VERTUS
Après avoir essayé de raconter la vie du P. Folloppe, nous devons nous arrêter quelque temps à retracer l'image de ses vertus. C'est aux âmes comme la sienne qu'on peut appliquer ces paroles du Saint-Esprit : « La beauté' de la fille du roi est tout intérieure. » La rare humilité du P. Folloppe a réussi à nous dérober la connaissance de la plupart des merveilles que nous aurions ainsi à contempler en lui; néanmoins la haute idée qu'on avait de sa sainteté dans la compagnie a engagé les supérieurs à demander à ceux qui l'avaient le mieux connu à mettre par écrit ce qu'ils avaient pu remarquer en lui.
C'est à ces notes, rédigées par des témoins de sa vie, que nous demanderons les matériaux de notre travail.
Nous ne ferons le plus souvent que transcrire ces
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mémoires, écrits presque immédiatement après la mort du P. Folloppe, en nous bornant à les coordonner entre eux.
Il paraît certain que le P. Folloppe n'a point perdu l'innocence baptismale. On le conclut de plusieurs entretiens qui ne laissent pas lieu au doute. D'ailleurs on sait que ses heureuses dispositions pour la vertu ont été cultivées avec soin par une mère d'une piété peu commune; que Dieu, qui l'appelait à une haute sainteté, a permis que sa jeunesse se soit passée dans une ignorance à peine croyable de tout ce qui aurait pu servir d'écueil à son innocence; qu'à quinze ans, il avait déjà fait de tels progrès dans la vertu et dans la vie intérieure, qu'il faisait ses délices de la lecture des œuvres du P. Guilloré; en un mot, qu'il a vécu avec une piété angélique jusqu'à son entrée au séminaire. Du reste, quand il se disait redevable en partie à sa timidité d'avoir été préservé du péché dans sa jeunesse, c'était s'expliquer autant que son humilité le lui permettait. Pour le reste de sa vie, tout ce qui nous en a été rapporté ne permet pas de douter qu'il ait conservé jusqu'à sa mort la grâce du baptême.
11 ne nous est pas possible d'avoir des renseigne-
VIE DU R. P. FOLLOPPE. 91 ments un peu complets sur les faveurs singulières que le P. Folloppe a reçues de Dieu. Nous savons seulement que dans sa jeunesse les consolations étaient plus abondantes qu'à la fin de sa vie. Pendant assez longtemps, il a eu un vif sentiment de la présence de Dieu, dont la majesté' l'accablait comme un poids immense. Cette impression de religieux effroi devenait plus vive quand il entrait à l'église. Non-seulement elle pe'ne'trait son âme jusqu'à lui ôter tout autre sentiment, mais elle passaitjusqu'au corps et y produisait un tremblement sensible. Il regarda depuis ces impressions comme une grande grâce. S'entretenant un jour d'un jeune homme d'une piété extraordinaire qui paraissait les e'prouver : 11 reçoit, dit-il, de grandes grâces, je le sais par expe'rience.
L'habitude du bien contractée dès sa plus tendre jeunesse lui en avait rendu la pratique comme naturelle et si aise'e qu'elle ne paraissait lui coûter aucun effort. Les passions et les inclinations au mal étaient affaiblies en lui à un tel point que, dans les dernières années de sa vie, il n'en éprouvait pas même les premiers mouvements. Comme il n'ignorait pas que les répugnances de la nature donnent occasion
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et matière aux actes de vertu et aux me'rites, il se persuadait presque que ses actions en e'taient dépourvues. Un de ses confrères, surpris de voir l'habitude de la vertu devenue en lui comme une seconde nature, lui faisant quelque observation à ce sujet, il répondit que ce qu'on remarquait n'était pas vertu chez lui, qu'il n'avait en cela aucun mérite, que c'était l'effet du naturel. Son humilité le lui faisait croire et effaçait à ses yeux la perfection qu'on voyait briller en lui. Il était aussi insensible aux louanges qu'on lui donnait, que s'il eût été question d'un étranger; il savait par quelque bon mot déconcerter celui qui lui parlait ou faire perdre aux éloges le sérieux sans lequel ce ne sont plus des louanges, en y mêlant lui-même des exagérations qui leur donnaient un air de ridicule.
