LE PUIIGATOIUK
même ligne, d'autres ombres qui marchent le front baissé et en chantant le miserere. Ce sont encore des repentis de la dernière heure, et à cette place appartiennent . ceux qu'une mort smidaine, violente ou accidentelle, a surpris avant qu'ils eussent reçu le sacrement de la pénitence. Dix d'entre eux passent en revue devant le poète, et lui demandent des prières.
C'est un Jacopo del Cassero, ancien podestat de Bologne, qui, poursuivi par les émissaires du marquis de Ferrare, son ennemi implacable, fut atteint et poignardé au milieu des marais du Padouan, dans les roseaux où il s'était caché. — C'est un Buonconte, fils du comte de Montefeltro que nous avons vu puni au xxvii'' chant de TEnfer. Buonconte fut tué à Campaldino, où Dante, à peine âgé de 16 ans, avait combattu dans les rangs des Guelfes vainqueurs. Il raconte ici que, blessé à mort, il était tombé en invoquant le nom de la reine du ciel, et que l'ange des ténèbres, furieux de ce que son âme lui échappait à cause d'une seule larme, per una lagrimeita, voulut au moins disposer de son corps, qu'il entraîna, en soulevant un orage, dans l'Arno débordé qui lui servit de tombeau. — C'est encore une noble dame de Sienne, la Pia, son la Pia, Siena mi fé, disfece la manmma. Elle périt en effet dans un château sur le bord de la mer, où son mari l'avait enfermée sur un soupçon d'adultère. Comment y a-t-elle perdu la vie? Celui là le sait, dit-elle, qui m'avait passé au doigt son anneau, gage de sa foi, saisi che m' inanellata pria disposando m'avea con h sua gemma.
CHANT VI
Parmi les repentis de la dernière heure sont encore les Bennicasa d'Arezzo, les Tarlati, les Federigo Novello, les
Farinata, le comte Oi*so, qui tous out péri lie mort soudaine, accidentelle ou violente. Bennicasa n'avait pu, même à Rome où il était auditeur de Rote, éviter la vengeance de Ghin di Tacco, frère et oncle d'hommes qu'en qualité de podestat de Sienne il avait condamnés à mort. Ghin osa l'attaquer et le tuer, comme il siégeait sur son tribunal, et et ce fameux Ghin, surnommé le brigand généreux, fut bientôt appelé à Rome (qui le croirait?) par le pape Boniface VIII, qui le combla d'honneurs et de richesses.
Quant à Tarlati et à Federigo, la rivalité de deux familles d'Arezzo, les Tarlati et les Bostoli, fut ce qui causa leur mort. Celle de Farinata, tué dans une de ces querelles intestines que l'état des villes d'Italie, de Pise surtout, rendait alors si fréquentes, n'aurait eu rien qui méritât une mention spéciale du Dante, sans un fait qui la suivit, et qui fait avec les mœurs de cette époque un contraste bien remarquable. Le père de ce Farinata, entré par suite d'un vœu dans l'ordre des frères mineurs, célébra luimême le service funèbre de son fils, conduisit ses obsèques, et après avoir exhorté ses parents à ne pas venger sa mort, baisa publiquement la main du meurtrier.
Des dix ombres que nous avons dit avoir été remarquées par Dante, il n'en reste plus que deux à signaler, Pierre de la Brosse, et Sordello. — Pierre de la Brosse, ancien barbier de saint Louis, premier ministre et favori de Philippe-le-Hardi, fut pendu en 1276, sur une fausse accusation de la Reine Marie de Brabant, à ce que notre poète lui fait dire ou du moins fait entendre « e qui provejgia la donna di Brabanle, si chè perô non sia dipeggior greggia. » Aussi qu'elle songe à cette reine que le Brabant donna à la France. Qu'elle craigne d'aller en pire compagnie, grossir le troupeau des boucs tandis qu'elle peut encore l'éviter, mentre è di quà I — Marie de Brabant, deuxième femme
de Philippe-le-Hardi, mourut la même année que Dante, en 1321.
Quant à Sordello, qui se tenait seul à l'écart, ce fut un poète provençal qui florissait vers le milieu du xiii* siècle. Né à Goïto, près de Mantoue, il fut attaché longtemps à Raymond Béranger, dernier comte de Provence, de la maison des comtes de Barcelone. Qu'il ait ou non péri de mort violente, on voit que Dante l'a mis en ce lieu, pour amener une- rencontre entre lui et Virgile. Au nom seul de Mantoue, leur patrie commune, ils se jettent dans les bras l'un de l'autre; et de cette pieuse fraternité de deux enfants de l'Italie, qui se font fête avant de s'être demandé leurs noms, Dante tire le sujet de cette fameuse apostrophe, devenue classique : ahi serva italia ! où se répand l'âme du patriote, où se fait sentir le fiel amer qui remplit le#œur de l'exilé, où éclate une ironie si poignante contre Florence, livrée sous le nom du pape au parti français.
CHANT VII
Sordello s'offre à conduire nos voyageurs aussi loin qu'il lui est permis de le faire, les âmes du Purgatoire pouvant dans certaines limites aller où il leur plaît. Comme le soir approche, et qu'il est défendu de monter pendant la nuit, Sordello les conduit dans une retraite où le roc se creuse en un vallon émaillé de fleurs. Là des ombres assises sur l'herbe, chantent le Salve regina réservé par l'église pour la fin du jour. Ce sont de grands personnages, des rois et des princes, morts aussi sans confession, et que le repentir a réconciliés directement avec Dieu. La place particulière qu'ils occupent, après ceux qui ont péri de mort violente ou accidentelle, doit faire penser que le poète a voulu en faire une quatrième catégorie, distinguée
LE PURGATOIRE. 15i
des autres en ce qu'ils ont été distraits du soin de leur salut par Tambition ou d*autres pensées mondaines. Le choix qu'il en fait marque encore les regrets et les rancunes du florentin, resté fidèle au parti des Blancs ; il se rapporte à la situation de l'Italie, à son asservissement dont le Dante sembie uniquement préoccupé.
En effet, il place d'abord en ce lieu les princes par qui l'Italie aurait pu être sauvée: Rodolphe de Hapsbourg, Empereur d'Allemagne, qui pouvait, dit-il, guérir les plaies de la péninsule, poted sanar le piaghe, ch'hannoitaliamorta^ si de vastes entreprises ne lui avaient fait négliger cette haute mission ; Ottocare , roi de Bohême , archiduc d'Autriche, qui, s'il n'avait été vaincu par Rodolphe, aurait porté remède au mal; et Wenceslas son fils qui, bien inférieur à Ottocare, se plongea dans le luxe et l'oisiveté.
Dante nomme ensuite plusieurs princes qui causèrent ou accrurent les maux de l'Italie: il n'ose pas remonter jusqu'à feaint Louis dont le frère, Charles d'Anjou, avait ouvert l'Italie à la France, en prenant la couronne de Naples et Sicile ; mais il reconnaît dans le vallon ce Charles d'Anjou; il y voit Philippe-le-Hardi et Henri de Navarre, qui s'étaient unis pour combattre la maison d'Arragon, établie en Sicile, et que Dante ménage comme rivale de la maison de France. Le parti français lui est si odieux que l'auteur des Vêpres Siciliennes, Pierre d'Arragon, a trouvé grâce devant notre poète qui, en le plaçant au Purgatoire, dit en propres termes qu'il ceignit ses reins de sagesse et de vertu « d'ogni valor porta cinta la corda » et le plaint seulement d'avoir eu deux fil^ peu dignes de lui, Jacques et Frédéric, par qui faillit être perdu le fruit des Vêpres Siciliennes. On oublie cette injuste partialité du Dante, on lui pardonne d'avoir dit de Philippe-le-Hardi qu'il était
mort en fuyant et en déshonorant les lys, rfts/îorawrfo7pt^/w, d'avoir appelé Philippe-le-Bel le mal de la France, il mal di Francia, en lui- reprochant sa vie impure et souillée de vices, vita viziata e lorda, lorsqu'on songe qu'il voyait en eux les auteurs de ses infortunes sans remède, lorsqu'on lit surtout ses beaux vers sur les enfants dégénérés :
Rade volte resurge par li rami L'umana probitade, e questo vuole Quel che la dà, pur ebe da lui si cbiami.
Rarement rbumaine probité renatt de la tige où elle a fleuri. Ainsi Ta voulu celui qui la donne, pourvu qu*on ait recours à lui pour Tobtenir.
CHANT VIII
Descendus au fond du vallon, nos pèlerins y trouvent encore Nino et Conrad di Malaspina. Nino, jadis magistrat suprême en Sardaigne, se recommande aux prières de sa fille Jeanne, et ne compte point sur celles de sa femme, qui a changé son voile de deuil contre les parures d'un nouvel hymen. « Son exemple, dit Nino, apprendra ce que vaut et dure un amour de femme, quanto in femmina fuoco damor dura. C'est un feu qui s'éteint dès que l'œil et la main cessent de l'entretenir, se Vocekio o'I tatto sppsso ml raccende. — Malaspina demande à Dante des nouvelles de sa maison, et celui-ci paie par un magnifique éloge l'hospitalité qu'il doit recevoir d'un de ses descendants, non si sfregia de.l pregio délia borsa et délia spada; h quoi Conrad répond : « avant sept ans, tu éprouveras toi-même si tu as bien jugé ma race. »
CHANT IX
Vers la fin de la nuit, peu de temps avant l'aube, Dante endormi dans le vallon a vu en songe un aigle aux ailes d'or, qui, s'élançant du sommet du mont Ida, le saisissait dans ses puissantes serres et l'emportait jusqu'à la sphère du feu. Il lui a semblé qu'ils brûlaient tous deux dans cet ardent foyer, et il s'est éveillé. — En ouvrant les yeux, il se trouve, sur les huit heures du matin, dans une partie plus haute de la montagne. Sordello et les autres ombres ne sont plus avec lui. Virgile seul est resté, Virgile qui lui raconte que, pendant son sommeil, une sainte dont il a déjà ressenti l'appui tutélaire, Lucie est descendue tout-àcoup du ciel, et l'a emporté dans sesbras jusqu'en ces lieux. Une brèche, indiquée par la sainte, leur donnera accès dans la montagne. Nos pèlerins sont enfin arrivés au seuil du Purgatoire proprement dit. Ils en voient la porte pratiquée dans l'ouverture qui leur a été signalée. On y accède par par trois degrés, y compris celui qui forme le seuil et sur lequel reposent les pieds d'un ange au visage brillant, au vêtement couleur de cendre, double symbole de zèle et d'humilité, qui se tient assis et porte une épée nue à la main. Des trois degrés le plus bas est de marbre blanc, le second est formé d'une pierre toute crevassée, le troisième est de porphyre. Dante s'incline, et frappant trois fois sa poitrine, il se jette aux pieds de l'ange qui lui trace au front, avec la pointe de son glaive, sept fois la lettre P. c'est-à-dire les stygmates des péchés capitaux. «Il faudra, lui dit-il, que ces taches soient effacées à mesure que tu monteras. » A ces mots, il tire de dessous sa robe les deux clés que saint Pierre lui a remises en lui disant qu'il valait mieux se tromper en ouvrant qu'en fermant la porte mal à propos. La porte a deux serrures. L'ange applique à
Tune la clé d'argent, qui figure la doctrine du casuiste ou l'examen, à Tautre la clé d'or, qui figure l'autorité du confesseur ou l'absolution. L'on comprend d'après cela qu'il suffit qu'une des deux clés ne tourne pas bien dans la serrure, pour que la porte reste fermée — quandunque l'una (Teste chiavi falla, che non si volga dritta perla toppa, non s' âpre questa calla.
Mais elle s'ouvre ici pour donner accès à nos pèlerins. Elle s'ouvre avec un grand bruit, auquel succède une douce musique. C'est le chant du Te Deum qui se fait entendre sous les degrés de l'escalier où s'engagent Dante et Virgile, avertis par l'ange qu'ils ne doivent pasregarder en arrière.
Arrêtons-nous quelques instants avec eux sur la dernière marche, et avant de mettre le pied dans ce Purgatoire dont les abords nous ont paru hérissés d'obstacles, embrassons d'un coup d'œil ce domaine ouvert enfin à leurs \ pérégrinations. Dante est un habile machiniste, il faut étudier la savante ordonnance de son poème.
Le Purgatoire, comme l'a déjà dit Caton d'Utique, est partagé en sept royaumes, suivant la distinction bien connue des sept péchés capitaux qui imposent à la pénitence autant de stations, à divers étages de la montagne. Ces stations ont lieu sur des plate-formes coupées dans la montagne même, et décrivant autour d'elle des cercles de moins en moins larges, à mesure qu'on s'élève. Des escaliers taillés dans le roc conduisent de l'une à l'autre, sinueux d'abord, se redressant ensuite, mais toujours étroits et raides. On gravit les premiers avec de grands efforts ; mais plus on monte, et plus on se sent dégagé, plus la marche devient légère. C'est qu'ici, à l'inverse de pe que nous avons vu dans l'Enfer, où les crimes et les
LE FURGATOIKE. loo
peines s'aggravent jusqu'au centre de l'abîme, on passe au contraire des plus grandes fautes aux moindres en tendant vers la cime.
Le système des épreuves se rapporte donc ici aux sept péchés capitaux ; mais ceux-ci, chose digne de remarque eu égard à leur gravité relative, qu'on devrait croire indépendante du temps et des circonstances, ne se présentent point dans l'ordre adopté aujourd'hui par les catéchistes qui les classent ainsi, comme tout le monde sait, à partir du plus grave : L'orgueil, l'avarice, la luxure, l'envie, la gourmandise, la colère et la paresse ; tandis que Dante établit autrement son échelle : L'orgueil, Tenvie, la colère, la paresse, l'avarice, la gourmandise et la luxure. On se souvient que ce dernier péché, séparé des goûts antiphysiques, est aussi le moindre de ceux qui reçoivent leur châtiment dans l'Enfer proprement dit. Il y a même un passage, où Dante nous dit expressément que d'autres offenses l'emportent sur la luxure en gravité. La paresse est sans doute moins odieuse ; mais on a vu qu'elle est expiée, dans son acception la plus grave, sous les noms de tiédeur, indifTérence ou neutralité, en deçà de l'Achéron, dans le vestibule de l'Enfer.
Quoi qu'il en soit de ces qualifications, et encore qu'il . puisse être curieux d'examiner si l'ordre des sept péchés capitaux n'a point varié depuis le moyen-âge, disons seulement ici sur quelle base rationne^lle Dante a établi le sien. On voit au 17" chant qu'il le fonde sur une théorie métaphysique de r amour considéré comme le principe de l'activité humaine : L'amour ne peut avoir pour objet que le bien ou le mal. Tourné au mal, c'est-à-dire à ce qui nuit au prochain, il engendre l'orgueil, l'envie et la colère (ce sont les trois premiers péchés capitaux et les plus graves). Tourné au bien, il pèche par défaut ou par excès ; par dé-
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faut, s'il ne s'attache pas assez aux vrais biens, et il dégénère alors en paresse ; par excès, lorsqu'il va jusqu'à la poursuite des faux plaisirs, et il donne naissance à Tavarioe, à la gourmandise et à la luxure. C'est donc l'amour mal entendu du bien, restreint en deçà ou porté au-delà de ses limites, qui produit toujours et dans cet ordre les quatre derniers péchés capitaux, savoir la paresse, l'avarice, la gourmandise et la luxure.
Mais en voilà bien assez sur ce point, qui nous a paru important, parce qu'il tient à la structure même du Purgatoire, objet de cette seconde partie de la divine Epopée. Achevons de parcourir d'un coup d'oeil général les ressorts principaux employés par Dante pour la marche de son poème fantastique. On retrouve ici d'ingénieuses machines, et une symétrie parfaite comme dans l'Enfer, mais avec moins de variété peut-être. C'était l'écueil du sujet que le génie inventif du poète n'a pu tout-à-fait éviter.
Ainsi les stations des pénitents offrent toutes une disposition pareille, une plate-forme ou balcon circulaire, et un escalier taillé dans le roc. Au pied de chaque escalier se tient un ange, devant qui Dante se présente après avoir parcc^uru chacune de ces plate-formes. A mesure qu'il s'est purgé d'un des péchés capitaux, en visitant celle des stations où l'on s'en purifie par de saintes épreuves, l'ange commis à cette station lui efface du bout de son aile, avant de lui donner accès à l'étage supérieur, une des lettres P qui ont été gravées sur son front. Il le salue en même temps d'une des sept béatitudes, qui consiste dans la vertu opposée au vice dont il a perdu la souillure. Au sortir de l'enceinte des orgueilleux, l'ange lui dit: Beati pauperes spiritu. Après avoir visité les envieux, il entend ces paroles : Beati miséricordes. L'ange préposé à la station où l'on se
purge du péché de la colère, lui donne son exeat par ces mois: Beatipacifici... et ainsi de suite.
Notons que parmi les péchés capitaux il en est qui impliquent Texcèf contraire. L'Enfer nous a offert de cela plusieurs exemples, et Ton en trouve aussi quelques-uns dans le Purgatoire, où les prodigues et les avares sont soumis aux mêmes épreuves. Entre ces deux excès brille unô vertu : m niedio stat virtus. Or cette vertu, pour Tédification du pèlerin, est toujours mise en relief, afin d'inspirer plus d'horreur des vices qui lui sont opposés : Il faut que l'orgueilleux voie et entende des exemples d'humilité ; qu'à l'envie la charité s'offre sous plusieurs faces, à la colère la mansuétude, à la paresse le zèle, aux avares la gênérosité, aux gourmands la tempérance, aux impudiques la chasteté.
Remarquons encore qu'on ne se lave point, dans une seule station d'épreuves et par la plus forte peine, comme dans notre législation moderne, de toutes les souillures contractées pendant la vie. L'expiation est ici graduelle, successive; et comme la justice divine veut être satisfaite en tout point, un pénitent pourrait être arrêté sur chaque plateforme, s'il avait été souillé de tous les vices. Nous verrons Stace retenu d'abord parmi les âmes tièdes ou paresseuses, puis avec les prodigues au cercle de l'avarice, jusqu'à ce qu'une secousse de la montagne et des cris d'allégresse annoncent la fin de ses épreuves et son essor vers les cieux.
Tels sont les ressorts dont le poète fera usage dans la suite de son drame jusqu'au paradis terrestre, auquel sont consacrés les six derniers chants du Purgatoire. Pour animer la scène, il fera comme toujours parler les Ombres, mais en y joignant le langage muet de la sculpture, les
ioS Li: PUUGATOIIU:.
voix de personnages invisibles, et même de merveilleuses visions. Là vraiment est la partie dramatique du poème. Combien d'hommes de son temps et des siècles passés il nous fera passer en revue, puisant à pleines mains dans l'histoire et la fable ! Nous trouverons encore en lui un théologien profond et un savant astronome, le disciple de saint Thomas et le sectateur du système erroné qui depuis a fait place à celui de Copernic. La théologie, réservée surtout au Paradis, lorsque, sur les pas de Béatrix, Dante parcourra les sphères célestes, la théologie se fait jour ici autant que les lieux et la matière le permettent. Aucun moment n'est perdu par le poète, et tout en montant les degrés qui conduisent d'une plate-forme à l'autre, Dante et Virgile traiteront quelquefois des questions théologiques, aussi curieuses qu'intimement liées à la marche du poème. Enfm le soin de fixer l'heure presque à chaque étape du voyage, dans un lieu sis à l'antipode de la ville de Jérusalem, qui elle-même est dans une position géographique autre que celle de l'Italie, exige des concordances astronomiques difficiles à saisir, et que notre poète aime à multiplier. Il en résulte, à travers quelques obscurités provenant moins du styl« que des systèmes eux-mêmes, aujourd'hui condamnés à l'oubli, que nos pèlerins ont passé quatre jours et trois nuits dans le Purgatoire. Ils ont employé trois journées à le parcourir jusqu'à la porte du Paradis terrestre, où ils sont entrés le quatrième jour. Dans le ParadiSj chose à remarquer, le temps ne se mesure plus.
Le Drame, la divina commedia, recommence et la toile se lève à huit heures du matin sur la première plate-forme, où se purge le péché d'orgueil. Soyons attentifs.
