LE TROISIÈME AN DE PROBATIUX
« Si l'on veut nous céder le P. de Ravignaii, disait alors leR. P. Staudinger, provincial de Suisse, je consens à l'emporter sur mes épaules d'Estavayer jusqu'à Brigue. » Le religieux français s'éloigna lui-même avec regret de sa tranquille et pieuse solitude. L'obéissance le ramenait à Saint-Acheul. Sur la roule il donna trois retraites : à la maison du Sacré-Cœur de Moiitet, près d'Estavayer, au noviciat du Sacré-Cœur de Paris et au grand séminaire d'Evreux.
OIAPiTRE YIIÎ.
I.e P. del\a\ignan ministre à Saint-Aclieul et sii|K'ii''iir m Ki.nl'';iii\. Sc^ premières stations, son administraiinn.
Le ,2 novembre i8'j4, le P. de ]lavii;!i;iu hiinhU à son poste. Saint-Achciil, une fois enc(»i<-. allait se repeupler et devenir une maison de prièr<'. ne pouva!it plus être luie maison d'étude, l m' \iiij;iaiiie de prêtres y étaient déjà réunis pour CMnnieiicer leur troisième probation. Le P. Foiiillot a\;iit le titre de supérieur et (rinstriictcur : !<■ î'. <!<• Iiavjgnan le secondait et, au besoin, le sup[)lrait en leniplissant les fonctions de ministre. Il se disail fait pour cet emploi, et rien de plus, il a\;iil m ^-ffct tout ce qu'il faut pour rexercer; car il .miiail naturellement la discipline, l'ordre, la jtom iii;ilih-, M .
46 i CIIAPITHE VIII.
la j)r()j)rcté, la bienséance; et le supérieur pouvait bien se reposer sur sa mémoire et sur sa précision, assuré cju'avec le couj) d'œil du ministre rien r.c manquerait à personne.
Au mois de janvier 1 835, le P. instructeur, se rappelant ce que son ministre avait fait, l'année ])récédente, à Estavayer, lui confia l'explication des Exercices pendant la grande retraite du troisième an. Il s'agissait donc, durant un mois entier, de parler cinq fois par jour à des prêtres ayant, pour le moins, dix ou douze ans de vie religieuse. Mais le P. de Piavignan possédait déjà parfaitement les Exercices et savait les manier. Son travail d'Estavayer hii servit une seconde fois; il a depuis servi à bien d'autres. Cette retraite de i835 lui valut, parmi nous, la réputation méritée d'une rare intelligence des méthodes de saint Ignace ; et, comme il n'était point avare du fruit âc ses veilles et de ses méditations , le bien d'un seul devint le bien de plusieurs.
Enfin, le carême venu, le P. de Ravignan, pour la première fois, à quarante ans accomplis, parut dans une grande chaire. Ce fut dans la magnifique cathédrale d'Amiens que s'annonça l'orateur de Notre- Dame. Demeurant toujours ministre à Saint-Acheul, il avait peu de temps à lui, il fut donc obligé de
EMPLOIS DIVERS. Hm
ne donner que six conférences et le sermon de la Passion.
Il y avait déjà comme une auréole autour du nom de Ravignan ; il semblait ressusciter après dix ans d'obscurité et de silence. Il excita la curiosité ; et l'on courut pour voir et entendre le magistrat devenu prédicateur. Ainsi sont les jjonunes, un nom les attire, comme un mot les mène; mais, s'il faut quelque chose d'éclatant pour les faire venir, il faut quelque cliose d'éminent pour les faire rester. Le P. de Ravignan vit autour de sa chaire une foule croissante, un auditoire d'élite. La magistrature surtout, par son assiduité, parut heureuse de faire valoir le présent qu'elle avait fait à l'Église, et fière de retrouver dans l'orateur un ancien et honorable collègue.
Le P. de Ravignan exposa la doctrine catholique avec cette supériorité d'intelligence, cet accent de conviction et ce ton d'autorité qui devait donner plus tai'd tant de puissance à sa ])arole. (Vêtait dès lors aussi sa pensée bien arrêtée que, dans toute éloquence vraie et sérieuse, à plus forte raison dans réloquenc(.' sacrée, l'orateur doit non-seulement s'oublier lui-même, mais encore se faire oublier de tous les autres; qu'ainsi il doit éviter toute prétention (.'t tout étalage, l'ostentation de la science et
Ifi<i CHAPITIi!' VIH.
J'allcclaiioii dr !a rhrtoriquc, les curiosités de les- [)n\. les iioiivcaiilés du style et les singularités de l'acijoti. lotis CCS petits moyens, selon lui, nuisent aux iitaiids ctïcts; ils aninsent, mais ils distraient el arrêtent stii- la personne de celui qui parle une partie (le ! attention qui n'est due qu'aux choses, (il pareil oenro lui paraissait une sorte de parade acadeii!i(|iie on théâtrale; et il n'entendait point se doiuicr en s|wHtacIe dans une église. îl disait quelquefois : .' ( )mc ne narlons-nous en chaire comme on |);u'!e ;i la îi'iljune! Là, tous les vrais orateurs sont simples ; ils ne font pas d'esprit, et c'est à cause fie Cela ',{u ils en ont. »
i .'iiii|Mcssion produite à Amiens fut profonde: les esjM-its avaient été gagnés et plus d'une àme fut ramenée -i Dieu. Plusieurs personnes demandèrent après Pàqties la continuation des conférences du carême, mais on trouva plus prudent de laisser les audit«-nrs snr 1<' désir.
I>e r. de lïa\i£îi]au voulut sans délai remercier la sainte- \ iei-ge des bénédictions dont elle avait encouragé ses prémices; car, avant le travail, il mettait en ^farie toute sa confiance; et, son œuvre aclievét\ il !iii faisait hommage de tous ses succès. li avait aimé les visites à Notre-Dame de Moutrol'uxi. Ie^ exclusions à Notre-Dame du Rohrbero-, il
EMPLOIS DIVERS. ^m
désirca faire un pèlerinage à Notre-Dame d'Albert. Dès le lundi de Pâques, il parîil avec deux de ses frères, fit quatorze lieues à pied et revint le lendemain, ayant trouvé tout ce qu'il cherchait, beaucoup de consolation et beaucoup de fatigue.
Une maladie, assez grave pour donner d'abord de l'inquiétude et survenue dans le courant du mois de mai, fut peut-être la conséquence de ces pieux excès. Heureusement elle fut arrêtée à temps; et, d'après l'ordre du médecin, le convalescent dut bientôt, pour changer d'air, être transféré à Boulogne-sur-Mer. Mais il avait bien de la peine à tenir dans le repos et hors des habitudes de la vie religieuse; le désir du retour avança son rétablissement; et, parlile 9 juin pour lîoulogne, il était rentré le i3 à Saint-Acheul.
Le ministre, malgré sa prédilection^ pour son modeste emploi, reçut bientôt l'ordre de remettre son office à mi autre; et, à dater du 17 juillet [835, il fut acquis à la chaire. Cependant il devait rester encore une année à Saint-Acheul, ahn de se préparer et de s'exercer en attendant les dispositions ultérieures de la Providence.
Le P. de Piavignan, par je ne sais quel ascendant qu'on sent mieux qu'on ne l'explique, commençait à prendre une position hors ligne. Au dedans, rien,
168 CHAPITRE YllI.
absolument rien ne le distinguait de ses frères, si ce n'est peut-être son humilité «[ui le meltail au-dessous d'eux; au deliors, il attirait tous les regards, et déjà on s'habituait à prendre ini seul homme pour le représentant de tous. C'était lui et toujours lui qui traitait avec les autorités d'Amiens; dès qu'il surgissait une difficulté, pour l'écarter il fallait qu'il intervînt. Au mois de septembre, plusieurs des uotres étaient envoyés à l'étranger, et la préfecture s'obstinait à ne point leur délivrer de passe-ports. Le P. de Ravignan se présente, toutes les portes s'ouvrent, toutes les pièces sont expédiées. Le préfet, qui l'a entendu à la cathédrale, veut l'entendre aussi dans son cabinet ; et, peu de jours après, lui-même vient lui rendre sa visite à Saint-Acheul. Le P. de Ravignan vu à distance se faisait estimer, et vu de près il se faisait aimer.
Pendant l'Avent de i835, les conférences commencées le carême précédent furent reprises à la cathédrale d'Amiens, avec le même succès. Enfin, en i83G, le prédicateur, encore ignorant de l'avenir, s'acheminait vers la grande mission que lui destinait la Providence. Le souverain Pontife, Grégoire XVI, devait un jour lui décerner le Jiom A' Apôtre de Paris. Or, il était temps de faire avec la grande ville une première connaissance. Paris
entendit le P. de Ravignan pendant le carême ; et la station de Saint-Thomas d'Aquin, fort célébrée dans le temps par les jonrnaux, appela ponr l'année suivante les conférences de Notre-Dame.
Le P. de Ravignan. toujours impatient d'échapper à la gloire, s'enfuit précipitamment de Paris. Selon sa pieuse habitude de faire hommage à la sainte Vierge de ses travaux accomplis, il allad'abord vénérer l'antique sanctuaire de Notre-Dame de Liesse ; et, sa dette de reconnaissance une fois payée, il revint s'abritera Saint-Acheul. Il était excessivement fatigué, et ressentait dés lors un de ces douloureux malaises, prélude lointain des infirmités cjue nous avons reconnues plus tard. Cette fois c'était de la tête qu'il souffrait plutôt que de la poitrine; déjà la névralgie se déclarait à l'état chronique. Il avait à son usage une recette singulière : pour se délasser et pour se guérir, il se mettait en retraite. Une seule fois, et ce fut alors, le mal devint pire par le remède. Après trois jours, non sans regret, il dut fermer le livre des Exercices, et (elle fut mot pour mot sa plainte : « Je ne puis plus travailler ni m'appliquer; cependant j'en aurais grand besoin. La volonté de Dieu soit faite seule en tout! ))
Vers ce temps-là, le P. de Ravignan entendit par-
170 CHAPITRE VIll.
1er d'une station d'Avent à Bordeaux ; cette nouvelle alarma d'abord sa conscience : il craignit quelque intervention officieuse, et il entendait bien que sa vie religieuse et apostolique restât indépendante de la chair et du sang. Il écrivit donc aussitôt à sa mère dans des termes qui rappellent la réponse de Notre-Seigneur : Pourquoi me clierchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu il faut que je sois aux affaires de mon Père?
« Quelque désir que j'eusse de vous voir, ma chère mère, j'ose croire que vous jugerez avec Uioi qu'il faut consulter, dans cette question de l'Avent, uniquement la plus grande gloire de Dieu; et que vous laisserez entièrement, ainsi que moi, à la divine Providence le soin de la régler. N'y mêlons, je vous en prie, aucun motif ni considération de famille. Les œuvres du saint ministère doivent se régler par des vues toutes d'en haut. »
Quoi qu'il en soit, Mgr de Cheverus, archevêque de Bordeaux, qui n'avait eu besoin dans ce choix d'être influencé par personne, demanda le P. de Ravignan pour la station d'Avent de i83G. Celui-ci, délivré de son scrupule, s'inclina devant l'obéissance et adressa immédiatement à son frère cette lettre où l'affection de la famille s'allie merveilleusement avec l'esprit religieux :
a \ oiis aurez eu la l'éponse de mes supérieurs à Mgr l'archevêque de Bordeaux. Je m'en félicite, Dieu l'a ainsi réglé; nous nous reverrons donc. Teuille/ bien exprimer à ma mère que la Providence ayant ainsi disposé les choses, je serai heureux de me retrouver auprès d'elle, d'aller la voir aussi souvent que mes occupatiou.s le permettront. Elle ne trouvera pas mauvais que je loge à l'archevêché, comme il m'a été offert, ou au grand séminaire, suivant qu'il agréera à Monseigneur. C'est uniquement pour me conformer mieux à nos usages et aux habitudes religieuses, pour être aussi jilns libre dans mon travail.
(( Puis dites-moi en frère, confidentiellement, si, de la part de ma famille, il y aurait eu quelque démarche pour qu'on m'appelât à Bordeaux. Je serais bien aise de le savoir; cela fùt-il, je ne saurais vous en vouloir à aucun.
« Priez pour que Dieu bénisse son onivre et nous assiste pour la conversion des pécheurs. »
Je dois cependant ajouter que le désir de jMgr de Cheverus avait rencontré plus d'un obstacle. Mgr de Quélen d'abord avait fait opposition, dans la crainte quePAvent de lîordeaux ne compromît le carême de Paris. Pes médecins s'étaient aussi prononcés dans le même sens. Au milieu de ces débats, voici la ré-
ponse (lu religieux à son supérieiu': « Je vous le tlirai, mou révérend Père, en toute simplicité : dans ma volonté, il y a indifférence entière ; j'irai, je n'irai j)as à Bordeaux avec un contentement égal. Daignez, d'un mot seulement, me faire savoir la l'épouse définitive. »
On a dit que la station de Bordeaux ne répondit pas aux espérances; c'est fort possible. Etait-ce pour vérifier une fois de plus l'oracle de l'Evangile: Nul 11 est prophète dans son pays ? Etait-ce pour prémunir i'orateiu' par l'humiliation contre le danger des applaudissements de Paris? Toujours est-il que toutes ces vicissitudes de l'opinion, et toutes les éventualités du succès étaient devenues complètement indifférentes au P. de Ravignan ; Lien loin de l'affecter, elles ne le touchaient même pas. Il poussait le dégagement à cet égard juscpi'à l'insensibilité. Cent fois il a dit à l'un de ses frères ; « Je ne sens pas si je parle bien ou mal, c'est hors de moi. » Et comme celui-ci répondait que pour son compte il sentait à merveille quand il faisait plus ou moins mal, il ajoutait : a Bah ! vous écoutez l'impression. Moi, je ne m'occupe pas de cela. Tout ce que je désire, c'est que le serviteur soit humilié et que le maître soit glorifié. »
Ee prédicateur, son Avent terminé, donna quel-
(jurs heures du moins à s;i famille, et vint même au château de Ravignau. Ou n'eut pas de peine à le reconnaître; c'était toujours Gustave par le cœur; on le retrouvait aussi tendre, mais bien plus gai qu'autrefois ; jamais on ne l'avait vu rire avec tant de franchise : les noirs du jeune homme n'avaient point j)assé au religieux. Mais il ne fit guère qu'appai'aître, et il laissa ce billet pour excuser son raj)ide passage : « Il m'eût été agréable, il aurait été bien conforme à mes affections de prolonger mon séjour auprès de vous. Je ne le pouvais pas ; et je sens assez de grâce et de force dans ma vocation pour ne vouloir plus, si ce n'est dans les desseins de la Providence, ces jouissances douces de famille, bien légitimes assurément, mais qu'un compagnon de Jésus doit sacrifier à son exemple poiu' aller à la rt^cherche de tant d'Ames égarées et perdues. «
A la fui de la station de bordeaux, Mgr l'archevêque, voulant donner au P. deRavignan une mar- (p>ie j)ul)lifpie de son estime, lui avait adressé des lettres de chanoine honoraire de sa cathédrale. Mais le religieux conjura le prélat de lui épargiK r \\\\ honneur cpii ne convenait pas à sa vocation. Le R. P. général lui écrivit à cette occasion : « Vous ave/ fort bien fait en remerciant Mgr l'archevêque di> Bordeaux et en le priant d'agréer votre refus;
174 CHAPITRE VIH.
car il faut rviler jusqu'à l'ouibro de lout ce (jui touche (le loin à quelque dignité ou prééminence dans l'ordi'c liiérarchique. »
La Compagnie n'avait eu jusque-là qu'une seide province en France; notre nombre s'était accru, il en fallut deux, celle de Paris et celle de Lyon, qui turent établies en i83G. Le P. de Pvavignan, par le fait de son origine, revenait de droit à la province du Midi : il y fut donc attaché, bien que déjà destiné à la grande station de Paris.
En quittant Ijordcaux, le P. deRavignan se rendit à la résidence de Toulouse nouvellement fondée. Son séjour dans cette ville ne dura que quelques mois. Nous ne trouvons rien à citer de lui à cette énoque, si ce n'est un mot qu'il écrivait au R. P. général : « Notre petite communauté me parait bien une maison de la Compagnie par son esprit et ses œuvres. Je m'y trouve à merveille et me t! cuverais du reste bien partout avec le secours d'en haut. »
Notre province du Midi allait ouvrir une nouvelle maison àP>ordeaux; le P. dePuivignan en fut nommé le premier supérieur. A^ant de quitter Toulouse, il écrivit à son frère la lettre suivante qui devait être communiquée à sa mère alors absente :
« Que notre bonne et respectable mère veuille
bien lire dans cette lettre l'expression de ma reconnaissance et de mon respect filial. JMes supérieurs, en me fixant plus près d'elle, ont eu en vue aussi sa consolation ; Dieu veuille que je ne lui cause jamais d'antre sentiment, c'est le vœu le pins cher de mon cœur. Elle devra se dire cependant qu'à i)Ordeaux je ne mènerai point la vie lie famille, mais celle de religieux, comme je la mène ailleurs. Je lui éviterai certainement la peine de venir me trouver ; j'irai quelquefois lui rendre de petites visites ; je mangei'ai toujours avec mes confrères, jamais dehors ; une fois l'an chez ma mère : voilà tout. Mais elle ne m'en voudra pas d'être ce que je dois être, c'est-à-dire, suivant mes saints vœux et ma règle, totalement étranger aux intérêts et aux détails du monde et de famille, ne sortant que par devoir de ministère ou de haute convenance, ou Lien poiu' aller chez elle; et elle aura à cet égard pour ma conscience et mon indépendance religieuse toute la fidélité, selon Dieu, que je devrai avoir moi-même. Je dois encore le répéter pour vous tous avec une entière franchise : à Bordeaux je serai religieux, et pas autre chose. Je demande absolument à demeurer en dehors de tout le reste. Je dois ne m'occuper (jue des choses de Dieu et (\u salut des àmeS;, et c'est bien assez. Pour cela, mon àme a
besoin d'une profonde paix; pousserons unis de prières. »
Le i5 septembre iSS;, le P. de Ravignan ouvrait la nouvelle résidence.
Nous ne dirons rien des difficultés et des pénuries, compagnes inséparables des créations de ce genre. I.a maison de Bordeaux eut des commencements bien modestes; en 1837, elle ne comptait que trois pères et deux frères ; mais le nombre des ouvriers croissant peu à peu avec les ressources et avec les œuvres, le P. de Piavignan y laissa, en 1842, onze pères et sept frères.
Le nouveau supérieur avait la main très- ferme et le cœur très-large. Il exigeait l'étude à l'égal de la discipline, ne concevant pas plus un ouvrier sans travail qu'un religieux sans règle. Il voulait absolument qu'on semât avant de récolter, qu'on s'exercàt avant de combattre, qu'on fît des provisions avant de faire des dépenses : c'était sa maxime que l'homme sait ce qu'il apprend, possède ce qu'd acquiert; que toute préparation oiseuse promet nn ministère stérile; qu'un prédicateur enfin doit écrire, apprendre même ses discours pendant dix ans, sous peine de s'exposer à devenir banal et médiocre, même avec du talent, et nul pour le fruit, quand même il aurait de la vogue. Le Pi. P.
Rooihaaiî approuvait fort cette manière de voir et d'agir : « Conliniiez, lui écrivait-il, à veiller à ce que les jeunes Pères écrivent et préparent bien leurs sermons. »
Du reste, une fois qu'on avait fait son devoir, le supérieur à son tour s'ingéniait pour faire plaisir. Selon les habitudes toutes maternelles de la Compagnie et dans les bornes delà simplicité religieuse, il n'accordait pas seulement, il imposait des relâches entre deux fatigues. Je ne sais ce qu'il n'eût pas fait pour réjouir ceux qui étaient tristes, et pour guérir ceux qui étaient malades.
Le supérieur de Bordeaux avait fort peu d'argent; mais avant lu dans ses règles qu'il faut aimer la pauvreté comme une mère, il pensait qu'en retour elle devait aimer les religieux comme ses enfants, et en conséquence, pour le soulagement de ses frères, il donnait beaucoup du peu qu'il avait. On lui reprocha quelquefois alors de n'être pas assez fidèle observateur de celte vertu ; et, à ce sujet, le R. P. provincial de Lvon, qui avait été prévenu, lui adressa par lettre un avertissement. A peine l'eut-il reçu, le cœur tout inquiet et presque les larmes aux veux, il fit venir un des Pères de la maison qui pouvait lui j)arler plus hbrement ; et le conjura de lui dire en quoi, sur cette matière, I. 12
il avait pu manquer à la règle. Le Père lui déclara qu'il n'avait jamais rien remarqué qui put lui donner du scrupule. Le R. P. général lui avait adi'essé aussi quelc|ues avis; sa réponse [fut pleine d'humilité : « Quant à la pauvreté, je pense toujours à vos paternelles recommandations. Je désire sincèrement être averti, si l'on croyait encore notre petite maison en défaut. Ne m'épargnez pas des leçons qui sont douces à mon âme. Ilélas ! sur ce point, comme sur tous les autres, je suis le premier à manquer, w
La pauvreté religieuse, qui ne doit jamais être sordide, peut devenir libérale. Une révolution venait de chasser la Compagnie de la Péninsule. Les jésuites français s'empressèrent de rendre à leurs frères d'Espagne ce qu'ils en avaient reçu quelques années auparavant ; et, au moment de n'avoir presque plus de domiciles pour eux-mêmes, ils leur donnèrent la plus cordiale hospitalité. La maison de Bordeaux, la première sur le chemin des exilés, fit plus que toutes les autres. Le P. de Ravignan se souvenait de Rrigue; il n'accueillait pas simplement ses hôtes, il les fêtait; avec des frères il partageait en frère, il donnait tout ce qu'il y avait dans la maison, argent, linge, vêtement, et de si bonne grâce, que les étrangers oubliaient leur pairie, se retrou-
\arit en famille. îx' souvenir de ];i récej)iion de ])Ordeanx se conseivc encore anjourd'lini dans la province d'Espagne; et lel\. P. général écrivit dans le tcni])S ce petit mot de félicitation, seul compliment au)bitionné par le P. de Ravignan : a L'hospilalité aux exilés d'Espagne, esprit de la Compagnie ! »
Enfin, en c[ualité de supérieur, le P. de Pv.avio;nan croyait avoir à commander surtout par son exemple, et on peut affirmer cpi'il était bien plus exact encore rpa'il n'était exigeant. Partout, en vovage comme à la maison, il était d'unefidélitéscrupuleuse aux régies et aux exercices de piété. Dès qu'il pouvait commencer son l^rcviaire, il le commençait; dans les voyages, en voiture, dès que l'heure de la méditation ou des examens était venue, il prenait sa montre et ne la remettait à sa place cpie quand la dernière minute de l'exercice à faire était écoulée. Pour le travail, il se réservait le privilège de s'imposer à lui-même une tâche plus forte cpi'aux autres.
Durant cincj années, le supérieur de la maison de J>ordeau:c fut en même temps prédicateur des conférences de Notre-Dame. Il ne donnait à leur préparation qîie lii saison des gratides chaleurs, épocpie de chômage pour le ministère des villes. Il quittait alors l)0rdeaux, comme nous le dirons plus <2,
180 CIlAriTRE VIIF.
tard. Ce travail achevé, il venait reprendre ses fonctions; et, loin de se ménager pour se faire valoir, il se dépensait en détail comme un ouvriei" vulgaire. Peut-être même, en cela, ne se respectait-il pas assez, et faisait-il trop bon marché de sa réjHitation. Devant Dieu, l'humilité religieuse le justifiait.
Ce fds de saint Ignace avait de la prédilection pour les ministères les plus oljscurs, et il n'en eût jamais rempli d'autres, si l'obéissance ne les lui avait imposés pour la plus grande gloire de Dieu. Il obtint comme une faveur de pouvoir donner une retraite générale au grand hôpital de lîordeaux. Dès le malin, après le déjeuner, tous les Pères de la maison partaient avec lui, et chacun se rendait à la salle qui lui était assignée. L'œuvre fut bénie; trèspeu de malades restèrent sans confession. Le P. de Ravignan n'avait pas été si consolé depuis les missions de la Suisse.
Deux fois par an, pendant l'Avent et le carême, le supérieur de Bordeaux, remplacé par son ministre, devenait exclusivement prédicateur. Si cette diversité d'emplois n'eût été qu'une fatigue pour lui, il n'eût jamais eu la pensée de solliciter un allégement; mais il craignait, en se partageant, de compromettre à la fois sa charge et son ministère ; d'ailleurSj injuste envers lui-même, il se
croyait absolument impropre au gouvernement, {^liacune de ses lettres au R. P. général renfermait un nouvel exposé de cette incapacité prétendue : « Le mal est en moi, lui mandait-il. Je ne sais pas donner mon cœur et former les nôtres ; je crois que ce serait un service pour la maison de lui donner un autre supérieur. » J^ïais Rome prononçait contre lui : « Le moment n'est pas venu de vous décharger de votre supériorité. Il faut encore, mon bon Père, courber les épaules sous cette croix. »
Kous aimons à le dire : c'est un peu au R. P. Lacordaire que Paris dut de posséder enfin tout à fait le P. de Ravignan, Pendant son séjour à Rome, le futur dominicain parla, agit dans ce sens ; et, dès j 838 , le P. de Yillefort écrivait au P. de Ravignan, dont il était l'intime ami depuis le noviciat de Montrouge : « ^l. l'abbé Lacordaire est à Rome depuis quelques jours; il est venu nous voir; lî a i)eaucoup loué les procédés des jésuites français envers lui. H m'a parlé de votre dernière conférence de cette année à la<pielle il avait assisté , et de la nécessité d'un plus long séjour à Paris pour recueillir des fruits. Cette nécessité, du reste, est sentie j)ar les supérieurs, et j'espère bien qu'à dater de l'année prochaine , les vœux des noires et des étrangers à cet égard seront remplis. M. l'abbé Lacordaire est
i82 CHAPITRE VIII.
venu pour coucertei les moyens de rétablir lOrclie (le Sciinl-Doininique en France : il en prendrait luimême l'habit. J'espère que ce projet réussira, et je le désire quand je pense au grand bien qui en résulterait. »
Mais les supérieurs ne font pas comme ils veulent; souvent ils doivent céder aux circonstances, f.e V. de Ravignan avait espéré sa délivrance en 1840, après le trieiinium^ qui est dans la Compagnie la durée ordinaire de la charge des supérieurs; mais ses désirs ne purent être exaucés qu'en 1842. Alors, quoique toujours appartenant de droit à la province de Lyon , il vint résider à la maison de Paris. Enfin, en 18/17, ^" vertu d'un échange, il fut transféré dans la province où il avait son ministère.
L'année 1837 avait ouvert la période oratoire que fermera l'année 184G. Ces dix années de prédication dans la chaire la plus célèbre du monde ont fait en grande partie la gloire du P. de Ravignan. On nous pardonnera cependant de ne pas avoir donné à cette époque de sa vie plus d'étendue et d'importance qu'aux autres. L'orateur est connu, le monde se rappelle encore et ses triomphes et son influence. Pour nous, historien avant tout de son zèle et de ses vertus, c'est principalement par le coté
intime et moral que nous voulons le saisir et le montrer. Aussi chercherons- no us les éléments de notre récit clans les correspondances du religieux, plutôt que dans ses succès et dans les hommages extérieurs qui lui furent rendus; et nous laisserons, autant que possible, le P. de Ravignan nous dire hii-mème l'histoire de son apostolat.
r.O^iFÉRENCES DE KOTRE-DAME.
MrllioiltMlu P. do Ravignan; ?a correspoïKlance avec le. R. P. 'Rootliaan ses retraites, son genre d'éloiiuence.
LeR. P. Lacordaire avait inauguré les conférences de Notre-Dame avec un éclat qui ne pouvait être surpassé. Son succès avait été prodigieux, et il faut bien dire qu'il était mérité par un talent du premier ordre. A la fois orateur, poète et philosophe , il avait autant d'élévation dans la pensée que dc splendeur dans le style et de magie dans l'action ; sa plume, d'ailleurs, avait presque la puissance de sa parole. Cet homme avait vraiment mission de Dieu au \i\' siècle, -car il ne fallait rien moins que les mille éclairs et les mille foudres de son génie pour une génération oublieuse et tur-
ISG CHAPITHE IX.
l)iilenle, ([iii avail des yeux [)oiir ne plus voir et des oreillos pour ne plus entendre. Il est sans contestation le créateur des conférences de Notre-Dame; c'était bien assez d'être son continuateur : tel sera le rôle du P. de Ravignan.
On avait entendu le plus magnifique talent, on verra le j)lus grand caractère. Trop différents l'un de l'autre pour être mis en parallèle , ces orateurs sont trop éminents tous les deux pour (jue leurs noms se heurtent en se rapprochant. Du reste, le successeur trouvera le moyen de compléter son illustre devancier : la retraite de Notre-Dame sera une création comme les conférences, et l'œuvre du R. P. Lacordaire ne sera bien couronnée que ])ar celle du P. de Ravignan.
Le célèbre conférencier était allé à Rome ; son absence laissait la chaire de Notre-Dame inoccupée, le grand cours suspendu. ]Mgr de Quélen, archevêque de Paris, n'eut pas alors l'embarras du choix : la voix publique lui désignait le P. de Ravignan , déjà connu par sa station de Saint-Thomas d'Aquin; il le demanda. Mais, à cet appel, celui-ci se récria d'abord et recula j)our la première fois de sa vie. Dans une lettre, datée de Toulouse en iB'iy, il exprimait ainsi au R. P. général ses répugnances :
« Une seule chose m'occupe et me peine, c'est ce
iienre iiièine de ministère. Assurément les circonstances dirigées par la l'rovidence ont amené cette position, je le vois. Mais je me dis : s'il v avait eu en moi plus d'iiumilité , plus de l'esprit de Jésus- Christ et de ses saints, peut-être un autre emploi de zèle plus fructueux, moins en vue, aurait été ma part. Pardonnez, mon très-révérend Père, mais je suis soulagé en déposant cette pensée dans votre sein. Que ne puis je y verser de plus prés toutes mes misères et les infirmités de mon àme ! Il v a longtemps qr.e Dieu me retira de la vie du monde ; et dans le bonheur constamment senti de ma vocation, ma conscience me dit tout ce que j'aurais dû faire. Tïeiueusement que l'extrême indulgence des supérieurs me garde et me supporte ; ma reconnaissance et mon amour poiu' la Compagnie s'en accroissent encore. »
L'obéissance intervint ; le général de la Compagnie prononça la }>*»role sacramentelle : Allez ! Le P. de Ravignan se soumit; et, fort de son sacrifice, plein de confiance en Dieu, il monta dans la chaire de Notre-Dame.
