‹ Vie du r.p. Joseph VarinChapitre 20 sur 23 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Douceur du P.Varin. — Son liuiiiilité.

La douceur est fille de la charité : le P. Yarin eu porta la pratique à un haut degré. Ce qui surtout fait ici son mérite, c'est qu'il eut bien des combats à livrer et des victoires à remporter pour parvenir à se maîtriser. Son extrême vivacité, sa sensibilité et jusqu'à son tempérament nerveux lui rendaient difficile l'exercice de cette vertu. Mais l'amour de Notre-Sei^rncur et le désir de ressembler à ce divin Sauveur étaient pour lui un motif toujours agissant.

S'il lui échappait parfois un premier mouvement, imperceptible pour tout autre, il se hâtait de s'en humilier, soit par un acte contraire, soit par un aveu sincère de ce qu'il appelait sa maussaderie. Ou nous

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a transmis un Irait frappani du soin et de l'enipresscnieiit avec lesquels il réparait ees sortes de fautes. Un rè:e de la maison de Paris avait reru du l\Godiiiot', alors pro\ iiielal , l'ordre de partir immédiatement, sans que le P. Varin, supt-iieur de la maison de Paris, en eùtéié instruit. La veille même du départ, le voyageur annonee eelte nouvelle à son supéiieur. Celuici, surpris de ce brusque départ et sous l'impression de la contrariété qu'il éprouvait, se rend auprès du provincial et lui dit avec un peu de vivacité : « Comment, mon l'évérend Père, le P. X. part deniain malin : je n'en ai point été prévenu : je l'avais engagé pour une retraite qu'il devait ouvrir denniin. Voyez dans quel embarras vous me mettez. » Un scolasliquc était présent à cet entretien. Après la prière du soir, le P. Varin va trouver le jeune honmie, et lui demande pardon du scandale (ju'il lui a donné par son d('faut d'obéissance, et par sa vivacité vis-à-vis du P. provincial.

Lorsque, dans l'ardeur de son zèle, il s'était servi d'une expression un peu trop forte ou humiliante, quoique bien méritée, on le voyait rappeler la personne, s'informer avec bonté si elle ne ressentait pas de peine, et lui donner toutes sortes d'assurances de son intérêt et de son affection en Noire-Seigneur, afin demeure du baume sur la plaie qu'il craignait d'avoir faite. Il avait en effet pour principe que ceux qui traitaient avec nous devaient toujours se retirer contents.

^ Notice i\" 19.

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Obligé quel({ue('uis par devoir de refuser cerlaines demandes^ il le faisait de si bonne grâce et avec tant d'amabib"t('' qu'on kii était aussi obligé que s'il eût iiccordé. Il aimait encore à répéter qu'il fallait éviter iwcc soin de faire des blessures au cœur, et il ajoutait avec un grand senlimciU d'humilité : «En disant cela, je prononce ma condamnation ; car j'en fais souvent ; -mais j'en suis toujoui's bien fàcbé. »

Le spectacle de celte douceur suflll plus d'une fois pour ramener dans la voie du salut des âmes bien HÎloignées de Dieu. En voici un trait touchant que le V. Varin racontait lui-même avec le charme et la simplicité dont il savait assaisonner ses récits. Dans un de ses voyages, il portait l'habit séculier; un jour de vendredi il s'arrêta, comme le reste des voyageurs, à rheure du repas. La table d'hote était dressée : il s'aperçoit en entiant qu'il ne s'y trouvait aucun aliment maigre. Aussitôt, désignant du doigt une petite îable inoccupée dans un coin de l'appartement, il deanande pour lui une simple omelette. En entendant ces paroles, plusieurs des convives se mettent à rire <it le regardent avec étonnement. Le sourire sur les lèvres, il les regarde à son tour ; et l'omelette arrivée, il commence, après un grand signe de croix, à lui faire honneur. Cependant un mauvais plaisant lui lançait de temps en temps des sarcasmes assez mordants, qu'un autre commensal accompagna bientôt de blasphèmes. A ce dernier ti'ait, le Père répondit par des soupirs qui témoignaient combien son cœur était sensible à loffense de Dieu. Son modeste repas ton-

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. Iiaii à sa lin, quand tout à coup le premier des rieurs, v;hiicu par tant de douceur et de patience, se lève, s'avance vers iui, et d'un ton suppliant: « Monsieur, iui dit-il, il y a assez longtemps que vous nous fuyez. Venez donc, de giàce, reprendre votre place parmi nous. )) Et saisissant l'assiette sur laquelle paraissaient les derniers morceaux de romelette, il remportée à <'(H«^ de la sienne, et entraîne le Père à sa suite. Le dîner finit gaiement; mais ce n'était là que le prélude dun incident aussi consolant qu'inattendu. Le personnage, qui le premier lui avait adressé des excuses, le lire à l'écart. « Monsieur, dit-il, vous êtes prêtre. — Oui, monsieur. — Eli bien, je ne vous quitte j)lus. La voilure va partir et nous emmener tous deux; mais au premier relai vous me confesserez, s'il vous plaît. )) Il tint parole, et le lendemain le P. Varin lui donnait l'absolution.

Voici encore \n\ trait peu important en apparence, mais où nous admirerons une nouvelle preuve de cette inaltérable douceur, fruit d'un grand esprit de mortification; nous laissons parler celui même qui a été témoin oculaire du fait. « C'était au mois defé- « vrier 18û5. Malgré les rigueurs de l'hiver, le bon i( vieillard, alors âgé de soixante-quinze ans, ne lais- « sait pas d'aller tous les jours offrir le saint sacrifice << et entendre les confessions dans une chapelle « éloignée d'environ une lieue de la maison qu'il (t habitait. Il partait de grand matin pour ne rentrer u qu'à la nuit. Je fus un jour désigné pour l'accom- « pagner. Une épaisse couche de neige, tombée pen-

TG VIE DU i\. P. VAKIN.

