L'ENFER
Le \iv« siècle venait de s'ouvrir. Depuis trois mois le jubilé de l'an 1300, accorde par le pape Boniface Vlll, réjouissait/ la chrétienté. Le Vendredi-Saint, sur le soir, Dante, à l'exemple du Sauveur descendu aux Enfers pendant que son corps était au tombeau, vit s'ouvrir devant lui, dans l'extase d'une sainte vision, les routes du sombre abîme. Il avait alors 3o ans. Par la volonté du Très-Haut, le Purgatoire et le Paradis, objets des sublimes aspirations du poète, lui devinrent ensuite accessibles. La première partie du voyage s'accomplit en vingt-quatre heures, depuis le soir du vendredi jusqu'au samedi à la nuit tombante. Mais cette enti'ée de la nuit était le point du jour pour l'autre hémisphère, où Dante était alors parvenu après avoir percé la terre entière. Là s'élevait la montagne du Purgatoire où le temps ne se mesure point, non plus que dans les sphères du Paradis par où se termina ce saint pèlerinage. Ainsi, à partir du Paradis terrestre, le chemin parcouru par Dante n'a plus une durée certaine. On ne voit même pas bien comment il quitte les régions
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éthérées. Le sens mystique attaché à ces pérégrinations obligeait le poëte, si Ton y songe bien, à ne pas montrer clairement Tissue de son voyage ; car Dante, après des épurations successives, retombant de si haut et si lourdement sur la terre, était une image qui eût mal terminé ce merveilleux poème.
Donnons une idée de ce triple voyage. Les machines en sont si compliquées et les incidents si variés, qu'une lecture môme attentive ne permet pas de bien saisir l'ensemble, quoique le plan ait été dessiné avec beaucoup d'art.
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L'Enfer du Dante se creuse en un vaste entonnoir, qui commence dans une forêt profonde, et qui, se resserrant en divers gradins circulaires, se termine au puits de l'abîme, neuvième et dernier cercle, séjour de Lucifer. La topographie de cette forêt n'est pas indiquée d'une manière précise. Dante était accablé de sommeil lorsque ses pas errants l'ont conduit dans ce lieu sauvage, avant-poste de l'Enfer. Il ne sait, dit-il, comment il y est entré. Le voile dn l'allégorie est ici transparent. Égaré dans une vallée boisée, Dante y avait passé une nuit affreuse. Il avait enfin franchi ce pas, quoique nul autre avant lui n'en fût sorti vivant, et il se trouvait, le Vendredi-Saint, au pied d'un coteau éclairé par le soleil levant. L'accès de ce coteau, lieu de délices, source du vrai bonheur, lui est fermé par une panthère, par un lion et par une louve qui s'offrent à lui successivement. On a vu dans ces animaux, suivant les idées mystiques du temps, les emblèmes de la luxure, de l'ambition et de l'avarice. Repoussé par la louve qui s'attachait H lui et le rejetait dans les ])rofondcurs de la forêt,
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Dante aperçoit Virgile qui se dit envoyé vers lui par Béatrix. Trois dames du Ciel s'intéressent au pauvre égaré. La première, que le poète ne nomme pas, la donna gentiky l'a recommandé à Lucie en lui disant : (( Ton fidèle a besoin de toi ; » etLucie à son tour, Lucie, type de la mansuétude, nimica di ciascun crudele, a mis en mouvement Béatrix, en la priant d'aller secourir celui qui s'était pour elle tiré hors du vulgaire. — « Vois, lui avait-elle dif, ce pauvre égaré aux prises avec la mort, sur la rive d'un fleuve plus puissant que la mer elle-même. » — Béatrix a quitté l'Empyrée, où elle a son trône à côté de Rachel, et elle est descendue dans les Limbes pour y trouver une âme capable de servir à Dante de compagnon et de guide ; car il faut que Dante traverse l'Enfer; la forêt où il s'est engagé n'a que deux issues, d'un côté le coteau lumineux dont l'accès lui est interdit, et de l'autre côté l'Enfer lui-même, où il doit s'enfoncer pour être conduit ensuite au Purgatoire par un chemin beaucoup plus long, et au Paradis, ce lieu de délices qui est l'objet de ses désirs. Telle est la volonté de Dieu, transmise par Béatrix à Virgile. C'est à sa voix que Virgile, quittant les Limbes, est remonté sur la terre dans la forêt, quel qu'en soit le site, où Dante est traqué par la louve.
Ce récit décide Dante à suivre Virgile dans un voyage accompli jadis par Énée le Troyen et par saint Paul. Tous deux s'enfoncent dans la vallée, qui se creuse de plus en plus jusqu'à la porte de l'Enfer.