Après avoir exposé sa méthode de préparation, nous recueillerons quelcjues détails historiques sur ses conférences et nous terminerons par une étude rapide du genre d'éloquence qui le distingua.
18S CHAFITRK IX.
En présence de son auditoire, le P. de llavignan ne comptait pas plus sur lui-uièiiie que s'il n'eût rien fait; mais auparavant il travaillait comme s'il avait tout à faire. Ajoutons au travail la prière , les conseils avidement cherchés et humblement suivis, et nous aurons le triple secret de son éloquence.
Le labeur ingrat de la composition lui coûta des peines et des fatigues inouïes ; il affirmait y avoir trouvé la plus rude mortification de sa vie! Mais il était convaincu que le prêtre, pour devenir apôtre, doit préparer à la sueur de son front le pain de la parole, et que le mérite du travail attire la bénédiction sur le ministère. Il écrivait de Toulouse, en I S3~, au supérieur de la maison de Paris :
« Je tache d'amasser quelques matériaux. Je voudrais pouvoir concilier le genre qui convient à Notre-Dame avec les vérités portant à la foi pratique. Daignez le demander pour uue oeuvre qui est votre. J'avoue ([ue je vais souvent et avec goût prier devant le corps de saint Thomas d'Aquin , à Saint-Sernin, pour lui demander lumière^ force, simplicité, utilité.
« Si vous le jugiez à propos, vous pourriez bien redire à nos jeunes Pères, si pleins de zèle et de courage pour la chaire, que je suis on ne peut plus
convaincu de la lu'cessité d'un travail opiiiiAtrc. C'est ce travail que la Compagnie et la gloire de Dieu attendent. »
La plupart des conférences du P. de Ravignan sont datées de Canolle et de A als. Canollc est un ])ied-à-teiTe, à la campagne, dépendant de notre maison de lioi'deaux ; \a.\s, près du Puy, est lui scolasticat et un noviciat, où il trouvait à la fois une famille et la solitude. Tous les ans, dans la saison d'été, comme nous l'avons déjà dit, il allait demander à l'un de ces abris quelques semaines de studieux loisirs. In Père, qui l'accompagnait ordinairement à Canolle, raconte auisi la vie qu'on menait dans cette chartreuse : « Nous étions là tous deux avec un frère. A part nos récréations de régie et nos exercices de piété, tout le temps était consacré au travail. Le samedi, nous allions confesser dans notre chapelle à lîoideaux, et nous retouinions le dimanche à Canolle. Dans les dernières années, il composait une conférence par semaine. Celte solitude lui plaisait singulièrement. L(>s sujets de piété étaient ceux dont il m'entretenait presque toujours. »
(cependant les vacances de Canolle et de \'als, quelque lal)orieusesc[u'elles fussent, parurent insuffisantes au P. de Ravignan. Il était supérieur;
les soins de sa charge, joints à mille affaires pressantes, lui enlevaient un temps qu'il croyait nécessaire à lapi'éparalion de ses conférences. L'œuvre de Dieu lui parut compromise; il crut donc devoir exprimer au 1\. P. général ses craintes et ses désirs : « Je prends la liberté, lui disait-il, de vous ouvrir simplement mon cœur, comme un enfant à son père, pour yoiîs communiquer une .idée qui me revient sans cesse depuis trois mois, sans troidjle toutefois, sans répugnance, mais avec une difficulté de raison pour concilier ma double position. Au milieu de ma vie assez agitée, il me semblerait avoir besoin de plusieurs mois suivis et tranquilles , pour continuer le travail des conférences. Je m'estime heureux d'obéir. Cependant je dois dire que souvent des avis graves et ma raison m'offriraieîit ce besoin de travail assidu et paisible. Car mes conférences sont faibles, et le temps à donner aux recherches et à la composition ne me ])ermet guère cpie des ébauches. Que la volonté de Dieu soit faite ! Je serais bien malheureux d'insister pour faire valoir mon jugement, et j'ai ressenti, dans le vrai, consolation douce et assistance visible de Dieu, avec ce défaut de préparation siiftisante. Pardonnez-moi, si vous voyez ici de l'empressement et lui défaut d'abandon. Je
CONFÉRENCES DE NOTRE-DAME. 'lO!
VOUS conjure de toute mon âme de n'avoir dans vos pensées, an sujet du pins faiJjle de vos enfants, que votre seul jugement pour motif déterminant et unique. Je suis heureux et content de toute position faite par l'obéissance. Dieu me donne au fond de l'âme cette grâce sentie. »
Mais les fruits déjà recueillis démentaient des appréhensions si modestement exprimées. Le R, P. général crut que le P. de Ravignan pouvait contiinier de porter son double fardeau; le religieux soumis se comn^an.da de le croire lui-rnéme.
Cet lionmie supérieur devenait uii enfant pour demander et recevoir des avis. Il écrivait quelquefois en Suisse à son vénéré P. Godinot, et le sage vieillard lui répondait avec une simplicité digne du mahre et du disciple ; « Dieu soit loué ! je suis de voire avis, que vous devez beaucoup aux prières; et je suis bien du sentiment que c'est encore la prière qu'il faut mettre en avant j)our la prochaine station, soit pour la préparer, soit quand il s'agira de la donner. Je le fiiis de mon côté, et je le ferai toujours pour vous, mon bien cher Père. »
Mais le premier oracle du P. de Ravignan était à Pvome. Je suis amené par le fait même à dévoiler une de ces hautes et saintes amitiés (pie la religion
seule coiuiaîl. T.e jésuite fVaucais, (l('j)uissou voyage critalie surtout, avait li'oiivé dans son général plus qu'un père; tous les deux avaient puisé un luénie esprit à la même source : le R. P. llootliaan et le P. de Ravignan ne faisaient qu'un daiis les Exercices de saint Ignace. J'ai parcouru avec une émotion profonde toutes ces lettres paternelles et filiales que, pendant vingt années, ils échangèrent entre eux. En vérité, je voudrais proclamer à la face du siècle les secrets de cette correspondance si intime et si jcligieuse; le monde comprendrait enfin, s'il pouvait rien comprendre aux choses de Dieu, quel est l'esprit de la Compagnie de Jésus.
D'abord le P. de Ravignan ne manquait jamais, tous les ans, de soumettre au R. P. Roothaan le plan détaillé de ses conférences prochaines,afin de recevoir d'avance, avec la sanction d'un juge, la bénédictio!i d'un père. « Oserai-je, lui disait-il, recommander à votre intérêt ces faibles ébauches? En m'en occupant, que de fois je soupirais après le retour de tant d'àmes égarées que j'aurai sous les yeux! L'œuvre est difficile, les temps singuliers, les esprits étrangement malades, l'instrument fort inhabile, et il a besoin d'aide; mais il se confie au Seigneur, y- Dés 1837, le Jx. P. Roothaan lui répondait : « Votre plan de conférences est bien conçu comme préparation
éviiugéliqiie pour les générations actuelles. Il faut aussi cependant parler au cœur, surtout dans la conclusion, pour rendre encore pratiques des discours qui ne paraissent s'adresser c[u'à l'esprit, »
Le P. de Ravignan lui confiait connue un fils ses l'eligieux ennuis, ses saintes tristesses, ses projets apostoliques; le R. P. Roothaan le rassurait, le consolait, l'encourageait comme un père : « Je conçois volontiers, lui mandait-il, que votre attrait vous j)orte à lin autre genre de prédication, et je m'en réjouis; mais les goûts les plus saints doivent souvent être sacrifiés au bon plaisir de Dieu. Courage, mon cher Père, et grande confiance en Dieu , en Dieu seul ; car opus est Del qiiod agids. »
Un autre jour il lui écrivait : « Oli ! mon cher Père, comme je me sens souvent jiorté à vous plaindre! Il me semble voir votre cœur percé, brisé de douleur de ne trouver par ou faire entrer dans tant de cœnirs cette aiguille de la crainte de Dieu, seul moyen de les rattacher ensuite à leur lin dernière. Mais non, ce travail bien rude n'est pas infructueux. Pour ne pas avoir la consolation de recueillir de suite, l'ouvrier n'en sera ([ue plus riche auprès du seigneur de la moisson. »
La recommandation de publier les conférences remonte à l'année i838 : « J'espère bien, écrivait I. 13
19i CHAPITRE IX.
leR. P. général, qu'elles seront un jour imprimées; car un tel travail, pour être entendu seulement une fois, ce serait vraiment trop. » On le voit, ce n'était qu'un vœu de la part du père ; mais on le sent, pour le fils, c'était un ordre. Dans la religion, c'est ainsi qu'on entend l'autorité et l'obéissance.
Ces lettres du R. P. Roothaan sont toutes en français, car il savait, comme sa langue maternelle, toutes les langues de l'Europe. Mais ce que j'admire et ce que j'aime, ce n'est point dans l'un le philologue, dans l'autre l'orateur, c'est dans tous les deux riiomme religieux. Je ne sais, par exemple, rien de plus évangélique que cette lettre du père à son fils : « Oh! comme je vous aime toujours de plus en p^lus, mon bon Père, et comme le Seigneur bénit aussi vous et vos travaux ! Et en même temps il vous donne, ce qui est plus précieux que tous les succès, mon excellent Père, la grâce de n'être pas content de vous-même. C'est le doniun donorum. Si nous obtenons de faire le bon plaisir de Dieu et de nous déplaire à nous-mêmes, de travailler et de souffrir, et de ne trouver où nous reposer que dans la seule miséricorde du Seigneur, ne sera-ce pas bien, très-bien ? Oh ! oui, consolez-vous, mon Pèie, vous avez de quoi par la bonté et la miséricorde du Seigneur. Je voudrais bien causer plus
longuement avec mon cher Père de liavignan , mais... x^dicii, mon Lon Père, je vous embrasse. » La même correspondance nous fournira quelques détails sur l'historique des conférences de Notre- Dame. Cliaque année, en effet, avant de demander des conseils pour la station suivante, le religieux soumettait à son premier supérieur le modeste compte rendu de l'œuvre qu'il venait d'accomplir. Ces communications seront d'autant plus précieuses, que le P. de Ravignan nous y révélera son cœur en nous racontant son apostolat. La simplicité et même quelquefois la négligence du style nous y montreront, non-seulement le laisser-aller de Fintimité, mais aussi les occupations incessantes d'un homme qui, dévoré par son zèle et pressé de toutes parts, ne trouve pas le temps de parler de luimême. Il écrivait après le premier carême de 1887 • ce Daignez, mon très-révérend Père, agréer de la part du dernier de vos enfants l'hoaunage de sa vive et profonde reconnaissance. Mes faiblt^s et pauvres travaux ne méritaient certainement aucune récompense, et Dieu m'est témoin que je n'en cherchai d'autre en mon cœur que sa divine volonté. Mais il m'en accorde une bien douce et que j'estime pardessus toutes, la pensée que vous avez pu être un peu consolé. J'élève mon àme à Dieu pour l'en
l)énir et ni'himiilicr aussi cmi \uc de sa Ijoiilé.
« Quelques fruits ont eu lieu à Notre-Dame, quoicju'en petit noinljre, autant que je ])uis lesavoir, comparativement à la masse des auditeurs. J'ai eu, pour ma part, d'iieureux retoui's à constater, de jeunes hommes et d'hommes faits. Les prières ont été puissantes. J'ai senti leur action et la grâce qui me soutenait. Car enfin qu'ai-je fait, et que pouvais-je faire?
« Certaines préventions m'attendaient au début ; rincroyahle iniluence du talent de mon prédécesseur rendait ma position délicate etdifficile; je suis arrivé confiant et priant, et Dieu a établi entre un immense et imposant auditoire et son faible instrument des rapports constants de bienveillance et de faveur. Alors j'ai pu tout dire dans la franchise et l'énergie de la foi. »
Devant une assemblée comme celle de Notre- Dame, il avait fallu tout d'abord être philosophe pour acquérir le droit de devenir apôtre. Le sujet choisi pour la première année fut donc une sorte de philosophie catholique de l'histoire présentant à grands traits la lutte de l'erreur et de la vérité. Celte idée, analogue à celle qui avait inspiré la Cité de Dieu^ fut continuée, dans la station de i838, par Texposition des dogmes fondamentaux, d'abord, de la por-
sonnalité et de l'action divine, contre les a]jstractions des panthéistes, le déisme vague et le fatalisme, puis de la liberté, de Timmortalité de l'Ame et de la fin de l'Iiounne, contre le matérialisme. Ainsi fallait-il remonter aux premiers principes pour réveiller des croyances endormies et rétablir les dogmes altérés par mille erreurs. Toutefois, quelques-uns des auditeurs allaient, dès cette époque, jusqu'aux dernières conclusions pratiques, et déjà le P. de Ravignan pouvait signaler de consolants retours. Il écrivait à la fin de la station de i838 :
« Le concours a été fort nombreux et très-remarquable par la qualité d'un bon nombre de personnages distingués, ministres du roi passés et présents, pairs, députés, académiciens, protestants notables, étrangers de rang, une foule déjeunes gens.
« Il y a eu faveur, témoignée quelquefois trop; des résultats de conversion, quelques-uns, mais en petit nombre. Du reste, aucune démonstration fâcheuse! ni dans les journaux ni dans l'auditoire. Dieu en soit béni !
« J'ai du avoir des relations avec bien des gens et fort connus. M. de Chateaubriand est venu me voir; on m'a ménagé deux entrevues avec M. de Lamartine; des médecins et des savants m'ont demandé des rendez-vous; quclques-iuis se sont confessés. Que
(le gnuuls hommes ignorants dans la foi et malades d'esprit et de cœur !
« Dieu m'a soutenu, j'ai senti sa grâce, le don de la Compagnie, et le secours des prières. J'avais exigé de tous les journaux qu'aucun n'eût de sténographes, pour n'être point textuellement défiguré et livré en même temps.
« Sur tout cet ensemble, daignez, mon très-révérend Père, me donner vos avis, vos leçons; j'en serai heureux et j'en ai besoin. »
De Rome, le R. P. Pvoothaan applaudissait aux premiers résultats •, mais sa joie fut immense quand l'orateur crut pouvoir prononcer le nom de Jésus- Christ, et tout en restant philosophe devenir prédicateur de l'Évangile. Après les conférences de iBSq, le P. deRavignan, surchargé de travail, lui envoya la lettre suivante, écrite en courant :
« Dieu m'a soutenu encore, et je serais bien ia-y. grat, si je ne reconnaissais pas dans la carrière parcourue sa grâce et son action toute spéciale.
« Aidé de cette grâce, j'ai pu parler avec franchise du positif de la foi, j'ai eu le bonheur de parler constamment de Notre-Seigneur, et de voir mes paroles constamment écoutées avec assentiment.
« Quelques-uns sont revenus à Dieu; la jeunesse
des écoles et des hautes classes des collèges paraît avoir reçu de bonnes impressions.
« Je prie Dieu, si c'est pour sa gloire, de bénir cette mission. La Compagnie est bien ma force intérieure et extérieure.
« ^l. Walckenaër, savant distingué, membre de l'Institut, écrivain, m'était venu voirTannée dernière; nous n'avions pas conclu. Il est revenu. Quarante ans d'oubli, au vu et au su de tout le monde, ont été réparés-, une profession de foi a été faite publiquement en présence des savants du jour. Confession, communion , tout a été complet. J'ai vu un esprit peu ordinaire revenir à goûter combien la foi est belle et combien le Seigneur est doux.
« Un docteur-médecin, fort instruit, qui a voyagé et navigué beaucoup et au loin, demanda à me voir ; la grâce agit en lui très-fortement; il est aujourd'hui fervent chrétien : toute une jeunesse avait été dissipée loin de Dieu et dans les folles rêveries du jour.
(c Un riche protestant, ayant sa femme et toute sa famille protestantes, m'avait entendu l'année dernière; cette année il était pressé par la grâce, mais entravé. Je m'avisai de lui conseiller d'essayer tout d'un cou[) une confession; cette idée le ht comme frissonner. Cependant il s'y décida; je lui appris le
signe (le la croix, etc. Aj)rès, il ino saute au cou tout en larmes, me presse, comme hors de lui : conversion des plus touchantes et des ])lus vives. Tout était arrêté, disposé en secret, à l'insu de sa femme. Cependant, avant l'abjuration, le mari crut devoir s'ouvrir franchement sur ce qui était fait, sur ce qu'il allait faire, Sa femme l'approuve, se réjouit même au delà de toute espérance, se met à lire ; et j'espère qu'elle se convertira aussi bientôt.
« J'ai baptisé une Anglaise de 29 ans, qui ne l'avait jamais été et qui est revenue aussi d'une manière bien touchante à la foi catholique.
n Un autre Anglais d'un rang distingué (je dois laii'e son nom sur sa demande) est venu souvent me voir. Il est au fond convaincu, mais de grands obstacles de famille l'arrêtent encore. C'est une âme de choix. Nous nous sommes promis une correspondance suivie.
(f J'ai reçu bien des lettres consolantes, aucune anonyme ou injurieuse. J'en ai reçu une très-bien tournée au nom des élèves de philosophie du lycée Saint-Louis à Paris. Les proviseurs et professeurs , de l'Université menaient presque tous leurs élèves de philosophie aux conférences. Il parait qu'une bonne influence en résultait. Vingt élèves de la grande Ecole normale universitaire de Paris sont
d(^jniis un ou deux ans chrétiens pratiquants : et etix et d'autres suivent avec intérêt les conférences. On en parle à l'école dans un bon sens.
'( Je pourrais compter un certain nombre de confessions générales et de retours à Dieu, après des égarements plus ou moins longs, de personnes ayant toutes une certaine position sociale.
« ]M. de Chateaubriand a fait publiquement ses pâques cette année ; il est venu me \oir plusieurs fois, et m'a parlé de sa grande action pascale.
« Mais quelle masse, quelle masse hors de la vérité j'ai laissée, et pour laquelle j'ai dû nécessairement être un obstacle j^ar mes péchés, mon orgueil et mes vices ! je ne m'en accuse ])as assez encore ; je Ui'en humilie devant Dieu et devant vous. Daignez me reprendre et me punir. »
Le R. P. général répondit : « Quand j'ai vu Jésus-Christ et la croix, j'ai reconnu mon cher P. de Ravignan, le disciple hdèle de saint Ignace et des Exercices. x\voir pu prononcer l'adorable nom de Jésus-Christ sans être insulté, c'est beaucoup sans doute. » Toutefois , à en juger d'après les comptes rendus reçus de France, le R. P. Roothaan eut voulu plus de vigueur et d'instance dans les conclusions piatiques. Le P. de Ravignan exposa
ainsi les motifs qui l'avaient forcé de ne pas pousser trop loin les conséquences :
« Mon très-révérend Père, je puis enfin vous exprimer combien je suis touché et reconnaissant des observations que vous avez la bonté de me faire. Cependant je dois à la vérité de déclarer que vos recommandations à cet égard m'étaient présentes.
« Voici en toute simplicité mon histoire : évêques, grands vicaires, prêtres éclairés, nos Pères, des hommes distingués et chrétiens , interrogés quelquefois de manière à avoir toute la liberté de leur pensée, m'ont paru juger que je portais suffisamment à conclure-, que presser davantage, ce serait forcer, outre-passer le genre et le qiiod decet.
« J'ajouterai qu'il me semble, devant Dieu, que je ne me sens pas porté à en faire, à en dire plus pour les grandes vérités et le résultat pratique ; que j'en saisis les occasions selon ma convenance relative; que je ferais violence à luie direction intélieure cherchée de bon cœur dans la prière. Je crois aussi rester moins en arrière que je ne parais dans les analyses publiées que j'approuve fort peu, qui ne rendent pas le but et la suite de mes idées.
« Maintenant votre Paternité jugera, et je demanderai instamment à Dieu la grâce d'obéir mieux. »
L'auditoire de Notre-Dame était mieux connu à
Paris qu'à Rome; l'orateur crut donc devoir éckiirer de plus en plus le R. P. général. Nous le voyons, en effet, revenir sur cette question dans la lettre suivante, écrite à la fin de la station de i84o, dont les résultats ne lui avaient pas semblé de natine à le pousser trop rapidement au Ijut désiré : « Les conférences de cette année ont-elles produit quelque fruit ? Je me le demande devant Dieu et je ne sais trop que répondre. J'ai entendu dire vaguement que oui, que l'auditoire paraissait plus chrétien, qu'il y avait eu plus de pàques d'hommes. En mon p;u'ticulier, j'ai eu numériquement moins de r(^toursque les années précédentes. Deux ou trois hommes, peu marcjuants du reste, revenus franchement à la pratique ; cjuelques autres ébranlés, mais demeurés en arrière ; une dame protestante française, avec son jeune fds, devenus tous deux catholiques : c'est tout ce que Dieu a daigné m'envoyer. Je m'humiHe jirofondément des obstacles que j'apporte au bien, sans me décourager toutefois.
« On trouve cependant à Paris que cette réunion constante d'hommes chaque année produit tles résultats favorables à la religion, et l'on peut ajouter, je crois, à la Compagnie. La jeunesse des écoles ou du monde me témoigne estime et confiance. Il me semble que j'ai le droit de leur dire toute vérité; ce-
pendant j'ai cru r(Mnai(|uer que mes instances pour Ja praticpie ne rencontraient pas une correspondance entière. »
Il fallait, en effet, du temps pour faire passer les âmes de la conviction et de la sympathie à la pratique. Quatre années de conférences préparèrent lentement les grands résultats; la ])arole de l'orateur domina de plus en plus un auditoire chaque jour plus nomhreux , plus grave et plus distingué. Enfin, quand il se vit assez maître delà position, il satisfit les désirs de son cœur d'apùtre : le nom de retraite fut prononcé.
Dès le début de son ministère à Notre-Dame, le P. deRavignan avait entrevu la retraite comme le couronnement nécessaire des conférences. La prudence lui avait fait une loi d'attendre ; mais en i84i l'heure de Dieu lui paraissait venue. Cependant, pour ne pas rendre l'œuvre ancienne solidaire des hasards de l'œuvre nouvelle, il fut décidé, pour le coup d'essai du moins, de les détacher l'une de l'autre et même de marquer la séparation par la différence des lieux. Laissons l'homme de Dieu raconter asec effusion les fruits de son nouvel apostolat :
« Les conférences ont été suivies avec la bienveillance et l'assiduité ordinaires. L'idée de la
CONFÉRENCES DE NOTRE-DAME. 20o
retraite pour terminer m'était venue, il y a près de cinq ans, et presque dès l'origine de mes conférences à Notre-Dame. Jusqu'ici le moment n'avait pas paru assez convenable. Cette année, je demandai, vers le milieu du carême, et j'obtins toute liberté de Mgr rarchcvéque.
« Il sembla prudent de ne rien publier à l'avance, de commencer aussi par une petite église. On me donna rAbbaye-aux-Bois, pouvant contenir, trèsserrés, mille à douze cents hommes. Je m'assurai la grande et belle église de Saint-Eustache, en cas d'encombrement. On m'avait refusé Saint -Sulpice.
« I.e dimanche des Rameaux seulement, à Notre- Dame, avant la conférence, j'annonçai pour la Semaine Sainte^, une retraite d'hommes : instruction tous les soirs, à huit heures, jusqu'au samedi saint inclusivement,
u Le lundi saint au soir, je me rendis à l'Abbayeaux-Bois vers sept heures et demie. Je trouvai une foule et un encombrement extraordinaires; pas une seule femme, au reste : je les avais toutes exclues. Depuis près de deux heures tout était plein, et déjà une centaine de personnes s'étaient retirées, ne })ouvant pénétrer. Je devais travers(>r le bas de l'église, je ne pouvais passer. On me reconnut, on me de-
manda instamment, quoique sans tiuiuilte, d'iillcr
ailleurs. Je le promis.
« De la chaire, je fus frappé de cet entassement d'hommes, jeunes presque tous, et remplissant les issues, les autels ; et nul désordre.
(( Après les avoir vivement félicités, je leur indiquai Saint-Eustache pour le lendemain, puis je leur dis de se lever tous pour prier. Ils se levèrent connue un seul homme, nous récitâmes le Veiii ^Creator ;^\. l'instruction eut lieu sur ces paroles : T^eiiite seorsiiin, et requiescite pusiUuin. Je leur l'ecomniandai de rester tous au Salut. Tous restèrent.
« Le lendemain Saint-Eustache était envahi dès trois heures pour huit; et l'on vint même plus tôt les jours suivants.
« Mon cœur est plein de reconnaissance envers Dieu : son secours a été manifeste. Je ne sais si jamais pareil auditoire d'hommes a été vu : ferrures des portes, crénelures des piliers, grilles, tout était couvert d'hommes suspendns -, nef et has-cùtés inondés et pressés plus que de raison ; et le plus profond, le plus religieux silence. Pas un désordre, point de force armée. Trois ou quatre mille voix d'hommes chantant le Miserere^ le Stahat. Ce spectacle m'a touché profondément.
« J'ai pris dès l'ahord toute la franchise du lan-
CONFÉRE.XCES DE NOTRE-DAÎilE. 207
gage apostolique, et j'ai sans détour parlé de péché, d'enfer, de confession, etc. J'avais donné mon adresse, et déterminé six heures par jour, que je donnerais aux hommes qui voudraient me voir; ils sont venus en foule. J'ai confessé toute la semaine, six et sept heures par jour, des hommes jeunes, âgés, distingués ou du commun, tous fort arriérés. Dieu m'a consolé. Les prières faites de tous cotés pour cette œuvre ont visiblement opéré. Il y a eu un mouvement marqué à Paris : plus de paques j^artout ; nos Pères ont confessé beaucoup plus d'hommes. Je n'en ai î^fusé aucun, et je suis encore occupé à terminer.
■■( Un bon nombre venait pour me soumettre des doutes, et je leur disais : Tenez, croyez-moi , il y a un moyen : mettez-vous là. Et tous, un seul excepté, se sont confessés.
« Le vendredi-saint, la Passion m'épuisa : le lendemain je n'avais plus de voix. Je ne pus clore la retraite le samedi-saint. Le curé de Saint-Eustache imagina d'aller lire en chaire mon bout de lettre écrit pour le prévenir. Tout se passa paisiblement. La foule resta pour le Salut et se retira.
« Un bon nombre me pressait pour une coninuuiion générale à la métropole. J'y avais bien songé aussi; mais, après avoir consulté, je pensai c|ue, pour
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cette j)remièrc fois, il valait mieux laisser sur la faim, et remettre à Tan née prochaine.
a J"ai reçu une certaine quantité de lettres, les ]ilus touchantes, d'hommes revenus à Dieu, et qui s'étaient adressés à d'autres. Nous avons tous été ici dans la joie. Mgr l'archevêque a été enchanté.
« J'esj)èrc, avec la grâce de Dieu, que l'année prochaine nous pourrons reprendre et compléter cette œuvre importante.
« Dieu m'a visiblement soutenu ; je n'avais que quelques notes informes, que j'avais à peine le temps de revoir. Ce que j'ai dit de dures vérités m'étonne moi-même. Votre Paternité nous aidera à remercier le Seigneur. »
A ces nouvelles, le 11. P. Pioothaan tressaille de joie ; mais son humilité fait aussitôt appel à celle du religieux : « Quel bonheur! écrit-il, mille fois Deo gratias. Oui, mon Père, Dieu vous a visiblement soutenu, comme vous le dites très-bien. J'aime tant ce ce mot de saint Pierre à l'occasion de la pêche miraculeuse : Exl à me, Domine^ quia homo peccator surn. C'est une nouvelle grâce que celle-là : JSe doua Del nos extoUant. » Le P. de Piavignan ne tarda pas à répondre : « Ohî non, je ne mérite aucune de vos bontés, aucune des grâces de Dieu, et je dis bien avec vérité ojjligée : Exl à me, Domine^ quia
Jionio pcccator siiin. Certes, je sens le soufflet de Satan bien autrement que l'Apotre, c'est-à-dire avec toute ma faiblesse personnelle. Je n'ai pas besoin d'effort pour m'hnmilier; je n'ai pas eu la pensée d'un moment de vaine gloire : Dieu était trop clair. Et puis, qu'ai-je fait? Beaucoup de mal. »
L'œuvre paraissait bien assurée; aussi l'année suivante la retraite fut -elle établie en son lieu naturel et adjointe poiu' l'avenir aux conférences, commeun complément obligé.
Le P. de Ravignan écrivait à la fin du carême de 1842 : « Aux conférences, jamais il n'y avait eu plus de monde ; à la retraite, le soir et à midi l'affluence était aussi considérable. Le soirétaitpourles hommes, qui ont constamment édifié par leur tenue et leur recueillement, malgré une foule immense. Le bon Dieu s'est montré visiblement; ime impression de grâce extraordinaire s'est fait sentir. Les conversions d'iiommes du monde on télé fort nombreuses. J'ai eu pour ma part quatre-vingt-sept confessions générales. Enfin nous avons vu, à Paris, réaliser une communion générale d'hommes seulement, dans la métropole. C'était une admirable cérémonie qui a profondément ému tout le monde , assistants et communiants. Depuis la grille du chœur, où j'ai donné la communion, jusque sous l'orgue, toute la I. 1 i
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nef était remplie d'hommes, tous appartenant aux classes riches ou aisées et aux écoles. »
L'apotre de INotre-Damc terminait cette lettre en disant, comme en iS/ji, qu'il lui avait été facile de ne pas être tenté de vaine gloire dans une œuvre où l'action de Dieu seul avait été si évidente. Les années suivantes il rendait compte à son général des mêmes succès avec la même modestie : « Grâce aux prières et au secours divin, les conférences de Notre-Dame et la retraite ont été encore bénies cette année. Ma reconnaissance est aussi profonde que le sentiment même de mon indignité. J'ose réclamer votre pitié devant Dieu pour mes misères, et vous demander, quoique enfant indigne, une part dans vos prières et dans vos saints sacrifices. »
Le P. de Ravignan avait d'abord entrepris et soutenu trois retraites à la fois , une pour le peuple à sept heures du matin, une autre pour les dames à une heure , une troisième enfui pour les hommes à sept heures du soir. INIais la tâche parut bientôt surhumaine; les quatre années suivantes, il supprima l'exercice du matin . Le double fardeau qu'il garda serait encore excessif pour bien d'autres. Il n'est pas facile, en effet, de mener de front deux retraites distinctes ; il faut être l)ien maître de soi pour n'être pas amoindri par le partage. Des audi-
COiNFÈRENCES DE NOTRE-DAME. 211
toires si disparates exigeaient des thèmes bien différents.
Chaque fois , du reste , la haute société afthiait dans la vaste enceinte ; les équipages couvraient de leui's longues fdes la place de Notre-Dame et toutes les rues environnantes, et on pouvait constater une baisse à la promenade de Longchamp.
