Vie du R.P. Lacordaire
Réaction en France contre les Ordres religieux : di.scours de M. Isambert; démarche des députés de la Gironde; question de la liberté de Thabit monastique.
— Mort de Piel. Lacordaire établit son quartier général à Bosco. — Œuvre dominicaine . — Station du Père à Bordeaux. — Ses allocutions à Tours et à Paris ; réclamations qu'elles soulèvent ; profession de foi politique de l^acordaire. — Séjour en Italie ; six mois à Bosco. — Station de Nancy : M. de Saint- Beaussant; premier couvent dominicain. — Incident au collège de N'ancy. — Lacordaire remonte dans la chaire de Notre-Dame de Paris (hiver de 1843-1844).
— Son attitude et celle de M. Alfre dans la lutte poui' la libi;rto de l'enseignement. — M. de Montalembert en 1844,
Chose digne de remarque ! Au moment même où le P. Lacordaire, à Rome, était à quelques égards mis en interdit comme suspect de visées révolutionnaires, à Paris il était dénoncé connue la contre-révolution en personne. En effet, c'est le 5 mai 1841 que défense fut laite, à Rome, à Lacordaire, d'exercer aucune dii-ection sur ses compagnons. Or c'est le 3 mai de cette même aimée qu'à Paris, aux longues acclamations de la Gauche, un
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2 DÉNONCIATION ISAMliKRT.
membre de la chambre des Députés et de la cour suprême de magistrature du royaume, M. Isambert, déclara solennellement à la tribune que les institutions modernes étaient en péril. Pourquoi? Parce qu'il s'agissait de rétablir en France un ordre monastique (et l'un des [)lus dangereux qui eussent jamais existé), un ordre aussi remuant, aussi ambitieux que celui des Jésuites, l'Ordre, en un mot,' qui a organisé l'Inquisition. Et l'honorable magistrat ne manqua pas d'ajouter que, bientôt, Lacordaire ferait l'éloge de la Saint-Barthélémy. Il faut bien le reconnaître, la majorité des Français qui savait lire en était là. Sous le règne de Louis-Philippe, au moment où le principal Ministre était un protestant, M. Guizot, ils avaient peur de l'Inquisition et de la Saint-Barthélémy. Et le grand conseil de la nation ne riait pas de cette fantasmagorie déclamatoire. Qu'on le sache bien, ce n'était pas l'opposition seulement, c'étaient les préfets, les procureurs généraux, les magistrats de tous les ordres, les députés de la majorité surtout qui, depuis trois mois, ne cessaient de persécuter le Ministre pour qu'il arrêtât les empiétements de l'Eglise. Au premier bruit d'une station qui devait être prêchée par le Père h Bordeaux et do l'otFre qui lui était faite d'une maison située dans ce diocèse, les dix députés de la Gironde, ministériels tous les dix, se présentèrent en corps à la Chancellerie : ils venaient déclarer au [(tarde des sceaux (|ue, si le Gouvernemont n'empêchait pas l'introduction, dans leur déparfemont, do i'Onlrc do Snint-l)oniini(|ue, ils dénonceraient à la Clianil)n', pour ce seul fait, le Ministre de la justice, dès le dèhut d.» la prochaine session législa-
REACTION ANTI-GLKRICALE. 3
live '. Il faut avoir ouï des paroles semblables, avoir vu avec quel sérieux elles étaient dites, pour c(jmprendre combien l'entreprise de Lacordaire était hasardeuse, combien elle était osée, et quel désespéré service il a rendu à l'Eglise en triomphant de pareils obstacles.
Pendant que ces choses se passaient à Paris, le Père était rentré de Saint-Clément à la Minerve, où son temps s'écoulait avec rapidité, partagé entre l'étude de saint Thomas, dont il songea un moment à écrire la vie, et la préparation de ses conférences. Le passage de l'activité à la contemplation, de la vie de famille à la solitude, écrivait-il, m'est moins pénible qu'à tout autre, grâce à l'habitude que j'ai depuis longtemps de cette alternative. Sans cette flexibilité il y a longtemps que je serais mort. J'ai passé des années sans voir personne et sans être mêlé à rien, et je m'en souviens aujourd'hui avec une sorte d' effroi -.
