‹ Vie du R.P. LacordaireChapitre 99 sur 195 · STA MOI.ES ET I.DQI'ERE · texte numérisé non relu

STA MOI.ES ET I.DQI'ERE

Le Père avait saisi l'occasion de la Fête séculaire, qui avait tenu en émotion la moitié du midi de la France, pour donner son programme d'éducation et ses vues sur l'avenir du Tiers-Ordre. Il donnait le pas à l'instruction littéraire et, comme le grand géomètre Lagrange, il voulait qu'elle précédât l'étude des sciences. Il sentait l'importance de la parole publique dans un temps comme le nôtre et il s'attachait à en développer l'habitude parmi les élèves de Sorèze, non par des exercices de rhéteurs sur des sujets imaginaires, mais par la discussion de questions réelles et actuelles. C'est ainsi que la question du libre échanae fut discutée à l'Athénée. Il avait de

i J'ai ernprimtii presqui^ (ont ce récit de la Fête ;\ M. Mahul. {Correspondant, 2' séfif, t. VI. pp. 137-144.)

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grandes vues sur l'avenir de Sorèze. Il ne lui suffisait pas que l'Ecole eût des cours complets pour préparer les élèves aux écoles du Gouvernement. Il eût voulu retenir sous son aile tous ses enfants, jusqu'à leur vingtième année, par des cours de hautes études de philosophie, de théologie, de droit public et privé. Il attendait le moment propice pour réclamer la liberté de l'enseignement supérieur, complément légitime et indispensable de la liberté de l'enseignement secondaire, et il songeait à créer à Sorèze toute une université catholique. Ce n'était point un projet chimérique. Le Père avait toujours attaché le plus grand prix à la coopération de professeurs laïques. Sorèze en comptait un grand nombre, et Lacordaire excellait à se les attacher par des procédés dignes d'eux et dignes de lui. Il s'était ainsi préparé un noyau précieux pour son Port-R.oyal catholique. Cette grande conception ne l'avait point abandonné un seul jour. « J'y pense, disait-il sur sa couche funèbre : quand je serai rétabli, nous verrons. »

J'ai dit que, dans son désir de former non pas des chrétiens seulement, mais des chrétiens virils, il faisnit agiter à l'Athénée des questions réelles et actuelles : ce n'est pas à dire qu'on y fît de la politique. Jamais le Père ne faisait la moindre allusion aux événements du .jour, ni même aux questions proprement politiques du temps présent ; jamais il ne laissait la conversation s'engager sur ce terrain devant lui. Une fois pourtant, une seule fois, il y eut exception à la loi qu'il s'était faite. A une fête de V Association Sorrzienne, un professeur polonais l\ii porta un toast au nom de sou pays. Le Père se leva

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et (lit : « Bien que mon devoir comme Directeur de l'École m'oblige à me taire sur la politique, je crois ne pas y manquer en portant ici un toast à la liberté religieuse de la Pologne. »

Il va de soi qu'il ne s'agissait point pour lui de faire des hommes de parti, mais des hommes de cœur. Il se bornait donc à élever les âmes et à les maintenir fortes et pures, se fiant de tout le reste à leur générosité naturelle. A la fin de h. première année de son administration de Sorèze, à la chapelle, après la dernière messe, il faisait ses adieux à ceux des élèves quij)renaient définitivement congé de l'École. «Messieurs, leur dit-il, vous allez rentrer dans le monde, soyez-y des hommes. Ayez une opinion surtout, ayez-en une (pourvu qu'elle ne soit pas exagérée, elle sera toujours honorable) ; mais, de grâce, comptez-vous pour quelque chose, sachez vouloir et vouloir fièrement. Ce n'est pas d'orgueil qu'il s'agit, c'est de dignité. Dans notre siècle, presque personne ne sait vouloir. Pour moi, si je pouvais contribuer en quelque chose à former des hommes qui sauraient vouloir, je croirais avoir beaucoup fait pour ma patrie et pour mon Dieu. Vous donc, les premiers jeunes gens que je mène dans le monde, — encore que Dieu ne vous ait pas mis longtemps dans mes mains, je vous prie de garder cette parole : Ai/ez une opinion. Si vous le faites, vous serez de grands citoyens. Sinon, vous déshonorerez votre pays, peut-être le vendrez- vous. »