Vendant toute la durée de la double retraite, le P. de Ravignan, pour ne pas perdre en allées et venues un temps dont les minutes valaient des âmes, et pour mieux se mettre à la portée et comme à la merci de toute le monde, quittait sa cellide et s'installait sur le théâtre même de son apostolat. M. Surat, chanoine , arcliiprétre de la métropole , lui offrait avec vuie extrême bienveillance une hospitalité acceptée avec une reconnaissance égale. Une fois là, l'homme de Dieu était tout aux âmes, et distribuait sans relâche, avec le pardon qui suit l'aveu, la paix qui accompagnait la grâce.
Je ne veux point faire la description des grandes cérémonies, vraies manifestations chrétiennes dues à l'inilialive du P. de Ravignan. Ceux qui ont entendu, au commencement de l'exercice du soir, le psaume de la Pénitence alternativement chanté par des voix d'enfants et par la voix de tout un peuple; ceux qui ont vu, le Vendredi-Saint, à la suite d'un
sermon sur la Piission comme un apotre sait le faire, la procession des saintes Reliques défiler au milieu des rangs pressés, qui s'inclinaient sur son passage; ceux qui ont assisté surtout à cette communion de Pâques, lorsque trois mille honunes , l'humilité dans le cœur et une sainte fierté sur le front, s'avançaient en bel ordre vers le sanctuaire, où le premier pasteur du diocèse et l'orateur de Notre-Dame se partageaient la joie de leur donner le pain des anges, ceux-là peuvent dire qu'il n'est pas sur la terre de spectacle plus digne du ciel. La vieille métropole, témoin de tant de scènes sacrilèges et de royales solennités, eut alors des jours qui la consolèrent de ses opprobres et lui rappelèrent ses plus augustes fêtes. Mais qui pourrait dire dans quelle mesure ces démonstrations, toutes catholiques et presque nationales , ont influé sur les générations contemporaines? Dieu seul, en vérité, juste appréciateur des œuvres, sait la part de mérite qui revient au fondateur des retraites de Notre-Dame.
Cependant, la station à peine achevée, le religieux disparaissait et revenait à sa chère cellule , en se frappant la poitrine comme un serviteur inutile , tandis que la voix du pontife, interprète de la pensée du peuple, le proclamait le saint prêtre^ \ange de lEvajjf^ile, Vapoire de Notre-Dauie, le moderne
CJujsostome. Du fond de sa retraite, il entendait, sans les écouter, ces applaudissements de la terre, n'ambitionnant pour récompense apj'ès le travail que l'occasion de travailler encore.
Les conférences et les retraites marchèrent de front jusqu'en i84Gavec un succès toujours ci'oissant. jNIais alors la maladie vint fermer à l'apotre cette brillante et hdjorieuse carrière. Avant sa dernière station à la métropole, il avait déjà reconnu le déclin de ses forces ; et l'on peut dire que son cœur conspirait avec la Providence pour lui faire abandoiuier la chaire de Notre-Dame ; tout le poussait à résigner en d'autres mains l'a-uvre acceptée par devoir. Ses sentiments, au terme de son apostolat de dix ans, méritent d'être livrés à la publicité. Le 22 février i8/|(3, il ouvrait ainsi son âme au R. P. général :
« J'ai besoin, au moment de recommencer le cours des conférences à Notre-Dame, de compter beaucoup sur le secours d'en haut et sur l'assistance de vos prières. Je me sens plus faible, plus mal que jamais. Les matières préparées me semblent mal choisies, mal j)résentées. Je me dis à moi-même, dans le calme, que je dois être usé. Je ne m'abats point, ce me semble, mais je ne me trouve pas en train, comme on dit. Après tout, je ne m'en inquiète nullement,
pas assez peut-être ; et je ne suis que trop indifférent au succès. Dieu me retirerait-il ses grâces à cause de mon indignité? Tfélas! j(^ l'ai bien mérité,
« Quoi qu'il en soit, ne serait-il pas temps de quitter la chaire de Notre-Dame après cette année? Dix ans ne sont-ils pas une carrière parcourue? Le goût et l'ardeur qui m'abandonnent ne seraient-ils pas une indication de la Providence ? D'ailleurs, le séjour de Paris me fatigue et pèse k mon âme ; elle y souffre toujours un dommage spirituel. Je n'y ai plus le zèle (si je l'ai jamais eu) qui conviendrait. J'y suis réellement bon à bien peu de chose. En province, durant quelques années encore, je pourrais me livrer à une prédication plus utile et plus apostolique. Et puis j'ai cinquante ans; j'ai toujours désiré devant Dieu de terminer de bonne heure la carrière de la chaire. Je résiste cependant à un penchant pour la solitude et le travail sédentaire, qui me paraît venir de la nature. Mais toutes ces choses, je les confie à votre Paternité avec un abandon filial. J'embrasserai avec joie le parli que l'obéissance aura décidé. »
Cette lettre si soumise donna cependant du scrupule à l'obéissance du religieux et au zèle de l'apotre. Il écrit de nouveau :
<( J'aurais presque du remords d'avoir pu influer pour ma délivrance prochaine. N'ai-je pas cédé à
CÛNFÉIŒXCES DE NOTHE-DAME. 215
la conscience de ma faiblesse? Ai-je manqué de confiance et me siiis-je rendu indigne du secours d'en haut, à cause de mes péchés? Est-ce bien à moi d'abandonner, du moins de chercher à abandonner la chaire, parce que ce ministère est pénible ou périlleux? Tout cela m'agite, me tient en suspens. JMais je ne trouve rien à vous demander ici. Non, je ne désire rien, ni dans lui sens ni dans un autre. Voyez et jugez. J'attendrai vos ordres, tous vos ordres avec le plus profond respect et le plus tendre amour. »
Le R. P. générai, faisant droit à l'humble demande, avait répondu : <( Vous avez trop bien acheté un peu de repos. Je pense donc qu'il convient, après la station, de remettre à Monseigneur la chaire de Notre-Dame. Après quelques années d'interruption, vous pourrez la reprendre si elle vous est offerte. Mais, pour le moment, la prudence conseille de suspendre. Je désire que vous consacriez le peu de repos qu'on vous laissera à revoir vos conférences et à les publier. »
Toutefois, Mgr l'archevêque de Paris considéra les besoins de l'Eglise et n'accepta point la démission. Le religieux, en annonçant à son supérieur cette volonté du prélat, ajoutait : a Après y avoir pensé devant Dieu, après avoir prié et célébré le saint sacrifice à cetterintention plusieurs fois, je crois
21G CHAPITRK IX.
réellement que, dans l'intérêt de la religion et des àines, dans l'intérêt de laCompagnie, tout me conseille de rester encore une année à Notre-Dame. Pardonnez, mon révérend Père, Lénissez-moi; et jngez, ordonnez tout ce que vous voudrez. »
Les conférences pour 1847 f^i''^»t promises; elles étaient déjà prètes, quand l'orateur sentit ses forces épuisées; et cette défaillance révéla l'arrêt du Ciel. La lâche était remplie; le soldat de l'Église allait se reposer dans la souffrance.
Une critique parmi tant de suffrages nous révélera riuunilité de l'orateui-, et n'obscurcira point ce tableau. Le P. de Ravignan, comme il nous l'a dit lui-même, afin de n'être pas en même temps livré à la publicité et défiguré par les sténographes, avait interdit la reproduction de ses conférences par la presse périodique ; c'était son droit, et même, à ce qu'il croyait, son devoir; l'événement ne tarda j)oint à justifier ses répugnances. Il tolérait seulement, dans deux journaux religieux, une analyse dont il déclinait encore la responsabilité. Un chanoine de la province, plus ardent peut-être que de raison, ayant cru reconnaître dans ce compte rendu toutes les hérésies en germe et le rationalisme en principe, se fit un devoir de donner l'alarme au public. L'humilité a son système de défense, le P. de
Ravignan n'en avait point d'autre ; à la violence il répondit par la douceur :
« Monsieur l'abbé, si j'ai gardé le silence à l'égard des comptes rendus de mes conférences, si j'ai éprouvé et si j'éprouve encore une véritable répugnance à m'entretenir à ce sujet avec vous, veuillez bien le croire, ce n'est assurément par aucun motif d'aigreur ou d'amour-propre. Je rends justice autant que personne à vos travaux consciencieux et au zèle qui vous fait combattre pour les saines doctrines.
« Mais depuis que la volonté de Dieu m'a imposé le ministère des conférences de Notre-Dame, voici la ligne que je me suis proposé de suivre invariablement, et que je suivrai toujours, permettez-moi de le dire.
« Tout ce c[ui dépendra de moi pour éviter les analyses des journaux, je le ferai. Malgré tous mes efforts, j(î n'ai pu réussir jusqu'à ce jour. Je pense que, parlant devant Mgr l'archevêque de Paris et souvent d'autres évéques, devant les grands vicaires, le chapitre, et bon nombre de prêtres distingués, devant une léunion d'hommes instruits, mon enseignement a toute la publicité, toute la sanction désirables. Je suis très-opposé, je l'avoue, à cette publicité moderne des enseignements de la chaire par les journaux. J'ai toujours sollicité sincèremcMit de
Mgr l'archevêque, de tliéologicns consommés, de mes supérieurs, de mes collègues les plus expérimentés, leurs critiques, leurs conseils, leur censure sur ma doctrine. Je dois à la vérité de dire que, depuis six ans entiers, pas une seule observation ne m'a été faite à cet égard.
ce Je n'attache aucun prix à ce que me font dire les journaux ; je n'approuve nullement leurs comptes rendus : ils ne sont point ma pensée ni ma parole. Ils sont souvent très-fautifs, très-inexacts, opposés à la vérité de la doctriiic et de ma pai'ole ; je les laisse. Je ne réponds que de ce que j'ai dit en chaire. Je ne lis même pas ces analyses, et je voudrais que hors de Paris on les jugeât comme je les juge moi-même.
« Monsieur l'abbé, je ne m'offense nullement de ce que vous avez cru devoir m'écriresur mes étranges assertions, mes fausses et choquantes macc unes... qui donnent sujet, quand on les entend, de se boucher les oredles^ et quand on les lit, de se couvrir les jeux et de verser des larmes auières, . . . ces erreurs si opposées aux livres saints et à la doctriue constante de t Eglise. Je ne veux voir dans les expressions de votre lettre que la charité et le zèle d'un confrère ; je vous en remercie du fond de mon cœur. »
L'humilité suffit pour changer les positions; le
censeur eut la bonne foi de publier cette lettre vraiment justificative, en y ajoutant son amende honorable. Voici ses propres expressions : « Celte réponse du célèbre prédicateur des conférences de Notre-Dame, en même temps qu'elle nous couvre personnellement de confusion, est, à notre avis, le plus éloquent éloge qui puisse être fait de son humilité et de sa charité. »
Il nous reste, après ce tableau rapide, à chercher dans l'orateur lui-même les éléments des triomphes remportés pendant ces dix années. Les conférences du P. de Ravignan ont été entendues autrefois, elles peuvent être lues aujourd'hui; que les professeurs d'éloquence les analysent et les discutent , c'est de leur compétence. Il nous suffit de caractériser le genre de l'ouvrier évangéliquc. Notre travail n'est point un exercice littéraire ni une étude oratoire, mais seulement le récit d'un saint et grand apostolat.
Tout le monde convient que le P. de Ravignan fut un véritable orateur, mais ce n'est pas à dire qu'il ait excellé sur tous les points. Ainsi pourraiton désirer en lui, non pas moins de raison, mais plus d'imagination , plus de couleur et plus de mise en scène.
Il fut éminent dans son genre, n'en demandons
pas davantage. Mais dès qu'un lioinme est tel, les défauts deviennent des accessoires couverts par le principal et des ombres (pii l'ont mieux, ressorlir les grands traits.
En le lisant, on pourra trouver qu'd manqua de littérature et de poésie ; on n'y songeait même pas en écoutant sa parole originale et puissante; il prenait le mot qui rendait sa pensée, parlait pour convertir et non pour plaire, ne souhaitant de se survivre que dans la mémoire de Dieu. Philosophe et penseur, il ne fut pas ce qu'on appelle créateur; esprit éminemment positif, il préférait aux inventions personnelles et aux théories curieuses les doctrines communes et pratiques. Ce n'est pas seulement dans sa nature, c'est aussi dans sa conviction religieuse, qu'il faut chercher le caractère et le secret de sa manière de dire.
La personne du P. de Ravignan fut sa plus grande éloquence; je la définirai en deux mots : c'était la vertu qui prêchait la \érité. Peut-être ne seraitce pas assez dans une académie, mais c'est assez dans une église. L'n homme est bien fort pour convaincre quand on sent qu'il croit, et pour persuader quand on voit qu'il pratique.
Du reste, le P. de Ravignan possédait d'admirables qualités oratoires. Je signalerai d'abord une
CONFERENCES DE NOTRE-DA^ME. ;22l
pleine assurance, une sorte d'iiiipassiliilifé, venant bien moins de la confiance du talent que de l'oubli de soi-même et du mépris de la gloire. Qu'on y ajoute le sentiment le plus profond de sa mission, la conviction la plus intime de sa doctrine, il en résultera l'autorité dans la parole portée à sa plus haute puissance. L'autorité daus la parole, voilà bien le trait distinctif et comme le cachet du P. de Ravignan. Ce n'est pas l'étincelle de l'esprit, c'est bien plus que cela; ce n'est pas l'éclair du génie, c'est peut-être bien mieux encore pour qui doit dompter et maîtriser les consciences : c'est l'empire du caractère. Il aurait eu le monde entier au pied de sa chaire, qu'il n'eût dit ni plus ni moins, ne pensant qu'aux âmes et ne faisant penser qu'à Dieu. Cette véritable domination oratoire donnait une majesté incomparable à son exposition, et à sa logiqueune irrésistible puissance; il savait affirmer, et c'était son triomphe.
Le P. de Ravignan avait bien aussi le mouvement oratoire, et ces passions profondes et véhémentes qui font l'éloquence. D'abord il y avait comme une vibration et nue détente dans son articulatiori accentuée et légèrement méridionale ; il décochait la parole comme une flèche, et toute son âme paraissait partir et s'élancer avec elle. De plus, son st\ie
222 CHAFITHK IX.
était un peu rutle et lieurlé; mais par là même il devenait })lus nerveux et plus incisif; il avait de la soudaineté et du trait. Knfin, tout son discours, emporté par un })rogrès contiiui , marchait depuis l'exorde et se précipitait à la péroraison. Il n'enchantait point, il dominait par la majesté, ébranlait par la logique, entraînait par la conviction. L'immense auditoire , où se pressaient toutes les illustrations sociales, politiques et littéraires de Paris, grave et se conformant à la sainteté du temple et à la dignité de l'orateur, était parfois remué et comme enlevé par des secousses imprévues.
Ln jour, le P. de Ra\ ignan venait de peindre à grands traits le malhein- volontaire de l'incrédule, ses incertitudes et ses contradictions, ses tristesses et ses craintes, ses regrets et ses désespoirs; le tableau était saisissant de vérité , et développé avec une incroyable véhémence; l'auditoire était atterré. Tout à coup l'orateur s'arrête hors d'Iialeine, croise ses bras sur sa poitrine, prend une pose assurée , épanouit son visage , et avec lui accent inimitable laisse tomber ces paroles : « Et nous, messieurs, nous c forons ! » A ce contraste inattendu, le saisissement fut subit : un mouvement court dans l'auditoire, on ne se contient plus, les applaudissements éclatent. Mais l'humi-
lité du prêtre s'alarme, sa religion s'inclign(\ son regard s'allume, son bras a l'air de s'armer, on dirait que l'orateur va s'élancer sur l'auditoire : a Silence, uiessieursl » s'écrie-t-il, el de sa voix il couvre le bruit, et de son geste il comprime la manifestation. Il ne pouvait pas souffrir qu'on applaudit un honniie en présence de Dieu.
Quant à l'action oratoire, cette partie qui est presque tout dans l'éloquence, celle du P. de Ravignan était surtout belle, parce qu'elle était vraie. C'est là qu'il était bien lui-même : le style exprimait sans doute sa pensée, mais l'action rendait plutôt son caractère. Dans son ensemble, elle donnait une idée de grandeur, de sagesse et de force. Il ne disait plus comme autrefois : « Soyons distingué; » il l'était sans le vouloir et sans y penser. Sa pose était à la fois no])le et modeste; son front haut et comme resplendissant; son œil ardent, quand il ne devenait pas céleste; sa physionomie transparente; son geste rapide, naturel, plutôt tranché qu'arrondi.
Un de ses plus beaux moments était son apparition dans la chaire. Après s'être humblement prosterné devant Dieu, il se levait noblement devant les hommes, et, se voyant lui-même comme donné en spectacle au ciel et au monde, il demeurait longtemps immobile, les yeux baissés, l'air recueilli; enfin.
22i CHAPITRE IX.
. quaiul raiiditoirc était posé, impressionné parce silencieux exorde, il commençait ce fameux signe de croix qui lui était j)articulicr ; il y mettait du grandiose et de la pompe. Il ne souffrait pas non plus que dans les autres le signe du chrétien fût manqué. « Eli quoi! disait-il, est ce que la croix est un hochet ou un f'pouvantail ? De deux choses Tune : vous paraissez vous en jouer ou vous en dél)arrasser. Ah ! ce n'est pas cela ; n'ayez donc ni peur ni honte. Il faut qu'un chrétien soit fier d'arhorer son drapeau, et, par honneur pour Jésus-Christ, il doit y avoir de la solennité dans un signe de croix. »
Tout le monde était frappé de cette préparatior» oratoire vraiment propre au P. de Eavignan. Plusieurs allaient pour le voir autant que pour l'entendre. Un ministre protestant, témoin de ce religieux déhut et de cette muette éloquence, se prit à dire sous l'impression du moment : a II a prêché sans parler, et le sermon est fini avant d'être commencé.» On a cité dans le temps cette parole spirituelle : « Quand le P. de Ravignan paraît en chaire, on ne sait vraiment s'il vient de monter ou s'il Nient de descendre. »
Du reste, l'orateur parlait fort mal de ses propres œuvres et n'en pensait pas mieux : « Tout cela ne signifie rien, disait-il souvent, cela ne vaut rien; tout
t»st bon à brûler.» Et comme il lui tut commandé de les garder et de les revoir, il obéit, avec un dégoût que le devoir pouvait seul surmonter, et il répétait à la fui : If J'ai fait tout ce que je pouvais faire, je m'en tiens là ; après tout, je ne dois rien au monde, et je ne lui demande rien. » Peut-être, en effet, ne trouvera-t-on pas maintenant à la lecture de ses conférences tout ce ([u'on avait trouvé dans le débit. Je ne serais pas éloigné de dire moi-même : Hélas! ce n'est que l'ombre de l'illustre orateur. Sa grande âme est absente.
Toutefois, le P. de llavignan, éminent dans les conférences, fut, ce send^le, unique dans les retraites. Là fut vraiment sa puissance. Sous ce point de vue, je remarque en lui d'abord une étonnante fécondité. La fécondité ne consiste pas précisément dans la multiplicité des discours ou des ouvrages; quand on ne répète pas le même sujet, ce n'est ])as merveille si on ne se réj)ète pas soi-même; elle demande de la variété et de la ricliessc dans l'unité. Or, le P. de Raviguan j)arut toujours différent sur un thème toujours semblable. Dans ses retraites sans nombre à Notre-Dame et partout ailleurs, il donne les Exercices, rien que les Exercices de saint Ignace; il se fait une religion d'en suivre le plan, parce que c'est l'ordre même de la raison et de la foi, la logi- I. 15
que de la imUue et de la grâce ; d'en traiter les grands sujets, ces vérités qui sont d'aujourd'hui comme elles sont d'autrefois; d'en recommander les méthodes, d'en citer les maximes, d'en adopter jusqu'au texte, si bien que le style du P. de Ravignan finit par prendre la couleur du style de saint Ignace. Et cependant, après plusieurs retraites devant le même auditoire, il paraît chaque fois nouveau. Il prend seulement la vérité ancienne sous une nouvelle face; de quelque coté qu'il aborde son sujet, dés qu'il creuse, il rencontre l'éternel et l'infini, comme par quelques plages qu'on arrive à la mer on se trouve en présence de l'immensité.
A ce premier caractère plus spéculatif et qui se rapporte surtout à l'intelligence, j'en ajoute un autre plus pratique et qui suppose plutôt le tact ; après la fécondité pour le fond, c'est l'habileté dans la forme. Voilà bien ce qu'on appelle un homme d'un seul livre. Le P. de Ravignan était devenu maître des Exercices, comme l'ouvrier l'est de son instrument; il ne les changeait pas, il les adaptait. L'art apostolique, comme au temps de saint Paul, c'est de se faire tout à tous, c'est de se porportionner aux âmes afin de les conformer à Dieu ; il n'y a point d'autre tactique dans le maniement des Exercices. Le jésuite n'avait donc que son petit
livre pour arsenal, mais il savait, selon le Lesoin, y trouver toutes les ressources et toutes les armes. Quand il donnait à la fois deux et même trois retraites à Notre-Dame, chacune était complète, et cependant spéciale.
Pour la préparation et l'action, la méthode du P. de Piavignan n'était pas la même dans les retraites que dans les conférences. Il y apportait sans doute comme préparation éloignée une conviction profonde, acquise parJ'habitude de la méditation, mais c'était tout ; le temps, d'ailleurs, lui manquait. Avant la retraite, il se contentait d'en esquisser le plan, de déterminer les sujets pour chaque instruction, et d'indiquer les divisions pour chaque sujet. Quand l'heure d'un exercice allait sonner, quelquefois seulement dans le trajet de la maison à l'église, il se recueillait et priait , mettait son âme sous l'impression de la vérité et sous la bénédiction de la grâce, puis se livrait au mouvement de son cœur et à l'inspiration de Dieu.
C'était donc l'improvisation véritable; et, en supposant dans le prédicateur la doctrine et l'expérience, le P. de Ravignan la préférait dans les retraites, tandis qu'il l'excluait pour les sermons. « Lancez-vous, disait-il, il y aura plus d'entrain, parce qu'il y aura plus d'abandon ; en vous métis.
tant en mouvonient vous-même, vous donnei-ez le branle aux autres, y^ Il ne subissait presque pas les inconvénients de cette méthode, les négligences, les digressions et les inégalités; et il en retirait ;ui contraire tous les avantages, l'actualité, le naturel et la vie. Toutes les choses se mettaient à leiu' place avec ordre et progrès ; tous les mots venaient en leur temps, justes et nobles, comme s'ils avaient été choisis ; jamais il ne s'écartait de sa voie et ne dépassait son heure.
L'improvisation est faite pour être entendue et non pour être lue ; on ne peut pas, on ne doit jias parler comme on écrit; la diction du littérateur n'est pas celle de l'orateur, ni surtout du missionnaire. Le P. de Raviçnan eût fait moins bien, s'il avait mieux dit. Oserai-je compléter ma pensée? Quand il prétendait qu'il ne savait point écrire, il allait trop loin; mais je crois en vérité qu'il parlait mieux qu'il n'écrivait.
Dans ses retraites, le P. de Ravignan procédait donc en missionnaire, mais avec cette distinction soutenue qui convenait à sa personne et à son auditoire. Le cœur alors parlait plus que l'esprit. Toutefois, le pathétique orateur ne manquait pas d'établir le principe avant de tirer les conséquences ; après avoir exposé le dogme, il passait aussitôt au
st}le direct, prenait les auditeurs à partie, les interrogeait, les pressait sans relâche, les menaçait et les effi'ayait, les encourageait plus encore, et les conjurait les mains jf)intes et les larmes aux yeux. Sa véhémence était indicible, mais, on s'en souvient, elle ne s'indigna jamais, si ce n'est contre le péché; elle compatit toujours, surtout aux pécheurs. Disons-le eu finissant : l'œuvre des retraites devint tie plus en plus le ministère propre du P. de Ravignan. On verra sa vigueur défaillir et non son ardeur s'éteindre ; quand sa voix n'aura plus de portée pour la chaire, son cœur sera encore tout âv feu pour les Exercices, et tel que le soldat qui tombe les armes à la main, il achèvera presque en même t<^mps sa vie et sa dernière retraite.
STATIONS D AVENT ET SERiMONS DETACHES.
Le P. de Raviis'nan prononce ses derniers vœux à Lyon, fait les pèlerinages de Loyola, est député à Rome. Oraison funèbre de Mgr de Quélen; discours devant la reine Marie-Amélie ; conversions de Russes schismatiques.
Tandis que le P. de Ravignan donnait les conférences à Notre-Dame, les principales villes de France l'appelaient pour les stations d'Avent. On le trouve en 1837 à Lyon, en i838 à Bordeaux, en i83() à (îrenoble, en i84o encore à Bordeaux, en 1841 à Rome, en 1842 à Besançon, en i843 à Rouen, en 1844 à Toulouse, en i845 à Metz; il était retenu pour 1846 à Marseille, et pour les années suivantes à Strasbourg, à Dijon, à Poitiers, à Angers, à Nantes ; mais la maladie l'arrêta sur la route de Marseille : ce fut le terme de ses grandes stations, qui ftu-ent alors remplacées, comme nous le verrons, par un nouveau genre d'apostolat. A cette énumération, il
232 CIIAPITIŒ X.
faudrail joindre C(>llc d'une multitude de sermons détachés et de retraites dont nous parlerons plus tard. Il n'y eut donc réellement ni vide ni rejws dans l'existence du V. deRavignan.
Nous devons recueillir quelques particularités qui se rattachent à ces différents ministères. Ce qui frappe tout d'abord, c'est l'humilité, le laconisme, avec lesquels le religieux rend compte de ses travaux. Le plus souvent tout se borne à quelques paroles. « La station a été peu suivie; — l'A vent est assez suivi ; quelques bons effets. — La station a été fort suivie, rien de remarquable en fruits, je m'en humilie » Cependant bien des âmes conservent encore aujourd'hui avec bonheur le souvenir de ces prédications, qui furent pour elles le signal du retour à la foi ou à la pratique des devoirs religieux ; et Dieu, sans doute, a jugé les labeurs de l'apôtre plus favorablement qu'il ne les appréciait lui-même.
Après la station de Lyon, en iSSy, le P. do llavignan prolongea son séjour dans cette ville pour s'y préparer dans la retraite à ses derniers vœux, il écrivait à ce sujet au R. P. général : « Le R. P. provincial m'a fait part de la décision par laquelle vous daignez m'admettre à la profession , en devançant même le terme ; je ne méritais ni l'iuie ni
l'autre laveur. Je tâcherai de m'en rendre moins indifijnc en m'unissani plus intimement à l'esprit de notre bienheureux Père, j'en ai bien le désir. Dieu soit béni, qui me reçoit et me garde dans la Société; c'est un bonheur bien vivement senti pour mon cœur, et dont je remercie le Seigneur tous les jours de ma vie. » Le 2 février i838, fête de la Purification de la sainte "S'ierge, il prononça entre les mains du R. P. Renault, alors provincial de I.yon, la profession solennelle des quatre vœux, et enfin, après quatorze aimées, il eut la joie d'être jileinement jésuite.
La Providence devait bientôt procurer une satisfaction bien douce à l'amour du nouveau profès poiu' la Compagnie et à son attachement filial pour la personne de saint Ignace. Avant la station de Grenoble, au mois de novembre 1839, il prêchait une neuvaineà Rayonne, lorsqu'il obtint du P. provincial la permission de franchir la frontière espagnole pour faire un pèlerinage à Loyola.
A quelques lieues de la mer et des Pyrénées, au milieu d'un paysage sévère, fermé de tous cotés par des montagnes, s'élève encore le château où n.aquit saint Ignace, et qui, plus tard, devint pour Phéroïque blessé de Pampelune, le berceau dune vie nouvelle. Entouré de vastes bâtiments que décora
la munificence clos rois d'Espagne, le vieux manoir est devenu pour la Compagnie un bien de famille. Souvent elle en fut dépossédée, mais toujours Dieu le lui rendit; et, de nos jours encore, d'illustres visiteurs ont honoré de leur présence cette demeure bénie, dont saint François de Borgia, ancien duc de Gandie et ancien vice-roi de Catalogne, avait baisé respectueusement le pavé.
Le P. de Ravignan venait y chercher des forces pour son apostolat. « Et moi, écrivait-il, j'ai senti, ce me semble, les vertus propres de la Compagnie, qui me sont si nécessaires dans mon ministère. Que j'en suis loin dans la pratique! J'ai visité avec bonheur ce saint lieu. J'y ai demandé l'humilité du cœur. Qu'il y a loin du désir aux effets! » Dans ces lignes, tout n'a pas été dit. La mort de l'humble religieux devait révéler ce qu'un seul de ses frères, alors son confesseur, avait appris de sa bouche. Dans le sanctuaire déjà consacré par tant de prodiges, un rapprochement intime et surhumain se fit entre l'àme de saint Ignace et la sienne. Quelle fut la nature de ces communications merveilleuses ? Nous l'ignorons, mais nous savons que, lorsque le P. de Ravignan sortit de Loyola, il connaissait par avance les travaux et les épreuves c[ue la France lui réservait au retour de son pèlerinage. Ce n'était, du
STATIONS D'AVENT ET SERMONS DÉTACHÉS. 235 reste, que le prélude d'autres relations surnaturelles que nous aurons à raconter dans la suite et qui consoleront le digne fds de saint Ignace jusqu'entre les bras de la mort.
Le R. P. Rootliaan et le P. de Ravignan se connaissaient déjà intimement par leur correspondance, mais ne s'étaient jamais vus. Ils avaient un égal désir de se rencontrer; et, en t84o, le jésuite français espéra un moment qu'il en trouverait l'occasion dans un projet de pèlerinage à Jérusalem. Voici ce que nous lisons à cette époque dans une de ses lettres au R. P. général : « M. Auguste de Parceval, mon ancien ami d'enfance, homme très-chrétien, a conçu depuis longtemps le projet de faire le pèlerinage de la terre sainte, aujourd'hui si facile et si court par les paquebots à vapeur. Il m'en parle depuis deux ans, désire un prêtre, son ami, avec lui, se charge de tous les frais, propose de passer par Rome 11 serait seul avec son valet de chambre. Il me presse ; je vous ai écrit sa demande. » I/humble et obéissant religieux avait eu bien soin d'ajouter qu'il n'exposait pas son désir, il n'en avait pas, mais la proposition d'un ami ; et que, pour lui, il ne demandait qu'une chose, d'être repris s'il avait eu tort. J.e R. P. général lui avait répondu : « Avouez que cette proposition est une tentation
aussi pour moi, qui aurais eu tant de ])laisir à vous voir. Cependaut je u'ose encore dire ni oui ni non. » Le pèlerinage de Jérusalem devait rester à l'état de projet. ]Mais, Tannée suivante, la Providence leur ménaijea une autre occasion de se voir et de s'entretenir longuement.