C'est dans la paLx de cette retraite que vinrent le trouver les nouvelles parlementaires de France. Il n'en apprécia pas d'abord toute la gravité, qui, à ne considérer que la séance législative du 3 mai, échappa au premier moment à M. de Montalembert lui-même ^. Mais la démarche collective des dix députés de la Gironde, venant à la suite de tous les rapports des hauts fonctionnaires dont j'ai parlé, à la suite d'une recrudescence très-accentuée dans la jurisprudence anti-cléricale du
i Lettre de M. de Montalembert ù. Lacordaire, à la suite d'un entrelien avec M. Dessauret, directeur des cuites, 11 juillet 1841. » A M"" SWetchine, 5 juin 1841.
5 Lettre de lui au P. Lacordaire, du 27 mai 1841.
4 R i: A C T I O N A X T I - f. L I> U 1 C A I. II.
Conseil d'État, donnait manilestement à réfléchir. M. Dessauret, directeur des cultes, avait dit à M. de Montalembert que, si Lacordaire revenait prêcher en France avec son froc, on se venait probablement forcé de procéder contre lui, et qu'un arrêt favorable à la liberté du costume monastique serait, s'il en intervenait un, certainement cassé par la cour suprême sur un réquisitoire, facile à prévoir, du procureur général Dupin. M. Dessauret imputait cette hostilité renaissante de l'opinion publique à l'attitude prise par les évoques au sujet du projet de loi sur l'enseignement secondaire, aux imprudences des journaux catholiques, entîn à l'éclat donné par I.acordaire à son plan de restauration dominicaine, surtout à son apparition dernière à Paris.
Il faut le dire (non pour approuver, mais pour constat(^r le fait), c'a toujours été la prétention des gouvernements absolus, servilement copiés en co point par la plupart des gouvernements soi-disant libéraux, c'est aussi, malheureusement, la doctrine de tous les partis (pli haïssent l'Eglise, que le devoir des catholiques est de rester, devant tout acte qui les frappe, muets comme l'aji-neau devant celui (jui le tond ; toute réclamation j)f(blique, émanant de cotte portion des citoyens, a toujours semblé h leurs adversaires, quelque mesurée qu'elle pût être, uiin vfM'itable éiiormité. Le Garde des sceaux do 1841 , M. Martin (du Nord), en était exactement là. De là toutes ces récriminations contre l'attitude insuftisamment résiunu'^o des c.iflioliquos; on les r(^ndait responsables de tout ce qu'on fiisait contre eux. M. de Montalembert s'en émut et sui)plia Lacordaire de reculer indéfiniment
EMliARRAS DE LACOR D A I R K. :,
son retour en France, de ne point se lancer au milieu de ces fureurs pour y périr infailliblement, et peut-être pour faire périr avec lui beaucoup d'institutions bien précieuses ^
Voilà, depuis saint Paul, le lot de quiconque se dévoue à l'apostolat ; combattu au dehors, le zèle excite des frayeurs au dedans : foris jpugnœ, inius timorés ^. Jusque-là, tout avait réussi à l'œuvre dominicaine ; maintenant, le temps de l'épreuve, le temps de la contradiction arrivait. Quel poids formidable pour Lacordaire ! Il fallait qu'il prît sur lui, sur lui tout seul, toute la conduite du présent, toute la responsabilité de l'avenir. Rome, en effet, connaissait bien insuffisamment les chances do succès que pouvait offrir au moderne Dominicain la popularité, déjà un peu vieillie, de ses conférences de 1835 et de 1836. Le Maître général et ses conseillers ordinaires n'avaient jamais habité, jamais visité que l'Italie. Sur la France, ils s'en rapportaient volontiers au Frrre Dominique ; mais enfin qui garantissait le Frère Dominique de l'erreur? Qui le rassurait lui-même sous ce rapport ? Où était le conseil? Oii était le contrôle ? Madame Swetchine se taisait. jNI. de Montalembert conseillait, pour un temps, l'exil volonlaire. Lacordaire fut ébranlé. Il n'acceptait pas l'exil, encore moins l'exil volontaire ; l'exil, à ses yeux, c'était la mort. En effet, qui fournirait des ressources à la restauration dominicaine, s'il n'allait les chercher? Qui lui amènerait des sujets, si son absence prolongéj du sol français faisait croire son œuvre proscrite ? Mais, sur
< Lettre du 11 juiUet 1841.