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CHANT X
Nos pèlerins, se tenant éloignés du bord extérieur, longent la paroi de la montagne, qui est ici en marbre blanc enrichi de sculptures. Ces bas-reliefs, travaillés avec un art qui ferait honte à la nature elle-même, naiura gliavrehhe scorno, leur offrent plusieurs exemples d'humilité tirés tant du nouveau que de l'ancien Testament et de l'histoire profane : c'est la salutation angélique ; c'est David dansant devant l'arche, plus et moins que roi, piii e men che rè, dans cette occasion; c'est enfin Trajan daignant s'arrêter aux prières d'une pauvre veuve, qui lui barre le passage en lui demandant justice du meurtre de son fils; Trajan, qui pour ses grandes vertus fut tiré de l'Enfer, quoique payen, à la prière de saint Grégoire, suivant une tradition constatée par ces vers du Dante (( Lo cui gran valore mosse Gregorio alla sua gran vittoria: » Ici les deux interlocuteurs ont un dialogue vif, rapide, exprimant des passions successives, que le marbre ne pouvait traduire dans une scène unique, quoique Dieu luimême eût produit ces paroles visibles, esto visibile parlare. Le merveilleux a ses bornes ; il n'admet pas les choses contradictoires, et il faut entendre que nos pèlerins suivent ce dialogue de Trajan et de la veuve dans une série de bas-reliefs.
CHANT XI
Les orgueilleux qui satisfont ici à la justice divine, apparaissent ensuite marchant à pas lents et courbés sous des blocs énormes. Le poète met dans leur bouche une paraphrase du pater noster^ et il nous montre, dans quelques personnages choisis à dessein, le triple orgueil de la puis-
sance, des arts et des lettres. — Humbert, comte de Santafior, et Salvani le provençal, gémissent de leur tyrannique arrogance envers les Siénois. Salvani serait même encore au pied de la montagne, pour s'être repenti à la dernière heure, s*il n'avait dans sa vie un beau trait dont la justice divine lui a tenu compte. Il fit une chose dont la pensée toute seule fait frissonner : il s'abaissa jusqu'à mendier, sur la place publique de Sienne, la rançon de son ami captif. Mendier!... Dante connaîtra un jour cette humiliation.
Dans les arts, un homme s'est enivré de sa gloire, c'est Oderisi d'Agobbio, peintre fameux d'enluminures, qui reconnaît Dante son contemporain. Il se montre bien désabusé, car il lui cite son propre élève, Franco Bolognese, qui lui est maintenant préféré, et le Giotto qui jouit aujourd'hui de la vogue, ora ha Giotto il grido^ dans la peinture où Gimabuë s'était cru sans rival ; et les deux Guido, dont l'un a surpassé son devancier dans l'art d'écrire, et qui sera lui-même surpassé par tel qui peut-être est déjà né. a Toimême, Dante, ajoute Oderisi, quand tu mourrais chargé d'années, on ne parlera pas plus de toi dans mille ans que si tu étais mort à la mamelle, » che fama a'irai tu piît,.. pria chc passin miW anni ? »
CHANT XII
Après cette leçon de modestie, que Dante se fait donner comme pour rabattre ses pensées ambitieuses, leçon contre laquelle protestent cinq cents ans écoulés depuis, et la grande figure du poète rayonnante à travers les siècles, il continue de faire avec Virgile le tour de la plate-forme, où d'autres enseignements l'attendent. Il trouve gravés
sur la pierre même qu'il foule aux pieds les plus célèbres et les plus funestes effets de l'orgueil : Tange rebelle précipité du ciel, Briarée frappé de la foudre et couvrant la terre de ses cent bras, les géants vaincus par Jupiter qui les contemple entouré de la Cour céleste, Nembrod éperdu au pied de la tour de Babel, la fière Niobé, Saiil, Arachné, Roboam, Cyrus, Holopherne et la superbe Troie réduite en cendres. Ces exemples accumulés, ces faits puisés à toutes les sources de Thistoire, empruntés même à la mythologie, suivant Tusage du poète, achèvent Finstruction du pèlerin. Il a vu la joie des' humbles, le châtiment des superbes endurcis, les épreuves des hommes de son temps, guerriers, artistes, écrivains, que l'orgueil a égarés et failli perdre. En s'éclairant sur ce vice, il en a purgé son âme, et s'est rendu digne de s'élever à la seconde plateforme, où s'efface par la pénitence un vice presque aussi odieux, l'envie.
CHANT XIII
L'aspect de ces lieux, tristes, arides et n'offrant partout qu'une pierre livide et nue, sans aucun vestige de sculpture, est bien d'accord avec les souillures contractées par ceux qui les habitent. Les passions mauvaises, conmie l'a bien senti le poète, ont toujours deux moyens d'amendement : la vue de leurs propres effets, et par contraste, le spectacle des vertus contraires. « Lo fren tuol esser del* contrario suono.n Ici encore des exemples, la vertu opposée à l'envie, des actes de bienveillance et de charité, frappent d'abord notre pèlerin parvenu à la seconde station du Purgatoire. Des esprits invisibles passent rapidement devant lui, et l'invitent au banquet de l'amour divin par des paroles qui lui rappellent Marie aux noces de Gana, Pylade
JJ
voulant périr en Tauride sous le nom d'Oreste, et Jésus- Christ ordonnant d'aimer ceux qui nous haïssent. Dante et Virgile entendent ces voix qui leur arrivent comme de chaudes et vivifiantes émanations. Us voient ensuite les envieux assis contre la paroi de la montagne, et se soutenant Tun l'autre, épaule contre épaule, comme cjes aveugles sous les porches des églises. Ils sont avenues en effet, ayant les paupières cousues et tellement rapprochées qu'elles ne peuvent donner passage qu'à leurs larmes. Ils portent des cilices et des manteaux de couleur livide, comme tout ce qui les entoure. Comme les aveugles, ils crient : sainte Marie, priez pour nous.
La première de ces ombres pénitentes, qui se donne à connaître, est une femme dont le cœur fut dévoré d'envie. La Sapia, noble dame de Sienne, avait fait éclater sa joie d'une bataille perdue par ses concitoyens qui l'avaient exilée. Elle avait demandée Dieu cette défaite, vœu impie conçu par un cœur plein de fiel. — A ce récit, Dante dont l'âme a été rarement effleurée par l'envie, pocK è Voffesa fatta con rinvidia, s'accuse d'avoir plutôt péché par orgueil.
CHANT XIV
Interpellé par un autre pénitent, Guido del Duca, qui lui demande son nom, « je suis né, répond Dante, sur les bords de l'Arno, que cela vous suffise ; mon nom jusqu'à ce jour a fait peu de bruit, che'l nome mio ancor molio lum suona. Ce Guido, issu des comtes de Brettinore, dans la Romagne, s'échauffe ail seul nom de l'Arno, et fait une longue imprécation contre toute la vallée arrosée par ce fleuve, contre le Cazentin dont il compare les grossiers habitants à des pourceaux, contre Arezzo dont tous les ci-
toyens sont des roquets grondeurs, contre Florence où hurlent des chiens changés en loups, contre les Pisans qui ont la ruse et la fourbe du renard.
Dante, par la voix de Guîdo del Duca, continue d'exhaler ses ressentiments personnels qui s'étendent à tout le val d'Arno. Il donne à Guido pour compagnon d'épreuves Rinieri da Calboli, afin de stigmatiser un homme encore vivant qui lui a fait beaucoup de mal, un petit-fils de ce dernier, Fulcieri qui fut podestat de Florence en 1302, c'està-diie Texécuteur des vengeances du parti des Noirs, et l'auteur ou le continuateur du bannissement du Dante. Aussi comme il flagelle ce Fulcieri qui fait, dit-il, aux Florentins une chasse terrible, qui met leurs têtes à prix et vend leur chair toute vive, vende la carue loro essendo viva^ qui laisse Florence en tel état que de mille ans elle n'aura point réparé ses pertes. — La colère du proscrit s'exhale encore, et toujours par la bouche de Guido, en éloquentes apostrophes à la noblesse de cette partie de l'Italie, où les races antiques dégénèrent, où les noms restés purs s'éteignent sans postérité, où de puissantes maisons n'ont que des héritiers indignes d'elles, et laissent des artisans s'élever ailleurs et faire souche de noblesse « quando in Bologna un fabbro si rallignâ. »
Après cette digression, où se décèlent peut-être, à côté d'un patriotisme véritable, les mécomptes amers du patricien humilié, le poète nous ramène aux expiations du péché d'envie. Nos pèlerins prennent congé des aveugles, et bientôt des voix, éclatant comme la foudre à leurs oreilles, leur jettent successivement ces mots : « anciderammi qualunque nCapprmda^ » ma vie esta celui qui pourra m'atteindre. — Je séchai d'envie et fus changée en pierre. » — Caïn et Aglaure, l'Histoire sainte et la Fable ont fourni encore ici les derniers enseignements du poète. Il est trois
heures après-midi. Dante et Virgile sont introduits par l'ange dans Tescalier qui conduit à la troisième station du Purgatoire.
CHANT XV
Avant d'arriver à cette région où la colère se purifie et s'amende, ils s'entretiennent encore en montant les degrés du mal qui ronge le cœur des envieux. — D'où dérive ce mal, demande le Dante toujours occupé de remonter aux causes? Vient-il, comme Ta dit Guido tout-à-rheure, de ce que les hommes aspirent à des biens dont on ne saurait jouir sans partage, ov'è mestier di comorto o dlvieto, à des biens qui s'amoindrissent à raison des parties prenantes, dove per compagnia parte si scema? Mais est-ce qu'il peut y en avoir d'autres ! — Oui, répond Virgile, il en est un qui croît et se multiplie à mesure qu'il se répand, qui se prodigue sans s'affaiblir, qui s'enrichit de ses largesses mêmes; il émane de Dieu, source éternelle de tout ce qui est bon, foyer d'amour intarissable, où tous les Saints viennent puiser, où tous les cœurs s'embrasent de feux qu'ils se renvoient de l'un à l'autre, réfléchis conune dans un miroir ; mais il ne se j^rodigue ainsi qu'à ceux qui en sont avides, corre ad amor^ corne a lucido corpo raggio viene.
Satisfait de cette réponse, qui ne laisse à l'envie aucune excuse, Dante avait mis le pied sur la troisième plate-forme. Ici les exemples de mansuétude, qui doivent rendre la colère plus haïssable, s'offrent non plus à ses yeux ou à ses oreilles, par l'entremise du ciseau ou de la voix, mais à son imagination, où se peignent dans une sorte de vision soudaine, in una visione estatica^ des objets merveilleux : Marie et Jésus, au moment où celui-ci, retrouvé dans le temple
à l'âge de 12 ans, reçoit de sa mère une douce réprimande; Pisistrate qui, maître à Athènes, apprenant que sa fille a été embrassée publiquement par un jeune audacieux, refuse de venger cette injure et signale sa bonté par ces paroles célèbres : « Que ferons-nous à qui nous fait du mal, si nous châtions qui nous aime »; le jeune diacre Etienne, au moment où, lapidé par des hommes furieux, jl demande pardon pour ses bourreaux.
CHANT XVI
Dante, frappé de ces visions, n'avait cessé de marcher les yeux fermés, et d*un pas incertain comme un homme pris de vin ou de sommeil. Tout-à-coup il se trouve au milieu d'une fumée épaisse, qui lui permet à peine de voir ceux qui se meuvent dans son atmosphère. Ce sont les hommes qui se rachètent du péché de la colère. L*un deux, Lombardo Marco, qui fut un gentilhomme vénitien, de noble cœur mais irascible, se fait connaître et dit qu'ayant été versé dans les affaires du monde, il a toujours aimé la probité à laquelle personne aujourd'hui ne vise, del mondo sfippi^ e qv£l valore amai, al quale ha or ciascuri disteso Parco. A cette pensée, qui déjà lui a été plusieurs fois offerte, de la corruption croissante des hommes, Dante veut s'éclairer sur une question, qui de son temps partageait les esprits : Le mal éman^t-il des cieux, ou s'engendre t-il sur la terre? La faute en est-elle aux astres ou à Thonmie ? La réponse de Marco est une de ces digressions où se plaît notre poète, et où se reflète la métaphysique de son temps :
(( L'influence des cieux sur les actions humaines ne saurait être niée, lo cielo i vostri movimenti iwzia; mais cette influence détruirait le libre arbitre, si elle n'était combattue
par la lumière intérieure et par la volonté. L'âme a été créée pure et ignorante ; mais toujours attirée vers le plaisir, elle s'attache aux biens faux et périssables avec une ardeur qui ne peut être contenue que par des lois. La corruption vient du mépris de ces lois. La grande cause de la perversité croissante des hommes est donc dans l'abaissement de l'Empire devant le Sacerdoce, dans la confusion des deux pouvoirs, du glaive et de la houlette réunis enfin au Saint-Siège. Celui-ci n'est pas assez fort pour maintenir l'autorité des lois, pastor che précède rumina?^ puà, ma non ha tunghie (esse. — Ici se place une invective éloquente sur l'usurpation du pouvoir universel par l'Eglise. Ce morceau a été traduit par Voltaire en beaux vers qu'on nous saura gré de rappeler :
Jadis on vit dans une paix profonde
Des deux soleils les flambeaux luire au monde,
Qui, sans se nuire éclairant les humains.
Du vrai devoir enseignaient les chemins.
Et nous montraient de Vaigle impériale
Bt de Tagneau les droits et l'intervalle.
Ce temps n*est plus, et nos cieux ont changé.
L'un deri soleils de vapeurs surchargé,
En s'échappant de la sainte carrière
Voulut de Tautre absorber la lumière.
La règle alors devint confusion.
Et rhumble agneau parut un fier lion
Qui tout brillant de la pourpre usurpée
Voulut porter la houlette et Tépée.
Voilà, continue Marco, pourquoi Florence et les pays qu'arrosent le Pô etl'Adige en sont venus à ce point de dépravation et de perversité générale. Je n'en excepte que trois vieillards, miroirs de la vertu antique, Currado da Palazzo, le bon Girard, et Guido da Castel surnommé le candide lombard.
CHANT XVII
Après ce foudi'oyant anathème, Marco, averti par la fumée qui s'éclaircit de l'approche de Tange commis à la quatrième porte, prend congé des deux pèlerins. Mais à peine Dante, resté seul avec Virgile, a-t-il fait quelques pas, que de nouvelles visions l'assiègent, et lui montrent, par des tableaux saisissants, les funestes effets de la colère. — Il voit Procné s'immolant elle-même dans ses enfants pour se venger d'un indigne époux ; il voit Aman attaché à cette croix, que sa fureur avait dressée pour les Juifs; Aman qui élevait un front superbe et ardent de courroux, uncrocifisso dispettoso e fiero. Il voit la reine Amate furieuse de la victoire d'Enée, et s'ôtant la vie pour ne pas subir le vainqueur de Turnus. « ma mère, s'écrie Lavinîe, perche per ira hai voluto esser nulla, pourquoi la colère a-t-elle armé vos mains contre vous-même?» — Sur cette quatrième terrasse où se retrempent les paresseux, leurs épreuves se continuent même pendant la nuit, comme s'ils devaient racheter ainsi tant de journées perdues. Elles auront pour témoins nos voyageurs, dont la nuit suspend la marche ascendante mais n'arrête point les investigations. C'est la première station qu'ils auront visitée presque tout entière en l'absence du soleil.
Avant l'arrivée des pénitents, et pendant cette halte forcée des deux pèlerins, le poète s'arrête quelque temps avec eux pour, à propos de la paresse opposée à l'amour du bien, montrer que l'amour, (perverti sans doute,) est la racine des sept péchés capitaux qui s'efTaçent dans le Purgatoire. Nous avons vu comment et dans quel ordre s'opère cette filiation. La théorie du poète lui sert à bien marquer ce qu'il a fait et ce qu'il lui reste à faire, à
montrer qu'après l'orgueil, l'envie et la colère, après la paresse qu'il va dépeindre, Tavarice, la gourmandise et la luxure offriront une dernière matière à ses tableaux.
CHANT XVIII
Dans l'exposition de sa doctrine, il combat deux erreurs. La première consiste à dire que l'amour est toujours bon en soi, ayant pour objet les choses créées que Dieu a faites bonnes, et vidit quia erai bonum. Il distingue ave raison leur nature de l'usage qu'on en fait. La seconde erreur tend à ôter à l'homme la responsabilité de ses fautes sur ce que famour, d'où elles dérivent toutes, a son mobile dans les objets extérieurs. Il prouve qu'aux instincts primordiaux, qui déterminent ses appétits, se joignent dans Thomme une lumière intérieure qui les discerne, et une volonté qui leur commande. Cette volonté constitue la liberté humaine, dont les anciens ont fait la base de la morale, et que la théologie a nommée libre arbitre.
Ce grave entretien se prolonge jusqu'au milieu de la nuit. Alors Dante et yirgile, toujours arrêtés sur la plateforme, entendent derrière eux un bruit de gens qui courent en poussant des sanglots et en jetant des cris. Ce sont les paresseux qui rachètent ainsi leur indifférence pour la vertu et la rareté de leurs bonnes œuvres. Poussés par une force irrésistible, ils ne peuvent s'arrêter. Deux d'entre eux paraissent en tête et les entraînent en avant. Deux autres les aiguillonnent par derrière. Les premiers activent leur zèle en citant à haute voix des exemples de diligence : la fuite en Egypte, l'incroyable célérité de César traversant la Gaule conmie l'éclair, et courant de Marseille en Espagne. Ceux de l'arrière^garde gourmandent les traînards, et font
retentir à leurs oreilles des exemples contraires : « Songez, leur disent-ils, aux Hébreux qui passèrent la mer Rouge, et, par leur faute, moururent sans avoir tu le Jourdmn ! Songez aux compagnons d'Enée, à qui le cœur manqua pour suivre leur chef jusqu'au but glorieux de son voyage ! » — Du sein de cette multitude, un pénitent, à qui Virgile s'était enquis de sa route, lui avait confessé en courant son indo> lence. Abbé de Saint-Zénon, Dom Gérard avait eu pour successeur un bâtard d'Albert de la Scala, Seigneur de Vérone. Le poète saisit Toccasion de reprocher à cet Albert, dont il avait eu à se plaindre et qui vivait encore, d'avoir par un abus de sa puissance grevé son monastère d'un bâtard contrefait de corps, et plus disgracié d'esprit, figlio mal del corpo entero e délia mente pfggio, e che mal nacque.
CHANT XIX
Dépassé par cette bande tumultueuse, et demeuré seul avec son guide, Dante s'endort un peu avant la naissance du jour. Un songe le prépare aux derniers spectacles que lui réservent les stations supérieures de la montagne, par une belle et saisissante personnification des faux biens, auxquels s'attachent trois vices honteux, l'avarice, la gourmandise et la luxure, et qui ont peuplé les sommités du Purgatoire. — Une femme lui apparaît, bègue, louche et sans mains. Elle a les jambes torses et le visage blême, di colore scialba. Un regard de Dante corrige à l'instant toutes ces difformités. Elle chante, et Dante est ravi, demeure fasciné par la sirène qui égare les marins, qui a séduit Ulysse lui-même, et qui ose lui dire : Quiconque se livre à moi me quitte rarement; tant je l'enivre de délices, quai meco s'ausa, rado s'en parte , ^i iuttoH appago. Mais en face d'elle se dresse une autre femme ayant le port
d'une sainte, et telle qu'on représente la Sagesse. Par son ordre, Virgile, sans détourner les yeux de la sainte, saisît l'autre à la poitrine, qu'il découvre en déchirant ses vêtements. A l'aspect hideux de son ventre, aux fétides exhalaisons qui en sortent, Dante s'éveille, et apprend de Virgile qu'il a vu en songe la fée antique, «nfîcà strega^ dont les victimes peuplent seules toute la région qui est au-dessus de leurs têtes. Inifié par cette allégorie si claire, il franchit rapidement les degrés qui mènent à la cinquième plate-forme, ou gémissent les avares.