Il n'avait que de bas sentiments de lui-même. Ce n'est pas qu'il méconnût les faveurs signalées qu'il avait reçues de Dieu, mais il était bien éloigné de s'en estimer davantage. 11 ne croyait même pas que ces sortes de grâces pussent être une occasion de vanité.
Une erreur assez singulière de son humilité était de s'imaginer que son extérieur et ses manières
VIE DU R. P. FOLLOPPE. 93 devaient rebuter ceux qui avaient à traiter avec lui, et, pour me servir de son expression, qu'il leur faisait peur. Il disait de lui-même qu'il avait l'air d'un ours mal léché. Il demandait si sa vue ne rebutait pas les élèves. Cependant sa figure et son air n'avaient absolument rien de désagréable. Il était seul à ne pas s'apercevoir du plaisir que tout le monde trouvait dans son commerce. Quoiqu'il fût doue' d'une rare prudence, sa de'fiance de lui-même n'était pas moins grande. Il aimait à consulter, non pour trouver des approbateurs d'une de'termination arrête'e, comme il arrive souvent, mais pour déférer aux avis qu'on lui donnait, avec une simplicité' d'enfant.
S'il renonçait facilement à ses lumières dans sa propre conduite et pour des affaires importantes, il n'avait garde d'y paraître attaché dans les conversations et de montrer cet esprit de contradiction qui vient le plus souvent de trop d'estime de soi-même. On ne l'a jamais vu tomber dans ces défauts qui ont leur source dans l'amour- propre et qui sont si fréquents dans le commerce avec le prochain. Il faut moins l'attribuer à son attention à veiller sur luimême qu'au respect intérieur qu'il avait pour les
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autres, les plaçant dans son esprit beaucoup audessus de lui. De là ces égards, cette pre'venance, ces marques d'honneur, ces paroles obligeantes qui n'étaient que l'expression de ses sentiments. Il voulait prendre en tout la dernière place, disant avec le ton de la sincérité que ce n'était pas Immilite', mais justice. Il avait pour les emplois honorables et qui donnent de l'autorité' un éloignement dont il ne pouvait se défendre. 11 n'éprouvait de satisfaction que dans l'état de soumission et de dépendance.
L'obéissance, qui lui était si chère, lui rendait facile et agréable tout ce qu'on lui ordonnait, surtout s'il y avait à pratiquer la charité et l'humilité. Il avait un amour et une vénération singulière pour ses supérieurs, en qui il voyait la personne de Jésus-Christ. Comme on faisait devant lui l'éloge de l'un d'entre eux qu'il estimait beaucoup : Pour moi, dit-il, dés que quelqu'un a autorité sur moi, ses qualités et son mérite personnel disparaissent à mes yeux pour ne plus me laisser apercevoir en lui que Jésus-Christ. Tel était en lui le principe de cette exactitude à exécuter les ordres des supérieurs sans délai, de cette conformité de sa volonté avec la leur, de cet abandon plein d'une confiance
VIE DU R. P. FOLLOPPE. 95 filiale entre leurs mains, de cette soumission entière de son jugement à leurs décisions, de cet empressement à se porter à tout ce qui pouvait leur faire plaisir et à prévenir leurs désirs.
L'obéissance dans ce degré suppose l'abnégation, le renoncement à soi-même et la mortification surtout intérieure. Les changements d'emplois, les déplacements n'étaient pour lui l'objet d'aucune prévision, d'aucune distraction. Il semblait n'avoir pas de sentiment à lui, entrant toujours dans la manière de penser des autres, à moins qu'il ne vît une utilité réelle à agir autrement. Le don surnaturel de prudence perfectionnait en lui les qualités naturelles qui font l'homme prudent. 11 agissait en tout avec une discrétion peu commune. 11 serait difficile de trouver dans toute sa conduite une faute un peu considérable contre cette vertu qui est de tous les instants. Aussi avait-on la plus grande confiance en ses conseils, et Ton n'avait guère lieu de se repentir de les avoir suivis.
