‹ Vie du R.P. LacordaireChapitre 49 sur 195 · PENSÉE DU PÈRE SUR LES JESUITES · texte numérisé non relu

PENSÉE DU PÈRE SUR LES JESUITES

cessaire et il jugeait sévèrement ceux qui se montraient hostiles au mouvement dont Pie IX était l'auteur. Les Jésuites étaient du nombre. Depuis assez longtemps Lacordaire s'était refroidi envers eux, sans manquer toutefois à leur endroit (ses lettres les plus intimes en font foi) ni à la charité ni à la justice. Mais, trouvant à Rome les chefs de la Compagnie ouvertement contraires à la réforme, il en fut blessé plus qu'on ne saurait le dire. « Les derniers scrupules qui me restaient à leur égard, écrivait-il, se sont évanouis dans les quinze jours que je viens de passer en Italie. Quelle que soit la régularité des individus, je ne puis accepter pour moi, bien moins encore pour l'Eglise, la solidarité de leurs pensées, et j'estime funeste pour l'avenir de la chrétienté tout ce qui tendrait à mettre leur cause sur la même ligne que la cause de l'Église universelle. Ces hommes s'étaient persuadé que la société moderne était une chimère irréalisable, et qu'inévitablement, un peu plus tôt ou un peu plus tard, l'Europe retomberait sous le régime du pouvoir absolu. Tous leurs plans, depuis 1814, étaient dressés sur cette idée fondamentale, et le mouvement de 1830, loin de les éclairer, n'avait servi qu'à les affermir dans leur opinion. Jugez de ce qu'a dû être dans leur esprit l'apparition de Pie IX ' . »

Ce n'est'pas que Lacordaire ne vît « le péril qu'il y avait « à réformer, en présence d'une faction révolutionnaire « aussi ardente que celle des Etats-Uomains et do l'Ita- « lie, » ni qu'il se fit une complète illusion sur le succès

* A M""" Swctchine, '.• novemlire 1847.

12t STATION DE TOT'LON.

tinal de la tentative du Saint-Père. « Sa fore?, se demandait-il, est-elle d'une nature durable ? Le soutiendra t-elle dans son œuvre jusqu'à la lin ? S'arrêtera-t-elle, au contraire, où il s'arrêtera ? Et lui-même discernera-t-il la mesure de ce qu'il doit donner pour ne trahir ni son peuple ni sa couronne? C'est là qu'est la question. Sa tache paraît supérieure aux forces humaines \ » La question était bien où le Père la voyait. Et toutefois il est permis de penser avec ^L Guizot que, sans l'etfondrement du 24 février, l'ordre public en Europe serait demeuré assez fort pour que la réforme de Pie IX n'aboutît point à une catastrophe -.

A son retour d'Italie, le Père appelé par M. Affre à prêcher à Notre-Dame le carême de 1848, donna le reste de l'année 1847 à la ville de Toulon, à laquelle ce carême était promis. La station s'ouvrit le 7 novembre. Le Prédicateur avait retrouvé son auditoire de Metz. Quand il descendait de chaire, les officiers supérieurs de la Marine se précipitaient sur ses pas et le sui • vaient dans la sacristie pour donner un libre cours à leur admiration. Ne pouvant se dérober à ces explosions d'enthousiasme, le Père les subissait avec une ineffable humilité. Un jour pourtant, il fut inférieur à lui-même : il venait d'apprendre la mort du P. Hernsheim, et l'on put dire en cette occasion de I^cordaire ce qu'on avait dit de Jésus pleurant Lazare : « Vous voyez combien il l'aimait ! »

L'iiistoire doit recueillir les quelques mots par lesquels

' A M"' Swetchine, 11 octobre 1847.

» Mémoires de M. Guizot, t. VIII. p. 403.

MORT Di: V. IIKRNSHEIM. 12.-)

le Père a consacré la mémoire de celui qu'il v(}nait de perdre.

« Hernsheimfut de ceux qui soutinrent à Saiut-Glément de Rome l'orage imprévu qui sépara notre petit troupeau. Le couvent de la Quercia lui lut assigné pour son noviciat, et il eut la douleur d'en sortir sans avoir prononcé ses vœux, à cause du doute que faisaient planer sur sa tête les restes du mal auquel il avait échappé. Bosco le reçut et il v prononça entin ses vœux. Assigné au couvent de Nancy, le premier que la divine Providence nous avait permis de fonder en France, il y vécut plusieurs années dans un progrès constant, soit pour la piété, soit pour l'éloquence apostolique. C'était un esprit ferme, ingénieux, profond, d'où sortaient de temps à autre des vues qui ravissaient, mêlées à une onction douce et pénétrante. Nous croyions déjà posséder en lui im vrai prédicateur de Dieu, lorsque le mal qui l'avait mis sept années auparavant proche de sa tombe, la lui rouvrit pour toujours. Il mourut le 14 novembre 1847, s-'estimant une de ces pierres obscures que la main de l'architecte place dans les profondeurs de la terre et qui, tout inconnue qu'elle est, a pourtant sa part dans la solidité de l'édifice. Son corps a été enseveli à la chartreuse de Bosserville, près de Nancy, et il est le premier, parmi nos morts, qui ait eu pour couche dernière le sol de la patrie ' . >>

La station de Toulon finit le 2 janvier 1848. Dieu la bénit abondamment. Nul ne contredit ; tout le monde

' Rapport iui chapitre i)roviiicial.

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