- II Cor., VII, D,
G DISPOSITION D-KSI'RIT IiK LACORDAIRE.
des points secondaires, sur le port en public de l'habit dominicain, par exemple, Lacordaire était disposé à capituler. Sans doute, c'était toujours chose infiniment utile que la résurrection de l'Ordre des Frères Prêcheurs en France lut marquée d'un caractère franc, généreux, non équivoque. Mais restait l'immense difficulté d'introduire chez nous, en 1841, un ordre actif, traversant les rues et se montrant partout avec un costume inouï. Ne valait-il pas mieux s'ôter cette difficulté, comme le permettent, en cas de nécessité, les bulles des Souverains Pontifes ? En Irlande, les Dominicains ne portaient pas le costume de l'Ordre. Tout bien pesé, Lacordaire maintint sa résolution de revenir prêcher en France, mais en se résignant à le faire sous l'habit ordinaire, et il écrivit en ce sens au Garde des sceaux, M. Martin (du Nord), le 11 août 1841.
Heureusement, il prit la précaution de faire présenter sa lettre par M. de Montalembert qui, depuis son entrée, par droit d'hérédité, à la Chambre des Pairs, en 1835, assumait de plus en plus un rôle aussi hardi que nouveau, le rôle de champion des intérêts catholiques au sein du nouvel ordre de choses. M. de Montalembert, incessamment mêlé qu'il était aux hommes de ce régime, et plus au conrant de leurs préjugés que personne, avait trouvé imprudente l'apparition en froc de Lacordaire à Notre- Dame de Paris le 14 février 1840, et il ne rétractait point cette faconde voir. Mais il y avait, à son avis, quelque chose de pire que de s'avancer témérairement, c'était do leciilor onsuite. Il prit duiK; 1(» parti de ne pas remettre au (lanlo dos scoaux l;i Idliv d<> Lacordaire; il la lui lut
MORT Dr: PIE[-. T
seulement en partie, comme si elle s'adressait à lui Montalembert. Le Ministre parut content, mais sans etfusion, comme un homme qui ne dit pas toute sa pensée. Il reconnut que la Puissance publique n'avait point à inquiéter les religieux chez eux ; mais le port extérieur d'un costume monacal offrait plus d'embarras : il promit néanmoins d'examiner la question et de faire savoir le conseil qu'il aurait à donner sur ce point à Lacordaire. Celui-ci applaudit pleinement à tout ce que M. de Montalembert venait de faire, et, charmé de n'avoir offert aucune concession, il s'achemina plein d'espoir vers la France ^
Il était parti de Rome le 16 septembre 1841, se dirigeant vers la Quercia, où il lui tardait de visiter la première moitié de son troupeau. Le 25 septembre, il alla retrouver l'autre moitié à Bosco, ravi de l'union vraiment ineffable qu'il voyait régner dans chacun de ces groupes de novices. A Bosco, Piel se mourait de la poitrine, sans que rien pût troubler sa résignation, sa douceur, sa sérénité, ni même sa gaieté. C'est un spectacle qui attendrit, écrivait Lacordaire *. Soumis 'avant Piel à la même épreuve, Réquédat aussi, comme on l'a vu, avait fait le sacrifice de sa vie; mais sa paix avait quelque chose d'austère, au lieu que Piel semblait se jouer avec la mort et n'éprouver pas plus de regrets que de tentations, comme s'il se fût attendu toute sa vie à mourir à l'âge précis où il mourait ^. Le 30 novembre, il fit profession.
' Lettre de M. de Montalembert du 21 .septembre 1841. - Réponse de Lacordaire du 28 septembre.
2 A M- Swetchine, 28 septembre 1841.
■■ A M. Amédée Teyssier, 26 sepfemlirc 1S41.