En 1841, le conférencier de Notre-Dame fut député par la province de Lyon à la congrégation, dite des Procureurs, qui se réunit tous les trois ans à Rome, auprès du général, afin de l'éclairer sur les besoins de la Compagnie , et de conserver p:irmi nous l'union des esprits et des cœurs. Les affaires de la congrégation à peine terminées, tandis que les députés se hâtaient de retourner à leurs provinces, le P. de Ravignan resta pour donner la station d'x\vent dans l'église de Saint-Louis des Français, et une retraite dans la chapelle du Caravità. Voici en quels tei'mes modestes il en rendait compte : « Rome me console et me touche toujours. Les saints souvenirs me font du bien. L'Avent ici est assez suivi. Je vais donner une petite retraite. Il y a dans ce mo.nent à Rome, pour l'hiver, un assez grand nondjre de familles françaises. I^'ambassadeur, M. de J^atour-Maubourg, me fait la courtoisie de m'envoyer une de ses voitures me prendre au Jésus et me ramener de Saint-Louis
après le sermon. » Il était à peine de retour en France cpie le R. P. Roothaan lui écrivit : « Je vous répète, mon cher Père, combien j'ai été consolé de vous voir, de vous connaître, de vous entendre, et d'être témoin du bien que le Seigneur daigne opérer par votre ministère. Allez toujours] Je ne sais pas si vous savez qu'une société de bonnes personnes formée par la princesse Rorglièse porte inscrits siu' un anneau, comme souvenir, ces (\{.'\\^ mots recueillis dans la iTtraite du Caravità; et on s'en sert comme d'un /vco/r/o bien bon et bien utile. » Dans la traversée de Rome à^Nïarseille, le vaisseau fut porté par la tempête sur les cotes de la Corse et forcé d'y chercher un abri. Le P. deRavignan avait horriblement souffert ; dès qu'il mettait le pied sur \\\\ navire, même cpiand le temps était calme, il était pris du mal de mer, et restait tout le temps du trajet dans des angoisses qui ressemblaient à une agonie. A peine est-il débarqué, que l'évêque d'Ajaccio, averti de sa présence, l'invite à monter en chaire dans sa cathédrale. Il accepte sans hésiter, malgré les récentes fatigues du voyage. Les occasions d'évangéliser lui ])araissaient de ces bonnes fortunes qu'un homme apostolicjue ne doit pas manquer Quelle que fût la circonstance, qu'il s'agît de parler dans une cathédrale ou dans une j)auvre
église de village, dans un couvent où dans un collège, tout Ini était bon, et il était prêt à tout. Ainsi sa vie devenait-elle comme une perpétuelle mission, et l'on pourrait suivre ses voyages à la trace do ses sermons.
Après la station de lîesancon, en 1842,8. Em. le cardinal-archevêque formulait tout haut son admiration pour le P. de Ravignan : « Voilà quarante jours, disait-il, que je viens de passer avec lui; je l'ai examiné de bien près, et je suis encore à me demander en quoi cet homme n'est pas parfait. »
La mesure ordinaire des travaux de l'apotre fut bien dépassée durant cette année, où s'ajoutèrent à la station d'Avent, à Besançon, et à la station de carême, à Paris, les trois retraites de la semainesainte et trois mois de conférences à Saint- Séverin.
Pendant l'Avent de i843, le P. de Ravignan mandait de Rouen ces bonnes nouvelles à son supérieur : « Malgré les résistances des dames qui s'obstinaient à garder leurs chaises, nous avons fait prendre possession de la nef de la cathédrale j)ar les hommes. Ils montrent beaucoup d'empressement. Préfet, général, premier président, procureur général, assistent régulièrement. Mais... mais... si l'homme de Dieu n'est pas là ! » Les fruits prouvé-
reiit que l'hoimne de Dieu était bien là; le P. de Ravignan fut seul à en douter.
A la même époque se rapportent un grand nombre d'oeuvres partielles et de ministères détachés, exercés par toute la France. Le P. de Ravignan, malgré l'impopularité qui s'attachait alors à son nom de jésuite, avait conquis dans les hautes régions de la société un immense crédit, justifié par le talent et surtout par la vertu ; on se le disputait et il ne se défendait point. Aussi je compte en moyenne, chaque hiver, une dizaine de sermons de charité et de discours de circonstance dans les seules chaires de Paris. Une nomenclature détaillée deviendrait fistidieuse. Contentons-nous de trois faits qui nous semblent réclamer une mention spéciale dans cette histoire.
En 1840, le P. deRavignan, malgré ses représentations, fut chargé de l'oraison funèbre de Mgr de Quélen. Assurément il vénérait la mémoire de ce pontife, injustement persécuté; mais les jésuites voyaient bien qu'on n'attendait qu'un prétexte pour les poursuivre eux-mêmes ; l'éloge public du prélat était donc plein de dangers pour le conférencier de Notre-Dame. LeR. P. général ne put que répondre à ses doléances : « Je vous plains d'avoir dû recevoir une tâche aussi difficile. »
210 CHAPITIU' X.
Une mesure du gouvernement rendit la position encore ])lus délicate et plus pénible. M. Teste, alors ministre des cultes et garde des sceaux, enjoignit la révision préalable de l'oraison funèbre })ar luie commission de censin-e. Il en coûta, je n'en doute pas, au chapitre métropolitain de Paris de subir luimême cette loi avant de l'imposer à l'orateur. ].e R. P. Guidée, supérieiu' du P. de Pvavignan, lui transmit le fâcheux message; celui-ci se contenta de répondre : « J'avoue, mon révérend Père, que si j'étais l'abbé de Ravignan, je n'accepterais jamais les conditions du ministre, et j'enverrais immédiatement ma démission à MM. les vicaires capitulai res ; mais le P. de Pvavignan fera tout ce que vous voudrez. »
Le discours se ressentit d'une position si fausse; on n'y trouva rien à reprendre, mais quelque chose à désirer, et la louange fut presque aussi en peine que la critique. L'humble religieux ne dit rien à personne de la condition cpiilui avait été faite; et, au lieu d'imputer aux circonstances la faiblesse de sa composition, il ne l'attribuait qu'à son défaut de talent. « Que voulez-vous ? disait-il gaiement, lîossuet avait du génie, et je n'en ai pas du tout; voilà la différence. » Le Journal des Débats, qui n'avait pas l'habitude d'épargner les jésuites, fit paraître une
STATIONS D'AVENT ET SERMONS DÉTACHÉS. 2 il
critique fort sévère de cette oraison lïinèljre. Elle fut aussitôt comimuiiqiiée au P. de Ravigiian, qui paraissait toujours jaloux de ces bonnes fortunes. A la récréation suivante, al^solument comme s'il n'était pas lui-même en cause, il apporte à ses frères cette sentence de condamnation, et d'un air serein : a A propos, mes Pères, voici une critique qui me paraît bien faite: je vous en recommande la lecture. » Un chef-d'œuvre, aux yeux de Dieu, vaut-il un acte d'humilité ?
Dans l'oraison funèbre de Mgr de Quélen, l'orateur n'avait pu réussir, parce qu'il n'avait pu laisser parler librement son cœur; mais lorsque son àme pouvait s'é])anchcr sans contrainte, le succès venait toujours. C'était surtout dans les sermons de charité que le P. de Ravignan obtenait ses plus beaux triomphes oratoires et apostoliques. Avec son nom, avec sa parole, on était sûr d'attirer et de recuedlir beaucoup. Rien ne résistait à sa véhémence, à l'onction, à la dignité de son langage, quand il soutenait la cause de l'indigence ou du malh(Mir.
Un jour il prêchait à Saint-Roch en faveiu- do l'œ'uvre tle Marie-Thérèse, fondée par madame de Chateaubriand, pour les ecclésiastiques infirmes. J'ai sous les yeux la péroraison de ce discours. Envoyant ces lignes tracées par le P. de Ravignan sur un reveis I. io
de lettre, on ne sait ce qu'on doit le plus admirer en lui du grand orateur ou du pauvre volontaire plaidant pour des frères prêtres et pauvres couime lui. Il concluait ainsi :
« En vous parlant du Dieu fait homme pour votre amour, n'ai-je pas parlé de ceux qu'il établit après lui les continuateurs et les dispensateurs de son divin ministère? Pour eux j'implore humblement votre assistance, sans avoir à rougir devant vous du glorieux dénùmeut de mes frères dans le sacerdoce.
ce Je ne dois pas craindre de le dire, ici les prières de la reconnaissance sont adressées à Dieu par les plus nobles, les plus touchantes infortunes, par des cœurs que la Providence semblait avoir destinés, non pas à éprouver, mais à secourir le malheur. Tous les jours, pour reconnaître vos bienfaits, s'élèvent des marches du sanctuaire vers le ciel des mains longtemps accoutumées à répandre les largesses que vous allez leur offrir avec un intérêt mêlé d'un tendre respect et d'un humble retour sur vousmêmes. »
La reine Marie-Amélie avait entendu ces belles et touchantes paroles ; dans l'exil de Claremont, elle en parlait encore à une fidèle amie. « Jusqu alors, disait-elle, le P. de Ravignan m'avait paru le plus
STATIONS D'AVENT ET SERMONS DÉTACHÉS. 2U éniincnt des orateurs; mais mon respect pour lui a doublé de ce jour-là. »
Toutefois, dans une autre occasion, l'orateur jésuite devait toucher ])ien plus vivement le cœur de cette princesse. L'année même où le gouvernement livra notre Compagnie à la persécution des journaux et des cours publics, au mois de mars 1843, il prêchait devant la reine, et encore à Saint- Rocli, pour les malheureuses victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe. Étranger par profession à toute politique, il eut l'inspiration dans son discours, de f^iire allusion à une autre catastrophe assez récente, la mort tragique du duc d'Orléans, et de consoler cette grande douleur d'une mère chrétienne, dont le premier cri avait été : « Ah! dites-moi du moins qu'il est au Ciel! »
La reine Marie- Amélie ne se contenta pas de faire remercier par Mgr l'archevêque l'éloquent et saint j)iédicatear, ce furent ses paroles ; une de ses dames d'honiîciu- écrivit au P. de Ravignan : « Dites-lemoi, vous qui dites si bien, pouvons-nous craindre et ne pas tout espérer de la miséricorde de Dieu? Si vous ave?z une bonne espérance à jeter dans ce cœur souffrant, mandez-le-moi. A ous lui avez déjà fait tant de bien! »
Le P. de Pv.avignan fit cette humble et religieuse
réponse, qui peut édiller les lecteurs, ;iprès avoir
consolé l'auguste mère.
« Madame la inaiYpiise,
« On m'a remis seulement il y a peu d'instants la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je suis profondément touché de ce cpie vous daignez me mander; pour un devoir rempli, ])our une faible expression du sentiment intime de mon âme, je ne méritais pas ce témoignage de bienveillance extrême.
« La douleur d'une mère est la plus auguste et lapins vénérable des douleurs; aussi devons nous croire qu'elle est la plus puissante sur le cœur de Dieu. Nous ne saurions, il est vrai, pénétrer les secrets de sa miséricorde ; nous ne pouvons savoir ni affirmer ce qui se passe dans les derniers instants d'une agonie cruelle et mystérieuse; mais, chrétiens, placés sous la loi de l'espérance non moins que de la foi et de l'amour, nous devons nous élever sans cesse, du fond de nos peines, jusqu'à la pensée de la bonté infinie du Sauveur. Aucune borne, aucune impossibilité n'est placée ici-bas entre la grâce et l'âme, tant qu'il reste un souffle de vie. Il faut donc toujours espérer et adresser au Seigneur d'humbles et persévérantes instances. On ne saurait dire jusqu'à quel point elles peuvent être
exaucées. De grands saints et de grands docteurs ont été bien loin en parlant de cette efficacité puissante des prières pour des âmes chéries, quelle qu'ait été leur fin. Nous connaîtrons un jour ces ineffables merveilles de la miséricorde divine ; il ue faut jamais cesser de l'iuiplorer avec une profonde confiance.
« J'aime toujours à faire envisager Dieu comme la mère la plus tendre et la plus compatissante; ce qu'une mère éminemment digne de ce nom a si ardemment désiré pour son lils à son moment suprême, Dieu l'a désiré plus ardemment encore. Je m'en remets aux soins de sa chanté toute-puissante.
« Je remercierai hundjlement le Seigneur d'avoir été par ma pauvre parole l'occasion de quelque consolation dans la plus grande des douleurs. »
Dans le fait, le P. de Ravignan aimait à parler des mystères de grâce qu'il croyait se passer au moment de la mort, et son sentiment parait avoir /■té qu'un grand nombre de pécheurs se convertissent à leurs derniers instants et expirent réconciliés avec Dieu.
Les relations de Tauguslc mère et du pieux consolateur n'en demeurèrent pas là ; et je me fais un devoir de consigner ici un de ces rapprochements.
PP
peut-être inattendus, que la chanté chrétienne sait faire entre des cœurs, destinés, ce semble, par les événements à ne plus se comprendre. Le 3o mars 1843, au moment même où le gouvernement de Louis-Philippe commençait contre nous ses hostilités, le P. de Ravignan écrivit au R. P. Roothaan :
« M. Trognon, qui a eu l'honneur de vous voir à Pvome, sort de chez moi. La reine l'envoyait dans un but pieux. Elle a su, par la famille de la Ferronnays, que votre Paternité disposait chaque semaine des intentions d'une messe dite par tous les prêtres de la Compagnie. La reine, toujours vivement occupée du salut de son fils aîné, enlevé si subitement, a conçu un vif désir de vous demander le plus gTxind service, dit-elle; celui d'appliquer, pour l'âme de son fils, les intentions des messes de nos Pères qui vous sont réservées, et cela une fois.
« J'ai cru, mon très-révérend Père, pouvoir dire à M. Trognon et faire répondre à la reine que je ne doutais pas de l'accomplissement de son désir et que j'allais vous en écrire. La reine me paraît nous porter un véritable intérêt; elle m'a fait écrire des choses obligeantes et de confiance plusieurs fois ; elle m'avait fait demander le sermon pour la Guadeloupe ; elle s'occupe en ce moment de nous faire avoir six passages gratuits sur les paquebots d'A-
STATIONS D'AVENT ET SERMONS DÉTACHÉS. 247 lexandrie pour les Pères qui vont aller au Maduré. J'oserais espérer que votre Paternité accueillera le désir d'une pauvre mère chrétiennement désolée. »
Nous avons sous les yeux une autre lettre datée des Tuileries, le 6 avril i843, et adressée au R. P. général de la Compagnie de Jésus, que son intérêt historique nous engage à citer, malgré sa ressemblance avec la précédente :
« Mon très-révérend Père ,
« Noire auguste et pieuse reine, toujours préoccupée, toujours inquiète du sort réservé à l'âme du fils bien-aimé qu'elle a si malheureusement perdu, ne cesse de demander pour lui des prières. Elle a appris qu'une fois chaque semaine tous les prêtres de la Société de Jésus, en célébrant le saint sacrifice de la messe, doivent unir leur intenticm à celle de leur Père général, et tout aussitôt la pensée lui est venue d'obtenir, s'il se pouvait, que vous voulussiez bien, dans votre charité, faire monter au pied du troue de la miséricorde divine le concert de tant de bonnes prières pour l'àme de son pauvre fds.
« Je me suis chargé, mon très-révérend Père, de vous transiMettre le désir de Sa Majesté. Le P. de Ravignan m'a assuré que vous condescendriez de tout votre cœur à ce vœu d'une mère, et je puis
2i8 CHAPITRE X.
VOUS affirmer qu'elle eu gardera uue profonde et fidèle recoiuiaissance.
« Trognoin-, secrétaire des commandements de S. A. R. Mgr le prince de Joinville.» En effet, le R. P. Roothaan s'empressa d'accueillir la demande, et l'annonça eu ces termes au P. de Raviguau : « Vous avez très-bien fait, en répondant que vous ne doutiez pas de l'accomplissement du désir d'une pieuse mère si chrétieiuîcment désolée. Comme je reçus votre lettre samedi, je fixai le soir même mes intentions, et voici dans quel ordre. Je compte siu' l'application de douze cents messes par semaine. Pour satisfaire au pieux désir, j'ai commencé par en appliquer à cette intention trois cents cette semaine, qui est la semaine sainte. J'en ferai autant pour la semaine de Pâques; et puis, la semaine après Pâques, j'en appliquerai six cents. J'ai réservé le plus grand nombre pour cette semaine -là, afin que la digne et pieuse mère put connaître ces applications, et y unir plus spécialement ses propres vœux. Tout ceci, mon cher Père, très-volontiers et avec une véritable consolation , persuadé que je suis que nous verrons en son temps bien des miracles de la miséricorde dy Seigneur, accordés aux prières 'et • aux orémissements d'une pieuse mère pour le salut de ses enfants.
STATIONS D AVENT ET SERMONS DÉTACHÉS. 2i9
« Puisque je viens de parler de l'usage que je fais démon trésor, vous pensez bien que les conférences et surtout la retraite de Notre-Dame ne sont pas oubliées. IVIon ylnte te oiniie desideriiun prend là, dans ce trésor, sa valeur et son efficacité. »
Précisément à la même époque, le P. de Ravignan avait à consoler sa propre mère ; que ne pouvait-il aller l'assister! Elle mourait à Bordeaux, et il devait prêcher à Paris, sacrifiant le devoir filial à l'œuvre apostolique. Il écrivait du moins le 19 mars i843 :
(c ]Ma bien chère mère, retenu à Paris par des devoii'S saci'és que Dieu m'impose, je souffre de ne pouvoir aller me joindre à mon frère et à mes sœurs pour vous entourer de ma tendresse et de mes soins. Le Seigneur vous a envoyé de nouvelles et de bieii graves souffrances : que ne puis-je les soulager ! Au moins chaque jour, au saint autel, j'offre pour ma bonne et tendre mère le sacrifice de la messe. Le sang de Jésus-Christ prie j)Our vous bien mieux que je ne le saurais faire. Il vous obtiendra les grâces de résignation et de force qui nous sont à tous si nécessaires. Ah! oui, confiance en la bonté infinie de Dieu! »
Il écrivit en mèm(i temps à une |)ieuse amie de sa famille :
u ^la pauvre mère de soixante-dix-sept ans, fiap-
230 CIlAPITHli \.
|)éo d'ime quatrième attaque, nous laisse peu d'espoir; Dieu nous a fait une grande grâce en lui laissant toute sa connaissance. Nos bons Pères de Bordeaux me remplacent auprès d'elle. Que la volonté de Dieu soit faite en tout et toujours ! »
Le P. de Ravignan, dès qu'il put quitter Paris, se hâta départir pour Bordeaux ; mais il arriva trop tard. Dieu avait-il voulu , au moment suprême, purifier, par cette absence, un cœur maternel trop tendre peut-être à l'heure du premier sacrifice? La mourante vit auprès de son lit les religieux, frères de son fils, accourus pour le remplacer; et bientôt ce fils, qui avait été si rare pour elle ici-bas , lui sera rendu pour toujours dans le Ciel.
Le P. de Ravignan écrivait de Bordeaux, le 28 avril 1843 : « Je partais lundi de Paris; ma mère venait, peu d'heures auparavant, de terminer sa longue agonie de quarante jours. Je suis arrivé pour assister à l'enterrement. Priez poiu^ son âme passée à une vie meilleure. » Et voici comme les enfants de Dieu se consolent les uns les autres. Le R. P. Roothaan lui répondit : « Je n'oublierai pas, devant le Seigneur, votre chère mère, Siirsiun cordai «
Peu de temps avant la perte de sa mère, il avait appris que Jules de Ravignan, son frère, plus jeune que lui, venait de mourir en chrétien. Sous le coup
STATIONS DAVENT ET SERMONS DÉTACHÉS. 251 de cette nouvelle, il écrivait : « ^Maintenant Jules est avec Dieu : je me repose en cette idée. Que la religion est belle ! elle donne des jouissances tout près d'un tombeau. Pauvre frère! Le plaindrai-je cependant? Il quitte la vie, et je voudrais être à sa place, si la volonté et la gloire de Dieu ne m'imposaient la continuation du travail. » Il en revenait toujours à ce désir de la mort, idée fixe de toute sa vie La moindre circonstance le réveillait en lui. Il ne pouvait voir quelqu'un de ses frères ou quelque pieux fidèle mourir sans en être presque jaloux ; et nous ne le verrons pleinement satisfait que quand son tour sera venu.
Avant de terminer le récit des œuvres apostoliques qui remplirent cette période de dix années, nous devons rappeler d'illustres conquêtes que le P. de Pxavignan avait faites sur le schisme moscovite. Vers la même époque, la Providence avait réuni à Paris quelques jeunes seigneurs des premières familles de la Russie. Déjà tourmentés par le doute, ils allèrent demander la lumière au religieux que la vénération publique leur désignait comme le plus capable de la leur donner. Les entretiens du P. deRavignan achevèrent ce qu'avaient commencé ses prédications, et bientôt des abjurations presque simultanées consolèrent son cœur d'apotre. Les mêmes circonstances
qui empêchèrent quelques-uns des nobles convertis de proclamer publiquement leur foi nouvelle, nous obligent de taire leurs noms aimés du Ciel et chers au P. de Ravignan. Toutefois, il en est un que la mort a mis en dehors de cette loi de prudence, et il nous sera permis de nommer du moins le comte Grégoire Schouvaloff, depuis religieux barnabite.
Le comte Schouvaloff a raconté sa conversion dans des pages touchantes. Nous ne citerons qu'un extrait de ce récit : il s'agit de sa première entrevue avec le P. de Ravignan. cr C'était bien votre grâce, ô mon Dieu! qui me guidait lorsque pour la première fois je m'adressai à lui. Je ne l'oublierai jamais. C'était pendant la semaine sainte. La veille de ce jour heureux , en l'entendant préchei", j'avais éprouvé coiume un besoin irrésistible d'aller lui ouvrir mon cœur, et le lendemain matin, à six heures, j'étais déjà dans l'église de Notre-Dame, au pied de l'autel où le R. Père célébrait la sainte messe. Une demi-heure après, vous me conduisiez près de lui, près de celui qui devait être désormais mon directeur, mon père, mon guide, mon soutien et mon appui. Mon père, lui disais-je, je ne viens pas vous demander si je dois me faire catholique : je le suis de cœur, ma conviction est comj)lète, et je suis décidé à faire tous les sacrifices pour ma foi. Et le
STATIONS D'AVEXT ET SERMONS DÉTACHÉS. 233 P. de Ravignan souriait avec bonheur. Son àme catholique, son àme de saint se répandait surses traits. Et ce prèlrezélé me doiuiait les conseils que j'ai eu le bonheur de suivre et que votre sagesse elle-même lui inspirait. »
Le G janvier i8/|3, le comte Schouvaloff abjura le schisme dans la chaj)el}(' des Oiseaux, théâtre ordinaire de ces pieuses cérémonies. A dater de ce moment, les rapports les plus intimes s'établirent entre le nouveau transfuge de l'erreur et l'heureux instrument de son retour. En i855, le comte Schouvaloff, contraint par les événements de retourner en Ilussie, éprouvait le besoin de consulter sur les affaires de son àme celui qu'il appelait X Apôtre mille fois béni. W obtint par le P. de Ravignan la liberté d'entrer dans un pays alors ennemi du sien , et comme il lui devait après Dieu la grâce de vivre dans l'Eglise catholique, il lui devra encore le bonheur de mourir dans une pauvre cellule de religieux.
En même temps que le comte Schouvaloff, un de ses amis, attaché à l'ambassade russe en France, revenait à l'orthodoxie. Mais sous la puissante impidsion de la grâce, \\\\ attrait invincible se déclarait dans son àme; le nouveau converti voulait sans retard devenir religieux et jésuite. A cette époque les Ixusses en relation av(>c 1(> P de Ravignan étaient
25i CHAPITRE X.
activement surveillés par les espions du schisme. Des abjurations étaient connues, d'autres étaient soupçonnées, et l'on pouvait craindre qu'une recrudescence dans les mesures vexatoires ne suivît l'entrée du jeune diplomate dans la Compagnie de Jésus.
Madame la comtesse de Swetchine, convertie à Saint-Pétersbourg par le P. Rozaven, était à Paris le centre de la noble colonie, mais elle était tout spécialement comme la mère adoptive de l'aspirant à la vie religieuse. Cette femme célèbre qu'avait tant apprécié jadis le comte Joseph de Maislre, et auprès de laquelle tous les agréments de l'esprit joints à tous les dons du cœur attiraient alors la haute société parisienne, crut devoir exposer au P. de Ravignan les craintes de ses compatriotes. Fidèle catholique, elle remerciait Dieu de la généreuse détermination du jeune prince. Mais la position était délicate; il fallait s'attendre à la colère d'une famille puissante et d'un gouvernement persécuteur. L'intérêt même de la sainte cause ne semblait-il pas demander au moins un ajournement ?
J^e P. de Ravignan lui répondit de Saint-Aclieul où il dirigeait la retraite de son nouveau fils spirituel. On nous permettra de citer des extraits de cette réponse, monument de zèle intrépide en même temps que de religieuse prudence :
STATIONS DAVENT ET SERMONS DÉTACHÉS. 2o5
« Madame , « Je demande à Dieu , en commençant cette lettre, de m'unir profondément à vos convictions les plus chères et aux sentiments de piété si vraie et si éclairée qui vous remplissent. C'est en présence de vos pensées, je puis le dire, avec votre précieux souvenir pour compagnon et pour guide, que j'ai assisté aux graves délibérations de notre jeune ami. Dans notre désir sincère de chercher uniquement la volonté de Dieu, dans l'état de sainte indifférence et de liberté consciencieuse que nous commandaieht, en vue de l'avenir à fixer, les règles de la Compagnie et le devoir le plus absolu, l'expression touchante de vos vœux et de vos craintes, vos confiantes communications ne pouvaient nous abandonner un seul instant...
« J'ai donc pris le lis re des Exercices, le saint livre (pie nous légua notre bienheureux Père. Je n'ai fait autre chose que d'en distribuer les pages dans les temps convenables. Tout de ma part devait tendre, et a tendu avec l'aide de Dieu à entretenir une paix et une liberté véritable dans l'àme du digne fils que la grâce m'a donné. Et quelle que fût mon affection de père, quelques vœux de perfection et de bonheur que je formasse pour celui que je voyais remis, près de moi, entre les mains de Notre-
2oG CI1AP1TRI-: X.
Seigneur, j'éloignais avec volonté toute expression d'un désir prononcé de sa part; j'ajournais toute signification d'un attrait qui me paraissait toutefois constant et paisible. Dirigé moi-même par les leçons si saintement prudentes de l'Institut, j'ai dû exiger six jours entiers de préparation et de prière, sans nulle délibération permise, sans aucun résultat en- \'isagé. Au reste, Dieu même conduisait tout par son esprit. Qu'avais-je à faire et qu'aurais-je su faire? Je suis encore étonné, touché de cette plénitude de grâce cahne et de liberté recueillie sous l'action continue des plus graves méditations. Tout me paraissait disposé ; je ne voyais devant moi que les indications les plus sûres et les meilleures pour une délibération définitive; ces indications, saint Ignace les a lui-même tracées dans ses règles admirables du discernement des esprits et de l'élection.
(c Alors je rappelai à notre jeune ami toute la gravité du parti qui s'offrait à ses réflexions. Je plaçai devant lui tous les éléments de la question, et je le laissai abandonné à Dieu et à lui-même, pendant vingt-quatre heures, sans lui parler et même sans le voir. Il m'était seulement permis de prier avec vous.
« Ce matin, après la messe et la communion, il m'a apporté par écrit sa décision définitive. Après
STATIONS D AVI'XT ET SERMONS DETACHES. 2o7
l'avoir lue aUcntivement, je croirais manquer à ma conscience si je ne reconnaissais en lui une vocation véritable.
t( Votre cligne enfant en Notre-S.'igneur pense que vos craintes au sujet des Russes catholiques ne peuvent être qu'exagérées; el: votre cœur de mère approuvera qu'il n'expose plus désormais à aucune chance une vocation éprouvée et décidée devant Dieu. »
Le directeur avait agi comme la Compagnie agit toujours en pareille circonstance : il s'était contenté d'assister aux délibérations que Dieu conduisait. Le jeune prince entendit la voix qui raj)pelait à travailler un jour au salut de la Russie, et de diplomate devint jésuite. Mais la Providence ne permit pas la réalisation des craintes que cette démarche avait inspirées à l'illustre comtesse. Le P. de Ravignan avait mis sa confiance en Dieu, sa confiance ne fut pas trompée.
Treize ans après avoir décidé cette vocation à la Compagnie de Jésus, le P. de Ravignan envoyait au noviciat des barnabites le vertueux comte Schouvaloff qui, lui aussi, avait longtemps songé à se faire jésuite. L'esprit de Dieu souffle où il \cnt;et le sage directeur avait un don spécial pour discerner l'impulsion du Ciel dans les différentes voies de la I. 17
perfection. Nous ne répéterons pas ici l'histoire de cette vocation si belle et si loucliantc (|ue le fiM'vent barnabite a lui-même racontée avec tant d'onction^ nous renvoyons nos lecteurs à ses mémoires consacrés par la mort, qui en a fait comme le testament de sa foi et de sa piété.
L'opinion puLliijue est montée contre les jésuites. Le P. de Ravignan est mandé par M. Guizot; 11 est accusé à Rome et l'on cherche à séparer sa cause de celle de ses frères. Il publie sa défense de la Compagnie.
L'année i843 ouvrit pour la Compagnie de Jésus une ère qui n'était pas nouvelle, l'être de la persécution. Jusque-là des vexations partielles et locales, suscitées par des agents subalternes, avaient seulement annoncé l'orage; mais alors un mot d'ordre fut sans doute donné : tout le monde paiiit ligué contre les jésuites; et Ton })ut croire lui moment que le xix*" siècle allait les proscrire comme le xvtii''.
Dès le commencement de la lutte, leR. P. général avait pensé ([ue les circonstances désignaient natin-ellement le P. de Ilavignan poiu' la charge de siq)érieur de la maison de Paris. A celte nou-
vclle, qu'il considérait coiiuue une menace , le religieux s'était empressé de soumettre au il. V. Pioothaan ses répugnances :
« J'ai voulu attendre vingt-quatre heures avant de répondre, disait-il; j'oserai, après y avoir pensé devant Dieu , vous soumettre quelques humbles observations.
