BORDEAUX ET LAVAL
A l'arrivée du P. Folloppe à Bordeaux, on s'empressa d'appeler auprès de lui un médecin aussi distingué par sa science et ses talents que par sa piété. Mais son expérience et son habileté ne tardèrent pas à le convaincre de l'inutilité de ses efforts. Les infirmités du P. Folloppe étaient si variées et si compliquées qu'on ne parvenait à soulager les unes qu'en aggravant les autres, et on ne put le garantir d'une maladie douloureuse qui le retint longtemps au lit. Les soins attentifs du pieux docteur réussirent à le ramener à la vie, mais ne lui rendirent pas la santé. Une saison aux eaux de Bagnères ne produisit pas un meilleur effet.
Successivement ministre, père spirituel de la communauté et des élèves, et préfet d'infirmerie, ses relations plus fréquentes avec le prochain devaient nécessairement le rendre cher à plus de per-
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sonnes, car le connaître et l'aimer n'était qu'une même chose.
Les élèves ne furent pas longtemps à découvrir dans leur guide quelques-uns de ces traits qui caractérisent la vertu. Ils remarquèrent que ce bon vieillard, malgré ses infirmités, ne prenait que le temps exactement nécessaire pour le saint sacrifice, et cela, dans la crainte de leur inspirer du dégoût pour les exercices religieux, s'il les avait fait durer plus que ne le demandaient la décence et le respect. Ils observaient encore que ces attentions charitables que le Père avait pour tous se multipliaient et se diversifiaient à l'infini dans ses rapports avec chacun d'eux. Le soin pour les malades, l'exactitude à se rendre au tribunal de la pénitence aux heures les plus commodes à ceux dont il avait la confiance, l'enjouement dans la conversation, la promptitude à obliger, tout cela lui était comme naturel. Un cœur aussi bien fait ne pouvait manquer d'être ennemi des paroles qui blessent le prochain. 11 s'expliquait avec esprit au sujet des bons mots contraires à la charité. Quand les gens riches, disait-il, veulent divertir leurs amis, c'est sur leur propre bourse qu'ils prennent de quoi fournir aux frais. De même,
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il n'est pas généreux d'égayer l'entretien aux dépens d'autrui, et le moyen d'amuser noblement son monde, c'est de laisser voir quelque chose de ses propres travers; l'humilité y gagne, et la charité est sauvée.
Le P. Folloppe se réglait sans cesse sur ce principe. Sa conversation n'avait tant de charme que parce qu'elle n'offensait jamais personne et qu'elle ne laissait pas d'être fort gaie. Attentif jusqu'au scrupule à taire tout ce qui aurait pu lui concilier l'estime, ramenant d'une manière adroite les vérités du salut à l'occasion des choses les plus indifférentes, il savait aussi placer à propos un badinage innocent. Au lieu d'entretenir tristement les autres de ses souffrances continuelles, ses infirmités mêmes, si on peut le dire, contribuaient au divertissement commun. Tantôt il plaisantait sur l'irrégularité de sa démarche, tantôt il appelait l'attention sur la petitesse de sa taille, et tout cela avec un naturel, une aisance qui donnaient du prix à ses moindres paroles.
La fidélité aux règles de la modestie est compatible avec le plus mauvais état de santé. Aussi le Père ne négligeait pas cette manièrede se mortifier;
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tlisons mieux et ajoutons pour l'honneur de la vérité que toute sa personne présentait trait pour trait L'image tracée par saint Ignace d'un religieux parfaitement modeste. Il profitait avec soin de toutes les occasions de souffrir que nous présentent si fréquemment l'intempérie des saisons., les rapports avec le prochain, et tant d'autres choses contre lesquelles les personnes moins mortifiées luttent presque sans cesse, souvent sans s'en apercevoir, et par L'instinct de la nature. Mais Le genre de mortification qu'il avait le [dus à cœur était une vigilance continuelle à éviter tout ce qui aurait pu, contre son intention, causer quelque peine ou quelque déplaisir aux autres.
Dans tous ses rapports avec le prochain, il cherchait les moyens de lui être utile. C'est ce qu'ont observé tous ceux qui l'ont connu plus particulièrement, quelque soin qu'il prit de cacher son zèle et par humilité et pour en mieux assurer le succès.
Ses exemples rendaient encore plus efficaces les moyens qu'il employait pour procurer l'avancement des âmes. En faisant tout ce qu'il fallait pour édifier, il ne se proposait cependant pas d'édifier par sa conduite, mais bien d'éviter tout ce qui aurait
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pu le moins du monde mal e'difier, et il arrivait par là au même but par une autre voie aussi sûre et plus conforme à son humilité.
Tant de zèle ne pouvait être infructueux. Aussi, il n'était pas longtemps dans une maison sans qu'on y remarquât un changement sensible. C'est ce que plusieurs personnes ont observé dans les deux collèges où il a demeuré en France , Saint-Acheul et Bordeaux.
