DECLARATION DU PERE
« 1" La puissnnce coercitive de l'Eglise, relativement aux actes extérieurs ;
« 2" L'origine de la souveraineté ;
« 3" Le domaine temporel du Pape.
« L Quant au premier point, je déclare nettement et sincèrement reconnaître dans l'Eglise la puissance qui lui a été confiée par Jôsus-Christ, non-seulement de corriger ses enfants rebelles par des conseils et des exhortations, mais encore de leur imposer dans le for extérieur des peines salutaires, me conformant pleinement au Bref du Souverain Pontife Benoît XIV, Ad assiduas, adressé aux archevêques et évêques de Pologne l'an 1755, dans lequel Bref est déclaré ce qui suit : Collatam esse a Chi'isto, Domino et Salvatore nosùv, Ecclesiœ suœ potestatem^ non solum dirigendi per consilia et suasiones, sed etiam juhendi per leges, ac devios contumacesque, exteriore Judicio et saluhrihiis pœnis, coercendi atque cogcndi.
« C'est pourquoi je condannie aussi purement et s^implement la quatrième proposition du synode de Pistoie, dans le sens oîi l'a condamnée le Souverain Pontife Pie VI par la bulle Auctoreni fidei, en 1794, proposition qui est ainsi conçue : Abusimi fore auctoritatis Ecclesiœ transferendo iHar)i îdtra limites doctrinœ et morwn et ear/i extendendo ad res exterioresy et per vim exi- (jendo id quod pendet à corde et persuasione, tiim etiammulto minus ad eani pertinere exigere per vini cxteriorem sidrjectionem suis decretis. Laquelle pro position est condamnée comme hérétique. Quatenus iniendit Ecclesiam non hahere collatam sihi a Deo
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potestateni, non solum dirigendi jyer consilia et suasiones, sed etiam jtihendi per lerjes, ac devios contumacesque , exteriore judicio ac sahihribus pœnis , coercendi atque cogendi.
« Je déclare condamner cette proposition comme hérétique dons le sens où le Souverain Pontife la déclare comme telle.
« IL Quant au second point, relatif à l'origine de la souveraineté, je déclare avoir toujours entendu et enseigné, comme de fait je retiens et enseigne que Dieu est la source pcemière de la souveraineté, selon la parole de saint Paul aux Romains : Omnis anima iiotestatibiis suhliinioribus suhdita sit ; non est enmi potestas nisi a D( 0.
« Et je ne pouvais ignorer ce qu'ont enseigné les premiers Pères de l'Eglise sur ce point, spécialement Tertullien et saint Augustin.
«Voilà ce queje crois sur l'origine de la souveraineté. Quant à la forme des gouvernements civils, je crois qu'elle dépend du droit humain, sauf toujours aux sujets l'obligation d'obéir à l'autorité. Non solum p)'opter tram, sed etiam propfer conscientiam .
«III. Quant au domaine temporel du Pape, le plus légitime du monde, je déclare m'en tonir à la célèbre pensée du grand Bossuet, lequel soutient expressément que l'indépendance et la pleine liberté du chef de la religion ca tholifjiie sont nécessaires à l'exercice de la souveraineté spirituelle, selon l'ordre qui se trouve établi par suite de la multiplicité des royaumes et des empires.
« Voilà les docfiiiK's (pic j'ai Toijorus soutenues, et
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que, l'occasion donnée, je soutiendrai de nouveau, même publiquement.