Les divers états intérieurs par lesquels le P. Foll§ppe avait passé lui donnaient une connaissance profonde des voies spirituelles avec l'esprit de discernement. Il démêlait avec beaucoup de facilité,
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dans ceux qui étaient sous sa conduite, les opérations de la grâce d'avec celles de la nature et du démon. Un entretien avec une personne d'oraison, quelquefois sa vue seule, suffisait pour la lui faire connaître. Il avait un talent singulier pour la direction.
Quoique nous n'ayons pu indiquer que d'une manière fort imparfaite les voies par lesquelles le Saint-Esprit a conduit le P. Folloppe, on peut cependant y reconnaître les moyens les plus efficaces pour arriver à la plus haute sainteté' : dispositions pour la vertu les plus heureuses, innocence conserve'e jointe à l'esprit de pe'nitence, docilité' à la grâce, don sublime d'oraison, faveurs extraordinaires, perse'cutions, maladies, infirmite's compliquées, peines intérieures des plus crucifiantes. 11 semble qu'une âme ne puisse être conduite par de telles voies sans être prédestinée à une sainteté ém inente, à laquelle le défaut seul de fidélité peut l'empêcher d'arriver. Or, on a lieu de croire que le P. Folloppe a été toute sa vie attentif et exact à correspondre à la grâce; à quel degré de sainte^' n'a-t-il donc pas dû arriver! Il ne faut donc pas s'étonner de la haute estime qu'en avaient ceux qui
ont été à portée de le pratiquer davantage. La plupart de ceux-là mêmes qui ont eu des rapports moins particuliers avec lui le regardaient comme un saint et lui en donnaient le nom. Une personne fort éclairée, et qui l'a bien connu, a dit de lui après sa mort que c'était un parfait religieux.
Ce qu'offre déplus remarquable la vie du P. Folloppe, c'est la faveur extraordinaire par laquelle Dieu l'êleva à un état d'union qu'on ne peut jamais mériter et qu'il accorde quelquefois à des âmes privilégiées, tandis qu'il la refuse à d'autres âmes fort avancées cependant dans la vertu et d'une grande pureté de cœur. Cette union est la plus sublime de celles dont parlent les maîtres de la vie spirituelle; elle établit entre Dieu et l'âme, dans son fond le plus intime, un commerce d'amour habituel et presque toujours sensible. C'est là, disent-ils, le paradis sur la terre. L'âme peut y jouir de Dieu aussi parfaitement que cela est possible ici-bas. Les occupations extérieures, les rapports avec le prochain, les maladies et les souffrances ne peuvent interrompre l'union avec Dieu, ni en faire perdre le sentiment, quoique l'âme ne le perçoive pas toujours également. Les sens n'ont point de part à cette faveur divine;
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ils la laissent à l'âme seule, sans l'embarrasser dans sa jouissance, et cependant ils conservent leur liberté' pour agir au dehors, de sorte que l'âme en cet état est toute à Dieu et toute au prochain. Ce degré' d'union si e'ieve' est un e'tat permanent et n'est plus sujet aux vicissitudes qui sont ordinaires dans les degrés inférieurs de la vie spirituelle, sans toutefois exclure certaines variations qui surviennent dans l'âme, mais qui n'en altèrent pas le fond habituel.
Tel est l'e'tat de grâce extraordinaire dont le Seigneur favorisa le P. Folloppe. On ne sait à quelle époque de sa vie il reçut cette faveur signalée. Sans entreprendre de décrire les divers caractères propres de cette union, nous nous contenterons de faire mention de quelques traits particuliers qui les supposent et les indiquent. C'est à ce principe qu'il faut rapporter cette paix profonde et ce calme céleste que rien ne pouvait altérer dans son intérieur et qui se manifestaient dans toute sa conduite. De là aussi ce dégagement entier des créatures, cette indifférence absolue pour tous les événements de cette vie, ce dépouillement absolu de sa propre volonté pour ne voir en tout que celle
VIE DU R. P. FOLLOPPE. 99 des supérieurs et dans la leur celle] de Dieu. De là ce privilège rare et si pre'cieux de prévenir les premières émotions de la sensibilité pour s'arrêter et se garantir ainsi des moindres imperfections. De là encore cette présence continuelle de Dieu qui le tenait dans la vigilance pour éviter les surprises de T ennemi et dans le recueillement pour se porter sans cesse à Dieu.
