GRAND ET MYSTÉRIEUX SILENCE
étant venue le voir, il la bénit, la remercia pour tout ce qu'elle avait fait pour Saint-Maximin et la Sainte-Baume, et lui demanda de s'y intéresser toujours. « Saint-Maximin et la Sainte-Baume, «ijouta-t-ii, c'est ma dernière pensée ^ »
Le mieux dura jusqu'au 15 novem])re. Mais, depuis la journée du G, où il avait reçu les derniers sacrements, le malade était entré dans un grand et mystérieux silence, rarement interrompu par quelque courte parole aux religieux de son Ordre et à ses amis. Le Père se tenait en la présence de Dieu. Après le 15, les forces diminuèrent encore. L'estomac se refusait à toute nourriture.
Pendant ces longues heures d'agonie, rien ne troublait son recueillement. Parmi ses enfants, les plus anciens ou les plus près de son coeur entraient de temps en temps dans sa chambre, priaient devant le petit autel de bois, recevaient un regard et se retiraient en silence. Ce regard dut se reposer avec bonheur sur un ami cher entre tous qui venait d'arriver : c'était M. Barrai, l'Emmanuel des Lettres à un jeune homme, trop digne, à tous égards, de ce que le Père a écrit et pensé de lui pour que nous hésitions à le nommer -.
Le malade no parlait presque plus, et lorsqu'il demandait quoique chose, sa parole embarrassée n'était pas toujours comprise. Dieu, par la main de la mort, lui retirait ainsi, peu à peu, les dons magnifiques qu'il lui
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avait faits, lui laissant toutefois, dans la pleine liberté de son esprit, le mérite de dire à chaque sacrifice nouveau : « Père, que votre volonté se fasse, et non la mienne! » Nous éprouvions, poursuit le P. Chocarne, une sorte d'humiliation, mêlée d'effroi, à entendre ces sons inarticulés s'échappant de telles lèvres ! Pour lui, toujours calme dans ces ombres de la mort, lorsque, par paroles ou par signes, il n'avoit pu réussir à se faire entendre, il remerciait du regard la bonne volonté impuissante de ceux qui l'entouraient, et il rentrait dans son repos '. Tout mouvement, même dans le lit, lui était devenu impossible. Au milieu de cette ruine générale, l'œil seul conservait de la vie et parfois même lançait des éclairs. Le re,2\ard habituel respirait la bienveillance et la résignation ~.
« Le mercredi 20, au soir, le malade eut une crise, la plus douloureuse, la plus déchirante de toutes, et qui lut aussi la dernière. Il fut pris de cette angoisse, précurseur d'une mort prochaine, qui jette l'àme dans d'inexprimables tortures. Il se dressa sur son lit, lui qui ne pouvait faire un mouvement sans le secours de Louis. Il voulait parler, et on eût dit, aux efforts qu'il faisait, qu'il allait étoulfer. Sa respiration, jusque-là assez régulière, devint })lus courte et plus bruyante : le dernier combat commençait, il fut terrible. i>Jous étions tous là, à genoux, retenant nos sanglots de peur d'accroître sa peine, priant les yeux fixé^ sur colto navrante imaije do notre Père.
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Nous le voyions étendre autour de lui ses bras amaigris, comme un homme qui cherche à se reconnaître dans les ténèbres, ouvrir parfois ses grands jeux, qu'il tenait habituellement fermés, promener lentement ses regards sur nous, sur les murs de sa chambre, interroger le ciel, comme si, revenu déjà du rivage de la lumière, il eût eu peine à s'avouer qu'il fût encore sur la rive des ombres. Puis, d'une voix forte et les bras élevés, il s'écria : « Mon Dieu! mon Dieu! ouvrez-moi! ouvrez-moi ^ »
« Ce fut sa dernière parole. Nos sanglots éclatèrent. Un instant après, la voix émue du Révérend Père Provincial s'éleva au-dessus de nos larmes : les dernières prières commençaient. Le Père attendait cela ; car aussitôt il se laissa retomber sur son lit, mais sut commander encore à la souffrance. Nulle plainte, nul cri n'interrompit notre prière : il écoutait, recueilli, absorbé en Dieu. Il se frappait la poitrine, et ne pouvant faire le signe de la croix sur son corps, il le faisait sur son cœur. On lui présenta le crucifix ; il le prit, le pressa entre ses mains et fit des etîbrts pour le porter à ses- lèvres. On dut le lui faire baiser, ses bras lui refusant ce service ; puis lo Christ, l'image de celui qu'il avait tant aimé, resta là suison cœur. Il le regardait. Arrivé à cette solennelle parole : « Sors, àme chrétienne, de ce monde, » le Père Provincial s'arrêta. Les angoisses de l'agonie continuaient : ce n'était pas le râle, c'étaient des étouffements et des gémissements inachevés. On pouvait craindre, à cliaquo secousse, dn n'nvoir plus fju'uu eadavro oiilro los
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bras. Je fis signe au Père Provincial de ne plus hésiter et, d'une voix lente et grave, il dit : Proficiscere, anima christiana , de hoc mv.ndo. Les prières étaient terminées : la crise se termina avec elles. Le malade parut s'endormir, non encore du dernier sommeil, mais dans un recueillement plus profond. Il ne sortit plus de cet assoupissement ^