« Peut-être dans les circonstances où nous nous trouvons à Paris, votre Paternité aura-t-elle jugé que mes liaisons anciennes avec beaucoup d'iiommes du monde et les relations que je puis facilement avoir avec la double autorité ecclésiastique et civile, seraient des conditions utiles pour gouverner cette chère maison de Paris, objet de tant d'attaques en tout genre.
« Par ma position seule et mon seul ministère, ces relations auront le même effet que je sois supérieur ou inférieur dans la maison. Le R. P. provincial et le R. P. recteur pourront toujours disposer de moi et mon dévouement ne leur manquera pas, non plus que mon amour pour cette société plus chère à mon cœur tous les jours.
« Je ne verrais donc aucune utilité pour le dehors à ce que je fusse investi de la charge de supérieur. Quant au dedans, je suis intimement convaincu que tout autre fera mieux que je ne pourrai jamais faire.
LA PERSI-CUTION DE 18i3 ET DE 18i4. 2G1
c( Il me semblerait que })Our les relations, je les aurai avec le même avantage en gardant ma position. Les ministres du roi et Mgr l'archevêque ont traité avec moi comme avec un honnne représentant à leurs yeux la société, quelque indigne que j'en sois.
« Mes rappoits avec les hommes de tout 'cX'^e, de toute position et de tout pays, sont tellemeiU mullipliés que j'ai vraiment de la peine à remplir mes devoirs dé règle pour moi-même. Les saints ont fait bien davantage, sans doute; mais il me faudrait ce qui me manque totalement pour arriver à faire moimême ce qu'ils faisaient au milieu de leurs i-apports multipliés. Je ne me sens pas celte force et cette grâce qui suffisent à tout. J'avoue que j'ai tant souffert durant cinq ans, supérieur de Pjordeaux sans l'être; que j'ai tant fait souffrir les autres et leurs œuvres, que je redoute au dernier point un nouveau fardeau.
« Votre Paternité décidera; j'accej)le d'avance de toute mon âme votre dernier mot, quel qu'il puisse être. »
Le R. P. général ayant agréé ses raisons, il se hâta de lui répondre: ce Je l'avoue, ma reconnaissance a été vive et profonde. Mon Dieu 1 que j'ai besoin longtemps d'obéir et de n'être rien déplus! »
Le rôle si noble que les événements préparaient
au p. de Ravignan nous oblige de nous arrêter sur ces tristes souvenirs.
D'abord on fit tout pour monter l'opinion contre les jésuites, puis pour pousser le gouvernement ; ni l'un ni l'autre n'était difficile à faire : la haine n'avait cpi'à donner la main à la peur. La Compagnie fut donc mise au ban de la France -, les journalistes rivalisèrent avec les professeurs dans les cours publics ; les invectives passèrent pour des raisons, les rêves poiu' des faits, le roman pour de l'histoire. La hardiesse des calomnies n'eut d'égale que la crédulité publique; les fables les plus inadmissibles furent accueillies et propagées jusque dans les hautes régions du pouvoir.
Le i*^'" mai, jour de la fête du roi, devant les princes et plusieurs ministres, réiuiis dans un saion des Tuileries, un important personnage révélait une nouvelle et horrible trame : les souterrains deSaint- Sulpice étaient un dépôt d'armes, les jésuites y tenaient un club et la veille encore le P. de Ravignan s'y concertait avec ses affidés. Heureusement un témoin plus fidèle se trouvait là : « J'étais hier à cette réunion, dit une dame de la cour ; nous avions ime loterie pour les pauvres de la Sainte-Famille, m Elle ajouta avec luie naïveté malicieuse : « Il y avait deux ou trois cents ménages bien heureux de gagner une
LA PERSÉCUTION DE 1843 ET DE ISii. 263
tisfctièrc ou une marmite. » Ace trait, il fallut bien rire du complot prétendu.
Au milieu de cette perversion du sens public, un littérateur assez connu, précepteur alors d'un prince royal, après avoir apprécié, dans le Journal des Débats, tart infini avec lequel le P. de RavignaJi dissimulail: ï implacable réaction dont il était un des pi'incipaux organes, l'apostrophait, lui avec /o//,sles moines de la rue des Postes et d.' la rue Sala, en s'écriant : « Ou ai-je affaire de vos vertus, si vous m apportez ta pesle? » Ce bon mot lit fureur, et l'on ne s'aperçut seulement pas que dans cette saillie tant vantée il y avait tout à la fois, avec une calomnie, un non-sens et un blasphème.
Cependant rien ne pouvait calmer les vagues terreurs qu'inspirait au gouvernement le nom des jésuites, ou plutôt le bruit qu'on faisait de leur nom, Ia'S maisons de la Compagnie étaient dénoncées à l'autorité diocésaine; on voulait, pour éviter l'odieux d'une suppression violente, que les évéques les fermassent eux-mêmes, mais on ne s'arrêtait pas là : toute marque de bienveillance accordée aux religieux en défaveur était aux yeux du pouvoir un acte d'hostilité. L'évéque d'Angers, en ])résence de ses prêtres assemblés pour la retraite ecclésiastique, s'était permis, à l'endroit des jésuites, quelques
2C4 CHAriTRK XI.
paroles de svnipathic. In avertissement ministériel ne se fit pas atteixire. Peu de jours après, M. Martin (du Nord), alors ministre des cultes, écrivait au prélat pour lui exprimer son regret iVun semblahle langage^ et pour lui recommander d'éviter à l'avenir toute nianife station de celle nature. L'évéque répondit avec la plus courageuse franchise. Après avoir motivé sa haute bienveillance envers la Compagnie de Jésus, il ajoutait : « Les vrais ennemis du gouvernement, ce ne sont ni les jésuites ni le clergé; ce sont les hommes qui infectent la société par des ouvrages immoraux, irréligieux ; ce sont ceux qui façonnent la jeunesse à l'indifférence et à l'oubli ; ce sont ceux qui craignent de voir la religion, par le clergé, exercer de l'influence sur l'éducation de ces générations naissantes qui font l'espérance de l'Etat. »
Les ministres, vivant eux-mêmes dans des alarmes perpétuelles, nous en faisaient sentir le contre-coup par de continuelles alertes. Chaque interpellation de la chambre valait aux jésuites une exigence nouvelle. Une note du P. de Ravignan nous révèle les embarras de la situation : « Il faut véritablement être ici, écrit-il au R. P. général le 3o décembre i843, pour se former une juste idée des choses; il faut avoir causé plusieurs fois avec nos hommes publics,
LA PERSECUTION DE 18 53 ET DE ISli. 2G;i
au milieu de leurs angoisses à notre sujet, pour comprendre toutes les difficultés de la position. Deux fois, pendant le court Avent de Rouen, j'ai été mandé par le garde des sceaux et par le directeur des cultes à Paris. Tantôt c'est une chose, tantôt c'est inie autre. . . . Fermer nos chapelles, renvoyer nos novices, faire sortir de France tous nos théologiens, etc., etc. j\I. X. prépare un factuni qui met en émoi tout le gouvernement; c'est pitoyable, c'est misérable; mais c'est ainsi que nous vivons continuellement harcelés. »
La veille même du jour où cette note était écrite, le 2r) décembre, le P. de Pxavignan avait pour la troisième fois une entrevue avec jNI. (luizot. « il ma étonné, mande~t-il à ce sujet, par la supériorité de ses vues, par son estime pour la Compagnie, par la manière dont il se prononçait contre toutes les préventions et les attaques auxquelles nous sommes en butte. Je sais positivement ([ue, dans le conseil des ministres, il a parlé en notre faveur. Le nonce à Paris, d'autres encore, pensent devoir plus compter, pour les intérêts catholiques, sur M. Cluizot que sur tout le reste des hommes publics de notre temps. H est certain qu'il est homme d'État, que ses vues sont élevées, larges et favorables à la liberté d'enseignement comme à celle de l'Église. Je ne me coi>
fierai sans doute qu'avec mesure à sa politique et à ses opinions, mais il mérite cependant j)lus d'estime que la plupart de nos gouvernants. »
Une pièce assez curieuse tombe sous ma main, c'est la minute de cette troisième conversation du religieux avec le ministre.
« M. Gt izoT, (ii'ec bienveillance : Qu'avez-vous à me dire ?
Le p. j)e Ravigis'an : On paraît, au ministère des cultes, craindre M. X.
M. GiizoT : On peut s'attendre aux boutades de jM. X., on le laissera dire. Mais l'opinion publique est vivement préoccupée ; on rapproche la querelle du clergé du voyage des légitimistes à Londres. La crédulité d'un grand nombre admet sur votre compte des faits auxquels je n'ajoute point foi. Vous devez être prudents, vous renfeniier dans l'exercice de vos ministères; le gouvernement n'a point de répulsion poin- vous. Je pense que vous pouvez encore rendre de grands services à la société pour la direction des esprits, en usant bien de votre influence, car vous en avez toujours beaucoup.
Le p. de Ravioax : Je dois vous déclarer que, dans la réalité, nous sommes exclusivement livrés aux occupations du saint ministère, marchant dans l'esprit de l'Eglise, et en particulier du souverain
LA PERSÉCUTtOX DE \Sii ET DE ISil. 207
[*outife, auquel nous faisons profession croljéir, dans l'ordi-e spirituel, d'une manière toute spéciale.
M. (irizoT : Le souverain Pontife est entièrement en dehors et au-dessus des parfis politiques, je lésais. . . . iNîais quelquefois votre Ordre, permettez-moi de vous le dire, car j'ai étudié de très-près son histoire, deux fois donc votre Ordre s'est attaché mal à propos à des dynasties décimes, entre autres aux Stuarts, contre les intérêts bien entendus de l'Église. Les temps ne sont pas asservis aux gouvernements; il y a de ces changements inévitables auxquels il faut se conformer. Lutter contre un esprit nouveau, contre des institutions nouvelles, ne serait pas avantageux à la religion. Votre Ordre s'est trompé à cet égard.
Le p. de Ra-vigin'an : J'aurai l'honneur de faire observer à votre Excellence que la Compagnie eut à souffrir des persécutions, même sous les Stuarts. . . qu'elle ne résista qu'à une force toute différente de celle du j)ouvoir politique.
^L (InzoT : Sans doute il y a eu persécution, révolution protestante, à laquelle vous ne pouviez pas vous associer.
Le p. de Ravigivan : Quant à notre affection aux dynasties déchues, je ne crois point qu'on j)uisse ainsi caractériser l'esprit de la Compagnie, ce serait
2G8 CHAPITRE Xi.
maladroit. On nous rcproclie toute autre cliose... De plus nous sommes vraiment des hommes de l'Eglise, suivant son esprit, qui est de maintenir l'œuvre de la foi et du ministère évangélique dans tous les Etats, sous toutes les formes de gouvernement. Nous sommes dans la réalité étrangers à l'action des partis. Si nous avons clés rapports avec les légitimistes, c'est parce qu'ils sont hommes religieux, et viennent demander le secours de notre ministère. On j)eut d'ailleurs s'assurer par les faits.
M. GmzoT : Un fait... Un de vos Pères, à Lyon, a distribué des portraits de Mgr le duc de Bordeaux et des pamphlets en sa faveur. Je ne l'ai dit qu'au' nonce.
Le p. i)i: RAViGiYA^f : Le nonce nous l'a dit. Nous avons écrit à Lyon. Tous les Pères, interrogés parle supérieur, donnent le démenti le plus formel.
M. GiizoT : Je vous crois ; mais l'opinion se préoccupe ainsi sur vous. Au reste, ce mouvement légitimiste est superficiel; il n'a pas de fond.
Le p. de Ravigxa:s' : Nous sommes deux cents prêtres. Nous prêchons. . . quel fait nous reproche-t-on? Nos paroles devraient nous trahir.
M. GrizoT : Aucun fait. Il y en aurait d'isolés que je n'y attacherais aucune importance. On va s'occuper, du reste, de la liberté d'enseignement ; ii
n'y aura pas do concessions, parce qu'un gouvernement sensé n'en fait pas. IMais, sous certaines conditions, tous seront admis. Vous ne devez pas être exclus, pourvu que vous vous conformiez à ce qui sera exigé. »
Les faits ne répondirent pas sans doute aux paroles. Mais qui ne sait que dans un ministre il y a un double personnage, comme il y a un double rôle? L'homme de la tribune ne ressemble pas toujours à l'homme du ca])inet. L'opinion publique égarée entraînait les chambres, et la m.ajorité des chambres, à son tour, entrahiait le ministère.
Le P. de Ravignan se nndtipliait pour organiser la défense. Comme Dieu lui-même l'avait mis en avant, c'est en lui que se confiaient les supérieurs, c'est avec lui que se concertaient nos amis. Loin de reculer devant le labeur et la responsabilité, il dit adieu au repos et marcha résolument au condjat, attendant peu des hommes auxquels appartenait le présent, mais espérant tout de Dieu, seul maître de l'avenir.
Dans cette lutte contre les préjugés et les passions, telle fut la merveilleuse modération de son caractère et la parfaite mesure de ses actes, il devina si juste et marcha si droit, que la malignité ne trouva point où le prendre en défaut. Sans cesse
harcelé par mille ennemis, quelquefois embarrassé par des amis trop ardents ou trop timides, il ne céda rien ; il ne blessa personne, jamais il ne compromit les siens, toujours il s'exposa lui-même, et la calomnie fut obligée de désarmer, du moins devant le P. de Ravignan.
Cependant, il faut bien le dire, sa conduite ne satisfit pas tous ceux qui combattaient sous le même drapeau que lui. Il y a des natures extrêmes au gré desquelles on ne va jamais assez loin, on ne frappe jamais assez fort ; pour elles, il y a du défaut là où il n'y a pas de l'excès. Ce n'était ni le tempérament ni la tactique du P. de Ravignan ; il avait le courage discipliné du soldat et non la fougue inconsidérée d'un aventurier ; toutes les intempérances lui paraissaient de dangereuses faiblesses, et tandis que ses ennemis ne lui arrachaient pas une concession, ses amis les plus ardents n'obtenaient pas de lui une imprudence.
Vers la lin de l'année i843, il se vit tout à coup déféré à Rome par des personnages dont assurément nous devons honorer le caractère et respecter les intentions. IMais, en vérité, avant d'accuser de faiblesse un homme d'une telle énergie, et dans de pareilles circonstai]ces, il aurait fallu y regarder à deux fois. Le R. P. général, alors malade, fat vive-
LA PEHSI-CUTION DE 1843 ET DE 1844. 27 î
nient affecté; il chargea le P. de Mllefort d'écrire immédiatement au P. de Ravignan pour lui demander une explication. Tous les griefs revenaient à un seul, celui d'excéder en prudence. Un supérieur de séminaire, est-il mentionné dans cette lettre, avait été jusqu'à rire de la peur du jésuite. Voici la réponse :
(( ;iMon très-révérend Père,
(c J'ai reçu aujourd'hui même la lettre que votre Paternité a eu la bonté de me faire écrire par le P. de Villefort. jNIa conscience me reconnaît trop digne de reproche, pour que je n'accepte point comme méritée toute la défaveur attachée à ma conduite. Je le dis avec simplicité : je me sens confus, étonné de ce qu'on me souffre dans la Compagnie. Daignez, mon très-révérend Père, me reprendre toujoins librement, j'en serai sincèrement reconnaissant; je n'en serai que plus tendrement attaché à ma vocation et à mes supérieurs.
« iNIais mon cœur a bien souffert, et je suis vivement ému en pensant que je vous ai sensiblement affligé. Mes yeux, en vous écrivant, se remplissent, malgré moi, de larmes; je suis pénétré pour votre Paternité d'une si tendre et si fdiale vénération; vous m'avez, depuis longues années, donné tant de preuves de confiance et d'affection, que je ne sau-
rais ici comment exprimer mon chagrin et mon repentir. Pardonnez-moi, mon révérend Père, ne me retirez pas votre indulgence et vos bontés; je suis prêt à subir avec joie toutes les pénitences qu'il vous plaira de m'imposer; je le demande avec instance.
« Si ma conduite a été contraire à l'esprit de la Compagnie et à mon devoir, je ne veux point me justifier, j'exposerai seulement la vérilé dans l'ordre des questions que m'adresse de votre part le P. de Yillefort.
« Premièrement : Quand le livre du Monopole parut, je ne sais si j'ai appelé la situation créée par ce livre malheur immense ; mais j'y ai vu, avec les esprits les plus graves, les plus dévoués à FEglise et à la Compagnie, lui obstacle à des résultats que le mouvement religieux prononcé sciidjlait amener plus paisiblement. J'ai blâmé en ce sens les foiines injurieuses du livre. J'ai pu exprimer des craintes sur les conséquences; quant à l'existence de la Compagnie en France, je savais toute l'irritation des hommes du pouvoir contre nous à ce sujet. J'ai pu dire et penser que cette publication ainsi faite était dangereuse, inopportune peut-être ; je ne crois réellement pas avoir dit ni pensé autre chose.
« Secondement : Il est faux, absolument faux
LA PERSKCUTfOX D1-: 1843 ET DE ISiî. 273
qu'aucun Pèro de la maison de Paris, ni moi, ayons refusé l'absolution aux jeunes gens qui voulaient aller protester contre les impiétés de riDÏ. ÎMiclielet et Quinet. De graves laïques, de graves ecclésiastiques ont pensé qu'il valait mieux éviter toute collision violente. Il me semble encore, vu les circonstances , que , présents sur les lieux , nous remplissions un devoir en exhortant les jeunes gens à s'abstenir. Ce n'était qu'un mal, sans aucun bien possible.
« Troisièmement : Non , je n'ai point parlé à M. Guizot d'une manière déplacée dans la bouche d'un profès de la Compagnie. Lui seul et moi pouvons le savoir et le dire. Assurément je ne suis point venu discuter avec lui sur les doctrines calvinistes. IMes deux premières paroles ont été à peu près : Des croyances différentes nous séparent, je suis jésuite. . . Ma conscience me dit que j'ai été vis-à-vis de lui franc et réservé.
« Quatrièmement : Jamais je n'ai dit à ^l. le ministre des cultes ni à personne : iXous n existons pas. J'ai parlé ouvertement, simplement. D'ailleurs j'étais mandé cliez les ministres, ou j'v arrivais comme jésuite, pour défendre la Copjpagnie ; comment aurais-je jm dire : Nous n existons pas ?
« J'ai pu sans doute pécher beaucoup dans mes l. 48
paroles et dans mes actions, devant les séculiers et devant les nôtres. H nie semble cependant que les supérieurs à Paris, en dehors desquels je n'ai rien fait, ni même rien dit de grave, ont suivi la route indicpiée par la véritable prudence.
cf Non, mon très-révérend Père, je ne trouve point dans mon cœur la crainte ni le défaut de foi : je combattrai ouvertement pour la cause de la Compagnie, dès qu'on le voudi-a; j'espérerai toujours. Sans cesse mêlé par les supérieurs à ces tristes négociations, j'avoue que je préférerais quekpiefois la persécution ouverte. Devons- nous cependant la provoquer ? »
Le R. P. généial lui écrivit : « Je m'empresse de répondre à votre lettre et de vous dire que je n'ai pas été moins consolé en voyant combien étaient fausses les accusations dont vous aviez été l'objet, que peiné de l'affliction qu'elles vous ont causée. .l'ai maintenant le cœur tranquille et dilaté. Votre conduite a été celle d'un véritable enfant de la Compagnie. Vous n'avez fait, à l'égard du Monopole, cpie ce que j'ai fait moi-même.
a Remerciez le bon Dieu, mou cher Père, de cette croix, je l'en rem.ercie pour vous; elle est à mes veux un motif d'espérer qu'il continuera à se servir encore longtemps de voire ministère pour lui
LA PERSFXUTÎOX DE 1843 ET DE 1S4'i. 275
gagner des âmes. Tous les hommes apostoliques ont eu de semblables épreuves. Ainsi, mon cher Père, consolemur inuicem. Le Seigneur se plaît à exercer ses serviteurs. Qu'il soit béni in œtermun et ultra! »
Le P. de Ravignan, on peut le croire, ne se mettait guère en peine de tout ce qu'imaginaient contre lui la malveillance ou un zèle inconsidéré; selon son exj)ression habituelle, il laissait tomber, il laissait passer; mais étroitement uni avec ses frères, par l'esprit et par le cœur aussi bien que par le nom, il se sentait blessé jusqu'au fond de l'ame quand on venait à le séparer d'eux. Cependant, pour proscrire plus aisément les jésuites, on ne vit rien de mieux que de lui faire une position à part dans son Ordre, ou même de l'en faire sortir.
Ce fut la tactique de tous les ennemis de la Compagnie, de ceux-là surtout qui ne l'attaquaient que par préjugé ou par embarras de situation. Car ceux qu'armaient contre elle des passions mauvaises, et, grâce à Dieu, c'était le petit nombre, ne faisaient acception de personne et ne se mettaient pas en peine du choix des arguments. Mais les gens honnêtes, égarés par les mensonges devenus populaires depuis Pascal, et les représentants du pouvoir, obligés de sacrifier les jésuites pour se maintenir à leur poste, se calmèrent la conscience et répondirent
aux o])j(Ciio!is, cii disant avoc jM. Ivoyer-Collaid : « Le P. (lelUivigiiana la candeur de se croire jé^iiiîo.»
C'est là ce c[u'on répétait aux clianiljres et dans le caLinet des niinisties. Que pouvait dire autre chose jM. (ïnizot, que les journaux du temps noiunicnt quelquefois parmi les auditeurs du P. de Pvavignau ? Il ne dissimulait point son estime et sa sympathie pour l'orateur de Notre-Dame. Qnelqu. nu, dit-on, le lui ayant un jour dénoncé pour une attaque prétendue conti-e l'Université dans une de ses conférences, il repoussa l'accusation, en disaiit que la sagesse et la prudence du P. de Ravignan étaient assez connnes, et qu'un nom pareil éiait à l'abri de toute atteinte.
Que pouvait dire autie chose M. de Salvaiîdy^ qni avait personnellement Lien pins que de l'estime pour le P. dePi^avignan ? Dès i838, ce ministre avais apprécié sa vertu et son talent, comme nous l'attestent les lignes suivantes écrites à P»ome, cette année-là^ et signées par l'orateur de NotiT-Dame : » ]\î. tle Salvandy, ministre de l'instruction publique, avait parlé à Mgr l'archevêque de Paris d'un projet de Sorbonne théologique. 11 avait été question de Dioi comme professeur; je m'étonnais que cette idée pÙÈ paraître admissible. »
Enfui, que pouvait dire autre chose M. Ûîartin (du
LA PERSKCUTIOX DE 18 i3 ET DE 1811. 277
Nord), ministre des cidtes ? Je lis dans une leltre, écrite par un évèque sortant de son cabinet : « Le îiur.istre se loue beaucoup (bi P. de Ravignan; il l'estiiiie et le respecte. Du reste, les individus sont irès-bons, ajoute-t-il, dans la Compagnie; le corps seul est dangereux et en opposition avec les lois. »
On disait aussi que la Compagnie avait dû faii'e des concessions pour retenir le P. de Fvavignan, allégation qui suppose la plus })arfaite ignorance au fait et du droit, du genre de la Coiupagnie et du •caractère du P. de Pvavignan lui-même. I.a Coiiipagnie ne fait j)oint de concessions, quand même on en demandei'ait ; elle peut bien perdre de ses juembres, elle ne ])eut rien perdre de ses règles. Le P. de Ravignan, pour son compte, n'eût jamais accepté de concessions, quand même on auiait bien voulu lui eiî faire.
Enfin, on répandit le bruit cpie le P. de Ravignan était sorti de la Compagnie, et cette dernière version, parce qu'elle était la plus liostile aux jésuites et la j)lus absurde, devait naturellement être la plus accréditée. La nouvelle courut de Paris jusqu'à Rome. Le R. P. général ne pouNait pas faire l'injure au P. de Ravignan d'avoir seulement un doute siusa constance. Il se contenta de le prévenir en ajouîaut : (( Je n'ai jamais eu la moindre inquiétuile sur
278 CHAPITRE Xf.
vos dispositions personnelles : j'en suis trop bien assuré. Il me serait impossible d'imaginer seulement que mon excellent Père de Ravignan put s'y laisser prendre. En vérité, ne faudrnit-il pas être fou ? Pardonnez, mon bon Père, le mot qui s'échappe naturellement de ma phune. »
Les jésuites de France savaient que penser du tendre attachement de leur frère pour sa vocation; ils l'avaient entendu s'écrier, à propos de quelques défections : « Est-ce que la Compagnie serait uu meuble à tiroir ? Est-ce que les vœux sont un lien si facile à rompre ou à renouer? » Sur cet article, ni ses sentiments ni son langage ne varièrent jusqu'à son dernier soupir. Il écrivit, quelques années après, dans une occasion semblable: « Oh! qu'ils sont aveugles et à plaindre ! Ils sentiront plus tard quelle mère ils ont quittée ! Et les souvenirs de vocation, et le contiihernium fraternel! Pauvres abbés! que je les plains! Vraiment on setâîe, on s'examine ; et quelles vives actions de grâces à rendre à Dieu de se sentir par sa bonté lié, dévoué corps et âme à sa mère, à la Compagnie ! Connue le cœur, les entrailles s'attachent de plus près encore, dans ces tristes séparations, à cette vocauon que Dieu nous conserve! Dans l'état d'épreuve corporelle où il plaît au Seigneur de me mettre, au
LA PEUSECUTION DE 18i3 ET DE 1844. 279
milieu d'une profonde paix de mon àine, j'ai renouvelé avec ardeur tous mes vœux, nième j'ai retrouvé un vif désir de la santé, ce qui n'était pas dans ma disposition habituelle, w
Ce n'était pas assez que les jésuites de Rome et de France fussent édiGés sur les sentiments personnels de leur généreux frère, devenu l'objet de tant de contradictions. Doiuié en spectacle au monde, il fallait quil protestât à la face du monde, en déclarant qu'il était jésuite, et ce qu'un jésuite était. Il se leva donc, prenant pour épigraphe ces paroles de saint Tlilaire : « Il est temps de parler,... se taire ])lns longtemps passerait pour de la défiance, ne serait pas de la modération; » et il s'écria dans un opuscule (pii tout à coup reî<'n!it jusqu'aux extrémités de la France :
(' [.a prudence a ses lois ; elle a ses bornes.
« Dans la vie des hommes, il est des circonstances où les explications les plus précises de\ieniient une haute obligation qu'il faut reuq)lir.
« Je l'avouerai : depuis surtout que le pomoir du faux semble reprendie parmi nous un empire qui paraissait aboli, depuis ([ue des haines vieillies et des fictions surannées viennent de nouveau corrompre la sincérité du langage et dénaturer les droits de la justice, j'éprouve le besoin de le déclarer : Je
280 ClIAriTRIi XI.
suis jésuite, c'est-à-dire religieux de la Compagnie de Jésus.
« Cette déclaration, je la dois à moi-même ; je la dois à mon ministère, à mes frères dans le sacerdoce, à la jeunesse, à tous les fidèles (jui m'honorent de leur confiance j je la dois à l'Eglise, à Dieu.
a Je n'apprends rien au plus grand nombre ; mais je satisfais au besoin de ma conscience, au besoin de ma position et de ma liberté.
« Il y a d'ailleurs en ce moment trop d'ignominie et trop d'outrages à lecueillir sous ce nom, pour que je ne réclame point publiquement ma part d'un pareil héritage.
« Ce nom est mon nom; je le dis avec simplicité; les souvenirs de l'Evangile pourront faire comprendre à plusieurs que je le dise avec joie. »
Cette déclaration si solennellement faite, il devenait impossible de proscrire les jésuites sans proscrire en même temps l'orateur de Notre-Dame luimême. ?.Iais, en prenant sa part de responsabilité, le P. de Ravignan devait en appeler à la Charte contre les anciennes lois et les anciens arrêts, qui avaient banni la Compagnie, et que l'on provoquait le pouvoir à faire revivre. Il ajouta donc, en prenant en main la défense de tous les ordres religieux à la fois :
« Catholique et François, jouissant de tous les droits de citoyen, assuré de la liberté de conscience parla loi fondamentale, j'ai éprou\é un jour le besoin de me rapprocher de la perfection évangéliqiie, autant qu'il pou^ait m'ètre donné de le faire.
ce La profession religieuse iii'apparut comme la voie de perfection que je cherchais : approuvée par l'Église, elle avait en même temps, à mes yeux, cet autre caractère, d'être du domaine exclusif de la conscience.
c( Les vœux qui constituent le leligieux ne sont pas, il est vrai, reconnus par la loi. Qu'importe? la loi ne s'occuj)e pas de ces vœux : on peut les faire, elle les ignore ; les violer, elle demeure indifférente.
« jMais les proscrire, elle ne le peut pas sans armer le ]:>ouvoir de l'inquisition et de l'intolérance les plus otiieuses.
« Interdire, à des hommes cju'on proclame libres, L' fait tout intérieur et pri\éde la vie religieuse, c'est tomljer dans une contradiction flagrante, c'est attenter à la liberté de conscience dans ce qu'elle a <le [)lus intime et de plus sacré.
« Aux yeux de l'Ltat, des hommes, des prêtres réunis dans des habitudes communes et purement religieuses, ])euvent n'avoir sans doute aucun droit
2S2 CllAPlTRIî: XI.
politique ou civil do corporation, et nous ne réclamons rien à cet égard ; mais ces prêtres réunis, qui du reste n'exercent au dehors d'autres fonctions que celles qu'ils tiennent, comme tous les autres prêtres, de la juridiction épiscopale, sont légalement inattaquables ; ou Lien la liberté religieuse est un mensonge, et le droit public des Français, la loi fondamentale, une déception; car alors les paroles ont perdu leur vrai sens, et les mots n'expriment plus les idées.
« La Charte a-t-elle proclamé la liijerîé de conscience, oui ou non?
« La perfection évangélique est-elle un droit de la conscience, oui ou non ?
(( Eh bien , la vie religieuse n'est que la perfection évangélique : c'est l'enseignement solennel de 1 Lglise, comme la liberté de couscieiice est la promesse solennelle de la Charte.
« Si je veux donc, moi Français, être en France religieux bénédictin, dominicain ou jésuite, de quel droit m'en empécherez-vous ? »
jNîais après avoir couvert ses frères de son nom comme d'une égide, et en avoir appelé avec eux et avec tous les religieux français à la hberté de la conscience et de l'Evangile, il voulut disculper son Ordre aux yeux de la France égarée par les mensonges
quotidiens des joaniaux et des libelles. Se rappelant son entretien du 2f) décembre précédent avec M. Guizot, président du conseil des ministres, il ne craignit pas de provoquer l'examen des accusations cjue la calomnie avait fait peser sur les jésuites. Il osa donc dire :
« Vous qui appelez sur uous, sur des prêtres, sur des Français, sur des citoyens libres et dévoués^ toute la rigueur des proscriptions, nous connaissezvous? Nous avez-vous vus, nous avez-vous entendus ?
ff Quelle parole sortie de n.otre bouche a compromis la tranquillité publicjue et le respect dû aux lois? Cependant nos deux cents voix ont retenti dans un grand nombre de cliaires, depuis les cités les plus populeuses jusqu'aux plus humbles hameaux.
