‹ Vie du r.p. Joseph VarinChapitre 21 sur 23 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Correspondance et avis s|iiriluclï

On nous a exprimé le désir do trouver dans la f îe du P. ïarin un plus grand nombre de ses leKres. » II est vraiment à regretter, nous écrivait un religieux, jugetrès-conipétcnt en ces matières, que vous n'ayez pas eu à votic disposition plus de lettres spirituelles du P.Varin. Elles respii'ent un parfum si doux et si agréable de sainteté que, si on les intercalait parmi celles de saint François de Sales, de Fénelon, etc., on aurait de la peine à les en distinguer pour le fond des idées et le charme que leur lecture produit ; le style seul n'est pas celui de saint François de Sales, parce qu'on n'écrit plus aujourd'hui en. français comme on le faisait à la fin du seizième siècle. »

Nous sommes heureux de pouvoir satisfaire à un vœu dont la réalisation contribuera, nous l'espérons, à Fédification des âmes fidèles. Nous avons entre les mains un certain nombre de lettres du saint religieux. Nous les publions ici, en y joignant quelques avis spirituels, qui n'ont pu entrer dans le corps de l'ouvra ce.

A inndaiiip Vurin sur la innladic <lc son mari.

Le G juillet 1807.

uj'ai reçu avant-hior, ma bien clièro sunir, votre Jcltre du 30 juin. Que Aolrc-Seigneur soit loué, béni cl aimé en tout temps, en toute circonstance ! Jl est vrai que c'est avec un goût sensible que nous le bénissons, et que nous le remercions lorsqu'il exauce les désirs les plus chers de notre cœur ; mais , ma bonne sœur, aimons ce bon maître au moins autant que nous-mêmes, et iuvitons-le do bonne grâce à suivre en toute chose son bon plaisir. Xous pourrons bien lui dire : Seigneur, s'il est possible, dc'tournez de moi ce calice ; mais ne man([uons pas d'ajouter : cependant que ce ne soit pas ma volonté, mais la vôtre qui s'accomplisse.

« Que nous sommes heureux de trouver en toute occasion et surtout dans les circonstances les plus pénibles de notre vie, de trouver, dis-je, en notre divin maître un modèle qui nous presse de l'imiter, et un ami fidèle qui aide notre faiblesse et nous corn-, muniquc une force toute divine 1 Maintenant que vos alarmes ont cessé, n'admirez-vous pas, ma chère sœur, la conduite de Notrc-Scigneur à l'égard des siens? Le ciel est notre seule patrie, c'est notre terme où doivent tendre tous nos désirs; mais une nouvelle possession sur la terre, une campagne agréable où l'on se promet bien des jouissances innocentes, est i?:omme un nuage qui dérobe le ciel à l'œil de la foi :

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Kolrc-Seigncur, pour dissiper ce miage, envoie une maladie, le jour où Ton arrive dans cette même campagne; et d'une manière sensible, il nous découvre le peu de solidité de tous les biens de la terre. Vivons donc pour le ciel, que rien ne pourra nous arracher, lorsqu'une fois nous en aurons pris possession. Vous ne pouviez pas me donner une plus grande consolation qu'en m'apprcnant la résignation, la patience de mon frère et surtout son empressement à invoquer la grâce des sacrements. Jamais fièi'e iraima plus tendrement son frère que je ne l'aime, mais je veux c-ue notre union subsiste éternellement.

«Adieu, ma bonne sœur, je suis bien cordialement tout vôtre en ?\otrLi-Seigneur, etc. )>

A .^on frère.

Vers le 18 juillet 1807.

«C'est bien lard, mon cher frère, répondre à la lettre où vous me donniez vous-même l'agréable nouvelle de votre çonvalesccLice. Vous dirai-je cependant que dans la même lettre vous m'en avez donné une plus agréable, celle de votre entière résignation, de ce généreux, abandon à toutes les volontés de Dieu, penJant votre maladie. Vous avez éié aux portes de la mort et vous en avez été retiré ; madame deV. s'y est trouvée à peu près en même temps que vous, et a franchi le pas qui la séparait de l'éternité. Dans le même temps un autre voyait toutes ses espérances temporelles ruinées par rinccndie de sa

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maison. Voilà ce que nous apprend rexpérience de tous les jouj's sui' l'estime que nous devons faire de la vie et des biens fragiles de ce monde. Portons donc toutes nos pensées vers le ciel, (prune fois gagné nous ne perdi'ons jamais; travaillons et vivons pour le ciel. Xous pouvons avec contiance nous ilalter d'avoir une mèi'e dans le ciel : dimanche nous, célébrons sa fête. Je ne puis m'empècher de dire que, si en montant à réchafaud elle a obtenu pour ses enfants des grâces aussi marquantes que celles que vous vous rappelez facilement \ maintenant qu'elle est suiun tronc dans la gloire de son Dieu, elle aura encoi'e plus de crédit en faveur de ses enfants.

K J'ai reçu dornièrement une lettre de ma sœur qui me marque les épreuves que Xotrc-Seigneur vient de lui envoyer, par les maladies de ses enfants ; mais que JXotre-Seigneur est bon à l'égard de cette chère sœur 1 Comme il orne ( t embellit son âme, en la détachant et la purifiant pour la rendre digne de lui î

u Et notie bonne Rcinc s'avance et croît aussi tous les jours en grâce et en vertu. Noire-Seigneur ne pourra donc se défendie de la prendre en grande affection et de lui accorder tout ce qu'elle demandera, puisqu'il est certain que c'est lui qu'elle visite et qu'elle secourt si gracieusement dans la personne; des pauvres qui sont ses membres. Dites-lui à cette bonne lîeine, que je ne lui demande plus qu'une

^ Allusion à la mort héroïque de madame Varin , en 1794, et à lu vocation de son tils à la Société des Pcre.s de la foi (ch. iv et vl.

?r)l VIE DU R. p. VAP.IN.

chose, c'est de se faire accompagner ordinairement dans ses visites par ses enfants, et d'aimer à se servir ■de leurs petites mains pour distribuer les secours aux pauvres amis de Notre-Seigneur. n

A une Desiioîsoîle.

Saintc-Annc, près Auray, 3 déccmliro 181 G.

« Mademoiselle, « Combien je vous ai fait attendre ma réponse ! Je serais vraiment aiïligé si vous veniez à conclure que vos lettres me sont importunes. Je puis vous assurer qu'elles me remplissent de consolation, parce qu'elles sont autant de preuves dn désir que vous avez d'avancer dans les voies de Dieu , et lui seul peut coniiaître l'intérêt que je prends à votre âme. Je ne perdrai pas le temps à me justifier en vous disant que depuis trois mois je ne fais que voyager, et que les petits séjours que j'ai faits en différents endroits m'ont laissé bien peu de temps ; ce que je puis vous dire, c'est que j'ai toujours porté votre lettre avec moi, pour saisir le moment d'y répondre. Et d'abord je vous félicite sur votre entrée dans l'association des Dames de la Charité. Appelée depuis longtemps à témoigner votre amour àrVotre-Seigneur en vous appliquant au soulagenîcnt et à la consolation de ses membres soufflants, vous remplirez cette honorable fonction, si chère au Cœur de Jésus, avec plus d'étendue, de mérites et decousolation,dan3 une rcuiiion d'àmes

choisies, que dans risolemont. Je bi-nis aussi le Seîî;neur de ce qu'il vous a confirmée dans la résolution «le ne point contracter de liens dans le monde, pour îui conserver les fruits si précieux de votre liberté. Vous voilà avec; rofTice de Marthe ; il ne reste plus qu'avons dire : joignez -y la partie de ^Marie, attachezvous, comme je vous l'ai déjà recommande', à la vie intéiMcure. Votre esprit, naturellement gai , enjoué, ilisons-le, un peu léger, se porte volontiers à l'action ; mais il faut maintenant que votre cœur s'accoutume à chercher dans l'action même le repos et le repos en Dieu. Je ne craindrai pas de me répéter en vous le disant encore : je ne vois rien de plus propre à fixer votre esprit et à lui donner cette sagesse el celte maturité que doit avoir une àme dirigée par l'esprit de Dieu, que de vous pénétrer de plus en plus de ces grandes vérités fondamentales :

« i*» Je ne suis en ce monde que pour Dieu : tout ce que j'ai au physique et au moral, je le tiens de lui, et il ne me l'a donné que pour son service et sa gloire. Je suis faite pour Dieu, pour le temps et pour l'éternité. Puisse votre àme se bien remplir de celte vérité : elle y trouvei-a une force, une noblesse et une douceur toujours nouvelles.

« 2° Par suite du myslèrede l'Incarnation, je ne fais qu'un avec Jésus-Christ, un seul corps ; il en est le chef, je suis un de ses membres ; c'est donc son esprit qui doit habiter en moi, qui doit me conduire, me diriger, m'animcr, de manière que je puisse dire que c'est Jésus-Chi'ist qui vil en moi. Pénétrez-vous bien

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de ce dessein, de cette volonté de Jésus-Christ. Plus vous la méditerez , et plus votre arae goûtera cet ineffable seci*et de l'amour d'un Dieu pour sa créature qu'il veut uiiii' si étroitement à lui. Elle concevra un vif désir d'entretenir et de fortifier cette union , elle compriMidra alors ce que si peu de personnes, même parmi celles qui font profession de piété, veulent comprendre, savoir : que le renoncement à soi-même est une condiiion nécessaire pour s'unir à Jesus-Ciirist et être animé de son esprit, et elle sentira vivement la nécessité de l'oraison, de l'examen, et surtout d'une vigilance habituelle, mais tranquille et paisible, sur les mouvements du cœur. Je reviens encore au même moyen que je vous ai déjà conseillé il y a plus d'un an. Plus j'y pense et plus je suis persuadé qu'il n'y en a pas de plus efficace et en même temps de plus consolant pour travailler au renoncement à soi-même et s'unir à Dieu ; je veux dire le regard de l'àme vers 1 ' Cœur de Jésus. Puissiez-vous en contracter la sainte habitude 1 Dans quelque position intérieure ou extérieui-e que vous vous trouviez, dans vos actions, dans vos projets, dans vos prières, dans les moments de souffrance ou de tentation, portez ce regard de l'àme vers le Cœur de Jésus, et cherchez à y voir ce qu'il pense, ce qu il ressent par lapport à chacune de ces circonstances. ?s'en doutez pas, cette facilité à pénétrer dans le Sacré- Cœur de Jésus et à en découvrir les sentiments et les dispositions, est une grâce que Dieu se p'aît à accorder aux âmes qui en connaissent le prix < t qui la désirent sincèrement, et cela par suite

MK 1)1 II. P. VAKIN. 3'»:

de ce grand dessein de la miséricorde qm a réservé à noire siècle malheureux d'incrédulité la manifeslation des trésors du Cœur de Jésus. Demandez-lui donc tous les jours la grâce de connaître le Cœur de Jésus, pour conformer vos sentiments aux siens, et exercezvous dans cette pratique. Mais c'est surtout lorsque vous sentirez en vous les mouvements de l'auiourproprc et de la nature que vous devez être fidèle a considérer ce divin Cœur, qui sera comme un miroii' où vous verrez aisément ce que vous devez penser, ce que vous devez faii'c pour vous cjnCormer à votre aimable uîodèle. Un attrait doux et sensible qui vous portera avons unir aux dispositions et aux sentiments du Cœur de Jésus, vous fera oublier la peine qui se rencontre dans le renoncement à soi-même. A'ous n'y penserez même pas; vous ne sentirez que le bonheur de se conformer et de s'unir à cet aimable Cœur. Je crois que voilà véritablement pour vous la voie la plus courte, la plus sûre et la plus douce pour vous avancer dans la perfection et répondre aux desseins de mis(''i'icorde et d'amoui" que Dieu a sur vous... Je n'ai pas besoin de vous rap})eler (pie le CœHir de jMai'ie est inséparable du C<JL'ur de Jésus, et que c'est par le Cœur de notre bonne Mère que nous devons arriver à celui de notre divin Maîire.

<( Je suis depuis quelques jours dans un de nos établissements, qui possède une église célèbre par la dévotion et le concours des peuples de la Bretagne en l'honneur de sainte Anne. C\n s'y aperçoit aussi de l influence de sa puissante protection, quoiqu'il n'y ait

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qu'un an quo cclto maison est consacrée à un pensionnat. On y compte drjà près de cent élèves : mais ce <jui est plus consolant encore, c'est qu'il n'y en a pas un dont on puisse véritablement se plaindre. Je ne m'en éloignerai qu'à regret. Ce sera au commencement delà semaine prochaine, et je serai à Paris avant Noël, t^près un voyage de près de cinq cents lieues.

<c Je me recommande bien à vos prières, en vous tissurant que vous ne serez pas oubliée dans les miennes.

« Croyez au bien sincère et respectueux dévouement de celui qui est, etc. »

Pari:;, 19 déecni])i-c 1817.

« Mademoiselle, « Lequel des deux avez-vous pensé le plus chari- ^îablement, ou que j'étais un paresseux sur l'exactitude duquel on ne pouvait pas comptei', ou que, dans l'éloignement des personnes, je perdais assez facilement de vue leurs intérêts spirituels? Car enfin, dans la longue attente de ma réponse à votre lettre du vingt octobre, vous avez pensé quelque chose, et il faudrait que vous fussiez d'une rare charité pour ne m'avoir pas compromis dans vos jugements. Eh bien, pensez tout ce que vous voudrez, hormis une chose à laquelle je ne consentirai jamais, savoir, que j'ai pu cesser de prendre un vif intérêt .à votre bonheur et par conséquent à votre avancement dans les voies de Dieu.

VIE DU lî. V. VAHIN. 3ol>

f< Je viens de relire voire lettre avee iitteiuion, et je pense bien que les n proelies que vous vous faites encore aujourd'hui sont à peu près les mêmes que lorsque vous me les exposiez. Vous savez la marche que j'ai tenue jusqu'ici vis-à-vis de vous : c'est encore la même que je dois suivre aujourd'hui. Sans m'arrêter aux reproches que vous vous faites de manquer aux règles de la mortification , de la douceur, de la charité, etc., je me borne à vous rappeler cette vie intérieure qui doit vous rendi'e attentive et fidèle aux mouvements de la gi àce et aux opérations de l'Esprit- Saiiit qui habite en vous. 11 me semble que la source de vos infidélités vient de ce que vous sortez trop aisément de vous-même, et de ce que vous vous laissez aller à l'activité et aux mouvements de la nature. Je sais bien que vous avez de la peine à reconnaîtrcen vous ce penchant à l'activité, parce que vous éprouvez un attrait secret pour le repos et que vous appelez paresse : cependant je crois que l'un et l'autre se trouv( nt en vous, et un grand fond d'activité, et un véritable attrait pour le repos. L'un lient de la nature et l'auue de la grâce. Ce n'est donc point l'attrait de la paresse, mais l'allrait de Dieu qui vous porte à désirer le repos ; ce repos n'est pas i)récisément celui du corps, mais bien celui de l'àme, repos bien nécessaire pour que vous puissiez trouver, goûter et entendre l'esprit de Dieu au-dedans de vous, et vous ne vous apercevez pas que vous vous éloignez de ce repos par une multitude de retours sur vous-même, de réflexions, de raisonncmenls, d'où naissent les re-

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proclics que vous vous faites à vous-même, le mé- <'Oiitentemeiit, reiinui, le dégoût et la tentation du découragement. Cependant, si votre iimc savait se tenir à ce repos où l'attire la grâce, sans tant discourir, ni lant vous indigner contre vous-même, vous considéreriez en paix vos misères, vos infidélités, vos fautes: vous vous en humilieriez doucement, (t vous ne vous lasseriez pas de renouveler cent fois par jour, s^il le fallait, la résolution d'être plus fidèle. Je pense donc que vous devez avant tout vous reposer en Dieu dans votre intérieur, l'écouter et le goûter dans votre cœur ; c'est là où il habite et veut régner, mais dans la paix et le silence ; c'est là où vous êtes assurée de le trouver, si vous ne vous cherchez plus vous-même; et vous vous cherchez plus que vous ne pensez, en vous occupant trop de vos misères et de vos infidélités.

« Je vois pour vous deux manières de consulter l'esprit de Dieu : vous suivrez l'une ou l'autre, selon que l'attrait vous y portera ; mais pour l'une et l'autre il ne faut qu'un simple regard de l'àme : tournez-le donc, ce regard, vers votre propre cœur; vous y ti'ouverez l'esprit de Dieu, et il vous éclairera sur ce f^u'il demande de vous ; ou vers le Cœur de Jésus, comme je vous y ai souvent engagée, et je srds persuadé que vous ne tarderez pas à voir dans ce divin Cœur, comme dans un miroir, ce que vous devez penser, dire et faire.

« Vous n'avez pas de peine à conclure de ce que je viens de dire, que ce recueillement, la douceur et une

VŒ l)L R. V. VAIUN. 311

îondro confiance doivent vous disposer à celle lidélitc i l'espiil de Dieu et ù l'union avec lui. Altacliez-vous loue à tenir votre àme dans la paix et dans le silence intérieur; oh! combien alors elle deviendra plusclairloyantc et plus susceptible des mouvements de la ^ràcc î Une seule condition vous sul'fira pour vous [•onservcr dans lu paix, c'est le soin de vous entretenir sans cesse dans cette bonne volonté d'ètie tout ^1 Dieu et de ne rien faire de propos délibéré qui puisse lui déplaire. Et cette bonne volonté ne seia point détruite par vos infidélités ; mais elles vous donfieront occasion de la renouveler souvent et de lu l'endre plus foi'te et plus généreuse. Quoique souvent en conliadiclion avec voli'e résolution de clierclieren tout ce qu'il y a de plus agréable à Dieu, ne l'abandonnez pas pour cela. Renouvelez-la souvent, ayez un grand désir de donner à Dieu celte marque de fidélité qui lui est si chère. Que faut-il pour cela? Désirer de l'aimer. Et comment ne pas désirer d'aimer celui qui nous a tant aiuîés? Il n'a pas seulement cherché à nous prouver qu'il nous aimait ; mais il a voulu nous convaincre qu'il nous aimait en quelque soite plus que lui-même, puisqu'il s'(St sacrifié pour uous. C'est ce que nous apprendra dans quelques jours, d'une manière si tendre et si touchante, le divin Enfant qui nous appellera près de sa cièche. C'est là où nous nous rencontrerons pour uous dire mutuellement que, puisque notre Jésus se donne à nous, il faut nous donner tout à lui. C'est bien là, assurément, tout ce que nous pouvons nous souhaiter

de plus heureux et pour ce monde et pour l'autre. '( Adieu donc, croyez-moi votre tout dévoué ei> Notre-Seigneur, et donnez-moi de vos nouvelles.»

A inadnuie D.

Vicliy, 25 juin 1821,

<( Ma réponse est tardive j parce que c'est à Vicliy où je suis depuis quinze jours, que votre lettre m'a été transmise. Ah ! ma fille, puisque c'est ainsi que Dieu veut que je vous envisage et vous appelle, que votre situaiioii est pénible, qu'elle est affreuse aux yeux de la nature I Mais je répète ce que je vous disais il y a quelque temps, que celte position est précieuse devant Dieu I Votre esprit en est convaincu. Eh bien, affermissez-le dans celte conviction : hè même grâce qui aura éclaire l'esprit saura bien ensuite toucher le cœur. Entre toutes les grâces, celle du martyre est sans doute une des plus signalées et des plus éclatantes. Votre âme, naturellement généreuse et portée aux grandes choses, eût répondu avec ardeur à la grâce qui vous aurait appelée à l'échafaud pour la cause de votre Dieu; mais après tout, qu'eût-iî regardé, estimé, récompensé dans cet élan de votre cœur? L'amour et rien que l'amour qui en aurait été le principe. Or, ma fille, ce Dieu do bonté qui veut être aimé et qui ne récompensera que l'amour, vous a appelée à un genre de martyre par lequel vous pouvez lui donner la marque d'un amour plus grand que celui dont le martyre est la preuve. Celui-ci aurait des attraits pour un cojur noble et généreux; l'autre que-

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Dieu a choisi pour vous, la naiurc le repousse. Si doue vous l'aceepiez courageusemeut , celte acceptation ne peut avoir que l'amour pour principe ; et ce même amour n'étant appuyé sur rien de uatuiel et d'humain, sera l'amour le plus pur, le plus paifait, le plus digne de Dieu ; il sera donc aussi bientôt pour vous la source dis plus magnifiques récompenses. Je dis hietitôl ^ car enfin, ma fille, ranimons notre foi: qu'est-ce que la vie, et la vie même la plus longue? Un instant, moins qu'un instant, en compaiaison de 1 éternité. Ainsi marchiz avec courage vers l'heureux moment qui consommera votre martyre, à l'exemple de Fischer, évèque d'Angleterre. Accablé d'années et d'infirmités, ce vénérable vieillard s'avanc^ait vers l'échafaud, appuyé sur deux bâtons; aussitôt qu'il aperçut le fer qui devait lui ouvrir la porte du ciel, il jeta gaîment les deux appuis de sa vieillesse; et adressant agréablement la parole à ses pieds : u Courage , leur dit-il, courage, mes pieds: faites maintenant votre devoir ; il ne vous reste plus qu'un peu de chemin! » Et vous aussi, fixant vos regards vers votre Dieu, qui du hiiut du ciel vous présente la palme et la couronne, dites à votre cœur:« Courage, mon pauvre cœur, tu n'as plus besoin des joies et des consolations humaines ; fais maintenant ton devoir : il ne le reste plus qu'un moment à souffrir. »

(f Mais venons donc à la pratique, et avant tout disons qu'elle ne doit rien avoir de singulier ni d'extraordinaire, qu'elle doit être d'accord avec votre état, votre condition et les bienséances chrétiennes.

