‹ Vie du R.P. LacordaireChapitre 145 sur 195 · L'HONNEUR HUMAIN · texte numérisé non relu

L'HONNEUR HUMAIN

d'hui, tout le monde échoue là ; on ne sait plus vivre de peu... Il est vrai qu'accoutumé à vivre pauvrement depuis que je suis au monde, je ne vois pas les difficultés que peuvent rencontrer ceux qui n'ont pas les mêmes habitudes que moi... Mais le retranchement de l'inutile, le manque même du nécessaire relatif, est la grande route du détachement chrétien comme de la force antique... Ce qui manque le plus à notre siècle, c'est un homme placé pour arriver à tout et se contentant de peu. Un grand cœur dans une petite maison est toujours ce qui m'a touché davantage ici-bas ' . »

A cette acceptation stoïque de la pauvreté, M. Delahaye, qui fut le second éducateur d'Henri Lacordairc, ajouta un élément d'une grande puissance, un sentiment aussi profond que vif de l'honneur humain, le sentiment de la dignité modeste, mais inviolable, de l'honnêle homme. Ce sentiment fit désormais partie de son être ; il ne s'est pas démenti un seul jour de sa vie.

Mais j'aime mieux insister sur des qualités moins connues.

Qui a parlé de l'amitié comme Lacordaire?

«I/amitié est leplusparfait des sentiments de l'homme, parce qu'il en est le plus libre, lo plus pur et le plus profond... Fondée sur la beauté de Fàme, elle nait dansdes régions plus hbres, plus pures et plus profondes que toute autre atfection. Ce n'est pas le sein d'une femme peu-

I A M. de Moutulembert, 22 juillet 18-16.

L'AMITlft. 45.1

chée sur un berceau qui lui donne le jour; elle n'a pas pour portique un contrat qui lie des intérêts et que sanctionne un autel dont le feu contient des cendres ; elle sort de Vhomyne 'par un acte de suprême liberté, et cette liberté subsiste jusqu'à la fin, sans que jamais la loi de l'homme ou la loi de Dieu en consacre les résolutions. U amitié vit par elle-riième et par elle seule ; libre dans sa naissance, elle le demeure dans son cours. Son aliment est une convenance immatérielle entre deux âmes, une ressemblance mystérieuse entre l'invisible beauté de l'une et de l'autre, beauté que les sens peuvent apercevoir dans les révélations de la physionomie, mais que l'épanchement d'une confiance qui s'accroît par ellemême manifeste plus sûrement encore, jusqu'cà ce qu'enfin la lumière se fasse sans ombres et sans limites, et que l'amitié devienne la possession réciproque de deux pen- . sées, de deux vouloirs, de deux vertus, de deux existences, libres de se séparer toujours et ne se séparant jamais. L'âge ne saurait atfaiblir un tel commerce ; car l'âme n'a point d'âge. Supérieure au temps, elle habite le lieu éternel des esprits, et, tout attachée qu'elle est au corps qu'elle anime, elle n'en connaît pas, si elle le veut, les défaillances et les souillures. Et même, par un privilège admirable, le temps confirme l'amitié. A mesure que les événements passent sur la vie de deux amis, leur fidélité s'alfcrmit par l'épreuve. Ils voient mieux l'unité de leurs sentiments au choc qui aurait pu la détruire ou l'ébranler. Il faut vivre pour être sûr d'être aimé...

« Sans doute j'ai laissé sur le chemin, comme des dépouilles profanées, bien des affections qui m'avaient

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