FAUX JUGEMENTS SUR LE IM^RE. AUS
tout d'une pièce : la trahison l'indignait; les palinodies excitaient son dégoût. Partout, dans sa correspondance, on retrouve en traits de feu cette façon de sentir. Et pourtant sa modération naturelle ne laissait pas de lui inspirer ces indulgentes paroles : « La plupart des hommes sont faibles ; ils cèdent au flot qui emporte le monde dans un moment donné. Les certitudes inébranlables n'habitent que des intelligences profondes et des coeurs fortement trempés par la main de Dieu. En sommes-nous de ceux-là? Dieu seul le sait. Mais quelle que soit la modestie avec laquelle nous devons nous juger, il nous faut du moins aspirer à ce but, d'être des hommes de convictions fermes, pures, désintéressées, et nous rappeler souvent ce beau mot de saint Paul : Gloria nostra hœc et;l, testimcnium conscientiœ nostrœ, quod in simplicitate cordis et sinceritate Dei conversati snuius in hoc mundo ^ » Mais les hommes sont ainsi faits que, lorsqu'ils se sont passionnés pour une façon de voir, ils ne peuvent supporter qu'elle ne soit point partagée par d'autres. Ainsi les légitimistes n'ont su pardonner à Lacordaire, non d'avoir attaqué le principe qu'ils défendent (il ne le fît jamais-), mais de s'être désintéressé, en 1830, de l'application de ce principe à la France eontem-
' « Notre gloiro, c'est le témoignage de notre conscience que c'est en loute simplicité de cœur et dans la sincérité de Dieu que nous nous sommes conduits en ce monde. » (II Cor., i, 12.) —Lettre à l'alibé Perreyve. 22 mars 1853.
- a La différence qu'il y a entre vous et moi sur la légitimité est peu de chose. Je regarde ainsi que vous l'hérédité comme un principe important et respectahle. Mais la légitimité, tflle qu'on l'a faite depuis Louis XIV, me paraît entachée de cette malheureuse idolâtrie royale qui a perdu la maison de Bourbon. » — .\ M"" Swetchine, 4 juillet 1S37.
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poraine. Les orléanistes, à leur tour, ont trouvé excessive sa sévérité envers Louis-Philippe et la bourgeoisie voltairienue. Les catholiques, qui ont pris parti contre les institutions parlementaires, se sont irrités de la prédilection persévérante du Père pour cette forme de gouvernement. Tous se sont accordés à diminuer de leur mieux l'homme dont ils regardaient la réputation comme un obstacle au triomphe des idées qui leur sont chères, et c'est ce qui explique tant do faux jugements sur les doctrines politiques de Lacordaire.
Mais, depuis sa mort, la lumière s'est faite. Ses lettres qui n'ont point été écrites pour In publicité et dont on ne peut récuser le témoignage, nous ont fait lire au fond de cette âme si diversement jugée. Nous avons pu la suivre du regard durant plus de quarante années, mois par mois, presque jour par jour. Qu'avons-nous vu? Une ligne droite, d'une pureté et d'une transparence admirables et, la fièvre de Y Avenir exceptée, une extrême tempérance dans les idées et dans les actes. Aucun homme peut-être, dans ce siècle, n'otfre une physionomie d'une élévation, d'une grandeur, d'une originalité et d'une unité aussi frappantes. Mais j'oserai dire que cette unité, si rare de nos jours, éclate surtout dans In vie politique de Lacordaire. Il s'éprend au collège de l'idéal de la liberté, il ne s'en déprendra plus jamais. Sans une déviation quelconque, il en poursuivra la réalisation toute sa vie, dans une sincère application de la charte de 1814, dans un sage développement de celle de 1830, dans un loyal concours à l'essai d'une république honnête et modérée. Il est des modes de gouvernement qu'il préfère ;