« dant la iiuil, couvrait la terre; une brise piquaii'uu soiilllait avec force. Voyant que la voiture qui avait <^ coutume de conduire le Père u'étuit point ariivée, (( je lui exposai quelques raisons capables, ce me « semblait, de le déterminer à différer son voyage or- <( diuaire. — Allons en paix, me dit-il avec une douce «■ sérénité; nos bons anges nous protégeront. Nous (( partîmes. Comme la neige cachait les cavités et les <c ruisseaux, il y enfonçait souvent ses pieds profonu dément. Au milieu de ces secousses, si fatigantes <c pour lui, il ne perdait rien de son calme : — Oli ! « ceci nest rien, me disait-il en souiiant; dans ma u jeunesse, j'ai vécu dans une milice moins belle que u la Compagnie de Jésus. Mes marches y fui-ent u nombreuses et bien plus pénibles que celle-ci. Il <t m'est arrivé souvent de passer la nuit sur les neiu ges glacées. — Cependant, soit préoccupation des « difficultés du chemin , soit obscurité des rues , u nous nous égarâmes, et nous étions uotablemeiU « fourvoyés quand nous reconnûmes notre erreur. u C'eut été justice de me reprendre de ce nouveau <( surcroît de fatigue, puisque j'étais chargé de lui « servir de guide. ^lais les reproches ne trouvaient u jamais place sur les lèvres du bon vieillard : — « \ oyez, me dit-il avec une bénignité ravissante, u voyez combien je suis lent à retenir les choses les « plus nécessaires; depuis plusieurs années je fais ce « cliemin tous les jours, et je ne le connais pas ente core. — Remis sur notre route, nous arrivâmes en- « fin à l'entrée de la rue où se trouvait l'église cher-

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t< cIiL'c; et ce TiU alors seulement que nous ix'iicoii- (( trames la voiture envoyée pour le prendre, mais <( que le mauvais lemps avait empêchée cravaueer. u Depuis, je ne reniendis jamais dire un mot de cette (( aventure. Du l'este, dans cette circonslance, ainsi (( que dans les autres occasions où j'eus des rapports <( avec ce digne Père, les clioses les plus pi tites en <( elles-mêmes m'inspiiaient j^oui" lui une profonde « vénération. L'ensemble de son ton, de son air, de <{ ses manières, commanijait un sentiment de respect -<i religieux qu'on r/i^piouve qu'auprès des âmes liabi- « tuellemeni et inlimement unies à Dieu. ^>

A la cliaiité et à la douceur, le P. Varin joignait la pins sincèie humilité. Celte vertu avait jeté dans son àme des racines d'autant plus profondes qu'elle était fondée sur une connaissance parfaite de ses misères. Le vif sentiment qu'il en avait d(Mobait à ses yeux les trésors de grâces que l'on remarquait avec admiration dans toute sa conduite. Il se cjoyait de bonne foi le plus giand des pécheurs, ( t n-c })ensait qu'avec frayeur aux jugements de Dieu et au compte tei'rible qu'il aurait à rendre. Aussi se recommandait-il ijistamment aux prières des autres, ajoutant d'un Ion pénétré qu'il en avait tant besoin !

La vénération tendre et alTectueuse qu'il professait pjur le P. Barat, contribuait encore à l'entretenir dans ces bas senlinients de lui-nième. « Ah'. leP. Barat, disait-il un jour, il était sévère à lui-même et facile pour les autres 3 et moi je suis indulgent pour moi, mais sévère pour autrui. Je vais faire ma re-

traite, priez pour que j'en protite. Le bon Dieu me fait la grâce d'en sentir le besoin. »

Il répétait souvent que s'il ne connaissait l'infinie miséricorde de Dieu, il tomberait dans Fabîme du désespoir. « Quant à moi, disait-il aussi, rien ne m'élonne de tout le mal qu'on peut faire; et j'avoue que je sens en moi-même que si, dans certains moments de dépit et de mauvaise humeur, Dieu m'abandonnait à ma faiblesse, il n'y a rien dont je ne fusse capable. » Kt ce langage n'était pas chez lui une simple manière de parler : on remarquait dans ses paroles le ton d'une conviction intime. « Plus je vais, plus je suis tenté, » dit-il dans une autre circonstance. Sachante jointe à son humilité l'a porté à avouer, afin de rassurer ou d'instruire des âmes malades, que lui aussi tivait passé par certaines ('preuves, a J'ai moi-même beaucoup souffert de ces sortes de peines, dit-il un jour pour éclairer une personne qui ne comprenait pas qu'on put avoir des tentations de blasphème. Je m'en effarouchais et m'en tourmentais extrêmement. Quelquefois même au saint autel, j'entendais distinctement comme d'horribles blasphèmes. Dans ces moments, j'étais comme hors de moi, et ce trouble me nuisait beaucoup. Mais j'ai fini par comprendre que le mieux était de souffrir cette peine avec calme, et de recourir doucement à Nôtre-Seigneur. Je le fais, quand l'occasion se présente, et je m'en trouve bien. >) Une autre fois, pour encourager une âme désolée, il lui avoua qu'il avait éprouvé pendant . trois ans les tentations les plus affligeantes. « Au mi-

mi: dl i;. w vauix. 2:î>

lieu de mes doutes, disait-il, je n'avais que l'obéissanee pour nie lassurer. » Aussi, à ({uelque goure d'aïlliclions que Ton IVii exposé, ou trouvait toujours en lui conseil et eousolaliou, parée ((u'il connaissait par sa propre expérience la malice du démon. Il avait encore recueilli de ces épreuves une tendre compassion pour les faiblesses du prochaiu, et un doy toui pai'liculier pour encourager les âmes les plus désolées,, et leur rendre la paix. Sa présence même sufilsait quelquefois pour faire renaître le calme et la tranquillité.