D(Tiez-vous de toutes ces idées extraordinaires de retranchements, de privations, d'isolement, etc. , par lesquelles l'esprit de malice cherche à vous faire prendre le change et à détourner votre attention du point capital. Ainsi continuez ces lectures honnêtes et récréatives. Contribuez à rendre intéressantes les conversations de société, et ainsi du reste, quant à Tex- (érieur. Comme néanmoins votre pauvre cœur n'a réellement besoin que de Dieu et ne peut se contenter de ces amusements humains, élevez-le sans cesse vers son Créateur; purifiez ses intentions, et ne vous proposez de plaire qu'à lui seul: c'est ainsi que vous aurez Tair de vous prêter aux bienséances légitimes de votre condition, mais que par le fait vous serez toute à Dieu. Oui, soyez toute à Dieu; remplissez les desseins de sa miséricorde et de son amour qui, en vous attachant à la croix, à une croix si pesante pour vous, s'est proposé de vous conduire à la sainteté. Acceptez-la donc tous les jours celte croix et ne vous hissez pas de dire du fond du cœur et contre toutes les réclamations de la nature: Oui^ mon Jésus ^ ouï. Pourriez-vous refuser ce oui au Conir de votre bon maître? Xe savez-vous pas que c'est lui-même qui l'a dit le premier, ce oui si décisif pour votre bonheur? Lorsqu'il s'est présenté devant son Père pour intéresser sa miséricorde en votre faveur et obtenir que le ciel fut votre héritage, son Père lui a présenté la croix; et pressé par son amour, sans balancer, il lui a répondu , Oui , mon Père; lia, Pater. Mais quelle croix, et depuis l'éîable jusqu'au calvaire, quel rude

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cheiniii pour la porlci! . . . A imporle, toujours il a dit: J/ajJ^a fer; Oui, mon Père. Ah! c'estque toujours il pensait à vousj toujours il vous aimait; et dus lors quand il a dû se sacrifier tout entier pour vous, il n'a plus rien trouvé de dur dans ce mot: lia, Pater. Appliquez-vous donc à la pratique de cette soumission entière et parfaite de tout vous-même à la sainte volonlî' de Dieu pour le passé, pour le i)résent et pour Tavenii', mais qu'elle soit toute ilouce, celte soumission de votre âme, toute pleine d'abandon, de confiance et d'amour; c'est ce (pie produii'a et expiimera ce mot qui de la bouche comme du Cœur de Jésus passera dans votre cœur et se reposera sur vos lèvres: 7/r/, Oui. Et voyez comme il est bon : il a encore dit oui lors(iu'il éprouva dans sa passion la peine si sensible causée par l'abandon de tous ses disciples ; car quoique le disciple bien-aimé se suit retrouvé au pied de la croix, il est cependant écrit que lorscpi'il lut pi'iset li(î dans le jardin, /o//.v rabandonnèrent. Il ne veut pas cependant vous laisser sans appui et sans consolateur ; car c'est lui (pii vous a ménagé pour le temps de vos peines un directeur, un guide éclaiié, dont les paroles ne respirent que douceur et charité ; vous devez le regarder comme un envoyé du ciel, comme le ministre et le représentant de Jésus-Chi'ist ; en le considérant ainsi, ce qui est de riiomme en lui disparaîtra aux yeux de votre foi, et vos sentiments pour lui, votre confiance, votre reconnaissance, seront paisibles et pures. Adieu, ma fille, adieu , courage et cou li an ce.

'310 vu: DU R. p. VARIN.

<( Dans ces sentiments approcbez-vous souvent de la îablc sainte, méprisant ces vaines teneurs que l'esprit des ténèbres seul peut vous inspirer; car c'est bien à vous spécialement que s'adressent ces paroles tou- <:bantes et si consolantes de notre bon Maître: « Venez à moi, vous qui êtes accahlee sous le poids de vos misères, et je raccommoderai fout. » Je ne sais <:oniment rendre en notre langue ce mot si admirable de Jésus : Et ego reficiam vos.

(( Je partirai d'aujourd'hui en huit pour retourner à Paris, avec la pensée que les eaux ont pu, non me rétablir, mais me faire quelque bien. Madame la duchesse d'Angouh''me partira, dit-on, jeudi prochain, comblée des vœux et des bénédictions que lui auront justement mérités la bonté et la piété dont elle a donné de si beaux exemples pendant son séjour à Vichy.

(^ Adieu, encore une fois, je n'ai pas besoin de vous dire avec quels sentiments de respect et d'attachement je suis en X. S. J. C, etc. »

A la EStciiio.

Paris, Il janvier 1822.

<c Ma fille, « Combien j'ai attendu à vous donner un petit signe de vie, lorsque j'en recevais de vous au milieu de vos courses, de vos fatigues et vos souffrances 1 Vous me !l' pardonnerez, je le sais bien, maisXotre-Seigneur me le pardonnera-t-il? Oserai-je lui dire comme à vous, que depuis un mois j'ai été si absorbé par les occupa-

VIK Dr R. I>. VAUIN. 317

t'eus extérieures que je iVai pu trouver un peu de loisir qu'en venant me cacher dans notre noviciat de ^lonli'oiigc , pendant trois jours, qui trop tôt pour moi expirent ce soir I Eh bien , en quel état éles-vous depuis le 30 décembre? Ce jour-là, j'ai dit la sainte Messe pour vous; et votre cher N... est venu la veille me trouver pour la seconde fois; maisje puis vous dire quedès la première qui était huit jours avant, je l'avais assez jugé pour lembrasser tendrement et lui vouer une sincère affection. Il a un cœur tendre et sensible et bien fait pour la vertu.

u Revenons à vous ; le 30 décembre a-t-il été pour vous marqué par une grâce sensible? Si la sauté du corps n'en a pas été l'objet , et que la grâce se soit attachée de préférence à celle du cœur comme à an objet plus digne de sa divine opération, n'auronsnous pas bien de quoi bénir et remercier notre bon 3Iaîlre? Celte guérison du cœur aurait entraîné nécessairement celle de Timaginaiion qui lui servait d'aliment, en activant et en multipliant ses souffi'auces et ses peines. S'il en est ainsi, le beau, l'heureux miracle de la grâce! Cependant si ce changement n'a é'té ni assez prompt, ni assez parfait pour qu'on puisse crier au miracle, faudra-t-il pour cela nous décourager et renoncer au combat? Oh ! non, ma fdle, disons plutôt, et nous entrerons dans le dessein de Dieu, disons que Dieu , en vous refusant une grâce miraculeuse, vous en prépare de plus précieuses et de plus mcM'iloires, des grâces qui vous soutiendront dans le combat, qu'i vous rendront généreuse et fidèle et qui

318 VIK DU n. p. VAIILN.

VOUS obtiendront une victoire plus glorieuse et une plus belle couronne. Ainsi je ne me lasserai point de vous crier: Courage et confiance! et vous, vous ne vous lasserez point de veiller sur votre imagination pour en tempérer les saillies, en modérer la vivacité,, et sur voire cœur pour arrêter sa sensibilité, en régler les affections cl enfin, pour le reporter sans cesse vers son Dieu, vers cet aimable Jésus qui lui-même sans cesse vous présente son Cœur. J'ai vu et j'ai encoîc sous les yeu\ ce que dans votre lettre du 19 novembre vous vouliez que j'apprisse , savoir : que vous étiez toujours tourmentée des mêmes pensées, désirs, regrets, affections ; et que pourtant vous étiez fidèle aux avis quant aux actions, c'est-à-dire lectures, écritures, conversaiions, et cela sans doute, je veux dire votre fidélité en ce point, me console; mais cela ne suffît pas ; il faut la même fidélité par rapport à Tintérieur et aux mouvements du cœur. Courage donc, encore une fois, et répétez lui sans cesse à ce pauvre cœur: Tûtes assez et trop longtemps tourmenté et agité par le regard vers les créatures ; tu es fait pour ton Dieu, tourne-toi donc enfin vers lui, ce n'est qu'en lui et en lui seul que tu trouveras, que tu goûteras les douceurs du repos et de la paix.

« Ah 1 ma fille, voilà mes vœux pour vous, ils valent bien ceux que vous aurez reçus de la bouche de plusieurs personnes du monde.

(( Soyez donc fidèle : Jésus veut votre cœur, il le veut, oui, il le veut et à tout prix. Vous savez à quel prix il la acheté, c'est le prix qu'il v us remet sans

mi: Dr i;. p. vaîîin. • ;jiî>

t'cssc devant les yeux, dans rélabio eonimc sur la cioix.

a Adieu, ma fille, vous savez combien je vous suis dévoué en Aolre Seigneur Jésus-Chiist. »

A Sa iiièiiio.

Clicvroz, pivs (le lîesanf-on, 8 octobre 48'22.

« Ma iille, ma pauvre lille,

« Je viens de recevoir à la campagne votre lettre du 2 ; il s'en faut bien que j'aie perdu quelque chose de rinléi'èt que je portais à votie àiiie; plus j'en connais les besoins, et i)lus elle me de\ient cbere. J'ai regiclté sincèreaienl de ne pouvoir pas me irouvei- à Paris lors de votre passage. Je vois devant le Seigneuitout ce qui se passe dans votre cœur, et condjien il a besoin d'clre soutenu, consolé et fortifié; de toutes parts il est attaqué, ébranlé, déchiré. Ah 1 ma fille, quand donc goùtei'a-t-il, ce pauvre cœur, ce repos si doux promis parle plus tendi'c et le meilleur de tous les maîtres à ses serviteurs et à ses servantes? Coulage, travaillez, souiïrez, mais espérez. Travaillez, dis-je, sans cesse à détourner votie cfeur des créatures et à le reporter doucement vers son Dieu, vers son Jésus. Souffrez le vide, souvent désolani, qu'y opérera le renoncement aux affections sensibles, et espérez enfin que celui qui a formé votre cœur et qui ne l'a fait que pour lui, saura bien le remplii'.

u Oui, ma fille, oui, voîre cœur est fait pour Dieu ; et vous en tîouvez une preuve bien sensible dans les

^nielles agitations auxquelles il a été si souvent livré; il sera un jour tout à Dieu, jeu ai bien la convictic)n ; mais que de combats encore à livrer ! Souvenez-vous de ce que je vous ai répété si souvent, savoir, que ce n'est pas avec la violence, mais au contraire avec la douceur qu'il faut soutenir ce pénible combat; c'est avec douceur qu'il faut détourner votre €œur de tout ce qui excite la sensibilité; c'est avec douceur qu'il faut le reporter vers Notre-Seigneur ; <;'est avec douceur qu'il faut supporter toutes les peiiics intérieures, c'est-à-dire qu'il faut sans cesse calmer toutes les impressions de l'àme, autant que cela peut dépendre de l'empire de la volonté. ?Jais croyez qu'avec le secours de la grâce elle peut être bien i'Gvie. )>

.\ la EâicïSio.

Paris, l 'î janvier 1823.

a Ma mie, <c II faut encore cette fois un peu d'indulgence pour un voyageur qui, à son retour, a trouvé bien de l'arriéré, et s'est vu peu après engagé dans une série de fêtes qui laissaient peu de moments de loisir. Cependant, je regardais tous les jours sur ma table votre ieîlre terminée à Pise le 15 novembre, et je m'attrislais en voyant que je la laissais si longtemps sans réponse. Hier soir, j'ai reçu la seconde du 15 décembre; quelques heures auparavant, j'avais eu la visite de X. .. iSous avons causé longtemps, et de qui? Cela se de-

VI h: du r. p. varin. 3-2 ï

viiic aisémeiît, de leur bien-aimée parente. J'ai vu, par votre lettre à X..., que vous aviez éprouvé, au milieu des monuments historiques et religieux de Kome, les divers sentiments que déjà je vous avais supposés. Voilà bien, il faut l'avouer, de l'aliment et pour rimagination et pour la piété ; il ne s'agit que d'en prendre avec sobriété, et ne pas oublier, au milieu de tout ce que l'univers peut olîrir de plus gi'and et de plus curieux, ce mot par lequel Massillon, prêchant l'oraison funèbre de Louis le Grand devant sa dépouille mortelle, commença son exorde : « ])ieu seul est grand, mes frères... » Disons donc souvent : Tout passe, tout passe ; c'est l'affaii-e d'un instant : donc Dieu seul, parce qu'il ne passera jamais. »

25 février.

<( Y comprendrez-vous quelque chose, ma fille? c'est le 25 février que je continue une lettre commencée le 14 janvier. Que voulez-vous? ou bien un entraînement d'occupations, ou bien dans des moments de loisir un état de misère où je ne puis me décider à prendre la plume... et cependant toujours pressé de vous adresser quelques mots d'encouragement et de consolation, parce que l'état de votre pauvre àme m'est toujours présent devant le Seigneur. Je viens (1(3 recevoir votre lettre du 30 janvier, et tout ce que vous me dites de vos nouvelles angoisses n'a rien qui m'étonne. Puissiez-vous aussi contempler votre misère et votre faiblesse sans étonnement et sans effroi I Le remède serait plus facile et plus eflîcace.

322 VIE DU W. P. VAr.iN.

« Vous ne vous apercevez pas que vous vous faites autant de mal en vous indignant contre vous-même qu'en vous laissant aller aux. faiblesses du cœur. Tout, chez vous, est porté à l'excès; et, vous le savez, il faut tout modérer. Comment voulez-vous que la grâce agisse dans une ame toujours agitée? tt qu'importe que ce soit par une aifection trop vive pour la créature, ou par une indisposlion trop naïurelîe contre elle-même? A'oire àme, nourrie depuis longtemps et exaltée par l'amour et l'admirai ion du grand, du beau, du sublime, s'est écariée du chemin delà simplicité et du vrai; avec une surabondance de vie, je veux dire de sentiments et d'aiïeciions. Vous êtes sans cesse transportée hors de vous-même, et vous ne reconnaissez plus les douceurs de ce repos que l'on peut goûter au-dedans de soi-même. ]\ïa pauvre fille, revenez à la simplicité, et il n'y a pour cela qu'un moyen : reportez toutes les facultés de votre àme et de votre cœur vers celui pour qui seul vous existez. Mais le Dieu que vous devez chercher, où le chereherez-vous pour trouver avec lui la simplicité et le repos? En Jésus-Christ. Et où? Dans une pauvre éiable, dans une crèche, où, petit enfant, il se présente à votre cœur ; à Nazareth, où dans une humble demeure il ne présente ] ien que de simple et de commun ; dans sa vie publique, où ses manières, son langage, ses expressions n'expriment que la modération, la douceur cl l'humilité ; dans sa passion et sur la croix, où il vous dit : « Voyez s'il est un amour comparable à celui que j'ai pour vous ; » dans nos la-

bcrnades, où il vous dit : u Venez à moi, vous qui êtes accablés sous le poids de votre misère ; » à la Table sainte, où il vous appelle avec amour pour se donner et s'unir à vous. Oui, ma fdle, c'est en reportant souvent votre esprit et votre cœur vers votre bon Maître, que votre âme se débarrassera de toutes ces idées gigantesques et chevaleresques, et qu'elle prendra le goiit delà belle et noble simplicité. Alors votre pauvre cœur, si fatigué par l'impression trop vive que font sur lui les objets attrayants ou repoussants, commencera à goûter la véritable douceur dans l'amour de son Dieu, dans l'amour de Jésus.

« Il faut que je finisse, dans la crainte de ne pas reprendre de sitôt la plume, si je la déposais aujourd'hui.

(( Adieu, ma fille ; ranimez le courage et la confiance; approchez le plus souvent que vous pourrez de la sainte Table, et ne vous inquiétez pas sur vos confessions. Vous savez que je ne puis pas vous oublier auprès de Notrc-Seigneur. Priez-le aussi pour moi, qui suis si parfaitement votre tout dévoué serviteur en Noire-Seigneur. »

A la inéiuc*

Dùle, 7 fcvricr 1821.

« ^Madame et chère fille en Noirc-Seigneur, (( Vous pensez, n'est-il pas vrai, que je vous ai bien complètement oubliée? Alais Nolrc-Seigneur pourrait-il me le pardonner, lorsque lui-même m'a inspiré pour votre àme une tendre charité? J'ai demandé au

?24 VIE Dr li. P. VARIN.

P. T\. si VOUS étiez à K..., et il vient de m envoyer votre adresse. Dites-moi donc maintenant ce que vous faites.

« J'ai reçu peu après mon arrivée à Dole une lettre où vous me parliez des angoisses où vous étiez lors de mon départ de Paris. J'espère que maintenant cela est oublié ; mais chez vous une peine succède à une autre; quelle est donc celle du moment ? Ah ! ma fdle, combien de fois je vous aurai dit : La paix I la paix I Votre cœur la désire, il en sent le besoin. Pourquoi donc la repousse-t-il sans cesse? Car, vraiment, on dirait que c'est vous qui n'en voulez point. Je ne cesserai cependant pas de vous dire : Courage et confiance ; vous en avez bien besoin pour soutenir et fortifier cette pauvre volonté si faible encore et si chancelante. Aussi, ce n'est pas en elle que je vous dis d'avoir confiance, mais en celui qui si souvent vous a soutenue et vous a empêchée de tomber, lorsque vous étiez si exposée.

« Reconnaissez donc enfin celte bonté de Notre- Seigneur, qui ne se lasse pas de frapper à la porte de votre cœur, et vous fait entendre cette tendre réclamation : « Ma fille, rendez-inoi votre cœur. » Je le connais assez, votre cœur, pour savoir qu'il lui est impossible de ne pas tressaillir à cette parole si tendre de son bon IMaître. Eh bien, rendez-le-lui donc ce cœur qui n'est fait que pour lui, dont il est si jaloux. Promettez-lui que, d'un côté, il ne s'arrêtera plus à certaines répugnances, et que, d'un autre côté, il ne se laissera plus entraîner par certains allraits. Vous

me comprenez, ma fille, et vous poussez en môme temps un profond soupir ; mais faites attention à ce que je vous ai si souvent répété, que pourvu que la volonté reste fidèle, un sentiment involontaire ne vous accusera pas auprès de votre bon ]\Iaître : c'est même ce sentiment , l'expression de votre misère, qui excitera sa compassion el vous attirera sa grâce , si ce seniiment que voiis condamnerez vous fait jeter sur lui un regard de confiance. Oui, ma fille, voilà l'abrégé de ce que je vous ai l'épété tant de fois. Encore une fois , courage et confiance. A'otre-Seigneur vous aime , malgré toutes vos infidélités, parce qu'il veut faire de vous une amie tendre et fidèle. Allez donc souvent à lui, recevez-le dans votre cœur, et si vous vous en regardez trop indigne, dites-lui que vous avez besoin de lui, que vous ne pouvez plus vous passer de lui. Oh! c'est bien vrai, votre pauvre cœur a été depuis longtemps exposé à tant de tourments, qu'il a besoin de repos.

<( Eh bien, c'est dans son union avec le cœur de son bon Maître qu'il le trouvera.