Dans une maladie grave qu'il fit à Bordeaux en 1810, son indifférence pour la vie ou pour la mort alla si loin qu'il en fut étonné lui-même, qu'il en conçut quelque inquiétude de conscience et qu'il crut devoir s'en accuser, en présence d'un de ses confrères, au Père recteur, qui était venu le voir.
La même maladie nous fournit encore un fait que les maîtres de la vie spirituelle donnent comme un caractère certain de l'union dont nous parlons. Pendant tout le cours de cette maladie, qui fit craindre assez longtemps pour sa vie, ses grandes souffrances, bien loin de pouvoir troubler la paix profonde dont son âme jouissait dans la partie supérieure, n'arrivaient pas même jusqu'à cette demeure secrète où Dieu se manifestait à elle et se l'unissait par un attrait si puissant, qu'il lui semblait être
séparé de son corps. Pendant tout ce temps-là il vit continuellement comme une autre personne distincte de lui-même qui souffrait auprès de lui; à peu près comme s'il eût eu deux âmes, dont l'une, en proie aux douleurs, participait aux langueurs du corps, tandis que l'autre, inaccessible aux effets de la maladie et conservant toute sa vigueur, jouissait de Dieu dans la paix et le calme d' une manière inexplicable.
Le moindre degré de foi rend le chrétien toutpuissant sur le cœur de Dieu, et si, avec cet instrument de force, il peut, selon la promesse de Jésus- Christ, précipiter une montagne dans la mer, il lui est aussi facile de rendre la santé à un malade désespéré. L'amour doit être encore plus puissant. Jamais la charité, reine des vertus, n'exerce un plus grand empire dans le cœur qui en est embrasé et n'obtient plus de grâces du Dieu qui en est l'objet, que dans le sublime degré d'union où était arrivé le P. Folloppe.
La dernière année de son séjour à Bordeaux, en 1821, il s'y passa un événement auquel il fut mêlé, et que nous devons rapporter. Un enfant de douze à treize aus tomba très-gravement malade peu de
VIE DU R. P. FOLLOPPE. 101 temps après son arrivée. Le mal fit en quelques jours des progrès rapides, et le me'decin de'clara qu'on ne pouvait différer de lui donner les secours spirituels. Le P. Folloppe se rendit auprès du malade, mais il était déjà trop tard, il n'avait plus la liberté d'esprit nécessaire pour faire une confession générale et se disposer à une première communion.
Le Père passa auprès de lui une bonne partie de la journée pour attendre le moment où il aurait la présence d'esprit suffisante pour se confesser; mais ce fut inutilement. 11 eut recours à son refuge ordinaire, la sainte Vierge, qu'il n'invoquait jamais en vain. L'enfant ne connaissait pas même de nom la mère de Dieu. Sa mère, protestante, l'avait confié pour sa première éducation à un maître de la même religion qu'elle, mais son père, qui était catholique, avait résolu de le faire instruire, quand il serait arrivé à un âge plus avancé, dans les principes de la religion catholique , et c' était dans ce dessein qu'il l'avait placé au collège des jésuites.
Cependant l'enfant allait toujours plus mal. Le
lendemain, de bon matin, après avoir essayé de lui
inspirer des sentiments de confiance envers la
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sainte Vierge, le P. Folloppe lui dit d'un ton plein d'assurance : Aotre- Seigneur Jésus-Christ a une mère, je vais la prier pour vous. 11 alla ensuite dire la messe à l'autel qui lui est consacre'. Cependant le mal continua à s'aggraver le reste du joui' et une partie de la nuit. Tout à coup, vers quatre heures du matin, la fièvre violente qui ne le quittait plus cessa entièrement. Un professeur, qui avait quelques connaissances en me'decine et qui, la veille au soir, avait dit que la guérison du malade était impossible, arriva presque au même moment dans sa chambre. 11 fut étrangement surpris de voir le changement subit qui venait de s'opérer. 11 se fit montrer les ordonnances du médecin, les trouva convenables à la maladie, mais il ajouta qu'elles n'avaient aucune proportion avec l'effet qu'il remarquait, et dont il ignorait la véritable cause. L'admiration du médecin fut encore plus grande. Il ne pouvait en croire ses yeux. Il tint le bras du malade pendant une petite demi-heure pour observer le mouvement du pouls, s' attendant à voir la fièvre reparaître. S' étant enfin convaincu que le pouls avait repris l'état naturel, il exprima son étonneinent dans les termes les plus forts, disant que
jamais la médecine n'avait produit un effet semblable. Craignant quelque surprise, il recommanda de l'appeler sur-le-champ au moindre signe d'un nouveau dérangement. Le P. Folloppe, qui accompagnait le médecin, n'eut garde de lui rien dire de ce qui s'e'tait passe'. L'enfant s'est toujours cru redevable de sa guérison à la sainte Vierge. La personne qui le gardait avait entendu le Père lui promettre l'assistance de la sainte Vierge, et, à la vue de cette guérison subite, elle ne put s'empêcher d'attribuer cette grâce extraordinaire au P. Folloppe.
