LETTRE SUR LE P. BESSON
ouverts : je veux dire les frères Réquédat, Piel, Hernsheim et de Saint-Beaussant.
« Il voit du haut du ciel l'état florissant d'une Province qui fut en partie son ouvrage comme le leur ; et nous ne pouvons douter que, dans le sein de Dieu, il ne nous soit plus utile que sur la terre pour achever l'œuvre de notre sanctification personnelle, et pour asseoir à jamais, dans notre Province, l'esprit de docilité, de dévouement, d'humilité, d'abdication de soi-même, de prière et de pénitence, dont il était un si parfait modèle.
« Vous voudrez bien, mon très-révérend Père, donner lecture de cette lettre à votre -communauté réunie en chapitre, et la conserver dans vos archives.
« Je n'ai pas besoin d'exhorter ni vous, ni vos religieux, à payer à cette chère âme le tribut de suffrages qui lui sont dus en vertu de nos constitutions.
« En me recommandant moi-même à vos prières, je vous renouvelle, mon très-révérend Père, l'expression de mes sentiments dévoués en Notre-Seigneur. »
A partir de ce moment, l'état du malade subit nue aggravation rapide. Le docteur Rayer avait prescrit l'eau de Vichy ; l'estomac ne put la supporter, même à la dose de quelques cuillerées. La digestion était devenue si douloureuse qu'elle amenait quelquefois la syncope. D'abord éloignées, ces crises allaient se rapprochant peu à peu, et chacune mettait le médecin dans la cruelle nécessité de restreindre l'alimenlation. Bientôt le Père ne prit plus que quelques cuillerées d'eau laiteuse glacée ou même d'eau pure. Quand les choses furent arrivées à
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ce point, ramaigrissoment, en partie masqué depuis quelque temps par un peu d'œdémasie générale, tit d'effrayants progrès et bientôt ce fut un marasme complet. Ce corps si puissant ne fut bientôt plus qu'un squelette recouvert d'une peau flétrie et parcheminée.
Le Père attribuait tout aux chaleurs de l'été et il esl)érait dans l'automne. Toutefois, ses forces l'abandonnaient tout à fait, et, le 21 août, il envoya au Maître général sa démission du titre de Provincial.
Il ne se levait plus que vers onze heures. Mais lorsqu'il faisait beau, il sortait en voiture dans l'après-midi, et la vue de la campagne- le ranimait un peu. 11 avait fait à Dieu le sacrifice de sa vie ; et pourtant une certaine illusion persistait en lui : l'énergie de l'àme, qui était entière, lui cachait l'extinction totale des forces physiques. Le 8 octobre 1861, six semaines avant sa mort, il écrivait : « Mon état est toujours le même ; la faiblesse est extrême, et cependant, à part les fonctions digestives, tous les organes sont dans le meilleur état, ainsi que le prouve la régularité parfaite et constante du pouls. Il m'est impossible de prévoir combien durera cet état. Si je puis traverser l'hiver, ce sera un grand point obtenu '. »
Au mois de septembre, il avait reçu en premier lieu la visite de l'abbé Perreyve, puis, à la fin du mois, celle de M. de Montalembert. Il s'avança au-devant de ce dernier jusque sur le perron de l'abbatiale. Il se soutenait avec peine ; la pâleur répandue sur son gi-and front et
> A M. de Montalembert
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sur tous ses traits donnait à son visage amaigri, dit le P. Ghocarne, l'expression d'une navrante majesté. Le comte de Montalembert, les yeux pleins de larmes, se jeta dans les bras de son ami. « De ma vie, disait-il, je n'ai éprouvé de saisissement semblable ; je n'ai jamais vu une plus etï'rayante beauté. »
J'avais beaucoup désiré que le Père laissât quelques notes sur la restauration en France de l'Ordre de Saint- Dominique. Je l'en avais vivement pressé quand je le vis à Dijon, à son retour de Becquigny, au mois de juin. Il m'avait promis de le faire, mais d'autres devoirs l'avaient emporté ailleurs. Le temps, liélas ! allait manquer. Je suppliai M. de Montalembert de tenter un dernier etfort ; il eut un plein succès. L'historien des moines d'Occident, arrivé le 25 septembre à Sorèze, en était reparti le 29. Dès le lendemain, le Père commença à dicter sa Notice sur le rétahlissement en France de V Ordre des Frères Prêcheurs. Quand je vins à mon tour à Sorèze, le 10 octobre, il avait achevé de dicter les cinq premiers chapitres. J'en entendis la lecture avec ravissement. Dans cet écrit qui devait être le chant du cygne, tous les défauts qu'on a pu relever en lui comme écrivain, ont pres- (|uc entièrement disparu, toutes ses qualités, au contraire, subsistent dans leur perfection. Il faut avoir vu l'auteur comme je l'ai vu au moment même où, de ses lèvres flétries, il laissait tomber ces pages merveilleuses, il faut avoir contemplé ce visage devenu méconnaissable aux amis les plus chers, ce corps déjà réduit à l'état de cadavre, pour concevoir (piel [)rodigc c'a été que le contraste d'une telle ruine pliysi(|ue avec une si splendide