11 y a des personnes vertueuses qui ont le caractère roide et austère. L'estime qu'elles ont pour la mortification fait qu'elles craignent peu d'en fournir matière aux personnes de leur intimité et de les traiter comme elles se traitent elles-mêmes. À ces personnes, il rappelait la pratique des saints, indulgents pour tous et sévères pour eux seuls. Un jour que sa charge l'avait obligé de reprendre un frère coadjuteur coupable de négligence dans l'exercice de son emploi pour le service de la communauté, celuici crut se bien justifier en disant : — Mon Père, il faut se mortifier. — Oui, répliqua-t-il, il faut se mortifier, mais il ne faut pas mortifier les autres.
11 prémunissait par ses avis ceux qu'il dirigeait contre la maxime : Charité bien ordonnée commence
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par soi-même, dont on abuse souvent pour gêner et incommoder le prochain. Il voulait, tout au contraire, qu'on se gênât soi-même, pour ne pas gêner les personnes avec lesquelles on vit.
Il voulait qu'on supposât et qu'on crût parfaits ceux qui nous entourent, et qu'on agît avec eux comme s'ils étaient fort imparfaits. 11 pratiquait fidèlement le conseil de l'Apôtre, d'entrer dans les sentiments du prochain , et il le faisait, non par une basse flatterie dont il était incapable, mais par esprit de charité, et parce qu'il était persuadé que ce n'est pas en heurtant de front les sentiments et les goûts des gens avec qui l'on traite, qu'on peut les redresser. Après avoir paru entrer dans le sentiment de ses interlocuteurs, sans toutefois blesser la vérité, il ajoutait, par manière d'explication, ce qu'il croyait plus utile ou plus vrai, de sorte qu'à la fin on se trouvait presque sans s'en apercevoir d'un sentiment opposé à celui qu'on avait d'abord. C'était surtout en traitant avec les supérieurs qu'il se faisait une loi de ces ménagements. Si c'était en présence de témoins qu'un supérieur, après avoir dit son avis, lui demandait le sien et qu'il fût
d'une opinion trop opposée pour pouvoir la pro-
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poser de la manière que nous avons dite , plutôt que de contredire un supérieur devant d'autres et de rien faire qui fût de nature à diminuer son autorite', et à affaiblir l'estime des inférieurs, il se contentait d'une réponse vague dans le sens du supérieur et revenait ensuite le trouver en particulier pour s'expliquer avec plus de liberté. Son expérience lui avait prouvé F utilité de ces égards respectueux pour l'autorité. Il n'approuvait pas cette roideur qu'on décore du nom de franchise et d'amour de la vérité, et qui souvent est trop peu réservée et trop peu respectueuse. Il ajoutait que c'était d'ailleurs se mettre hors d'état d'être utile dans la suite.
En lui, le détachement des créatures ne venait pas d'un caractère austère ou sauvage. Il avait un cœur excellent, tendre et aimant. Il réunissait deux choses qui semblent opposées. D'un côté, toutes ses affections, tous les sentiments de son cœur étaient pour Dieu, et son détachement de tout autre objet était tel que tout le reste semblait n'être rien pour lui. D'un autre côté, il ne se peut rien dans l'amitié de plus tendre, de plus affectueux que ses sentiments pour ceux avec qui il était lié. On s'en apercevait aisément à l'occasion. Le P. de Grivel, avec
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qui il avait passé de longues années au collège de Pétersbourg et avec qui il était fort lié, étant arrivé au collège de Bordeaux lorsqu'on était déjà couché, voulut l'aller voir au lit. La vue de son ami lui fit éprouver une émotion si forte qu'il ne put reposer le reste de la nuit.
Il avait pour ceux qui étaient dans la peine une tendre compassion qui ne se bornait pas à des sentiments. 11 ne se donnait pas de repos qu'il n'eut l'ait tout ce qui était en son pouvoir pour les consoler et les soulager. Si quelque chose eût pu lui l'aire oublier sa douceur, cela aurait été de voir dans quelqu'un de l'insensibilité pour les affligés.
11 avait peine à comprendre comment on pouvait ne pas ressentir et soulager les peines et les afflictions des autres. •
11 recommandait d'éviter dans la conversation les exagérations et un ton affirmatif et tranchant, qui, quand il ne viendrait pas de suffisance, nuit cependant en bien des manières.
Quand on avait affaire à lui, on le trouvait toujours prêt à recevoir, comme s'il n'eut eu aucune autre occupation . 11 disait qu'il valait mieux attendre un quart d'heure que de faire attendre une minute.
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Il parlait toujours avec un grand respect du supérieur et de tout ce qui avait rapport à sa personne et à son gouvernement. Ceux qui ont eu le plus de part à sa confiance et à sa familiarité' n'ont jamais rien entendu de sa bouche qui fût le moins du monde oppose' à tout ce que demande la perfection de l'obéissance de la volonté et du jugement. 11 cherchait à inspirer aux autres les mêmes sentiments.