Après avoir franchi cette porte, ils auront d'abord à traverser un grand espace, sorte de vestibule de l'Enfer, séparé du premier cercle par l'Achéron, qui doit s'offrir h eux avant le Styx, avant le Phlcgéton, avant le Cocyte, fleuves qui se distribuent dans les autres régions du noir séjour. Trouvant au-delà de l'Achéron lé premier cercle ou sont
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les Limbes, ils en traverseront quatre autres, dont les orbes, inclinés vers le centre de l'Enfer, se resserrent de plus en plus ; et le sixième, où les démons ont leur forteresse appelée Dite qu'entoure le Styx, leur sera d'un accès très-difficile. Ils n'éprouveront pas moins de difficulté pour en sortir; car il leur faudra descendre la pente abrupte d'un rocher circulaire, au pied duquel commence le septième cercle partagé en trois zones, et séparé par divers obstacles des huitième • et neuvième cercles. Le huitième étonnera les pèlerins par sa construction singulière. Là sont des fosses ou tranchées dites Malebolge, Il y en a dix qui divisent le huitième cercle en autant de boyaux circulaires, convergeant h la région centrale, et séparés les uns des autres par des digues solides provenant du roc escarpé qui entoure le septième cercle. Ce roc a d'autres saillies qui forment des ponts jetés transversalement sur toutes les fosses malebolge. Après avoir franchi les diverses parties de ce huitième cercle, Virgile et Dante descendront ou plutôt se- ,ront portés dans le neuvième qui est le puits de l'abîme, la partie plus basse de l'Enfer. Ils y trouveront encore, sur une pente de plus en plus rapide, quatre régions distinctes où s'étendent les eaux glacées du Cocyte. Enfin au point central ils verront s'élever au-dessus de la glace jusqu'à la poitrine, Satan, géant immense, dont le corps traverse notre globe. C'est de la partie des cieux qui couvre l'autre hémisphère qu'il a été précipité et plongé dans les entrailles de la terre. Nos pèlerins, après être descendus le long de ses côtes jusqu'au centre du globe occupé par le milieu de son corps, devront teut-à-coup, et par l'effet de la gravitation, cesser de descendre et s'étonner de voir Satan les jambes en haut. C'est qu'eux-mêmes auront fait une volte-face qui aura changé la direction de leurs pieds. Ils remonteront ainsi à la surface du globe et se trouveront dans l'autre hémisphère, sur une terre inconnue, où s'élève la montagne du Purgatoire.
Reprenons et suivons rapidement nos voyageurs dans ces différents cercles.
CHANT ni.
La porte de l'Enfer est restée ouverte depuis le jour oii Jésus-Christ, brisant tous les obstacles, y est entré de vive force. On y lit la fameuse inscription qui ôte l'espérance à quiconque en franchit le seuil : — Lasciate ogni speranza voi ch'intrate — et cette inscription apprend encore qu'à l'exception des créatures immortelles, toutes les choses créées nel'ont été qu'après l'Enfer; ainsi, chose remarquable, l'Enfer a précédé la naissance du monde. Il est,, dit le poète, le lot jie tous ceux qui ont perdu le souverain bien il ben deW intelletio, — Son vestibule, c'est-à-dire tout l'espace compris depuis la porte jusqu'à l'Achéron, est occupé par des damnés, qui se divisent en deux classes : l'* les indifférents qui n'ont recherché ni l'estime ni le blâme. Ils sont mêlés avec les anges qui, restés neutres dans la lutte engagée par Satan contre l'Eternel, s'abstinrent de prendre parti — pei' se foro; — 2^* les lâches qui, déplaisant pareillement h Dieu et au Diable, n'ont en réalité jamais vécu — chemai non fur vivi. — Parmi ces derniers est le pape Célestin V, pour avoir lâchement abdiqué la tiare. Ils soi^t condamnés à^se^Quvoir sans cesse, et à courir nus sous l'aiguillon de guêpes avides. Le sang de ces misérables, mêlé aux larmes qu'ils répandent, ruisselle à leurs pieds et est recueilli par des vers. Quant aux damnés de la première classe, leur tiédeur est punie par l'envie qu'ils portent à toute autre condition que la leur ; ce qui leur fait désirer une seconde mort, sans espoir de l'obtenir. De là viennent aussi les sanglots, les cris de douleur, les accents de colère dont ils font retentir ce lieu éternellement obscur.
Arrivés au bord de l'Achéron, les pèlerins y trouvent le nocher Caron occupé à passer des milliers d'âmes qui courent au lieu de leur supplice comme sous le fouet de la vengeance divine. Caron fait d'abord quelque difficulté de recevoir Dante dans sa barque, parce qu'il est destiné au Purgatoire, oii il doit se rendre par un autre chemin et sur une barque plus légère prise à l'embouchure du Tibre. Il le reçoit sur cette parole de Virgile... Dieu le veut !.. mais arrivé sur l'autre bord, Dante ébloui par un vif éclair tombe en un profond sommeil.