Grande est la foule qui se presse en ce lieu. Etendus la face contre terre, les pieds et les mains liés, immobiles, ils sont entassés sur le bord intérieur de la terrasse. Ils pleurent, et de leurs poitrines s'échappent, avec de profonds soupirs, ces paroles du Psalmiste : « Mon âme s'est attachée au sol, adhœsit pavimento anima mea,)) — Le premier de ces avares, auxquels notre pèlerin s'adresse, est le pape Adrien V, qui ne porta qu'un mois et quelques jours le manteau pontifical, fardeau si lourd que toute autre charge n'est que plume auprès de lui, piuma sembran (utte Valtre some. (( Debout, mon frère, dit-il à Dante qui s'était agenouillé par respect, nous sommes tous ici serviteurs du Maître. »
CHANT XX
Plus loin nos pèlerins entendent un autre pénitent dont la voix, entrecoupée de sanglots, célèbre la pauvreté et la libéralité : la pauvreté, dans la mère du Sauveur et dans Fabricius; la libéralité, dans un saint évêque, Nicolas de Mira, qui écarta d'un pauvre homme la plus dangereuse tentation de la misère, en fournissant une dot à chacune de ses filles. Dante s'approche de ce pénitent, et lui pro-
LE PURGATOIRE. i71
met ses prières, s'il retourne au monde pour achever une carrière qui touche à sen terme, fo cammin corto di quella vita ch*al termine vola. Il lui demande son nom, et en reçoit cette réponse aussi surprenante qu'inattendue. Elle choquera en France Tesprit national ; elle donne plus d'un démenti à l'histoire. Voici en résumé cette célèbre et curieuse réponse : — Je suis Hugues-Capet ; je dois le jour à un boucher de Paris, figliuol fui ctûn beccajo di Parigi, et je fus la souche de cet arbre dont les mauvais fruits ont gâté toute la chrétienté. La couronne m'échut, quand il ne resta plus de la race royale qu'un rejeton enfoui dans le cloître, renduto in panni bigi. D'abord les princes de ma dynastie de peu de valeur furent inoffensifs, pcco valea ma non facea maie; mais alléché par cette dot de la Provence, qui devint le signal de leurs rapines, Charles d'Anjou, frère de Louis IX, a osé s'emparer de Naples, immoler le jeune Conradin, se défaire de saint Thomas lui-même, ripinse al Ciel Tommaso per amenda. Philippe-le-Bel a poussé Charles de Valois son frère contre Florence qui, attaquée avec les armes de Judas, en est restée blessée au cœur. Charles de Sicile, son héritier, battu et fait prispnnier à Messine, a trafiqué de sa propre fille, ô avarice infâme ! et Tendu la chair de sa chair au marquis de Ferrare. Enfin Philippe-le-Bel lui-même, nouveau Pilate, a osé mettre dans les fers le vicaire de J.-G, Boniface VIII, et porter ses mains cupides sur les templiers, porta nel tempio le cupide vêle.
Telles sont les étranges invectives que Dante met dans la bouche du chef de la maison royale de France, qui l'appelle à venger ses propres injures, et stigmatise dans des princes de sa race les auteurs de la réaction qui s'est faite à Florence, et dont notre poète a été victime. Il termine par cette imprécation : « mon Dieu ! quand aurai-je la joie de voir votre vengeance? jusqu'à quand votre cour-
roux, se fiant sur elle, la laissera-t-elle endormie dans votre sein ? »
Après cette rencontre d'un aussi haut personnage se purgeant du péché d'avarice, après les exemples de pauvreté que le poète a mis dans sa bouche, on attend suivant son usage quelques noms d'avares fameux dans l'histoire et dans la*fable. Mais il fait grand jour, et ces exemples, à la différence des autres, ne sont proclamés que pendant la nuit. « C'est alors, dit Hugues-Capet, que moi et mes compagnons de pénitence, nous accusons à haute voix, en signe de repentir, Pygmalion, Midas, et Polymnestor, l'hôte perfide et l'assassin du plus jeune des fils de Priam, et Grassus si riche et si dur ; nous accusons Acham qui, malgré la défense de Josué, cacha une partie du butin ; Héliodore envoyé par le roi de Syrie pour s'emparer des trésors du temple; Ananias etSaphira frappés de mort pour avoir retenu partie de leur bien, devenu le patrimoine des pauvres. »
Nos voyageurs avaient quitté Hugues-Capet, et s'étaient remis en marche, lorsque tout-à-coup la montagne trembla sur sabase.Un immense cri se fit entendre, gloria in excelsis^ cri d'allégresse qui retentit de toutes parts et semblait monter versle^cieux. Il annonce la délivrance d'une âme relaxée du Purgatoire et qui s'élève au séjour céleste. En effet, dans cette enceinte réservée aux avares, et qui retient aussi les prodigues, l'heure de la délivrance a sonné par un pénitent de cette dernière espèce, qui avait demeuré auparavant avec les paresseux.
CHANT XXI
Stace (car c'est lui, et l'intervention de ce poète chrétien, imitateur de Virgile, était nécessaire au moment où celui-ci
va prendre congé du Dante), Stace aborde nos pèlerins, et leur explique la cause de la secousse imprimée à la montagne. Le tonnerre et les orages, les vapeurs qui forment les volcans, ne s'élèvent pas au-delà du seuil du Purgatoire. C'est une force toute divine qui fait trembler la montagne, au moment où une âme purifiée prend son essor. Stace, baptisé secrètement et n'ayant pas osé confesser sa foi, est resté pour cette tiédeur 400 ans sur la quatrième plateforme. Il avait ambitionné le nom de poète, le plus beau de tous, celui che piû dura e onora, et pour ceindre la couronne de myrte, il était passé de Toulouse, sa ville natale, à Rome, où il avait pris Virgile pour modèle. Inspiré par l'Enéide, sa nourrice, laquai mamma fummi*e fummt nvrtrice, il avait chanté la guerre de Thèbes, et la mort l'avait surpris au milieu de son poème à la louange d'Achille. C'est, dit-il, du péché contraire à l'avarice qu'il s'est racheté par un millier de mois, migliaria di lunari^ passés dans la cinquième station du Purgatoire. La main trop facile à s'ouvrir doit répondre de ses largesses.
La rencontre de ces trois poètes est touchante. Virgile n'est reconnu qu'à la fin de leur entretien, sur un signe indiscret échappé au Dante. Il s'était borné à lui dire qu'il était exclu pour jamais de la cour sainte, et à lui présenter Dante, son compagnon de voyage, comme une âme sœur de la sienne, t anima sua è tua e mia sirochia, beau compliment pour notre poète, qui se l'adresse à lui-même avec une noble franchise, dans la conscience de sa valeur. Virgile avoit présenté aussi son compagnon comme destiné au Paradis, co'hwm convien che regniy et en cela on pourrait s'étonner de la témérité du poète, si les beaux vers consacrés à des matières si hautes et si saintes, si la Divina Commedia ne lui servait de passeport assuré pour le ciel. Stace, dans son admiration constante pour Virgile, ayant dit qu'il serait resté volontiers un an de plus en Purgatoire
pour jouir de sa vue, Dante, après un jeu muet, s'écrie en autonsé par un coup d'œil de son guide : Le voici, vot Virgile !... Stace veut tomber aux genoux de son illust maître qui l'en empêche, en disant : « N'abaisse point u ombre devant une ombre î che tu se' ombra e ombra vedi. »
CHANT XXII
Ils sont maintenant tous trois dans l'escalier qui condu ** à la sixième, plate-forme, où se purge la gourmandise ^^^ l'intempérance. Dante suivait modestement les deux autrei^^^ " H écoutait leur entretien sur la poésie, sermon ch'a poeia — "^^ mi davano intelletto. Il entendait Stace faire honneur ^ Virgile de sa conversion à la foi chrétienne, et le remercie de l'avoir éclairé, à son insu, par ce beau vers : « Magnu ab integro sœclorum nasciiur ordo^ » et se complaire ensui dans un magnifique éloge des premiers fidèles. Parvenu sur la sixième rampe, vers dix heures du matin, ils mar chent en ayant toujours à leur droite, suivant l'avis qui leu a été donné, le bord extérieur de la montagne. Ils voîen bientôt au milieu du chemin un arbre dont la tête élevée offrait la forme singuHère d'un cône renversé. Cet arbre, cou— vert de beaux fruits, recevait sur ses branches touffues les eaux d'une source jaillissant de la montagne. Du sein du feuillage sort une voix qui défend d'y toucher, en citant des modèles de tempérance, en célébrant les hommes de l'âge d'or et l'antique simplicité des dames romaines, en nommant Daniel si sobre à Babylone, et Jean-Baptiste nourri de miel sauvage dans le désert, et Marie plus occupée des convives que d'elle-même aux noces de Cana. — Nos trois voyageurs passent outre, et ne tardent pas à être atteints par des ombres qui venaient derrière eux.
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CHANT XXITI.
A Taspect de ces pénitents pâles et décharnés, dont les ^«ux caves ressemblaient à des anneaux sans pierres, rm l'occhiaje anella senza gemme, nos pèlerins crurent oir des personnes deux fois mortes, parean cose rimcrU. s pleuraient et chantaient. Dante est reconnu par Tun 'eux, mort quelques années auparavant, et qui avait été on ami, son compagnon de plaisirs et peut-être le comlice de ses dérèglements ; car il lui rappelle ce temps 'erreurs, dont le souvenir doit encore lui peser, ancor fia rave il memoria présente. Forese ne s'est repenti qu'à la ^dernière heure ; mais il doit aux prières de sa femme Nella ^'avoir attendu peu de temps au pied de la montagne. IForese, attaché comme Dante au parti des Blancs, a eu pour :frère Corso Donati, chef de la faction des Noirs, qui périt "tridné par son cheval dans les rues de Florence, en voulant se soustraire à la fureur du peuple tourné contre lui. <]ette fin tragique, arrivée en 1308, est présentée ici sous la forme d'une prédiction que Dante, adversaire de Corso Donati, met dans la bouche de son frère. Forese fait ensuite en quelques mots un éloge charmant de sa sœur la Piccarda, enlevée jeune à la terre, et mise au rang des bienheureuses, parce qu'elle fut, dit-il, aussi bonne que belle, trà bella e buona non sa quai fosse più ; et de là, par un contraste qui donne plus de relief au tableau, il s'élève contre l'impudeur des dames florentines qui, dans leurs parures immodestes, ne rougissent pas de se montrer en public la gorge découverte, mostrando con le poppe il petto. Il leur prédit des maux qui arriveront dans peu d'aimées, avant que l'enfant, qui s'apaise maintenant aux chansons de sa nourrice, ait senti poindre sur ses joues le premier du-
vet, prima che h gvance impeli colui che mb si consola con nanna.
CHANT XXIV
.• Quels sont les autres pénitents que la gourmandise a conduits en ce lieu d'épreuves? Forese en signale plusieurs ; et ceux-ci, humbles et repentants, s'entendent nommer sans déplaisir, malgré les titres et le caractère qu'ils ont eus dans le monde, et qui leur rendent cette humiliation plus grande ; car ces gourmands furent des princes de l'Eglise. C'est le pape Martin V, qui jeûne ici pour avoir trop aimé les anguilles de Bolsène, cuites dans du vin blanc. C'est un Boniface, archevêque de Ravennes qui, avec Ubaldino délia Pila, subit une rude abstinence, et mâche à vide^ a voto usa le dentù Forese leur montre encore un grand buveur, Narcisse de Forli, et un poète ami de la table, Buonagiunta de Lucques. Ce dernier avait eu connaissance des premières poésies du Dante qui, comme on sait, avait composé d'abord des sonnets et des Canzoni en vers italiens, in rime volgari, et c'est aussi en ce genre que Buonagiunta s'est exercé, mais avec moins de succès que notre poète, qui s'écarte ici de sa modestie ordinaire en se faisant décerner la palme par son rival. Buonagiunta explique pourquoi lui et d'autres rimeurs et faiseurs de sonnets en langue vulgaire, tels que le Notajo et Guittone sont restés dans un rang inférieur : c'est qu'ils n'ont pas écrit comme Dante sous la dictée de l'Amour. Tel est en effet l'avantage de ce dernier, qui révèle en ces termes le secret de son talent poétique : « Quand l'amour m'inspire je chante mes impressions, à mesure qu'elles se produisent. Amour dicte, et sa voix intérieure trouve ainsi au dehors un interprète
fidèle, quando amore spira, noto, e a quel modo che detta deniro va significmdo, »
Avant de s'éloigner, Buonagiunta fait une allusion au séjour que Dante doit faire à Lucques pendant son exil. Le poète, suivant son usage de consigner, sous forme de prédiction, les faits déjà accomplis de sa vie si éprouvée, veut bien nous confier ici un de ses souyenirs les plus intimes. Banni de Florence, il s'était arrêté quelque temps à Lucques, et s'y était épris d'une jeune fille nommée la Genft/ccû. Cette passion, que lui reprochera Béatrix au trente et unième chant, par ces paroles : « Tu devais prendre ton essor et t'attacher à moi sans attendre qu'une enfant, pargoletta, ou quelque autre objet aussi vain, aussi périssable, te portât de nouveaux coups, » cette passion, avait laissé dans son cœur quelques racines ; aussi se la faitil prédire par Buonagiunta : « Elle est née, lui dit-il, mais elle n'a pas encore pris le voile des fenmies, non porta encor benda^ celle qui te rendra le séjour de Lucques agréable, si répréhensible que cette ville soit d'ailleurs. »
Demeurés seuls, nos pèlerins rencontrent en chemin un second arbre, au vert feuillage comme le premier, et chargé de fruits délicieux. Mais ses rameaux ne s'abaissent point à la prière d'une foule de gens dont ils aiguisent la faim, et qui, rassemblés dessous, ne peuvent y atteindre. (( Passez et n'approchez pas, dit une voix sortie du milieu des branches. L'arbre que vous cherchez, et qui perdit Eve, est dans une région plus haute ; » et la même voix gourmandait l'intempérance, en citant entre autres exemples fameux les Centaures ivres de vin et de fureur, et les Hébreux qui burent dans leurs casques, malgré la défense de Gédéon, et se rendirent ainsi indignes de le suivre. — Cette voix accompagne longtemps nos voyageurs qui poursuivent leur chemin, et arrivent enfin à la porte du septième
escalier. L'ange commis à cette porte leur en donne rentrée.
CHANT XXV
Une question toute naturelle, que Dante adresse à son maître, pendant qu'ils çiontent les degrés, — ceux qui n'ont pas besoin ^d'aliments peuvent-ils maigrir? — donne lieu d'expliquer comment il y a des ombres, et comment ces ombres peuvent être affectées de sensations. Stace, à la la prière de Virgile, à qui, dans les hautes matières, ne peut suffire le flambeau de la raison humaine, Stace éclaircit par une exposition savante et par d'ingénieux exemples ces deux faits qui, au moyen-âge, étaient passés dans les croyances catholiques. En effet, le sort des trépassés, au moins jusqu'au jugement final, impliquait qu'il y avait des ombres, et que ces ombres, suivant les décrets de la justice divine, étaient sensibles au plaisir et à la douleur. Or voici comment le scolastique avait imaginé d'expliquer ce double phénomène : « Notre âme est à la fois une et complexe. En tant que raisonnable, elle émane directement de Dieu, dont elle est le souffle ; mais elle comprend un autre principe, qu'elle a absorbé en elle, au moment où le cerveau étant formé dans le fœtus, il a plu à Dieu de l'y envoyer. Ce principe dérivé, lui, d'une autre source, a été puisé au cœur paternel avec le sang qui doit servir à la génération, et il a une vertu essentielle, qu'il conserve après s'être confondu avec l'âme, la vertu dite informative, virtus informativa, qui donne la forme à la créatare avec la sensibilité. Apphqué à l'embryon, ceitte vertu produit et façonne les membres, ainsi que les autres parties du corps ; niais qlle a toute son énergie en elle-même et indépendamment de la matière. En elle est le pouvoir de donner la forme, abstraction faite de la matière même ; en
elle est la faculté de sentir, abstraction faite des ôrganes.
(4 Gela posé, que se passe-t-il au moment de la mort ? L'âme, séparée du corps, se rend au lieu qui lui est destiné, et là toujours une et complexe, elle agit en vertu des puissances qui sont en elle, de manière à réaliser le double phénomène. Comme végétative, elle emploie la vertu dont elle est douée à produire la forme humaine, qui, faute de matière, n'est qu'une simple apparence, une ombre, mai^ une ombre sensible, parce que la faculté de sentir est inhérente à ce principe puisé, comme on Ta vu, au cœur paternel, au foyer même de la sensibilité. Gomme raisonnable, l'âme conserve aussi ses hautes facultés, telle que la mémoire, l'intelligence et la volonté, qui ne peuvent s'éteindre ; et voilà comment, sans cesser d'être une, comme l'avait cru à tort Averroës, qui distinguait l'âme corporelle de l'âme intelligente, sa nature bien comprise donne la raison d'un mode d'existence où l'homme conserve sans corps sa forme, et sans organes sa sensibilité. Voilà comment il peut être affecté de sensations très-réelles sans avoir de sens, et maigrir, paraître exténué sans avoir besoin de se nourrir. »
Gette théorie, exposée en beaux vers, est un monument curieux de l'état où étaient la physique et la physiologie au temps de Dante. Elle se présente avec un cortège d'exemples et de comparaisons dont l'ingénieux emploi ferait sourire la science elle-même. — La privation d'aliments n'est pas nécessaire pour faire maigrir, de même que Méléagre s'est consumé sans aucun contact de flammes, et par la seule action d'un tison isolé de sa personne. — La forme d'un corps peut exister en l'absence de ce corps lui-même, témoin l'image qui se produit dans un miroir, témoin l'arcen-ciel où l'air se charge de couleurs qui ne sonj pas en
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lui. Deux principes peuvent, en se confondant, former une substance unique, c'est-à-dire l'âme, de mêmefque des larmes de la vigne, fécondées parle soleil, il se fait une substance nouvelle, du vin^ — Enfin le spectre humain ne peut-il pas émaner de l'âme, comme la flamme qui rayonne autour de l'objet en feu ? — Ce sont là, il fautTavouer, des images bien imparfaites de phénomènes qu'il vaut mieux, en les supposant réels, ne pas entreprendre d'expliquer.
Cet entretien les avait conduits jusqu'àla septième plateforme, où la luxure s'expie comme en Enfer, dans le sein des flammes. On ne trouve pas reproduite au Purgatoire la distinction qui avait jeté dans des cercles différents de l'Enfer la Francesca et Brunetto latini. Quoique les personnages mis en scène s'accusent de plaisirs antiphysiques, les exemples cités par quelques-uns d'eux, et notamment celui de la nymphe Calisto, font voir que les âmes s'épurent ici de toute volupté charnelle. Elles marchent en chantant au milieu d'un foyer rendu plus intense par le refoulement des flammes. Celles-ci jaillissent du mont sur la terrasse, et se replient sur elles-mêmes, repoussées du bord extérieur par un vent impétueux ; ce qui ne laisse à nos pèlerins qu'une bande fort étroite entre la voie ardente et le précipice.
CHANT XXVI
Les premières ombres qu'ils voient dans cette atmosphère embrasée célèbrent la chasteté, sous des noms qui mêlent toujours le sacré au profane. Elles citent la sainte Vierge et Diane : l'une disant : Je n'ai point connu d'homme, virum ion cognosco ; l'autre chassant de son service une de ses nymphes. Deux trQupes de pénitents apparaissent ensuite venant de côtés opposés. Elles se saluent et s'embrassent en se rencontrant. Au cri de l'une : Sodome et Gomorrhe !
répond cette exclamation sortie des rangs de l'autre : Pasiphaef Ce dernier cri, malgré les efforts du poète pour en fixer le sens, ne porte pas une idée bien claire à Tesprit. L'autre se comprenait de lui-même, sans qu'il fût besoin de nommer César, et de rappeler que ses soldats, en l'appelant leur reine par allusion à Nicomède, avaient déshonoré son triomphe ; mais comment Pasiphaë devient-elle ici le symbole de l'hermaphrodisme ? Car Guido Guinicelli, qui appartient à cette dernière troupe, le dit expressément : nostro peccato fit ermafrodito. Il paraît que c'est le crime de bestialité que Dante a voulu ici flétrir, et qu'indiquent ces vers caractéristiques :
In opprobrio di noi> per uoi si legge, Quando partiam ci, il nome di colei Cbe sUmbestiô nellé'mbestiate schegge.
Au reste, quels que soient les pécheurs appelés ici hermaphrodites, Guido Guinicelli appartient à cette classe, Guido qui satisfait la curiosité de nos voyageurs, Guido que Dante appelle son père et son maître dans les rimes d'amour, et dont les vers seront lus et admirés autant que durera le moderne idiome de l'Italie, quanto durera Vuso moderno. A cette classe appartient encore un autre poète que Guido désigne du doigt, Arnauld Daniel, auteur de poésies et de romans en langue provençale, qui lui assurent, quoi qu'on dise, le premier rang. Guido s'abaisse devant lui, et proteste contre l'ignorance qui met au-dessus de lui aujourd'hui le poète de Limoges, Gérault de Berneil. Il prédit qu'on reviendra de cette erreur, comme déjà GU^ittone d'Arezzo,qui avait eu et perdu la vogue , a été remis à sa place , VhttriwHo 'Iver con piii persane, Dante s'approche alors de cet Ariiauld qui lui répond en provençal, et justifie ainsi les éloges qui viennent de lui être donnés. Trois tepoets en langue romane étonnent peu dans un poème, où déjà des fragments de latin, d'hébreu même et de syriaque ont été intercalés.