11 ne nous a pas e'te' donné de connaître le P. Folloppe sur la terre; mais si nous ne pouvons le voir des yeux du corps, nous avons appris à le connaître et à l'aimer en étudiant sa vie et ses vertus. Son âme immortelle continue sans doute à être embrasée de cet amour de Dieu et du prochain dont elle a été consumée toute sa vie. Dieu ne lui a pas refusé le pouvoir d'exercer encore cette charité tendre et compatissante qui était le caractère de sa vertu. Pourquoi, à l'exemple de ceux qui l'ont connu ici-bas, n'irions-nous pas à lui avec confiance, lui faire part de nos besoins et de nos
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misères et lui demander le secours de ses prières? Dieu les exauçait quand il e'tait encore sur la terre ; il ne les accueille pas aujourd'hui avec moins de bonté', et il nous sera donne' de connaître par expérience que la mort ne brise pas les liens qui unissent les chrétiens entre eux.
EXTRAIT DES ANNALES DE S AINT-ACIIEUL,
Au commencement de juin 1822, on apprit la mort du P. Marc Folloppe. Son titre d'ancien recteur de Saint -Acheul nous permet d'entrer ici dans quelques de'tails sur sa vie et ses vertus. Il e'tait né en Normandie. Son inclination le porta de bonne heure vers l'état ecclésiastique; il s'y engagea dans des vues de foi, et l'honora par des mœurs vraiment sacerdotales. La Révolution, en le bannissant de la France, lui donna occasion d'aller en Allemagne et plus tard jusqu'en Russie, où le désir d'une vie plus parfaite le fit entrer dans la Compagnie de Jésus. Il avait été bon prêtre, il devint un saint religieux, grand amateur de l'obéissance,
de l'humilité, de la pauvreté'. Les fonctions les plus obscures et les plus pénibles faisaient ses délices; il éprouvait pour celles qui auraient pu le mettre en honneur une aversion presque invincible. Aussi n'eut-il jamais de plus grand sacrifice à faire que lorsque, étant revenu en France en 1816, il lui fallut accepter la charge dé recteur du collège de Saint-Acheul, qui lui fut imposée par le P. de Clorivière. L'obéissance lui fit surmonter ses répugnances, et tout humble qu'il était, il sut déployer, quand il le jugea nécessaire, une fermeté, une vigueur même, dont ceux qui ne le connaissaient qu'à demi ne l'eussent pas cru capable, parce qu'ils attribuaient à une timidité naturelle la crainte qu'il semblait avoir de se produire. Personne, au reste , ne fit moins sentir que lui le joug du commandement à ses inférieurs , personne ne vérifia mieux ce mot de l'Écriture : Rectorcm te posuerunt ; noli extolli , sed esto in illis quasi unus ex ij)sis.
