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menacée d'une décadence réputée inévitable, il avait dû d'abord tout voir, tout conduire, tout garder sous sa tutelle immédiate. Mais une ibis la réforme opérée, les institutions bien assises, la discipline en vigueur, le travail Hérissant, la Religion et les mœurs pleinement rétablies, il sentit l'extrême difficulté de soutenir plus longtemps dans une seule personne la bonté du père et la fermeté du chef de discipline. Fonction du directeur des consciences et la sévérité du juge qui interroge, condamne et punit. Il retint pour lui seul la plénitude de la direction administrative. Il conserva la direction morale et religieuse, en la partageant avec le Père Aumônier. Mais il donna à l'École un Sous-Directeur, auquel il céda la direction disciplinaire contentieuse et la direction pédagogique, sauf les questions d'ensemble, de méthodes et d'encouragements ' .
Quand cette modification s'opéra, l'œuvre du Père à Sorèze était accomplie : l'Ecole était sauvée et transformée.
On se méprendrait toutefois si on le croyait hostile ou inditiérent aux traditions de Fancien Sorèze. Le plan d'études mis à part, le Père aimait ces traditions : il les mettait sans cesse en avant et, en toute occasion, il en parlait avec les plus grands égards. « 11 était beau et touchant à voir, écrit un des anciens de Sorèze, quand il s'appliquait à réformer une de nos vieilles habitudes. On eût dit (pril maniait une de ces relifjues dont la châsse tombe (\o vétusté, tant il prenait soin de se montrer pi(nix
• LuUre (lu l'ert; iiux iictiMiiiiairo ol aux riiuiillfs <io l'EcuIf il>.' Si" rtiif, 15 jaiivii'i- 1858.
FKTK SKCI LAIKE DE .SuUi;/!-:. il»l
envers le passé, même en «'attaquant à ce (]ue ce passé avait de mal. C'est pour téuioij^ner de son attachement aux souvenirs de l'Ecole que, sur le modèle d'une association qui avait existé sous les frères Ferlus, il Ibnda V Association sorézienne du second siècle , dans le but de venir en aide aux anciens élèves et aux vieux professeurs dans la détresse. C'est dans le même esprit qu'il conçut la pensée de célébrer avec une magniticence sans exemple, en 1857, le centième anniversaire de la fondation de r École. Ce fut conmie l'apothéose du Sorèze des Bénédictins.
Cette fête séculaire de l'Ecole de Sorèze fut grandiose; elle vaut la peine qu'on s'y arrête un instant. Aussi bien était-ce un des traits saillants de la physionomie morale de Lacordaire que son attrait pour tout ce qui est de nature à frapper l'imagination et à marquer dans le souvenir. C'est sous ce point de vue qu'il considérait les fêtes : il se surpassa à celle de Sorèze.
Deux cents hôtes y étaient invités et, deux journées entières durant, ces deux cents hôtes de l'Ecole, logés et nourris dans la maison, y rencontrèrent une réception princière. Chacun d'eux, au pied du grand escalier du palais abbatial, trouvait un étudiant d'iionneur (pii, avec des façons de page de chambre royale, l'introduisait dans le grand salon, où le Père, debout, l'accueillait avec son amabihté tout à la fois si simple et d'un si gi-and air, et le faisait conduire a l'appartement qui lui était préparé. Une heure après, à travers un parc magniti(iue, sous les rayons d'un soleil étincolant, tempérés i>ar la fraicheui' des eaux vives et pu-lois voilés par l<'s Lii-audN
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arbres que les Bénédictins ont plantés, tous les hôtes, précédant Mgr l'archevêque d'Alby, diocésain de Sorèze, et Mgr l'évêque de Garcassonne, se rendaient processionnellement à la chapelle, où un Te Deum fut chanté. Pas d'autre escorte que les élèves ; pas d'autre uniforme que celui de Sorèze ; rien d'officiel, tout est privé, tout est libre dans cette imposante réunion. L'aftluence est considérable, car on est accouru de toutes les villes environnantes, et toutefois l'ordre le plus parfait ne cesse de régner dans la foule, maintenue par l'œil et par le doigt du P. Lacordaire. Des peintures murales décorent la salle du banquet. Les grandes réunions se tiennent dans la salle des Arts, l'ancien théâtre de Sorèze, la salle où se faisaient les exercices dramatiques en usage dans les collèges des Jésuites et des autres congrégations enseignantes. Là une bonne fortune imprévue attendait les hôtes du P. Lacordaire. Il avait appris dans la journée que le maréchal Pélissier se trouvait en villégiature aux environs de Sorèze. La première division de l'Ecole, en uniforme et eu armes, était allée l'attendre au coin d'un bois, et il s'était vu enlever à l'improvisto, non sans quelque résistance suivant les usages de la guerre. A sa grande surprise, en entrant dans la salle des Arts de Sorèze, l'ancien gouvei'ueur général de l'Algérie y trouva l'ancien abbé de la Trappe de Staouéli. (îe fut un coup de théâtre encore plus imprévu que le premier, et les deux personnages se jetèrent dans les bras l'un de l'autre à travers une acclamation universelle. Ce n'était point certes un plaisir vulgaire d'entendre le panégyriste de Drouot complimentei- le vainqueur de Sébas-
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topol et glorifier une fois de plus les austères vertus de la profession des armes. Ce ne fut point du tout un lieu commun. L'un des triomphes de la parole du Père était de faire vibrer dans les âmes les mâles passions des âges de foi, en les alliant à nos idées, à nos mœurs, à notre lang-age, et, sous ce rapport, son compliment au maréchal fut un chef-d'œuvre.