Tel était l'accent habituel de ce grand cd'ur. « 11 ik.^ se passait pas un jour, m'écrivait un membre de l'Institut

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(le Sorèze, où nous ne vissions rayonner de la soi-te cette âme de feu, pleine d'amour pour la jeunesse parce qu'elle voyait là l'espoir de Dieu et de la France. Je puis dire que, dans l'intimité de son foyer, à Sorèze, nous avons entendu les derniers accents de l'honneur, du courage civil, de toutes les vertus naturelles comme de toutes les vertus chrétiennes. Ah ! son pays, comme il l'aimait! Il lui aurait mille fois immolé sa vie. Il eût voulu lui donner la vérité, la foi, l'honneur. Ces choses,* dans son esprit, ne se séparaient jamais, »

C'est de ce foyer que jaillirent les Lettres a un jeune homme sur la vie chrétienne. Ces lettres furent composées à Sorèze. Elles ont été écrites pour le public ; mais l'Emmanuel à qui le Père s'adresse n'est point un jeune homme imaginaire, c'est un étudiant tVJionneur de Sorèze et celui de tous que le Père a le plus tendrement aimé. Ces lettres sont un complément de la grande éducation que Lacordaire donnait à Sorèze.

La première est admirable sur tout ce que l'humanité a perdu â l'ébranlement de la ibi chrétienne dans les âmes. Jamais on n'avait parlé avec cette éloquence et cette profondeur de l'abaissement des caractères dans la France de nos jours. « Elle abonde en hommes qui ont tout accepté des mains de la fortune, et qui n'ont cependant rien trahi, parce que pour trahir il faut tenir à quelque chos(\ Pour eux, les événements sont un spectacle et un abri, ])as davantage. Ils les subissent sans résistance, après les avoir préparés sans le vouloir, jouets inconsé(juents iKun passé dont ils ne furent pas maîtres et d'un avenir qui leur refuse ses secrets. Et il n'est pas

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difficile d'en pénotrer la cniise. Le caractère, qui n'est que la force de la volonté, tient à la force de la raison, et la force de la raison tient à la ferme vue des principes de la vie humaine. Ce sont les principes qui fortifient, parce qu'ils éclairent : où les principes manquent, que reste-t-il pour appuyer la volonté ? »

Puis, comme le Prre est ferme et lumineux sur l'impuissance politique du temps présent ! « Depuis soixante dix ans, la France travaille à se constituer. Justement éprise du sentiment de la dignité humaine, elle tient à s'élever jusqu'à cette vie publique qui a fait les grands peuples de l'antiquité, et sans laquelle une nation n'est qu'un assemblage d'hommes voués à des intérêts domestiques, sous un maître qui gouverne à son gré leur destinée. Mais tout échoue contre trente milhons d'hommes qui ne savent pas se tenir eux-mêmes sur un fondement. Or la France, qui a conservé tant de magnifiques instincts, a perdu le sentiment de la Religion et du droit. C'est là ce qui nous manque, parce que la foi, qui est le fondement le plus élevé de la justice, ne fait pas contrepoids en nous au penchant qui nous porte à rejeter le droit qui nous gêne, c'est-à-dire la liberté d'autrui. Nous aimons mieux nous débattre dans l'inanité que de nous dire ce que les plus médiocres législateurs confessaient avant Jésus-Christ : « Il n'y a pas de société sans les dieux. »

Et le Père concluait ainsi : « T^a France a gardé le courage militaire, la lucidité logique, la générosité des instincts, l'impuissanci^ aussi d'être en religion autre chose que catholique romaine; ce sont là des restes de