Us sont ici d'autant moins disparates, que la langue romane est, comme qo sait, la mère de l'italien, sonore et harmonieuse comme ce dernier idiome. D^,ntQ a voulu montrer que lui aussi était un habile ouvrier en ce genre, fabbro del parlar materno..
Si ce grand justicier n'a pas épargné Brunetto Latini, son premier maître, qu'il montre expiant un vice honteux dans le 15* cercle de l'Enfer ; s'il n'est pas ici moins rigoureux envers Guido et Arnauld Daniel, qui sont ap^pelés à jouir un jour de la céleste béatitude ; si les souillures de ces hommes, damnés ou sauvés, sont signalés par lui aux habitants de la terre, il ne faut pas douter que Dante n'ait cru remplir un devoir impérieux, et accomplir une haute mission à lui imposée par Dieu lui-nïême, soit pour l'exemple des vivants, soit pour la honte salutaire qui doit en résulter pour les âmes du Purgatoire et abréger leur temps d'^r^uve.
Mais dans l'accusateur austère et inflexible se montre en même temp3 l'élève reconnaissant, Tadmirateur des beaux vers, l'ami sensible. Gomme il s'émeut à la vue de son cher Guido ! comme il s'empresse de se mettre tout à son service, avec cet accent du cœur qui se fait croire tout d'abord, con taffermar che fa credere altrui ! Avec queUe chaleur il vante ses rimes d'amour, et lui assigne le premier rang en ce genre de poésie parmi les Italiens qui ont écrit en langue vulgaire ! Il n'est pas moins heureux de rendre homi^age au génie poétique d'Arnauld Daniel dont il proclan\e l'excellence en lui empruntant son idiome provençal, en allant Vûème jusqu'à imiter son style, et à le faire parler comme il aurait parlé lui-même, dans plusieurs tercets qui terminent ce i6* chant du Purgatoire ! Par ce moyen jjizarre, Dante fait voir qu'il est aussi bon juge en cette matière qu'il est hardi révélateur de tout ce qui le frappe,
hommes et choses, dans son pèlerinage ; comme si! voulait ainsi consoler ces malheureux de la publicité néce^gaire qu'il donne à leurs fautes les plus honteuses ; ûôlhmë s'il voulait mitiger par des louanges et par des marques d'affection tcmdrè la bi supérieure qvà le Mt pai^è^.
CHANT XXVII
Le jour baisse et la nuit s'approche. Il faut se Hdtëi' pour fradehir avant les ténèbreff le dernier éâëdlîèi^, celui qui mène droit au Paradis terreâtre ; mais on ne peut mettre la pied sur ses deîgrés, sans traverser la voie ardente ; et malgré la voix d'tm ange qui se fait entendre ati^delà des flammes, Dante hésite à s'y lancer. Il pense aux ihalheureux qu'il a vu brûler autrefois, umani corpi giâ vtd'UH accesL Le poète fait^l allusion à des hérétiqti'es brûlés vi& sous ses yeux, ou aux damnés qu'il nous a montrés enveloppés de flammes ? On peut hésiter entre ces deux sens. Enfin, au nom de Béatrix, et sur l'assurance que ces feux torturent sans ôter la vie, il se décide à franchir le pas, ayant Virgile devant lui et Staceen arrière. Ils sont reçuspar l'ange qui garde cette dernière porte, et qui leur dit : « Venez, ô vous qui êtes bénis par moû Pèi'è' ! »
Ici la voie, toujours escarpée, cesse d'être tortueuse. A peine ont-ils monté quelques marches que Dante ne projette plus d'ombre, ce qui annonce le coucher du soleil, et force nos pèlerins de s'arrêter. C'est la troisième nuit qu'ils passent dans le Purgatoire, oîi ils sont arrivés, comme on Ta vu, au lever du soleil. Couché sur le degré où il se trouvait, Dante a une vision un peu avant l'aube : une figure symbolique lui apparaît comme type de la vie active dans le Paradis terrestre. C'est Lia, qu'il voit au milieu de la campagne, occupée à cueillir des fleurs et à se tresser une
guirlande, Lia, qui lui parle de ses goûts laborieux et de Rachel, type de ia vie contemplative^ qu'il trouvera dans le Paradis assise vis-à-vis du miroir mystique.
Ainsi préparé aux nouveaux spectacles qui l'attendent, Dante se réveille au point du jour, et plein d'ardeur, il vole plutôt qu'il ne monte, en franchissant les derniers degrés. Mais le moment est venu où Virgile doit quitter son élève et l'abandonner à lui-même. Ses adieux sont graves et dévoilent mieux encore qu'il ne l'avait été jusqu'alors, le sens allégorique de ce pèlerinage : « Tu as visité, dit-il, l'Enfer et le Purgatoire, avec le secours de la raison et de l'art. Ma vue ne s'étend pas au-delà. Prends maintenant pour guide ton jugement droit et sain et fais usage de ton libre arbitre, fcUlo fora non fare a suo senno, jusqu'à l'arrivée de la sainte, qui m'avait envoyé vers toi. Je te remets le sceptre en main. Sois désormais ton seigneur et maître, io te soprà te corono e mitrio, »
CHANT XXVIII
En effet Béatrix, qu'on a vue au début de ce poème, ne tardera point à reparaître. Dante, parvenu à la cime du mont, jette les yeux autour de lui et ne voit que des objets enchantés. Dans une plaine émaillée de fleurs serpente une forêt, oii des milliers d'oiseaux saluent les cieux de leur chant matînal. Un vent frais, et qui souffle toujours de rOrient dans une direction immuable, lui apporte des senteurs exquises. Entré dans la forêt, il s'y enfonce jusqu'à ce qu'il se trouve devant un ruisseau limpide et courant sous des ombrages épais. Quelle est cette femme qui, sur l'autre rive, se promène seul au milieu des arbres verts, chantant et cueillant des fleurs ? C'est Mathilde, symbole
de la théologie pratique, suivant les commentateurs, Mathilde qui doit administrer au Dante les saintes ablutions, dont il a besoin pour monter aux sphères célestes, Mathilde qui sans doute est, dans la pensée du poète, la célèbre comtesse à qui le Saint-Siège doit le patrimoine de saint Pierre, gage de son indépendance. Elle fait cesser la surprise du Dante, qui ne s'attendait pas à trouver des eaux, ni à sentir le souffle du vent dans une région placée au-dessus des orages, en lui expliquant la cause de ce double phénomène.
« 11 est bien vrai, dit-elle, que Dieu, en' élevant si haut le Paradis terrestre, a voulu l'affranchir des intempéries qu'engendrent les grossières émanations de la terre. Mais ce vent n'est que la première impulsion donnée par le Créateur à l'air qui circule autour du globe ; et ces eaux provi^nent, non des vapeurs condensées, mais d'une source indéfectible, alimentée par Dieu lui-même, et qui se partage en deux canaux, dont tu vois Tun : c'est le Léthé qui te fera perdre, grâces à ton repentir, la mémoire de tes fautes. L'autre, l'Eunoë, s'offrira bientôt à tes yeux pour raviver en toi le souvenir des bonnes œuvres. Tous deux ont une saveur exquise, et cette eau n'a de vertu qu'autant qu'on a goûté de l'un et de l'autre. »
A cette explication sur la cause du vent qui souffle au Paradis terrestre, le poète rattache une opinion singulière H une erreur de physique longtemps accréditée : On croyait d'une part que toutes les semences connues dans notre hémisphère provenaient de ce berceau du genre humain, et d'autre part que plusieurs plantes naissaient sans germe apparent. Or ces semences, ces germes non apparents, dit Mathilde,vous viennent de TEden, où naissent d'autres fruits inconnus des mortels. Les arbres de ce jardin de délices, agités par l'air, lui abandonnent leur poussière fêÇQndai\te
Béatrix, l'enfant si chère à notre poète qui s'est plu à persronnifîer en elle la théologie spéculative. Les vingt-quatre vieillards se sont tournés vers le char, et l'un d'eux s'est écrié : « Descends du Liban, ô ma bien-aimée l » Puis une légion d'anges s'élevant autour de Béatrix, a fait pleuvoir des fleurs sur la sainte, en disant : a Versez les lys à pleines mains, manibus date lilia plenis. » — A l'instant . Dante reconnaît celle qui a eu ses premières amours, celle qui avait touché son cœur avant qu'il ne fût sorti de l'enfance, che gia m*avea traffito prima ch'io fuor di puerizia fosse. Aussi dit-il à Virgile, qu'il croit encore près de lui : « Agno- SCO veteris vestigia flaminœ. »
Mais Virgile, comme nous l'avons vu, avait quitté son élève, et celui-ci pleure de cet abandon, lorsqu'il s'entend appeler par son nom. Le poète se nomme ainsi dans son poème, contre l'usjage de ses devanciers, et il s'en excuse sur la tiécessité, « nome mio di nécessita qui si registra. » (( Dante, s'écrie Béatrix, réserve tes pleurs pour les donner au repentir, et mériter de boire les eaux de Léthé ! » Elle continue avec une ironie poignante, en s'étonnant de le voir au séjour du bonheur ; mais il reste confus et sans larmes. Ses sanglots n'éclatent qu'au moment où les anges émus de compassion invoquent pour lui la miséricorde divine. Béatrix achève alors de briser son cœur en s'adressant, non à lui qui en est indigne, mais au chœur des anges, pour lui reprocher ses égarements et exciter dans son âme une douleur égale à sa faute, perche sia colpa e duol d'una miaura. Ces coups indirects l'atteignent et le blessent au vif. Elle lui rappelle qu'enfant elle a eu assez de pouvoir sur lui, par le seul charme de ses yeux, mostrando gli occhi giomnetti a lui, pour le maintenir dans la bonne voie ; qu'elle l'avait conduit comme par la main ; mais qu'étant morte jeune, corne in su la soglia fui di mià seconda etadCy elle avait été délaissée, oubliée par lui pour de vains et
faux plaisirs, false immagini di ben^ qui montrent le bonheur et sont impuissants à le réaliser. Elle lui rappelle le changement qu'avaient opéré en lui ses premiers regards, et qu'il a si bien exprimé dans sa VUa nova, changement qui avait fait de lui, par la grâce de Dieu, et non par l'influence des astres, le modèle des vertus. Gomment cet homme nouveau est-il ainsi déchu? Vainement elle a essayé de le ramener en lui envoyant des anges et autres inspirations salutaires. Pour le frapper plus fortement, elle lui a fait visiter TEnfer et le Purgatoir§ ; mais à ces grandes impressions manque encore le repentir, sans lequel il ne peut passer outre ni s'élever plus haut.
Cette réprimande de Béatrix est pleine de détails curieux en ce qu'ils peuvent servir à éclairer la question toujours controversée de savoir si la passion de Dante pour la fille de Folco Portinari a été réelle ou imaginaire. Dans son premier ouvrage, qui suivit de près la mort de Béatrix, en 4290, ^t qui a pour titre la \%ia nova, Dante laisse douter s'il a éprouvé pour elle autre chose qu'un amour platonique. On y trouve des sonnets d'une grande beauté, mais accompagnés de commentaires mystiques, et d'un goût plus sévère que ceux de Pétrarque inspiré avissi par un amour du même genre. Ne serait-ce point là le type de cette beauté souveraine, de cet être idéal, qui plane sur toute notre littérature, à partir de cette époque ? Figure abstraite aussi nécessaire aux poètes qu'aux chevaliers, et qui de Béatrix et Laure est descendue peut-être jusqu'à Dulcinée. Certes rien ne prouverait mieux que du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas.
Quoi qu'il en soit, revenons au Paradis terrestre, et à Dante, qui subit les reproches de Béatrix.
CHANT XXXI
Poor obtenir de lui la confession de ses fautes, aveu dont Dieu n'a pas besoin, mais qui doit être le gage du repentir, la sainte lui adresse ensuite des interpellations directes .'«A qui m*as-tu sacrifiée ? A de vains plaisirs, à une enfant (allusion à la GetUucca), à d'autres joies éphémères, et pourtant ma mort, au lieu de m'effacer de ton âme, devait m'y graver davantage par le souvenir des attraits qui t'avaient charmé en moi. Après m'avoir perdue, pouvais-tu encore t'attacher aux choses mortelles ? Allons lève la barbe, alza la barba, et regarde-moi. »
Par ce dernier trait, elle faisait sentir au Dante qu'il ^n'était plus d'âge à se repaître de frivolités. Aussi lève-t-il la tête avec confusion. Il voit Béatrix tournée vers le griffon, et plus belle que ne le fut jamais âon amante. A cette vue, son cœur se brise de regrets et de douleur, et il tombe évanoui. Lorsqu'il revient à lui, il se trouve plongé dans les eaux du Léthé jusqu'aux épaules. Mathilde l'y avait traîné, et. s'y tenait elle-même légère à la surface, 50î;r' esso l'acqua. Il touchait presque à l'autre rive lorsque la sainte, lui prenant latêtej'enfonce à plusieurs reprises dans l'eau qu'il boit à longs traits. Sorti du fleuve, Mathilde le présente aux quatre danseuses, qui le mènent devant le griffon, en face de Béatrix, en lui disant : «Lève les yeux.» Dante éperdu, attache ses regards sur celle qu'il a tant aimée, et qui ne le regarde pas encore. Elle a les yeux fixés sur le griffon, qui reflète sa double nature sur ses brillantes prunelles, où il se montre tout entier par de successives et complètes métamorphoses, merveilleux miroir, qui varie les images d'un objet resté le même. Dante y voit tantôt l'aigle et tantôt le lion, et il se repaît de cette nour-
riture par qui notre faim toujours apaisée se ravive toujours, che saziando di se, di se assetta ; mais, pour soutenir l'éclat des yeux de Béatrix, il faut que sa vue ait été fortifiée par les trois vierges qui figurent les vertus théologales. A la prière de celle-ci, Béatrix lève enfin son voile.
CHANT XXXII
Que de beautés et de perfections ravissantes I Dante les admire et s'y absorbe au point que l'une des Vierges l'avertit de ne point regarder aussi fixement. Il baisse la vue ; mais il reste ébloui, et comme aveuglé, pendant que le cortège, se détournant devant le fleuve, a repris sa marche. A quelque distance de là, Béatrix descend du char avec les anges, et tous entourent un arbre, dont les branches dépouillées de feuilles s'élèvent en s'élargissant en forme de cône renversé : c'est l'arbre de la science, qui a été frappé de sécheresse depuis la désobéissance d'Adam. Le Griffon l'a épargné, et au lieu de le déchirer de son bec, il dit: «Ainsi doit se conserver la racine de tout bien » et en prononçant ces mots, il se retourne vers le timon du char, fait du bois de cet arbre (les moindres détails de ce récit oîi tout est figure ont leur importance) ; il attire ce timon jusqu'au pied du tronc desséché, et l'y attache par un lien solide. Soudain, ô merveille ! l'arbre rajeuni se couvre de fleurs, et les accents d'un cantique inconnu aux homjnes, viennent frapper les oreilles du Dante d'une mélodie si pénétrante qu'il s'endort. Réveillé par Mathilde,il cherche des yeux sa chère Béatrix. Il la voit assise sur les racines de l'arbre rajeuni. Il voit le Griffon qui s'élève dans les airs au milieu d'un groupe d'anges. Les sept Vierges, qui escortaient le char, ont en mains des lampes, qui ne doivent jamais s'éteindre, et elles entourent Béatrix qui adresse au
Dante ces paroles : « Tu retourneras dans le monde, et tu viendras ensuite passer quelque temps dans ce purgatoire, avant de monter aux sphères célestes. A présent regarde le char afin de rapporter fidèlement ce que tu auras vu. »
A peine le Dante, docile à cet ordre, avait-il tourné la vue de ce côté, qu'un aigle fond sur l'arbre avec la rapidité de la foudre, en casse les branches, et heurte le char d'un choc violent qui le fait plier, comme l'Eglise fut ébranlée dans son berceau par la persécution des premiers Empereurs. Puis un renard, symbole manifeste de l'hérésie, se glisse furtivement au fond de l'arche et s'enfuit à la voix de Béatrix. L'aigle revient ensuite, élancé du même point ; il entre dans l'arche et y laisse de ses plumes ; ce que fit Constantin par sa donation célèbre, qui enrichit l'Eglise, en corrompant ses mœurs primitives. Aussi, à ce retour de l'aigle, une voix se fait-elle entendre dans le Ciel, la voix de saint Pierre qui s'écrie : « ma barque, te voilà bien mal chargée ! »
Après l'aigle apparaît un dragon, qui sort de dessous terre entre les deux roues. Il enfonce dans le char sa queue acérée, et en laretirant il emporte une pièce du fond; puis il s'en va content, e gissen' tago vago; ce qui nous rappelle Mahomet convertissant par le glaive une partie du monde chrétien. Ce qui reste du char, le timon et les deux roues, en moins de temps qu'il n'en faut pour émettre un soupir, (( in tanto che piii tien un sospir la bocca aperla, se recouvre des plumes de Taigle, dont l'offre, généreuse peutêtre et faite à bonne intention, con intenziane ccata benigna^ devait avoir des suites funestes ; car le véhicule emplumé, image du Sacerdoce joint à l'Empire, ne tarde pas à produire sept têtes, dont une, surmontée d'une corne, se montre à chaque angle; et trois, munies chacune de deux cornes, au timon. Il faut voir ici dans les sept têtes, les sept
péchés capitaux, et dans les dix cornes les articles du Décal ogue. Au haut du char apparaît une prostituée ayant à côté d'elle un géant dans lequel on a prétendu reconnaître Philîppe-le-Bel. Celui-ci se' serre contre elle, de peur qu'on ne la lui ravisse, et tous deux par fois s'entre-baisent. Mais tout-à-coup, irrité d'un regard qu'elle avait jeté sur Dante, cet amant féroce et jaloux la fouette de la tête aux pieds ; puis il délie le char et le traîne au fond de la forêt.
Faut-il croire, avec ceux qui ont scruté le sens de cette terrible allégorie, que le poète a voulu montrer ici deux conséquences du démêlé de Philippe-le-Bel avec Boniface VIII, la prise de ce pape renfermé dans Anagni, et la translation du Saint-Siège à Avignon? Toute cette suite de tableaux, qui révèlent, par des images frappantes, les principaux faits de l'histoire concernant l'état de l'Eglise, ne permettent guère de douter que d'aussi grands événements, accomplis au temps de notre poète, qui en avait souffert dans sa personne et dans ses biens, n'aient reçu dans ses vers les stfgmates ineffaçables de sa colère et de sa vengeance.
CHANT XXXIIÏ.
Cependant là disparition du char, après son étrange
métamorphose, avait consterné les sept Vierges, symboles
des vertus chrétiennes. Elles fondaient en larmes, serrées
autour de Béatrix ; et celle-ci, toujours assise sur les racines
de l'arbref, paraissait aussi affligée que le fut Marie au pied
de la croix. Enfin Béatrix se lève, et ranime ses compagnes
par ces paroles du Maître : « Encore un peu de temps, et
vous me reverrez. >f Elle se remet en marche, précédée
par les saintes Vierges, Stace et Dante la suivant par
i94 LE PURGATOIRE.
derrière. Bientôt elle fait signe à ce dernier de s'approcher d'elle et lui prédit la fin de ces calamités, en lui annonçant un héritier de l'aigle, qui tuera le géant et son infâme concubine. « L'aigle, dit-elle, en laissant de ses plumes dans le char, en a fait un monstre, puis une proie au plus hardi. » Béatrix ne nomme point ce vengeur. Elle ne précise pas le temps prochain où il doit paraître ; mais ce sera un chef d'armée comme elle le fait entendre, sous une forme apocalyptique, par ces trois lettres D X V qui, transposées, D V X, forment le mot dux. Or, l'empereur Henri VIÏ se disposait alors à descendre en Italie, pour y rétablir l'Empire. Il traversa en effet la Lombardie et parvint à entrer dans Rome ; mais il ne put s'y faire couronner, et fut obligé d'en sortir. Il alla ensuite assiéger inutilement Florence, et se retira pour aller mourir empoisonné, dit-on, près de la ville de Sienne.
