‹ Vie du R.P. LacordaireChapitre 144 sur 195 · DOUCEUR · texte numérisé non relu

DOUCEUR

Or, ces qualités natives, qivétaient-elles ? Telle est la première question qui s'impose à l'historien.

Henri Lacordaire avait reçu de Dieu une came droite et simple, incapable d'un sentiment bas, inconsciente de la ruse ^

L'énergie était sa qualité maîtresse. Mais cette àme était à la fois mâle et douce ; pleine d'élan et capable en même temps de plus de patience qu'on ne saurait le dire ; docile à l'atfection, indomptable par la force ; très-susceptible d'indignation, inaccessible au ressentiment. Nul ne fut plus serein contre l'injustice et surtout contre l'injure. Contre les petitesses de la jalousie, dit M. de Montalembert, il élevait le même rempart que contre les orages les plus formidables : le silence. « Quand un homme met un quart de lieue entre lui et moi, j'en mets dix mille et je n'y pense plus ^. »

J'ai fait appel aux souvenirs de l'homme qui l'a observé de plus près au collège, M. Delahave ; il m'a dit que le trait caractéristique de la physionomie d'Henri dans son premier' âge, c'était la douceur. Tel je l'ai connu moimême quand il avait dix-sept ans; tel je l'ai constamment retrouvé jusqu'à la fin, à travers toutes les phases d'une vie si persévéramment éprouvée; tel je l'ai vu sur son lit de mort.

Il est vrai (et il n'y avait à cola nulle contradiction) (|ue cette douceur s'alliait à une àme de feu. Ce regard.

• « C'est un lio.mii'! des premiers temps <'t d'une iiiiioceiici' de cojur admirable, doux et facile, et qu'un enfant tromperait. » (Paroles de Matlhie\i Marais sur Boileau.)

» A M. de Moiitaleiubort, 10 août 1840.

DÉDAIN DK LA RICHESSE. 4.->l

habituellement si calme, était prompt à s'animer sous des impressions soudaines, et à l'instant il devenait prodigieux de vivacité et de force, il lançait des llammes. La physionomie de Lacordaire alors s'illuminait tout à coup ; elle était transfigurée. On sentait que, dans cette intelligence, si riche d'ailleurs, l'imagination était la faculté dominante. Et c'est là ce qui a donné le change à plusieurs sur sa nature intime. Une imagination aussi prompte à s'émouvoir que l'était la sienne, pouvait le jeter dans une exaltation momentanée, et c'est ainsi qu'au temps de V Avenir, sous le souffle d'une révolution, au contact de M. de la Mennais, il put se laisser aller à une certaine incandescence d'attitude et de langage. Ceux qui ne l'ont connu que par ces exagérations d'un moment, ont pu s'y méprendre. Mais rien n'était moins dans son caractère que la violence. On ne se souvient pas d'un seul accès d'emportement de sa part, d'un seul mot amer ou dur adressé de vive voix à un contradicteur.

L'homme, en lui, était ardent, mais excellemment bon. Nul n'a aimé davantage sa mère, ses frères, tous les siens. Devenu moine, il parlait du foyer domestique, de ses souvenirs d'enfance de Bussières et de Dijon, avec une émotion pénétrante ; je ne me lassais point, pour ma part, de sentir ainsi vibrer, sous le froc dominicain, ces cordes naturelles et sympathiques.

Il avait gardé de cette mâle et simple éducation du loyer domestique un trésor caché, le goût de la sobriété, le dédain de la richesse. « En général, écrivait-il, les grands hommes de l'antiquité ont été pauvres... .\ujour-

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