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son tempérament national, et assurément des restes dignes d'admiration. Elle vivra par là mal j:^ré ses fautes, et par là encore elle attirera sur elle les espérances de la terre et les bénédictions du ciel. Dieu a fait des miracles pour la sauver, il en fera de nouveaux. Et vous, son fils, ne l'aimez pas seulement comme votre patrie, mais comme une patrie qui est la fille aînée de l'Ej^rlise et dont le sort est lié au sort terrestre de l'Evang'ile. La France est r inexpugnable forteresse où Jésus-Christ défendra la lilierté des siens, et, quoi qu'il arrive du monde, à quelque degré que descende la faiblesse de la raison ou que monte la négation de la vérité, là, dans le sang qu'ont reçu nos veines, un asile se fera contre la captivité des âmes. La tyrannie spirituelle, qu'elle vienne du trône ou du peuple, n'y prévaudra pas, et l'intelligence humaine n'y périra pas non plus sous les extravagances systématiques de la déraison glorifiée... Mon fils, il vous faut combattre et convaincre : combattre pour demeurer fidèle, convaincre pour transmettre à d'autres la vérité qui vous fut donnée. Gomme il n'y a pas de chrétien sans amour, il ny a pas de chrétien sans prosélytisme, et ce que je vous demande avant tout, dès aujourd'hui, c'est d'embrasser le monde dans votic ambition. Ne dites pas : Je veux me sauver. Dites-vous : Je veux sauvci" le monde. C'est là le seul horizon digne d'mi cJirélien, parce que c'est l'horizon de la charité. »

(^lelle nol)lesscd',-tme ! ()uels accents ! Quelle tiamme ! Ah! si le clergé tout entier eut senti, eut inspiré aux fidèles ce que le Père sentait! Si tous les catholiques militants eussent parlé son Inngage !

LKTTRES SUR LA VIE Cil RETIENNE. :m

Qu'on nous permette une citation dernière : « Je veux, disait le Père à son Emmanuelle veux, en finissant, vous mettre en g-arde contre une pensée capable de vous attrister. Oi> vous dira que l'amour de l'Église est incompatible avec l'amour de la patrie, que tut ou tard vous aurez a choisir entre l'une ou l'autre, et que vous ne demeurerez un membre fidèle de la première qu'en devenant un fils dénaturé de la seconde. J'attache un grand prix à ne pas vous laisser cet écueil en perspective, parce que l'amour de la patrie est avec l'amour de l'Eglise le sentiment le plus sacré du cœur de l'homme, et que, s'il était possible que l'un fût ennemi de l'autre, ce serait à mes yeux le plus profond déchirement (jue la Providence eût ménagé à notre épreuve d'ici-bas. Mais il n'en est rien. La patrie est notre Eglise du temps, comme l'Eglise est notre patrie de l'éternité, et, si l'orbite de celle-ci est plus vaste que l'orbite de cellelà, elles ont toutes deux le même centre qui est Dieu, le même intérêt qui est la justice, le même asile qui est la conscience, les mêmes citoyens qui sont le corps et l'àme de leurs enfants. L'Eglise, il est vrai, peut être on contradiction avec le gouvernement d'un pays , mais le gouvernement d'un pays n'est pas la nation, bien moins encoio la patrie. Quel est celui d'entre nous qui ait jamais pensé que sa patrie est dans la ièie ou le cœur des hommes qui la gouvernent ? Notre patrie est le sol qui nous a vus naître, le sang et la maison de nos pères, Famour de nos parents, les souvenirs de notre enfance, nos traditions, nos lois, nos mœurs, nos libertés, notre histoire et notre religion. Elle est tout ce (|ue nous

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croyons et tout ce que nous aimons, sous la garde de ceux qui naquirent avec nous au même point du temps et de l'espace, de la terre et du ciel. Le gouvernement n'est pour nous qu'un moyen de coiiserver tous ces biens dans leur ordre et leur sécurité ; et, si, loin d'accomplir cette mission, il la trahit ou la déshonore, nous nous réfugions dans le sentiment de la patrie pour y chercher secours, espérance et consolation. Quand Néron gouvernait le monde, Rome continuait d'exister dans ceux qui l'aimaient, et son forum désert était la patrie de ceux (pii en avaient encore une. »

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