Cette prédiction, si Dante, comme on le pense généralement, a en vue l'empereur Henri VII, a trompé cruellement ses espérances. Elle pourrait servir à fixer l'époque, à laquelle fut composée le Purgatoire, évidemment antérieur à 1313, puisque cette année vit lever le siège de Florence par cet empereur et ruiner le dernier espoir qu'avait le proscrit de rentrer dans sa ville natale.
D'autres, rapprochant cette prédiction d'un passage de l'Enfer, ont vu dans ce général un duc de Vérone, Can-le-Grand, par qui les Gibelins avaient aussi espéré se relever, et qu'une mort prématurée empêcha d'accomplir ses grands desseins. Il est certain que le libérateur annoncé au premier chant de l'Enfer est ce Can-4e-Grand ; mais au moment où fut écrit le Purgatoire, Dante n'avaitil pas jeté les yeux sur l'aigle, c'est-à-dire sur le nouvel empereur qui venait d'être élu? Touf pourrait ainsi se concilier. Ce qui malheureusement ne peut être mis en doute.
c'est que cette prédiction, faite en termes obscurs qui devaient être éclaircis par les faits, tosto H fatti solveranno questa enignia forte, cette prédiction, que Dante est chargé de rapporter sur la terre, a été démentie par Tévènement. Jusqu'à la mort de Dante, arrivée en 1321, Taigle n'avait point prévalu, ni réussi à tirer le char des mains de ses oppresseurs.
Les autres paroles de Béatrix n'en conservent pas moins leur autorité : « L'arbre de la science, dit-elle, a été dévasté deux fois, par l'aigle d'abord, et ensuite par le géant. Tous deux ont commis un attentat qui est un véritable blasphème en action, bestemmia di fatto ; car Dieu, c'est-à-dire l'Eglise, s'est réservé l'usage de cet arbre, inaccessible à l'homme ; ce qu'indique la position de ses branches. Mais cette raison de la défense faite au premier homme, ton intelligence ne fait que Tentrevoir, sous les voiles qui la couvrent. Juge par là de l'insuffisance de la philosophie naturelle. Reconnais combien est infirme cette école que tu as suivie, combien sa doctrine boite et reste en arrière de mes enseignements, per chè conoschi quetla sawla ch' hai seguita'a, e veggi sua doiirina, corne pub seguitar mia paroia. Dorénavant, j'userai de paroles moins couvertes, et mon langage sera aussi clair que le permettra la faiblesse de tes organes, »
Le récit du poète s'achève sans sortir du domaine de l'allégorie. Le soleil est à son point le plus élevé, alors que notre pèlerin est parvenu au milieu du plateau qui couronne la montagne du Purgatoire. Les sept Vertus, qui marchent en tête du cortège, s'arrêtent devant la source vive et indéfectible qui, comme nous l'avons vu, se partage en deux fleuves, le Léthé et l'Eunoë, qui sur la terre se nomment le Tigre et l'Euphrate. Béatrix invite Mathilde à conduire Dante et Stace au bord de l'Eunoë, qui rend la
mémoire des bonnes œuvres, et à les y plonger pour ra\iver leur force évanouie, la trammertita sua virtù ravviva. Ce tableau devrait clore la seconde partie du pèlerinage ; mais il ne reste plus de place au poète dont le cadre est rempli. Il se borne à ces dernières paroles : « Je sortis de l'onde, régénéré, pur, semblable à la jeune plante qui vient de se couvrir de feuilles nouvelles, et disposé à monter aux étoiles. »
En finissant nous-même cette analyse du Purgatoire, analyse qui, pour Tintelligence du poème, a dû prendre quelquefois la forme du commentaire, nous ferons une remarque sur la raison qui aurait fait ainsi brusquer la fin du récit. Il est certain que, dans la construction de son magnifique édifice, Dante a observé les lois d'une symétrie rigoureuse ; qu'il s'est tracé un plan parfaitement régulier auquel il s'est astreint, malgré ses grandes difficultés, avec une incroyable exactitude. Ainsi la Divine Comédie a trois parties ou cantiques, lesquels se subdivisent en chants, savoir trente-quatre pour l'Enfer, trente-trois pour le Purgatoire, et trente-trois pour le Paradis ; ce qui forme une centurie parfaite. Le tercet lui-même, adopté par le poète, est un rhythme qui a des règles étroites. Dans chacun de ces tercets qui s'enchaînent l'un à l'autre, le vers du milieu donne sa rime au premier et au troisième vers du tercet suivant, et ils se dérouleraient ainsi comme un ruban sans fin, si un vers unique n'était ajouté pour satisfaire aux exigences de la rime et terminer le chant. Ce vers ainsi détaché tombe quelquefois d'une manière pittoresque et produit beaucoup d'efTet. — A la vérité le nombre de ces tercets n'est pas exactement le même dans chaque chant, et le poète n'a pas ajouté cette entrave à toutes celles dont il s'est volontairement chargé. Il y a des chants de quarante-cinq tercets; il y en a d'autres où l'on en trouve jusqu'à cinquantequatre. Or, le trente-troisième et dernier chant du Purga-
toire n'en renferme que quarante-huit. La raison alléguée que npiene son lutte le carie ordine a questa canticaj » n*est donc pas exacte, et peut-être est-il puéril de le remarquer; mais il faut y voir un artifice de style habilement imaginé pour éviter la répétition d'une ablution déjà décrite, et pour cacher la fatigue d'une course aussi longue et aussi pénible.
CHANT I
Le poète annonce que ce qu'il a retenu des choses du ciel, où il est monté, sera la matière de ses derniers chants. Il invoque Apollon. L'une dçs deux cimes du Parnasse ne lui suffît plus ; il a besoin, dit-il, de la double colline pour l'entreprise ardue qu'il lui reste à conduire à fin. Comment pourra-t-il, sans le secours du père de la poésie, retracer aux hommes l'image de la béatitude céleste, qui est restée gravée dans son esprit ?
Du sommet de la montagne du Purgatoire, où ils sont encore, Dante et Béatrix voient le soleil levé dans, le bélier. On entrait alors dans le printemps, et il faisait nuit sur la terre. Dante, suivant les yeux de sa compagne, trouve en lui (ce qui n'appartient qu'aux habitants de l'Eden) la force de regarder cet astre en face. Il le voit tout-à-coup redoubler de clarté, comme si deux soleils brillaient en un seul. Il reporte alors ses yeux sur ceux de Béatrix, où se reflétaient les feux de l'astre qu'elle n'avait cessé de contempler. Tout absorbé en elle, identifié pour ainsi dire avec la sainte, il entend une harmonie céleste produite par le soleil roulant dans l'espace.
Béatrix prévenant ses questions lui dit : tu n'es plus sur la terre ; tu t'es élevé au-dessus d'elle, plus rapide que la foudre. — Comment, répond le Dante, ai-je pu m'élever au-dessus de corps plus légers que moi? — Par une tendance propre à l'homme, reprend la sainte monitrice. Tous les êtres obéissent à des instincts divers, qui les rapprochent plus ou moins de leur principe. Quoique marquée dans tout l'univers, c'est surtout dans les cieux qu'apparaît, pour le bonheur des élus, la vive empreinte du Tout-Puissant. L'âme humaine est poussée par la grâce de sphère en sphère jusqu'à celle qui est la plus haute et la plus rapide, où elle trouve, au sein de la lumière divine, le terme de ses aspirations. Elle s'élève donc par sa nature, comme un ruisseau suit sa pente naturelle en descendant de la montagne, à moins que le mauvais usage qu'elle fait de son libre arbitre ne la détourne de sa fin.
CHANT IL
Au moment d'élever son essor vers les cieux, le poète prend congé des lecteurs curieux et superficiels, et ne retient avec lui que les âmes d'élite, qui ont aspiré de bonne heure au pain des anges. Il promet à celles-ci un voyage plus merveilleux que ne l'a été celui des Argonautes.
Cependant Dante et Béatrix, emportés avec la rapidité de la flèche, parviennent dans la première sphère. La lune, substance à la fois transparente et solide, les reçoit conmae l'eau reçoit sans se diviser un rayon de lumière, chose étrange, à cause de l'impénétrabilité des corps, mais qui n'est pas plus inconcevable que l'union de Dieu avec la nature humaine.
Dante interroge sa conductrice sur les taches qu'on aperçoit dans la lune, et dans lesquelles le vulgaire croit voir Caïn portant un fagot d'épines. — Quant à moi, dit-il, je crbis que les corps célestes offrent cette variété d'apparence, selon qu'ils sont denses ou raréfiés. — Béatrix lui prouve par l'expérience et le raisonnement qu'il est dans l'erreur. — A ce compte, lui dit-elle, une seule vertu agissant plus ou moins existerait dans tous les corps, ce que dément l'observation. En outre il faudrait qu'il y eût perte de substance, ou seulement densité moindre dans les parties obscures. Au premier cas, le rayon lumineux passerait par ces ouvertures, dans les éclipses de soleil, ce qui n'a pas lieu. Au second cas, le rayon solaire étant réfléchi par une matière dense, il n'y aurait pas de parties obscures. Qu'importe, en effet, la différence de densité, ou de réfraction ? De trois miroirs distants les uns des autres, et éclairés par un même foyer, il jaillit un faisceau de lumière, dont la quantité peut différer, mais dont la nature est la même.
Après avoir ainsi combattu l'erreur, Béatrix montre où est la vérité, en indiquant la cause de ces inégalités d'apparences dans le corps lunaire. — Il y a, dit-elle, au-dessous de l'Empyrée, le plus reculé des cieux, séjour de la béatitude, neuf sphères où le mouvement et la vie se communiquent de l'une à l'autre, à partir de l'Empyrée où réside le premier moteur. Il émane de Dieu des vertus diverses, qui se mêlent à la substance des sphères, et produisent dans chacune des effets variés. De là viennent, et non du contraste des parties denses et raréfiées, les différences de clarté* qui s'observent dans les corps célestes. Il ne faut pas chercher ailleurs la cause des taches qu'on remarque dans la lune, et qui ont donné lieu à tant de conjectures de la part des hommes.
CHANT III
Dante allait remercier Béatrix, objet de ses premières amours, de Tavoir tiré d'erreur, lorsqu'il vit plusieurs figures si fa;iblement éclairées qu'il les prit pour des images reflétées par quelque miroir. Il se retourne, et comme il paraissait étonné de ne rien voir, Béatrix lui dit : « Ce que tu prends pour de vaines images est réel. Ce sont des religieuses qui occupent dans le paradis la dernière place pour avoir manqué à leurs vœux. »
Alors une de ces femmes, interrogée par Dante, lui dit son nom, et lui apprend quel est son sort : — Quoique je sois ici, dit-elle, plus belle que je n'étais sur la terre, reconnais en moi la Piccarda. Fille de sainte Glaire, à qui ses mérites ont valu une plus haute place dans le ciel, j'ai été arrachée du cloître, et obligée de quitter l'habit que j'avais pris dès mes jeunes ans. Tu vois auprès de moi Constance, fenune de l'Empereur Henri VI. Elle aussi avait été religieuse. Rappelée dans le monde à sbn grand regret, elle garda toujours le voile dans son cœur. Ayant enfreint nos vœux au moins par faiblesse, nous avons été envoyées, nous et nos compagnes dans cette planète la moins rapide des sphères célestes ; mais cette condition suffit à notre bonheur.
— Quoi, répond le Dante, est-ce que vous ne désirez pas vous élever plus haut pour mieux voir Dieu, ou pour l'aimer davantage ?
La Piccarda explique au Dante que les désirs des élus sont réglés par la charité ; que cette charité exclut tout (lésaccord avec la bonté suprême, qui a établi un certain
ordre parmi les bienheureux ; que Tessence du bonheur est de se tenir dans les limites des divins décrets ; que le paradis est partout dans le ciel, quoique le souverain bien ne se prodigue pas à tous les élus avec la même largesse.
Après cette explication, la sœur de Forese se mit à entonner VAve Maria^ et Dante, après l'avoir suivie des yeux, comme elle s'éloignait, reporta son attention sur Béatrix dont le visage rayonnant semblait jeter des étincelles.
CHANT IV
Béatrix, lisant dans Tâme du poète les doutes qui le tenaient en suspens, s'empresse de les résoudre, conune autrefois Daniel expliqua le songe de Nabuchodonosor. — Tu te demandes, dit-elle, comment ces religieuses n'ayant cédé qu'à la force ont pu démériter. Tu veux savoir s'il faut admettre avec Platon que les âmes retournent vers les astres d'où elles sont sorties. Je veux d'abord t' éclairer sur ce dernier point.
Les bienheureux, jouissant tous de la même immortalité, sont tous habitants du même ciel, qui n'est pas autre pour Moïse, pour Samuel, pour Jean-Baptiste, pour Jean l'Evangéliste, même pour les Séraphins, que pour les Elus qui t'ap paraissent dans cette planète. Ils peuplent tous l'Empyrée, bien qu'ilsdoiventsemon/r^ràtoi distribués entre les sphères, afin que leur degré de béatitude te soit rendu plus sensible. Si donc Timéc a voulu dire que les âmes retournent à leurs étoiles, chacune à celle d'où elle tombe, ce
que tu vois ici n'en est.pas la preuve. S'il entend qu'aux astres doit remonter l'honneur ou le blâme de leurs influences bonnes ou mauvaises, ce principe est vrai à certains égards ; mais il a égaré le genre humain, en lui faisant adorer comme dieux, Jupiter, Mercure et Mars, et Ta rendu idolâtre.
Revenant sur la première question, Béatrix dit que ces religieuses n'ont pas opposé à la contrainte exercée envers elle une volonté aussi forte que celle de Mutins Scévola ou de saint Laurent ; qu'elles ont en quelque sorte acquiescé à la violence, n'étant pas retournées dans leurs cloîtres, dès qu'elles avaient pu le faire.
Répondant à une autre pensée du Dante, Béatrix ajoute : Ceci ne contredit pas ce qui a été dit de Constance, qu'elle avait toujours conservé le voile dans son cœur ; car elle n'a eu que la volonté générale d'observer son vœu ; elle devait le vouloir d'une manière spéciale et efficace. Alcméon aussi voulait observer la piété filiale, alors que, cédant à la force du sang et obéissant à l'ombre de son père Amphiaraûs, il versa le sang de sa propre mère.
Ces divers doutes éclaircis, un autre se présente à l'esprit du Dante, qui s'excuse de sa curiosité sur ce que toujours d'une vérité naît un doute, qui conduit l'homme par degrés au faîte de la science. Il demande si celui quia rompu son vœu a d'autres moyens de satisfaire à la justice divine. — Béatrix, à cette demande, jette sur lui des regards étincelants qui le forcent à baisser la tête.
CHANT V
Ces flammes, qui jaillissent des yeux de Béatrix, ont pour cause le don de vue parfaite qui la distingue. Elle résout
LE PARADIS. t205
ainsi la difficulté proposée par Dante, et lui explique dans quelle mesure on peut se racheter d'un vœu:
« En général, dit-elle, un vœu étant le sacrifice du librearbitre, qui est l'attribut exclusif de toutes les créatures intelligentes, il n'est pas susceptible de rachat. En pensant faire un bon usage de ce qui n'est plus à toi, puisque tu l'as offert, c'est comme si tu voulais, par un travail honnête, légitimer un bien mal acquis. Cependant, comme en cette matière l'Eglise accorde des dispenses, il faut distinguer le vœ.u lui-même et l'objet du vœu. Le pacte est obligatoire, et rien n'en saurait délier que l'exécution même. Quanta ce qui fait l'objet du sacrifice, l'Eglise peut admettre des équivalents, pourvu que la chose substituée surpasse de moitié la première en valeur. Au surplus les vœux n'obligent que s'ils sont agréés par Dieu. Jephté, Agamemnon n'ont fait qu'aggraver une première faute en exécutant leur promesse, au lieu de la rétracter et de confesser qu'ils avaient péché. Des chrétiens doivent être plus circonspects, et ne pas se lier témérairement, eux qui ont, pour assurer leur salut, les Saintes Ecritures et l'Evangile, avec le pasteur de l'Eglise pour guide. Ils croient tout laver par un vœu formé légèrement^ violé de même, et ils autorisent le juif maudit à rire d'eux au milieu d'eux. ))
En achevant ces mots, Béatrix tourna sa figure radieuse vers l'orient. Dante n'osait troubler son extase par de nouvelles questions. Tout-à-coup une force inconnue les enlève tous deux, et les porte dans la seconde sphère, au sein de la planète de Mercure resplendissante de lumière. Aussitôt accoururent vers eux de petits globes lumineux. Chacun d'eux était le rayonnement d'une âme bienheureuse, et tous faisaient entendre ces mots : « Voici l'homme qui fournira de nouveaux aliments à l'amour qui nous possède ! »
sacré de l'Empire, pour abriter leurs factions. De là viennent tous vos malheurs.
Justinien répond ensuite à la seconde question du Dante : — La planète de Mercure est la demeure de ceux qui ont; sur la terre, poursuivi les honneurs et la gloire. Ils ont eu pour but autre chose que le vrai bien; ils jouissent ici d'une récompense proportionnée à leur mérite, et le sentiment de cette justice obtenue dans le ciel, fait partie du bonheur des élus. — En voilà un, continue Justinien, qui sur la terre a été mal payé de ses services : c'est Roméo, ministre disgracié de Raymond Bérenger, comte de Provence, qui avait par son entremise marié ses quatre filles à des rois. Victime de faux rapports, il se retira pauvre et vieux de la cour, et fut obligé d'errer en tendant la main pour subsister.
CHANT VII
Après le discours de Justinien, qui a rejoint ses compagnons habitants de Mercure, ce qu'il a dit de Titus amène Dante à se demander comment l'instrument d'une juste vengeance, le Juif, a pu être puni lui-même avec justice. Béatrix lui rappelle qu'il existe deux natures en Jésus- Christ. — L'honmie-Dieu, dit-elle, a été justement mis à mort comme homme, pour la faute d'Adam, et très injustement comme Dieu. Dieu a châtié par la main des Juifs, sur soji fils en tant que revêtu de la nature humaine, le péché du premier homme, et il a châtié les Juifs, par la main de Titus, de leur exécrable déicide.
— Mais notre rédemption ne pouvait-elle se faire autrement ? — Béatrix prévient cette objection et dit : « Les
choses créées, produits immédiats de Dieu, ne sont pas soumises à l'influence des causes secondes. Mais Tâme humaine a été créée libre. Déchue parle péché de ses hautes prérogatives, elle ne pouvait d'elle-même se relever, égaler Tobéissance à la désobéissance. Cependant il fallait satisfaction ou remise de la faute. Dieu voulut se servir à la fois de ces deux moyens, satisfaire pour l'homme et lui remettre son offense. Ainsi l'œuvre de réhabilitation, représentant mieux l'infinie bonté, fut plus agréable et plus chère à Dieu. »
Mais, si les choses créées ne sont pas soumises à l'action des causes secondes, d'où vient que tout se corrompt, que tout change dans la nature ? — Béatrix répond encore à cette objection : « Les anges et les planètes ont été vraiment créés par Dieu, ayant reçu de lui la substance et la forme. Les éléments terrestres ne sont l'œuvre du créateur que quant à leur substance. Ils reçoivent leur forme des étoiles qui roulent au-dessus d'eux. Donc ils doivent se corrompre et changer. C'est ainsi que d'argile devenu chair, puis ossements et poussière, le corps peut reprendre son enveloppe charnelle ; nouvel argument en faveur de la résurrection. ))
CHAtîT VIII.
Ils sont dans la planète de Vénus, correspondante aux Principautés, septième chœur des hiérarchies célestes. Dante y est monté sans le sentir. Vénus est un corps lumineux, où d'autres lumières se meuvent en rond, auréoles des âmes tendres qui ont aimé sur la terre. Elles ont quitté le sanctuaire séraphique et leur ronde commencée, pour accourir dans la planète de Vénus au devant du Dante.
210 LE PAKADIS.
L*une d'elles se fait connaître à lui pour le petit-fiis de Charles d'Anjou, c'est Charles Martel, roi de Hongrie, qui avait connu et aimé le Dante. Il lui parle des maux de la Sicile, sur laquelle il était appelé à régner, si elle n'avait été perdue pour Charles d'Anjou, son aïeul, par suite des Vêpres siciliennes. Avis aux rois qui ne craignent pas de fouler les peuples. — Que mon frère Robert, ajoute-t-il, songe du moins à conserver Naples et la Fouille, en réfrénant l'avarice des Catalans !
Ce Robert, l'avare, était le fils de Charles II surnommé le Boiteux, prince magnanime. Dante est amené à s'enquérir comment d'une bonne semence il peut sortir un fruit amer.