Nous l'avons vu, au mois d'octobre 1818, déposer avec joie le fardeau dont on l'avait chargé et rentrer dans la vie de simple religieux. Il fut alors envoyé à notre petit séminaire de Bordeaux , qu'il embauma de l'odeur de ses vertus. Les fonctions
qu'on lui confia dans cette maison furent celles de Père spirituel, de confesseur des élèves et de préfet de santé; il sut, en les remplissant, réunir à l'exercice du zèle et de la charité le mérite d'une obéissance parfaite. 11 ne regardait comme difficile rien de ce qui lui était demandé par les supérieurs ou par la règle; il ne savait qu'obéir à la lettre. Nous en citerons deux ou trois exemples. La veille de Noël 1821 , vers dix heures du soir, il était encore au confessionnal, lorsque le P. Debrosse , recteur du collège, lui fit dire qu'à raison de sa mauvaise santé , il convenait qu'il allât prendre son repos ordinaire. Le P. Folloppe à l'instant se retira dans sa chambre. Il y était à peine arrivé, qu'un orage, qui menaçait la ville depuis quelques heures, éclata : éclairs , tonnerre , pluie à verse , enfin vent impétueux qui brisa une partie du vitrage de la chapelle pendant la messe de minuit. Au milieu de tout ce fracas, le P. Folloppe, malgré la frayeur qu'il éprouvait, se mit au lit, et, bien qu'il ne put fermer l'œil, il y resta jusqu'au lendemain, sans prendre la liberté de retourner à la chapelle , soit pour se rassurer un peu, soit pour y jouir de la belle cérémonie de Noël. — Le son de la cloche an non-
çant un exercice quelconque ne le trouvait ni moins docile, ni moins exact: à peine l' avait-il entendue qu'il se mettait en mouvement , et toujours il e'tait le premier rendu au lieu désigné. Dans les conférences spirituelles qu'il avait à faire tous les quinze jours , dès que la fin de la demi-heure commençait à sonner, il s'arrêtait tout court, sans ajouter un mot de plus , sans même achever un mot à demi prononcé. Et ce n'était pas seulement par respect pour la règle qu'il en agissait de la sorte , c'était aussi par esprit de charité. « Je ne dois pas , disait-il quelquefois , abuser des moments libres de nos professeurs; leurs heures sont fixées, il faut respecter leurs occupations. »
On le voyait souvent, guidé par cet esprit de charité, aller de côté et d'autre dans la maison, pour pouvoir placer à propos quelques paroles d'encouragement Ceux de nos frères qui étaient les plus chargés devenaient l'objet spécial de sa tendre sollicitude, et plus d'une fois ils ont avoué devoir aux petits mots du bon P. Folloppe leur courage, leur persévérance même dans la religion. Les préfets de mœurs et les jeunes régents trouvaient dans ces courts entretiens un soulagement à leurs
APPENDICE. Ml
peines et de nouvelles forées pour porter leur croix avec ge'ne'rosite'. Assez souvent le P. Folloppe lisait pendant les repas; c'était, disait-il, pour ménager la santé des professeurs. On aurait pu lui répondre , et sans doute on lui répondit plus d une fois , qu'aucune santé n'avait plus besoin de ménagement que la sienne. La veille du mercredi des Cendres , il affichait à la porte du réfectoire une liste dans laquelle, en sa qualité de préfet de santé, il prescrivait les dispenses dont les nôtres useraient durant le carême. Chacun d'eux y était nommé , et à côté de son nom il voyait ce qu'il pouvait prendre le matin et le soir. Cette attention, bien digne du P. Folloppe, plut singulièrement à ceux surtout qui , par timidité ou par scrupule, croyaient ne devoir solliciter aucun adoucissement.
Mais que ne faisait-il pas pour les élèves? 11 était pour ceux qui se trouvaient dans la peine un consolateur assuré ; pour ceux qui avaient quelque grâce à demander, un médiateur toujours prêt à agir; pour ceux qui redoutaient une punition, un intercesseur éloquent. Ce n'est pas tout : on l'a vu plus d'une fois rendre à des enfants les services les plus bas, les aider par exemple à nettoyer leurs
112 APPENDICE, souliers. Puis, en témoignait-on de la surprise : « Je ne suis pas bon à grand' chose , répondait-il en riant , il faut bien que je me ménage ces petites occupations. » On lui adressait ordinairement pour la confession ceux des nouveaux élèves qui paraissaient peu amis de la vertu. Le Père s'en défendait, disant qu'il ne savait pas se fâcher, qu'il ne saurait rien faire de ces étourdis. Mais l'expérience prouva que , par sa douceur, il réussissait beaucoup mieux que d'autres directeurs qui, avec ces sortes d'enfants, croient devoir s'armer de sévérité. Charmés de la patience et de la charité de ce bon Père , ces étourdis se rendaient peu à peu et devenaient ordinairement des modèles de régularité. Eux et tous les autres l'aimaient cordialement et avaient pleine confiance en lui. Ils prenaient plaisir à s'entretenir de ses vertus et à raconter quelque trait de sa charité. Le plus souvent ils parlaient de la manière dont il traitait les malades , de ses tendres attentions pour les soulager, des conversations aimables qu'il liait avec eux, pour adoucir les ennuis de leur situation.