CHAPÏTHi: XXIX.

Ohcissanco du P. Variii. — Sa ré^'ulaiité.

Le P. Varin, en qui on admiiait tant de vertus, ne pouvait manquer d'exceller dans la piatique de l'obc'issance que les maîtres de la vie spirituelle appellent la mère, la règle et la gardienne de toutes les autres. Sa manière de traiter avec les supérieurs selon la différence de leur position, indiquait que les égards et les prévenances dont ils étaient l'objet de sa pari s'adressaient non à la personne, mais à la charge. Son exactitude à demander les moindres permissions, même dans l'âge le plus avancé, ne laissèrent jamais

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rien à désirer. li fallait employer mille liislances pour lui faire accepter une image, et s'il finissait par la iTcevoir pour ne pas contrisler la personne qui la lui offrait, il plaçait l'image entre son bréviaire et la couverture, jusqu'à ce qu'il eût demandé et obtenu la permission. Ainsi pratiquait-il tout à la fois deux vertus bien chères à son cœur, l'obéissance et la pauvreté.

Voici encore un trait où l'obiîissancc du P. Yarin ne brille pas moins que son amour pour la pauvreté. A la suite d'uiîe giande maladie, il n'avait, î)our se garantir d'un fi'oid ti'ès-rigou['eux, qu'un grand collet de drap tout usé. Des peisonnes charitables lui firent confectionner secrètement une espèce de douillette €n laine noire et ouatée, et chargèrent une autre personne de substituer dans un voyage, le plus adroitement possible, la douillette au vieux collet. Malgi<î toute son adresse, elle ne put opérer la substilulion ni faire agréer l'échange. En vain essaya-t-elle d(; démontrer que l'étoffe était grossière et la doublure des plus conHiumes. « Y\ donc, fi donc, s'écria le bon Père; vous oubliez que je suis religieux, et vous voulez m'affubler d'une douillette comme un évèque. Allez à d'autres ; mais ne me faites plus semblable insulte, et dites à la bienfaitrice que je ne me serais jamais attendu à pareil procédé de sa par t ! »

Ne considérant que Dieu dans la personne des supérieurs, il n'attendait pas l'expression de leur volonté ; un simple désir de leur part suffisait pour ob-

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trii'r son assciuiiiieiit cl la plus enlirrc soumission, (juclles que pussent (Hre iraillcurs les r(''pug"^^"^'cs de la nature. On l'a vu plus d'une fois aeeepter de la meilleure grâce certains saci'ilices qui pouvaient paraître pénibles, suitout à un vielllai'tl ; (pielques personnes même s'imaginaient qe/ii y trouvait une satisfaction nnlui'elîe. <' Vous êtes bien heureux', mon Père, lui dit un jour une d'entre elles qui avait part au saci'ifice et qui s'y résignait moins généreusement; quoi qu'il vous arrive, vous êtes toujours content. — Content! content, reprit-il alors, oui; mais <'est dans la fine pointe de l'esprit, n La vertu ne (.'onsiste donc pas à ne ]ias sentir les oppositions de la nature, mais à savoir en triompher généreusement.

Avec de telles dispositions de ccrur, on corçoit que le refus d'une permission demandée et même désirée le trouvait prêt à acquiescer au bun plaisir de Dieu, manifesté par la voix de l'obéissance. En 18^8 ou . 18^9, étant absent de Paris, il avait jugé qu'il était convenable de faire un voyage de vingt-quatre heures pour consoler un ami malheureux et lui rendre un service que lui seul semblait pouvoir lui rendre. Se croyant assuré d'en obtenir la permission, il avait annoncé à son aini le jour de son anivée, afin qu'il vînt à sa rencontre. Cependant le supérieur, plus Jeune de trente ans que le P. Varin, ne jugea pas à propos, pour des raisons graves, d'accorder cette permission. Le saint vieillard, qui ne s'attendait nullement à ce refus, et qui, depuis deux jours, était tout

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préoccupé de l'absence projetée, se fil relire deux fuis de suite la réponse de son supérieur. Puis, sans marquer la plus légère émotion, il dicta la lettre suivante pour son ami malheureux : « Mon bien clier ami, celui qui a grâce et lumière pour me conduire dans les voies du Seigneur, croit que, vu ma profession, il est plus prudent et plus sage de ne pas faire pour vous le voyage que je vous avais promis, et notre bon maître m'a fait entrer pleinement dans les raisons que mon supérieur a eu l'extrême bienveillance de me présenter. Je n'en prierai qu'avec plus d'affection le bon maître de vous consoler dans vos peines et de vous faire jouir d'une douce paix dans un tendre abandon. Bien cordialement tout vôtre en Nôtre-Seigneur. ;>

Malgré tant de liens qui semblaient devoir attacher le P. Varin à la ville de Paris, où existaient des œuvres dont il était Tàmo, plus dune fois il a répété au P. Renault, son provincial : « Mon révérend Père, je suis à votre disposition : parlez, et je quitte Paris; rien qui m'arrête : l'obéissance est tout pour moi. « Et lorsque celui-ci eut cessé d'être son supérieur : « Croyez-vous, lui demanda-t-il par forme de conseil, croyez-vous qu'il y aurait plus de gloire à Dieu si je quittais Paris? »

Une circonstance en apparence peu importante lui fournit l'occasion de manifester combien son obéissance était parfaite, même dans les plus petites choses. Depuis longtemps ses amis désiraient avoir son portrait; mais on redoutait les répugnances de son