Charles Martel répond : « La divine Providence ne veut pas que les êtres se reproduisent dans d'fiutres êtres en tout semblables à eux. Toutes les choses sont faites et ordonnées en vue de leur conservation. Or l'homme est fait pour vivre en société, c'est-à-dire dans un état où la diversité 'des arts et métiers nécessaires au maintien de la chose publique implique celle des talents et des intelhgences. Il faut des législateurs, des rois, des prêtres, des artistes ; aussi Dieu a-t-il fait naître un Selon, un Xercès, un Melchisedech, un Dédale; et la justice voulait que ces inégalités ne fiissent pas héréditaires. Voilà pourquoi la nature applique son cachet, sans acception de personnes, aux générations terrestres. Voilà pourquoi, sous l'influence des corps célestes, Esaû difTère, en. naissant, de Jacob, et pourquoi Romulus est issu d'un sang vil. Il est vrai que la nature et la fortune ne sont pas toujours d'accord. Lorsque la semence ne rencontre pas des conditions convenables, le germe avorte. Si le monde savait reconnaître les aptitudes, les vocations naturelles, s'il respectait ce premier fondement, tout irait mieux sur la terre. Mais quoi ! celui-ci
était né pour ceindre l'épée, vous le faites homme d'Eglise î Cet autr^ était propre à la chaire, vous en faites un roi ! »
CHANT IX
Après Charles Martel, père de la belle Clémence, qu'invoque ici le poète, une autre âme s'avance comme une lampe radieuse er s'adresse au Dante. C'est Cunissa, sœur d'Ezzelin, tyran de Padoue. Son penchant à l'amour, qu'elle se rappelle sans remords, lui a fait échoir en partage la planète de Vénus. Elle a auprès d'elle et montre au Diante Foulque de Marseille, poète provençal, mort depuis cent ans, et dont la mémoire doit vivre encore plusieurs siècles.
Sur cet exemple d'un poète illustre, Cunissa gourmande la grossièreté des habitants de Padoue et des Marches voisines. Elle prédit que les Vicentins feront un grand carnage des Padouans ; qu'à Trévise, un fier Seigneur*, sera surpris dans les filets de la mort ; que l'Evêque de Feltre * livrera des Français au fer di^ marquis Azzan les réclamant au nom du Saint-Siège.
Cunissa voit ce qu'elle prédit dans cette partie du sanctuaire céleste, appelée les Trônes, vrai miroir où Dieu se réfléchit comme souverain juge.
Après Cunissa, Foulque de Marseille, s'approche h son tour comme un fin rubis. La splendeur des Élus naît de
* Les commentateurs ont cru reconnaître dans ce seigneur de Trévise Ricciardo da Cumino, qui fut assassiné par des conspirateurs, comme il jouait aux échecs.
* Diaprés les commentateurs, le nom de cet évoque, gouverneur de Ferrare pour le pape, serait Alexandre.
leur joie, comme chez nous le rire. — «Je suis né à Gênes, dit Foulque. J'ai aimé beaucoup et jusque sur le retour de l'âge ; j'ai aimé plus que n'ont jamais aimé Didon, Rhodope et Hercule. Mais ici n'existe point la sensation pénible du regret. On jouit de la force divine qui a réglé les faiblesses du cœur. L'amour terrestre, en s'élevant aux régions célestes, s'épure et laisse discerner le vrai bien. »
Foulque montre à côté de lui Raab, autre servante de l'amour, à qui Josué dut la victoire ei%on entrée dans la Terre-Sainte, et qui,tiiée de l'Enfer par Jésus-Christ, a pris place et tient le premier rang dans la troisième sphère. — Foulque ayant ajouté que cette Terre-Sainte, ouverte à Josué par la courtisane Raab, était aujourd'hui oubliée du Pape, le poète impute à l'avarice du pasteur la dispersion des brebis. Il gourmande Florence de ses jalousies intestines et de sa cupidité. Il se plaint que l'amour des florins ait fait abandonner l'Evangile et les Pères pour l'étude plus lucrative des Décrétales. Il prédit que le Vatican et Rome seront bientôt délivrés de Boniface VIII, ce pontife adultère.
CHANT X
Le poète décrit la position astronomique du soleil dans le Bélier, suivant le système de Ptolomée. Il y a deux mouvements opposés : celui des étoiles du firmament, d'orient en occident, et celui des planètes d'occident en orient. Les deux cercles de l'Equateur et du Zodiaque se coupent à un certain point, qui répond à l'entrée du soleil dans le Bélier. — Telle était la position de cet astre lorsque Dante s'y trouva transporté sans savoir comment.
Béatrix est embellie par une nouvelle transfiguration. Ce
lieu brille d'une lumière vraie, et non de couleurs factices. Le quatrième ciel offre aux Élus Timage sensible- de Dieu, soleil des anges. Il leur montre le père engendrant le fils et produisant d'un souffle le divin amour, et Dante lui rend hommage, sur l'invitation de Béatrix. Tous deux sont entourés de formes lumineuses plus vives que le soleil même, qui scintillent et voltigent autour d'eux en chantant.
L'une d'elles est saint Thomas d'Aquin, disciple du grand Albert de Cologne. Il se fait connaître à Dante qui lui paraît favorisé de la grâce divine, ayant suivi, dit-il, le troupeau de Saint Dominique dans ces pâturages, où les brebis s'engraissent à moins qu'elles n'aient le vertige, où
on se fortifie si on ne s'égare. Il lui désigne à ses côtés Gratien le jurisconsulte, Pierre Lombard, le maître des sentences, Salomon qu'il ne nomme pas et dont il dit seulement : « Nul ne s'est élevé après lui qui l'ait égalé en sagesse. » Il lui montre Denys l'Aréopagite, auteur du livre de divinis nominibus, saint Ambroise, Boèce, Isidore, évêque d'Espagne, le vénérable Bède et Riccardo, chanoine régulier de Saint- Victor. — Il .lui indique enfin Sigier, qui enseigna la dialectique à Paris, rue du Fouare, et publia des vérités qui lui attirèrent l'envie.
Saint Thomas ayant fini de parler, les âmes qui l'accompagnent reprennent leurs rondes et leurs concerts, comparés par le poète au carillon de l'horloge du couvent à l'heure des matines.
CHANT XI
Afl"ranchi, dans le quatrième ciel, des chaînes de l'ambition et des autres passions qui tourmentent la vie des mortels, le poète fait un retour sur lui-même. La ronde
Saint Bonaventure achève d'instruire Dante sur luimême et sur ceux qui forment avec lui le second cercle. — Natif de Bagnoreggio, moine franciscain, élevé aux plus hauts emplois, il a toujours négligé les soins temporels. Quant à ses compagnons de gloire, ce sont Illuminât et Augustin, Hugues de Saint-Victor, Pierre Mangiador et Pietro Ispano, auteur d'un ouvrage en dix livres sur la dialectique. Ce sont encore le prophète Nathan, saint Jean Ghrysostôme, Anselme de Cantorbéry, Donat le grammairien, l'anglais Raban et Joachim le calabrais.
CHANT XHI.
Les âmes rayonnantes forment un double cercle où saint Thomas a sa place. Le poète s'efforce de rendre leur situation plus sensible par une comparaison : — Il voit en elles 24 étoiles qui seraient prises, savoir : quinze parmi les plus brillantes du ciel, sept au Chariot et deux au front de la petite Ourse, pour former deux constellations de douze étoiles, chacune figurant la couronne d'Ariane. Il se représente ces étoiles ainsi disposées rayonnant l'une sur l'autre et tournant rapidemen^en sens contraire.
Après avoir ainsi dansé et loué Dieu, toutes s'arrêtent et saint Thomas, s'adressant de nouveau à Dante, répond en ces termes : « Je puis encore satisfaire à ta seconde question, et te faire connaître cet homme dont j'ai dit: « Nul autre ne s'est élevé depuis^ qui l'ait égalé en sagesse, » Ne pouvant appliquer cet éloge au premier homme, ni à Jésus-Christ nouvel Adam fils de Dieu, tu ne sais que penser, mais écoute : Il est bien vrai que, sous le soume immédiat du divin Amour, sous l'influence de la lumière incréée, la perfection se manifeste comme elle a paru dans
la création d'Adam et dans l'incarnation de Jésus-Christ ; aussi n'est-ce pas d'eux que j'ai voulu parler. Mais les autres œuvres de Dieu sont imparfaites, parce que la lumière émanée du grand foyer, et transmise d'abord aux neuf chœurs des anges, puis aux sphères célestes et aux substances secondaires, opère à chaque degré avec moins de vertu. L'empreinte reproduit le type idéal avec plus ou moins de fidélité. Tu vas comprendre maintenant, comment, telle étant l'imperfection de notre nature, j'ai pu dire qu'un hoipine, autre qu'Adam et Jésus, a été sans pareil. C'est que Salomon (est-il besoin que je le nomme?) a été roi, et qu'à ce titre il tient et conservera toujours le premier rang. En louant sa sagesse, j 'entendais parler de la sagesse royale^ puisque j'ai dit : nul ne s'est élevé, non surse^l secondo. C'est en effet pour être véritablement roi qu'il a demandé la sagesse à Dieu, et non pour exceller dans les sciences physiques ou métaphysiques. »
Après avoir ainsi montré à Dante que son éloge de Saloraon n'était pas inconciliable avec les mérites supérieurs d'Adam et de Jésus-Christ, saint Thomas lui fait sentir le danger des jugements précipités. Il rappelle les erreurs de Parménide, de Mélissus, Brissus et autres philosophes. Il cite quelques hérésiarques, faux interprètes de l'Ecriture, tels que Sabellus et Arius. « Chacun se permet, dit-il en terminant, de damner ou de sauver son voisin, en prévenant les jugements de Dieu qui sont impénétrables. Gardons-nous de trancher et de décider. »
CHANT XIV
Saint Thomas ayant cessé de parler, Béatrix adresse au nom du Dante une question aux bienheureux qui forment, dans le soleil, un double cercle autour d'eux : — S'ils doi-
vent conserver leurs auréoles, même après la résurrection, comment pourra-t-on distinguer leurs formes ? — A cette question, les Élus exhalent leur joie dans un chant qu'ils répètent trois fois en l'honneur de la Sainte-Trinité. Un d'eux, Pierre Lombard, y répond ainsi : « Nous garderons toujours cette auréole rayonnant du divin amour. Elle sera même plus splendide encore quand le corps et l'âme seront réunis ; mais elle laissera discerner le corps, comme le charbon se distingue au sein de la flamme. » — Amen, s'écrient les autres Élus, aspirant à la résurrection des corps, moins pour eux-mêmes que pour leurs parents qu'ils désirent revoir glorieux.
Au même instant des étincelles jaillissent en dehors des deux cercles, et obligent Dante à baisser les yeux. Il les relève à la vue de Béatrix, et se trouve seul avec elle dans une autre sphère plus rouge que les autres, 'dans la planète de Mars. Deux rayons semés d'étoiles la partagent en croix, et sur cette croix, où resplendit le Christ, courent de la cime au pied et d'un bras à l'autre des feux étincelants : il en jaillit des sons mélodieux et un chant de triomphe.
Dante est captivé par ces grands spectacles. Il semble les préférer à Béatrix elle-même. C'est que, s'il a jeté les yeux sur elle, leurs regards ne se sont pas encore rencontrés. Béatrix, embellie à mesure qu'elle s'élève de sphère en sphère, aurait toujours été la source de sa joie, le centre de ses désirs.
CHANT XV
Les étoiles scintillant sur la croix de Jésus-Christ (ce sont les âmes des bienheureux), cessent leurs concerts,
comme pour permettre à Dante de leur adiesser des questions. Une d'elles, comme une étoile qui file, court du bras de la croix jusqu'au pied, et dit à Dante en latin, qu'elle l'attendait, ayant lu dans le livre de vie qu'il devait venir. Quoiqu'elle connaisse ses pensées, elle engage Dante à lui exprimer son désir, afin d'augmenter le mouvement de charité qui la porte à le satisfaire.
Encouragé par un sourire de Béatrix, Dante lui demande son nom, en regrettant de ne pouvoir la remercier que du cœur, parce qu'il ne possède pas à un égal degré, comme les Élus, l'amour et l'intelligence. 11 obtient cette réponse : (( — Je suis Cacciaguida, ton trisaïeul; mon fils a pris de sa mère, originaire du Val di Pado, le nom d'Alighieri qui est devenu celui de ta branche. Il expie depuis plus de cent ans, le péché d'orgueil sur la première plate-forme du Purgatoire. J'eus pour frères Moronto et Eliseo. Nous habitions Florence où je suis né, où j'ai été voué à la Sainte Vierge en naissant, où j'ai été baptisé dans le baptistère de Saint Jean. J'ai servi sous l'empereur Conrad contre les Sarrasins. Tué dans un combat de la main d'un infijdèle, j'ai cueilli la palme du martyre. »
Cacciaguida mêle à ce récit l'éloge de Florence, de la Florence de son temps. Il vante sa simplicité, la prud'homie de ses habitants, de Bellincione et de sa femme, de Nerli et de Vecchio. Il leur oppose le luxe des constructions modernes sur le mont Uccellajo, et les mœurs dépravées des Florentins devenus des Sardanapales. 11 compare aux dames de Florence de son temps, si simples, si réservées, celles qui, au temps du Dante, se faisaient gloire de leurs parures immodestes. 11 achève son tableau de Florence h ces deux époques par ce dernier trait : c'eût été merveille alors d'y voir un Cianghella, un Lapo Salterello, comme ce serait
merveille aujourd'hui d'y trouver une Gornélie, un Cincinnatus.
CHANT XVI
Cacciaguida ayant cessé de parler, Dante s'enorgueillit de sa noblesse. Avec de grandes marques de respect, il adresse plusieurs questions à son aïeul, qui paraît alors plus resplendissant, plus majestueux, et qui, d'une voix plus douce encore, lui répond toujours en latin, sans se servir encore de l'idiome vulgaire: « Je suis né à Florence, en 1160, dans le quartier le plus reculé à l'Est de la ville. Florence était alors cinq fois moins populeuse qu'aujourd'hui. Elle n'avait pas encore englobé des populations rustiques, les hommes de Certaldo et de Figghine. Elle ne comptait pas des âmes viles comme un d'Aguglio et un da Signa. L'Empereur, sans les fautes du Saint-Siège, l'aurait préservée de l'irruption de certains étrangers, tels que les Gonti, les Cerchi, les Buondelmonti. Les villes grossies d'éléments divers périssent plus vite, témoins Luni, Urbisaglia, Ghiusi, et Sinigaglia. Les familles ont leur décadence et leur fm comme les cités. J'ai vu sur leur déclin les Ugo, les Gatellini, les Filippi, les Greci, les Ormanni, et les Alberic. J'ai vu dans leur éclat les seigneurs dell' Arca et délia Sannella, les Soldamiri, les Ardinghi, les Bostighi, messire délia Pressa et Galigaï, les Billi, les Sacchetti, les Giuocchi, les Sifanti, les Barucci ; les Galli, les Ghiaramontesi. J'ai vu poindre les Adimari aussi lâches qu'arrogants, Gaponsacco venu de Fiésole, Juda et l'Infangato établis depuis peu à Florence avec droit de cité. Je puis indiquer d'autres origines : les seigneurs délia Pera, famille aujourd'hui éteinte, ont laissé leur nom à la porte Peruzza, entrée principale de la vieille ville. Ceux qui portent les armoiries de Hugues de Luxembourg doivent leur noblesse à cet ancien vicaire de l'Empereur
Othon en Toscane. Florence comptait au nombre de ses citoyens notables les Gualterotti, les Importuni, les Amidei; heureuse si Buondelmonte n'avait pas refusé l'alliance de ces derniers, et si par ce refus, suivi de vengeance, il n'avait pas attiré de grands maux sur sa patrie ! — J'ai vu ces personnages et bien d'autres à Florence, qui jouissait alors du repos et formait un peuple libre, glorieux, exempt de partis et de guerres civiles ! »
CHANT XVII
Dante interroge encore Gacciaguida : que dois-je penser des prédictions qui m'ont été faites en Enfer et dans le Purgatoire ?
(( Dieu, répond Gacciaguida, voit les choses contingentes, sans qu'il en coûte rien au libre arbitre, ni que leur existence en soit pour cela nécessaire. Or voici l'avenir que je découvre en Dieu, comme dans un miroir : — Tu seras forcé de quitter Florence, par suite de machinations tramées à Rome contre toi. Proscrit, tu mangeras ïe pain amer de l'étranger, et honteux des excès de tes compagnons d'exil, tu t'en sépareras pour marcher seul. Tu trouveras un refuge à Vérone, chez Albuino délia Scala, auprès de qui tu verras un héros n'ayant encore aujourd'hui que neuf ans, mais qui, né sous la planète de Mars, se rendra fameux par ses exploits. »
Gacciaguida fait l'éloge de ce jeune homme, Gane délia Scala, qui comblera Dante de bienfaits. Il le termine en prédisante celui-ci le châtiment de ses ennemis, châtiment qui doit arriver avant sa moi-t. Dante lui adresse une dernière question: — Dans la relation de mon pèlerinage, mes vers contiendront des vérités blessantes pour beaucoup de
i2i2 LE PARADIS.
gens ; ne me fermeront-ils' pas tout asile ? Si je manque à la vérité par- faiblesse, mon poème ne passera point à la postérité ; si je la mets au jour librement, j'aggrave mon exil. Que dois-je faire ?
Cacciaguida l'engage à publier hautement sa vision : — tant pis, dit-il, pour qui n'a pas la conscience nette. C'est aux cimes les plus hautes que le vent s'attaque de préférence. Si, dans le cours de ton voyage, on ne t'a montré que des pei*sonnages célèbres, c'est que les exemples de faits obscurs ont peu de crédit parmi les hommes.
CHANT XVIII
Béatrix réconforte le Dante attristé des prédictions de Cacciaguida, et l'engage à écouter encore son aïeul. Celuici, en redoublant d'éclat, fait voir qu'en effet il désire lui parler :
« Cette cinquième sphère, dit-il, est peuplée de personnages qui ont été fameux sur la terre. Je t'en nommerai plusieurs, dont les âmes, groupées comme des diamants aux deux bras de la croix, scintilleront et courront sur le bois sacré, à mesure que j'aurai prononcé leurs noms. Ainsi jaillissent et circulent les âmes de Judas Machabée, de Charlemagne et de Roland, de Guillaume d'Orange et de Rinoard, de Robert Guiscard et de Godefroy Bouillon. » — Cacciaguida est emporté lui-même dans ce mouvement, et prend part aux célestes concerts.
A une nouvelle transfiguration de Béatrix embellie encore, Dante s'aperçoit qu'il est monté d'un degré. Ils sont en effet dans la sixième sphère, dans la planète de Jupiter
dont la lumière est argentée. C'est le séjour des rois qui ont pratiqué la justice. Là, sous la forme de vives étincelles, les Élus vont et viennent en chantant, et figurent par leur poses différentes lettres, pour former des mots. Trente-cinq* lettres ainsi dessinées successivement aux yeux du Dante,
construisent cette phrase : Diligite justitiarriy qui judicatis terram. Sur la lettre finale M il voit se former une couronne de petites étoiles. Ce sont d'autres âmes d'Élus, qui ont afflué en cet endroit, et dont les feux jaillissant de la couronne vont former au dessus de l'M la tête et le cou d'un aigle. La couronne elle-même se décompose ensuite, et il en résulte de nouveaux groupes, qui achèvent la figure de l'oiseau impérial.
Le poëte s'adresse à cette constellation, emblème de la Justice : — D'où vient la fumée qui obscurcit tes rayons ? — De l'iniquité du souverain Pontife Boniface VIII, qui fait la guerre avec l'arme de l'excommunication, et prive les chrétiens du pain spirituel, afin qu'ils le rachètent à prix d'argent. — Le poète s'élève contre ce pape, qui est tout à saint Jean -Baptiste, dit- il ironiquement, c'est-à-dire au florin qui porte son effigie, oubliant les saints apôtres Pierre et Paul.
CHANT XÎX.