(( Adieu, ma fille, donnez-moi de vos nouvelles. Je suis encore ici, en attendant celui qui doit être envoyé pour supérieur. Ce sera, je crois, au commencement du Carême ; néanmoins , adressez-moi votre lettre à Dôle, au collège^ département du Jura.

« Vous savez combien je suis parfaitement en iVotre-Seigneur,

« Votre tout dévoué serviteur. »

A la luenie.

Paris, G novembre 1824.

ce J'ai lu d'abord avGC bien de rintérêt vos leliics à madame B...; cl celle du 19 octobre, que je irai l'cçue que depuis peu de jours, m'a procuré une nouvelle consolaiion.

«Que Dieu est bon, en même temps qu'il crucifie votre cœurl car c'est lui qui vous soutient et vous fortifie; viendra ensuite le moment de la consolation, (t enfin il sera votre éternel rémunérateur. Dans cette belle octave où l'Église, notre mère, élève ses yeux vers le ciel pour y contempler la gloire des saints et celle qui nous y est préparée à nous-mêmes, ne nous sentirons-nous pas animés à porter la croix 1 C'est par elle que notre bon i\Iaître nous en a ouvert le chemin ; c'est en la portant que les saints l'ont suivi i maintenant ils sont plongés dans des torrents de délices ; et leur cœur, ce pauvre cœur qui aura souffert en ce monde par l'ingratitude des uns, par l'iiijuslice des autres et de mille autres manières; ce cœur sera dilaté comme à l'infini pour aimer la bonté infinie ( t pour goûter les douceurs inexprimables de l'amour.

« Qu'il fera bon alors de rappeler ce petit moment de la vie qui n'aura point été la proie des illusions du monde, mais qui aura été employé à suivre Jésus- Christ et à porter sa croix avec lui! C'est donc alors que vous vous féliciterez d'avoir montré du courage dans Toccasion si délicate qu'un tendre Pure vous pré-

sentait de secouer la croix et de vous en décharger. Mais ce courage, qui vous l'a donne? C'est Jésus- Christ ; c'est à lui qu'il faut en rendre gloire ; c'est encore à lui qu'il faut vous abandonner avec une entière confiance pour le soin de l'avenir. Cet hivei', que vous allez passer à N..., ne doit donc point vous effrayer, puisque vous pouvez vous rendre ce témoignage bien consolant que tel est le bon plaisir de Dieu. Il sera donc encore avec vous pour vous soutenir, et, s'il le fiiut, pour vous donner des consolations.

« Courage donc et confiance. Soyez fidèle à votre petite méditation du malin et à l'élévation fréquente de votre cœur vers Dieu pendant le cours de la journée. »

A la Riétue.

Paris, le 4 avril 182G.

(( Oui, sans doute, je vous dirai maintenant, ma fille, soyez en paix ; que la paix soit avec vous, puisque Noire-Seigneur lui-méine vous a déjà adressé ces paroles consolantes j car il est certainement ressuscité pour vous et en vous ; et vous savez qu'aussiiol après sa résurrection, sa première parole à ses pauvres disciples, tout tristes et tout honteux de l'avoir si lâchement abandonné pendant sa passion, fut celle-ci, la paix. Oui , que la paix soit avec vous, leur dit-il. Eh bien , c'est ce qu'il vous dit à vous-même. Je sens que cette paix, entrant dans votre cœur si long-

temps oppressé, se trouve détrempée dans l'amertume; mais, n'importe, c'est la paix, puisque vous êtes venue à bout d'éloigner le grand obstacle à la paix, et que vous êtes dans la ferme résolution de ne plus vous rengager dans le péril. — Oh î certes non, vous ne permettrez plus jamais un rapprochement qui, en troublant de nouveau la paix, serait probablement bientôt suivi d'un désastre total. Bénissons donc le Seigneur de la fermeté qu'il a inspirée à votre directeui- ; le comble du malheur serait de sa part une fausse indulgence.

« Pourvu qu'en vous tenant toujours éloignée du danger, il vous fasse entendre avec bonté cette parole consolante : Soyez en paix; vous n'aurez point à vous plaindre, quelque sèche que doive être cette paix; mais Thumilité, la défiance de vous-même, la reconnaissance avec laquelle vous la conserverez fera bientôt distiller dans voire cœur quelques gouttes des consolations célestes ; et alors s'échappera de vos lèvres cette parole si douce : 3Ion Dieu, que vous êtes bon 1

« Oui, ma fille, Dieu est bon ; n'attendez pas pour le dire les touches sensibles de son amour: diles-ie maintenant, dites-le, répétez-le tous les jours : Oui^ Dieu est hon. Plus vous le direz, plus il vous le fera sentir intérieurement, et c'est ce que je lui demanderai bien pour vous.

« Vous savez combien je suis parfaitement

« Votre tout dévoué serviteur en X.-S. »

A la nienie.

Dùlo, IG avril 182G.

« Depuis linit jours, je suis à Dole, et c'est ici que je viens de recevoir votre lettre du 11, qui, de Paris, sans être ouverte, bien s'entend, m'a été envoyée de suite.

« Après-demain je partirai pour Besançon, et dimanche, de grand malin, je serai à Paris. Je remettrai

de suite votre lettre à Louisa, et au P. R celle du

pauvre et aveugle jeune homme.

« Ah! je vous le répète, que vous êtes heureuse de ce que votre directeur, s'armanl d'une sainte fermeté et se défiant avec raison d'une illusion qui n'est pas encore enlièi'ement dissipée, vous interdit tout ce qui pourrait la rc'veiller î Pauvre jeune homme , qu'il est à plaindre! Mais aussi, et à proportion, que Dieu a été miséricordieux envers vous ! Car, sans cette fausse et malheureuse compassion qui a séduit e» trompé votre pauvre cœur trop abusé, il n'en serait pas venu là. Mais je neveux pas rétracter cette parole de paix que je vous ai déjà adressée ; ainsi, je le répète, bénissez la miséricorde du Seigneur à votre égard; et, par vos prières, efforcez-vous de l'attirer sur l'àme de l'infortuné jeune homme. Cependant n'oubliez pas que, pour le succès de vos prières, une fermeté inexorable est de toute nécessité. Il faut qu'il sache, une fois pour toutes, qu'il ne lui est pas plus permis de vous écrire qu'à vous de lui répondre. Ah ! si jamais il revient à

la raison et à la religion, ce que j'espère, et qu'il sache ce que j'ai fait contre sa folle passion, combien alors il me remerciera et bénira !

(( Pour vous, la faute est faite; elle est rétractée et pardonnée; ne pensez plus qu'à en profiter; car la plus triste expérience est la plus énergique et la plus salutaire leçon. La défiance de soi-même, la modestie, l'humilité, et spécialement une aveugle et tendre soumission aux décrets impénétrables de Dieu dans les devoirs qu'il impose, je dis les devoirs d'un état si opposé aux goûts, aux inclinations, à la raison même en apparence : voilà la pénitence pour le passé et le préservatif pour l'avenir. Du reste, courage et confiance : le Dieu qui châtie est aussi le Dieu qui console ; oui, votre pauvre cœur, depuis longtemps fermé à toutes les consolations célestes , s'ouvrira encore pour en recevoir la douce rosée et pour faire entendre ces aimables paroles : Que Dieu est bon !

i( Adieu, je ne craindrai pas de vous dire en sa sainte présence : Ma fille, en Notre-Seigneur, ayez courage et confiance.

« Votre tout dévoué serviteur en JV.-S. »

A !a ntènic.

Paris, 6 novembre 1S2C.

« j'ai reçu votre lettre écrite du jour de la Toussaint. Oh î certes, je me garderai bien de prendre aujourd'hui un ton sévère et de vous faire de tristes

reproches sur ce que vous n'avez pas exécuté à la lettre ce que je vous avais tant recommandé, je veux dire la fuite, aussitôt que vous avez vu qu'on ne voulait tenir aucun compte de la signification si formelle (}ue vous aviez fiiite au père du malheureux jeune homme. Je me garderai bien, dis-je, d'ajouter tristesse sur tri>tesse, douleurs sur douleurs; vous avez bien plus besoin de consolations que de toute autre chose. Grand Dieu ! quelle aflVeuse position 1 Mais rassurezvous, ce grand Dieu qui vous éprouve et vous fiappc de coups si terribles, est le Dieu de toute bonté : oui, et ce Dieu bon, après de rudes épreuves, vous consolera. Ayez nue ferme, une invincible confiance dans le Cœur adorable de Jésus, ce Cœur qui vous aime de tout l'amour d'un Dieu el vers lequel voire cœ'ur désolé se tourne depuis si longtemps. Oui, espérez tout de ce divin Cœur. Il ne s'agit plus maintenant que de vous armer d'une sainte et généreuse fermeté, et dans ce moment elle vous devient plus facile que jamais par la nouvelle, mais si terrible expérience que vous venez de faire.

« D'après votre lettre, vous avez du quitter cette funeste habitation où vous ne pouvez rester sans vous exposer au plus épouvantable de tous les malheurs; vous voilà donc hors du danger pour le moment. Si vous aviez différé votre départ et que le jeune homme fut encore près de vous, ah! au nom de Dieu et de tout ce qu'il y a de plus saci^é , retirez-vous sur-lechamp en prévenant les chefs de la famille de la raison impérieuse do votre départ; quoiqu'il en soit.

fuyez , fuyez au plus vite , si déjà vous ne l'avez fait.

« Quant à la fameuse question proposée au P. R. , je vous dirai qu'en lisant la décision qu'il vous donne, j'ai reconnu celte profonde sagesse qui le caractérise , et je n'ai rien à vous dire , sinon que vous ne pouvez rien faire de mieux que d'exécuter à la lettre tout ce qu'il vous dit; et si votre confesseur voulait y apporter quelque modification ou quelque retard, priez-le, suppliez-le de vous permettre de vous conformer en tout point à la marche qui vous est tracée d'une manière si sage.

«Je n'en dis pas plus pour le moment, attendant de vous un mot qui me fera connaître plus positivement votre situation,

« Encore une fois, de la fermeté, courage et confiance.

« Adieu, ma fille, vous savez combien je suis parfaitement en Notre-Seigneur Jésus-Christ,

« Votre tout dévoué serviteur. »

A la inenie.

Paris, 12 juillet 1827.

« Que Dieu est bon, ma fille 1 II est bon dans nos égarements et nos faiblesses ; c'est alors qu'il a compassion de nous, qu'il nous cherche, nous poursuit et ne se rebute point de nos résistances. Il est bon lors* que, cédant à ses instances, nous revenons à lui ; alors il ouvre ses bras, pardonne, console, oublie. Il est

bon encore lorsque ensuite il éprouve, il afflige, il frappe ; c'est un père qui veut purifier le cœur de son enfant pour le rendre plus digne de son amour. Donc, courage et coïipance. Votre lettre, ma fille, m'a consolé, en me faisant connaître que le Seigneur vous avait donné de nouvelles lumières sur la profondeur de l'abîme qui se creusait depuis longtemps sous vos pas, ot sur la folle pitié que vous croyiez devoir accorder au jeune insensé.

« Désormais donc, vous serez forte et courageuse, non pour affronter et soutenir le combat, mais pour en éloigner rcccasion, pour la fuir, et sur ce poiiil vous serez inflexible.

(( Maintenant aussi , soyez forte et généreuse, non par la fuite, mais par la résignation et une tendre soumission dans le nouveau combat que l'amour filial livre à votie cœur. Ranimez votre foi, et cette religion qui vous a quelquefois paru si belle, si digne de votre admiration et de votre amour, vous présentera des motifs bien puissants de soumission et de consolation ; et vous direz encore , tout en payant à la nature ce juste tribut que ne condamne pas la religion, vous direz : Que Dieu esi bon I Soyez bien fidèle à votre méditation et à l'élévation fréquente de votre cœur vers Dieu. J'ai remis, après lecture, votre lettre à madame B., mais non celle qui n'était que pour moi. Adieu, ma fille, soyez à Dieu, toute à Dieu et à Dieu pour toujours, et moi aussi pour toujours.

« Votre tout dévoué serviteur en Xotre-Seigneur. »

334 ME DU R. P. VAIUN".

A In iiii-uic.

Pari?, Ï3 mars 1828.

« Madame et toujours lillc eu N.-S., « J'ai reçu votre lettre du 2, et il fallait eela pour me faire rompre le sileuce à votre égard ; qu'aurais- Je pu vous dire, en eflet, après tout ce que je vous ai dit à votre dernier passage, et après cela ayant la douleur de voir toutes les plus pressantes exliortations inutiles? Grand Dieu 1 quel a été jusqu'ici votre aveuglement! Enfin, enfin, vous l'avez pris ce moyen décisif; mais le retard si prolongé de ce moyen, commandé depuis si longtemps par tout ce qu'il y a de plus sacré, que de maux n'a-t-il pas multipliés ! Je ne veux pas vous affliger, lorsque vous avez encore besoin d'être encouragée et consolée ; j'en viens donc à ce mot si doux pour le cœur : Dieu est bon î Oui, il a été bien bon pour vous ; plus vous irez en avant, et plus vivement, en jetant un regard sur le passé, vous sentirez qu'il est bon, et pendant toute l'éternité vous publierez ses miséricordes. Donc, coui-age et confiance.

« Oui, courage et confiance, mais avec une trop juste défiance de vous-même; car, qu'esi-ce que j'entends dire encore ? Que le pauvre jeune homme se propose de retourner prochainement à * * *. On me l'a encore dit il y a deux jours. Eh bien, ma fille, si cela était, souvenez-vous de votre déclaration , et soyez ferme et courageuse pour tenir voire parole. Partez,

VIE DU l\. l\ VAIUN. 335

dis-je, parlez à l'instant où il arriverait; si vous hésitiez un instant, si vous remettiez an lendoniain, peut-être ce fatal retard serait-il l'époque de la consommation de tous vos malheurs.

« Ah! qu'il n'en soit pas ainsi. Mais soyez reconnaissante cnvei's Dieu si bon, qui a eu si longtemps pitié de vous, et qui vient de vous accorder la grâce triomphaiîtc du salut, (pii ne peut se trouver que dans la fuite du danger.

« Faites, je vous prie, une petite visite de ma part à madame de *** et à toute sa famille. Vous serez auprès d'elle mon interprète, puisque vous savez ce que je suis pour elle.

« Adieu. Oui, soyez toute à Dieu dans le sentiment de la reconnaissance et de l'amour que vous lui devez à tant de litres.

K Vous savez combien je suis sincèrement

(( Votre tout dévoué serviteur. »

A une ficiuoiscllc.

Paris, le 30 juin 1828.

<c Que j'aime à VOUS entendre dire que votre âme est toujours admirablement tournée vers le calme et la résignation! Que Dieu est bon! car c'est bien lui qui, régnant dans le fond de votre cœur, y établit d'une manière admirable le règne de la paix, en conservant votre àme dans une parfaite soumission à toutes ses volontés. Et nous aussi, nous le dirons avec vous : Que Dieu est bon ! Vraiment , jamais

336 VIE DU R. P. YARIN.

nous ne nous sommes trouvés plus en paix, plus heureux que depuis que les uns triomphent, les autres se lamentent en nous croyant écrasés comme on écrase un pauvre ver de terre*.

« Vous me demandez si vous nous retrouverez ici à votre retour. Oui, je l'espère bien, et nous y serons jusqu'à ce qu'une nouvelle mesure soit prise par rapport à la paisible habitation de la rue de Sèvres ; et encore même, dans cette hypothèse, il est bien à croire que vous me trouveriez encore à Paris.

« Quoi qu'il en soit, il fait si bon se tenir dans la main de Dieul On s'y repose, on y dort en paix; soyez-y donc toujours, et cet heureux calme dont vous jouissez deviendra tous les jours et plus solide et plus doux.

« Souvenez-vous devant notre bon Maître de celui qui est avec le plus sincère dévouement, « Mademoiselle,

(( Votre très-humble et obéissant serviteur. »

A niadaitio D.

Paris, 2 mars 1829.

« Allons, ma fille, je veux être juste et ne pas m'excuser. Oui, j'ai gardé un trop long silence envers

^ Allusion aux ordonnances du iG juin 1828. Voir Notice du P. Godinot, n" 10.

VOUS; non cependant sans me bien souvenir de vous devant A'otre-Seigneur.

« J'ai reçu voire lettre du 1" février. C'est de ce moment que je pourrais apporter une excuse légitime d'avoir diiïéré d'y répondre; aujourd'hui même c'est de mon lit, non plus d'un lit de douleur, mais d'un lit de repos, que je vous écris.

<c Le premier vendredi du mois de février, dans une chapelle où je venais de donner le salut, prêt à en sortir, mon pied s'engagea dans une banquette de quatre pieds de long à l'extrémité , tout le poids de mon corps m'entraînait, et j'étais retenu par le pied; la chute eut lieu, mais après de pénibles efforts: il y a eu rupture des muscles dans la jambe gauche, ce qui exige un plus long repos que pour une fracture de l'os. Cependant, depuis sept jours, cela va notablemcnî mieux, et M. Récamier croit que cela sera beaucoup moins long qu'il ne l'avait pensé d'abord. Je passe une partie de la journée sur un fauteuil, et bientôt on essaiera les crosses.

« En voilà bien long pour une pauvre jambe ; il vaut bien mieux parler de vous, ma fdle : ici, il s'agit d'une àme immortelle, enfant de Dieu, unie étroitement à Jésus-Christ, dont elle est la cohéritière.

« Eh bien, que cette ame si noble et faite pour de si hautes destinées, s'élève donc enfin au-dessus de la misère des sens et des organes d'un corps de bouc, qui infailliblement deviendra la|pâture des vers. Car enfin, ma fille, soyons de bonne foi, et, toute illusion à part, reconnaissons maintenant que cette excessive

sensibilité de rànie , ces aiïeclions si vives du cœur étaient excitées par les impressions que communiquaient les sens et les organes.

<( C'est cependant de cette scnsibililé, de ces affections dont autrefois vous vous glorifiiez, croyaiU y trouver quelque chose de noble, de pur, de dégagé de la matière, tandis que dans la vérité tout se rapportait à la créature et était excité parles créatures.

<f Ouvrez donc de plus en plus les yeux, ma fiile, et découvrant l'illusion, renoncez à ces saillies, à cette vivacité, à ce sentiment si vif, à toutes ces impressions ou affections dans lesquelles seules vous voyiez la viej reconnaissez, dis-je, que, dans le silence et le calme de Tesprit et du cœur, vous êtes appelée à une vie véritahle, une vie inlérieure, une vie céleste dont l'esprit de Dieu qui vous a été donné et qui habite en vous doit élrc le principe. Ainsi, ne vous occupez plus qu'à modérer, qu'à calmer toutes les impressions sensibles dont les créatures peuvent être l'occasion et l'objet ; reportez les regards de votre àme vers le Cœur de Jésus, votre Dieu, votre Fioi, votre Sauveur, votre bon Maître et votre ami. Entendez sortir de sa bouche cette parole qui vous découvre l'intérieur de son divin Cœur : Apprenez de moi que je suis doux et humhle de cœur; étudiez-le cet aimable Cœur duns un esprit de simplicité, de confiance et d'amour, et cherchez à unir les sentiments et toutes les affections de votre cœur aux sentiments du sien; ri'glez tous vos jugements sur les jugements que porte son Cœur. Enfin, ma fille, ne vivez plus

VIE DU R. P. VAHIN. ZZd

par votre pauvre cœur, mais par le Cœur cl dans le Cœur de voire bon Maîtie.

« C'est avec une grande consolation que j'ai vu, à la fin de votre lettre, Theureux changeniini que la grâce a déjà opéré en vous, et qui vous dispose admirablement à entier dans le sens de cette lettre ; c'est aussi ce qui m'a inspiré de vous parler ainsi.

« Adieu ; courage et conliancc ; soyez CernK; de plus en plus et sans pitié pour l'insensé jeune homme ; ne cédez en rien ni sur rien.

« Notre-Seigneur est avec vous, et Marie est pour vous. Disons donc : Que Dieu est bon I

((Votre tout dévoué serviteur eu N.-S. î)

Maiicnie de F.

Paris n soiitcnibic 1830.