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liiuniliié. Ses supôiieiirs tonsciiiii'cm cependant à ce qu'on lui en fil la proposition. Lors(iu"oii lui communiqua cette pensée, il refusa d y croire et témoigna à plusieurs reprises une sorte d'indignation ; il ne concevait pas une pareille idée ; ce portrait ne pourrait èlrc que hideux et repoussant. Comme néanmoins on insista, il courut chez le supérieur ; il fit valoir les motifs qui lui parurent les plus puissants pour èlie dispensé de poser devant un ailistc. Le supéiieur, ne voulant pas lui imposer une obligation trop pénible, se contenta d'expiimer un d(''sir. Il n'en fallut pas davantage. Au sortir de cet entretien : u On ne l'exige pas, dit le P. Varin avec le calme et la résignation de l'obéissance, mais on le désire ; je ne puis m'y refuser. )) On crut lui être agréable en ajoutant que le peintre était expéditif et qu'il prendrait peu de temps : u Aon, dit- il, il faut bien faire ce que l'on fait. )> tl il se prêta avec une admirable bonne volonté à tout ce que l'artiste demanda. Bien plus, malgré la violence qu'il fut obligé de s'imposer tout le temps de la séance, il entretint le peintre avec l'alfection la plus cordiale. Ses Frères et ses amis profitèrent du finit de son obéissance. Le portrait s'acheva avec une telle perf; ction que, tiré ensuite à un grand nombre d'exemplaires, il procura à tous ceux à qui il fut donné la consolation de retrouver vivants et parlants les traits du vénérable Père '.

^ C'est à la W've Sophie, supéiieure du pensionnat de la Congrégation de >'otre-Dame, dit des Oiseaux, me de Sevrés, lOG, que

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Dans SCS dcrnièi'cs années swilout, il sembla s'être attaché à praliquei' de plus en pins une indilTércnce entière relativemeiit à toutes les dispositions que les supérieurs pourraient prendre à son égard. Il ne voulait p;is même permettre que Ton désirât quoi que ce lut pour lui : « Olil je me suis tout à fait débarrassé de moi, disait-il, et je m'en trouve très-bien. Dieu merci, je ne veux plus que la volonté du bon Maître. )> ilcxpiimait cette disposition parsonmot favori : Ifa^ Pater; et il ne cessait derccommanderaux personnes qu'il dirigeait d'cnirer dans cet esprit, si elles voulaient faire de grands progrès dans la vertu. « Que j'aime, écrivait-il à madame de Chevroz, le -20 mars .1837, en apprenant la mort d'une personne qui leur <'tait chère à l'un et à l'autre, que j'aime à me rappeler ces paroles du saint roi David : <x Je bénirai le <( Seigneur en tout temps 5 sa louange sera toujours <( dans ma bouche 1 » Je me souviens en même temps de la promesse que j'ai si souvent faite et renouvelée, de dire tout comme lui et en tout temps, et tu sais quelle est la louange qui est la plus agréable au cœur de notre bon Maître, c'est lorsque, profondément affligé, on ne laisse pas de dii'c qu'il est bon, et que,

nous sommes redevable de ce beau portrait peint par Lafon et uravé par Butavant. La ressemWance est parfaite. Nous devons aussi à l'obligeance des religieuses de cette maison une foule de détails curieux et édifiants , qui nous ont été très-utiles pour notre travail sur la vie du P. Varin. Le saint vieillard affectionnait tout particulièrement celte fervente comniunauté, et y passait souvent une partie de la journée.

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p<'!i(''lrô de ce seiiliment, on ne cesse pas, dans tout ce fjdi {)eut nous arriver, de dii'e : Oitl^ mon Jésus, oi(t\ }non hoii Maître! Oh 1 ma bonne amie, après avoir pris riial)itude de le dire, ce oui, Ions les jonrs di^ notre vie, avec cpielle doiici; consolalion le dironsnous au momenl de la mort, qu:ind le bon ^laitie nous appellera et nous dira : Venez vous réunir à moi, le temps de votre c\il est passé; venez régner avec moi, et pour toujours. Comme de bon C(jenr alors nous répondrons: Oui! D'après les qneUpies lignes (pje j'ai reçues (\c ta main, j'ai vu que tu disais aussi entre les bias de la croix. : Dieu est bon, et que tu comprenais qu'on peut toujours lui d re avec tonte confiance : 0?^/. Oli! riieureux moyen, et moyen inl'aillible pour i\\\(i lui-même nous dise toujoui'S oui, «juand nous lui demanderons quelque chose ! Quand nous lui dirons : Seigneur, donnez-moi cela poui'volre gloii'C, à son tour il nous dii";ï oui ,- et enfin quand noiis lui dirons : Donnez-moi le ciel, donnez-vous vous-même à moi pour l'éternité^ il dira encore oui. Oh '. rheurcusc parole ! Ma bonne amie, toujours conragc et confiance en disant toujours : Oiic Dieu est bon! Nous le répéterons dans l'éternité dans des ti'ansports de joie, de reconnaissance et d'amour. »

La régularité est un des fruits de l'obéissance. Nous lious reproclierions d'omettre un trait remarquable de son amour pour cette vertu. L'état de sa santé toujours chancelante l'avait depuis longtemps obligé d(î prolonger le repos de la nuit au delà de quatre heures, quand, à l'âge de soixante-dix ans, il essaya de

28C VIE DU P.. V. VARiy.

reprendre l'heure de la communauté. Quoique d*a- Lord il en souffiit beaucoup, il tint bon et parvint à se conformer à ce point de la règle. Une personne amie lui témoignant que, vu son âge, ce repos du matin un peu plus prolongé lui était nc'cessaire : « ()ue dites-vous? reprit-il avec vivacité; il faut au moins bien finir. »

