‹ Vie du R.P. LacordaireChapitre 2 sur 195 · BOSCO · texte numérisé non relu

BOSCO

Depuis ce jour, son esprit, plus recueilli, se préparait d'une manière plus prochaine au dernier combat. Le 1 \) décembre, deux ou trois gémissements plus forts annoncèrent la fin, et Bosco reçut sa dépouille mortelle \

Lacordaire aimait ce lieu, consacré par la mémoire de saint Pie V, qui y est né ; il ne pouvait avoir un meilleur quartier général. 11 résolut d'y faire venir les Français de la Quercia dès qu'ils seraient profès, et d'avoir là tout à la fois ses novices et ses étudiants. Le couvent, bâti par le grand Pape dominicain dans une situation magnifique, préservé de la destruction plus tard par une protection toute spéciale du vainqueur de Marengo, renfermait le noviciat d'études de la province du Piémont. Lacordaire trouvait la maison parfaitement gouvernée ; c'est là qu'il s'était senti pour la première fois parfaitement en religion-. C'est de là qu'il partit avec confiance, le 15 octo- Ijre, pour aller prêcher en France sa première station dominicaine. L'horizon lui semblait bien chargé ; mais il avait toujours pensé qu'il fallait semer hardiment dans la tempête.

C'est durant ce premier séjour de 1841 à Bosco que Lacordaire conçut le projet de ce qu'il nomma « l'Œuvre dominicaine. » Trois ans s'étaient écoulés depuis que la France avait entendu parler pour la première fois do la restauration do l'Ordre de Saint-Dominique sur le sol même où cet Ordre était né. L'(]euvre de restauration éUùt parvenue à une vie virile que personne ne pouvait

• ReHnnn au même, 21 décembre 1841.

.« \ M" Swetchine, 28 septemlire 1841.

L'ŒCVRK DOMINICAINE. 0

contester. Ce n'était plus seulement une idée ni une espérance, ni un seul homme, c'était un fait accompli. C'étaient des prêtres, des avocats, des peintres, des architectes, des universitaires, se préparant, dans la retraite et le travail, à devenir dignes de coopérer au salut d'un siècle dont ils avaient connu par expérience toutes les blessures, aspirant à suivre un jour nos vaisseaux dans leurs missions les plus lointaines, à évangéliser nos colonies, à aider nos essais pénitentiaires, à paraître dans les chaires de nos séminaires et de nos églises, à propager la vérité par la parole, la science, l'art, et surtout par la vertu. Jusqu'à ce moment, l'œuvre s'était soutenue par les ressources personnelles de ceux qui s'y consacraient. La Providence, en multipliant et en appauvrissant les Frères Prêcheurs français, les donnait désormais à tous ceux qui espéraient d'eux quelque bien, leur permettant à eux-mêmes de se souvenir qu'ils portaient le titre de Mendiants. Saint Dominique avait voulu dépendre de la charité de ses frères du siècle, à une époque où nul corps religieux n'en dépendait. « Les vicissitudes humaines, continuait Lacordaire, ont justifié sa politique magnanime; rien de grand désormais ne peut se faire et vivre qu'en mendiant... Nous poursuivons donc comme nous avons commencé : l'œuvre dominicaine s'inscrit aujourd'hui parmi les œuvres innombrables que soutient la foi catholique dans notre pays, et heureux sommes-nous de reprendre ainsi les voies que saint Dominique traçait à nos pères par son exemple et par son testament ! »

J'ai déjà dit que Lacordaire ne s'étiit point rendu au sentiment de M. de Montalombert, qui lui conseillait de

10 STATION DE BORDEAT'X.

ne pas revenir en France avant une année. Il semblait clair au Père que sa présence et sa prédication étaient dans ses devoirs. Mais où devait- il de préférence planter sa tente ? Depuis quatre ans, il était désiré à Bordeaux ^

11 s'y rendit en passant par Paris, où il fit paraître, sans corrections, la seconde édition de sa Vie de saint Dominique. C'était pour Lacordaire une première victoire. Bordeaux, la ville de Montaigne et de Montesquieu, lui en réservait une autre. Il y prêcha durant quatre mois (28 novembre 1841 — 28 mars 1842), et « nulle ville après Paris ne lui parut aussi sensible à la parole. »

On avait élevé dans la cathédrale un amphithéâtre et deux immenses tribunes pour doubler la nef, qui, pourtant, est la plus large et la plus longue nef de France. L'église se trouva comble d'auditeurs depuis le pavé jusqu'au faîte. La Cour royale tout entière, par l'organe de son premier Président, l'état-major des deux régiments de la garnison, l'Académie, le Conseil municipal, tous les corps d'autorités, jusqu'aux Douanes, avaient fait demander avec instance des places réservées. Restait la grosse question de savoir s'il serait permis à Lacordaire d'arborer en chaire le costume monastique. On n'a pas oublié la déclaration faite à cet égard au Ministre de la justice et des cultes par les dix députés de la Gironde. Sous le coup d'une menace aussi nette, le Gouvernement prit un moyen détourné. Il ne voulait pas se donner r<»dieux de faire appréhender Lacordaire au corps par un agent de police ou par un gendarme ; il essaya do faire

' A M' S\v..|cliiii.'. 10 Mi.t.-iiilj-i' 1837.

I/IIABIT DOMIXICAIX. Il

intervenir dans le sens des concessions l'autorité archiépiscopale. Le Ministre écrivit à Mgr Donnet en très-bons termes : « Le Gouvernement n'avait jamais eu l'intention d'empêcher M. Lacordaire d'annoncer la parole de Dieu ; mais n'était-il pas désirable qu'il ne prêchât point en froc, ce que beaucoup de personnes regardaient comme une manifestation inopportune, de nature à arrêter les progrès du sentiment religieux ?» Il y eut une sorte de transaction. Il fut convenu, entre l'Archevêque et Lacordaire, que ce dernier garderait son habit dominicain partout, mais qu'en chaire il le couvrirait d'un rochet, suivant un privilège qui appartient à l'Institut de Saint- Dominique et qui est en usage dans plusieurs provinces de l'Ordre'. De peur toutefois que la chose [ne tirât à conséquence, Lacordaire se hâta de faire annoncer dans V Univers que, son habit n'ayant recueilli que des marques de sympathie, il le portait sans contestation à Bordeaux comme à Paris, mais qu'il s'était cru permis d'y joindre en chaire un rochet, de même qu'il se servait à l'autel des ornements sacerdotaux. La concession, du reste, ne fut pas de longue durée. Dès le premier jour la faveur publique fut si ouvertement acquise au prédicateur, que le rochet sembla une précaution superflue ; le second dimanche, le Frère Prêcheur parut en chaire dans toute la sévérité du costume de son Ordre, et le respect dû au lieu saint empêcha seul les battements de mains de l'auditoire. « Un jour viendra, écrivait à ce sujet l'Archevêque de Bordeaux au Ministre des cultes, un jour viendra

• lAMti'c (lu W I.iuiiiuvlio (lu IS ,l,V.,"iiil.iv 1841.

Page 1