(( Je vous rcmcicie de votre bonne petite lettre du SI août. J'y réponds volontiers ; car vraiment, dans les circonstances où nous sommes*, le cœur sent le besoin de dire : Que Dieu est boni Or, le dire devant toutes sortes de personnes, cela ne serait pas bien reçu; mais avec vous on peut le crier tout haut, bien sur que vous direz oui. Et en effet, madame, laissons aux autres leur manière de voir, de penser et de dire : c'est un droit dont ils sont si jaloux! >^ous aussi, usons de notre liberté et ayons aussi notre manière de

^ Il s'agit des événements du mois de juillet 1830, et de la révolution qui en fat la suite.

penser et de dire. iVous avons un bon Maître, nous connaissons sa sagesse ; et certes, bien assez pour régler nos jugements sur le sien et croire à ses paroles comme aux oracles divins de la vérité. Or, ce bon Maître nous a dit : Soyez petits, petits comme des petits enfants ; sans cela, vous n'obtiendrez jamais le royaume descieiix. Eh bien, soit, ayons la simplicilë, la candeur et la docilité des petits enfants ; ayons-en toute la crédulité à l'égard de notre bon iMaître, et croyons aveuglément sur sa parole. Or, il a dit qu'il ferait tourner tout, mais tout scifis exception, au plus grand bien de ceux qui l'aimeront et qui mettront en lui leur confiance. Donc aimons-le, mettons en lui toute notre confiance, et tout ira bien pour nous. Ainsi, dans tous les événements qui viennent de changer la face des choses et dans tous ceux qui suivront, nous ne verrons rien qui n'appartienne à l'accomplissement des desseins de la bonté et de l'amour de notre divin Maître à notre égard.

« Il nous a dit qu'il avait compté tous les cheveux de notre tête, et qu'il n'en tomberait pas un seul sans son ordre. Donc il nous suffira de nous tenir dans l'ordre de la divine Providence, et nous dormirons en paix.

« Et enfin, s'il arrivait que ses serviteurs ou ses servantes fussent en butte aux calomnies et aux mauvais traitements, c'est alors qu'il les invite à la joie. Et ce qu'il y a d'admirable, c'est qu'en invitant à la joie, c'est lui-même qui la donne. On ne sait comment cela se fait, on en est même tout étonné ; il n'en est pas

VIE DU R. P. VARLN. 34 f

moins vrai cependant qu'au milieu de mille sujets apparents d'afflictions, l'àme éprouve une douceur, une paix, une joie qu'elle ne changerait pas pour tous les biens du monde.

<' Qu'est-ce que cela prouve? Que notre bon Maître est un divin Maître. Donc, courage et confiance y voilà notre devise; elle est bien bonne en tout temps, mais surtout dans les circonstances présentes; et j)*iur qu'il ne manque rien à notre consolation, remarquez, je vous prie, que c'est notre divin Maître qui nous la donne de sa propre bouche : Ego sum^nolite ii/nere, ronfidife. Je suis sur que vous comprenez le latin de Xotie-Seigneur : C'est moi, nous dit-il, ne craignez point, aijez confiance^ cela veut bien dire : Courage et confiance , mais n'oublions pas la raison qu'il nous en donne : Ego sum^ (Vest moi.

(( Je partage la consolation que vous goûtez tous les joiu's aux pieds de notre bon Maître, que vous avez le bonheur de posséder au milieu de votre fiimille, ou plutôt c'est bien lui qui prouve par son aimable présence qu'elle est vraiment la sienne.

« Adieu, madame, car il est temps de clore ma lettre ; cependant il faut ajouter un mot sur ma famille : elle se porte bien, elle n'a qu'à bénir le Seigneur de mille traits d'une protection toute particulière.

« Je n'ai pas besoin de vous répéter que je suis bien parfaitement

« Votre tout dévoué serviteur. »

Si2 VIE DU R. P. VARIN.

A la nîèine.

Rennes, Ti août 1831.

« Ne voilà-t-il pas que je profite encore de l'indulgcnle permission que vous me donnez de prendre mon temps pour vous répondre?

« Bonnes excuses peut-être ù donner; mais vis-àvis de vous, elles prendraient inutilement sur le papier une place que vous réclamez pour des objets plus importants. Il y a aujourd'hui huit jours que j'ai quitté Paris. J'ai passé un jour au Mans, quatre à Laval ; demain soir, je serai à Vannes, et dans quinze jours à Paris.

« C^ tle promenade renforcée avait un double but : >isiter différentes personnes de ma famille ^ et lerminer ma convalescence par un exercice pour moi toujours salutaire.

« Tenons à votre lettre du 11. Oh 1 que j'aime à vous entendre parler, et que vous me faites dire de grand cœur : Que Dieu est bon î

« Et de vous, que dirai-je? Tout ce qu'il plaira ati bon Dieu; donc, en toute simplicité, car c'est là ce que vous et moi aimons par-dessus tord, et sans cela rien ne saurait nous plaire. J'ai surtout à répondre à un article qu'on peut désigner sous le nom d'Ermite.

<( Yo'rc ermite a les goûts et les attraits de cet é(at,

^ Il s'agit ici de la famille religieuse du Père.

ME DU R. P. VAÏllN. 3i.*î

liais n'en a ni la soliliide, ni les allures ; de; là ce lùle u'iiible où rcxiérieiir n'est plus en liarnionic avec "inlérieur. Quel remède? Le voici : changeons le nom l'ermite en celui qui déjà a su vous plaire, petite serrante du Seigneur, c'est-à-dire du bon ^laili'C, jt dès lors, je vois les goûts de reimite se concilier >ans peine avec les devoirs extérieurs de la société. Fji effet, la petite servante du Seigneur ne cherche jiic son bon Maître, ne voit que lui seul en tout ce (]ui l'entoure et ne veut plaire qu'à lui seul. Le bon Maître, de son côté, communique son esprit à sa petite servante; et alors, élevée au-dessus d'elle-même, au-dessus du monde et des créatures, elle ne voit, elle ne juge, elle n'apprécie, n'aime et ne rejette, n'estime et ne méprise (pie selon l'esprit et le Cœur de son bon Maître; et pour obtenir cette heureuse conformité, cUc n'a besoin que d'un regard de foi, de confiance et dv di'sir sur le Cœur de son ^laîlre. La voilà donc ermiie et vraie ermite ; car, dans un sens très-vrai, elle n'a de société, de rapport qu'avec Jésus; elle ne voit que lui en tout, et rapporte aussi tout à lui seul. Et cependant, parce qu'elle a véritablement l'esprit de son bon Maître, elle sait comme lui, et en union avec lui, remplir tous les devoirs extérieurs d'une vie commune et sociale, toute remplie de sa divine leçon : Jpprenez de mol que je suis doux et humhle de (■(vur, et elle devient comme lui, à l'égard du pro- (!iain, douce, bonne, gracieuse, obligeante ; elle supporte, elle excuse les défauts, les travers, les égarements d'esprit, l'opposition de vues et d'opinions ; et

en même temps ferme et inébranlable dans les principes dont rcsprit de son divin Maitre lui a fait reconnaître la vérité, elle ne se permettra aucune de ces concessions dont une funeste expérience a fait trop connaître les suites ruineuses. Par l'union de cette douceur et de cette fermeté dans les rapports de la vie sociale, elle fera voir qu'elle est animée de l'esprit de son Maître, et elle agira avec cette belle et noble simplicité qui sait se faire aimer et respecter par ceux mêmes qui en sont les plus dépourvus.

A une Demoiselle.

Paris, 28 septembre 1831.

« Oui, certainement, je reconnais bien mon ancienne fille dans le tableau qu'elle fait de sa misère ; mais aussi je sais bien, pour ma consolation, qu'elle est fort mauvais peintre lorsqu'il s'agit de se peindre elle-même; ainsi son portrait fait par elle-même, quelque triste quil paraisse, ne me fera jamais peur.

(( Cependant, ma fille, je crois à ce que vous me dites de ce défaut de dilatation et du serrement de votre cœur ; je m'en étais aperçu dans nos derniers entretiens, et j'avoue que je suis parii de Besançon avec peine, voyant que j'avais eu trop peu de temps à donner aux soins de votre àme, que jN'otre-Seigneur m'a si souvent recommandée.

«Maintenant, que dire en peu de lignes? Il faut donc laisser parler notre bon Maître, et que ce soient ses propres paroles qui remplissent ce peu de lignes :

Ego sum, iioîite tîmere^ confiai te. — C'est moi, vous dit-il, ne craignez point, ayez confiance. Donc, il faut aller à ce bon Maître, non par la voie de la crainte, 'mais par celle de fainonr. ]Mais, direz-vous, commentcela se peut-il aveeiantde misrres? Eh bien, c'est lui-même qui vous répond en vous déclarant que vos misères, fussent-elles des plus accablantes, sont pour vous un titre pour aller à lui avec plus de Confiance; il est vrai qu'il y met une condition, cest que l'on se fera petit, petit enfant, slcut parvulus; mais cela peut-il être autrement depuis que lui-même. Roi du ciel et de la terre, Sagesse éternelle, s'est fait petit, tout petit pour venir à nous? Ainsi, ma fille, éludions le caractère des petits enfants et efforçons-nous de leur ressembler par rinnoccnce, la simplicité et l'ardeur de notre ame ; n'ayons plus d'autre volonté que celle de notre bon Maître; et, nous di'pouillant de notre propre jugement, cherchons dans son Cœur la règle de nos sentiments et de toutes nos dispositions intérieures.

«Ohî que notre prochain s'en trouvera bien! Au lieu de cette liberté avec laquelle quelquefois nous nous permettions peut-être d'en juger et d'en parler, nous ne verrons plus en lui que ce que le Cœur de notre bon Maître nous y fera voir. Oh ! ma fille, approchons-nous donc avec une tendre confiance de cet aimable Cœur, et ne vivons plus que pour travailler à y conformer le nôtre.

« Adieu, priez pour celui qui vous est si parfaitement dévoué. »

3ÎG VIE DU R. P. VAUiN.

A madame de F.

Paris, 23 avril 1833.

<( Vraiment c'est admirable ; votre aimable petite lettre arrive juste au moment où je me sentais moimême pressé et de vous donner de mes nouvelles et, avant tout, de vous en demander et des vôtres et de tout ce qui vous intéresse.

« J'ai été atteint de ce qu'on appelle la cholérine il y a eu hier quinze jours, c'est-à-dii'c que j'ai passé par le premier degré du choléra; mais de prompts secours et une longue et abondante transpiration qui en a été la suite m'ont préservé du second degré, qui est si meurtrier; il reste encore de la faiblesse. M. Récamier a été atteint comme mui et en même temps; il est bien remis. Aucun de ceux qui me touchent de près n'a été victime.

« Dans la maison où je suis, quoique bien nombreuse, de môme qu'au Sacré-Cœur, tout va bien, et il y a eu une protection visible. Oh! qu'il fait bien bon s'abandonner à Dieu et se mettre d'esprit et de cœur dans sa main toute paternelle !

<c C'est ce que je sens aujourd'hui avec vous d'une manière bien douce et bien sensible en contemplant l'opération de la grâce dans nos cœurs ; et vraiment ce qu'elle vient d'opérer dans les membres de votre famille tient du prodige. Donc, point de peur, mais reconnaissance, courage et confiance.

« Adieu ; s'il arrive quelque chose de nouveau, vous

VIE DU R. P. VAIHN. 347

aurez de mes nouvelles, comme vous m'en donnerez, des vôtres.

« Piecevez, madame, l'assurance du plus parrait dévouement. ))

A niadaïuc Varia , sa bclle-.oœnr.

Veille (le la fête de Tous le? Saint>.

(( Dieu est bon , ma bien clière sœur, oui, Dieu est bon, ce sentiment si juste que nous devons avoir toujours dans le cœur se réveillera en nous au souvenir de voire respectable père; car c'est ce mot, Dieu est bon, qu'il nous semblera toujuui's l'entendre nous répéter. Dieu a été bon pour moi, nous dira-t-il, pendant tout le cours de ma vie, pendant le temps où j'ai joui de la santé que j'ai consacrée à son service, conservant par sa grâce, la foi, la justice, l'équité et la piété au milieu d'un monde dont la première maxime est que tout devient légitime lorsque l'intérêt le commande.

u Dieu a été bon surtout, ajoutera-t-il, lorsque dans les dernières années de ma vie, il m'a attaché à la croix pour m'y donner avec mon Sauveur cette heureuse conformité qui est le caractère des élus. Enfin, apics ma mort, il est et il sera à jamais le Dieu bon, par la possession de lui-même.

(( J'ai ofïert ce malin le saint sacrifice pour lui, mais j'ai une bien grande confiance que demain il aura nue part glorieuse au sacrifice d'action de grâces offert en l'honneur de tous les bienheureux. Ma chère sœur,

disons-nous souvent: J'ai une place dans le ciel, elle a coûté bien cher à Jésus-Christ, qui Ta achetée au prix de son sang. Il est bien juste que j'ajoute quelque chose au prix qu'il a donné. J'ai une place dans le ciel, celte pensée est bien consolante, mais elle doit nous inspirer une tendre reconnaissance pour celui qui nous l'a achetée à si grands frais; mais elle nous excite puissamment à souffrir sur la terre.

« J'embrasse tendrement le père, la mère et les enfants, étant bien cordialement,

(X Tout vôtre en Notre-Seigneur. »

A la suenic.

« Hé bien, ma bonne sœur, comment cela va-t-il actuellement? Votre pauvre cœur commence-t-il à se remettre après de si rudes et si violentes secousses ? Et pouvons-nous dire maintenant dans une humble et douce résignation : Voilà donc ce que c'est que notre vie, courte et pleine d'afflictions, de peines et de misères? et enfin ajoutons-nous avec une véritable consolation : Ces moments si courts et si remplis d'amertume sont pour mui le germe d'une vie glorieuse, pleine de délices etde joie éternelle. Oui, les afflictions endurées avec une douce soumission sont le partage des amis de Jésus-Christ et le caractère des élus. Puisse celte réflexion vous accompagner pendant le jour et se présentei- à votre réveil et dans les moments d'insomnie ; elle en bannii'a les tristes retours el les jéflexions chagrines qui cherchent à les remplir, et par

VIE DU R. P. VAÎIIN. 349

cela même les prolongent; et bientôt elle vous rendra les douceurs du sommeil. Vous ne sauriez croire combien j'ai ressenti vos peines, et combien en les partageant j'aurais voulu les adoucir. Cependant, je ne pouvais oublier de bénir le Seigneur des grands sujets de consolation qu'il vous a donnés au milieu de vos peines ; cai- combien n'en trouvez-vous pas dans le mari et les aimables enfants que le bon Dieu vous a donnés! Je sais bien que cette consolation est tous les jours un nouveau sujet de crainte et d'inquiétude, parce qu'on ne peut penser à ce qu'on a de plus cher au monde, sans penser en même temps qu'on est toujours exposé à s'en voir séparé. lié bien, ma bonne sœur, goûtons donc avec une douce et modeste réserve les consolations passagères que le Seigneur nous accorde en ce monde, et ne nous y livrons pas de manière à perdre la paix et la confiance, lorsqu'il nous les retire ; mais pour lui qui est le véritable ami, le premier époux de nos âmes, et que rien dans le monde ne peut nous enlever, attachons-nous éiroitement à lui, et ne mettons aucune borne à notre amour. Avançonsnous vers. lui avec confiance, et consentons à ce que ceux que nous aimons s'avancent avec nous vers cet unique et aimable terme de notre être ; que les uns ou les autres y arrivent les premiers, la différence ou l'attente est bien peu de chose.

u Oui, vraiment, nous pouvons dire maintenant que nous nous avançons; tant que je voyais devant nous les auteurs de nos jours, ils me paraissaient comme des intermédiaires qui me dérobaient en quelque sorte

la vue du terme qui ne mesemblait pas fait pour moi, tant que je les verrais devant moi : mais aujourd'hui plus rien ne nous masque ce terme, que nos neveux et nos petits-neveux semblent continuellement nous montrer comme étant proche de nous ; attachons-nous donc à Notre-Seigneur qui à ce terme nous tend les bras pour nous placer dans le sein de notre véritable père. )>

A la lucnie.

« — Comment, ô ma bonne sœur I pouvez-vous vous excuser en parlant d'inutilités, lorsque vous me parlez des rapports de votre ame avecDieu? Je dis, avec Dieu, car vous ne parlez de cet attachement que vous avez pour les créatures, que comme sujet de souffrances ; et pourquoi souffrez-vous, si ce n'est parce que votre cœur sent qu'il est fait pour Dieu? Je me réjouis, permettez-moi de le dire, je me réjouis des souffrances que produisent en vous ces petits combats intérieurs, parce que je vois que Noire-Seigneur, la bonté même, se propose d'avoir votre cœur, et que pour lui faire rechercher les douceurs de son amour, il lui fait goûter ramerlume de rattachement aux créatures. Quand je dis créalurts, je ne dis pas le monde, je sais que votre cœur en est éloigné ; le monde est l'ennemi de Jésus-Christ, il l'a condamné et en a été condamné à son tour; mais je veux dire qu'il est encore mille objets, innocents en eux-mêmes, auxquels votre cœur est trop attaché , et de cet attachement

VIE DU R. P. VAPxIN. 3:,1

naissent les soucis et les inquiétudes avec la crainte de vous en voir détachée. Ohî vous qui êtes toute faîte pour Dieu, donnez-lui donc ce cœur qui lui a coûté si cher et qu'il vous demande avec tant d'amour, mais donnez-le libre et dégagé, il le remplira et vous serez étonnée de votre bonheur.

« J'embrasse tendrement mon fière, et l'engage, lorsqu'il sera dans les bois, ennuyé de ne pas rencontrer de bécasses, à s'occuper et à se réjouir de la pensée d'être tout à Dieu. Nous n'avons qu'un moment ici -bas pour le servir et l'aimer : dans le ciel notre amour et notre bonheur seront sans fin. »

Extrait (l'une lettre tk son neveu, M. Auiédéc Varlnd'AiavelIe.

« Ce que tu me dis de l'état de faiblesse et de souffrance où se trouve mon frère n'a rien qui m'étonne : cela se rapporte à ce refrain qui depuis de longues années m'est devenu si familier : Misère humahie!

<c Mais jetons les yeux sur le petit Enfant de la Crèche, il est venu attiré par nos misères, pour nous soulager, nous fortifier, nous consoler, et enfm poumons en délivrer pour toujours et à jamais, et récompenser par une couronne et une gloire immortelle un petit moment de souffrances endurées avec soumission par amour pour celui qui a souffert et qui est mort pour nous sur une croix ; car telle est la destinée du petit Enfant couché sur un peu de paille dans une crèche. )>

A inntlnnic Dcrgerct, sa nièce, (ille aînée de M« Varln, et sœur de madame Aglaé , morte religieuse du Sacré-Cœur.

Paris, 22 février 1835.