Au reste, le fait suivant sufiîrait seul pour montrer avec quelle énergie de volonté il savait se commander à lui-même. Les habitudes sont une seconde nature ; mais entre toutes, celle du tabac devient, dit-on, après un certain tcmp^, un véritable besoin. Le P. Varin l'avait contractée depuis vingt-cinq ans. Elle adoucissait les insomnies auxquelles il était sujet ; néanmoins, dans un âge déjà avancé, il prit la résolution de n'en plus user désormais. Il se fixa pour rompre avec l'habitude le terme de huit jours. Ce délai si court lui parut encore trop long. Dès le lendemain même, il cessa complètement. Cette brusque interruption lui fut très-pénible. Surtout dans les premiers temps, il ne pouvait voir une tabatière sans se sentir pressé de l'ouvrir. Il résista cependant, et dans la suite il disait agréablement : <( Vraiment ma pauvre tète ne s'en trouve pas plus mal ; au contraire. »

C'est par la pratique de ces vertus, et par sa patience à supporter les infirmités de la vieillesse, que le P. Varin embellissait chaque jour sa couronne, et achevait de se purifier ici-bas. Sa santé frêle et délicate avait éprouvé de fréquents assauts, et l'on comprend avec peine qu'au milieu de souffrances presque

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(?oniiiiii('lles il ait pu jirolouger sa carrière jusqu'à un âge aussi avancé. Les deux dernières années de sa vie, il lulla presque conslanimenl contre la maladie. Si on s'apercevait à l'altération de ses traits du redoublement de ses douleurs, et qu'on rengageât à piendie (juelque repos : Xon, non, disait-il, y/o/zv nous reposnron-s au ciel. En attendant , j irai tant que je pouirai; et il déieudail expressément de parler de sa santi'.

Son zèle semblait lui donner des forces; souvent même, après quelques confessions ou une petite ex- Iioi'tation familière, il rentrait tout dilaté dans sa chambre : / vaiment, disait-il, yV me trouve beaucoup mieux ; cela me fait du hien.

Dieu bénit ce courage et cette énergie ; un mois environ avant sa mort il avait la consolation de pouvoir encoi'e remplii' les fonctions de son ministèie, et il Unit, pour ainsi dire, les armes à la main.

CITAPnTxE XXX.

Dernière maladie du 1*. Varin. — Sa mort.

bien que le P. Varin se fût toujours disposé à la mort, il était visible qu'il s'en occupait d'une manière plus spéciale depuis plusieurs années. Il fit sa dernière ou son avant-dernière retraite sur la prépara-

tioiî à la mort. ïi parlait fréquemment de sa fin, et s'animait à une nouvclie ferveur par la pensée du peu de temps qui lui restait à vivre. Ainsi ayant témoigné le désir de lire un ouvrngc historique, le lendemain il dit à la personne qui le lui avait ^')rèlé : Fieprciicz ce lîcre. — Et pourquoi doncl^ .\ eroits inic'rcsse-t-iî pas/' — Oui sans doufCj et hcaucojip. Mais voilà qui vaut bien mieux, dit-il , montrant la Vie de jVoîre-Seigneur Jésus-Christ. — Vous ne pourrez lire la J ie de Jésus-Christ toute la journée. Il vous faut bien quelque chose pour vous distraire un peu. Celte histoire a d'ailleurs un caractère reli- (jieux. — Oui, mais j'y verrais des aventures de chevdlerie, des guerres, des batailles. Cela m'attacherait trop. A t puis j'ai si peu de temps à vivre! Et toujours il montrait la Vie de Jésus-Christ : Voilà, voilà tout ce qu'il me faut. Oui, j'y ai encore pensé ce matin ; et j'ai trouvé que je ne devais plus m'occuper que de celui-là.

Il paraissait craindre beaucoup le moment de la mort. Parlant un jour de deux anciens Pères, que Dieu avait appelés à lui depuis peu de temps : Je suis persuadé, dil-il, qi(e l'un et l'ajitre ont été droit au ciel. Puis faisant un retour sur h'.i-mème, il ajouta: Ils sont morts pleins de joie et de confiance ; et mol je 7nourrai tout tremblant de frayeur^ comme un pécheur qïteje suis. Oh ! qu'on prie bien pour mui j^ je suis dans un état si misérable. Nous verrous l)ienlôt que ses craintes ne furent pas vérifiées.

Le moment approchait où Dieu allait récompenser

VIE DU H. 1». V.VIUN. 2S9

les mérites de cette longue vie. il avait eu beaucoup à souffrir pendant les trois derniers hivers ; plusieurs fois la santé du vénérable vieillard avait donné de sérieuses inquiétudes. ^Malgré les efforts de son courage, on s'apercevait que ses forces diminuaient sensiblement. L'hiver de 1850 fut encore plus laborieux. Il se vit assailli par un rluunalisine , un calarrhe et wie toux violente et opiniâtre. Dès qu'il se trouvait un [)eu mieux, il reprenait le cours de ses occupations : il recevait quelques amis, et même il se traînait jusqu'à son confessionnal pour entendre encore un certain nombre de pei'sonnes qui s'adressaient à lui. Le reste du temps était partagé entre l'olfice divin et d'autres pieux exercices. On lui faisait la lecture de la Nie de Notre-Seigneur; et lorsqu'il n'était pas trop accablé, il ajoutait quelques réflexions analogues au sujet. Un jour ayant fait, selon sa coutume, de pieux commentaires sur ce qu'on venait de lire, il cessa un instant de parler, et demeura quelque temps la tète baissée. Tout à coup il la redresse, et dit avec une douce effusion : <( Oh! quel hoiiheur! quoi! mon DieUj bientôt au Ciel!)) Ensuite se levant avec vivacité, et étendant les bras vers son crucilix, il répéta les mêmes paroles. La personne témoin de cette scène demeura persuadée que dans ce moment Dieu lui avait donné connaissance de sa fin prochaine, et comme un avant-goùl de la récompense éternelle. Ce fait eul lieu ( nviron six semaines avant sa mort.

