‹ Vie du Père Vincent Huby de la Cie de JésusChapitre 27 sur 54 · LE CHEMIN QUI CONDUIT AU BONHEUR DANS CETTE VIE · texte numérisé non relu

LE CHEMIN QUI CONDUIT AU BONHEUR DANS CETTE VIE

CHACUN veut être heureux et content, même dès cette vie , c'est là le but de tous nos désirs. Pour y parvenir, on prend deux chemins tout opposés : les uns tiennent celui de la multiplicité, en amassant le plus qu'ils peuvent ; les autres celui de la simplicité, en

retranchant tout. Ainsi, les uns désirent des biens, des honneurs, des plaisirs, et les recherchent autant qu'il est en leur pouvoir, espérant par là de rendre leur cœur content. Les autres, au contraire, ne désirent rien, et quittent tout, comme faisaient ces anciens philosophes : un Cratès qui jeta tout son argent, un Diogène qui n'avait pour logis qu'un tonneau.

De ces deux chemins, le dernier est le plus facile et le plus court, parce qu'il dépend de nous, étant en notre pouvoir de tout quitter. Le premier est non seulement le plus long, mais très difficile, et il s'y rencontre mille obstacles à nos desseins : car, ou l'on nous dispute les biens que nous voulons avoir, ou ceux de qui nous les attendons nous les refusent, ou quelque accident nous les enlève, ou le temps, le lieu, l'occasion nous manquent ; si bien qu'on ne voit presque personne qui arrive par cette voie à un bonheur net, entier et constant. La jouissance même d'un bien, l'envie de rassasier l'appétit, ne fait que l'aiguiser et qu'exciter le désir d'un nouveau bien. Or, qui a le désir d'un bien, a la crainte de ne pas l'obtenir ; qui a la crainte et le désir, a deux bourreaux qui le tourmentent, et deux vers qui lui rongent incessamment le cœur. Qui n'a point de désir n'a point de crainte, et qui n'a ni crainte ni désir est content ; et, bien que son contentement ou son bonheur ne paraisse peut-être pas tant que celui des heureux du siècle, il est pourtant en effet plus pur, et plus entier, et plus constant.

Si cela est vrai dans le bonheur humain et temporel,

il l'est encore bien davantage dans le bonheur surnaturel et spirituel, qui consiste à se dégager de tout l'amour-propre, et à se soumettre entièrement à la volonté de Dieu. Pour y parvenir, les uns s'adonnent à diverses pratiques, et s'empressent à produire quantité d'actes et de bons désirs, dont ils se garnissent le plus qu'ils peuvent, comme de moyens pour arriver à leur fin. Les autres s'y prennent d'une autre manière, par un simple et entier abandon d'eux-mêmes à la volonté de Dieu, quittant, pour ainsi dire, tout soin d'eux-mêmes, pour être plus absolument en la disposition de Dieu, afin qu'il fasse d'eux et en eux tout ce qu'il lui plaira. Mais, quoique cette voie de retranchement soit la plus courte, que tout le monde y puisse entrer, qu'il ne s'y trouve point de trouble ni d'em- , barras, elle n'est pas néanmoins la plus suivie. Comme 1 peu de personnes veulent tout quitter pour arriver par ce retranchement au bonheur temporel, aussi n'y a-t-il que très peu d'âmes qui se résolvent à se dépouiller de tout pour parvenir, par une pareille abnégation, au bonheur spirituel. On veut toujours avoir quelque chose de propre, et il n'y a rien dont on ait tant de peine à se défaire que de ses propres opérations. Nous voulons toujours agir, au lieu de mourir tout-à-fait entre les bras de Dieu, nous abandonnant à lui sans réserve, le laissant disposer de nous, et opérer en nous selon son bon plaisir et lui disant avec Notre-Seigneur : In inanus tuas, Domine, commendo spirituni meuni ; c'est-à-dire, comme l'explique S. François de Sales :

Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains, afin que vous en fassiez tout ce qu'il vous plaira.

Une âme qui a fait cette démission de soi-même entre les mains de Dieu, a trouvé le vrai bonheur de la vie. Elle possède la félicité temporelle, parce qu'elle vit dans le dégagement de toutes les choses de la terre, sans crainte et sans désir ; elle possède la spirituelle, parce que, ne se regardant plus elle-même, et laissant Dieu vouloir en elle et pour tout ce qui lui plaît, elle vit dans la tranquillité pure et invariable, n'ayant pas d'autre soin au monde que de vivre dans cet entier abandon d'elle-même à Dieu. Elle est à couvert des tentations, parce qu'étant dégagée du monde, le diable ne la peut attaquer par le dehors ; et comme elle est au-dedans retirée dans son centre, la partie intérieure et l'imagination, qui sont les deux portes par où le démon peut entrer dans l'âme, étant fermées, il ne peut guère lui nuire : ainsi, hors des attaques de ses ennemis, dégagée de la multiplicité des désirs et des crain tes, des réflexions et des opérations inquiètes, établie dans le repos de la simple dépendance de Dieu, elle jouit du bonheur le plus net, le plus entier et le plus constant que l'on puisse avoir en cette vie. Elle est dans le terme où les autres aspirent par leurs discours, par leurs méditations, par leurs réflexions et par leurs bons propos.