« La nuit so passa ninsi. Yqvs le matin, les religieux so retirèrent pour prendre quelque repos. Il ne resta, près de lui et dans son antichambre, que les plus anciens dans l'une et l'autre branche. A peine si, de temps en temps, on entendait quelques faibles gémissements. Le corps n'avait même plus la force de la douleur ; l'âme seule résistait encore. Le 21, fête de la Présentation de Notre- Dame au Temple, fut le dernier jour d'une neuvaine faite dans tous les couvents de la Province; ce devait être aussi le jour de sa présentation à Dieu par les mains de Marie. G'étMit une belle fête pour mourir. Dieu n'exauce pas toujours nos prières dans le sens de nos désirs, mais toujours selon les décrets de son infaillible bonté. La journée se passa sans incident.. C'était le septième anniversaire de l'instaUatioii du Tiers Ordre à Sorèze. Le soir, vers cinq heures, obéissant à l'instinct de cette propreté qu'il appelait une denii-vortu, il demanda par signes à changer de linge. Puis il demeura comme à moitié assis, immobile, ne se remuant guère que pour attirer affectueuseratMit à lui son domestique, dont il tint longtemps la (ête sur son CdMU". ^'o|•s noufhfMires. il avait près de
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lui son cuulesseur et Louis ; dans la clianibro conliguo à la sienne, le Père Provincial et le maître des novices de Saint- Maxiniin ^ La respiration était courte, laible, presque éteinte. A neuf heures et demie, Louis, n'entendant plus rien, approcha la lumière, qu'il avait éloignée pour favoriser le sommeil, et reconnut, le premier, que nous n'avions plus de Père, Peu. d'instants auparavant, le malade avait poussé un faible gémissement, que rien ne distinguait des autres et aucpicl on n'avait pas pris garde : c'était l'àme de notre Père qui s'en allait '.
«On lui lerma les yeux. Le Père Provincial abaissa une paupière ; un de ceux qu'il aima davantage "^ abaissa l'autre. Les prières recommencèrent. Les deux chambres s'étaient remplies : les religieux, les professeurs, M. Barrai, les élèves de V Institut, le cui-é de Sorèze et son vicaire, étaient là, répondant aux invocations. On récita le rosaire en entier, cette douce prière dont lui-même avait dit cette parole connue de tous : « L'amour n'a « qu'un mot ; en le disant toujours, il ne se répète ja- « mais. »
« Il y avait sur le visogc du Père je ne sais quelle ex- [)ression de joie céleste ; les assistants ne pouvaient en détacher leurs regards. Ce n'étaient plus les contractions des dernières angoisses ; c'était la sérénité du sommeil, et cette douce majesté que Fang-e de la mort Inisse aux corps des saints. Le reste de la nuit fut employé aux pré-
• Le 1*. Saiidrcau et le P. Cliocanio. - CiiocAiiNi;, 1). (35?.
3 Le P. Chocanie, celui île (ou- les religieux ilii grand <>r'lie ijue le IV'i-e a 11- jilu^ lemlrement aimé.
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paratils pour i-ecevuir le Père dans la petite chapelle des sœurs. L'humble religieux avait défendu qu'on embaumât son corps : il avait expressément recommandé qiie son cercueil fût en simple bois de chêne. Dès que le corps, revêtu des habits monastiques, fut exposé, les messes commencèrent et se poursuivirent pendant toute la matinée. C'était le jour de la fête de sainte Cécile, patronne du diocèse d'Albv (auquel appartient Sorèze) , l'une des patronnes aussi de l'Ordre des Frères Prêcheurs et l'une des saintes de prédilection du Père. Pendant les trois jours où il resta exposé, l'aftluence des visiteurs fut considérable. C'était comme un pieux pèlerinage. On venait de Revel, de Castres et de toutes les campagnes voisines. On lui faisait toucher des objets de piété. Tout le jour, plusieurs prêtres furent occupés à satisfaire ce religieux empressement. Le lundi 25, à dix heures du matin, il fallut se décider à le déposer dans son cercueil de bois. Ce fut une heure déchirante entre toutes. Nous le baisions aux pieds, aux mains, sur le front ; c'était pour la dernière fois. Soutenu sur les bras de ses enfants, il descendit dans le lit de son suprême repos. Le cercueil lérraé'fut replacé sur la petite estrade, recouvert du drap mortuaire, et jusqu'à l'heure des funérailles, le jour et la nuit, des religieux veillèrent et prièrent près du corps. Le jeudi ^^3, nous conduisîmes notre Père à sa dernière demeure. Nous ne dirons pas les détails de ces magnifiques obsèijues, aux(|uelles assistaient plus de vingt mille personnes. La manifestation de la d<»uleur publique déliassa toute attente. C'est en cette occasion qu'une paysanne de l'Albigeois pioféra cette naïve et belle parole :
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Abion un rey^ faheii perdut ! « Nous avions iiu roi, « nous l'avons perdu ! » L'Archevêque d'Alby, retenu par la maladie, était rempkicé par Mgr Desprez, archevêque de Toulouse, qui officia et fit l'absoute. Mgr Gerbet, évêque de Perpignan, également malade, s'était fait représenter par un de ses vicaires généraux. A l'issue de la messe, un ancien et iidèl-e ami du Père, Mgr de la Bouiilerie, évêque de Garcassonne, prononça l'oraison funèbre. Elle fut digne du sujet, digne du cœur et de la foi d'un évêque ^ »
' Le P. Cuoc.VRNE, [)p. G54-6G0.