C'en fut un autre que le discours du Père sur le passé, le présent et l'avenir de Sorèze : il en parla comme lui seul savait parler, au milieu du frémissement et des battements de mains d'une assemblée intelligente et passionnée. Restituer à la Religion, par l'éducation, son action sur les sociétés chrétiennes ; pratiquer par \m exemple notable la liberté de l'enseignement, après l'avoir conquise; recueillir tout ce qu'il y a de grand et de durable dans le passé historique de la F'rance , dans ses mœurs, dans sa littérature, afin de l'allier, avec un tact délicat, à l'esprit des générations nouvelles et aux inévitables nécessités de l'avenir, tel fut le programme exposé par le Père. Dans ce discours il avait loué dignement le capitaine Grant, l'un des héros de notre armée d'Afrique. Le maréchal se leva pour remercier le Père de ses bonnes paroles. Les larmes lui vinrent aux yeux en parlant de la belle mort de son compagnon d'armes et en répétant la devise du capitaine : « J'aime la gloire, mais j'aime encore plus les hommes. » Le vieux guerrier fut éloquent, et, quand il se fut rassis, les applaudissements enthousiastes de la jeunesse et du pul)li(^ saluèrent en même temps l'orateur et le soldat.
Une première distribution de prix couronna cette pre-
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mière séance du sr)ir : [)rix scientifique, médaille d'argent en valeur de trois cents francs ; prix séculaire, médaille d"or de mille francs. Le doyen nonagénaire des élèves de l'ancien Sorèze, le baron de Carrière, était présent. Le Père le fit asseoir entre l'archevêque d'Albv, qui présidait à la fête, et l'évêqne de Garcassonne, et lui décerna, au milieu d'unanimes acclamations, le titre cVÉfndiant cVlwnncui'. Le noble vieillard fut touché jusqu'aux larmes et la voix lui manqua pour exprimer son émotion reconnaissante.
La seconde journée s'ouvrit par le sacrifice de la Messe, célébré dans la chapelle de l'Ecole : messe du Sacre, musique de Chf'Tubini. La fête du matin était au Ghampde-Mars de l'École. Les hôtes et les dames occupèrent des gradins habilement disposés sous une tente qui s'étendait le long de la façade des bâtiments et se décorait des armes des principales villes de France- Des exercices d'escrime et d'équitation, des manœuvres militaires, furent exécutés avec une élégante précision par les élèves de l'École. A quatre heures, banquet de la seconde journée dans la salle des Fêtes. Toasts portés par les anciens et par les nouveaux élèves, répondus par le Père avec cette pointe d'originale et piquante gaieté qui lui était propre. Dernière réunion, le soir, dans la salle des Arts, l)our la distribution des prix de l'année. Dernier (4 admirable discours du Père, (pii. à l'occasion du cycle centenaire de Sorèze, complète le tableau, esquissé la veille, des deux siècles (le dix-huitième et h^ dix-neuvième), dont les anneaux anmiels s'attirent graduellement vers le but assigné par la Providence à l'humanité : le siècle
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voit écloro les idées, les idées engendrent les hommes, les hommes font les événements ; l'orateur contemple avec sérénité cet enchaînement mystérieux et s'etïbrcede concilier dans ses sympathies les grandeurs du passé avec les promesses déjà vivantes de l'avenir. La fin de sa harangue est comme submergée dans les transports d'un enthousiasme qui ne peut parvenir à se satisfaire et à se calmer. La fête séculaire était terminée. Une restait plus qu'à inaugurer aux tiambeaux l'obélisque commémoratif élevé par lePère au centre du parc avec cette inscription :
PRiMUM sciiol.t: s.T:f;rLUM
P 0 s T D E C E AI A B H A T I .K S .E C U l. \
inscription surmontée par cette belle ligne lapidaire :