Ce terme est d'être entièrement morte à elle-même, et de vivre uniquement de Dieu. Or, il faut que je meure à moi-même, afin que Dieu vive en moi ; comme

la vie consiste dans l'action, et que mourir, c'est cesser d'agir, quand je cesserai d'agir par un entier abandon de moi-même à Dieu, il est évident que je cesserai de vivre, et par conséquent, je mourrai, pour donner lieu à Dieu de vivre en moi et d'opérer en moi ; et comme Dieu commence de vivre en moi dès que je commence de mourir à moi-même, cessant d'opérer par moi-même, Dieu continue de vivre en moi, tandis que je continue dans cette cessation de mes propres opérations, pour être entièrement abandonnée aux siennes.

Dans cet état, on pratique excellemment la perfection de ces deux mots, qui disent tout en fait de morale et de mortification, abstine , sustine : s'abstenir, pâtir ; abstine: on ne cherche plus ses commodités ni ses satisfactions, les ayant commises à Dieu, à qui on en laisse pleinement la disposition ; sustine : on s'abandonne volontiers aux souffrances avec une pleine et constante résignation à la conduite de Dieu ; ainsi, ne s'attachant à rien et ne craignant rien, on va toujours son train ordinaire dans le droit chemin de son simple acquiescement à Dieu ; et plus on y avance, moins est-on capable d'être ébranlé ou distrait par les choses de la terre. Ajoutez qu'on a bien plus de force pour agir ; et comme, en hiver, les corps sont plus robustes qu'en été, parce qu'en hiver le sang et la chaleur se retirent au cœur, qui est le principe de la vie, au lieu qu'en été le sang et la chaleur se dilatent par tout le corps, il en reste moins dans le cœur, d'où vient qu'on est plus faible, de môme les âmes établies dans

un profond recueillement, retirant leurs forces de la multiplicité des actes de l'imagination, de l'entendement et de la volonté, et les tenant ramassées au dedans par une simple attention à Dieu, ont ordinairement la vie spirituelle plus vigoureuse que celles dont les forces sont partagées à divers actes et à plusieurs recherches, quoique bonnes.

C'est là le moyen d'être entre les mains de Dieu de la manière que saint Ignace veut que nous soyons entre les mains de nos supérieurs, comme un corps mort ou comme un bâton ; non seulement ils n'ont point de mouvement contraire à celui qu'on voudrait leur donner, mais ils n'ont point d'eux-mêmes de mouvement. Ainsi devons-nous être si parfaitement soumis à nos I supérieurs, que non seulement nous n'ayons pas même ! de volonté ni de jugement contraires à leur volonté et j à leur jugement, mais que nous n'ayons pas même de ! volonté ni de jugement ; que nous laissions nos supéi rieurs vouloir et juger pour nous tout ce qu'ils estime- : ront le plus à propos, et que nous n'ayons pour leur I conduite qu'une obéissance aveugle. C'est, dis-je, de cette manière qu'une âme entièrement morte à ellemême est au regard de Dieu. Elle laisse Dieu et ses supérieurs disposer d'elle et juger pour elle tout ce qu'il leur plaît, et reçoit sans résistance tous les mouvements de l'obéissance et de la vie spirituelle, ne se conduisant non plus par elle-même qu'un aveugle qui s'abandonne à la conduite de son guide.

En quoi il ne faut pas craindre qu'elle demeure

oisive et sans rien faire. Car elle a toujours assez de connaissance de ce qu'elle fait pour le faire avec liberté, et elle est d'autant plus prête à vaquer à toutes choses, qu'elle n'est point divisée, mais uniquement et simplement occupée de ce qu'elle doit faire pour lors ; et la vertu de cette âme est bien plus intime, plus stable et plus spirituelle que celle des âmes qui sont encore dans la multiplicité de leurs opérations.

Ce que Notre-Seigneur a dit, que quiconque abandonnera pour lui sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses terres, en recevra le centuple, et aura pour héritage la vie éternelle, se justifie au regard de tout ce que l'on quitte pour Dieu. Quiconque quitte tous ses plaisirs, trouve cent fois plus de joie dans le dégagement de tout plaisir ; quiconque quitte toute propre estime, trouve cent fois plus de contentement dans cette perte de toute propre estime; quiconque quitte sa propre volonté, trouve cent fois plus de satisfaction à n'avoir plus de propre volonté ; quiconque quitte le soin de son corps, trouve cent fois plus de douceur et de repos dans cet oubli de son corps ; quiconque quitte tous ses propres desseins pour n'en avoir plus d'autres que d'exécuter ceux de Dieu, ! trouve cent fois plus de consolation à faire ce que Dieu veut de lui et ce que l'obéissance lui ordonne, qu'il n'en eût trouvé dans l'exécution de ses propres desseins.

Venons-en à la pratique ; nous expérimenterons avec le temps, la vérité de la promesse de N.-S.

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Mais ce qui est en cela plus considérable, c'est que non seulement on trouve le centuple de ce que l'on quitte, mais de plus, on donne à Dieu le centuple, c'est-à-dire qu'on rend cent fois plus de gloire à Dieu, que la volonté de Dieu s'accomplit en nous cent fois plus parfaitement, et que Dieu règne cent fois plus en nous. Ainsi plus on quitte pour Dieu, plus on trouve en Dieu, et plus on est heureux.

DIVERSES ÉGALITÉS QUI COMPRENNENT TOUTE LA PERFECTION ET QUE L'ON DOIT TACHER D'ACQUÉRIR.

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