Le 16 mars, le P. de Ravignan, son supéiieui', espérant que l'air de la campagne pourrait contr.ljiier

290 VIE DU n. \\ VARIN.

à son rclablissement, lonvoya à i\Ianlos pour y passer quelque temps chez madame la comtesse de Saisseval. Ce petit voyage était d'autant plus agréable au P. Varin, qu'il n'avait rie n fait ni rien dit qui pntle provoquer: C'est le II, P. .stiperîenr qui en a eu Vidée ; ainsi je suis entièrement dans V ohéissaiice X.^Wq pensée le réjouissait au point qu'il se croyait d(''jà presque guéri. Ce sont ses propres paroles. Il partit avec madame de Saisseval, malade elle-même. Le voyage ne leur fut pas favorable: madame de Saisseval éprouva un évanouissement en descendant du chemin de fer, et se mit au lit. Le P. Yarin, saisi par le froid pendant le voyage, put encore, en arrivant, monter à la chapelle de la maison pour y visiter son bon Maître. Mais celte visite fut la dernière de sa vie. Dès lors il ne quitta plus le lit que pour venir mourir à Paris, au milieu de ses Frères. Pendant son séjour à Mantes, il eût bien désiré voir fréquemment celle qui lui donnait une si gracieuse hospitalité, pourîiîi adresser quelques mots d'encouragement et de consolation ; mais la maladie les tenait séparés. Ils savaient seulement se rencontrer sur la croix en attendant le rendez-vous du ciel. Un des Pères de Paris, le P. Renault, qui donnait la station du carême à Mantes, leur apportait tous les jours la sainte Communion à cinq heures et demie. Puis toute la journée on allait continuellement de l'un à l'autre pour faire la prière du matin et du soir, de pieuses lectures, le chemin de la croix qui étaii leur pratique quotidienne. Ils ne réclamaient pas d'autres services. Le P. Yarin était imperturbable dans sa

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douce sci'énitc. Quand il apprit lo grave tlanger où ('tait madame de Saisscval, il éprouva une vive émotion; mais s étant remis aussitôt, il dit:(( Tout coque Dieu voudra... je mourrai le premier, n Dès ce moment il prit la résolution d'éci'ii'e, ou ph;t(U de faire c'crire tous les joui'S à la malade un polit mot qui fût pour elle comme un sujet de méditation pendant la journée. Voici le premier de ces billets consolateurs : u Madame, Notre-Seigneur vous demande im service d'ami : c'est de croire que vous êtes heureuse, très-lieureuse de souffrir avec lui et pour lui. »

On nous a conservé également le suiva)U écrit quelques jours après le premier: « JVous voici encore, ma bonne mère, tous les deux debout et soufrrants; mais toujours dans la nécessité de dire : Que Dieu est bon ! jsous le dirons donc tous les jours, et nous serons toujours contents ; car s'il est toujours bon, il nous aimera toujours; il nous fera toujours du bien ; il nous soutiendra dans toutes les misères du reste de la vie. JN'ous n'aurons donc jamais peur de lui ; mais nous lui dirons avec amour et confiance: 0 mon Jésus! ô mon bon Maître 1 je suis tout à vous; faites de moi ce que vous voudrez ; je m'abandonne à votre conduite. — Oh ! qu'il fait bon d'être tout à Dieul »

Le SO mars, le P. Tarin fit encore parvenir à madame de Saisseval « ces mots, ces seuls mots, dit-il, qui renferment tout: Courage et confiance toujours. Qu'elle n'ait pas peur de la mort, parce qu'il n'y aura pas de crise pour elle ; qu'elle ne s'effraye donc jamais de ces crises, parce q^iic sa mort sera si douce et si con-

solante qu'elle n'éprouvera aucun effroi ^ Sain tJosepli, l'époux de Marie, viendra doucement la demandcipour la remettre entre les mains de Marie. «

Cependant le P. A'arin s'affaiblissait de plus en plus, et le médecin ayant déclaré que le retour à Paris pouvait s'effectuer sans inconvénient , le P. supérieur le rappela le 6 avril. Le P. Yarin donna dans celte circonstance une nouvelle preuve de la ponctualité et de la perfection de son obéissance.

II avait exprimé au Frère infirmier le désir de voir se prolonger son séjour à ?^Ianlcs, dont l'air était favorable à sa santé, Le lendemain même il fut visité

^ Pendant la nuit du 29 au 30 mars, iiiadame de Saisseval avait éprouvé une crise tellement violente que l'on croyait que ce serait la dernière. Tout le monde était en larmes dans la maison : «Vous vous êtes eirrayéc à tort, dit le P. Yarln à la personne qui vint lui annoncer ce qui s'était passé ; je passerai avant : elle me survivra de plus de quinze jours. » Quant à ces mots cités plus haut : qu'elle ne craigne pas la mort, qu'il n'y aurait pas de crises pour elle, ils se sont vérifiés à la lettre. En elFet depuis la mort du P. Varin qui eut lieu le 19 avril, la vertueuse dame se remit progressivement, et avait même pu faire plusieurs promenades dans un jardin voisin de son habitation. Le 1 1 mai, son médecin la trouvait si bien qu'il l'engagea à accepter la proposition qui lui était faite avec instances d'aller passer quelque temps à la campagne à cinquante lieues de Mantes. Ce même jour, à trois heures, elle se rendit à sa petite chapelle pour faire le chemin de la croix avec une de ses compagnes. A neuf heures, elle lit selon sa coutume ses prières tout haut avec les personnes de sa maison, s'endormit, et ne se réveilla à minuit en sursaut que pour rendre son âme à Dieu , vingt-trois jours après le P. Yarin. Pendant le temps qui s'écoula entre la mort de l'un et de l'autre : « J'éprouve une grande consolation, disait madame de Saisseval : je ne sens plus la crainte de la mort : c'est le P. Varin qui m'a obtenu cette grâce ; j'en ai la con~ viction. »