« Aglaé vous aura fait part de ma réponse à sa lettre, ma chère Clémentine. Je l'ai écrite en présence du Seigneur, et je lui en abandonne le résultat. Ce qu'il y a de certain, et comme je le déclare à ellemême, ce n'est nullement dans son propre intérêt ni dans celui de la Société du Sacré-Cœur que j'ai désiré dans le Seigneur voir que mon frère fasse à notre divin Maître le sacrifice de sa fille, si toutefois on peut appeler sacrifice le consentement qu'un père donne à l'alliance de sa fille avec le Roi du ciel et de la terre, alliance qui, par sa nature, doit nécessairement attirer sur le père et sur le reste de la famille d'amples bénédictions. Je me représentais donc mon frère avançant en âge et se disposant à paraître devant Jésus-Christ devenu son juge, après avoir été pour lui le père, l'ami le plus tendre et le plus bienfaisant; et que désirerai-je autre chose, sinon de lui rendre le pins favorable possible l'accueil de cet ami devenu son juge, et prêt à lui demander compte de tant de bienfaits et de grâces dont il l'aura comblé pendant sa vie. Oui, j'aime mon frère bien tendrement, mais solidement. Je désire ardemment son bonheur, mais que ce bonheur soit éternel : tout autre passe, et passe si vite qu'il ne mérite pas le nom de bonheur. Et que fais-je en cela, via chère Clémentine, si ce 7i'est ce

que vous venez de faire vous-7îié)ne^, lorsque, la foi élevant voire cœur maternel au-dessus de tous les sentiments de la nature^ vous ave: eu le courage d'adresser au Seigneur cette prière fervente qui, arrachant votre cher enfant à la corruption diui inonde qui l'aurait perdu, lui a assuré dans le ciel un trône que jamais les puissances de l'enfer ne pourront lui ravir. C'est ce que fil pour elle-même, il y a quelques années, mademoiselle ^larie d'Espinasse des llourgcs, élève du Sacré-Cœur, le modèle de tout le pensionnat, présidente des Enfants de Marie, ayant atteint ses dix-sept ans. Elle se voyait à la veille de quitter le Sacré-Cœur pour rentrer dans le monde. Le même jour elle tomba malade, et bientôt après je lui donnai le sacrement des mourants. Elle était à la dernière agonie, mais la plus douce, lorsque je lui dis: <( Eh bien, mon enfant, vous voilà bien en u paix, assurément ; vous n'avez rien qui puisse vous « gêner. » Quel fut mon étonnement lorsque, d'une voix expirante, elle me répondit : « Pardonnez-moi, (c mon Père, j'ai une grande inquiétude. — Et la-

•* Allusion à la mort prématurée et récente d'Alexandre Bcrgerct, petit-neveu du P. Varin. Ce jeune homme avait été pl;icé au petit séminaire de Vaux, près Poligny, pour le soustraire aux dangers qu'il aurait pu courir dans un établissement laïque. Le 1" février 1835, étant à la promenade, il jouait sur la glace, lorsque tout à coup elle manqua sous ses pieds ; et il fut noyé, ainsi qu'un de ses parents qui voulut lui porter secours. Le jour de sa mort, le pieux écolier avait communié ; et le même jour, à Besançon, sa vertueuse mère avait communié aussi, et elle avait demandé à Dieu de retirer son fils de ce monde, s'il devait un jour se démentir et cesser de vivre en chrétien.

Zo't VIE DU îî. P. VAllIN.

« quelle? — Je ciains, reprit-elle, de m'clrc rendue '( coupable d'une grande témérité et de m'èlre moi- « même donné la mort. — Et comment? — Il y a <( aujourd'hui quinze jours que, me voyant à la veille <( de rentrer dans le monde, je fus si effiayée de ses <( dangers et du malheur que je pensais avoir un jour « de perdre la grâce et l'amitié de mon Dieu, qu'à <c l'instant je tombai à genoux, et je fis à Dieu la « prière la plus ft rvente que j'aie jamais faite, le con- <( jurant, s'il prévoyait que ce malheur dut m'arriver, <( de me retirer de ce monde avant de quitter le Sacré- <( Cœur. Le même jour, je suis tombée malade ; au- « jourd'hui, je meurs ; n'est-ce pas moi qui me suis <( donné la mort? — Allez, lui répondis-je, allez, « mon enfant, allez au ciel... » Celte précieuse mort ranima la ferveur dans toute la maison.

« Voilà donc, ma chère Clémentine, comment nous devons aimer ce que nous avons de plus cher et nous aimer nous-mêmes : tout pour le ciel, tout en vue du ciel; le reste est si peu de chose et dure si peu, que vraiment ce n'est pas la peine d'en parler. Oh 1 combien je bénis la Seigneur de vous avoir animée d'une foi assez vive et assez généreuse pour assurer le boiiheur éternel de votre enfant en lui sacrifiant toutes les consolations naturelles que sa conservation aurait pu vous procurer I Que je suis consolé en contemplant devant le Seigneur votre douce et paisible résignation, et en voyant votre cher Alexandre ne faisant en cela, comme dans tout le reste, qu'un avec vous, et le grand-papa et toute la famille s'unissant à de si beaux

VU' DU n. p. VAUIN. 355

sentiments! Oîi î le beau spectacle agréable au ciel et bien cher au Cœur de Jésus 1

<( Donc, disons et répétons avec le saint roi David : « Beiicdicam Dominum in omni /empare, xempcr ïaifs ejus in ore meo : Je bénirai le Seigneur en tout temps ; sa louange sera toujours dans ma bouche. )>

Au P. Druilhct.

n mars 183G.

« J'aimais déjà bien mon bon Patron saint Jos(>ph; mais il a acquis un nouveau droit à mon amour depuis que chaque année, à l'époque de sa lete, il me procure la consolation de reccvoii' une bonne et aimable lettre de mon P. Druilhct. Combien je serais heureux de pouvoir aujourd'hui m'enlretenir un peu avec lui ! J'avais voulu jusqu'ici lui éviter les fi'ais de la poste, et profiter d'une occasion ; et voilà que le P. Willemet m'aîinonce que l'occasion est là, et si bien là, que nonseulement elle est toute prête à recevoir mes dépèches, mais qu'il faut les lui remettre de suite, sinon. . . menace. . .et moi qui n'aime pas les menaces, surtout quand elles tendent à retarder l'expression de ma reconnaissance, je me hâte ; et je dis, pour me consoler, que mon cœur est si bien ouvert et si bien connu au bon P. Druilhct, qu'il y découviira sans peine tous les sentiments dont il est animé pour lui, sentiments qu'il agréera d'autant plus volontiers qu'ils sont puisés à bonne source, dans le Cœur même de notre bon ]\ïaîlre, et où pouvais-je mieux puiser que dans ce divin Cœur qui a pour le P. Druilhct un amour

de prédilection ! Aussi suis-je bien sûr qu'en le priant d'acquitter lui-même envers cet excellent Père et ami la dette de ma reconnaissance, il m'acquittera dignement.

« Il faut donc terminer sous peine .... mais auparavant disons que j'ai rempli vos deux commissions, 1° envers le P. Jennesseaux : il m'a répondu qu'il vous avait écrit il y a quelques jours ; 2° à l'égard de madame Baral , qui est bien consolée des bonnes nouvelles que vous lui donnez.

« Adieu donc, mon Révérend Père, et vraiment bien cher à mon cœur, agréez de nouveau l'assurance du plus tendre et du plus respectueux dévouement. «

A son frère, sur la mort de madame Agîaé Varin, sa nièce, religieuse du Saerc-Ca?ïir \

Paris, 18 juillet 1341.

« Ce matin, mon bien cher frère, au moment de monter à l'autel, j'ouvre une lettre de madame Zoé de Tinseau (du 13) ; les premières lignes m'annoncent un miracle de guérison, je m'arrête là, je cours au

' Aglaé, la cadette des enfants de M. Varin, était née le 13 juin 1811. La maladie ne permettant pas à madame Varin de se livrer à réducation de cette enfant, elle la plaça de bonne heure dans le pensionnat des Dames du Sacré-Cœur à Autun, puis dans celui de Besancon, en 1823. Aglaé puisa dans une éducation aussi solidement chrétienne, celte émincnte vertu, cette haute piélé dont sa vie, hélas ! trop courte, offre de si admirables exemples. Rentrée dans le sein de sa famille, elle en fit les délices par l'aménité de son caractère; elle savait se plier aux goûts et à l'humeur de tous ceux qui l'approchaient, alors même que ses inclinations "pouvaient en être contrariées, parce qu'elle voyait en tout le bon plaijir du Seigneur. A la campagne, son bonheur était de visiter les pauvres, de

saint autel pour y offrir le sacrifice cractions de grâces : immédiatement après, je reprends la lettre et dans la même page où était consignée la guérison, je lis, 1/4 : Tout est changé, etc. — elle est au ciel ! . . . . (( Que vous dirai-je? je sais ce que vous perdez ; je

malade la plus attentive. En un mot , s'oubliant entièrement ellemême, elle était toute à Dieu et toute au prochain. Comme son père lui laissait une pleine liberté de ne pas paraître aux assemblées et auK fêles du monde, elle profitait de res moments de loisir pour passer de longues heures auprès de sa respectable tante, madame de Chevroz, que ses infirmités condamnaient à ne pas quitter la chambre. Mais cette vie de famille paraissait trop douce à une âme dévorée de l'amour de son Dieu, et qui aspirait à quelque chose de plus parfait. Une voix intérieure avait parlé à son cœur et l'appelait à la vie religieuse. Son père aurait désiré conserver auprès de lui une enfant aussi accomplie ; elle lui restait seule après la mort de madame Varin et rétablissement de tous ses autres enfants. Il ne voulut pas cependant s'opposer à l'appel de la grâce et an bonheur de sa fille. Il en fit généreusement le sacrifice et consentit à son entrée dans la Société des dames du Sacré-Cœur, où elle fut admise en 1835. Après six ans dévie religieuse, elle mourut à Montet en Suisse, le lï juillet lS4i, âgée de trente ans et un mois. Le jour même où elle fut administrée, elle écrivait à sa supérieure: « Pour moi , je laisse ma santé entre les mains de Dieu. S'il me la rend , je serai heureuse de la lui consacrer mieux que je n'ai fait jusqu'ici. Si, malgré mon indignité, il veut bien m'appeler à lui, vous comprenez, ma digne mère, que le oui est déjà dit d'avance et avec bien de la joie. »

La lettie suivante écrite après sa mort par madame Zoé de Tinseau, sa supérieure témoigne avec quelle perfection madame Aglaé Varin a répondu à la grâce de sa vocation, et quelle délicieuse mort a été la récompense de sa fidélité.

« C'est mercredi 14 juillet, que cette chère Mère s'est endormie dans le sein de Dieu], pleine de paix et d'abandon, pendant le magnificat de vêpres, et après s'être unie à moi pour prononcer de nouveau la formule de ses derniers vœux et avoir répété plusieurs fuis : C'est trop de bonheur ; ce jour est le plus leau de ma vie.

sais ce que je perds moi-même ; elle était votre enfant ; elle était ma fille en Notre-Seigneur; je sais ce que perd la Société.

« Mais Dieu est le Maître, il était son véritable Père; il l'a appelée, et elle est dans son sein paternel ;

Je voudrais vous rendre ce qu'elle éprouvait alors et ce que sa seule vue nous faisait éprouver à toutes; mais les paroles manquent pour cela. Je ne puis donc que dire : cette chère et bienheureuse Aglaé est morte comme elle a vécu , c'est-à-dire en vraie et parfaite épouse du Cœur de Jésus.

« C'est au commencement de l'été 1840 que notre digne Mère Henriette amena cette chère sœur de liesançon à Montet, jugeant, d'après l'avis des médecins, que le cliangemeiît d'air lui serait favorable. 11 le lui fut assez , en effet , pour nous donner l'espérance de voir sa santé se rétablir tout à fait, et pour mettre cette lionne Aglaé en état de remplir avec la plus grande exiticlilude la charge de sous-maitrcsse des novices. Sa conduite dans cet emploi, comme dans tout ce qui lui fut confié, a laissé dans la maison de précieux .souvenirs. On ne la voyait jamais s'absenter du noviciat ni s'exempter d'aucun exercice, quelle ([uc fût la faiblesse de sa santé.

« Je ne crois pas qu'il soit possible de pousser plus loin qu'elle le faisait l'esprit d'obéissance et d'abandon. TJn non, un oui lui suffisait ; et quelles que fussent les circonstances, elle avait le talent de n'avoir jamais d'observations à faire. Du reste , rien de plus simple et de plus uniforme que sa conduite. On a dit de bien des saints qu'ils avaient fait, d'une manière non commune, les actions les plus communes ; mais on peut dire de notre chère Mère qu'elle savait pratiquer d'une manière commune en apparence les vertus les plus parfaites. I.e principe si solide de son humilité lui interdisait de parler d'elle, même à son désavantage, et la poriait à se laisser oublier, à se mettre intérieurement au-dessous de tout le monde, à désirer que personne ne la jugeât autrement qu'elle ne se jugeait elle-même. Toute la perfection d'une religieuse du Sacré- Cœur consistait à ses yeux dans la conformité parfaite de ses sentiments avec le Cœur du divin Maitre, dont la nourriture fut toujours d'accomplir la volonté de son Père céleste. Par suite de cette conviction intime, sa fidélité à toutes nos saintes règles était telle qu'on ne pouvait la voir ou la rencontrer sans y être soi-même rap-

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VOUS, à qui elle n'était que prêtée, vous vous affligez, et sa mère, dans le ciel, votre si bonne Reine, se réjouit en la recevant dans ses bras ; c'est elle qui la présente à Marie, et à Jésus par les mains de Marie. Non , je ne sais pas si jamais j'ai connu et un plus

■ pelé. Sun extérieur, \.\('\n d'aménité et de .-implicite, inspirait un respect religieux dont les enfants elles-mêmes ne pouvaient se défendre. De là le bien qu'elle leur a fait pendant le peu de semaines qu'elle a dirigé la Congrégation des Anges et rempli la charge de surveillante générale des études. Sa conduite dans ce dernier emploi n'était i)asd'un moindre avantage pour les maîtresses que pour les élèves. Nos jeunes sœurs aspirantes et novices trouvaient dans la justesse de son jugement et surtout dans l'esprit de Dieu qui la dirigeait les conseils et les moyens les plus propres à les former.

« C'est dans les premiers jours de mai que la Mère Varin commença à se trouver souIVrante : mais s'ouidiant elle-même et s'aliandonnant entre les mains de Dieu , elle ne parlait de ses souffrances que quand l'obéissance lui en faisait un devoir, et la gravité de sa maladie ne l'empéclia pas de continuer à remplir ses emplois. Conlinée enfin dans l'inlirmerie, elle ne cessa de s'y occuper selon ses forces. Là, le cœur sans cesse élevé vers Dieu, elle se rendait si peu compte de ce qu'elle éprouvait, qu'elle fut incapable, d'en faire part au médecin, jusqu'à ce qu'on lui eut imposé l'obligation d'interroger ses souvenirs de manière à pouvoir répondre u ses questions. Plu- tard, il fallut lui faire apprendre par cœur ce que l'on connaissait de sa maladie, alin d'en rendre exactement compte aux médecins.

« L'iiydropisie ayant été formellement déclarée, le médecin jugea le danger assez réel pour lui faire recevoir les derniers sacrements. Elle était si peu en peine de son état de santé que, malgré i'cnilure subite qui lui avait défiguré les membres d'une manière elfrayante, elle se croyait à peine malade ; et lorsque la supérieure l'informa que l'heure du sacrifice était arrivée, elle répondit avec un sourire d'abandon: Que je suis heureuscl Puis, réprimant aussitôt ce mouvement de consolation : Ma Mère, reprit-elle, je ne saurais me réjouir que dans la volonté de Dieu. L'Extrcme-Onction lui fut donnée le l*' juillet. Fidèle, jusqu'au dernier moment, à accomplir les devoirs que la volonté do Dieu lui a vait imposés, elle regarda cet

heureux époux et un plus heureux père; je sais combien les enfants et les petits-enfants qui vous restent vous donnent de consolation, tous dignes de votre tendresse; mais encore je puis ajouter que je ne crois pas, dans une longue carrière, avoir connu deux âmes,

accomplissement comme la meilleure préparation à la mort. Elle était , comme nous l'avons dit , chargée de la surveillance des études : ne pouvant plus se rendre au pensionnat, elle sut trouver assez de forces pour continuer à corriger les cahiers des élèves, et ne crut pas devoir s'en dispenser en ce moment. C'est ainsi qu'elle avait continué à remplir sa charge d'organiste, jusqu'à ce qu'on lui eût ordonné de ne plus s'en occuper.

a Je ne saurais passer sous silence quelques traits édifiants qui peindront la tidélité de cette belle âme. Peu de jours avant sa mort, elle demanda une pénitence à sa supérieure pour n'avoir pas remis dans le dépôt des objets communs à tous, un petit meuble dont elle était obligée de se servir fréquemment pour son ouvrage, et qu'elle avait conservé plusieurs jours, présumant cependant, et avec raison, l'intention de sa supérieure. On n'a pas pu trouver une seule image dans tout ce qui était à son usage, tant son dépouillement était universel ! Quant à son obéissance, elle n'était qu'amour et générosité ; elle ne voyait que Dieu dans ses supérieures, et agissait en conséquence de cette vue de foi. Vlta, Pater de son oncle vénéré lui était familier. Le docteur avait recommandé qu'on tint fermés les volets de sa chambre. Le lendemain malin, elle fut prise d'un étouffement si violent qu'on crut qu'elle allait expirer. J'étoufle, s'écriait-elle, j'étouffe. Cependant elle ne voulait pas qu'on ouvrit les volets pour lui donner un peu d'air, jusqu'à ce que la supérieure, appelée près d'elle, eût consenti à lui accorder ce soulagement. Elle eût cru, en le prenant sans son autorisation, s'opposer à la volonté de Dieu dont les ordres du médecin lui semblaient l'interprète : « J'étouffe, disait-elle ; mais si Dieu veut que j'étouffe, oui , j'étoufferai. » La veille de sa mort, au moment d'une de ses crises les plus cruelles, elle s'aperçut que la supérieure demandait la personne dont il semblait que les soins lui étaient indispensables: celle-ci répondit qu'elle irait dans un instant, qu'elle devait auparavant donner à boire à la malade ; elle ne voulut rien accepter, et dit sur-le-champ : « Quand ma Mère appelle, il faut tout quitter, il

VIE DU R. P. VAUIN. 36i

chacune dans sa vocation, plus belles et plus pures que voire excellente Reine et votre chère Aglaé, l'une et l'autre maintenant nos puissanies proiectiices. Donc, courage et confiance; encore quelques petits moments et nous les reverrons pour ne plus jamais

n'y a qu'un mot à dire, c'est oui... » Son oubli d'elle-même ne lui laissait plus de mouvement et de consolation qu'en Jésiîs-Christ, auquel elle s'était abandonnée sans réserve. Nulle inquiétude ne troublait la paix de son âme. M. l'abbé P., un peu indisposé pendant quelques jours, avait cessé ses petites visiles. Quand, après son rétablissement , il vint voir la Mère Aglaé : « Il parait , lui ditil, que Notre-Seigneur ne veut pas encore de moi et qu'il me laisse ici pour vous retirer du puriratoire. — Ah ! vous avez là une bonne idée, mon Père, lui répondit-elle, pour moi, je n'avais pas encore pensé au purgatoire. » Nulle vue personnelle ne pouvait en effet trouver place dans cette âme que l'amour de notre bon Maître occupait tout entière ; et ce fut avec un redoublement de joie et de confiance qu'elle vit approcher l'heureux moment de l'union éternelle avec son divin Époux.

« Deux heures avant sa mort, elle dit d'une manière fort distincte à sa supérieure : Ma Mère, je vois la sainte YierQe qui me couvre de sa protection,

« Depuis ce moment, il fut visible que toute sa conversation était dans le Ciel , et que cette bonne Mère jouissait déjà des fruits précieux de cette union avec Dieu qui avait été la nourriture halùtuellc de son âme. Elle rendit le dernier soupir, tandis qu'on invoquait auprès d'elle le saint nom de Jésus ; elle nous avait averties le matin même qu'aujourd hui elle verrait Notre-Seigneur. »

On ne lira pas sans un pieux attendrissement la lettre que cette fervente religieuse écrivit à M. Varin son père', pour lui faire ses derniers adieux, quinze jours avant sa mort.

Monte!, 1" JLiillcl IS'jl.

« Mon bon et cher papa,

« Quoique je me trouve bien depuis plusieurs jours, comme je

sais que la maladie dont je suis attaquée peut d'un jour à l'autre

m'enlever ou me mettre dans un état très-grave, je ne veux pas

attendre davantage à vous exprimer une dernière fois mes senti -

en être séparés. Oh ! que Dieu est bon! Ne vivez plus que pour lui.

<( Dites au cher Amédée que j'ai reçu ses deux lettres; je vous embrasse tendrement avec lui et tous les vôtres. Tout à vous en Notre-Seigneur. »

A madame de B., religieuîse tlu Sacré-Cœwr.

