guide. Plus loin une arche de pont rompue le laisse en face d'un précipice infranchissable ; ailleurs il mesure avec effroi l'immense profondeur du puits de l'abîme; puis il est séparé de son guide; puis il est ébloui par des clartés célestes et frappé de cécité. En un mot, depuis la forêt sauvage où il s'est égaré jusqu'au cœur de la rose mystique, où il trouve enfin le port désiré, des obstacles nombreux lui sont suscités ; mais on voit trop qu'avec des protecteurs tels que Virgile et Béatrix, il en
triomphera toujours, et qu'il accomplira son pèlerinage. Si donc l'action du poème consiste à prendre d'assaut le royaume du ciel, suivant l'expression de l'Evangile, les moyens employés resteraient, il faut le dire, au-dessous du but; mais il ne faut pas oublier que ce but est la régénération du poète, c'est-à-dire, une initiation progressive, qui résulte bien plus d'un travail intérieur de l'âme que d'une action physique et matérielle. A ce point de vue, le héros agît comme il le doit, s'il s'épure ou s'il s'avance par des chemins de plus en plus faciles vers la source du souverain bien. Ce n'est point là, dira-t-on, l'action épique. On ne peut nier au moins que le poète ne l'ait pi*oduite autant que le sujet la comportait. Il l'a mise dans les détails et dans les accessoires qui, par une heureuse compensation, se confondent ici avec l'objet principal; car dans son voyage, les épisodes sont le voyage même. Il n'en est pas un, chose remarquable, auquel Dante ne soit personnellement mêlé. S'il agit peu, il agit toujours, et on ne le perd jamais de vue.
Mais cette action épique n'ayant pas un fondement réel comme chez les anciens, puisqu'elle repose tout entière sur la fiction d'un voyage hors du monde visible, une pure fiction peut-elle être la base d'une épopée ? J'avoue que Dante n'a prétendu là -dessus en imposer à personne, même à ceux qui, le voyant passer l'air sombre et les cheveux hérissés, disaient : « Il revient de l'Enfer. » — Si le peuple de Florence, dans sa foi grossière, avait cru à ce merveilleux pèlerinage, il se serait hâté de rappeler de l'exil ce favori des cieux. On ne voyait donc là, même de son temps, qu'une fiction poétique. J'en conviens, mais en quoi cette fiction serait-elle incompatible avec l'épopée ? Pourquoi n'en serait-elle pas la donnée principale, si elle ne choque point la vraisemblance, si ce que le poète a feint est possible, s'il y en a des exemples consacrés par la reli-
gion, si la fiction acquiert ainsi, par la force des croyances populaires, le caractère d'une réalité saisissante et irrésistible ? D'ailleurs ce fonds vrai qu'on réclame n'existe-t-il pas dans le fait intime et réel de la régénération du Dante, héros de son poème ? La fiction devient alors un moyen grandiose de réaliser ce résultat. Nous rentrons dans les conditions du genre.
Il y a plus : en pénéti'ant plus avant, on verra que la fiction n'est ici que dans le voyage lui-même, c'est-à-dire dans la transmigration de Dante au pays des âmes ; on verra que tout est vrai au point de vue catholique, vrai dans les lieux, dans les choses et dans les personnes, vrai dans les routes parcourues depuis les bouches de l'Enfer jusqu'à l'Empyrée. On verra, dis-je, que tout est réel, sauf l'immixtion personnelle de l'acteur principal au milieu de ces merveilles. Le poème n'est donc pas une œuvre de pure imagination, un récit fantastique. Il serait plutôt une vision, une révélation, une œuvre apocalyptique ; et le nommer ainsi, ce n'est pas en rabaisser la grandeur ni en altérer le caractère, comme il arriverait si, à force de le soumettre au creuset de l'analyse, on parvenait à n'y voir qu'une allégorie. Si la Divine Comédie n'est qu'une composition allégorique, il n'y a plus ni épopée ni drame. Elle devient une étude psychologique, où la poésie a revêtu de ses formes brillantes l'état d'une âme fatiguée de la tourmente des passions, la considération de leurs effets et de leurs suites inévitables, le repentir, le retour graduel au bien par la contemplation du beau, la rénovation de l'homme par la vraie science et par l'intuition du bonheur qu'elle assiîre. Expliquer ainsi un poème, c'est l'anéantir. Grâce à Dieu, Dante, quoique son œuvre soit pleine d'allégories, n'a point voulu faire un poème allégorique. Il faut bien comprendre que chez lui, comme dans les Saintes Écritures, on trouve toujours le sens propre et
le sens figuré ; que les allégories qu'on y découvre n'ont
rien de commun avec celles des poètes profanes, et que
son récit, ses peintures, ses personnages sont des réalités
qui, outre leur signification naturelle, ont encore un sens
moral et caché. Ainsi la forêt sauvage, les trois bêtes qui
lui barrentle chemin, la porte large de l'Enfer et ses gouffres
de pins en plus profonds ; ses fleuves ayant leur source
dans les flancs du mont Ida, la montagne du Purgatoire
s'élevant entre la terre et le ciel, l'immersion dans les
eaux du Léthé, le Paradis terrestre et l'arbre de vie,
l'ascension rapide de sphère en sphère, tout jusqu'au
moindre détail renferme une pensée profonde, source d'un
intérêt puissant et nouveau pour le lecteur. C'est par là
que Dante, génie véritablement biblique, me paraît avoir
atteint les plus hautes cimes de la poésie.