(c Où sont les autorités civiles qui nous accusent? OÙ sont les autorités ecclésiastiques qui nous condamnent?
« Un fait répréheusible et positif est-il imputé à l'un d'entre nous ?
« Des préventions, des susceptibilités, des présomptions ne sufliscnt pas; elles ne sauraient tenir lieu ni des faits ni des preuves; et la culpabilité d'une société ne peut avoir une expression pratique
2Si CHAPITRE XI.
et juste que dans les fautes de ceux qui la composent. A ceux-ci, aux individus, apparliennciit l'action, le crime, la vertu.
'( Quels sont parmi nous les coupables? » Ce n'était pas encore assez : il fallait rép.ondre aux hommes qui, s'attaquant à l'Institut lui-même, au défaut des lois anciennes en auraient fait de nouvelles pour le proscrire, et qui disaient avec M. Dupin : « J'accorderai qu'd y a eu des individus jésuites honnêtes gens, gens aimables, grands prédicateurs, grands mathématiciens; mais couîme association, comme ordre, ils n'ont eu que ce qu'ils méritaient. Les meilleurs peuvent à l'instant devenir mauvais et funestes par leur loi d'obéissance : c'est toujours /e bdton dans la main du v'.eiUavd. En France, on a senti cela d'insfinci ; tout ce qu'il y a eu de généreux, de sain et d'intègre s'est, du premier jour, révolté contre eux; et, comme ordre, je ne sais qu'un éloge qu'on pourrait leur donner avec vérité : il faut les louer de toutes les vertus qu'ds ont suscitées et fomentées contre eux par leur pi-ésence. »
Intiluiant donc son plaidoyer : De [Existence et de ï Institut des jésuites^ le P. de Ravignan indiqua ainsi nettement les quatre objets qu'il allait soumettre à la conscience publique :
LA PERSÉCUTION DE '!8i3 ET DE ISU. 28o
« Je dirai donc ce que nous sommes; on rio;noro : je l'expliquerai avec précision.
« Quatre choses nous feront bien connaît: e :
« L'esprit que nous puisons dans le livre des Exercices spiriiiLcls de saint Ignace;
« L'obéissance que ses constituîions nous imposent ;
« L'apostolat que la Compagnie exerce dans les missions ;
« Les doctrines qu'elle embi'asse.
« Je parle de ce que je sais ; rien dans nia \ ie n'(\st plus certain ni mieux conmi j)Our moi que ce que je vais dire, et ce sera la sinqiîe vérité. Les hommes peuvent la repousser ; Dieu la voit et me juge. ))
Cet exjîosé de l'esprit de saint Ignace, des travaux et des doctrines de ses enfants ne devait pas être inie aj)ologie proprement dite, c'est-à-dire une réponse détaillée aux accusations mille fois renouvelées contre la société de Jésus. Il venait d'en paraître une sous ce titre : Des jcstiites pur un jcsiiile , et quelques généreux amis de la Compagnie n'aNaicnl pas craint d'élever la voix au milieu (hi tumulte des passions, j)our réfuter les mensonges cpii, dans les journaux, les pamphlets et les cours j^ublics, déjiaturaienl ses constitutions et son histoire. iMaeant
la question plus haut, roinontant à la source même des calomnies et des haines, le P. de Ravignan, au lieu de réfuter les objections une à une, les renversa toutes d'un coup, en substituant à la controverse lin simple exposé de la question et disant : Voilà ce que nous sommes.
Mais, pour parler ainsi, il fallait la voix d'un homme qui put obtenir une attention universelle, commander le respect à ses ennemis eux-mêmes, et dire en finissant :
a Que, si je devais succomber dans la lutte, avant de secouer sur le sol qui ui'a vu naître la poussière de mes pas, j'irais m'asseoir une dernière fois au pied de la chaire de Notre-Dame. Et là, portant en moi-même l'impérissable témoignage de l'équité méconnue, je plaindrais ma patrie, et je . dirais avec tristesse :
« Il y eut un jour où la vérité lui fut dite : une VOIX la proclama ; et la justice ne fut pas faite ; le cœur manqua pour la faire. Nous laissons derrière nous la Charte violée, la liberté de conscience opprimée, la justice outragée, une grande iniquité de plus : ils ne s'en trouveront pas mieux. JMais il V aura un jour meilleur; et j'en lis dans mon Ame l'infaillible assurance, ce jour ne se fera pas longtemps attendre. L'histoire ne taira pas la dériiarche
LA PERSIX.UTION DE 1843 ET DE !8i4. 287
que je viens de faire. Elle laissera tomber sur un siècle injuste tout le poids de ses inexorables arrêts. Seigneur, vous ne permettrez pas toujours que l'iniquité triomphe sans retour ici-bas, et vous ordonnerez à la justice du temps de précéder la justice de l'éternité. »
Oii put voir alors que ce n'était pas sans une Providence spéciale du Ciel sur la Compagnie de Jésus que le nom du P. de Ravignan, croissant de jour en jour, était devenu une sorte de puissance capable de donner à réfléchir.
Ce fut le 25 janvier i844 ^l'i'^ ^^s journaux catholiques de la capitale signalèrent l'apparition de son livre; et le premier exemplaire eut l'honneur d'être acheté par jM. le ministre des cultes. Son Excellence, qui n'avait pas été consultée, trouva fort mauvais que le P. de Ravignan eut rendu notoire et authentique l'existence de la Compagnie en France. Et que faire donc ? Nous ne nous nommons pas, on nous accuse de restriction : nous sommes une société secrète; nous nous avouons, on nous accuse d'indiscrétion : nous som.mes une société illégale.
Cette public;ilion inattendue fut un événement. Les positions se trou\aient tout à coup changées ; par ce fait, les jésuites rentraient dans le droit comnuin. Les chaml)res prétendaient qu'ils ne de-
valent pas exister; les luiiiislrcs répondaient qu'ils n'existaient pas; et le P. de Ravignan, seul contre tous, donnait un démenti aux ministres parle titre même de son livre, et aux chambres par tout l'ouvrage. Au nom de l'éternelle justice et de la Charte nouvelle, il prenait possession de cette hberté d'exister qu'on lui relusait au nom de lois sui'années ; il réduisait la question légale à une questionjudiciaire, et tandis qu'on citait les jésuites à la chambre, il citait les légistes devant l'opinion publique, et ne craignait pas de comparaître au besoin devant les tribunaux.
En même temps que ce livre, apparaissait une lettre de ]M. de A'^atimesnil au R. P. de Ravignan, suivie d'un Mémoire sur l'état léiral en France des
o associations religieuses fio/i autorisées. L'ex-ministre,
complétant la défense de son vénérable ami, montrait l'abolition des lois anciennes contre les ordres religieux, et indiquait le terrain inattaquable sur lequel ils auraient à se placer, dans le cas où le pouvoir viendrait à les poursuivre judiciairement. En publiant cette consultation, à la suite de son propre ouvrage, le P. de Ravignan la fit précéder de ces lignes : « On y retrouvera la force et le savoir du juriscoPiSulte célèbre, l'indépendance d'un esprit libre, le dévouement d'une àme élevée. Je les publie
parce que j'ai comme lui cette conviction jjrofonde, que la Charte et les lois nous protègent, et qu'on ne saurait proscrire l'existence religieuse, intérieure et privée des associations non reconnues, sans violer la loi foridamenlale, sans porter atteinte à la liberté de conscience dans ce qu'elle a de plus intime et de plus sacré. »
Le R. P. Lacordaire, qui, sous l'habit de saint Dominique, avait déjà pris lui-même la liberté sans la demander, félicita son frère d'armes de l'avoir conquise à son tour. Quelques jours après l'apparition du manifeste religieux, dans une séance solennelle du Cercle catholique, présidée par Mgr l'archevêqUe de Paris, il s'écria : « Si nous étions en Angleterre, je proposerais trois salves en l'honneur du P. de Pvavignan. » Ces paroles furent suivies tl'unanimes applaudissements, trois fois répétés.
Une dépufation de quinze jeunes hommes, membres du tiers-ordre de Saint-Dominique, dont le I\. P. Lacordaire était le fondateur et le directeur, vint, le i''"" février 1844^ présenter au P. de Ravignan une ach'esse de félicitation. Il faut que l'iiistoire en conserve le texte en méin()ir(^ de l'ahiance fraternelle entre le fils de saini Dominique et le iils de saint Ignace.
« l'rès-révérend Père, la fraternité du tiers-ordre I. i9
290 riIAPITRE XI.
(lo Saint-Dominique a éh'; profondément émue d'un acte que naguère une voix aimée appelait un grand événement pour l'Eglise de France. INous n'osons point vous féliciter, très-révérend Père, nous vous apportons humblement l'expression de notre reconnaissance et de notre amour; et nous avons attendu, pour ^OliS offrir ce téiuoignage, un jourcpii, s'il n'est pas une fête pour vous (saint Ignace, martvr), rappelle au moins celle du saint fondateur de votre illusti'e Compagnie. Il nous est doux d'avoir une occasion de vous apporter l'hommage de notre piété filiale, à vous qui tant de fois avez édifié nos âmes, et de vous dire combien nous sommes heureux de voir se manifester publiquement cette étroite et féconde union des cœurs catholiques des différents fils d'un même Père, des serviteurs d'un même Dieu. Tout éuuis encore, et sous l'impression puissante d'une parole, sœur et amie de la votre, tout tristes encore des adieux de celui que nous aimons comme im Père, c'est pour nous luie consolation de nous rapprocher de vous, qui partagez avec lui les travaux de l'apostolat et qui ne laisserez pas longtemps silencieuse la chaire de Notre-Dame. Depuis que vous en êtes descendu, une persécution s'est élevée dont nous a\ons souffert pour vous et avec vous, car notre cause est commune. Mais, grâce à Dieu,
LA PERSÉCUTION DI- 1843 ET DE ISii. 291
cette persécution n'a été qu'un nouveau trioiuphc pour l'Église, pour la Compagnie de Jésus, et pour vous, très-révérend Père, qui les avez si noblement défendues. «
Il est des noms que la recoiuiaissance ne nous permet pas de passer sous silence dans l'iiistoire de la lutte dn P. de Ravignan, défendant sa Cotupagnie et tons les ordres religieux avec elle. C'est à Mgr l'évéque d'Orléans et à ;iM. de Vatimesnil que revient l'honneur d'avoir triomphé de son humilité, en le poussant à la composition de son livre. Ajoutons qu'il communiqua son manuscrit à }.I. Trognon, alors précepteur d'un prince royal, et à M. le comte Mole, ex-président du conseil des ministres; il avait une haute confiance dans le goût littéraire du premier et dans le sens moral et politique du second. M. le comle Mole et le P. de Ravignan s'apprécièrent dès qu'ils se connurent ; et, pour le remarquer en passant, telle fut entre eux l'origine d'une de ces amitiés antiques qui rappellent les noms de Lamojojnon et de Rourdaloue.
Après avoir montré l'orateur de Notre-Dame armé pour la défense de ses frères, et remplissant la France de son nom, nous aimons à finir ce lableau en revenant à Thumble cellule où il écrivit son livre. Il l'avait composé à Saint-Acheul, dans
292 CHAI'ITHF XI.
le silence et la paix diiii noviciat. ANaiU de le commencer, il a\ait lait pendant huit joui's les Exercices de saint Ignace, voulant chercher ses inspiralions dans ses entretiens avec le Ciel. « Arrivé ici, écrivit-il le i3 juillet iH/|3, j'ai été au plus pressé et je suis entré inuiiédiatement en retraite. J'en sors un peu changé, je l'espère. »
Revenu à Paris, le P. de llavignan écri\ it au !l. V. Pioothaan, le jo novembre de la même année : « Depuis deux mois enliersje suis occuj;é à composer un écrit sur la Compagnie. Il est enfin achevé ; je ne sais ce qu'il vaut; j'ai été heuieux d'obéir, mais je ne mérite pas d'être béni de Dieu. Cet écrit paraîtra-t-il '} Je l'ignore. Les supérieurs jugeront. Personne ici, même dans la maison, ne sait que j'ai composé cet ouvrage. Il est très-important que le secret soit gardé. J'ose demander à votre Paternité que rien ne transpire non plus à Rome sur ce sujet ; car une partie de l'effet viendrait de la surprise produite par une publication inattendue. J'expose simplement ce que nous sommes.
« Je me jette à vos genoux pour demander votre bénédiction. Comme je sens vivement la grâce qu'on me fait en me supportant dans la Compagnie ! «
Quand l'ouvrage eut paru, le R. P. général félicitait Fauteur en ces termes : « J'ai lu avec le plus
LA ri-RSÉCUTlOX DH I8i3 ET DE !8iî. 293
vif intérêt votre brochure sur la Compagnie. J'y ai vu, j'y ai senti Texcellent esprit et le cœur de mon bien - aimé P. de Ravignan, et son amour tendre et rol)uste pour notre mère commune. L'a- \ant-propos ainsi que la conclusion m'ont paru magnifiques.» Le Pt. P. Rootbaan avait eu raison de dire que l'écrivain était tout entier dans son livre; en effet, on reconnaît son caractère dans Pavantpropos, et tout son coeur a passé dans la péroraison.
Le P. de P»avignan garda son humilité au milieu des suffrages que son œuvre recueillait de toutes parts. M. Royer-Collard lui écrivait le i5 février 1 8/| /| : «Votre éloquent plaidoyer pour l'Institut des jésuites me fait couq)iendre l'énergie de cette création extraordinaire et la puissance qu'elle a exercée. Autant qu'on jieur comparer les choses les plus dissemblables, on peut dire qu'à la distance de la t(M'r(> au ciel, Lycurgue et Sparte sont le berceau de saint Ignace. Sparte a passé, les jésuites ne passeront pas. Us ont un principe d'immortalité dans le christianisme et dans les passions guerrières de l'homme. »
A la même époque, l'auteur se soumettait luimême, avec une admirable simplicité, aux observations qui lui venaient de Rome. Il corrigeait dans les nouselles éditions de légères inexactitudes qu'on
294 CIlAPiTRI' XI.
lui avait signalées, et, le l\ mars i841, il niaiulait au ]». P. général :
« Tj'impression de la nouvelle édition de ma ])rocliure est déjà avancée; ce})endant je me suis empressé d'y faire les principales corrections.
ce J'ai corrigé ce qui regarde les deux cenis millions d'infidèles convertis, dans l'espace de deux siècles. J'avais calculé avec un de nos Pères d'après les bases de M. de Humboldt , dans son vovage d'Amérique —
« Mais, je le reconnais, ce calcul n'avait pas élé*^ assez pesé.
« Quant aux Exercices et à tout le reste, il est certain c]ue j'ai failli en bien des points, et je le sens. Cependant, mon très-révérend Père, j'oserais encore vous dire avec respect que, pour la n:!anière de présenter le saint livre des Exercices à un public comme celui de Paris et de la France, il y aurait peut-être de la difficulté, au moins à mon sens ^ pour être plus solide ou plus simple.
« Si jamais cette petite brochure, qui m'a coûté tant de peine, devait être publiée daus des moments où j'en aurais le loisir, je la retravaillerais avec soin et je corrigerais tout ce cpie votre Paternité m'a mandé, tout ce que le R. P. Pvozaven a eu l'extrême bonté de me marquer aussi.
LA rEHSJ-CUTlON DE 18i3 ET DE lsi4. 293
« IMon révérend Père, daignez le croire, je suis toujours heureux et vivement consolé quand vous m'avertissez, j'en bénis le Seigneur. Tîélas ! je devrais être repris bien davantage; je me supporte moi-même avec tant de peine cpie je suis étonné de la patience et de la bonté des supérieurs à mon égard. »
Le P. de Piavignan ajoutait, en terminant cette lettre : « P..ien de nouNcau ; on nous laisse ti'anquilles : nous a\ons foit un grantî pas et conquis, je crois, noire existence de fcilt . \atimesnil, mon ancien ami, nous a aussi rendu \\\\ iuunensc service par sa con.sultation. »
L'année \%-\\ vit s'écouler, en (juafre édilions, ^ingt-cuK{ miilc exemplaires de X Existence et de l Institut des jésuites; et l'auteur en a corrigé luimême la septième édition, publiée en i8S5.
CHArîTRE XÏI.
Le I'. (le Ra\iiinan fransmot aux dL-l'enseurs de la Compagnie les rcmercieincnts du R, P. ;:;éiu''ra!. Il se rend à Vais et au tombeau de saint Franeois Réuis; il assiste aux interpellations de la chambre des députés le 2 et le 3 mai. Projet de résistance légale. Négociation de M. Ross! à Rome. Lettre du P. de Ra\ignan à Mgr l'archevêque de Paris. Jubilé de Liège.
I.c R. P. llootlnian avait les yeux sans cesse fixés sur Paris, conti'e trune attaque qui allait bientôt poursuivre les jésuites français jusqu'au pied du Saint-Siège, et soidever contre la Compagnie l'Italie déj;i excitée par les déclamations de l'abbé Giobcrti. Il soutenail son cher P. de Ravignan par ses prières, j)ar ses conseils et ses encouragements, par l'expression même de sa reconnaissance. Il lui avait écrit, dès le commencement de l'année i844 • " ^^ vous l'em'M'cie beaucoiq^ de toutes vos démarches pour le Ijien de cette nombreuse et intéressante portion
(le ma grande famille. Saint Ignace vous en récompensera ! » L'année suivante, année pleine d'amertame, il lui montrait la consolation au pied du Calvaire, dans ce langage admirable que les hommes d'oraison savent seuls parler et comprendre :
« Continuez votre miiiislère à Paris. Oh! cher Père, c'est là le conseil cpie vous donneront tons cvu\ qui clicrchent avant tout le royaume de Dieu et son avènement dans les cœurs. Sans doute vous aurez à dévorer souvent d'inénarrables p;?uics de cœur, votre âme sera plongée dans la tristesse; mais l'agonie du Sauveur n'a pas moins sauvé le monde que ses prédications. Il a demandé, ainsi que plusieurs l'interprètent , que son calice d'amertume passât de ses lèvres à celles de ses ajjùtres et de ceux qui devaient continuer leur œ-uvre. Il me semble donc qu'en prenant la foi pour guide, au lieu de craindre que les humiliations ne rendent votre ministère moins efficace," elles lui feront produire des fruits de salut plus abondants. Ce n'est pas en vain que nous sommes de la Compagnie de Jésus; plus nous souffrirons avec lui, comme lui et pour lui, plus aussi nous serons sauveurs. Adieu, mon bien cher Père, rien ne fait mieux sentir la force de l'amitié qui unit dans le Seigneur qu'une adversité commune. •»
SUITE DE LA PERSÉCUTION EX 184o. 291>
Le R. P. Roothaan n'oubliait pas non plus dans sa reconnaissance et dans ses prières les hommes généreux, amis et frères d'armes du P. de Ravignan, qui s'étaient dévoués avec lui à la défense de notre Compagnie et de la libeité religieuse; il lui écrivit donc :
« Je vous charge d'être mon interprèle anprès de M. l'abbé Dupanloup, de INOI. de Yatismenil, de Montalembert, de lîarlhélcmy, Rengnot et Rerryer. C'est au nom de toute la Compagnie que je leur exprime ma reconnaissance. En parcourant nos annales, nous pouvons bien trouver quelques exemples d'un dévouement semblable, mais je n'en connais pas qui K' surpasse. Je demande à l'auteur de tout bien, qui seul peut leur inspirer Tliéroïque courage avec lequel ils défendent, dans des jours mauvais^ notre cause et celle de l'Église, de suppléer à notre impuissance et de répandre sur eux abondance des grâces de choix. »
Ces six hommes éminents, intimement liés avec le P. de Pvavignan, ne s'étaient pas engagés dans nos débats pour nue affection purement personnelle; leur attachemcMit à noire cause a\ait nu ])rincipe plus haut et un objet j^lus lai'ge : ils ne furent les champions de la Compagnie que pour être les soldats de rhglise. Ajoutons que l'infortune inspire
la compassion aux bons cixnirs, et que riujustice provoque le dévouement des grandes ànies, (î'est pour manifester le vrai caractère de ces amitiés catholiques que nous citerons , en les abrégeant , deux réponses à ce témoignage de la reconnaissance duR. P. Roothaan : toutes les deux sont adressées au P. de Ravi^nan.
« Mon très-cher et vénérable ami , la généreuse tendresse de votre cœur vous fait illusion sui' le mien. Ce qu'il faut admirer, c'est l'abondance des grâces que Dieu m'a accordées. La première de toutes, il me semble, est celle de m'avoir donné l'amour de l'Église, dans un temps où tant decroyants ignorent ou méconnaissent l'épouse de Jésus-C>hrist. C'est cet amour qui fait mon bonheur, ma gloire et ma force ; mais c'est lui aussi qui fait mon seul juérite. Crovez-le, mon vénérable ami, car c'est d'ini cœur sincère que je vous le dis, votre amitié est pour moi une douce et glorieuse récompense; elle m honore bien plus que je ne le mérite devant les hommes, et elle me portera secours devant Dieu.
« Vous savez condjien j'aime votre Compagnie; je l'aime d'abord parce que l'Hglise l'aime, et ensuite parce qu'elle a l'insigne honneur d'être l'objet spécial de la haine des ennemis du catholicisme. Je ne conçois pas qu'il puisse y avoir de marques plus
SUITK DE LA PEHSIXUTIOX EX 184:). ?oi
évidentes de la prédilection divine. Adieu et merci, révéïend et tendre ami. »
l 11 autre lépondait à la même occasion au P. de Ravignan : « jMon cher et respectable ami, j'ai lu et relu votre excellente lettre ; je la conserverai comme un gage précieux de votre attachement et des sentiments dont m'honorent vos Pères. Soyez assez bon pour faire parvenir mes remerciements à votre vénérable et digne général. Combien je suis touché de ses bontés et reconnaissant de ses prières j)our moi ! Cher ami , vous exaltez beaucoup trop mes faibles services. Qu'est-ce cpie cela en comparaison de ce que vous et les vôtres faites pour la société chrétienne? Que nous sommes petits en comparaison, nous autres hommes du monde, jurisconsultes, écrivains, publicistes, orateurs et autres, qui n'avons pour mérite qu'un peu de réflexion et de travail, pour communiquer nos pensées au public! Je conclus de là, d'une j)art, que je n'ai pas d'autres titres à votre reconnaissance que ceux que je puis trouver dans votre bienveillance même ; et, d'autn; part, que j'ai un immense besoin des prières que le P. Roothaan a la bonté de mofirir. Je les demande donc à lui, à vous (^t à toute la Société.
c( A ous examinez si vous êtes fixés , et vous dé-
clarez que vous en doutez fort. ^Nloi aussi, j'en doute. Vous ne pouvez pas être fixés, parce f[ue le ministère français ne l'est pas lui-même. Il subira la loi du parti qu'il redoute. . . Attendez, sovez fermes, prudents et patients : l'avenir est à la liberté de conscience. Elle triomphera chez nous. Vous avez d'ici là des épreuves à subir, mais elles auront un terme. La tendance vers cette liberté est telle que vos adversaires sont obli£;és eux-mêmes d'en emprunter le masque, et de vous représenter comme voulant l'enchaîner. Calomnie absurde^ et dont les événements qui se passent en Suisse présentent la réfutation en action.
« Si, comme vous dites, quelques évêques éprouvent à votre endroit un découragement momentané, j'espère que ce sentiment n'aura pas de durée. Il y a celte différence entre des actions faites dans des vues humaines, et celles qui se font dans des vues chrétiennes, que les premières n'ont pour mobile que l'espoir du succès, tandis que les autres sont déterminées par l'idée du devoir. Quand même est l'un des mots les plus catholiques que je connaisse.
« Bonjour, mon cher ami, je voudrais pouvoir dire à Dieu ! aussi bien que vous ; mais il y a des expressions qui sont le privilège de certaines boLi-
elles et de certaines plumes. Je me contente donc d'un bonjour plein de dévouement et de tendresse. »
Les dévouements ne manquaient donc pas à la Compagnie ; pour elle combattaient les plus illustres talents, unis aux })lus incontestables vertus. Après cela, dùt-elle succomber dans la lutte, ce ne pouvait pas être s;uis quelque gloire.
On sentit d'abord le besoin de se concerter ; et il parut nécessaire de former à Paris un comité catbolique pour la défense de la liberté de l'Eglise. INI. le comte de Montalembert en esquissa le projet; le P. de Piavignan en rédigea le programme au mois de juin iS/j/i. JMais les événements allèrent plus vite que les projets de défense.
Ceperulant , avant le dénoùment, il y eut une susjxnsion d'armes. Les pairs et les députés jouissaient de leurs vacances parlementaires, le P. de Ravignan eut besoin de profiter des siennes. A le voir, durant ces crises, à la fois apôtre et soldat, allant et venant sans relâche et sans inter\alle de la chaire à l'arène, on ])ouvait croire que sa grande Ame, toujours maîtresse d'elle-même, était à son aise dans la tourmente et dans la tempête. Toutefois, un invariable et pieux attrait l'emportait toujours vers la solitude; et s'il restait dans la grande
ville, où régnent l'iniquité et la conlracliction, c'est qu'il était là pour la plus grande gloire de Dieu. Aussi quand il avait satisfait au devoir, rien ne retardait plus son départ. Est-il rien de beau comme cette alternative périodique, qui i'e''sume toute la vie du P. de Ravignan , cette sorle de va et vient du ciel à la terre, qu'il noirniiait si l^icn lui-même le point de départ de Dieu, et le point d'arrivée à Dieu? On le voyait tour à tour, comme ]Moïse, s'en aller solitaire sur la montagne, entrer chuis la nue, s'enfoncer et disparaître dans les profondeurs de Dieu; puis, quelque temps après, exact au retour comme il avait été prompt au départ, reparaître parmi les enfants des hommes, rayonnant de paix, et revêtu d'une nouvelle vertu pour de nouveaux combats.
Cette année 1844? ^^ ^^- de Ravignan voulait fuir le plus loin possible, et se débarrasser de tous les souvenirs de Paris. Arrivé à Lyon, il appuya sur la droite du Rhône, et s'engagea dans les ;\pres solitudes du A ivarais. A deux lieues au delà d'Annonay, il crut avoir retrouvé le Rohrberg, son chalet et son sanctuaire. Dans un enfoncement de la vallée, sur un mamelon que protège ini rempart circulaire de montagnes et autour duquel roule un torrent , s'élève une jolie chapelle de la sainte
A ierge, et tout près une antique demeure, ruine un ])cu réparée pour être habitable. De là on ne voit guère que le ciel, n'était une échappée découvrant, à travers un paysage abrupte^ une chaîne de montagnes qui ferme l'horizon, et sur le point culminant, quand le ciel est pur, le clocher de la Louvesc : c'est Notre-Dame d'Ay. La noble et bienfaisante famille de ATontravel avait donné aux jésuites la jouissance du vieux manoir, a la condition d'eiî- Iretenir le sanctuaire, et de desservir le pèlerinage. Notre-Dame d'Ay était alors nne maison de troisième probation. Tout y parut à souhait au P. de; Ravignan pour vaquer aux saints exercices, et il j)ut écrire encore une fois : « La retraite a été secourable à mon àme. »
Il se rendit ensuite à la Louvesc pour célébrer, le i()juin, la fête de saint François Régis, auprès de sa tombe transformée en autel. Il se souvint alors de son excellent ami, ]M. Gossin, fondateur de l'cx'uvre de Saint-François-Régis, et nouveau président de la société de Saint-Vincent-de-Paul.
« liien cher et digne ami, hii écrivait-il à celte date de la Louvesc, le temps de ma retraite m'a retenu à Notre-Dame d'Ay, en solitude jusqu'à ce matin même. Avant le jour j'étais en route pour monter au tombeau de notre saint apôtre, et je I. 20
306 CiîArîïHE \11.
vic'is cîe célél)rcr à son autel, pour toutes vos intentions si chères au c<x'ur de Dieu. Quoique bien misérable et bien indigne de celte mission, j'ai offert le renouvellement de votre vœu et toute la société de Saint-Régis que tant de bénédictions ont fécondée. . . . Oui, vous avez bien fait d'accepter la présidence de Saint- Vincent-de-Paul. Dieu vous soutiendra.
« Que le culte des saints est consolant ! Mais quel compte à rendre quand on est de la même Compagnie que saint François Régis! »
Enfin le P. deRavignan arrivait à notre séminaire de Vais, terme de son voyage; et il l'annonçait en ces mots à son supérieur de Paris : « Je suis arrivé ici la veille de saint Louis de Gonzague. Je m'y trouve à merveille. Cette nombreuse jeunesse m'encliante et m'édifie. Je suis tout entier à la préparation de mes conférences pour le carême prochain. Ensuite, Dieu aidant, j(^ me mettrai au travail qui pourra être le plus utile pour la cause de la mérité, de la justice, de la liberté. »
Il choisit pour son carême de iS^j un sujet analogue aux temps; toutes ses conférences devaient rouler sur la lutte catholique à tous les âges de l'histoire.
Cet autre travail auquel il fait allusion et pour
SUITE DE LA PraSFXUTIOX EX ISÎo. 307
lequel il demanda souvent des prières, étaiî: une apologie nouvelle, générale et complète de la Compagnie, non pas contre ceux qui font des romans et déljitent des injures et des folies ; à tous ceux-là on ne doit jamais répondre que par le silence, et le plus grand châlimcntdes auteurs, aux \eux de l'nvenir, sera leur ouvrage même. Mais il fallait répondre à d'autres publications plus sérieuses , qui venaient de rajeunir de vieux mensonges cent fois réfutés, à celles surtout qui, sous des formes modérées, faisaient passer l'erreui' et la malveillance; tel, par exemple, ce livre sur la chute des jésuites qui valut à M. de Saint-Priest, de la part d'une lectrice compétente, la plus spirituelle des critiques: « Monsieur, vous avez fait tout ce que vous pouviez pour paraître impartial et pour que le lecteur ne le fût pas. » Le P. de Ravignan se proposait de donner dans cette apologie le complément et comme la pièce justificative de son opuscule de l'année précédente. Le plan était déjà tracé, lq3 matériaux assemblés, et le temps manqua seul à l'exécution.