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pur ]o P. supérieur, qui jugea prudiMit de tixcr son l'ctour à Paris pour le jour suivaul. Dès qu'il aperçut riulirmier : C/iei' Frère, lui dit-il, tious rctourn<;roïis (lonain à Parix ; iioiis parllrons par le convoi de neufheures. Le P. supérieur vient d'arranger ainsi les choses. — Certes, mon Père, je trouve cela bien prompt. — Cher Frère, voilà ce qui vient ^d'être de'cidé, et je puis dire de la manière la plus consolante pour moi et qui m'est la plus agréable. )> Peudant la nuit il recommanda encore au Frère que tout fut prêt pour l'heure indiquée : il voulait même prévenir le moment de son lever dans la crainte d'élrc en retard.

11 fit tout ranger et approprier sous ses yeux dans la chambre qu'il allait quitter pour toujours. Toute la maison était en larmes. Chacun venait lui demander sa bénédiction et recueillir une de ses paroles. Une personne amie ne voulut se présenter qu'après les autres dans l'espoir de jouir plus longtemps de sa présence. La voyant trop i}mne:((-J[ lions, allons, du courage, lui dit-il ; oui, courage et confiance; car ?ious aurons toute l'éternité pour nous revoir en Dieu... Oh! que nous serons heureux alors.'... Oui, je vous />»t''/</.^.)) En franchissant le seuil de cette maison où il avait reçu une si douce hospitalité, il lit une inclination de tète et de mains comme pour adresser un dernier adieu à la vénérable dame qu'il y laissait clouée sur un lit de douleurs. Il lui donnait sans doute lendez-vous au ciel. Arrivé au débarcadère, où il avait si souvent dirigé sa promenade, tous les em-

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ployés vinrent au-devant de lui comme des enfants seraient venus à leur père, lui demandant la bénédiction, et se recommandant à ses prières.

Le pieux malade fut conduit dans la maison des Pères, rue des Postes : on espérait que l'air plus vif et plus pur pourrait peut-être ranimer ses forces épuisées. Il n'en fut rien ; son heure était venue.

Deux ou trois jours après son arrivée, il se trouva pris d'une espèce d assoupissement léthargique presque continuel. Il ne pouvait converser avec les Pères qui venaient le visiter, et s'endormait presque aussitôt. De plus, la chaleur du lit, et la nécessité de garder toujours la même position, occasionnèrent des plaies qui ie faisaient cruellement souffiir. Il sentait le besoin d'exercice; mais l'enflure des jambes augmentant rendait tout mouvement extrêmement pénible. Cet état de repos complet et forcé, pour un homme dont la vie avait été si active, lui devint à charge. Les heui^es lui paraissaient longues sans que sa patience et sa résignation en fussent moins admirables. «/ ous trouvez donc le temps hien loiirj? lui dit un jour le Frère infiinrier. — Ih! si je le trouve long ! J'aime mieux deux heures plus tard que deux heures plus tôt. Du resle,ie ne veux que le hon plaisir de Dieu. » Le même Frère le voyant s'agiter , se placer, se déplacer sans cesse sur son fauteuil : «/ ous êtes sur la croix, mon hon Père? dit-il. — C'est vrai, cher Frère ; inais toujours j'ai sujet de répéter : Que Dieu est hon ! ))

Dans la nuit du 12 avril, apr^^^s avoir reçu la sainle

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Coinimuiion, ce (iii'il a l'ait tous les jours de sa inalu- (!ie, il éprouva un violent ('toufl'emeiU, et il deinaiida instaniinent ((u'oîi lui administrât siir-le-clianip les derniers sacrenieiits, craignant, disait-d, (jiron ne le laissât mourii' sans les secours de l'Eglise. L'intirniier jugea cependant que rien ne pressait et on attendit jusqu'au jour, pour que la co nniunauté put assister à la cérémonie. Il en vil les pi cparatifs non-seulement avec calme, mais avec joie ; il s'elTorra même de suivre les prièi'es d'usage et d'y lépondre. Ses larmes coulèi'ent, loi'scjue le îi. P. provincial, axant de laii'C lesoncliotis, lui dit : « Com arje, /non bon Père, encore quelques joins de so\il])'iinces et d'èpreuva^, et ces qualre-ciiKjts ans passes an service da Se'Kjneur vont recevoir leur récompense. Confiance dans ce Cœur qui vous a tant aime' ^ et que vous avez tant aime, etc. )) Le vénérable malade, plein de joie et de consolation de la grâce qu'il recevait, ne demandait plus rien, sinon que les liens cpii le retenaient encore à la terre fussent bientotro;npus. Il répétaità l'inlirmier: ./ quoi bon désormais tous ces soitts du corps? il n'y a plus rien à faire : il faut l'abandonner. Ce n'est plus qu'une carcasse. »

Le 13, vers les dix lieui*es du matin, il ressentit une faiblesse telle ([u'on crut, en voyant la décomposition de ses traits et le mouvement de ses yeux, qu'd allait expirer : il recouvra néanmoins l'usage de ses sens; mais toute la journée se passa dans \\\\ affaissement extraordinaire. Aussi fut-il constaujinent assisté par un Père et un Frère qui ne le quittèrent plus. Comme il

espérait mourir ce jour-là, il disait adieu aux personnes qui s'approchaient de son lit, ajoutant quelquefois : (( Il n'y a plus qu'un soufre. » Il survécut néanmoins encore six jours à celte première crise. Le lendemain du jour où elle avait eu lieu, il se plaignit plusieurs fois que la mort l'eût épargné : « La cruelle, disait-il, elle est venue hier; mais elle s' esl enfuie, me laissant là. »