« Je supplie V. S. d'accueillir avec bienveillance ces liumbles et sincères protestations, qui sont l'elfet d'une foi qui ne s'est jamais atïàiblie, et d'une obéissance entière à la chaire de saint Pierre, au pied de laquelle, dans la personne de V. S., je me tiens humblement prosterné. »
Il ne restait plus à Lacordaire qu'à recevoir la bénédiction du Souverain Pontité. Le 21 septembre 1850, Sa Sainteté le recevait en audience particulière, et, comme le Père cherchait à lui baiser le pied, Pie IX lui présenta la main en disant : « Non, je veux que ce soit la main. » Ensuite la première parole du Saint-Père fut qu'il avait reçu la lettre que Lacordaire lui avait écrite le lendemain de son arrivée ; que ce dernier avait tort de penser qu'il y eût à Rome quelques préventions contre lui ; que peutêtre, dans la chaleur du discours, il avait pu lui échapper quelques mots susceptibles d'être mal interprétés, mais que lui (le Pape), sûr qu'il était de la droiture de la foi et des intentions du Père, n'en avait jamais conçu aucune inquiétude. Enfin Pie IX dit à Lacordaire que le P. Jandel était définitivement promu au gènèralat de l'Ordre de Saint-Domînique sous le titre de \icaire général. «Cette nomination, écrivait Lacordaire à madame Swetchine, a été suspendue deux mois par suhe de l'opposition de quelques religieux de l'Ordre, et surtout par la crainte qu'on ne vit dans ce choix une adhésion donnée à ces opinions qu'on me prête, bien qu'on ne
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m'ait pas dit un mot de ces opinions, puisque les éclaircissements quej'ai donnés sont d'une nature très-générale et purement théologiques. Il m'a été évideutque le Saint- Père voulait seulement avoir une réponse définitive à présenter dans l'occasion à ceux qui lui parleraient contre moi ' . »
Ainsi l'érection de la province de France, la nomination du Père au provincialat, le généralat du P. Jandel, tous ces faits d'une si haute importance avaient été l'ertét de quatorze jours de séjour à Rome. Le cardinal Orioli appelait ce voyage un voyage providentiel. Tous les nuages étaient dissipés désormais ; l'avenir du Père comme religieux était plus assuré que jamais. Aussi ne lit-il nulle difficulté de retirer sa lettre du 31 août et de remonter dans la chaire de Notre-Dame.
Il y reparut le 9 mars iSol, plein d'élan et de confiance ; il allait poser le couronnement de son enseignement dogmatique. Le sujet était magnifique : c'était le gouvernement de la Providence dans l'ordre surnaturel : c'étaient les lois fonda mentales du gouvernement divin, puis la distribution des grâces aux individus et aux peuples, la prédestination, les élus, les réprouvés, l'éternité des peines; c'était enfin l'eucharistie, considérée comme l'incarnation con(inué(^, comme l'incorporation du Fils de Dieu à l'humanité et de Thomme au Fils de Dieu. Lacordaire avait (luarante-neuf ans, il était dans la plénitude de sa maturité; il fut aussi neuf et aussi éloquent (jue jamais. Il ne put désarmer toutefois les hostilités
I A M'" Swi'lcliiiu', 24 s..|,l.Miil.i'f 185(1.
Conférences de lsôi. ht
inouïes auxquelles il était en butte. On l'accusa encore de soulever les pauvres contre les riches ; il se lava sans peine de ce reproche. On se scandalisa de sa doctrine sur le nombre de 5 élus, sans tenir compte aucvm de l'approbation de l'archevêque de Paris, présent à toutes les conféi-ences du Père et seul jug-e canonique de l'orthodoxie de son enseignement; et les échos de ces clameurs retentirent de nouveau jusqu'à Rome, où néanmoins la soixanteonzième Conférence de Notre-Dame ne fut pas censurée. Le croira -t-on si je le dis (et pourtant je n'avance rien ici que je n'aie lu en toutes lettres dans des correspondances de cette année 1851), on représentait le Père comme loi sybarite, lui le pénitent à feu et à sang que le P. Chocarne a fait connaître ! Et ces choses-là aussi étaient mandées à Rome ; elles étaient racontées à Pie IX. Le Père s'en étonnait peu ; il n'ignorait pas qu'il s'était trouvé des hommes qui disaient du divin Maître : Voilà un homme de bonne chère et ami du vin ^ Du reste, en dépit de toutes ces menées, l'admiration publique allait croissant. Le Père n'était point porté en triomphe comme à Lyon ; mais l'immense auditoire de Notre-Dame avait eu grand'peine à retenir ses acclamations quand l'orateur sacré, près de descendre pour la dernière fois de la chaire métropolitaine, avait laissé tomber de ses lèvres et de sou cœur ces suprêmes paroles :
« Je vous laisse, messieurs, ixw [ujintoùtiiiit le dogme, ("l ou la vérilé, en échange de sa lumière, vous demande
i Ecce liuiiiu vurux v\. jiotalor viui. (M.>iTli., xi, 1*J.)
LACOUUAIUK. II. 1-
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la vertu. Peut-être la Providence ui'accordera-t-elle de vous ouvrir cette seconde voie, c'est ma crainte et mou désir : ma crainte, parce que je me défie de moi ; mon désir, parce que je vous aime. Mais encore qu'une nouvelle carrière me fût préparée par Dieu et par mon dévouement pour vous, je ne puis me défendre de vous parler comme si je vous adressais des adieux. Permettezle-moi, non comme un pressentiment de l'avenir, mais comme une consolation.
