DE ROBERT ANGOT
Soit qne tout Thear du monde à son gré Boit conjoint. Soit qu'il marche superbe où Thonneur le convie, Sa fière ambition, d'un pire sort suivie, Le fait en un moment trébucher de tout point.
Tel de qui la Fortune aveuglement se joue S*ëlève en peu de temps au plus haut de sa roue, Qui se voit à Tinstant broncher devant tes yeux.
Mais rhomme est si puissant qui sur son Dieu s^assure Que les rois de la terre et les anges des cieux Ne scauroient souhaiter de fortune plus seure.
La Muse Héroïque est dédiée au Roi Louis Xm.
Elle contient des discours sur quelques épisodes de son règne et encore des sonnets sur les événements du temps.
Mais la partie à coup sûr la plus curieuse et la plus intéressante du livre est la Muse Satyrique. — La première pièce est dirigée contre une yieille femme avare ; la seconde, intitulée Les Pistoles, est une invective contre Tabus des richesses:
Si les flnes parldient et qu*ils eussent de quoy, Les plus flnes feroient aux plus doctes la loy ; Ils prend roient la soutane et tiendroient leurs écoles Pour ùàre des amis et gagner des pistoles.
Un maistre Jean Farine, un noble embéguinë Sera plus en crédit qu*un esprit bien tourné.
16 SUPPLBBiENT A LA ViE
Le 9çavoir de ce temps à prient ne consiste
Qn^à cheTaler l'argent comme un lièvre à la piste i.
Si le divin Platon vivoit encore un coup.
Il seroit mieux siffle cent fois qu'un pauvre loup,
Sans ce maudit argent que le temps déifie.
La satyre suivante, /es Picoreur$^ est une. vivante peinture des malheurs que la guerre entraînait alors et entraine encore de nos jours à sa suite. On dirait une eau forte à la manière de Callot.
Le poète est en train de composer un discours au Roi,
Lorsqu'ufi jeune pitaut s accourt tout ëperdu :
« Les soldats sont au bourg, Monsieur, tout est perdu ! »
En effet ce sont des picoreurs, plus terribles que des soldats soumis à la discipline. Ils sèment la dévastation sur leur passage.
Ils ont presque Flipin tué d'un coup d'estoc, En défendant Janet, ses poules et son coq.
Ils ont rompu son meuble, et sa femme Isabelle A perdu son lanfeds, son fil et sa cotelle ^,
1 Checdkr : Terme de vénerie. Le cbasseur, affublé d'une carcasse en osier garnie d'étoffe, imitant la forme et les allures du c^oZ, s'approchait assez du gibidr pour le tirer presque à bout portant.
s Un pitaut : un paysan.
3 Lanfais : Chanvre. Cotelle : jupon.
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Ils ont mange sa oreyme, ils ont son lard rati. . . -
Du bonhomme Colin ils ont piis la lanterne
Et Tont mené battant Jusques à la tayeme....
Ils ont pris du cnrë la somme de six livres.
S'il ne leur eust bien-tost cest ai^éht délivre,
Ils eussent eu sa robe et son bonnet quarrë.
Un vieil petit soldat, plus difforme qu'un singe,
A pris chez Alizon ce qu'elle avoit de linge.
Kos sergents, qu'on tenoît bien plus qu'eux inhumains.
Ont mis bas leur baguette et passe parleurs mains ;
Ils ont beu tout leur sidre et mangd leurs poulailles !
Battre des sergents! Cela s'était-il jamais vu, aur-
tout en Normandie? Ausai quels terribles ohena-
pans!
On croiroit, en voyant ces tigres dépravés,
Que tous les hôpitaux de France sont crevës
Ceux qui de leur cohorte ont les meilleures mines Sont vêtus de loudîers et de vieilles courtines ; Lettvt plus doux passe-temps, leurs plus communs ëbats C'est de gratter leur c. quand les armes sont bas. Ces fameux argoulets, ces superbes gendarmes Ainsi que leurs habits portent aussi des armes. L'an porte une rapière à son noble costë, Ddnt le» chiens de village oai le fourreau gastë; Il porte surTëpatile une arquebuse à mèehe P our tirer sur la poule et ^on pas sw la brèebe. Le fast eft est pourri, te canon n'en vaut rien. Pour estre net partout ceoiine le c. d*ttB chien,
18 SUPPLÉMENT A LA VIB
Il a sa mèche fait du lien d'une yache....
Il n'a rien qui soit sain, il n'a rien qui soit neuf; Il n'a pour fourniment qu'une corne de bœuf.
Sur ces riches lambeaux, aussi nets qu'une truie, Paroit une chemise aussi blanche que suie,
Robert Angot veat en vain s'opposer à l'enyahissement de son logis par ces braves guerriers. Il a beau exciper d'une sauvegarde du Roi et leur exposer que sa maison est vide, qu'il j reçoit seulement les Muses qui ne se nourrissent que de chansons et de vent:
Vous ne verrez ici, pour tout meuble et toute vivres,
Qu'un lit, un luth, un feu, des tableaux et des livres.
Ce n'est point ce qu'il faut à des gens comme vous. . •
Si vous desirez vivre en plus grasse cuisine.
Il vous faut adresser chez ma proche voisine ;
Cest une riche vieille ....
Elle a du cidre en cave excellent à merveille ;
Son saloir est fourni, son grenier plein de grains. . .
Cette peinture de Tintérieur pauvre et délabré du poète, qui détourne assez méchamment sur sa voisine la voracité des assaillants, n'impose point à ceux-ci, dont le plus terrible répond :
• • . . Vous dites bien; mais de l'argent vaut mieux. J'en aurai, parle sang ! j'en aurai, par le ventre ! Si non, force on non force^ il faut enfin que j'entre. Oui^ monsieur, par la mort ! j'entrerai là dedans. En dépit de la Muse, en dépit de vos dents !
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Il serait inutile de pousser plus loin ces citations^ qui donnent une idée suffisante de la Muse Satyrique. Ajoutons seulement que les interminables procès d'Angot y tiennent encore une place importante. Ici il se plaint de Tennui que lui causent ses dissensions avec une vieille plaideuse et un meunier, conjurés contre lui. Là il s'élôve contre un moine rancuneux, qui lui disputait la possession d'une partie de son héritage.
Condamné en première instance à Vire, il plaide à Caen, où il paraît un peu mieux traité. Enfin sa cause est évoquée devant le Parlement de Normandie, où il semble l'avoir gagnée. C'est ce qu'attestent des sonnets de sollicitation d'abord et de remercîment ensuite, qu'il adresse successivement à ses juges, sous le titre de f Entretien des Muses qui termine le volume. Nous avons laissé de côté la Muse Amoureuse, contenant des sonnets, chansons et élégies ; la Muse Familière^ encore des sonnets, des épîtres et des idylles, imitées de Bien et de Moschus; enfin la Muse Epineuse^ un composé de satyres et d'épigrammes assez piquantes, mais parfois un peu libres.
A partir de la date de ce livre (1637), je ne trouve plus aucune mention de Robert Angot. Il avait alors environ cinquante-sept ans. Parvint-Il à sortir victorieux de ses éternels procès et à goûter le calme qu'il avait désiré toute sa vie sans pouvoir l'obtenir? —