Paris, 31 mars 184i.

u Combien, ma iille, j ai été sensible à votre bonne lettre du 16! Il m'a été comme impossible dy répondre de suite; un petit surcroît d'occupations ne Tn'a guère laissé de moments libres. C'est vous dire que, malgré les infirmités dont je ne suis pas exempt, je n'ai pas encore interrompu ni même diminué les

menls, de peur d'être privée de celle consolalion. Je viens donc, mon bon et excellent père, vous remercier avec toule l'eirusion de mon cœur de tout ce que vous avez fait pour moi depuis ma petite enfance, surlout des soins que vous avez pris pour me donner une éducation chrétienne. Je vous remercie mille fois du sacrifice que vous avez fait à Dieu en me permettant de suivre sa voie et d'embrasser un^état'qui, après avoir fait mon bonheur pendant ma vie, fait toute ma consolalion à mon dernier moment. Mourir épouse de Jésus-Christ, après lui avoir fait le sacrifice, je ne dis pas des affections du cœur, oh ! non, vous le savez bien, et d'ailleurs il ne l'aurait pas voulu ; mais du moins le sacrifice des consolations qui en résultent , c'est la source d'une paix , d'une confiance qu'il est impossible d'exprimer, et dont je vous parle cependant pour que vous puissiez juger de ma reconnaissance ; puisque c'est à vous, après Dieu, que je dois tant de bonheur. Lorsque Dieu aura daigné m'appeler iQn'i , ainsi que je l'espère fermement , fondée sur sa miséricorde et sur les mérites de Jésus-Christ, je pourrai vous témoigner ma reconnaissance d'une manière plus efficace ; mais j'avais besoin de vous l'exprimer encore une fois. « Il me reste une prière à vous faire, mon cher papa, c'est de ne

vif: Dr R. p. VAHIN. ;]0:J

petits services que j'('tais dans l'usnge de rendre au prochain. Cela n'enipèche pas que tous Ic^s jours, en m'éveiilant, je ne me dise avec Taccent de la surprise : Mo voilà donc encore en vie! Oui, je puis vous le dire, après la séparation successive de tant de personnes qui m'étaient si chères dans le Seigneur, il me semble que je ne vis plus. Un nouveau coup des plus sensibles qui va frapper, on peut dire, la Société tout entière du Sacré-Cœur, c'est la perte prochaine de votre bonne sœur; je ne crois pas que personne puisse la ressentir plus vivement que moi. Les longs rapports d'intime confiance que j'ai eus, dans le Seigneur, avec cette belle âme, m'ont mis plus que d'autres à même de l'apprécier. Oui, c'est une des plus grandes pertes

vous point trop aflliger de ma mort. Consolez-vous par les vues de la foi , parla penr-ée que bientôt nous nous réunirons pour ne plus nous quitter; car les année? les plus longues passent bien vite. Adorez donc les desseins de Dieu, mon cher papa, et baisez sa main si miséricordieuse pour votre fille. Sans doute, je me serais trouvée heureuse de passer une longue vie à travailler pour son service ; mais puisque, dans son infinie bonté, il veut me donner part à la récompense de ceux qui ont porté le poids de la chaleur et du jour, ne m'enviez pas, je vous en prie, une si grande faveur.

« Je désire bien , mon cher papa , que tous mes frères et sœurs trouvent ici l'expression de mon tendre attachement, ainsi que de celui qu'ils m'ont toujours témoigné ; qu'ils soient bien persuadés qu'au Ciel, dans le séjour de la charité, mon afiection ne fera qu'augmenter pour eux et pour leurs enfants, qui seront toujours l'objet de ma plus tendre sollicitude, surtout dans les moments les plus importants pour leur salut.

« Adieu, mon cher papa ; oui , soyons tous et tout à Dieu ; c'est dans son sein que nous nous retrouverons tous, et que va vous attendre

« Votre reconnaissante et heureuse fille. »

3Gi VIE DU R. P. VARi:^.

que puisse faire la Société ; mais elle l'aura pour puissante protectrice. Ne ciaigncz pas que la longueur de ses souffrances altère en rie n sa patience ; elle ne servira qu'à multiplier ses mérites et à enrichir sa couronne. Sa douceur est celle de l'agneau ; le calme de son âme est l'image du calme du ciel. Oh I la belle, oh ! la grande ame 1 Madame Antoinette de Gramont la suivra de près. ]Madame Eugénie, sa sœur, vient aussi de faire une maladie qui n'a pas été longue ; elle va mieux.

« Que dire, sinon avec tous les élus : O Crti.r, Ace, spes unica! Je vous salue, ô Croix! mon unique espérance, unique espérance. Plus de salut que par la Croix : voilà la sentence solennelle de la réprobation du monde qui repousse la Croix avec horreur; voilà le fondement du bonheur des épouses du Sacré-Cœur, qui ont embrassé la Croix, qui la portent et la porteront avec amour jusqu'au dernier soupir ; et c'est alors que la Croix, après leur avoir été fidèle en ce monde en leur faisant goûter la paix, selon la promesse du bon Maître, leur ouvrira la porte du Ciel.

« Que Dieu est bon !

« J'ai appris avec bien de la consolation par votre lettre la formation de l'Association des Enfants de Alarie maintenant dans le monde.

(( OEuvre excellente I

« Adieu, ma fille. Soyez mon interprète auprès de toute votre famille.

(( Bien cordialement,

c( Votre tout dévoué en Notre-Seigneur. )>

A nue personne eousacrée à Dieu.

17 novemluc lSi6.

« Savcz-vous, ma fiilo en Nolrc-Seigncur, que je suis eu peiue de vous depuis cette triste lettre où l'on vous transmettait de pénibles renseignemeiUs qu'on avait recueillis sur l'affaire qu'il vous importait de connaître, et moi-même je me rappelle avec peine le triste laconisme avec lequel je vous marquai ce que j'en pensais.

<c Le temps me manqua pour lui donner une forme plus gracieuse ; mais ce qui me rassura, fut la certitude que vous aviez de mon sincère dévouement. ^Maintenant, ma fille, il me tarde de savoir quelle impression vous avez reçue des renseignements qu'elle vous donnait. Pour moi, qui connais si bien les dispositions de votre àme, de cette àme qui n'estime et ne connaît que la sainte et aimable volonté de Dieu, qui ne désire autre chose que de la voir s'accomplir en elle en tout et par tout ; je suis persuadé que cette àme, si étroitement unie à son Dieu, n'aura rien perdu de sa paix si solidement fondée sur une tendre et fdiale soumission au meilleur de tous les pères. Continuez de vous tenir dans un parfait abandon à son aimable Providence, et ne doutez pas que ce Dieu de bonté, dont les yeux sont sans cesse attachés sur son enfant, ne vous fasse connaître ce qu'il demande de vous ; oui, il vous manifestera les desseins qu'il a sur vous, et la paix que cette connaissance vous fera

3fiG VIE DC K. P. VAHÎN.

goûter, VOUS remplira de confiance et de reconnaissance.

(( Ne craignez donc rien ; vous êtes consacrée aux Cœurs de Jésus et de Marie ; quel gage plus consolant pouvez -vous désirer de leur amour et de leur protection !

<c Souvenez -vous toujours de notre bonne devise : Courage et confiance; et ajoutons, joie dans le Seigneur.

« Adieu, ma fille, comptez toujours sur mon bien parfait dévouement en Xotre-Seigneur. »

A une persostue appelée à la vie religieuse.

Pari?, 7 avril 18K.

« Voilà longtemps, ma fille, que je désire vous écrire; mon pauvre état de santé, joint à un mal d'yeux, m'a imposé bien des sacrifices.

<( Mais aujourd'hui, j'éprouve une consolation sensible en vous découvrant une pensée qui se présente à mon esprit, toutes les fois que je me rappelle votre souvenir en présence de Xotre-Seigneur. Cette pensée est accompagnée d'une paix si douce, que j'aime à croire que c'est lui-même qui me l'inspire.

« Je vous ai dit pliis d'une fois que, ne voulant pas prononcer moi-même sur votre avenir, j'avais une ferme confiance que ce serait notre bon Maître qui, lui-même, par différents indices, vous manifesterait les desseins qu'il a sur vous. Il me semble donc maintenant que déjà on peut les entrevoir :le5 dispositions

VIE Dl H. V. VAUl.N. 367

i 11 t('' ri cures de votre cceiir (]ui se rcvùlciil dans vos lellres sont bien d'accord avec ma pensée. Oui, ma fille, votre cœur est trop pur, vos communications avec Notre-Seigneur sont trop intimes, la paix: que vous goûtez près de lui est trop douce, pour cpie votre cœur puisse jamais se partager entre lui et une créature mortelle sujette à rinconstance et à taiH de misères. Oui, je le répète, votre cœur est trop pur, trop innocent, pour connaître jamais d'autre époux que le Fils de la Reine desCieux, l'auguste Marie, le céleste Époux qui mettra en sûreté les deux trésors mille et mille fois plus précieux que tous les trésors de la terre, ces deux trésors que vous porterez dans le ciel, et qui vous feront connaître par toute la cour céleste comme la fille du Cœur de Marie et l'Épouse de son divin Fils, les deux trésors dis-je, de l'innocence et de la virginité. Oh 1 qu'elle est belle la couronne des vierges 1...

(( Voilà donc ma pensée ; mais si je m'y arrête avec complaisance, c'est parce que je la soumets tellement au bon plaisir de notre divin Maître, que je ne veux absolument que ce qu'il voudra; et, quoi qu'il puisse jamais ordonner, je dirai toujours fiaf ; oui, ô mon Jésus ! que votre volonté s'accomplisse en tout et pour tout ! Je diiai encore : 0 divin Jésus ! cette âme dont vous m'avez confié la direction est à vous, toute à vous ; donc, faites-en tout ce que vous voudrez, puisqu'elle s'abandonne entièrement à vous. Vous me l'avez confiée pour un temps ; maintenant je la remets entre vos mains, et je la dépose dans votre divin Cœur.

<( Adieu, ma fille, puisque vous connaissez mainleiiant toute ma pensée, vous saurez jusqu'où s'étend mon dévouements votre bonheur.

(c p. s. Pour répondre à un article de votre lettre du ... ., je me borne à vous dire : N'ayez pas d'inquiétude dans la distribution de vos aumônes, suivez dans leur répartition le mouvement intérieur. Notre bon Maître lui-même a eu des amis de prédilection. )>

Le P. de Ravignan, supérieur delà maison de Paris, avait envoyé le P. Varin respirer pendant quelques jours l'air de la campagne. Mais le choléra sévissant avec rigueur à Paris, le P. Varin, peu après son arlivée, reçut de son supérieur la lettre suivante :

Paris, 15 juin 1849, fête du Sacré-Cœur.

« Mon Révérend et bien-aimé Père, (c p. C.

<c Bonne fètc, car c'est bien la vôtre. Vous deviez revenir avec nous le 20 : il me semble mieux de différer votre retour. L'état sanitaire et politique de Paris me fait désirer, à mon grand regret, que vous prolongiez votre séjour à la campagne. A plus tard donc.

« Nous vous aimons et vénérons tous tendrement. i) Voici la réponse du P. Varin :

« Mon révérend Père, (c P. C.

u Dans l'état de misère physique et morale où je suis depuis longtemps, je puis vous assurer que ma

plus grande consolalion est de me savoir et de me sentir entre vos mains, et par conséquent entre celles de A^otre -Seigneur. Que dirai-je donc de celte place que vous voulez bien me donner dans votre cœur? ^la bonne hôtesse ' a écouté la lecture de votre lettre en vous bénissant avec une douce satisfaction.

(^ C'est de tout mon cœur que je vous renouvelle, mon révérend Père, l'assurance du tendre et respectueux dévouement de votre fils en Notre-Seigneur.

<( P, S. Comme vous avez eu la bont('; de me fixer le jour de mon départ de Paris, vous voudrez bien encore, quand vous le jugerez convenable, me niarquer celui de mon retour. »

Mantes 17 juin 18i9.

N. B. Dans ses dernières années, le P. Varin était souvent obligé de dicter ses letti'es. La personne qui lui avait servi de secrétaire pour éciire la lettre précédente, témoigna son étonnement qu'il eût employé cette expression : Dans l'état de misère physique et morale, etc. « Que dites-vous là? répondit le Père vivement affecté. Xe savez-vous pas que, depuis bien des années, le bon Maître broyé son pauvre serviteur comme la meule broyé le froment? Oh ! oui, c'est une épreuve bien salutaire que celle-là, parce qu'elle humilie profondément. Sentir son àme dans le néant. Sentir ses idées comme incomplètes. Sentir sa défaillance physique... Voilà pourtant letat où est ma

^ Madame la comtesse de Saisseval.

a:o VI K hV R. p. VAiîlN.

pauvre àme devant Dieu, et depuis bien longtemps. N'être plus propre à rien poui* son bon Maîlre. Oh ! que cela est triste, bien triste 1 Mes supérieurs le savent ; et ils me consolent avec une indulgence qui me touche plus que je ne saurais le dire. Mais la souffrance est là (il montrait son cœur). Oh 1 oui^ elle est là. C'est là que la croix est dressée. Mais oubliez tout ceci : c'est un moment de faiblesse que d'en avoir parlé; et précisément parce que c'est la croix, je dois la saluer. Oui, la saluer toujours, quelles que soient sa longueur et sa largeur. 0 croix sacrée I je vous salue de toute l'étendue de mon cœur. »

Ah jeune Paul Tliureaii.

Cet enfant, devant faire sa première communion le 21 juin, était venu quelques jours auparavant à Mantes faire sa confession générale au P. Varin. Il espérait que le Père serait de retour à Paris pour lui donner la dernière absolution. Mais le choléra ayant fait retarder ce retour, j\I. Thureau réclama du P. Yarin, pour son fils, un mot de consolation et d'encouragement.

Mantes, 19 juillet 1849.

i( Omon enfant! les anges, les célestes intelligences, à la vue de la grâce ineffable que vous allez recevoir, confessent leur impuissance; et comment, en effet, pourraient-ils parier dignement de ce mystère incompréhensible, de ce mystère d'amour, par lequel un Dieu, souveraine Majesté et créateur de toutes choses, après s'être abaissé, anéanti jusqu'à se rendre

Vli-: Dr W. \\ VAKÎ.N. 371

semblable à vous, après avoii' ('té rassasié d'opprobres et doulrages, apiès avoii' enduré tontes sortes de supplices, après être mort sur une croix, a voulu s'unir à sa pauvre petite créaluie, former avec elle l'union la plus intime, au point de ne plus faire qu'un avec elle.' Et qu'avait-elle en elle-même qui put attirer ses regards? IlélasI elle n'avait à luipiésenter que Ic-iiéant d'où elle a été tirée, et le pécbé dans lequel elle a été conçue, et qu'ensuite elle a commis par l'eflet de sa propre volonté.

« i\Iais je me trompe; cette petite crc'ature a reçu un cœur, un cœur capable d'aimer, lih bien, c'est ce cœur qui a fixé les regards de ce grand Dieu; c'est ce canir cpii est devenu l'objet de toutes ses complaisances et de tous ses désirs; c'est ce cœui' qu'il convoite, (ju'il demande, le dirai-je? comme un suppliant!... Mon (ils, vous dit-il, donnez-moi votre cauir : Ptahe, fiU mi, cor tiiion mihi. Pourriez-vous me le refuser, après tout ce que j'ai fait pour l'obtenii? Je vous ai déjà donné le mien par la voie de l'amour, et je suis prêt à vous le donner réellement, substantiellement, corporellement, de sorte qu'il se pressera contre votre cœur, et ne fera qu'un avec lui. Mon enfant, donnez-moi donc votre cauir, comme je vous donne le mien, librement, sans réserve et pour toujours.

« Eh bien , le voilà, o mon Jésus et mon Dieu ! le voilà ce cœur que vous demandez ; je vous le donne librement, sans réserve et pour toujours; etla preuve, la seule que vous attendiez de m-ji, c'est de ne plus

vivre que pour vous aimer, et d'être toujours dans la ferme résolution de plutôt mouiir que de vous offenser volontairement. A cette résolution générale j'en joins trois particulières : 1° d être toujours fidèle à mes exercices de piéié et de m'en acquitter avec toute la ferveur dont je serai capable ; 2° de conserver toujours une tendre et filiale obéissance à l'égard de papa et de maman, et de me conduire toujours de manière à être leur consolation ; 3° de remplir toujours fidèlement tous les devoirs propres à mon âge dans tout le cours de ma vie, et d'entretenir toujours en moi l'amour du travail en vue de votre gloire.

« 0 Marie! vous êtes ma bonne Mère ; je suis votre enfant; c'est dans votre cœur maternel que je dépose ces résolutions, afin que vous en soyez le garant.

(( Maintenant, préparez le cœur de votre enfant à s'unir dignement à celui de votre Fils.

« 0 mon bon et cher petit Paul ! sentez votre bonheur, et dans ce grand jour à jamais solennel auquel vous touchez, et dans lequel rien ne pourra vous être refusé, priez pour celui dont l'amour pour vous se confond avec celui de vos si bons parents.

'( Plus que jamais tout votre en Notre-Seigneur. )>

A luadauie Barat , ^uitérîeiirc générale des Dames du Sacré-Cœwr.

Mantes, 20 juillet 1849.

<( Oh 1 vraiment, ma chère Mère, je suis tout cha- ;rin quand je pense à ce long silence qui règne entre

nous. Depuis si longtemps, pas un seul mot de part et traulrel Et cependant il est bien certain que l'union des cœurs n'en soulTre pas. C'est le bon Maître qui les a unis il y a quarante-huit ans, et c'est lui qui, en les réunissant dans son divin Cœur, rendra cette union éternelle. Mais en attendant Thcureux moment, il faut lui être unis sur la croix.

(( 0 vous, ma chère Mère, qui savez bien la porter, obtenez-moi donc la grâce de la porter avec amour ! Priez donc pour moi.

(c J'attends chaque jour (|ue celui ([ui m'a dit : « Allez à Plantes, » me dise : « Revenez à Paris. )> — Du reste, je ne désire rien : que la volonté du bon Maître s'accomplisse; et voilà tout ce que je demande.

« Oh! si vous pouviez être ici quelques moments, vous diriez : O l'aimable solitude 1... Tout y respire la paix. Si vous voyiez notre jolie petite chapelle si recueillie et où notre bon Alaître semble nous dire tous les jours qu'il s'y trouve bien !... Aussi nous écuuterat-il favorablement après-demain, fétcde sainte Madeleine S lorsque nous lui demanderons de si bon cœur qu'il comble de grâces sa petite servante si chère à son Cœur ; et c'est dans cette intention que j'offrirai le saint sacrifice auquel s'unissent les pieuses solitaires.

« Tout votre în corde Jesii. »

^ Madame Barat porte le nom de Madeleine.

VI K DU 11. [\ vai;în.

A nia (lame fie F

<( Gloire, amour et dévouement sans lin, sans bornes, quoique sans vue, sans goîit sensible, aux sacrés Cœurs de Jésus et de Marie !

<^ Je ne vous le dirai jamais assez, ma chère lille : Courage et confiance, paix et abandon. Malgré toutes ces secousses, tant intérieures qu'extérieures, votre cœur ne s'est point dérangé, selon l'expression de la Mère Marie de Jésus, c'est-à-dire que votre volonté d'être à Dieu, toute à Dieu, à Dieu seul et pour toujours, n'a point varié.

« Dieu reqarde le cœur, dit la sainte Écriture; il voit dans le votre; il en connaît les dispositions, les désirs ; il les agrée, quoique l'effet n'y réponde pas toujours. 0 misère humaine ! il les conserve dans ce même cœur où il les a formés. Que voulez-vous, ma chère fille?

« Vous vous êtes donnée pleinement, irrévocablement à lui ; il use de ses droits, et il en usera jusqu'à la fin comme il lui plaira, sans vous consulter, mais toujours pour votre plus grand bien, comme pour sa plus grande gloire. Donc aussi jusqu'à la fin. Amen, fiât, Deo gratias^ Ita, Pater; jusqu'à la fin, courage et confiance, paix, abandon, abandon aveugle, sans réserve, sans reiour.

« Craindriez-vous que vos misères, vos faiblesses, n'anèlassent le cours des miséricordes de notre bon Maître envers votre pauvre àme, qu'il a prévenue des bénédictions de sa douceur et comblée de ses grâces?

Vi!-: DU R. V. VAH!N. 3:5

C'est au contiairc ce qui les atlircra el les iixeia suivous, précisément à cause du besoin que vous en avez, que vous connaissez et qu'il connaît mieux que vous. C'est ce qui vous ouvriia plus largement ie Cœur de ce Dieu de toute bonté, la source intarissable de tous les vrais biens, et le Cœur immaculé et tout matciiicl de ^larie, le canal très-pur qui nous les counnuirupie sans mesure comme il les reçoit. Invoquez donc toujours avec une plus vive confiance ces tout aimables Cœurs qui vous aiment d'un amour que vous ne pourrez jamais comprendre. Priez-les aussi pour moi, et croyez-moi bien, ma chère fille, plus que jamais « Tout vôtre en eux.