Faut-il voir en lui le père de la poésie romantique ? On sait que l'enthousiasme des Français pour Dante, à peine connu d'eux auparavant, leur a été inspiré par les chefs d'une école nouvelle, qui a fait grand bruit et qui reconnaît Alighieripour un de ses maîtres. Si, comme l'a proclamé cette école, il existe un art nouveau, à ses yeux l'art véritable, enfant du christianisme et de la civilisation moderne, on ne saurait nier que la Divine Comédie en soit l'expression la plus complète. Qu'est-ce en effet que le romantisme défini par opposition à l'art ancien qu'on appelle classique? C'est d'une part la nature vraie, prise sur le fait et partout, opposée à une nature choisie et réduite à certaines formes qui ne choquent pas la délicatesse de nos sens. C'est le calque sévère au lieu de l'imitation libre ; c'est la couleur locale au lieu d'une harmonie convenue. Mais c'est aussi, d'autre part, comme contre-poids à ce matérialisme de la forme, un idéal tout différent de celui des anciens, dont la religion extérieure et sensuelle ne savait l'abstraire que du monde réel. Athènes fournit à Apellos cent jeunes beautés dont il
compose un type de perfection idéale ; voilà Timage de l'art ancien. L'idéal romantique s'élève jusqu'à l'absolu et dépasse de bien loin la sphère des choses visibles. Il a son exemplaire divin, son modèle inaltérable dans le cœur de rhonune qui aspire à l'infini. On voit toute la distance qui sépare ces deux points de vue : l'un n'offre à l'artiste que des objets choisis, et ce choix les idéalise, sans rien emprunter au dehors ; l'autre n'exclut du domaine de l'art aucune des formes qui existent dans la nature. Il lui livre indistinctement le beau*et le laid, le grotesque et l'horrible, le monstrueux et le naturel. Il lui permet aussi le mélange de tous les tons, pourvu qu'il sache vivifier le tout par l'idéal sans modèle extérieur de l'art chrétien. Deux chefs illustres de notre école romantique ont oublié que ce double élément, la forme plastique et l'idéal, ne doivent pas être séparés, et cet oubli a conduit l'un, quoique penseur énergique, à l'idolâtrie delà forme, l'autre, quoique éminemment sensible et passionné, au spiritualisme de l'idée. Dante leur avait tracé la vraie route, suivie avec tant d'éclat par Shakespeare et Goethe, ses immortels héritiers. Dante suffirait seul à prouver, abstraction faite des romantiques de notre temps, que cette école n'est pas une chimère ; car tous les principes qu'elle pose trouvent chez lui leur application; et, par la nature de son sujet, il a fait de l'idéal, qu'il poursuit au-delà du monde, l'objet de sa principale étude.