Depuis le LA, dimanche du bon Pasteur, jusqu'au jeudi suivant, l'état du malade n'offrit rien de remarquable, si ce n'est sa douceur et son inaltérable patience aux prises avec les plus cuisantes douleurs. L'hydropisie faisait à chaque instant de nouveaux progrès, et la décomposition du sang s'opérait lentement. Le médecin, trouvant le pouls très-faihle, ne prescrivait plus que des toniques afin de fortifier son malade. Même dans ses derniers moments, on eut lieu d'admirer encore le prix qu'il attachait à la vie commune et à la régularité. Quand rinfirmier lui présentait un peu de bouillon, c'était presque la seule chose qu'il pût prendre : <( Est- ce lien l'heure? » demandait-il j et, sur la réponse affirmative du Frère, il prenait volontiers ce qui lui était offert.

Ceux qui l'assistèrent pendant sa maladie observèrent aussi qu'au moment même où la vie semblait abandonner ses membres, et où ses mouvements devenaient à chaque moment plus pénibles, on ne le vit jamais prendre aucune potion sans faire auparavant le signe de la croix. Cette pratique lui était tellement habituelle que, malgré l'assoupissemciiî dans lequel il

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ciait comme plongé îi certaines heures, il retrouvait toujours assez de présence d'esprit pour n'y p;\s manipier. Il avait aussi constamment à la main son petit iMHicifix et son chapelet, et il n'était pas dilïicile de s'apercevoir qu'il se tenait toujours en la présence de Dieu.

Le jeudi 18, veille de sa mon, il ('prouva une nouvelle crise très-forle que l'on ci'ut devoir èlre la dernière : il en triompha cependant encore une fois ; mais depuis lors, jusqu'à son dernier soupir, il tomba dans une sorte de sommeil presque continuel, dont il ne se réveillait que par intervalle.

Le vendredi il reçut, avec sa bonté et sa douceur ordinaires, les personnes qui venaient le visiter. Il leur témoignait même sa reconnaissance par un agréable sourire, par un geste de la main ou par une parole qu'il avait bien de la peine à articuler. Il donnait sa bénédiction à tous ceux qui la lui demandaient, et il recevait tous les mes'^ages dont on le chargeait pour le ciel. Ce jour-là, il avait dit formellement : « C'est iinjoio'd'luii qtfc Je /noio'vai... )) et ces autres paroles : i<. Puisque c est aujourd'hui rendredi^j'e serai Ifientùt au ciel, n

Vers les trois heures de l'après-midi, il appela le irère qui remplaçait l'infirmier, et lui rappela une commission dont ce frère s'était chargé la nuit précédente : '( Ah 1 çà, mon cher ami, lui dit-il, je m'en vais au ciel; mais n'oubliez pas notre convention. Vous laverez mon corps, vous l'ensevelirez, et vous mettrez îout bien propre dans l'infirmerie. « Le Frère le lui

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pi'omil, ot ajouta : « Mais, mon Pure, que vous allez être heureux de voir le bon Dieu, de le louer, de l'aimer pour toujours! ^) Après ces paroles, comme s'il se fût repenti de l'aveu qu'il avait fait : «^ Xe parlons plus de cela, mon cher Frère, )> dit-il, et il se tut.

Quelque tiiups après cette conversation, il répéta d'une manière très-assurée ce qu'il avait dit le matin : que c'était aujourd'hui vendredi. Cette assurance fut d'autant plus remarquée que, jusqu'alors, il n'avait jamais su quel était le jour de la semaine ; c'était pour lui l'objet d'une question quotidienne. ^lais, pcnsaiit sans doute au Sacre-Cœur, il se croyait au premier vendredi du moisj car vers les cinq heures on l'entendit répéter: « Lepremier vendredi du mois. » On le laissa dans cette pieuse illusion, si conforme à sa grande dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, Après cc^ paroles, il baisa son crucifix. On lui oiïrit peu de temps après une cuillerée de sa potion : il la bénit comme de coutume, et la but ensuite, mais avec la plus grande difficulté. C'est la dernière chose qu'il ait prise.

A six heures trois quarts, au son de la cloche de la communauté, il se réveilla ; puis levant la tète, il semblait chercher quelqu'un des yeux -, il reprit ensuite son attitude ordinaire. Mais deux minutes s'étaient à peine écoulées qu'on entendit comme une sorte de râle s'échapper de sa gorge. Un instant après, il rendit le dernier soupir. Il était âgé de quatre-vingtdeux ans.

Dès qu'il eut fermé les yeux, sa lète se redressa du

vn: Di i;. p. vaui.n. i^uo

colé oppos(î à celui où elle (Mait liabiliiclleinenl penchée. Son visage pi'it aussi une express on ditïerenle. Le sérieux de la mort élail tempéré par un air de bonté et de calme céleste. On voyait brillei' sur sa ligure conmie un reflet de la joie des prédestinés, et il sembhiil prier et goûter d'ineffables délices dans sa l)iièr('.

Son corps, revrlu de la soutane et tenant le crucifix cnti'o ses maiiîs, l'ut exposé dans rinlii'nierie, suivant l'usage.

Le dimanche 21, le service fuuèbre eut lieu dans la chapelle de la maison, en présence d un concours nombreux de personnes amies, qui voulurent donner à ce vénéré Père un dernier lémoignag(^ d'attachement et de respect. Le R. P. provincial, qui célébra l'ofiice div'n, et le P. supéiicur de la maison, accompagnèient le corps jusqu'au cimetière du Mont-Parnasse, on il l'ut enterré dans le tombeau réservé aux religieux de la Compagnie de Jésus, et où il repose auprès de ses frères dans rallenle de la bienheureuse résurrection.

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