« P. S. Vous avez bonne part aux prières de noti'C enfant privilégié de Marie; il répond à sa vocalion aussi bien qu'on i)eut le désirer, et va droii au but par le chemin le plus court et le plus sur : la paiCaitc obéissance ei la fréquente communion. »

A tinc i»er.<ouuc mariée depiii!* titieiqiie» aauécs.

(( Votre position m'est bien connue, vous le savez. Continuez au milieu des contrariétés qui en sont maintenant inséparables, continuez dégoûter la consolation si solide que vous donne la certitude d'être dans Tordre de la divine Providence. Oui, le Seigneur est avec vous, par cela même que vous êtes là où il vous a placée lui-même. Oui, encore une fois, ////même. Donc courage et confiance. Tournez-vous vers le Cœur de Jésus j c'et>t là, là seulement que vous

370 YIE DU R. P. VARIN,

trouverez force, courage, soumission, douceur, et sur la croix vous serez obligée de dire que Dieu est bon. Adieu, comptez toujours sur mon bien parfait dévouement en Notre-Seigneur. »

« A présent que vous êtes engagée dans cet état, où vous n'êtes plus à vous, disait-il plus tard à la même personne, vous vous devez entièrement à votre maii. C'est là votre premier devoir. Cédez-lui en tout ce qui n'est pas contre la loi de Dieu, en tout ce qui n'est pas de précepte. Sacrifiez la messe les jours ouvriers, mission, communions même, prières, toutes les fois qu'il paraîtra le désirer. Cherchez peu à peu à l'amener à Dieu ; mais allez-y avec prudence et modéralion. Vos exemples feront plus que vos paroles, et surtout votre douceur et votre complaisance. Appliquez-vous à lui faire aimer la piété, à la lui rendre douce et aimable. Ayez cette gaieté, cette joie intérieure qui fait tout supporter. Voici ma devise : Tout souffrir avec douceur, accepter les contrariétés, les exigences, les défauts même de ceux avec lesquels vous avez à vivre avec cette même sérénité. Supportez-vous vous-même. Voilà à quoi il faut vous appliquer ; ce qui peu à peu rendra votre foi plus vive, votre amour plus ardent. Agissez toujours avec une sainte liberté, sans gêne, sans contrainte. C'est à vous à entretenir l'union dans votre ménage, à captiver le cœur et la confiance de votre mari. Allez avec lui dans le monde autant qu'il le désirera ; mais, lorsque vous serez seule, mettez-y toute la restriction que les bienséances de votre position vous permettront. La

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principale, la seule chose qui doit nous occuper sérieusement, être le mobile de toutes nos actions, c'est cette grande vérité : Nous sommes placés ici-bas dans l'état qui nous était destiné de Dieu; nous n'y sommes que pour un instant et pour mériter une éternité de bonheur.

« J'aime à me représenter le monde comme, un ihéàlrc : chacun y joue son rùle, y a sa place, son langage; la toile se baisse, les lumières s'éteignent, et tout est fini. Ainsi, dans cette vie nous avons chacun des places différentes ; nous devons les remplir pendant un moment, puis la toile se baissera, la mort viendra, et tout sera fini pour nous. Alors nous jouironsd'un bonheur infini, de Dieu même. Vous retrouverez votie mari, vous jouirez de son bonheur, et vous serez d'autant plus heureuse que vous y aurez plus contribué. »

A une personne dont la position difficile lui enlevait souvent même les consolations de la piété.

« Je vous prie instamment de ne faire sur vous aucun retour inquiet, ni sur la manière dont vous vous acquittez de vos exercices de piété, ni sur cette froideur avec laquelle vous vous approchez de la sainte Table. Ne vous occupez que d'une chose, d'entretenir dans votre cœur la bonne volonté et la confiance, et de chercher toujours à le dilater par la reconnaissance, par une vive et ferme espérance, par la joie intéi'ieure,joie si bien fondée, et qui est si agréable et

si glorieuse à Dieu Notre-Seigneur. ?y''oubliez jamais qu'il est votre bon Maître, voire ami par excellence, et le véritable et immortel époux de votre àme.

« Lorsque vous voulez prier, habituez-vous à regarder Dieu comme un bon Maître dont vous êtes la servante , qui doit se tenir fidèlement à ses pieds, malgré les distractions, la froideur de son cœur. Les maîtres de la terre ne considèrent que les actions, et souvent louent les services de ceux qui, dans le cœur, les détestent ; celui que nous servons ne regarde que notre cœur, et pourvu qu'il y voie le désir de lui plaire, il pardonne toutes nos fautes. Si vous ne trouvez rien à lui dire, restez avec humilité à ses pieds , mais restez-y fidèlement. Ce silence de lame devant Dieu est plus précieux que vous ne le pensez. Allez toujours avec simplicité, jamais de relouis inquiets sur le passé; rien n'éloigne plus de Dieu que le trouble. Il faut savoir conserver son ame en paix pour lui plaire. Tout ce qui répand le trouble dans l'àme, tout ce qui ne peut être envisagé qu'avec serrement de cœur et découragement, n'est pas dans l'ordre de Dieu. Le maître que nous servons est si bon , que , quelle que soit la chose ou le sacrifice qu'il exige, il permet toujours qu'il soit accompagné d'une onction intérieure qui nous en adoucit jusqu'à la pensée.

« Parlez à Dieu familièrement, avec confiance; il doit être tout pour vous. Avez-vous besoin de dépendre, il est votre maître. Voulez-vous éprouver la douceur et la confiance filiale , il est votre Père 1 Votre cœur a-t-il besoin d'un sentiment plus vif encore ,

VIE DU R. P. VARIN. Sr.)

il est l'époux de votre àme, votre ami, celui auquel vous pouvez tout dire, tout confier. Avouez-lui simplement tout ce qui vous occupe, Tennui que vous éprouvez à ses pieds ; vos misères, voycz-ks tranquillement devant lui, et continuez de marcher avec courage. Soyez fidèle à votre méditation, et, lorsque vous ue pourrez la faire, offi'ez à Dieu pour la remplacer ce que vous serez obligée de faire à l'iu ure qui lui était destinée; et restez unie à lui le plus possible pendant tout ce temps. »

Acti^itr naturelle.

« Dieu seul, oui, Dieu seul, et alors nous serons plus calmes, même dans le bien. Oui, plus calme; prenez garde de ne pas mêler trop do nalnrel dans votre zèle.

(c Le calme est bon partout, mais rempressement gâte tout, même les meilleures choses. Observezvous soigneusement là-dessus, vous en avez besoin ; moins d'expressions, moins de gestes, moins de paroles, une démarche plus posée, mais tout cela bien en paix. Oh ! je vous en conjure, ne vous troublez pas de ce que je vous dis là, mais comme le petit enfant qui connaît la tendresse de sa mère dans les conseils qu'elle lui donne, recevez cet avis d'un cœur tout dévoué, et tachez de gagner quelque chose sur ce calme extérieur ; car tout y gagnera pour vous, au dedans comme au dehors.

a Oh 1 ma fille, qu'il faut donc bien dire et répéter

toujours que Dieu est bon !... Non, ne vous tourmentez pas de cette disposition de légèreté que vous reprochez à votre esprit; car ce n'est pas tout à fait dépendant devons, mais plutôt l'effet d'une imagination active. Travaillez petit à petit à la dominer toujours davantage, parce qu'en travaillant à acquérir l'esprit de calme et de modération, ce sera travailler à votre plus grand bonheur; mais travaillez -y sans trouble et sans contention d'esprit. En toutes rencontres, dressez d'abord votre intention ; à votre réveil, offrez sincèrement à Dieu toute cette multitude de pensées et d'actions qui doivent faire comme la monnaie courante de votre journée. Dites-lui : Mon Dieu, 'je voudrais n'en pas tant penser, n'en pas tant dire, afin de mieux faire; n'importe, prenez tout, tout pour vous seul, ô mon Dieu 1 parce que tel est mon unique but, ma volonté première.

v( Et puis, quand vous aurez dit cela, tenez-vous bien tranquille. Si votre esprit se met à courir les champs, laissez-le faire sans vous en chagriner. Qu'il coure, qu'il coure, qu'il vole tant qu'il voudra, il finira toujours par perdre haleine quelque part ; et alors, comme c'est le cœur qui tient les rênes, il suffira qu'il les tire tant soit peu vers lui pour lui dire de ces petits mots tout courts qui le rappellent à l'ordre : (( Mon Jésus, mon bon Maître, tout pour vous, tout pour vous ! » Et quand vous aurez dit cela, vous ne direz plus rien. Et cependant, si l'enfant se remettait encore à courir, à bondir tout à travers champs et marais, ne vous en troublez pas; car faut-il s'étonner

VIE DV R. P. VARLV. 33 J

de la légèreté d'un pclit enfant? Aon, mais il Tant l'amener doucenienl, surloul ne jamais troubler sa ])ai\ ni son enjouement, et vous venez que petit à petit l'enfant deviendra moins bruyant et moins volage par le eliarme(iu'il trouvera de plus en plus à rester plus intimement uni à son bon Père par une attitude plus calme et plus réfléchie, afin de ])ouvoir mieux le regarder, le consulter et lui complaire.

Simplicité.

Août 183i.

« Si vous ne devenez comme ce petit enfant, vous (( n'aurez point de part à mon royaume. )^

u Ce texte servira à nous montrer la simplicité que nous devons apporter dans toutes nos actions, et par conséquent la réforme que nous devons apposer sur toutes nos impressions , qui tendent si souvent à s'en éloigner. Voyez ce petit enfant, il ne craint rien ; il est dans les bras de sa mère, et c'est tout pour lui. A-t-il faim , il se nouirit de son lait. Et aussitôt qu'il a satisfait le besoin qu'il avait de prendre sa nourriture, il quitte le soin de sa mère pour ne s'occuper plus qu'à la regarder, la caresser, lui obéir. Présentez à cet enfant tout petit, tout petit, une grande reine superbement parée; ses yeux éblouis de la richesse de sa parure s'y fixeront peutêtre quelques moments ; mais bientôt après il les en détournera pour se reporter vers sa mère , tout pauvrement , tout grossièrement vêtue qu'elle soit, cl rien ne pourra plus l'en détourner. Lui cause-l-on

quelque peine, reçoit -il une injure, un mauvais traitement même ; ce cher petit enfant n'en conserve aucun ressentiment ; il n'a même pas bien compris tout le lort qu'on voulait lui faire. Eh bien , ame chrétienne, voilà le modèle que nous devons suivre, celui de cette simplicité d'enfant dans nos intentions comme dans chacune des démarches de notre vie. Et , ne nous abusons pas ; plus nos oeuvres seront méritoires en apparence, plus cette simplicité d'esprit et de cœur est nécessaire pour les rendre réellement méritoires ; car si nous ne veillons beaucoup sur nous dans l'espèce de tumulte et d'agitation où nous jette souvent la multitude de démarches qui accompagnent les œuvres, nous céderons infailliblement à la vanité et à l'orgueil ; tout le fruit de nos œuvres sera perdu pour nous, quels qu'en soient l'apparence et le mérite extérieur.

(( Remarquez-le bien, cette droiture de cœur, cette simplicité d'intention dans vos actions, ce n'est pas un simple conseil que je vous donne, mais un précepte, un précepte obligatoire. JN'otre-Seigneur l'a dit formcliement; et de même quïl la dit, que celui qui ne serait pas régénéré par les eaux du baptême n'aurait pas la vie éternelle ; de même il a dit que celui qui n'aurait pas la simplicité des petits enfants n'entrerait pas dans le royaume des cieux. Donc , cet esprit de droiture et de simplicité dans vos meilleures actions n'est pas un simple conseil, mais un précepte formel. »

VIK DU R. I\ VAllIN. 383

La paix.

Avril 18il.

H Quelle touchante instruction Xolrc- Seigneur nous donne aujourd'hui dans l'Evangile, ma fille 1 La paix; la paix, je vous donne la paix, la paix soit avec vous".... Oh 1 oui, ma fille, la paix soit avec nous, toujours, en tous lieux, en tputes circonstances ; car la paix est bonne à tout, au corps comme à l'esprit et au co.Hir.

« La paix avec Dieu, votre bon Maître, votre tendre Père; et de là cette douceur de cœur qui fait le charme de notre vie ; la paix avec le prochain, et de là cette douceur, ce calme, cette aménité dans nos rapports avec le prochain, qui répand comme la bonne odeur de Jésus-Christ dans tous nos rapports sociaux. La paix enfin avec nous-mémc s, et de là cette dilatation du cœur, ce calme de fànie qui donne de la valeur à nos moindres actions. Mais, remarquez-le bien, la douceur et le calme étant la conséquence de la paix, on a peine à en retrouver la trace dans un extérieur trop agité, trop empressé.

(( La paix donc, la paix dans le calme, la douceur et la modération, et tout en ira mieux. )^

Joie dans le Seîgueur.

(c Oui, il est bon de modérer la joie, non pas dans ses impressions, mais dans ses expressions. Il faut modérer ces éclats de voix, ces ris trop forts qui sont

plus propres aux joies immodérées qu'à cet aimable enjouement si recommandé aux enfants, aux amis de Dieu. Mais une fois ce petit succès obtenu, il ne faudra plus craindre d'exprimer la joie de votre cœur, parce qu'elle est le fruit du calme et de la paix qui y régnent. Cette joie en Dieu est l'hommage le plus vrai que vous puissiez rendre à sa bonté ; et de même qu'il est flatteur pour nn maître que ses serviteurs manifestent la joie qu'ils éprouvent à son service, de même le souverain Créateur de toutes choses, ce Maître tout-puissant est si bon, qu'il daigne nous assurer qu'il se trouve flatté de la joie que nous manifestons en travaillant pour lui.

« Soyez donc dans la joie, dans la paix au service du bon Maître que vous servez ; mais dans une joie douce, calme, réservée et sans éclats, ni dans les expressions, ni dans la voix, ni dans les gestes. »

rais et simplicité.

Août 1845.

« Ce que vous avez à faire, ma fille, c'est d'aller dans la simplicité et l'abandon, ainsi que je vous l'ai dit si souvent; avec loyauté, si je puis m'expiimer ainsi, dans le calme et dans la paix; car c'est celte paix de la troisième personne divine qui est la voie par laquelle le bon Maître veut que vous marchiez, Oui, cette paix, cette joie, cette belle et touchante simplicité des enfants tout petits, tout petits, pelit enfant de trois ans, pas davantage: voilà votre voie.

Vous savez que je vous le dis depuis bien longtemps. Oh I donc la pais., la reconnaissance, la confiance et ranionr : voilà le fruit du bon arbre dont la racine est dans le cœur.

<K Si quelquefois le trouble venait agiter votre esprit, si vous éprouviez de nouveau un de ces moments de faiblesse où la pauvre nature di'faille, oh î je vous en conjiu^e, rappelez-vous à cette conTiance, à cette voie de dilatation à laquellevous êtes appelée, et dites-vous que tout le reste ne vient que du démon, qui veut et peut bien vous tourmenter, mais qui ne vous vaincra jamais ; c'est moi qui vous le dis.

« Je vous le dis encore; ne failes pas tiavailler l'esprit et l'imagination pour savoir ce qu'il faut que vous fassiez pour faire mieux, mais allez toujours votre polit train, et restez tant que vous pouiToz dans la confiance et l'abandon. Si vous tombez, relevez-vous bien vite, comme le petit enfant qui trébuche et se relève à l'instant. Croyez-moi, agissez ainsi et tout ira bien. »

Pais: et (lilatatiou du cœur.

Janvier IS'iG.

<( Ma fille, rappelez-vous ces premières paroles qui furent prononcées par les anges à la naissance du petit Enfant-Jésus, dont vous aimez tant à honorer l'enfance : « Gloire à Dieu, et paix sur la terre I »

« La paix, la paix, et toujours la paix. Je vous en conjure donc, pour l'honneur de notre bon i\Iaîtrf% pour rinléi'ét de votre propre bonheur : conservez,,

pratiquez, préférez cette douce paix du cœur à toutes les autres vertus, parce que c'est la voie par laquelle Dieu vous veut à lui, ainsi que je vous l'ai répété si souvent La paix donc, le caîme et cette sainte dilatation du cœur qui fait notre bonheur en contribuant si puissamment à celui de notre prochain.

« Habituez-vous à entretenir avec Notre-Seigneur ce commerce habituel et intérieur qui vous procurera la paix ; mais, pour cela, il faut être dégagé de tout et ne tenir h rien. )>

ABîiour de XoÉre-SeigMesir JésHS-Clirîst.

<( Faudra-t-il donc employer de grands efforts pour vous porter à ce sentiment si doux, si justement mérité? Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est venu au monde pour vous, qui s'est fait petit, pauvre et souffrant pour vous , qui n'a vécu que pour vous , agi que pour vous; faudra -t- il donc vous convier à aimer cet ami si dévoué, ce fi'ère si compatissant, ce père si tendre? Mais, si vous l'aimez, quelle sera votre conduite à son égard? quelle sera-t-e!le ?... Ecoutez, le voici. Et pour mieux vous convaincre, je vous reporterai encore ta ce monde si pervers et duquel le bon saint François de Sales disait : « Je ne « sais ce que m'a fait ce pauvre monde, mais il me u déplaît chaque jour davantage. » Eh bien, oui, malgré sa perversité, il peut nous servir d'exemple en ce qui concerne la délicatesse de ses sentiments à l'égard de ceux qu'il aime. Observez cette délicatesse de

vu: DL U. W VAIilN ^87

sentiments dans l'affection de deux époux saintement unis, d'un frère pour son frère , d'un ami pour son ami. Yoye/ comme cet ami cherche à prévenir !es moindres désirs de celui cfui a su captiver son cœur; comme il évite soigneusement non-seulement ce qui pourrait lui déplaire, mais encore ce qui pourrait lui phiire le moins. Pourriez-vous ne pas trouver dans votre amour pour Jésus cette délicatesse de sentiments que vous savez si bien exprimer pour ses créatures? Oui, faites à l'égard de ce bon ^laître ce que vos cœurs si naturellement sensibles font pour vos amis de la terre : à chaque aciion, à chacune de vos peines ou de vos jouissances, dédiez-lui-en l'hommage par une élévation de votre cœur vers lui. Que ce soit comme autant de cts petites lettres que vous adressez si souvent à vos amis absents, à un frère dans raiïliclion, à un époux vers lequel vous reportez vos plus chers souvenirs, alors même qu'il a cess('' de vivre, laites de même , écrivez avec vos cœ'urs toutes vos impressions à ce bon Maître, à cet ami si fidèle, et envoyez-les-lui comme des témoignages de votre amour et de votre reconnaissance. Vous verrez comnîc son cœur recevra ces missives du vôtre ! Soyez bien tranquille ; pas une ne sera rejetée ; non, non, pas une ; il les prendra toutes, ces petites lettres ; il les prendra toutes une à une ; il les lira, il les goûtera, et il y répondra par la plus douce réciprocité. Comment donc ne pas l'aimer ce bon Maître de nos ca^urs et de nos àmcs? )^

At î.<» à lundaiMc la conatcRSC de S., avant sa dcruièrc retraite au nioi«» de novembre IS^Î.

<( Il faut, madame, que, pendant voire retraite, vous ne vous tourmentiez de rien, et que vous soyez aussi contente des misères etdessëeheresses, si elles survenaient, que des consolations et des dévotions les plus évidentes.

« Le bon Lopez avait une réputation de sainteté très-éminente. Un jour, on lui dit : « Mais à quoi « donc passez-vous votre vie, car on ne voit rien en « vous de pieux? — Vous me demandez à quoi je passe « ma vie, répondit-il. Je la passe à adorer la volonté « de Dieu sur moi et sur toutes les créatures. »

<( Oh ! donc, madame, sur ces grands événements politiques^ et autres en tout genre, quand même la nature aurait à souffrir des résultats survenus, il faudrait s'en tenir à ces deux grands mobiles : adorer et aimer; adorer toutes les volontés de Dieu, et aimer sa volonté sur nous et sur toutes les créatures.