Autant le P. Folloppe était plein de charité pour les autres, autant paraissait-il insensible à ses besoins
personnels. Quoique habituellement malade et toujours souffrant , il ne voulait d'autre régime que celui de la communauté'. Quand les mets ne pouvaient convenir à son e'tat (chose assez fréquente) , il faisait si bien qu'il eût été difficile aux yeux les plus attentifs de s'en apercevoir. Ceux de ses confrères qui le connaissaient le mieux jugeaient de sa santé' par sa gaieté extérieure : en l'observant de près, ils avaient remarqué qu'il ne se montrait jamais plus riant et plus gai que lorsqu'il souffrait davantage.
Son amour pour la pauvreté répondait à ses autres vertus. 11 n'avait dans sa chambre qu'une petite croix de bois dont le Christ avait sans doute été détaché. Un élève lui dit un jour qu'on devrait bien lui en acheter un autre , où il y eût un crucifix. «Mon enfant, dit le Père, c'est bien ma faute si cette croix reste ainsi toute nue ; il y a si longtemps qu'elle m'attend ! et cette image que vous voyez à côté pleure de ce que je ne me suis pas encore crucifié à la place de notre bon maître. »
Le P. Folloppe, en tenant ce langage, ne se rendait pas justice : il y avait longtemps qu'il était sur la croix. Depuis bien des années, en effet, il
H4 APPENDICE, souffrait de graves infirmités qu'il avait contractées durant son séjour au milieu des glaces de la Russie. 11 les rapporta en France ; et les chaleurs du climat de Bordeaux ne purent ni en détruire le principe, ni même les empêcher de devenir avec l'âge plus habituelles et plus douloureuses : elles redoublèrent surtout pendant l'hiver de cette année 1822. Au mois d'avril suivant, on crut devoir l'envoyer à notre résidence de Laval , tant pour lui donner un peu de repos , que pour le rapprocher de la Normandie, qui était sa terre natale. Pendant la route, le P. Folloppe, toujours plus occupé des autres que de lui-même, ne tarda pas à s'apercevoir que l'un des quatre religieux trappistes, ses compagnons de voyage, outre qu'il était assez mal vêtu , avait une fièvre violente , et en ressentait actuellement le frisson. A cette vue, sa charité s'enflamme; il ôte son gilet de laine que ses infirmités l'obligeaient de porter, et contraint le religieux à s'en revêtir. Lui-même venait d'avoir eu fort chaud. S' étant ainsi dépouillé , il fut pris d'un refroidissement subit. Cette crise était des plus fâcheuses au milieu d'un voyage , déjà fort pénible pour un malade : il le savait, mais il se garda bien d'en rien témoigner,
APPENDICE. Mo
et le mal empira. Néanmoins, à son arrivée à Port de Salut, maison de Trappistes voisine de Laval, il s'astreignit à suivre le régime austère de eette sainte communauté. Les aliments grossiers dont il se nourrit alors étaient ce qu'on pouvait imaginer de pire pour son tempérament, dans l'état d'épuisement et de souffrances toujours croissantes qui le consumaient, de sorte qu'après un ou deux jours seulement de ce régime meurtrier, s' étant fait transporter à Laval , il y arriva mourant. Nos Pères, qui virent l'extrême danger où était le malade, se hâtèrent de lui administrer les derniers sacrements, et peu après il expira victime de la mortification et de la charité, le 28 mai 1822. 11 n'était âgé que de cinquante-neuf ans.