« Je dis une consolation, parce que j'éprouve en moi deux sentiments contraires : l'un de joie, d'avoir achevé avec vous une oeuvre utile au salut de plusieurs, et de l'avoir achevée dans un siècle que l'on a nommé le siècle des avortements; l'autre de tristesse, en songeant qu'une œuvre ne s'achève pas par un homme sans qu'il y laisse la plus belle partie de soi-même, les prémices de sa force et la fleur de ses ans. Le Dante commence ainsi sa Dioinc Épopée : « Au milieu du chemin de la vie, je m'éveillai « seul dans une forêt profonde, » Je suis parvenu, messieurs, à ce milieu du chemin de la vie, là où l'homme se dépouille du dernier rayon de sa jeunesse, et descend \)nv \mo. pente rapide aux rivages de l'impuissance et de l'oubli. Je ne demande pas mieux que d'y descendre, puisque c'est le sort que r('M|uitable Providence nous a lait : mais du moins, à ce point de partage des choses, d'où je puis voir encore une fois les temps qui vont finir, vous ne m'envien'z pas la douceur d'y jeter un regard, et d'évo- (pwr devant vous, (]ui fûtes les compagnons de ma route, (|uelques-uns des souvenirs qui nje rendent si chers et cette métropole et vous.
ADiKUX ui" ri':Ri';. \vj
« C'est ici, quand mou à me se fut rouverte à la lumière de Dieu, que le pardon descendit sur mes fautes, et j'entrevois l'autel où, sur mes lèvres fortifiées par Tàge et purifiées par le repentir, je reçus pour la seconde fois le Dieu qui m'avait visité à l'aurore première de mon adolescence. (î'est ici que, couché sur le pavé du temple, je m'élevai par degrés jusqu'à Tonction du sacerdoce, et qu'après de longs détours où je cherchais le secret de ma prédestination, il me fut révélé dans cette chaire, que, depuis dix-sept ans, vous avez entourée de silence et d'honneur. C'est ici qu'au retour d'un exil volontaii'e, je rapportai l'habit religieux qu'un demi-siècle de proscription avait chassé de Paris, et que le présentant à une assemblée formidable par le nombre et la diversité des personnes, il obtint le triomphe* d'un unaninie respect. C'est ici qu'au lendemain d'une révolution, lorsque nos places étaient encore couvertes des débris du trône et des images de la guerre, vous vîntes écouter de ma bouche la parole qui survit à toutes les ruines, et qui, ce jour-là, soutenue d'une émotion dont nul ne se défendait, fut saluée de vos applaudissements. C'est ici, sous les dalles voisines de l'autel, que reposent mes deux premiers archevêques, celui qui m'appela tout jeune à l'honneur de vous enseigner, et celui qui m'y rappela, après qu'une défiance de mes forces m'eut éloigné de vous. C'est ici, sur ce même siège archiépiscopal, que j'ai retrouvé dans \ui troisième pontife le même cieuretla même protection. Enfin, c'est ici qu'ont pris naissance toutes les artéctions qui ont consolé ma vie, et qu'homme solitaiie, inconnu des grands, éloigné des partis, étranger aux lieux où se
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presse la foule et se nouent les relations, j'ai rencontré les âmes qui m'ont aimé.
« 0 murs de Notre-Dame, voûtes sacrées qui avez reporté ma parole à tant d'intelligences privées de Dieu, autels qui m'avez béni, je ne me sépare point de vous: je ne fais que dire ce que vous avez été pour un homme, et m'épancher en moi-même au souvenir de vos bienfaits, comme les enfants d'Israël, présents ou en exil, célébraient la mémoire de Sion. Et vous, messieurs, génération déjà nombreuse en qui j'ai semé peut-être des vérités et des vertus, je vous demeure uni pour l'avenir comme je le lus dans le passé : mais, si un jour mes forces trahissaient mon élan, si vous veniez à dédaigner les restes d'une voix qui vous fut chère, sachez que vous ne serez jamais ingrats, car rien ne peut empêcher désormais que vous n'ayez été la gloire de ma vie et (]ue vous ne soyez ma couronne dans l'éternité. »