« On ne peut assez méditer sur cette troisième demande du Pater : a Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » De là la soumission entière à toutes les adorables volontés de Dieu; de là donc la soumission entière à tous les événements politiques, particuliers et personnels en tout et sur tout. C'est

^ Allusion à la guerre du Sunderbund contre les cantons catholiques de la Suisse.

surtout dans celte demande qu'on sent plus vivement qu'on prie en union avec le Fils de Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ, puisque c'est en union avec lui qu'on dit : Notre Père; et il en est de même de toutes les autres demandes du Pater^ qui, toutes, doivent être précédées de ces mots : Notre Père. »

Atî«« donnés avant sa rctraid* à nne itersonne pieuse, mais «jui a^ail le fléfaiit de se trop repïier sur eltc-

« Vous me demandez ce que vous avez à faire, ma fille? C'est de vous tenir dans un grand dégagement d'esprit, une paix profonde, complète ; la joie et pardessus tout la siMPLiciTK qui doit être et sera toujours votre voie en toutes les circonstances de votre vie.

u Uappelez-vous bien que le véritable amour de Dieu, la véritable dévotion ne consiste pas dans les effets de la dévotion sensible, le goiit de. la prière et comme le sentiment de l'union avec Dieu; toutes ces impressions sont les jouissances de la dévotion, mais non pas ce qui la constitue. Ne vous y attachez donc pas, si vous avez le bonheur de la ressentir; élevant au contraire votre cœur plus haut, envisagez la possibilité de la souffrance et du combat avec la ferme volonté de prouver alors votre amour par votre soumission et votre persévérance. Oui, ma pauvre fille, le temps de la sécheresse, de l'épreuve et de la désolation peut venir encore pour vous; il viendra

mcmc probablement et il n'est peut-être pas éloigné. Eh bien, ma fille, vous n'en aimerez pas moins votre bon Maîire, si au fond du cœur vous acquiescez et acceptez. Au temps de la désolation, on croit ne plus rien sentir, rien faire, rien mériter; et cependant le fond de votre cœur restera toujours en paix, toujours agréable au cœur de votre bon Maître, si, fidèle à la grâce, vous vous écriez du fond du cœur : Mon Dieu^ mon bon Maître, mon Père, je vous aimerai toujours, parce que j'espérerai toujours.

u Donc, ma fille, plus que jamais, soit pendant le combat ou la souffrance, soit pendant la paix et la consolation, nous répéterons ce refrain du cœur : Courage et coniiance î

«Ma fille, pendant ce temps de recueillement, vous porterez votre cœur spécialement à l'accomplissement de la volonté de Dieu sur vous, en vous et par vous. Vous commencerez et terminerez toutes vos méditations et chacun de vos exercices par cette admirable expression du saint roi : « Mon cœur est prêt, « ô mon Dieu! mou cœur est prêt à faire votre voce lonté. )) Puis vous répéterez souvent, très-souvent, ces pieuses aspirations : Jésus, Marie, Joseph, je me jette dans vos bras I Jésus, Marie, Joseph, je vous aime de tout mon cœuri Jésus, Marie, Joseph, je vous donne tout mon cœur 1

« Choisissez, ma fiile, celle de ces aspirations qui vous touchera le plus, et répétez-la souvent, presquecontinuellement, à temps et à contre-temps. Vous ne sauriez croire combien celte pratique des aspira-

VIK Dl' H. V. V.Uîl.N. 391

lions louiiiée en liabitiide dcviout proiilable à l'àme, quel que soit le peu d atirait que l'on y éprouve ou le peu de fruit qu'on croit en retirer d'abord. ÎMeltezvous aussi sous la protection toute spéciale des divins Cœurs de Jésus et de Marie, de saint Joseph et de vos saints Anges. Puis, avec tout cela , allez bien en paix, et en toute confiance; avec cette sainte société, vous ne vous trouverez jamais seule ni abandonnée. ]\Iais revenons à notre dernier mol ; cai avec vous ce doit toujours être noire premier et noue dernier : la simplicité, la simplicité, la sim[)licilé de cœur et d'espiit, et luul ira bien. >>

La même personne disait au P. Varin, après sa retraite, qu'il lui avait semblé qu'elle était connue un enfant gâté qui ne fait pas honneur à ses maîtres, malgré tous les soins que l'on a pris pour lui donner une bonne éducation.

<< 0 ma fille! répondit le Père, que vous venez donc de dire le mot juste 1 mais le mol, entendez-le bien, le mot auquel seul il faut vous arrêter. Ce mot, le voici : EXFA^T. Oui, vous n'êtes qu'une enfant. Il y a bien longtemps que je vous le dis (près de vingt ans, ce me semble), et qui dit e?ifant ne d'il rien de plus. Donc, restez- en là, et n'allez pas vous ingérer à considérer si vous êtes une enfant gâtée, si vous êtes une enfant mai élevée. Tout cela n'est pas de votre ressort, parce que tout cela n'est pas du ressort de l'enfance. C'est se replier sur soi-même, sc rcfjarder soi-même, et voilà tout. Cela est si bien

302 VIE DU R. P. VÂRIN.

tout, pour VOUS, que c'est sur ce seul point que je vous ferai des reproclics.

« N'examinez donc ni ceci ni cela. Ne perdez pas votre temps à vous regarder vous-même. L'enfant €st trop petit chez vous pour lui permettre de raisonner.

w Allez votre petit train, sans cherchera y voir plus clair. Continuez à aimer le bon Dieu de tout votre cœur, et en lui tout ce qui vous touche et vous entoure, les étrangers comme vos proches, les petits comme les grands, les riches comme les pauvres; en un mot, aimez tout votre prochain aussi de tout votre cœur, comme le bon Dieu. On ne vous en demandera pas davantage.

« Sûrement, vous avez des imperfections. Eh bien, quand vous les verrez bien grosses, corrigez-les si vous pouvez, mais sans vous en tourmenter. Et quand le petit enfant n'aura pas vu bien clair, qu'il se contente de se retourner du côté de son bon Maître en lui disant : Mon Dieu, mon bon Père, donnez-moi plus de lumière, et alors je tâcherai. Voilà, ma fille, voilà votre voie, et tant que je vivrai, je ne vous en indiquerai pas d'autres. Mais, c'est évident! les petits enfants se regardent-ils eux-mêmes? se retournent-ils en arrière pour voir s'ils ont bien ou mal fait? Non, mais sans regarder par derrière, ils continuent toujours leur petit train en avant. Ils bâtissent leurs petits châteaux de cartes. Sils le montent bien haut, ils sont bien contents j si le château de cartes tombe, ils pleurent d'abord un peu, parce

que cela leur cause de la peiue, mais comme ensuite ils recommencent à le bàlir, ils redeviennent bien contents le moment d'après.

« Faites de même, ma fdle; rebâtissez vos bonnes résolutions de faire toujours du mieux que vous pourrez ; mais quand vous aurez trébuché en quelque point, relevez-vous promptement et résolument par le souvenir de notre chère devise : Courage et confiance, et restez bien tranquille là-dessus, parce que, croyez-moi, tout ira bien. )>

Cou^eilïi ù une jouiic personne an moment (le son c(al)li!$seiiient dans le inonde.

u Vous me demandez, ma fille, des conseils sur les nouveaux devoirs qui vont vous être imposés. Ils sont grands, bien grands, bien grands, et autant dans l'intérêt de votre bonheur temporel que de voti-e salut éternel. Cependant je crois fermement que le bonheur intérieur des ménages serait moins rare, si au moins une des parties remplissait exactement chacun des devoirs qui lui sont imposés, et quelle que soit l'injustice dont vous puissiez m'accuser, je vous dirai encore qu'il serait à désirer que les femmes se crussent comme exclusivement chargées du soin d'y satisfaire ; car, s'il est vrai de dire que nous possédons tous un fonds de perversité qui détruit l'harmonie des plus sages combinaisons, il n'est pas moins vrai qu'il y a dans le cœur de l'homme un fonds de sensibilité

39i ME DU R. P. VÂRIN.

qui, tôt OU tard, saura rendre hommage aux efforts d'une vertu douce et persuasive- Et ici encore la religion, ainsi qu'une tendre mère toujours attentive à prévenir vos chagrins comme à ménager vos jouissances, se montrant à vous avec une prévoyante sollicitude, vous aidera à conquérir l'affection de celui au bonheur duquel elle vous a dévoué, et tolérera avec indulgence tout ce que vous croirez devoir lui soustraire (dans ses pratiques secondaires), si c'est dans le seul lut de mieux ménager la paix de votre intérieur. Vous déchargeant donc alors de tout ce qui pourrait blesser un esprit que les maximes du monde laissent encore dans l'erreur, c'est à votre cœur seul qu'elle confie le soin de le lui ramener en vous prescrivant comme un de vos premiers devoirs celui d'être chaque jour plus douce et plus indulgente à son égard, comme aussi plus attentive à tout ce qui peut lui plaire.

(( Voilà, ma fille, le langage que vous tient la religion dans les nouveaux devoirs qu'elle va vous imposer. Tachez donc que chez vous cette bienfaisante religion n'ait rien d'austère, rien d'exalté. Ne la montrez jamais en vous que comme la conséquence d'un cœur droit et sincère et d'une conviction profonde. Surtout ne la rendez pas importune par des pratiques minutieuses, incompatibles avec votre nouvel état ; et tout en restant fidèle aux exercices obligatoires, évitez tout ce qui ne serait que secondaire et n'aurait pour but qu'une satisfaction toute personnelle ; car, ma fille, la religion a aussi sa pudeur, et c'est la blesser '

VIE DU R. P. VAPiIN. 395

.'Iiie d'en révéler les douceurs à ceux qui n'ont pas été appelés encore au bonheur de les partager.

»< ]Mais si la religion se montre si tolérante à vos yeux sous tous les rapports qui tendent à assurer davantage votre bonheur intérieur, que rien ne vous fasse départir des slrictes lois consacrées par la morale et par les convenances; car alors elle vous tiendrait un langage plus sévère. Ne prenez jamafs de plaisirs de société qu'autant qu'ils seraient partagés par votre mari. Qu'aucun étranger ne soit admis dans votre société intime, et qu'on vous trouve seule on seulement avec des femmes vertueuses toutes les fois (pie votre mari ne sera pas avec vous. Je sais qu'en ceci, comme en tout, il est des exceptions impossibles à prévoir ; mais si vous ne perdez pas la règle de vue, ce que vous serez obligée d'en excepter ne tournera pas à votre préjudice. Il en est qui vous présenteront ces observances comme puériles en elles-mêmes et d'une pratique insupportable; cependant, croyezmoi, ma fille, tant que la pureté de votre cœur n'aura subi aucune atteinte, vous n'y trouverez tout au plus qu'une légère entrave ; mais du jour où votre cœur en éprouverait une impression plus pénible, une contrainte plus gênante, on pourrait craindre pour votre vertu ; car il n'y a que les passions qui agitent vivement, et voilà pourquoi la religion les éloigne si soigneusement de notre cœur. C'est donc autant dans l'intérêt de votre sécurité intérieure que de l'honneur de votre réputation que je vous engage à vous attacher, avec la plus scrupuleuse exactitude, aux plus

39G VIE DU R. P. YÂRIN.

légères convenances que le monde lui-même a su vous prescrire malgré toute sa perversité.

« El n'allez pas vous prévaloir de votre vertu passée pour vous affranchir de tout joug à l'avenir ; non, ma fille, notre faiblesse est telle que nul n'est assuré de la persévérance, du moment où il cesse de se défier de lui-même. En un mot, ne dédaignez jamais d'observer exactement les moindres convenances lorsqu'il s'agit de l'honneur de votre réputation ; c'est à elle que vous devrez de captiver toujours davantage l'estime et l'affection de celui auquel votre sort sera attaché.

« Ne vous prévales pas non plus d'une fausse sensibilité qui, à vrai dire, n'est souvent que de l'exigence et de la susceptibilité, pour vous livrer à une humeur soucieuse et jalouse ; mais pénétrez-vous bien de la pensée que, quelles que soient les épreuves que vous ayez à subir, quelles que soient les préventions ou les préférences contre lesquelles vous ayez à lutter, vous en sortirez toujours victorieuse, si toujours vous savez combattre avec les armes de la vertu soigneusement pratiquée dans ses rapports les plus doux comme les plus aimables.

« Un autie point non moins important que votre honneur personnel, un point malheureusement trop soTivent négligé dans la conduite intérieure d'une maison, c'est le soin qu'on devrait prendre des domestiques, sous le double rapport physique et moral. Je ne m'arrête pas aux soins physiques ; car, alors même que le cœur se refuserait à la compassion presqrie

iiistinciive que nous inspirent les souffrances de ceux qui nous enlourent, notre amour-pioprc seul nous en f<'rait un devoir. Quant aux principes religieux et moraux de la classe inférieure, il est bien rare qu'une maîtresse de maison s'occupe des moyens nécessaires pour en faciliter l'enseignement et la pratique. Et pourtant rien n'est plus opposé à la prétendue sensibilité affectée par vous, mesdames, et à l'estime que vous professez si hautement pour la moralité, que votre insouciance à cet égard. Cependant, ces subordonnés ailacliés à voire maison n'appartiennent-ils pas, comme vous, à la société tout entière? Ne sont-ils pas aussi les membres d'une famille à l'intérêt de laquelle leur honneur est attaché? Ce jeune homme, cette jeune fdle, n'ont-ils pas aussi un père et une mère, une famille enfin dont les intérêts sont aussi sacrés que ceux qui vous attachent si sensiblement à tout ce qui vous touche ? Supposez-vous un moment dans la pénible nécessité qui force ces malheuieux parents à se séparer de leurs enfants dans l'âge des illusions et des dangers; interrogez ensuite votre sollicitude maternelle lorsque toute la force de ce sentiment vous sera connu, et chargez-la alors de répondre aux reproches d'une malheureuse mère dont vous aurez laissé pervertir l'enfant par votre négligence à veiller sur le dépôt qu'elle vous avait confié. Je vous lavoue, ma fille, quoique ministre d'une religion de paix et d'indulgence, cette insouciance, si commune parmi vous, me révolte à un point que je ne saurais exprimer. Que les hommes veillent moins attontive-

ment, c'est la conséquence presque naturelle de tant cfautres ci'i'eurs; mais de la part des femmes, d'une femme vertueuse surtout, si jalouse de sa réputation, si attentive à l'ordre apparent de sa maison, n'y aurait-il donc que la livrée d'un cœur pur dont elle dédaignerait le soin ? Osera-t-elle compter pour rien les justes plaintes adressées au ciel par les alarmes d'une malheureuse mère dont elle aura compromis la sécurité et l'honneur? jMa fdie, je n'abuserai pas ici du droit que me donnerait mon ministère pour exciter vos terreurs au nom d'un Dieu vengeur de l'innocence égarée; mais si vous êtes appelée à devenir mère aussi à votre tour, permettez à celui qui vous tient ici la place de votre vertueux père, de vous faire envisager vos intérêts les plus chers en vous disant : Craignez, oui, craignez, ma fdle, de faire retomber sur votre propre famille les malheurs et les fautes dont vous n'auriez pas cherché assez scrupuleusement à préserver celles de vos semblables.

c( Après avoir plaidé la cause des êtres spécialement confiés à vos soins, ne plaiderons-nous pas aussi la cause de cette multitude de pauvres et d'affligés dont nous sommes toujours environnés, quel que soit le lieu que nous habitions ? On s'étonne souvent que la jeunesse, si accessible à la compassion, s'occupe si peu du soin de soulager ceux qui souffrent. On a mille fois raison. Pour vous, ma fille, parmi une foule de devoirs nouveaux dont vous adopterez les charges avec les jouissances, n'oubliez pas vos devoirs envers le malheur. Tout, à cette époque de la vie, semble

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sourire aux regards d'une jeune pei'sonne. Les généreux sacrifices de ses parents, l'active sollicitude de sa mère, les souvenirs de l'amitié, chacun, en ce moment, s'empresse comme à l'envi de lui oflVir des présents et d'étaler à ses regards une abondance qui lui sera peut-être refusée dans un âge plus avancé. Tous ces êtres si chers semblent heureux des jouissances qu'ils procurent à celle qui en est l'objet. N'y am-ait-il donc que celle-ci pour qui les nobles prérogatives d'un cœur généreux resteraient inconnues? Et n'estce pas cependant ce qu'on remarque trop souvent?

« Pour vous, ma fdlc, mettez au nombre de vos plus douces obligations celle de faire participer à toute celte abondance quelques-uns de ces infortunés, condamnés depuis si longtemps aux privations et aux souffrances, et que ces jours de fête procurent quelque adoucissement à leur misère. Vous goûterez alors combien on est heureux de consacrer à soulager les pauvres ce qu'on accorde avec tant de prodigalité au luxe et à ses inutilités. Si cependant les convenances de votre position sociale vous obligent d'en faire usage aussi, rappelez-vous du moins qu'une légère soustraction, qu'un léger sacrifice sufiira peut-être pouisatisfaire aux besoins les plus pressants d'une famille tout entière. Oui, le généreux sacrifice de quelques fi'ivolités ; un peu plus de simplicité substituée à la recherche de votre parure, vous procurera, sans rien ajouter à vos dépenses, le bonheur mille fois préférable d'avoir fait bénir votre nom sans exciter l'envie ; et croyez-moi, ou je serais bien trompé, ou je pour-

rais vous assurer que votre parure semblera toujours la plus gracieuse aux yeux, de celui qui pourra y rattacher le soulagement d'une infortune ou la consolalion d'un cœur affligé.

<c Avant de terminer ces longues réponses à vos questions, laissez-moi vous faire encore une recommandation que je crois de la plus haute importance dans l'intérêt de votre bonheur intérieur, je veux parler des liaisons si facilement intimes entre vous, et d'un danger d'autant plus grand qu'on n'en apprécie pas assez la conséquence.

c( La réserve si naturelle aux jeunes femmes leur inspirera toujours de la répugnance pour se créer exclusivement une société d'hommes. Mais il n'en est pas de môme pour les liaisons qui s'établissent entre femmes, surtout lorsqu'elles sont à peu près du même âge. Je ne prétends pas vouloir vous interdire ici les relations de bienséance auxquelles vous vous devez ; mais le danger que je voudrais vous signaler est celui qui résulte des liaisons trop intimes avec les femmes d'une réputation équivoque- car souvent il ne faut qu'une liaison dangereuse au début de la carrière pour empoisonner le germe des espérances les mieux fondées. Apportez donc l'examen le plus scrupuleux dans ce choix, et lâchez de n'établir de relations inlimes qu'avec des femmes d'une réputation intacte.

i( Allons, ma fille, marchons tête levée vers notre destinée commune à tous; quelle que soit la voie par laquelle nous y arrivions, courage, confiance et persévérance, telle est notre devise. »

VIE DU R. P. VAUIX. iOl

A'oîcî encore «niclque.ci conseil*-; de dii-eetion «iiii nous ont été conservés par In personne nién»e s» Ijî<inellc ils étaient adressés :

<( La bonne volonté est l'action du cœur. On ferait les plus lourdes sottises qu'avec le retour de la bonne; volonté on les expierait toutes , parce que le bon Maître ne regarde que le cœur. Donc, la paix, la paix. Mais prenezgarde à l'exagération ; car vous ne devez pas donner des coups d'encensoir ; au contraire, plus le blâme arrive difficilement, plus vous devez faire arriver la véiité : voilà pour le fond. 3îais maintenant c'est dans la forme que je serais porté à croire qu'effectivement il y aurait souvent beaucoup à rectifier. Il est bon de dire, mais il faut dire doucement et veiller à ce que non-seulement les paroles soient douces, mais encore qu'elles soient proférées avec douceur. Oui, ma fille, douceur dans l'inflexion de la voix, douceur dans les gestes. Je crois que le moyen pour vous serait plus de lenteur dans les paroles. La volubilité donne l'apparence du reproche ou de la ténacité à son propre sens, ce qui ne vaut jamais rien. La volubilité donne aussi l'apparence de l'exagération, ce qui oie la confiance aux choses sur lesquelles vous voudriez appeler l'attention, tandis que le calme, au contraire, est l'indice de la raison, de la sagesse et de la modération.

« Donc, pour tout résumer, je vous le dirai en-

core : Renfermez-vous en Dieu dans le calme, la douceur et la paix. Croyez-moi , ne vous attachez qu'à être bonne. Oui, soyez bonne avant tout} que voire piété soit douce, aimable et bonne.

« Encore une fois, aiiachez-vousà être tout bonnement et simplement bonne avant tout ; car les fruits du Saint-Esprit à l'égard du prochain sont ; la bénignité, la douceur et la bonté. »

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