Créateur d'un genre nouveau, l'épopée intime, fondateur d*une grande école, dont nous n'avons pas encore en France le dernier mot, Dante ne saurait pourtant être isolé des anciens, qui, de son aveu, furent ses maîtres. Que leur doit-il? Gomment et jusqu'oii les a-t-il imités? Question intéressante, qui peut fournir à la critique littéraire une foule d'ingénieux aperçus, mais dont la solution se réduit, selon nous, à ceci : Dante n'a rien imité à proprement
dire. Il a puisé partout des matériaux pour la construction d'un édifice en tout si différent des machines épiques exécutées avant lui, que celles-ci n'offrant rien de commun avec le plan de la Divine Comédie, l'imitation, c'est-à-dire la reproduction des mêmes effets, ne saurait exister ni dans le fond ni dans les détails de son poème. Que voyons-nous en effet dans les deux grandes épopées qui ont servi de modèles jusqu'à ce jour ? Une invocation du poète à la muse, des combats, de sanglantes mêlées, les dieux prenant parti dans ces luttes, puis quelques épisodes liés à Tactron principale, des prodiges de valeur ou de sagesse du héros conduit par le destin, puis une péripétie causée par la mort de son ami le plus cher; puis cette mort vengée par un coup qui amène le dénouement. Voilà les principales pièces de l'épopée d'Homère et de Virgile. En est-il une seule qui pût servir à Dante ? A-t-il besoin d'invoquer la muse, pour qu'elle lui révèle ce -qu'il vient de voir, lui qui est contemporain, témoin, acteur des faits qu'il raconte ? Point de combats , point d'autres ennemis que les passions qui lui font la guerre. Il est seul, il a passé l'âge des folles amours. Les épisodes sont des faits qui s'accomplissent actuellement, sous les yeux du poète, pour combattre ou assurer le succès de l'entreprise. Ce ne sont pas des créations de fantaisie qui puissent fournir des types à l'imitateur. Us s'offrent à chaque pas, dans la revue des Âmes, et résultent d'une suite de rencontres, qui donnent lieu à des dialogues saisissants de vérité ; car ici les faits sont réels et du domaine de l'histoire. Quelle prise peuventils offrir à l'imitation ? Dante, en faisant passer devant lui son maître, le père de son meilleur ami, ses devanciers et ses rivaux dans les rimes d'amour, en évoquant Farinata, l'adversaire implacable de sa famille, en tirant de la Vie des saints celles de Thomas d'Aquin et de François d'Assise revêtus d'une auréole d'exquise poésie, en retraçant la fin tragique de Pierre des Vignes, le chancelier de l'empereur
Frédéric II, encore vivant dans la mémoire des hommes, en racontant les deux catastrophes récentes de Françoise de Rimini et du comte Ugolin, Dante, répétons-le, n'imite personne. Quelques vers de l'épisode de la Francesca suffisent pour mettre entre elle et Didon, son prétendu type, une différence profonde.
Dans cette galerie de faits épisodiques, qui ne se rattachent qu'indirectement au sujet, Dante a su faire entrer, afin de racheter ce défaut, qui est celui du sujet lui-même, quelques riches hors-d'œuvre.. Il nous montre la source des fleuves de l'Enfer cachée dans les flancs du mont Ida, et formée des larmes de l'humanité représentée par un vieillard à la tête d'or et aux pieds d'argile. Il donne la poétique origine de Mantoue, et à propos de Sordello, né dans cette, ville, il apostrophe l'Italie en citoyen navré, dont le cœur saigne à la vue de ses infortunes. Justinien lui fournit aussi l'occasion de retracer à grands traits les gestes glorieux, la puissance et les hautes destinées de Rome ancienne et moderne. Ces morceaux, sans parler d'une foule d'autres, sont originaux, quoique sortant pour la plupart du cadre historique des faits contemporains. Ils marquent bien l'intention du poète, muni des trésors de l'antiquité, de marcher seul et de n'imiter personne.
Cependant on trouve au sixième chant de l'Enéide la descente d'Énée aux Enfers, la Sibylle conunise à sa garde, la description du Tartare et des coupables qui y subissent des peines appropriées à leurs crimes. On y remarque même quelques traits du Purgatoire. On y voit une peinture ravissante des Champs-Elysées, et la rencontre qu'Énée y fait de son père, qui lui montre dans l'avenir le progrès de la grandeur romaine et ses luttes intestines, et le héros qui doit y mettre un terme. Or Dante, conduit à travers les régions de l'autre monde par Virgile et Béatrix, Dante
passant la revue des damnés au séjour maudit, Dante s'élevant du Purgatoire au Paradis, où il l'encontre son trisaïeul Gacciaguida, qui lui prédit ses infortunes et lui annonce un libérateur de lltalie qui sera son vengeur, Dante n'est-il pas ici l'imitateur de Virgile ? ne l'est-il pas surtout dans la forêt des soupirs, dont les arbres renfermant des âmes maudites saignent sous la main qui en casse les branches? n'est-ce point là l'épisode de Polydore, au troisième chant de l'Enéide, épisode imité encore si heureusement par le Tasse dans sa forêt enchantée ?