L'aigle, ainsi formée d'étoiles-rubis (ce sont les âmes des Elus) parle en face du Dante émerveillé. Etre collectif, et formant de plusieurs sons un seul langage, il s'exprime au singulier, et se félicite que la justice et la piété lui aient ouvert le séjour de la gloire. — Dante lui demande la solution d'un doute,' qu'il n'a pas besoin de lui exposer, à lui qui lit tout au sein de Dieu : « Est-il vrai, peut-il
être conforme à la souveraine justice que, hors de l'Eglise, il n'y ait point de salut? »
L'aigle répond à la pensée du Dante et lui dit, après un tressaillement lumineux des âmes qui brillent dans son sein :
« Le Verbe est resté en dehors et bien au-dessus des êtres créés. C'est la lumière promise au monde dès le commencement. L'homme, créature d'une intelligence bornée, peut encore moins que l'Archange rebelle saisir la justice éternelle. Si l'Église damne l'Indien qui, n'ayant jamais ouï parler de Jésus-Christ, meurt sans baptême après avoir vécu sans péché, est-ce l'homme à la vue si courte, qui osera mesurer la justice du Très-Haut? Le bon n'est bon qu'autant qa'il vient de Dieu. Loin d'attraire à lui la volonté divine, c'est d'elle qu'il émane. Le bon n'existe que par celui qui est le Souverain Bien. »
L'aigle s'interrompt par des chants incompris du Dante. — « Tels sont pour toi, reprend- il, les impénétrables jugements de Dieu. Oui la foi en Jésus-Christ a été nécessaire pour le salut, avant comme après la rédemption, mais la foi ne suffira point au dernier jour, où des infidèles, comme l'Éthiopien et le Perse, condamneront un grand nombre de rois chrétiens. Le livre de vie offrira leurs noms et leurs gestes : Albert d'Autriche et la ruine de Prague ; Philippele-Bel et sa fausse monnaie ; les rois d'Ecosse et d'Angleterre et leurs incursions continuelles ; Alphonse, roi d'Espagne, et ses débauches ; Ladislas de Bohême l'efféminé ; Charles de Naples, dit le Boiteux, et ses mille défauts pour une quahté ; Frédéric, roi de Sicile, et son avarice ; Jacques son frère et Alphonse son oncle, de la maison d'Aragon ; les rois de Portugal et de Norwége ;' le prince de Rascie, en Dalmatie ; les princes de Hongrie et de Navarre ; le roi
de Nicosie et de Famagouste, en Chypre ; tous ennemis de la justice et indignes de gouverner les peuples.
CHANT XX
Le bec de Taigle s'étant refermé, les autres feux dont il étincelle éclatent et produisent des accords mélodieux, Toiseau tirant ainsi de lui-même les paroles et le chœur. Après cet intermède il reprend ainsi le discours :
(( Dante ! regarde mes veux, oii brillent surtout les joyaux dont je suis formé. L'étincelle qui jaillit de ma prunelle, c'est l'âme de David. Dans les cinq diamants qui forment le contour de mes sourcils, reconnais Trajan, Ézéchias, Constantin, Guillaume-le-Bon de Sicile, et Riphée. Constantin a été sauvé grâces à la droiture de ses intentions, quoique le fait y ait si mal répondu ; car en transférant l'Empire à Byzance, il a disloqué et détruit le monde romain. Remarque Trajan et Riphée, qui se trouvent ici, quoique nés et ayant vécu hors du sein de l'Église. »
Surpris et voyant que l'aigle avait cessé de parler, Dante lui demande la cause de cette faveur singulière : — Comment ces deux personnages sont-ils au nombre des Élus? — « La foi ,respérance et la charité, répond l'aigle, conquièrent le Ciel par la force. Dieu lui-même se prête à cette violence. Riphée et Trajan ont cru fermement, l'un à la passion future, Tautreàlamort du Sauveur. Tiré de l'enfer par les prières de saint Grégoire, et rendu au monde oii il avait consolé la pauvre veuve, Trajan ressuscité passa d'une seconde vie, marquée par la foi et l'amour, au royaume des Saints. Quant au sage Riphée, qui vécut au milieu du monde payen plus de mille ans avant l'ère chrétienne, son équité lui mérita la grâce que Dieu lui ouvrît les yeux, et lui révélât le mystère
de la rédemption future. Les trois vertus théologales lui tinrent lieu de baptême, effet de la prédestination, dont les Élus eux-mêmes ne peuvent sonder l'abîme ; car ils ne connaissent pas tous ceux à qui s'en appliquera le bienfait. »
Pendant que l'aigle parlait ainsi, les âmes de Trajan et de Riphéé, qui décoraient son sourcil, jetaient de vives étincelles, qui servaient comme d'accompagnement à ses paroles.
CHANX XXI.
Aux dernières paroles de l'aigle , Dante est transporté en un moment et sans s'en apercevoir, de la planète de Jupiter jusqu'à la septième sphère, dans Saturne qu'habitent les âmes des Solitaires, qui se sont voués à la vie contemplative. Il en est averti par Béatrix qui, toujours embellie, ne sourit plus (il prendrait feu et serait consumé par son sourire) ; mais elle l'invite à donner toute son attention à ce qu'il va voir.
.Dans le cristal de la septième sphère (Saturne étant alors sous la poitrine du Lion, tandis que le Soleil est dans le signe du Bélier), Dante voit une échelle d'or, éclairée d'un rayon divin et s'élevant à perte de vue. Des milliers d'Élus en descendaient les degrés, sous la forrne de lueurs splendides, jusqu'à ce que, toutes s'arrêtant à la fois, il jaillit de leur sein de vives étincelles. Mais aucune voix ne se faisait entendre.
Etonné de ce silence, Dante interroge celle dé ces âmes qui, descendue au bas de l'échelle, se trouvait le plus près de lui et brillait du plus vif éclat : — qu'est-ce qui vous
attire ainsi vers moi ? Pourquoi cette sphqf e est-elle privée de l'harmonie céleste? — Si elle te paraît muette, répond ce Bienheureux, c'est à cause de la faiblesse de tes organes, et par la même raison qui te prive du sourire de Béatrix. , Quant à mon empressement, il est en moi Teffet, non d'uri^ amour plu^ grand, mais de la grâce qui m'a rendue plus diligente; car chacun de nous a sa place marquée pour l'office qu'il doit remplir.
— Mais, dit le Dante, si tu as été prédestinée, âme bienheureuse, d'où vient cette préférence?
— n n'est donné à aucun de nous ^ pas même aux Séraphins, de le savoir. Dis cela aux hommes, quand tu retourneras sur la terre, afm qu'ils ne cherchent plus à pénétrer ce qui est caché aux intelligences supérieures.
Dante n'insiste plus ; il demande seulement à cette âme bienheureuse qui elle est — «Mon nom était Pierre Damien. Je fus d'abord mx)ine de Sainte-Marie de Ravenne, sous le nom de Pierre-le-Pécheur. Je me retirai sur le mont Catria, entre les Abruzzes et la marche d'Ancône, et j'y vécus livré à la contemplation, dans les austérités d'un cloître alors aussi exemplaire qu'il est aujourd'hui relâché. On m'en tira déjà vieux pour me faire cardinal. Combien les cardinaux sont aujourd'hui différents de saint Pierre et de saint Paul! Ils ont remplacé par un liixe effréné la simplicité des premiei*s apôtres. Dieu, jusqu'à quand le souffriras-tu? »
A ces mots de Pierre Damien, les âmes des Élus, descendant les degrés de l'échelle, comme de petites flammes tournant sur elles-mêmes, entourent leur compagnon de gloire, et poussent un cri si retentissant qu'étourdi par l'éclat de ce tonnerre, Dante ne peut en saisir le sens.
CHANT XXII
Cette clameur, qui s'est élevée au tableau dS la mollesse des cardinaux de la sainte Église, est interprétée par Béatrix comme l'annonce de la vengeance que Dieu en tirera avant la mort du Dante. Le poète fait ici allusion à la prise du pape Boniface VIII, dans Anagni.
Cependant une autre âmcj la plus grande et la plus splendide des sphères radieuses qui occupaient l'échelle d'or, s'avance vers le Dante, et se fait connaître pour saint Benoît, qui bâtit un monastère sur le mont Cassin, oii existait jadis un temple d'Apollon. Dante, qui voudrait voir le saint à visage découvert, ne jouira de cette faveur qu'au plus haut des cieux, dans l'Empyrée toujours fixe et immobile, auquel touche l'extrémité de l'échelle.
« Cette échelle, continue saint Benoît, depuis Jacob qui l'a suivie des yeux jusqu'au huitième ciel, est inconnue et hors d'usage parmi vous. Vous avez enfreint la règle de mon ordre, et perdu le goût de la vie contemplative en quittant les traces d'un Macaire, d'un Romuald et des pieux cénobites qui sont ici mes compagnons de gloire. A leur désintéresscnent, à la simplicité de leurs mœurs, mes moines indignes ont substitué de folles prodigalités et un emploi coupable de revenus excessifs, comme si les biens de l'Église n'étaient pas le patrimoine des pauvres. Il en est de même des autres instituts religieux, qui ont changé du blanc au noir. Pierre Damien n'avait ni or ni argent ; François d'Assise n'était riche que d'humihté, et moi je n'apportai dans le cloître que le jeûne et la prière ! »
En achevant ces mots, Benoît se rapproche de ses saints compagnons, et tous s'élèvent comme un tourbillon jusqu'aux plus hauts degrés de l'échelle. Dante les suit, poussé par Béatrix. Il semble voler, et soudain il se voit transporté dans le signe des Gémeaux. — Ici le poète s'arrête. Il invoque cette constellation sous laquelle il est né, et lui demande la force de soutenir, au moment de la mort, la dernière épreuve.
A la voix de Béatrix, qui l'a invité à regarder au-dessous de lui, pour voir combien de mondes il a déjà laissés sous ses pieds, Dante se retourne et aperçoit les sept sphères qu'il a successivement dépassées, Saturne, Jupiter, Mars, le Soleil, Vénus, Mercure et la Lune. Celle-ci n'a plus de taches. Elles lui apparaissent dans toute leur grandeur, dans toute leur vitesse, et dans leurs orbites aussi variées qu'immuables. En tournant avec les Gémeaux, il aperçoit la terre si petite qu'il peut aisément l'embrasser d'un coup d'œil, avec ses montagnes et ses fleuves. Il reporte ensuite ses yeux sur Béatrix.
CHANT XXIII
Elle avait le visage tout en feu et les yeux inondés de joie, dans ce huitième ciel qui paraissait resplendir davantage comme à l'approche de quelque grande merveille. En effet Dante allait avoir un avant-goût de la gloire du Sauveur.
A ces paroles de Béatrix : « Voici le triomphe du Christ, et son glorieux cortège ! » il voit dans les airs un soleil embrasant de ses feux des milliers de lampes placées au-des-
SOUS de lui. Il le voit et veut s'écrier mais interrompu
par Béatrix, et apprenant qu'il a devant les yeux le Verbe qui est la Lumière même, la voie qui a mis la terre en communication avec le ciel, il demeure en extase et comme foudroyé. Rappelé à lui par la douce voix de sa maîtresse, et encouragé par elle, il peut jouir enfin de son sourire, qui lui avait été jusque-là refusé, sourire céleste et ineffable. Le poète renonce à le décrire. Dante lève ensuite ses regards en haut. Des milliers de gerbes éblouissantes frappent sa vue ; mais il ne voit plus le foyer d'où elles émanaient, le Soleil vivant qui l'avait ébloui Pour épargner sa faiblesse, le Christ avait daigné se retirer dans les profondeurs de l'espace, ne laissant qu'une partie de son cortège à la portée de sa vue.
Gomme il regardait, au milieu de cette brillante pléiade, une étoile plus brillante et plus radieuse que toutes les autres, Dante voit une gerbe de feu descendre sur elle à travers les cieux, et l'entourer comme d'une couronne. Il entend ces paroles chantées d'une voix suave : « Je suis et serai toujours ton auréole, ô Reine des anges, moi Gabriel qui enveloppe et caresse de mon souffle la vierge mère de Dieu. » — Au sein des autres feux retentissait \e nom de Marie. — Dante ayant reconnu la sainte Vierge, la voit s'élever dans les airs, pour suivre son fils remonté dans la neuvième sphère. 11 la perd bientôt de vue, et il ne distingue plus que les étoiles du cortège, qui s'allongeaient comme des gerbes derrière elle, en signe d'honneur et de sympathie pour la mère de Dieu. Ges étoiles s'arrêtent dans cette pose, en présence du Dante, et chantent en chœur le Regina cœli. Ce sont les âmes des saints propagateurs de la foi, des semeurs infatigables de la bonne doctrine. Parmi eux, dans la compagnie des Saints de l'ancien et du nouveau Testament, est saint Pierre, qui tient les clefs de ce vrai séjour de la gloire.
CHANT XXIV
Béatrix adressant la parole à ces Élus de la huitième sphère qui habitent le ciel des étoiles fixes, leur demande pour Dante la faveur de ramasser les miettes de leur table, afin qu'il jouisse par avant-goût du céleste banquet. Alors, du milieu des âmes radieuses, qui tournent sur elles-mêmes plus ou moins vite selon leur degré de gloire, sortit la plus brillante de toutes : « Me voici, dit-elle à Béatrix ; je viens à vous, ma sœur, à votre prière. »
Au désir exprimé par la sainte, Pierre (car s'était lui) examine Dante sur la foi, parce que c'est la foi qui, avec l'espérance et la charité, assure aux hommes la béatitude éternelle. Il s'engage entre eux un dialogue :
S^ Pierre.
Qu'est-ce que la foi ?
Dante.
Avec la grâce de Dieu et avec Paul, je répondrai que la foi est en même temps substance et argument, réalisant les choses que nous espérons, et démontrant celles qui ne sont pas visibles.
S* Pierre.
Qu'entends-tu par ces mots substance et argument ?
Dante.
La foi est substance, parce qu'elle donne un corps aux choses qui n'existent qu'en idée, m sola credenza. Elle est
argument, parce qu'en partant de là on arrive par le raisonnement, et sans le secours des sens, à une pleine démoi^tration.
S* Pierre.
As-tu cette foi que tu connais si bien ?
Dante.
Oui, pure et entière.
S* Pierre.
D'où t'est-elle venue ?
Dante.
De l'Esprit-Saint répandu dans l'ancien et dans le nouveau Testament.
S^ Pierre.
Pourquoi reçois -tu les saintes Écritures comme renfermant la parole de Dieu ?
Dante.
A cause des miracles.
S* Pierre.
Qui t'assure de ces miracles ? et qu'as-tu de plus que ces textes eux-mêmes dont la vérité est le point à établir ?
Dante.
Il a fallu des miracles pour fonder le christianisme ; et si le christianisme s'est établi sans miracles, cela même est un miracle cent fois plus grand que tous les autres.
S* Pierre.
J'approuve toutes ces réponses ; mais réponds encore : Que crois-tu ? D'où as-tu tiré les articles de ta croyance ?
Dante.
Il vous appartient de me presser ainsi, à vous qui, arrivé au sépulcre après saint Jean, regagnâtes peir la foi l'avantage que la diligence du jeune disciple vous avait fait perdre. — Je crois en un seul Dieu tout-puissant et éternel, qui imprime à l'univers le mouvement qu'il ne reçoit de personne. Transmises jusqu'à moi, ces vérités me viennent de Moïse, des Prophètes, du Psalmiste, de l'Évangile et des Apôtres. Je crois en la sainte Trinité, et c'est l'Évangile qui m'en a profondément convaincu.
Cet examen, interrompu plusieurs fois par l'harmonie des sphères, satisfait si complètement le prince des Apôtres, qu'il circule trois fois et fait ondoyer sa flamme autour du Dante en signe de joie, et comme pour l'embrasser.
CHANT XXV
Au souvenir de cette faveur insigne, obtenue du prince des apôtres, et que lui avait méritée sa foi, le poète reporte sa pensée aux lieux oii il fut appelé à la foi chrétienne, au baptistère de Saint-Jean, à Florence ; et il promet de prendre la couronne de poète là même oii il a reçu le signe du chrétien, si quelque jour, grâce à ce poème, ouvrage de longues années, il lui est permis de revoir sa ville natale.
En ce moment, une autre étoile se détache du même groupe d'où létait sorti saint Pierre, et s'avance aussi vers
Dante. — « saint Jacques, s'écrie Béatrix, vous qui avez décrit les joies du Paradis, chantez ici Tespérance, Tespérance dont vous étiez la figure parmi les trois disciples choisis par le divin Maître. » — Alors, s'adressant au Dante, saint Jacques lui pose à son tour trois questions : Qu'est-ce que Tespérance ? — possèdes-tu cette vertu ? — où Tas-tu puisée ? — Béatrix répond pour lui à la seconde question qui pouvait embarrasser sa modestie ; elle dit que l'Église militante n'a pas d'enfant plus confiant que lui aux promesses du ciel, et que la faveur qui l'admet à visiter vivant la Jérusalem nouvelle en est la preuve.
Dante s'explique lui-même sur les deux autres points :
« L'espérance, dit-il, est une attente certaine de la gloire future, un don de la grâce fécondé par nos mérites. Cette pure lumière, émanée des sphères célestes, c'est surtout au Psalmiste et à votre ÉpUre canonique^ 6 grand apôtre, que je la dois. »
Saint Jacques lui fait une dernière question : En quoi consiste, à tes yeux, l'espérance ? — « A jouir en corps et en âme des saintes béatitudes ; et c'est ce qu'eitseignentles textes de l'ancien et du nouveau Testament. Isaïe assure que chacun des Élus aura dans sa patrie un vêtement double. Saint Jean, dans son Apocalypse, montre les Saints vêtus de robes blanches et portant des palmes dans leurs mains. »
A ces mots du Dante, une approbation universelle éclate parmi les Élus qui célèbrent, dans un cantique de David, la sainte vertu de l'espérance. — Une troisième étoile se détache du groupe, et vient se joindre à celles des deux apôtres. Elle est si resplendissante que Béatrix seule peut élever et tenir ses regards attachés sur eîle, sans être
éblouie. Dante veut aussi la contempler, tandis que Tâme • de saint Jean, qu'elle renferme, lui adresse ces mots : « Pourquoi cherches-tu en moi ce qui n'y est pas ? mon corps ^t sur la terre où il restera jusqu'à la résurrection. Il n'y a que Jésus et Marie qui se soient élevés en corps et en âme jusqu'aux parvis (îélestes. Redis cela aux hommes quand tu retourneras parmi eux. »
La voix de l'apôtre saint Jean ayant cessé de se faire entendre, Dante se retourne pour voir Béatrix. Quel est son saisissement ? Elle était, elle doit être encore près de lui, et il ne la voit plus !
CHANT XXVI
Rassuré par saint Jean sur la défaillance de sa vue, certiiin d'en recouvrer bientôt l'usage, Dante répond à saint Jean qui lui demande où tendent les aspirations de son âme : « Ce but est le souverain bien, l'alpha et l'oméga du grand Livre, qui nous est ouvert par l'amour. » Pressé d'expliquer sa pensée, de dire ce qui l'a poussé vers ce but, il ajoute : « L'amour du beau, vrai stimulant de nos âmes, s'accroît en nous en raison de la connaissance que nous avons de la vérité ; car le beau se fait aimer aussitôt qu'il est compris. Or, la vérité s'est fait jour en moi par la voie du raisonnement et de l'autorité. La philosophie m'a fait remonter à la première cause, à ce premier amour des substances éternelles. J'ai trouvé d'ailleurs la vérité dans ces paroles de Dieu dites à Moïse : Je te ferai voir le bien suprême. Je l'ai trouvée encore au début de votre Apocalypse qui proclame à la terre les mystères du ciel. »
Sont-ce là, reprend l'apôtre, les seuls aiguillons de la charité? N'a-t-elle d'autres mobiles que la raison et l'auto-
rite ? — Dante confesse que, naufragé sur la mer du faux amour, il a été ramené au port ; que Texistence de l'univers et la sienne propre, la mort de Dieu sur la croix, l'espérance du salut, la notion plus claire du souverain bien, tous ces grands objets ont concouru à échauffer sa charité, laquelle embrase les Élus selon que rayonne en eux le beau éternel.
Après avoir ainsi parlé de la Charité, la troisième vertu théologale» Dante entend chanter en chœur : Saint, Saint, Saint! et Béatrix, d'un regard, lui rend l'usage des yeux. Il voit une autre clarté vivante auprès des trois apôtres, et il apprend de sa compagne que c'est l'âme d'Adam.
— « vous, lui dit-il, qui êtes né à Tâge d'homme, vous lisez dans ma pensée ce que je désire savoir ; de grâce instruisez-moi. »
« Il y a, répond Adam, quatre choses que tu désires savoir : Quand j'ai été placé dans le paradis terrestre ? combien de temps j'y suis resté ? quelle langue je me fis pour mon usage? et quelle a été la cause de ma punition?