À Bordeaux, à la suite de nouvelles dispositions, on avait été obligé de transporter le réfectoire des élèves dans une salle plus éloignée de la cuisine, et où le service devait être plus pénible. Le Frère réfectorier, l'ayant rencontré, lui parla de cette nouvelle disposition qui lui déplaisait beaucoup ; il exposa longuement et exagéra les inconvénients qu'il y trouvait. Le Père parut partager sa manière de voir et renchérir encore sur ce que celui-ci lui avait dit. Puis, après un moment de silence, comme s'il se fût présenté une réflexion nouvelle à son esprit :
— Mais, dit-il, qui est-ce qui a fait cela, mon frère ? — C'est le Supérieur; et quel autre aurait pu ordonner ce changement '?
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— Ah! c'est le Supérieur, reprend-il; c'est fort bien, il ne se pouvait rien de mieux.
Il ne voit plus que des avantages dans la mesure ordonnée. Le bon Frère comprit la leçon qu'on lui donnait, et il ne l'a pas oubliée.
Son départ de Bordeaux pour Laval, qui amena sa mort, fut un acte très-parfait d'obéissance. Quoique le Provincial, c'était alors le P. Richardot, n'eût rien mandé de bien formel, celui à qui il s'adressait était trop habile à deviner aux moindres signes la volonté du ciel. Aussitôt la lettre reçue, son départ fut arrêté. Ce n'était pas que tout le monde jugeât comme lui. Une personne à qui il fit part de ce qu'on lui écrivait ne comprenait pas qu'il vit un ordre dans ce qu'un autre aurait regardé comme un conseil. Cette observation ne fit pas plaisir au Père : « Croyez-vous donc, reprit-il avec vivacité, qu'on nous commande comme aux gens qui obéissent de force? »
Si la fatigue du voyage n'a pas avancé le terme des jours du P. Folloppe, sa mortification et sa charité ont été les seules causes d'une fin aussi précieuse devant Dieu.
Le Père partit au mois de mai 1822, dans une
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voiture bien suspendue , accompagne' de quatre trappistes, dont trois e'taient avec Lui dans l'intérieur, et le quatrième en dehors, à côte' du cocher. Ils eurent beaucoup à souffrir de la chaleur pendant huit jours de marche.
Toujours plus occupe' des autres que de luimême, le P. Folloppe, voyant un des trappistes saisi d'un frisson de fièvre et oubliant que son gilet de laine lui était nécessaire, s'en dépouilla pour en revêtir son compagnon de voyage. Cet acte de charité le laissa exposé à un refroidissement qui lui fut d'autant plus préjudiciable qu'il avait ressenti une chaleur plus intense. Cette indisposition était déjà considérable lorsque les voyageurs s'arrêtèrent à l'abbaye de la Meilleraie. pour y passer la fête de l'Ascension, qui tombait cette année le 16 mai.
On ne put faire accepter au P. Folloppe une nourriture moins indigeste que celle des trappistes. Les aliments grossiers dont il voulut se contenter ne purent être digérés par des organes depuis longtemps malades et fatigués par un voyage aussi pénible.
Venant à la suite d'une indisposition déjà grave, cet acte de charité lui coûta la vie. Il était très-
VIE DU R. P. FOLLOPPE. 87 souffrant lorsqu'il quitta L'abbaye le vendredi 17 au matin. Le samedi 18, à midi et demi, on arriva à Laval. Malgré ses souffrances^ le Père voulut que la voiture conduisît d'abord les trappistes au monastère de Sainte-Catherine, de sorte qu'il n'arriva à la maison de Saint-Michel qu'à deux heures et demie. Ses traits étaient violemment crispés, sou visage, injecté de sang, exprimait une profonde angoisse. 11 fut obligé de se mettre au lit en arrivant; la lièvre était violente et les douleurs trèsaiguës. Le lendemain, le médecin le trouva dans l'état le plus fâcheux. La fatigue de la route et la chaleur de la saison avaient déterminé une inflammation du foie et d'un grand nombre de tubercules dont il fut facile de constater l'existence trèsancienne déjà. Tranquille sous le poids de la croix que Dieu lui avait départie, le P. Folloppe supporta pendant neuf jours et demi de vives souffrances sans laisser échapper ni plaintes, ni impatiences. Soumis au médecin, il recevait sans empressement comme sans répugnance les remèdes. Quand le médecin le questionnait sur ce qu'il éprouvait, il répondait à peine et lui serrait la main, comme poulie prier de ne pas le détourner des pensées qui
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l'occupaient et ne pas ramener aux choses de la terre son esprit absorbe' par celles du ciel. En arrivant à Laval, il avait eu la consolation d'y retrouver son ancien ami de Munster, son compagnon au noviciat de Dunabourg, le P. Coince, qui, après avoir été longtemps l'apôtre de Riga, était devenu l'apôtre de Laval. Mais le mal suivait son cours. Le 27 mai, le P. Folloppe était plus calme, les douleurs avaient diminué avec les forces; il passa la soirée sans agitation, et le 28, à une heure du matin, il expira doucement. Ses derniers moments ressemblèrent au reste de sa vie. A voir l'égalité d'âme et la joie qui ne le quittèrent pas, on comprit sans peine qu'il était du nombre de ceux qui, selon la pensée d'un ancien, prœi-identes quid in morte boni sitj cum voluptate moriuntur.