Oui, sans doute, il y a là quelques traces d'imitation, ou, pour mieux parler, quelques réminiscences du poète qui se proclame l'élève de Virgile. Mais, à part la fiction des troncs animés, que de différences dans tout le reste ! quel rapport entre la froide Sibylle évoquée par un poète philosophe, et Béatrix rayonnante de beauté et d'amour divin, servant de guide à un homme de foi fervente, dont elle avait été les premières amours! Qu'y a-t-il de commun entre les Enfers du monde payen, qui comprennent le séjour des bienheureux, et le terrible Enfer des chrétiens, où l'espérance laissée au seuil n'est point admise ; où les âmes, déjà torturées si cruellement, attendent le jugement final qui, les réunissant à leurs corps, accroîtra leurs tortures; où l'exacte classification des fautes manifeste une autre morale et une autre justice; où la graduation des peines, sur le principe de la loi du talion, ouvre au génie du poète moderne, à sa riche et puissante imagination, des sources d'une fécondité Dieneilleuse, lui suggère des raffinements de supplices qui font frémir, /nais aussi des beautés poétiques originales et Jncompai-ables ?
Quant au Purgatoire et au Pai»adis, tout est de création catholique, et hors de comparaison avec les tableaux du poète payen. Il y a là tout un monde d'enchantements et
de merveilles, où Virgile n'a même pas mis le pied. 11 est vrai que Dante rencontre en Paradis Gacciaguida, sontiisaïeul, comme Enée voit aux Champs-Elysées son père Anchise. Mais, si la prédiction d'Anchise est plus imposante à cause des splendeurs de sa race et des hautes destinées de Rome, combien les révélations qui sont faites au Dante par son ancêtre ne sont-elles pas plus intimes et plus touchantes! Ces deux entrevues ont des caractères bien différents. Dante baisse la tête au tableau de l'exil et des misères qui l'attendent. Enée se sent heureux et fier d'apprendre qu'il sera le fondateur d'un grand peuple. Lorsque Virgile met dans la bouche d'Anchise l'annonce d'un héros, père de la patrie, il vivait glorieux à la cour d'Auguste ; au contraire Dante savait, en introduisant dans son poème Gacciaguida, que le libérateur annoncé était perdu pour l'Italie, et que son jeune héros, Gan de l'Escale, n'avait plus que l'hospitalité à lui offrir. Où donc est l'imitation ? Si Virgile a fourni l'idée, Dante y a mis sa forme et l'a faite sienne. Il en est de même des autres passages où, sans rien ôter à sa gloire, on pourrait le croire imitateur. La vérité est, pour quiconque a étudié ce grand poète, que son génie libre et hardi se refuse toujours à l'imitation.
Dante n'est pas moins original par son style que par ses conceptions. Quoiqu'il fasse hommage à Virgile de ce beau style qui l'a mis en honneur, diWl, parmi les hommes, on voit qu'en cela encore il ne relève que de lui-même. Chez lui l'idée et la forme semblent produites d'un seul jet et se conviennent si parfaitement qu'à la moindre partie de l'œuvre on reconnaît l'artiste, comme un seul vers suffît pour nous révéler Corneille ; rare privilège des génies vraiment créateurs. Leur style émane de la même source que leur pensée, et c'est ce que Dante a touIu exprimer lorsque, pour se distinguer de quelques-uns de ses devanciers, il déclare qu'il écrit sous la dictée de l'Amour.
Aussi est-il par excellence un poète d'instinct, quoi qu'en ail <lit Boccace, qui semble avoir regardé la profondeur de sa pensée comme exclusive de l'inspiration.