A la même époque, il s'occupa d'un autre ouvrage en faveur de la liberté de l'Église. Quelques fragments de cette composition, qui n'a jamais été achevée, ont paru plus tard sous forme d'articles dans V yJnii de la Religion.
;)08 CllAPITHE XII.
Le religieux avait trouvé le ealme et la paix tlaiis lasoliînde; il ne tint j)as à eertains personnages haut placés qu'on ne lui ravît inî repos si bien employé. Etait-il donc sous la surveillance de la haute police pour cpi'on le poursuivît de Paris jus- (pi'à Aals? Le ministre, abusé par de faux rapports, écrivit des lettres multipliées sur la maison devenue suspecte, sur le séjoia^ du P. de Ravignan devenu sans doute incpiiétant poui' la sûreté de l'Etat. Après tout, le prétendu conspirateur se garda bien de se déranger : a ^ é)4tables niaiseries, se contcnta-t-il d'écrire, tracasseries haineuses et de bas étage. Préfet, évêque, tous ont ri, se sont moqués des pauvres dénonciateurs, et ont répondu tlans les meilleurs termes : prœtereaque nihil. »
M. le garde des sceaux venait de dénoncer à la tribui]e de la chambre des pairs ces malheureux jésuites qui avaient eu l'audace d'être propriétaires et la maladresse de s'être laissé voler. Il s'agissait d'un abus de confiance commis, dans le courant de l'année i844? P'H' le trop fameux Affnaër. ]>L le comte Bengnot avait énergiqiien.ent réfuté le ministre. Mais l'affaire allait être portée aux tribunaux et nos amis en redoutaient le retentissement. Deux nobles et pieuses comtesses en écrivirent au P. de Ravignan, qui leur répondit de Vais :
SUITE on: LA PERSÉCUTION E.\ lS4o. 301)
" Ayez confiance pour nous, comme nous l'avons nous-mêmes. Dieu nous é])rouve encore sévèrement. Lu £:rand malheur nous est arrivé à Paris. Un fonds coHHiiun de qualiv' ou cinq provinces de la Compagnie, assez considérable en soi, peu pour chacun, vient de nous être enlevé. Un laicpie avait notre confiance, il en a abusé. Nous n'avons point offensé Dieu, nous sommes tranquilles. Ces 200,000 francs, placés sur divers fonds publics, appartenaient à nos provinces de Suisse, d'Espagne, de Lyon, de Paris, de Belgique aussi, je crois C'était pour nos missions
d'Amérique, de Syrie, de l'Inde, de la Chine
et pour les besoins extraordinaiies de quinze cents religieux à peu près. Tout a péri. . . Qu'importe? Dieu nous reste. Nous, nous dirons la vérité : ce (pi'on dira, passera. L'amoui- de Dieu ne nous sera jamais arraché. Laissons tomber, et laissons passer. La Providence règle tout. A Dieu, tout simplement et avec abandon. »
Le P. de Ravignan demanda comme une grâce au Px. P. Rubillon , son provincial, de ne point assister à la congrégation provinciale, qui se réunit tous les trois ans, et qui devait se tenir au mois d'août à Paris. Il lui soumettait, disait -il, un humble désir de son Ame : « Toutes clioses n'en iront que micnix. Je vous reviendrai moins mau-
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vais, j'espère, et avec quelques travaux. Obtenezmoi de Dieu celte grâce et vous ferez une l)onne œuvre de plus. Il est enîendu que si les circonstances devenaient encore embarrassantes pour notre chère Compagnie à l'égard du ministère , je me rendrais à l'instant à Paris. »
La demande ne fut ])oiiit agréée ; on va voir comment il savait accepter les refus : « Yoici, écrivit-il au R. P. provincial avant de partir pour la congrégation, voici le moment où je vais me retrouver près de vous ; mais auparavant je v( ux vous dire de cœur que ce sera une vraie consolation pour moi. L'amoiu' de la retraite et d'un travail paisible me retenait comme un poids dans ces chères montagnes, la solitude et la j)aix extérieure étaient lui besoin senti de mon àme-, mais la volonté de Dieu vaut bien mieux encore, et je reviens à Paris avec joie, pour quelques jours du moins. :>>
En effet, le 20 août il arrivait à Paris, assistait à la congrégation provinciale, revenait inuriédiatement à Vais, et le i"' septembre il écrivait au R. P. Rubillon pour le remercier et pour s'accuser luimême :
i( Mon canu- éprouve le besoin de vous écrire et de vous répéter encore qu'il est rempli pour vous, pour tous nos Pères, de tous les sentiments de res-
SUITE Dl' LA PEU5KCUÏ10N EN Isl'i. 3i1
|)('Cl, d'estime et de fraternité véritable. Je redoutais la eoijgrégation, je craiiis les assemblées , je la fuyais. Ma parole n'est pas tonjours assez modéi'ée; c'est que je manque totalement d'humilité, ^"ous m'avez pardonné esicore, et vous aurez jugé avec bonté le fond d(^ mes intentions. Cette réunion à Paris ne devra vous laisser que des consolations.
« Après cinquante heures de route, je suis arrivé dans notre chère maison de A als. .T'y retrouve une profonde paix et un loisir librenient laborieux, ,1e ne négligerai rien, soyez en sur, pour le mettre à profit. »
Le P. de Ixavignan devait donner en iiSj/^ à Toulouse la station d'Avent ; il attendit dans le repos de la prière et de l'étude l'ouvertiue d'une nou\elle canq^agne. A la fin de novembre, \\ quitta ses chères montagnes, vint d'abord à Toulouse, puis, sa station terminée, il retourna à Paris dans le courant de janvier i8/|5.
Le jésuite en voyage dut se croiser avec lui diplomate en voyage aussi, mais avec des vues bien différentes. M. Ptossi parlait de Paris pour Piome, chargé d une mission extraordinaire du gouvernement français auprès du gouvernement pontifical. Quel en était l'objet? Nul n'avait encore le dernier mot, seulement on pouvait tout craindre des temps,
OU ne devait rien espérer des hoiiiines, et le mystère du message suffisait à le rendre suspect.
A mesure qu'on approchait de l'époque où l'on espérait frapper le grand coup, il fut aisé de constater nue recrudescence d'injures et même de menaces. Le pouvoir qui les permettait essayait l'intimidation. On voulait donner aux jésuites l'enviede s'en aller pour n'avoir pas la peine de les renvoyer. Ils ne s'en allèrent pas. Le i'"^ mai, veille des interpellations, la feruieutation parut plus menaraiile : les avertissements se midîipliaient; on craignait, disaiton, inie émeute, nue invasion d'étudiants, le pillage cie la maison des jésuites. Le P. de Ravignan se contenta de prévenir de l'état des choses le commissaire de police du quartier de l'Ohservatoire, et celui-ci, après avoir pris les ordres du préfet de police, répondit, avec beaucoup de convenance, que toute espèce de tentative de désordre serait immédiatement réprimée, si elle n'était déjouée à l'avance par les soins de l'autorité; qu'il serait lui-même en permanence dans son cabinet toute la journée, à la disposition du P. de Ravignan.
Le 1 mai eurent lieu les fameuses interpellations dont le résultat était connu d'avance. Le P. de Ravignan , accompagné de ]M l'abbé Dupanloup^ assistait à ces tristes scènes du palais Rourbon. On
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put reconnaître à la tribune des ambassadeurs une figure qu'on avait vue dans la chaire de Notre-Dame, et sur cette j)hysionomie impassible on ne dut ])as découvrir une émotion, quand la maison qu'il Iialjitait était signalée comme une peste publique, que le gouver/ienieut ne pouvait laisser subsistei' sans Jaillir à tous ses devoirs.
Jx- lendemain, ]M. Berryer devait répondre. Dès le malin, le P. de Ravignan se dirigeait vers la rue Neuve-des-Pelits-Champs. Le grand orateur se promenait dans sa chambre et se préparait à la lutte de la jouinée. Le P. de Ravignan se jette à son cou, le remercie d'avance et l'anime par l'espoir d'une récompense au Ciel plutôt que du succès ici-bas. " Ah! sans doute, répondit son illustre ami, la cause est jici'due, et cependant elle sera gagnée. Pour le présent, je suis désespéré ; je vois d'ici tous ces hommes an j)arli pris d'avance, comme un mur de marbre devant moi. Seulement je suis indigne d'être l'avocat d'une pareille cause; ne me remerciez pas, mais j^.i'ie/ pour moi. »
Tout se passa connue on l'avait prévu; M. Rerrver lut ékxpient comme toujours; mais la chambre était décidée à passer outre, et la majorité laissa tomber dans l'urne l'arrêt de proscription. Le ministère, mis en demeure de se prononcer, déclara
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qu'il procédait déjà, dans sa prévoyance, aux négociations diplomatiques auprès du Saint-Pére; et, en cas d'insuccès, qu'il recourrait à la voie administrative.
Du cùté des jésuites il fut résolu, en cas de \iolence, de tenir jusqu'au bout, et, au besoin, d'en appeler à la voie judiciaire. Alors parut luie consiillalion signée par des jurisconsidtes et des avocats de toutes les cours du royaume, laquelle concluait à l'illégalité de l'arbitraire mis à l'ordre du jour : « Toute mesure administrative serait en opposition flagrante avec la sanction donnée par la Charte et les lois à la liberté individuelle, à l'inviolabilité du domicile et du droit de propriété, à la liberté de conscience et de culte ; que si l'on prétend qu'il existe des lois exceptionnelles, c'est aux ti ibunaux seuls qu'il appartient de juger si en eliet ces lois sont en vigueur; en cas d'alfirmative, d'en faire l'application. D'après notre droit public et notre législation civile, les agents de l'autorité administrative sont incompétents pour trancher des questions de cette nature, réservées exclusivement à des magistrats indépendants et inamovibles. »
Le P. de Ravignan rédigea, dans le même sens, deux circulaires adressées, au nom du provincial, à tous les supérieurs de nos maisons de France. La
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première était le plan de conduite à suivre dans la circonstance présente ; on devait éviter tout éclat, toute résistance irrilante, uîais unir toujours la modératio!] et la politesse à la fermeté, et ne se retirer cpie devant la force. La st>conue était le modèle de la protestation à insérer dans le procès- verbal, en cas de violation de domicile, et à publier dans les journaux. J'en citerai seulement le commencement et la lin :
« Nous crovoiis remplir un devoir sacré comme piètres, connue leligieux et comme Français, en protestant coiitre l'acttî de violence qui nous oblige à (juiîter le domicile conjmun où nous vivions occupés à servir Dieu, l'Eglise et nos frères, dans le ministère des âmes, sous la jinidiction des évéques.
<c Si nous avions pu penser que , dans la lutte présente, il s'agît uniquement de nous, et que notre dispei'sion dût calmer les esprits, et concourir au bien de l'Eglise et au maintien de ses droits, nous aurions nous-mêmes prévenu les actes de lautorilé; nous aurions renoncé à nos affections les plus clières, aux besoins ksplus impérieux de nos cœurs, et subi volontairement, en attendant des jours meilleurs, le sacrifice des droits les plus précieux, des avantages et des bienfaits de la vie commune; nous nous serions librement séj)arés, sans que touîefois
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notre soumission volontaire, non plus c[ue la violence, put jamais rompre les engagements sacrés cpii nous lient, et dont la force et la durée sont hors des atteintes de tous les pouvoirs humains.
ce IMais le principe qui place dans les mains de l'autorité administrative un si effrayant et si arbitraire ])ouvoir, s'applique également à toutes Us congrégations religieuses. Cette application discrétionnaire de lois prétendues de haute pohce livre à la volonté d'un homme, de quelques honunes, sans procédure, sans débats, sans culpabilité, sans recours possible, le sort, l'existence et l'avenir d'une foule d'àmes qui vouèrent pour jamais à Dieu, dans la vie religieuse, leurs efforts, leur zèle, leurs espérances et leurs destinées tout entières.
« Les institutions solennelles de TEi^lise catholique, les ordres religieux approuvés par elle, dépenderit auisi uniquement des influences moljilcs de l'opinion, des passions dominantes, des haines et des intérêts de parti, qui trop souvent poursuivront l'autorité pour l'égarer, et la pousseront à l'exercice de cette puissance de destruction si exorbitante dans un pays libre.
« Français, jouissant des droits de la cité, nous invoquons l'appui protecteur des lois communes à tous, et nous protestons avec toute l'énergie de la
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conscÏLMice et de la conviction la plus intime, contre une violation inexplicable des droits religieux et des garanties constitutionnelles les plus avérées...
« En conséquence, les requérants déclai'ent ne céLÎer qu'à la force, et se réservent expressément fout recours contre qui de droit, et par telle voie qu'il appartiendra.
(' Ils ne peuvent croire que des clameurs aveugles et nn nom calomnié, sans coupables désignés, sans délit imputé, sans un fait articulé, suffisent, dans lin pays libre, pour faire expulser et j^roscrire des religieux, des prêtres, des Français égaux devant la loi à tous les autres français.
« Ils ne sauraient désespérer à ce point des pouvoirs de l'Etat, du bon sens public, ni de la cause des liheriés civiles, politiques et religieuses. »
Pendant que les jésuites et leurs catholiques défenseurs, qui croyaient n'avoir rien à craindre du côté de Rome, s'apprêtaient à la lutte sur le terrain des lois, le gouvernement, pour esquiver l'odieux des mesures violentes qu'il aurait à prendre, agissait sans relâche aiq)rès de la cour pontificale, espérant ([ue de là viendrait enhn une solution qui le tirerait d'embarras. C'était le but de la mission de M. llossi, dont on connaissait l'activité et la finesse. Api'ès avoir intrigué, essayé tour à tour les pro-
:US CHAPITIU: XI!.
messes et les menaces, le diplomate, d'ahoid foi't mal reçu, avait fini par détenninor Grégoire XYI à Texamen d'une note dans laquelle il demandait, au nom de son gouvernement, que l'autorité pontificale intervînt pour fermer les maisons des jésuites français, dissoudre leurs noviciats et les obliger à s'incorporer au clergé séculier. Le Saint-Père a\ait donc assemblé, le [2 juin (S/p, la congrégation dite des affaires ecclésiastiques extraordinaires, composée de cardinaux ; il l'avait présidée lui-même, et l'anguste assemblée, à l'unanimité, avait décidé que le Saint- Siège ne pouvait et ne devait rien accorder. Après cet échec, M. Ptossi, qui ne pouvait plus rien attendre du Vatican, avait tourné ses regards vers le Jésus. Sur ses instances, Grégoire XVI avait envoyé dire au général des jésuites que, pour le bien de la paix, il serait prudent de sa part d'accorder spontanément ce qui ne pouvait lui être imposé, et de faire au gouvernement français les concessions qu'il jugerait opportunes et possibles pour le tirer du mauvais pas où il était engagé.
Dès le I ] juin, dans une lettre adressée aux Provinciaux de Paris et de Lyon, le R. P. Roothaan, api'ès leur avoir annoncé la sentence de la congrégation, qui laissait le diplomate français sans espoir, ajoutait qu'il y aurait peut-être quelque chose à
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faire pour calmer l'irritation qu'allait produire la réponse de Rome ; cpie, sans leur rien commander, il leur proposait ou la diminution ou la dissolution des maisons de Paris, de Lyon et d'Avignon ; et il terminait ainsi sa lettre : « Il m'en coûte de donner inie telle disposiiion, mais jecroisdemon devoir de suggérer cette mesure de j)ru(lence. J'espère que cela pourra se faire tranquillement, et, comme je viens de le dire, sans éclat; ce qui vaut infiniment mieux, sous tous les rapports spirituels et temporels, que si cela devait se faire plus tard tumultnairement. » Dans une seconde lettre, datée du 21, le R. P. général, confirmant ce qu'il avait dit, sept jours auparavant, des trois maisons à dissoudre ou à diminuer, ajoutait c[u'il serait bon d'adopter la même mesure pour les autres maisons les plus nombreuses, spécialement pour Saint-Acbeul et quel- (pies noviciats, ^c Nous devons, disait-il, tacher de nous effacer un peu, et expier ainsi la trop grande confiance que nous avons eue à la belle promesse de liberté qui se trouve dans la Charte et qui ne se trouve que là. »
La veille du jour où cette seconde lettre parlait de Rome, et avant que la première fût arrivée à Paris, le P. de Ravignan envoyait à M. de Salvandy 1,1 déclaration suivante : « Je n'ai pas oublié la
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bienveillance avec laquelle vous m'avez entretenu, et j'en ai conservé une fidèle reconnaissance. Il m'était impossible de ne pas me souvenir avec consolation (le vos indulgentes et généreuses paroles; elles seront toujours pour moi l'expression de la baute et religieuse impartialité qui vous iuj^pire et qui ne cessera de ranimer ma confiance.
« Si je prends aujourd'bui la liberté de vous écrire, monsieur le ministre, ce n'est point pour vous dérober des moments précieux, ni pour rappeler votre intérêt sur une cause qui me toucbe de si près; non. Mais j'ai pensé que vous me permettriez une respectueuse observation sur le souvenir qu'a pu vous laisser notre entretien. Quelqu'un m'assure tenir de votre boucbe que j'aurais semblé devant vous, monsieur le ministre, énoncer la pensée que nous consentirions nous-mêmes à la dispersion de nos jeunes novices. Jeme suis sans doute mal exprimé, et je n'ai pas cru peut-être urgent alors de protester contre luie pensée qui n'était pas et n'est pas encore la vôtre, je l'espère; mais ce que je puis vous dire en toute sincérité, c'est qu'elle n'a été en aucun temps la mienne ni celle de mes confrères. Et maintenant nous sommes moins disposés que jamais, après l'attitude prise par M. le garde des sceaux, à céder volontairement sur quoi que ce soit. Nous pensons,
avec les juriscoiisultcs et les hommes politiques qui ont bien voulu prendre notre défense et qui nous soutiendront dans la lutte, qu'il n'y a légalement aucune distinction à faire entre nos noviciats et nos autres maisons ; et nous ne renoncerons à aucun des droits garantis à tous par les lois pour vivre en commun comme religieux, soit en qualité de novices, soit en qualité de prêtres, soit en petit, soit en grand nombre.
« Pardonnez-moi cette explication ; elle dissipera luie impression restée dans votre esprit si élevé, si sincère, mais que mes paroles n'ont pas dû produire et qui était alors, comme elle est encore, contraire à la réalité de nos convictions et de nos pensées. Il m'est bien pénible de me dire à moi-même que le gouvernement de mon pays est obligé de s'avouer vaincu par des clameurs et des préjugés sans fondement. »
Cependant, les conseils du R. P. général arrivèrent en France, et l'embarras des premiers supélieurs y fut extrême ; car ils jugeaient de leur position autrement qu'à Rome et nul ordre ne leur était donné. Le R. P. Rubillon, provincial de Paris, après s'être entendu avec le provincial de Lvon, était parti le 3 juillet pour aller conférer de vive voix avec le R. P. Rootbaan, et lui jiorlait un ass;'z long
322 CIIAPITKH XII.
('xposé de la situation, t'ciit par le P. de Ravigiian. Il y était dit entre autres choses : cf Une négociation avec le gouvernement et une sorte de transaction, ou bien une résistance légale, dans le sens de la consultation des avocats : tels sont les deux partis entre lesquels vous choisirez dans votre prudente sollicitude. Je voudrais uiie résistance calme, digne et légale pour l'honneur du Saint-Siège, pour l'honiieur de la Compagnie, pour la défense des droits et de la liberté de l'Eglise.
« Aujourd'hui la lutte est ouverte en France : à l'aide des articles organiques et d'une légalité hostile, on veut asservir l'Eglise. La religion n'est vraiment pas libre. Le gouvernement est trop faible ; les majorités des chambres sont trop irréligieuses, trop illibéralespour rien accorder de bonne volonté. Il n'y a plus qu'un moyen : la résistance légale sur le terrain des droits constitutionnels. Veuillez relire la consultation de M. de Vatimesnil et les discours de MM. Beugnot, Barthélémy et Montalembert. Si vous aviez vu, entendu ces quatre hommes, comme moimême en tant de rencontres, vous jugeriez peut-être, on jugerait autrement la situation à Rome...
« Et pourquoi la Compagnie refuserait-elle le combat aujourd'hui? Elle ne l'a jamais fui. Des esprits éminents pensent, d'ailleurs, que la violence
SUITE DE LA rERSÉCUTION EX I8io. 3 23
(lu pouvoir, les discussions el les peines judiciaires seraient la cause d'une lieureuse réaction en notre fin eu r.
« On dit : En cédant pour quelques maisons, en se dispersant dans telle ou telle ville, on calmera l'irritation, on donnera au gouvernement un moyen de sortir d'affaire, on satisfera l'opinion. Je nie tout cela avec la plus inébranlable conviction : des demimesures ne calmeront rien ; l'opposition sera toujours furieuse; ce sera sans cesse à reconunencer, sans cesse à céder de nouveau. Au sentiment do tous, la position est déjà insupportable pour la Compagnie telle que les hésitations des Pdatcs du jour nous ia font. »
Pendant que le Saint-Siège refusait tout à^ï. Possi, et que les jésuites français réclamaient auprès de leur général, qui ne leu.r avait donné aucun ordre, et attendait encore leur réponse à ses conseils, le gouvernement français faisait insérer dans le Moniteur du G juillet la note suivante, déjà publiée dans le Messager ■ Le gouvernement fhj roi a reçu des nouvelles de Rome. La négociation dont il avait chargé M. Rossi a atteint son but. La congrégation des jésuites cessera d'exister en France et va se d'sperseï' d cUe-mcme. Ses maisons seront fermées et ses noviciats dissous.
Alors il y eut pour les jésuites français et pour leurs Quiis des lieiu'es pleiues d'angoisses. Comment s'explicpier celte nouvelle si improbable et cependant si positive, ime concession si soudaine, après une si longue résistance?
Mais presque immédiatement après l'apparition de la formidable note arriva de Rome une lettre, datée du 28 jnin, qui donnait le mot de l'énigme déjà soupçonné par le P. de Ravignan et par les jésuites de Paris. Cette lettre, écrite par le R. P. Rozaven, assistant de France, contenait les lignes suivantes :
(.( Yous savez déjà sans doute que M. Rossi a complètement échoué dans sa mission. Le secrétaire de la légation est parti, il y a quelques jours, pour porter à Paris Yidtùiiatum. On fera peut-être courir le bruit de quelques concessions qu'aurait faites le Saint-Siège; mais n'y ajoutez pas foi. Le fin diplomate n'a rien obtenu ni par ruse ni par intimidalion. Il faut pourtant lui rendre la justice qu'il a emplové tous les moyens en son pouvoir pour persuader que son gouvernement, en toule cette affaire, " est animé des sentiments les plus bienveillants pour la religion, et pour dépeindre toutes les fâcheuses conséquences auxquelles l'Eglise et le Saint-Père seraient exposés, si le gouvernement pontifical n'en-
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trait pas dans les vues du gouvernement français. Mais tout a été inutile, il n'a rien obtenu, absolument rien...
« La légation française et ses adhérents font circuler dans tout Rome que le R. P. général a donné ordre de fermer nos noviciats en France et d'évacuer nos autres maisons. Vous savez qu'il n'en est rien. C'est tout simplement un jeu de ^M. Rossi, ])our cacher son désappointement. Vous entendrez sans doute d'autres fables. »
Du reste, lorsque la note du Muniteur fut connue à Rome, la stupeur n'y fut pas moins grande qu'à Paris, et les plus étoiuiés furent, sans contredit, ceux qu'on mettait en cause : le Saint-Père luimême et le cardinal Lambruschini, secrétaire d'Etat. On dut interpeller jM. Rossi pour avoir une explication. I/envoyé extraordinaire parut étonné, et répondit qu'il n'avait rien écrit de semblable ; et il ajouta que la note n'était pas dans la partie officielle du Moniteur ; que ce n'était qu'une nouvelle de gazette à laquelle on ne devait attacher aucune importance; qu'au surplus il allait écrire à son gouvernement pour qu'on corrigeât l'erreur. H parla dans ce sens au cardinal secrétaire et à plusieurs membres du corps diplomatique.
J'ai sous les yeux une dépêche du cardinal secré-
32G CliAriTlil- Xll.
laire d'J-^lat au nonce a|5o.->toliqno à Paris, datée du 4 août 1845, dans laquelle, après avoir rappelé et confirmé des dépêches précédentes du 28 juin et du II ji'.illet, il ajoutait qu'on avait constamment répondu au nrinistre de France que le R. P. Rootliaaii prendrait de lui-même des mesures de prudence pour aplanir les difficultés; mais cju'il était impossible au Saint-Père d'intervenir, et c[u'à toute demande du gouvernement français sur cet objet, la réponse du Saint-Siège serait sans doute convenable dans la forme, mais négative pour le fend,- Le cardiiial concluait en ces termes : ; ;
« Ouantà l'étendue des mesures à prendre, jamais il n'a été cpicstion, pour les jésuites, de perdre ou d'aliéner leurs propriétés, de fermer leurs maisons et de ne plus exister en France; et comme, après la lecture de la note ministérielle, je réclamai auprès de M. Piossi, celui-ci déclara nettement f|u'il ne l'avait point écrite. Des personnes qui se croient bien informées affirment aussi que M. Rossi a fait savoir indirectement au 11. P. général des jésuites c[u'd ne fallait pas entendre les paroles au pied de la lettre.
« A'otre Excellence pourra dire aux jésuites, sous forme de conseil, de s'en tenir à ce cpie leur P. général leur prescrira de faire : ils ne sont nullement
SUITE DE LA PEUSKCITIOX EX !8i">. 327
obligés {l'outre-passer les insiructions de leur supérieur. »
Cependant, le i<> jaiHct, M. le comte Beiigiiot présentait à JM. le ministre des affaires étrangères une note du P. deRavignan déclarant ce que les jésuites pouvaient et devaient faire en France, d'après ks nistructions rerues de leur général. Il y était dit à la fîn : « 11 doit être entendu cpi'en cédant quelcpie chose, les religieux de la Compagnie le font par un motif de paix ; qu'ils réservent expressément tous leurs droits, et qu'ils les feront valoir foutes les fois qu'ils le jugeront à propos, c'est-àdire qu'ds ne renoncent en auciuie manière à invoquer, dans l'occasion, le béiiéficc de la constitution et du droit conuiuui de propriété, de domicile, de liberté individuelle cl de liberîé religieuse. On conçoit même que si le gouvernement exigeait maintenant des jésuites plus qu'il n'a été accordé par leur général, on serait nécessairement replacé siu^ le terrain des discussions et des résistances légales. »
Dès le lendemain de cette entrevue, qui n'avait })as été heureuse, le P. de Ravignau annonçait au R. P. Roothaan que ÎM. Ciui/ot, après avoir soutenu la véracité de la note du iMoniteur, transmise par M. Rossi, avait formellement déclaré que le gouvernement était prêt à la soutenir et à la faire exécuter
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à la lettre et dans toute sa rigueur; qu'eu conséquence, toutes les maisons de la Compagnie en France seraient fermées sans exception ; qu'à peine souffrirait-on que trois jésuites y demeurassent ensemble ; que les noviciats seraient absolument dissous; que tout au plus un seul noviciat destiné aux missions étrangères pourrait être défendu à la tribune; mais que toute existence des jésuiles en France à l'état de congrégation devait être détruite en attendant des temps meilleurs.
Le P. de Ravignan, sans accuser la droiture du ministre, trompé sans doute par son ambassadeur, s'écriait, ému par l'inutilité des sacrifices que la Compagnie avait voulu faire : « Tous les défenseurs de la cause catliolique sont consternés. Nous levons nos yeux et nos mains vers Dieu.
« Si j'avais un avis à exprimer, je répéterais : la hitte et la résistance légale au nom du droit commun et de la liberté.
« Mais je baisserai la tête sous le joug en silence, s'il le faut.
(c Mon àme est bien triste; je ne sais plus guère que penser et que faire.
« Que je serais lieureux, si votre Paternité m'envoyait hors de cette France, ou du moins loin de Paris, dans une ])rofonde retraite, pour un an ou
deux ! JMais pardon, quelle que soit mon afïliclion, je ne veux qu'obéir pleinement et toujours. »
Le 28 du même mois, leR. P. Rozaven, qui voulait aussi la résistance légale, dans le cas où le gouvernement en viendrait à la violence, écrivait à M. le comte de Montalembert : « Nos ennemis disent que nous ne pouvons les contenter qu'en cessant d'exister. Toute concession idtérieurc devient inutile, illusoire, et ne servirait c]ii'à compromettre l'honneur du Saint-Siège, qui nons est plus cher que notre existence même. Nous imiterons M. Martin (du Nord), qui se croise les bras et nous laisse agir. Nous croiserons aussi les liras et le laisserons venir. Quand on veut assassiner quelqu'un, il faut qu'on ait le courage d'immoler la victime ; la prier de s'immoler elle-même pour s'en épargner la peine, c'est pousser la prétention trop loin. . . . On nous répète sans cesse que notre c^use n'est pas la cause de l'Église : nous le savons bien, mais nous savons aussi que la cause de l'Église est essentiellement notre; que nous sommes nés pour la défendre, que nous n'existons que pour cela, et que nous devons être prêts à lui faire le sacrifice de nos vies. Nous savons aussi que l'h^glise a intérêt à protéger ses défenseurs-nés, et nous avons la consolation de savoir que le glorieux
Pontife qui siège aujourcriiui sur le trône de Pierre est bien convaincu que la protection de notre Compagnie est un devoir de sa charge, dont il ne se départira pas, ainsi qu'd vient d'en donner l'assurance en répondant à un évéque de France : Jhdc nosiro pastoraU imnieii nanquàm dcfauims, luiiiqiuini deerlinus. »
Nous ne saurions exprimer tout ce qu'eut à souf-' frir le P. de Ravignan pendant ces tristes démêlés, et surtout à leur dénoùment, qui sembla donner gain de cause aux ennemis de l'Eglise et faire triompher l'injustice et le mensonge. Il aurait accepté avec joie la spoliation et le bannissement, s'il avait succombé les armes à la main, en défendant sa Compagnie et l'Église. Dès iS/j/j, quand M. Martin (du Nord) avait déjà demandé le renvoi de nos novices, il avait écrit à l'un de ses anciens collègues, alors chef de division au ministère des cultes :
« Nous préférons voir une bonne fois la question se décider. Si nous sommes condamnés et proscrits de nouveau, nous irons chercher notre refuge paniîi les sauvages de l'Amérique ou au milieu des païens de l'Inde et de la Chine, Nous y serons plus libres. » Mais cette âme énergique ne pouvait se résigner à voir la Compagnie se livrer elle-même aux exigences d'un pouvoir oppresseur qui préten-
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(lait raiiéantir : à voir riionneur du Saiiit-Siégecoiîipromis par des apparonccs de faiblesse, dont les mauvais journaux: triomphaient ; à voir le découragement de ses généreux amis qui demandaient encore à combattre en l'assurant au r.om des lois du succès de la résistance. Juscju'au bout il répétait dans ses lettres au Px. 1*. général : « J'avoue, pour vous dire toute la vérité, qu'après des concessions faites au ministère, en quoi que ce soit, je n'oserais plus rester à Paris, ni me montrer à aucun des pairs de France, des députés, et des avocats qui ont préparé, délibéré et approuvé l'admirable considtalion do mon ami de Yalimesnil. Et j'abandomie tout intérêt d'amourpropie ici : je ne: veux sentir que rinlérét et l'honlîeur de la Compagnie, » Cependant toutes ses instances, si vives qu'elles fussent, étaient invariablement terminées par l'expression, plus vive encore, de sa religieuse et fdiale obéissance. Il fallut que le II. P. Roothaan calmât sa douleur, en lui écrivant, le 7 du mois de septembre :
« J'éprouve le besoin de vous consoler et me consoler moi-même avec vous des sacrifices qu'on a exigés de notre dévouement au Saint-Siège. Ils sont grands, mais aussi sont-ils le nec plus ultra. Si le gouvernement ne s'en contente pas, nous ferons valoir nos droits constitutionnels. J'ai ac-
332 CIIAPITUE XIF.
cordé tout ce qui était en mon pouvoir. Je ne pourrais aller au delà sans un ordre formel du souverain Pontife. Des prières, des demandes, des instajices telles que celles qui m'ont été faites lors des premières concessions ne suffiraient pas pour me faire aller plus loin. Or, nous n'avons pas à craindre un ordre semblable, depuis que le Saint-Père a délié de la loi du secret les cardinaux qui ont assisté à la séance de la congrégation des affaires ecclésiastiques du 12 juin, et qu'il a manifesté ainsi la décision prise à notre égard ; car Rome ne change pas du soir au lendemain, et elle ne change pas ses décisions tant que les circonstances restent les mêmes.