CHANT IV
Un coup de tonnerre le réveille en sursaut. Il se voit au bord du vaste abîme d'où s'élève le cri de tous les damnés. Là sont comme suspendues au bord du gouffre, sospesi^ sur une pente circulaire dite les Limbes ( c'est le premier cercle de l'Enfer ), les ombres de ceux qui ayant vécu sans péché, sont morts sans avoir reçu le baptême, soit avant, soit même après Jésus-Christ. Le Sultan Saladin est mis par le poète au nombre de ces âmes d'élite, à qui il n'a manqué que la foi depuis l'établissement du christianisme, et qui n'éprouvent dans les Limbes d'autre mal que de désirer à jamais sans espérance, disio sanza speme. Les Limbes ont une seule fois perdu quelques-uns de leurs hôtes : c'est Jésus-Christ lui-même qui en .a tiré après sa mort Adam, Abel, Noë, Moyse, Abraham, Isaac, Jacob et ses fils, Rachel, David, tous les Saints de l'Ancien Testament, et beaucoup d'autres avant lesquels aucune créature humaine n'avait été sauvée.
Virgile était resté dans les Limbes avec les personnages vertueux qui avaient eu le malheur de naître et de mourir parmi les gentils. Il dirige Dante dans ce lieu qu'il dit bien
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connaître, et rencontre bientôt les quatre grands poètes, Homère, Horace, Ovide et Lucain, qui étaient allés au-devant de lui par honneur. Tous, et Dante avec eux, lui sixième tra cotanto sennOj marchent guidés par une clarté lointaine vers un château à sept portes, séjour des hommes illustres de l'antiquité payenne. Le fleuve qui baigne ses murs n'est pas un obstacle pour des personnages si dignes d'être admis dans cet asile du talent et de la vertu. Du haut d'un tertre lumineux, qui domine la prairie, Dante reconnaît d'abord les ancêtres du peuple Latin : Electre mère de Dardanus, Hector, Enée, Camille, Pentesilée, Latinus et Lavinie, Brutus l'Ancien, Lucrèce, Julie, Marcia, Cornélie, Cicéron, Sénèque et Galien. Il découvre ensuite parmi les grecs Orphée, Linus, Anaxagore, Thaïes, Empédocle, Heraclite etDémocrite, Socrate, Aristote et Platon, Zenon et son École, Hippocrate, Euclide et Ptolomée. Il distingue encore Avicenne et l'arabe Averroës. Il remarque le Sultan Saladin, qui se tient seul à l'écart. — Après avoir pris congé des quatre poètes, nos deux pèlerins passent dans le second cercle.
CHANT V
A partir du second cercle jusqu'au puits de l'abîme, au centre de l'Enfer, il existe comme une échelle graduée de crimes et de supplices. Les damnés sont classés dans un ordre qui ne se rapporte précisément ni au Décalogue, ni k la division des péchés capitaux adoptée par l'Église. Pourtant le poète appliquera plus tard, mais sans en suivre l'ordre, cette dernière nomenclature aux âmes du Purgatoire. Nous verrons qu'elles y expient les sept péchés capitaux, se purifiant à mesure qu'elles s'élèvent ; c'est-à-dire que les fautes les plus graves les retiennent au bas de la montagne;
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et c'est par celles-ci que commence la description du poète. Au contraire les crimes qui ont mérité la damnation, moins odieux dans les premiers chants de l'Enfer, s'aggravent à mesure qu'on s'enfonco dans ses gouffres. Ainsi, dans le voyage de l'Enfer, tout va de mal en pire ; l'horreur croît h chaque pas, au lieu que dans le Purgatoire, oii les fautes sont classées dans un ordre inverse, l'horizon s'éclaircit de plus en plus ; le cœur se dilate ; la respiration devient plus libre et plus aisée. — Il en est de même dans les sphères du Paradis où les âmes les plus pures sont le plus près de la source de toute béatitude. Depuis la sortie de l'Enfer, c'està-dire depuis qu'il aura passé le point central du globe terrestre, Dante s'élèvera par un progrès continu au plus haut degré de sainteté et de bonheur.
Ceci expliqué, il est curieux de voir comment le poète a établi son échelle du mal. On va, ne l'oublions pas, du moins au plus comme faute et châtimjent, sur les pentes du vaste entonnoir qui s'appelle l'Enfer. Les fautes sont classées ainsi : d'abord la luxure, puis la gourmandise, qui comprend tous les raffinements de la vie sensuelle. Viennent ensuite l'avarice que Dante ne sépare point de la prodigalité, la colère et la paresse qui trouvent leur supplice dans les eaux fangeuses du Styx. Après ces vices qui appartiennent à la division connue des péchés capitaux, et qui occupent les deuxième, troisième, quatrième et cinquième cercles, notre poète punit dans le sixième cercle l'hérésie, et dans le septième, la violence exercée envers le prochain, ou contre soi-même, ou contre Dieu ; ce qui comprend les meurtres, les suicides, Timpiété, et même par une extension un peu subtile, la sodomie et Tusure. Il punit dans le huitième tous les genres de fraude, c'est-à-dire, d'après les dix catégories qu'il établit, les proxénètes, les flatteurs, les simoniaques, les devins, les exacteurs, les hypocrites, les voleurs, les conseillers de fraude, les fauteurs de scandale