J'ajouterais volontiei^savecundc ses derniers biographes, que Dante est le plus grand peintre qui ait paru depuis Homère ; car il rend visible et palpable ce qui n'était jamais tombé sous les sens de l'honmie. Il trouve sur sa palette des couleurs pour des choses que l'œil n'a jamais vues; et, chose étonnante, ce qu'il montre ainsi hors du monde, hors des choses connues, nous apparaît comme une suite non d'images fantastiques mais de saisissantes réalités. La peinture franchit ici son domaine, et ce dernier effort est permis à l'artiste qui a su, en retraçant les scènes de la vie terrestre, se montrer naturel et vrai. Comment ne serait-il pas un grand peintre, celui qui a inspiré Michel- Ange et dicté la grande page du jugement dernier? Sa manière est donc avant tout pittoresque ; le contraste des couleurs et la vigueur du dessin la caractérisent. Fidèle au genre épique, il abonde en comparaisons ; mais, supérieur sous ce rapport à Virgile, il ne les emprunte pas d'Homère; il n'en imite ni les images ni la forme. Original en cela comme en tout le reste, il offre à ses contemporains les objets vulgaires qui frappent leurs yeux, décrit ce qu'il a luimême observé, enferme presque toujours sa comparaison dans quelques vers et parfois dans quelques mots, pour la rendre plus frappante. Rien ne prouve mieux peut-être qu'il en use envers les anciens, qu'il nomme ses maîtres, en disciple respectueux et nullement servile.
Dante, génie hardi et vigoureux, veut atteindi*e à la concision latine ; mais il en a fait un art qui lui est propre, un moyen de poésie adapté à la nature de son sujet. Ayant à i^ppeler une foule de faits récents ou contemporains, de notoriété publique, il croit frapper davantage par de courtes
allusions offertes à la sagacité du lecteur ; en soi-te que sa concision est à la fois dans le mot et dans la chose. Il résulte de là une obscurité, qui paraît un défaut, à nous qui avons perdu le sens de beaucoup de ces allusions ; mais, si je ne me trompe, Dante a péché ici volontairement, cédant au goût de son siècle. On aimait alors, on recherchait ces formes énigmatiques. Les rimes d'amour avaient toujours un double sens, et Dante, ayant façonné de bonne heure son esprit à ce genre d'exercice, avait vu sans doute le parti qu'il pouvait tirer de l'allusion et du sens figuré dans la Divine Comédie, pour soutenir l'intérêt du poème, pour captiver l'attention de ses contemporains. Voilà comment la concision, l'obscurité même sont chez lui un artifice de style, un des traits qui caractérisent sa manière.
Au reste, l'obscurité reprochée au Dante accuse souvent la courte vue du lecteur, moins versé peut-être aujourd'hui qu'au moyen âge dans les profondeurs de la théologie scolastique. Plus il est sublime, lorsqu'il expose la doctrine de saint Thomas, plus est abstraite sa théologie personnifiée en Béatrix, plus aussi il est difficile de le suivre ; mais ici ce qui est ténèbres pour les faibles est lumière rayonnante pour les forts, grâce à la beauté du vers, à la propriété de l'expression et à la richesse de la forme. Heureuse obscurité que celle qui se dissipe au flambeau de l'étude et de la raison, si elle n'enlevait pas au premier poète de l'Italie la gloire d'en être en même temps le plus populaire ! Qu'on songe d'ailleurs, si l'on veut rendre son style responsable de quelques passages obscurs, aux immenses difficultés qu'il avait à vaincre, ayant entrepris de tout exprimer dans un poème véritablement encyclopédique, au moyen d'un langage aussi imparfait que la langue vulgaire italienne, au commencement du quatorzième siècle. Le travail qu'il a dû faire sur cette langue pour l'assouplir, pour l'étendre aux besoins de sa pensée, se dérobe à nous aujourd'hui, et
nous sommes moins frappés des qualités d'un style simple et naturel, énergique et concis, plein d'éclat et d'harmonie, que nous ne sonmies choqués de la crudité de certains détails qui nous semblent accuser l'enfance de l'art. On lui rendra plus de justice, après l'avoir mieux étudié. Dante, comme Pascal et Corneille, a porté du premier bond l'art dut style aussi loin qu'il peut aller ; et, quant à son vocabulaire, qui contient peu de mots vieillis et d'autres en plus grctnd nombre dont il a doté la langue italienne, c'est assez dire pour sa gloire qu'il a passé tout entier dans le dictionnaire de l'académie délia Grusca. Artiste prodigieux, Dante a oiéé l'instrument et presque la matière de son œuvre.
ANALYSE
DB LA
ANALYSE
DE LA