— Sache qu'ayant vécu sur la terre 930 ans, j'ai ensuite été retenu dans les Limbes 4,302 ans ; d'où il suit qu'à ma sortie des Limbes il y avait 5,232 ans que Dieu m'avait placé dans l'Éden *. Sache que j'y devins coupable vers la sixième heure du premier jour, et que j'ai été puni moins pour avoir goûté la pomme que pour avoir transgressé la défense. Sache que la langue dont je me suis servi était éteinte longtemps avant la confusion de Babel, et que le nom de l'Éternel qui fut Eli chez les Hébreux, était Un de mon vivant ; et ce changement ne doit pas te surprendre. Les usages des mortels sont comme les feuiUes des
' La chronique d^Eusèbe fixe l'âge du monde à la mort de J.-C. à 5,232 ans.
arbres; les unes tombent et les autres naissent à leur place sur les mêmes rameaux.
CHANT XXVII
Alors toute la cour céleste chanta gloria patri l et les quatre âmes bienheureuses brillaient comme des flambeaux devant le Dante. Puis il se fit silence, et saint Pierre changeant tout-à-coup d*aspect, comme s'il eût rougi sôus son auréole, éclate en invectives contre le pape Boniface VIII. Béatrix aussi change de couleur, et les lieux mêmes semblent s'associer à ce mouvement d'indignation ; car une teinte de pourpre s'élève soudain et se répand à travers le huitième ciel. La voix âpre de saint Pierre se fait entendre :
« Le Saint-Siège, usurpé par l'indigne Boniface, est aujourd'hui vacant devant Dieu. L'Église, arrosée du sang de Lin et Glet, ses premiers pontifes, accrue par les travaux d'un Sixte, d'un Pie, d'un Galixte, d'un Urbain, n'est plus occupée qu'à amasser des trésors ; et son chef divisant le troupeau des fidèles, fait servir les deux clefs d'enseignes à des chrétiens combattant contre des chrétiens. Il fait servir l'anneau du pêcheur à sceller de faux privilèges, achetés au poids de l'or ! Les créatures de Jean XXII et de Clément V, Caorsini e Guaschi^^ s'apprêtent à boire notre sang. Mais Rome, sauvée jadis par Scipion, ne sera point délaissée par la Providence. Je pressens que son secours ne se fera plus attendre. Annonce-le aux hommes, quand tu seras retourné
^ Les gens de Cahors et les Gascons. — Dante appelle ailleurs Jean XXII le prêtre de Cahors. Bertrand de Got, qui occupa le Siège pontiUcal sous le nom de Clément V, avait été archevêque de Bordeaux.
â38 LE PARADIS.
sur la terre. Ne crains pas de publier cette révélation. »
A ces mots de saint Pierre, les quatre âmes bienheureuses s'élèvent dans Téther, et Dante les suit des yeux aussi loin qu'il peut les distinguer. Il abaisse ensuite ses regcirds, à la voix de Béatrix, pour juger du trajet qu'il a parcouru. — Il voit que, depuis la reconnaissance qu'.il avait faite du haut de la huitième sphère, il avait franchi l'espace du méridien au couchant, c'est-à-dire la moitié de l'arc indiquant le premier climat de notre globe ^ Sa vue s'éten(^ait depuis l'Océan immense, au-delà de Cadix, jusqu'à la mer de Phénicie. Devancé par le soleil en ce moment dans le Bélier, alors qu'il se trouvait dans les Gémeaux, il avait pour horizon à l'Orient le rivage où fut déposée la jeune Europe.
Dante se tourne vers Béatrix, dont la beauté avait pris une expression incomparable ; et, par la vertu de son regard, il est emporté jusqu'au neuvième ciel, qui lui est décrit par la sainte : — « C'est ici, dit-elle, le Premier Mobile, qui fait tourner toutes les sphères, sauf le globe terrestre, placé au centre et maintenu en repos. Dieu seul, qui l'enserre dans un cercle immense de lumière et d'amour, le connaît et le comprend. Premier anneau de la grande chaîne du temps, il mesure les mouvements célestes et n'est point mesuré. Au foyer de la suprême InteUigence s'allument l'Amour, qui meut ce neuvième ciel, et la vertu qu'il répand au-dessous de lui. Mais cette vertu est-elle efficace ? — Hélas! ajoute Béatrix, par la convoitise des hommes, leurs bons instincts sont pervertis dès l'enfance, et la vie, si belle dans sa fleur, se gâte au souffle des passions. C'est que, par l'usurpation du Saint-Siège, le monde manque de chef et de guide. Mais le cours des siècles amènera de grands changements, et la plante qui est aujourd'hui en fleur portera ses fruits. »
CHANT XX Vin.
Béatrix ayant fini de parler, Dante, qui n'avait cessé de la regarder, voit se refléter dans ses yeux de merveilleuses images qui lui font tourner la tête. — Du neuvième ciel, où il se trouve encore, il aperçoit un point lumineux, éblouissant, et d'une extrême ténuité, autour duquel se meut un premier cercle, entouré lui-même de plusieurs orbes concentriques. Il en compte neuf, en remarquant qu'ils sont moins rapides, à mesure qu'ils s'éloignent du point central, et que leurs flammes s'épurent à mesure qu'ils s'en approchent. Dante compare cet ordre avec celui du monde visible, où les sphères lui ont paru d'autant plus rapides qu'elles sont plus éloignées du centre du système. D'où vient cette disposition inverse?
Béatrix lui donne la raison du phénomène : « Les choses visibles et invisibles sont ordonnées selon le degré de vertu ^ infuse en elles. Or, à la différence des cercles incorporels, qui se révèlent à toi dans ce moment, les sphères matérielles indiquent par leur masse la somme de vertu qui leur a été impartie. Donc il faut juger des substances par la vertu qui est en elles, et non par leur forme et leur étendue : Le plus petit des cercles que tu vois correspond à la plus grande des sphères. Les autres sont entre eux dans le même rapport. Ainsi les neuf cercles ou chœurs d'anges, répondant aux neuf sphères, comprennent trois hiérarchies : — La première se compose des Séraphins, des Chérubins et des Trônes, qui correspondent au Premier Mobile, au ciel des étoiles fixes, et à la planète de Saturne ; — la seconde embrasse les Dominations, les Vertus et les Puissances, auxquelles se rapportent Jupiter, Mars et le Soleil ; — la troisième est formée des Principautés, des Archanges et des
Anges, qui répondent aux planètes de Vénus, de Mercure et de la Lune. Ainsi chacune des neuf sphères, à laquelle préside une intelligence céleste, correspond à celui des cercles ou chœurs d'anges dont cette intelligence émane, et ils s'apparient deux à deux, en raison directe de leur vertu. Ces hiérarchies, ajoute Béatrix, ont été révélées à Denys TAréopagite * par saint Paul, qui les avait vues lui-même, ayant été ravi jusqu'au neuvième ciel. Saint Grégoire les a reproduites avec quelques différences dans leur classement; mais il a dû reconnaître son erreur, lorsqu'il est passé de la terre au séjour des Élus. »
Pendant que Béatrix expliquait ces merveilles, les cercles paraissaient embrasés. Des étincelles couraient le long de chacun d'eux. Le cri d'hosanna s'élevait de chœur en chœur jusqu'au point fixe, qui est et sera toujours le centre de leurs orbites.
CHANT XXIX
Après un moment de silence, Béatrix reprend la parole et ajoute à sa description des chœurs angéliques, des détails sur la création, la nature et la condition des anges :
* Voici le tableau de ces merveilleuses corrélations :
Séraphins. -~ Premier Mobile, qui se meut au sein du Premier Amour, et donne le mouvement à Punivers.
Chérubins. — Ciel des étoiles axes, où sont les semeurs, les propagateurs de la foi.
Trônes. — Planète de Saturne, habitée par les saints solitaires.
Dominations. — Planète de Jupiter où règne l'Aigle, emblème de l'Empire.
Vertus. — Planète de Mars, peuplée de champions armés pour la défense de la foi.
Puissances. — Le Soleil, où résident les profonds théologiens.
Principautés. — Planète de Vénus, peuplée des âmes tendres et sensibles.
Archanges. — Planète de Mercure, où sont les poursuivants de l'honneur et de la gloire.
Anges. — La Lune, habitée par les religieuses qui cédant à la force ont manque k leurs vœux.
— « Ils n*ont pas été créés, dit-elle au Dante, pour ajouter à la félicité du Tout-Puissant, mais pour manifester sa gloire. Où, quand et comment Dieu les a-t-ils créés? Je réponds : hors du temps, lorsqu'il lui a plu , et d'une manière incompréhensible. — Hors du temps ; car Dieu les a produits dans son éternité. — Lorsqu'il lui a plu ; car il n'y a pour Dieu ni avant ni après ; on ne saurait donc objecter qu'il était oisif avant cette création. — En outre, les anges sont de purs esprits, et ils ont été créés d'un seul jet avec les substances purement matérielles, et les êtres mixtes formés d'esprit et de matière. Cette simultanéité de création a échappé à saint Jérôme qui a écrit que les anges ont été créés nombre de siècles avant le reste de l'univers, comme si les purs esprits, qui sont des puissances m(»trices, avaient pu être si longtemps privés de l'une de leurs fins. Plusieurs passages de l'Ecriture auraient dû le mettre en garde contre cette erreur. Il faut bien comprendre au surplus que, créés d'un seul jet, tous les êtres ont paru en même temps dans un certain ordre : 1° les purs esprits placés au plus haut des cieux ; 2° les êtres purement matériels, comme les éléments, occupant les parties basses; 3* les êtres mixtes, esprit et matière, tenant les régions moyennes de l'univers. »
« Immédiatement après la création des anges, continue Béatrix, et en moins de temps qu'il n'en faut pour compter jusqu'à vingt, il y eut révolte et chute des mauvais anges qui, par orgueil, résistèrent à la grâce au moment même de leur naissance. Quant aux bons anges, demeurés en possession des cieux, ils sont innombrables*, mais inégaux en condition et brûlant d'amour à divers degrés, selon qu'ils sont plus ou moins imprégnés de la lumière divine. Quant à savoir si, comme on le décide dans Tccole, V intelligence^ la mémoire et la volonté sont les attributs des anges, apprends que leur nature exclut la mémoire, puisqu'absorbés
dans un objet unique, ils n*ont pas à renouer le fil interrompu de leurs pensées. Cette opinion des philosophes est à ranger parmi leurs rêves ; moins blâmable toutefois que les arguties de vos prédicateurs à la mode qui s'ingénient à commenter, à torturer les Saintes-Ecritures, qui veulent • expliquer, par exemple , comment le soleil, à la mort de Jésus-Christ, refusa sa lumière ; qui font assaut de pointes et de lazzi, dans la chaire, débitant plus de fables dans une année qu'il n'y a de Lapi et de Bindi à Florence ; qui ne cherchent enfin qu'à attirer la foule pour lui vendre des indulgence». — « C'est pourtant de ces vaines promesses, s'écrie Béatrix, que s'engraisse le porc de saint Antoine, et beaucoup d'autres qui se roulent dans une fange plus infecte. Ils se servent d'une monnaie de mauvais aloi. »
CHANT XXX
Les merveilles du neuvième ciel s'effacent par degrés aux yeux du Dante, comme les étoiles se dérobent une à une aux approches du jour. Attristé d'avoir perdu de vue le triomphe des anges et leur mouvement continuel autour du point central, il se tourne vers Béatrix, qui venait d'en achever la peinture. Une dernière transformation l'avait rendue plus belle encore. — Ici le poète éperdu et sans force au souvenir seul de son sourire, avoue son impuissance à la célébrer dignement.
La sainte continuant auprès de lui sa mission, lui annonce qu'il touche à l'Empyrée qu'habitent, au sein de la pure lumière, les Saints de l'ancien et du nouveau Testan^ent, cette double milice du Paradis. C'est là proprement leur séjour, quoiqu ils aient apparu déjà sous diverses formes dans les sphères célestes. Ils paraissent ici tels qu'ils seront après le jugement dernier, comme s'ils étaient déjà revêtus de leurs corps glorieux.
Dante écoute et attend avec impatience. — Tout-à-coup il se voit environné de lumière. Il ferme ses yeux éblouis et les rouvre bientôt à la voix de Béatrix disant : «C'estde l'amour divin qu'émane cette lumière, aliment éternel de sa flamme. » — Fortifié par ce peu de mots et doué d'une vue plus perçante, il jouit d'un ravissant spectacle.
Des flots de lumière courent entre deux rives émaillées de primevères. Il sort de ce fleuve des étincelles qui tombent comme des rubis sur des fleurs, et en rejaillissent pour se plgnger dans la source lumineuse. A mesure que les unes y rentrent, d'autres s'en élancent par un mouvement alternatif et continuel ; grandes merveilles, mais qui ne sont que l'ombre de la vérité montrée h un homme dont la vue est encore trop courte. — Pour l'aiguiser davantage, Dante se baisse au niveau du fleuve, qui soudain s'arrondit en un vaste cercle ; et par une subite métamorphose, les fleurs et les étincelles qu'il admirait tout-à-rheurc , deviennent les Saints qui forment les deux parties de la cour céleste. Il observe qu'un rayon, émané de ce lac immense, descend au neuvième ciel, et y forme le point lumineux qu'il vient de contempler. Les rives du lac s'élèvent en amphithéâtre, et sont couvertes de sièges pour les Elus ; et cependant, quel que soit l'immense développement de cette Rose, comme Dieu fait sentir ici son action immédiate, il n'y a point entre ses diverses parties de distance appréciable.
Dante est entraîné par Béatrix au cœur do la rose. — « Voici, dit-elle, notre cité. Vois nos rangs pressés, ot nos sièges où il reste peu de places à rempHr. CelJe-ci, où tu vois une couronne, attend l'empereur Henri VII, qui viendra s'y asseoir avant que toi-même sois admis au sacré banquet. Ce grand* prince viendra restaurer l'Italie, avant qu'elle soit mûre pour un tel bien. Italiens î vous res-
semblez à Tenfant qui meurt de faim et chasse sa nourrice ! Le pape Clément V traversera ces généreux desseins ; mais il occupera peu de temps le Saint-Siège, et il sera précipité dans le cercle de TEnfer où sont Boniface VIII et Simon-le-Magicien. »
CHANT XXXI
Dante, les yeux attachés sur la Rose mystique, joignait ses propres observations à celles de Béatrix : — Dans ce lieu occupé par les Elus affluaient et circulaient des essaims d'anges aux visages de feu et blancs comme la neige, qui de leur sanctuaire descendaient en volant dans la fleur, la quittaient, y revenaient toujours plus riches de paix et d'amour, et secouant sur elle, dans tous ses replis, leurs ailes d'or chargées de parfums, sans dérober aux Saints la vue ni l'éclat de l'Empyrée. La rose se déploie en gradins remplis des Saints de l'ancienne et de la nouvelle loi. Partout des visages souriants et respirant la charité ; partout de nobles attitudes et l'expression de toutes les vertus.
Après une longue et muette admiration, Dante veut encore questionner Béatrix. Il se tourne vers elle : mais elle avait disparu. Un vieillard, vêtu de blanc, à l'air grave et paternel, a pris sa place. A sa voix, Dante lève la tête, et voit Béatrix inondée de lumière , assise au troisième rang à partir du gradin supérieur. Il la voit distinctement, malgré l'incommensurable distance qui l'en sépare. Il lui adresse de fervents adieux, et la remercie de l'avoir poussé à la liberté par toutes les voies qui pouvaient l'y conduire. — « Veillez à présent sur votre ouvrage, s'écriet-il, afin que mon âme, par vous retrempée, soit digne de vous lorsqu'elle aura brisé son enveloppe I »
Cependant le vieillard s'est nommé. C'est Bernard, le fidèle serviteur de Marie, envoyé au Dante par Béatrix, pour le conduire au terme de son pèlerinage. — A ce grand nom de Bernard, Dante est fmppé de surprise et de joie. — « Relève ton front, dit le saint, et suis les gradins en remontant jusqu'au degré le plus élevé de cet amphithéâtre. Là réside la Reine du ciel. » — Docile à cet avis, il porte ses regards jusqu'au bord supérieur de l'immense corolle, et là, dans la partie la plus éclairée de la rose, apparaît à ses yeux la Vierge radieuse, oriflamme de paix, dont l'éclat diminuait et se perdait peu à peu dans l'éloignement. Des milliers d'anges voltigeaient autour d'elle. Elle souriait à leurs jeux et à leurs chants d'amour. Dante et Bernard s'abîment dans la contemplation de la Vierge. — Ici encore le poète confesse son impuissance et renonce à peindre la Reine des cieux.
CHANT XXXII
Le lecteur aura cependant, grâces à saint Bernard, quelques détails sur la forme et la contexture de la rose. Le docteur explique à Dante (tous deux étant au fond de la fleur) dans quel ordre sont placés les Bienheureux qui l'habitent : — « La rose est partagée par une grande ligne de démarcation formée de deux rayons opposés, du centre à la circonférence. D'un côté de cette ligne sont réunis dans un hémicycle, où toutes les places sont remplies, les Saints qui ont cru par avance en Jésus-Christ, en esl)érant sa venue. De l'autre côté, l'hémicycle, où il existe encore des vides, est occupé par ceux qui ont vu le Christ et salué son avènement. A Textrémité de Tun des deux rayons, sur la limite qui marque ces deux phases de la
foi chrétienne, réside sur un trône supérieur la Vierge Marie, et au-dessous d'elle le rayon se continue par des sièges indiquant de sept en sept trois ordres de bienheureux : — Le premier ordre comprend la sainte Vierge, Eve, Rachel (ayant près d'elle Béatrix), puis Sara, Rebecca, Judith et la jeune Ruth. Elles sont au nombre de sept, assises l'une sous l'autre en descendant vers le fond de la rose. — Le deuxième ordre est celui des saintes juives, dont les premiers sièges au nombre de sept continuent le rayon ; et le reste de ce rayon jusqu'au centre détermine le troisième ordre, auquel appartiennent tous les enfants morts avant de discerner le bien et le mal. Ces sièges, formant une ligne perpendiculaire au centre de la rose, sont en quelque sorte limitrophes des deux hémicycles, et chacun d'eux commence, à droite et à gauche, un gradin demi-circulaire où sont assis les élus de chaque ordre et même rang. — L'autre rayon, à l'extrémité duquel se trouve Jean-Baptiste en face de la sainte Vierge, ofFre par ses sièges étages de même de sept en sept, et par ses gradins où se pressent également trois ordres d'Elus, une disposition semblable.
Saint Bernard explique au Dante comment les enfants eux-mêmes, quoique dépourvus d'œuvres méritoires, n'en • sont pas moins classés en raison de la grâce que Dieu leur a impartie, dès le sein de leur mère, à diverse mesure, comme le témoigne TÉcriture parlant d'Esau et de Jacob. — « Quant aux conditions de leur salut, ajoute le saint docteur, elles ont varié suivant les temps. Avant Jésus-Christ, il leur a suffi d'abord de leur innocence et de la foi de leurs pères. Ensuite il fallut y joindre pour les mâles la circoncision. Après le Sauveur, tous ont dû être baptisés, et les enfants morts sans baptême ont été retenus à jamais dans les Limbes. »
Ces doutes résolus, Dante pour se préparer à souteuir la vue de Dieu, regarde en face la vierge Marie. Il voit Gabriel descendre auprès d'elle, et répéter la salutation angélique, aux acclamations de milliers d'anges qui volent à l'entour. Son admiration est augmentée encore par ces paroles de Bernard : « Remarque les principaux personnages de cet empire : vois, à gauche de la "Vierge, Adam et Moïse. Vois, àfea droite, les pères de la nouvelle loi, saint Pierre et Jean l'Evangéliste. Vis-à-vis, et à l'extrémité du rayon opposé, reconnais, aux deux côtés de Jean-Baptiste, sainte Anne, qui fait face au Prince des Apôtres, et sainte Lucie, vis-à-vis du père du genre humain. C'est cette même Lucie qui t'a envoyé Béatrix au moment où tu allais périr. »
Saint Bernard avertit le Dante, en terminant, que sa vision est sur le point de finir, qu'il lui reste à porter ses regards vers Dieu, source de tout amour, et à pénétrer d'une vue ferme dans les splendeurs de sa gloire ; mais qu'il ne peut obtenir cette faveur que par l'intercession de Marie. — « Ecoute-moi, dit-il, et répète après moi ma prière. »