'( Il est donc bien important que nous cherchions à relever notre courage et celni de nos amis. Le Seigneur ne permettra pas qu'un parti conseillé et suggéré par le souverain Pontife iiitiiilii pacls et adopté par nous pour le même motif, mais principalement à cause de notre dévouement au Saint-Siège tourne contre nouS: J'espère bien que les nombreux et zélés défenseurs que vous avez recrutés à la Compagnie dans les premiers rangs de la société et parmi les hommes les plus influents, soutiendront encore notre cause, surtout s'ils sont informés de la manière dont tout s'est passé.
« Quand il s'agit d'obéir et pour obéir, saint
SUITE DE LA PEHSÉCUTiON EN 4 84:;. 333
Ignace nous enseigne de ne pas exiger un précepte formel. La prudence n'est pas de celui qui obéit, mais de celui cpii conuuande. Du reste, mon excellent Père, je ne pense pas que nous puissions avoir grande confiance dans notre bonne cause, nos bons droits et nos bonnes raisons. Mais ron/(dite,âill^otre-Seigneur, Fgo vici /.ninu/ie/n, et notre victoire aussi sera assurée. »
Deux jours avant que cette lettre partît de Rome pour le consoler, le P. de Pvavignan avait envové lui-môme au R. P. général ce témoignage de son obéissance et de celle des jésuites français :
ic Les supérieurs exécuteront fidèlement les instructions de votre Paternité; tous nous devons en accepter la lettre et l'esprit; et nous savons asjez tout ce f[u'il vous en a coûté, poiu' n'ajouter aucune peine, aucun embarras nouveau à vos constantes sollicitudes. Dans la position qui nous est faite, il faut que notre conduite présente à tous les yeux les caractères de la loyauté, et que tout liomme impartial puisse, en lisant vos lettres, dire : Elles sont réellement exécutées »
En effet, on suivit de point en point les instructions contenues dans la note remise au ministre; ces divers changements de personnel et de local s'opérèrent sans éclat et sans réclamation. Tout ce
33 i CHAPITRE Xil.
fracas fait autour dos jésuites tomba d'un seul coup; il fallut bien reconnaître que, si la haine dans plusieurs était profonde et la frayeur réelle, dans presque tous la colère était superficielle et factice, et que si on voulait empêcher les jésuites d'exister, c'était siu'tout pour les empêcher d'enseigner. Le gouvernement s'applaudissait d'être hors de cause, d'avoir pallié une faiblesse par un semblant de force, et d'avoir donné à une défaite des airs de victoire; mais un peu moins de trois' ans après, comme on ne criait plus : A bas les jésuites! un jour on se mit à crier : A bas les ministres! et le troue tomba et disparut avec eux.
Parmi toutes les afflictions que le Ciel ménagea au P. de Pvavignan dans le courant de cette année, qui fut pour lui si féconde en épreuves, nous n'avons pas encore raconté celle dont il ressentit le plus l'amertume. Cet homme apostolique, ce prêtre dévoué à l'Église, qui professait, dans l'humilité sincère de sa vocation, une si profonde vénération, une si religieuse déférence pour l'autorité hiérarchique, eut à gémir d'une grave difficulté survenue dans ses relations avec Mgr l'archevêque de Paris, et des embarras de la Compagnie elle-même avec l'autorité diocésaine. Ce fut la faute des temps. L'archevêcpic se trouvant placé entre Pvome et Paris, et
SUITE DE LA PERSÉCUTION EN 184:3. 33o
les jésuites entre les exigences épiscopales et leiii-s droits ; vu les circonstances difficiles, il devait y avoir (les ombrages et des malentendus. La Providence le permit. A Dieu ne plaise que j'élève seulement une plainte contre la mémoiie du pontife immolé sur l'autel du dévouement : tout ce qu'il a fait, auciui doute qu'il n'ait cru devoir le faire; il faut même qu'on ait tant parlé de ces tristes démêlés, pour que je me décide à en parler moi-même.
M^rr Affre vovait d'abord avec peine la liaison notoire du P. de l\avignan avec des prêtres ou des laïques qu'd regardait comme opposés à son administration, et bien des fois il revint à la cliarge pour obtenir une rupture. Je l'avoue, le religieux, sachant ce qu'il devait et ce qu'il pouvait aussi, sans cesser d'être respectueux et soumis, voulut rester toujours fidèle à d'honnêtes et justes afiec lions ; il déclara simplement qu'il ne sacrifierait jamais ses amitiés à la faveur ni à la crainte, comme d'ailleurs ramitié ne lui ferait jamais oujjlier le devoir.
Mais des embarras bien plus sérieux vinrent Ijientot compliquer les affaires. Au commencement de l'aïuiée 1844? i^f'ii!» je ne sais quelle pression, ]Mgr l'archevêque avait décrété diverses mesures qui portaient une grave atteinte, non pas seuleir.ent
aux privilèges, mais à l'existence même d'un ordre religieux, reconnu et approuvé par l'Eglise. Le souverain Pontife, infoinié parle nonce de Paris, avait arrêté par un bref l'exécution de l'ordonnance. Quand peu après le pouvoir civil à son tour annonça des projets de rigueur contre les jésuites, le prélat sembla revenir à son idée première. Dans ces conjonctures délicates, le P. deRavignan s'expliqua en épanchant son C(x'ur attristé dans le sein du pontife; je ne crois pas qu'on puisse exprimer plus de douleur avec pins de respect.
« Monseigneur, « J'éprouve le besoin de déposer dans le secret d'une lettre, écrite sous l'impression du recueillement et de la prière, les sentiments intimes de mon âme, au milieu des circonstances graves où nous sommes placés. Monseigneur, prêtres, religieux, approuvés par vous pour l'exercice du saint ministère dans votre diocèse, nous avons tâché, ce me semble, de répondre à la confiance dont vous vouliez bien nous honorer : nous ne pouvons pas avoir jamais oublié ce qu'exigeaient de nous, à cet égard, les lois sacrées de la soumission et de la reconnaissance : nous ne trouvons du moins dans notre conscien.ce, malgré notre infirmité, aucun reproche de ce iienre.
SUITK DE LA PERSÉCUTION EN ISio. 337
« Sovcz-en sùi% ^Monseigneur, nous portons au dedans de nous plus que la simple obligation de vous rester unis; nous en ressentons le désir sincère et le besoin le plus vrai; nous serions lieureux, crovcz-le bien, d'entretenir avec A'otre Grandeur, et dans les justes bornes delà vénération la plus profonde de notre part, ces rapports de confiance filiale, d'abandon entier, de libre épanchement qui existent ordinairement entre nos Pères et Nos Seigneurs les évèques sous lesquels nous avons riionncur de servir l'Eglise.
« Votre baute position dans Tépiscopat, votre science, votre courage, comme notre propi'e situation à Paris, tout nous y fait souliaitcr plus vivement qu'ailleurs encore, ^Monseigneur, cette complète unanimité de vues et de sentiments avec Votre Grandeur. L'archevêque de Paris, pour les religieux de la Compagnie de Jésus, poursuivis en France par des préventions et des haines si implacables, semble naturellement devoir être, après le Père commun des pasteurs et des fidèles, le plus consolant appui, le recours le j)lus désirable et le ])lus puissant. Et à Dieu ne plaise (jue nous craignions de nous voir délaissés par vous, au jour où la proscription serait près de nous atteindre !
(( Toutefois, ?fIonseigneur, je me mets à vos pieds
338 aiAriTRE XII.
pour vous le doinaïKler avec respect et avec fi-anchise : attaqués de toutes parts, menacés de mesures rigoureuses par le pouvoir, pourquoi avons-nous donc paru hésiter à nous jeter dans vos bras, à verser nos souffrances dans votre cœur ? Pourquoi nous sommes-nous trouvés dans une sorte d'appréhension pénible à l'égard de Votre Grandeur? Et pourquoi nous a-t-il été imj)ossi]jle de ne pas sentir que l'existence et la constitution régulière des Ordres religieux, en particulier de la Compagnie de Jésus, étaient l'objet de vos susceptibilités involontaires?
« Pardonnez-moi, Monseigneur, pardonnez-moi ; Dieu m'est témoin que je ne voudrais i ien dire^, rien écrire, rien faire qui dût vous affliger ou vous blesser. Daignez penser combien il nous aurait été doux et consolant de sentir, au milieu des circonstances présentes, dans notre vénérable archevêque, battre le cœur qui nous aimait; et combien nous aurions été heureux de trouver faciles des comuuuiications plus intimes et plus familières.
« Quant à moi, je l'avoue en m'accusant, je me suis, pour ma part bien petite d'action, arrêté comme devant un obstacle mal défini, mais réel.
'( Encore une fois, INIonseigneur, pardon : je m'humilie de ma hardiesse. Il m'a semblé devoir
vous dire ces choses avant ina visite : ce poids m'oppressait; maintenant je les ai dites, et je supplie instamment le divin Maître et sa sainte Mère, de nous ouvrir dans votre cœur le bienheureux asile d'un mutuel amour, où il nous serait si nécessaire et si doux de pouvoir nous réfugier.
« Peut-être me demanderez-vous comment j'ai pu ainsi apprécier les difficultés de notre situation à regard de Votre Grandeur, Je l'exposerai encore humblement, sans aucune aigreur^ sans arrièrepensée, vous conjurant d'y voir uniquement cette sorte d'obstacle qui arrêtait notre confiance, ou j)hUot son expression.
« il nous semblait qu'a])rès avoir si généreusement, si admirablement abandonné entre les maiiis du souverain Pontife, et sur son premier mot, la pensée de nous assimiler, en quelque soi"te, dans nos ministères, au clergé, si respectable du reste et si méritant des paroisses, vous incliniez de nouveau à quelque chose d'analogue. Vous sembliez admettre, sans peine, sans réclamation, les exigences du j)Ouvoir pour notre dispersion et notre fusion avec les prêtres sécidiers, quand il est trop évident que ce serait une violation des droits sacrés du [)rêtre, du citoyen même, à la vie commune, à la \ie religieuse, et à l'observation d'une règle ap-
3i0 CllAPlTUE XII.
prouvée par rÉglisc. Du moins cette idée, si pénible pour nous, puisqu'elle menarait (Je briser nos affections, nos babilucles et nos obligations les plus chères, n'a point paru rencontrer dans votre cœur, si éminemment dévoué au biei], une pensée sccourable, lui sentiment de compassion pour nos douleurs et nos jjesoins.
(( Monseigneur, ne voyez pas même ici l'ombit d'un reproche : il n'y en a ])as. Tons aviez cette manière de voir, elle n'était pas, ne pourra jamais être la nôtre. Je vous expose seulement un des motifs qui diminuaient notre espérance.
« Des malheureux sont peut-être troj) sensibles et trop exigeants quelquefois ; nous l'avons été trop sans doute dans cette circonstance. Nous vous en demandons pardon ; car notre cœur a été douloiu'eusement affecté.
« C est assez, je pense, vous expliquer, ?.îonsei- £;neui', mes impressions personnelles, et celles de quelques-uns de nies confrères. Vous avez vu les deux Provinciaux ; ils portent le faix et la responsabilité de vingt-sept maisons de notre Ordre, réparties dans vingt-cinq diocèses : c'est vous dire qu'ils devaient adopter une marche uniforme, suivre de point en point les instructions venues de Rome, et tâcher aussi de s'accommoder aux vues présumées
SUIT!-: DE LA PERSÉCUTION EX ISi-). 341
OU manifeslécs du plus graud nombre dos évèques. C'est ce que les supérieurs sauront réaliser, j'en ai la ferme confiance, avec l'aide de Dieu, quand le moment sera venu. Ils ne peuvent d'ailleurs oublier l'exemple de saint Paul, emprisonné pour sa foi, réclamant les droits du citoyen, et en appelant au pouvoir régulateur de la patrie. . . . Mais sans manquer à la fermeté du courage, jamais ils ne manqueront non plus, daignez le croire, aux convenances religieuses, et à tout ce que nous vous devons, ^lonseigneur.
« Vous comprendrez aisément aussi que nous ne ti-aitions en aucune manière, avec la puissance temporelle, de ce qui semblerait de loin ou de près amener notre sécularisation, et que nous ne condescendrons, à aucun prix, à ses oppressives exigences. Sous ce rapport, Dieu, notre droit le plus certain, les droits de toutes les congrégations religieuses, les vrais intérêts de l'Église, son indépendance nécessaire et légitime, les plus pures vues de la gloire divine et du salut des âmes, sont trop engagés dans cette crise pour que nous n'y apportions pas autant de fermeté que de modération.
« Si, après cela. Votre Grandeur nous juge dignes <Micore de sa confiance, et je l'espérerai toujours, si elle daigne toujours nous accepter cojume reli-
312 CIIAIMTIU' XII.
gic'ux dépendant canoniquciiicnt de nos snpérienrs réguliers, si elle nous conserve nos pouvoirs, nous prêcherons, nous confesserons avec zèle, avec luie sévère prudence.
« Mais si les difficultés ne vous permettaient plus, Monseigneur, de nous continuer dans Paris votre appui et votre confiance, si la position qui nous serait faite n'était plus compatible avec notre caractère de clergé régulier, nous nous verrions alors à regret obligés de renoncer à l'honneur et au bonheur de servir sous vos ordres, et tous ensemble, solidaires comme des frères, nous déposerions à vos pieds, avec reconnaissance et respect, les pouvoirs dont vous nous avez longtemps honorés.
(c Voilà, Monseigneur, une longue, une trop longue lettre. Daignez la lire comme elle a élé écrite : vous \ verrez le témoionas^e du dévouement, du respect, de l'amour le plus tendre et le plus profond, avec lesquels j'ai l'honneur d'être , etc.
« X. DE Ravigisan, s. J. »
Le vénérable prélat répondit :
« IVIon révérend Père,
« Je vous verrai avec plaisir, et ma joie serait bien grande si je pouvais vous trouver sans aucune des préventions que vous me supposez et que je vous sais
bon gré de mavoir fait connaître. J'ose vous assurer qu'elles n'existent pas et qu'elles ne sont pas justifiées par ma conduite. Vous savez que les meilleurs amis ne sont pas ceux qui abondent le plus en protestations ou qui dissimulent davantage leurs peines.
« Je vous dirai tout simplement la dernière que j'ai éprouvée au sujet de vos Pères : vous prenez tout votre temps pour savoir ce que vous ferez, et vous ne me faites connaître aucun de vos projets. J'en serai préveiui lorsque je n'aurai que peu ou point de temps pour délibérer. Je ne refuse à l'avance aucune mesure, quelque hardie qu'elle puisse être; je ne demande cju'à la discuter et à me décider ensuite. Je ne refuse pas de vous suivre, mais je ne veux ni ne puis vous suivre en aveugle. Je ne pense pas avoir mérité cette méfiance. ^ ous avez consulté des jmisconsultes, et vous ne m'avez rien dit d'une question dans laquelle le droit légal n'est rien, tant il est facile à résoudre, et dans laquelle les difficultés morales sont tout.
« Vous vous êtes complètement trompé sur mes sentiments à légard des Ordres religieux. Je ne les ai jamais blâmés. Je crois qu'un évéque catholique ne peut se permettre ce blâme ni même en avoir la pensée.
3ii CIIAPITHE X!!.
« Quant ;\ vous, mon révérend Pèro, ma peine serait profonde si vous renonciez ici au minislère que vous exercez avec tant de fruit. Je regretterais également vos Pères, qui ne se doutent pas à quel point je les aime et les estime. Les plaintes que je leur ai quelquefois adressées ne sont pas celles d'un ennemi ; je ne dirai pas qu'elles sont d'un cœur passionné, mais elles ne sont pas certainement d'un cœur indifférent,
« Tout à vous, votre bien dévoué de tout cœur, « Denis, arch, de Paris. »
Après la réception de cette lettre, le P. de Ravignan acheva d'expliquer au prélat pourquoi les jésuites n'avaient pu complètement suivre la marche que Sa Grandeur aurait désirée :
« Vous avez raison. Monseigneur. Sans aucun doute, ce n'est pas à vous à prendre nos conseils ; iîous vous demanderons toujours les vôtres avec respect et avec le désir de nous y conformer. ]Mais vous comprendrez que, dans la grave question qui nous touche, nous avions aussi nécessairement à entendre la voix d'un grand nombre d'évéques et celle du souverain Pontife lui-même; nous avions à considérer les intérêts généraux de l'Église et ceux de notre Compagnie.
.f Quoi qu'il arrive, en aucun cas nous ne nous
SUITE mi LA rEIlSECUTION KN 18i5. ZÏ6
ile'parlirons du respect et de la reconnaissance profonde que nous vous devons. »
Sur ces entrefaites, le pouvoir politique intervint et s'arrogea l'initiative des rigueurs ; cela valait in'iniment mieux pour rarclievêque et pour les jésuites.
Trois années à peine écoulées, le bon pasteur allait, la branche d'olivier à la main, sur la barricade de la Bastille, acheter la paix de la France en la payant de sa vie; et, quand il se sentit frappé à mort, il cnvova message sur message à la maison des jésuites. jNI. l'abbé Delage et M. l'abbé de la iîouillerie, aujourd'hui évèque de Carcassonne, vinrent l'iui après l'autre exprimer les regrets du pontife expirant. Il sera dit que Mgr Affrc, durant sa vie, a toujours voulu le bien et obéi à sa conscience, mais que, dans sa mort, il poussa la vertu jusqu'à l'héroïsme, et vraiment la charité et l'humilité ont changé sa couche funèbre en un lit triomphal.
Le P. de Ravignan, qui s'était plus signalé que les autres jésuites dans la lutte, fut aussi le premier désigné à la surveillance; et dans la note présentée au ministère, le lo août, on avait été obligé d'insérer une clause qui l'atteignait persoinicllement; en voici la teneur: « Puisqu'on a j)aru le -désirer, le P. de Ravignan n'habiterait plus désor-
mais la rue des Postes, mais il tlemeiircrait C('j)cnclant à Paris, et y coiitimierail son minisière. » Telle fut la grande mesure exigée pour la sûreté publique.
Cependant la charité contrastait alors avec la proscription : que d'offres généreuses qui ne furent point accueillies, et qui ne seront point oubliées ! Il avait fallu promettre par écrit qu'on n'accepterait point l'hospitalité qu'un grand nombre d'évéques nous avaient offerte dans leurs palais. Le P. c!e Ravignan, qui, en quittant la rue des Postes, pouvait rester à Paris, fut obligé d'en sortir pour la préparation de ses prochaines conférences ; et cependant la prudence lui défendait de s'éloigner, à raison des circonstances présentes; il fallait un asile assez près pour qu'il y fût à portée des événements, et assez loin pour qu'il y demeurât hors du tumulte des affaires. Ces conditions se rencontrèrent dans une campagne isolée, au milieu des vieilles forêts royales, entre Saint-Germain-en-I.aye et Marly-le- Roi, auprès des ruines déjà presque effacées de la splendide villa de Louis XIV. Sous ces ombrages solitaires, dans ce silence que ne trouble plus le bruit des fêtes de la Cour, il écrivit ses conférences de i8/|G, les dernières qu'il devait donner à Notre- Dame. « Je n'oublierai jamais Marly, disait-il en-
SUITE DE LA PERSÉCUTION EX l8Ui. 3 iT
suite, jo ne le puis; j'y ai senti tout ce que la bienveillance et la piété peuvent inspirer à des cœurs vraiment chrétiens. « La mort a visité depuis la demeure hospitalière, et l'orateur de Notre-Dame a prié sur la tombe de la noble châtelaine. Que s.i mémoire lui survive dans l'histoire du P. de Ilavienan ! Et n'est-ce pas citer le plus beau nom de France, rehaussé par les plus nobles vertus, qu(î de nommer madame de ^.Îontmorency-Luxeinbourg ?
C'est de Marly que le P. de Ravignan écrivait, le 3 septembre 1843, à la vertueuse comtesse Albert de la Ferronnavs, ces ligiies où respire le calme d'une âme résignée aux arrêts du Ciel et supérieure aux événements d'ici-bas : « Votre intérêt pour notre pauvre Compagnie me pénètre de reconnaissance. Au moins quelques âmes pieuses nous consolent devant Dieu des préventions et des haines qui nous poursuivent. Nous ne sommes pas assez orgueilleux ])our nous croire exempts de fautes, non sans doute; on peut trouver beaucoup à redire sur les individus, comme sur tout homme, quand on le coiuiaît bien ; mais ce que je ne puis admettre, c'est que l'esprit même qui dirige la Compagnie, c'est que ses constitutions, son gouvernement ^ les faits principaux de son histoire, méritent les
3Î8 CHAPITRE Xll.
reproches qu'on leur adresse. Vu reste, vous le comprendrez, on sciasse de se justifier; on abandonne à Dieu ce soin, s'il le juge à propos pour sa plus grande gloire. M. Dioberti, ni les autres, ne recevront plus de réponse, autant que cela dépendra de moi. Et quant à vous, madame, qui daignez avec tant de bonté vous intéresser à notre position, laissez tomber et laissez passer ce qu'on dit de défavorable sur les jésuites. Veuillez leur conserver votre bienveillante estime et prier pour eux. »
Nous retrouvons, deux ans plus tard, l'expression des mêmes sentiments dans une autre lettre écrite encore à madame de la Ferronnays : « Vous me demandez ce que je pense du Gesuita moderno de Gioberfi ; j'achève en ce moment cet énorme ouvrage. Je plains l'auteur : il nous a fait et nous fera beaucoup de mal en Italie. Que Dieu lui pardonne ! Nous sommes heureux de cette haine et de ces calomnies persévérantes. IMon Dieu ! je ne condanuie pas les personnes qui les croient. «
Tout en préparant à Marly ses conférences, le P. de Ravignan se demandait à lui-même s'il était convenable, après les mesures prises contre lui et ses frères, qu'il reparût dans les chaires de Paris ; il en avait écrit à M. de Vatimesnil, qui lui répondit, le lo septembre : « Mon avis est que vous remplissiez
SUITE DE LA PEF^SÉCUTION EX 18 io. 3i9
volrc ministère aussi publiquement qu'auparavant. ' Il est désirable que voire voix continue de se faire entendre dans nos églises. Le concours des catholiques sera une protestation pacifique et pieuse contre ce qui a été fait. J'espère notamment qu'il n'y aura rien de changé au carême de Notre-Dame »
C'était aussi l'avis de 3»Igr l'archevêque ; et la réponse suivante du II. P. général vint trancher la question : « Dieu nous aime puisqu'il nous éprouve; nous adorons, nous chérissons sa sainte volonté. Restez apôtre. Ne craignez rien j)our votre ministère de l'humiliation qui j)èse maintenant sur la Compagnie. Ayez au contraire plus de confiance que par le passé. Nous ne serons jamais plus fondés à compter sur le secours de la coopération de Dieu, que lorsque nous pourrons dire avec Notre-Seigueur : Ego vcrmis et iio/t Jioino. »
Aj)rès l'Avent donné et sa retraite faite à JMelz, le P. de Ravignan revint demeurer à Paris. Son domicile n'y dut offus(juer persoiine; il alla droit à l'enseigiîe de l'humilité et de la charité. Dans ia rue Notre-Dame-des-ClKunps, est un orphelinat fondé par cette ancienne amie d'Elisabeth de France, la vénérable comtesse de Saisseval, que la cour de Louis NYI avait surnommée, dès sa jeunesse, la céleste Saisseval. lant de fois le P. de Ravi<jnan
3o0 CHAPITRE XU.
avait j)laidé en chaire et gagné la cause des petites orphelines de cette; maison; il leur demanda à son lourdu pain et un abri. Quelques-uns de ses frères l'avaient rejoint à ce rendez-vous de la jiauvreté, et là, tout près d'un sanctuaire que Marie protège, ils étaient heureux, autant qn'on peut l'être dans la dispersion , heureux de pouvoir y observer leur règle et s'y retrouver en famille.
La station de Notre-Dame, en i8/|G, fut extraordinairoment bénie : « J'avais toujours espéré (ju'il en serait ainsi, écrivit à l'orateur le R. P. général, et c{ue la bonté divine vous dédommagerait par ces consolations de la recrudescence des persécutions. )i II lui recommandait, en finissant, de ménager sa santé, d'écarter les ministères accessoires cjui se multipliaient sans mesure, sauf peut-être cette fois la retraite de Nantes et le jubilé de Liège, à cause des engagements pris. INIais à l'avenir il fallait être plus réservé. L'ordre arriva trop tard.
L'œuvre promise à Nantes était une série de sermons pour les hommes à la cathédrale, dans le courant du mois de mai ; le P. de Ravignan essaya de s'y soustraire. Il était fatigué déjà par la station récente de Noire-Dame; il allait se fatiguer encore dans le jubilé prochain de Liège. Mais, d'un autre coté, il était annoncé; la d('c?ption serait grande;
SUITE DE LA PERSÉCUTIOxX EX I84o. Bol
la seule proposition d'un ajournement mécontenta vivement, et l'on adressa au ]\. P. provincial de Paris des lettres pleines de reproches. A cette nouvelle, le P. de Pvavignan écrivit à son supérieur : « Je suis confus et affligé des peines que je vous cause au sujet des sermons de Nantes. Voilà donc comment je ne serai qu'un embarras pour les supérieurs par mon orgueil et mon indocilité.
« Espérons que Pirritation se calmera. 3îais n'estce pas être bien exigeant? Est-ce que nous ne sommes pas dépendants des vicissitudes humaines ? Après tout, j'accepte si vous approuvez.
« Sans doute je préférerais de beaucoup attendre à Paris le jubilé de Liège ; je puis dire qu'il y aurait pour cela des raisons ; mais je ne voudrais pas accroître le mécontentement. ]Mon révérend Père, pardonnez-moi et bénissez-moi malgré ou plutôt à cause de mes misères. »
Il n'y eut d'intervalle entre la retraite de Nantes et le jubilé de Liège que le temps de franchir la distance qui sépare ces deux villes. A la fin de mai, le P. de Ravignan était encore en Pretagne, et au commencement de juin il était en Belgique. On célébrait le jubilé séculaire commémoralif de la fête du Saint-Sacrement, instituée d'aboid à Liège, puis adoptée par toute l'Église : c'était une fête natio-
"^-ol CHAPITRE XII.
nalc en même temps qu'une solennité religieuse.
On voulait que les cérémonies et les exercices répondissent à la circonstance ; il s'y trouvait plusieurs évéques et bon nombre de prédicateurs célèbres qui devaient parler alternativement. Le P. deRavignan ne trouvait pas assez de fruits à recueillir d'un ministère ainsi divisé; il demanda l'autorisation de donner seul une retraite aux hommes. Cependant il était à craindre que cette sorte de distinction n'excitât •quelques susceptibilités, et l'évéque de Liège ne crut pas devoir consentir. Le zèle de l'apotre lui inspira de nouvelles et inutiles instances ; mais l'humilité crut avoir failli dans celte espèce de lutte. Le lendemain il écrivait : « J'ai passé la nuit entière à demander pardon à Dieu; n'en parlons plus. L'évéque avait raison : je me suis soumis à ses idées. »
Il était arrivé brisé de fatigue. Après quelques discours, il se sentit épuisé; des accidents se déclarèrent qui signalaient une lésion organique : il eut (le la fièvre, de l'oppression, de la toux et des crachements de sang. Aussitôt il trouve à s'accuser et à se confondre encore; cette nouvelle épreuve lui paraît un châtiment de son opposition aux vues du prélat : « Dieu fait bien, dit-il, il nu' punit de mon orgueil et de ma volonté propre; cette punition m'humilie beaucoup. Je ne prêcherai plus à Liège. »
En effet, le médecin prescrivait un silence absolu, et cependant, comme Mgr l'évèque , préoccupé du succès de l'œuvre, insistait, le P. de Ravignan se laissa faire, et sur un billet écrit à l'heure même le 1 3 juin, je lis : « En ce moment, on me dit de monter en chaire; j'y vais. » Ce billet était adressé à quelques dames françaises que la piété avait amenées de Paris à Eiége. Je dois noiimier l'une d'elles, madame la comtesse Albert de la Ferronnays; la raison en sera bientôt connue.
Cependant le mal fut aggravé par l'effort, et d'accidentel devint aussitôt chronique. Dès le lendemain, le malade envoya son bulletin à madauie de la Ferronnays, afin de calmer son inquiétude : a L'extincîion de voix est totale depuis l'insîaiît mèm'e oii je suis descendu de chaire. Du reste, je suis mieux qu'avant d'v monter : point de fièvre, moins d'irritation et d'oppression. On me recommande un repos et un silence absolus; mais nous verrons. Il me revient qu'on en veut à Monseigneur de m'avoir fait monter en chaire hier. H ne me l'a pas imposé d'autorité; à Dieu ne plaise ! il a seulement demandé avec tant d'instance c[ue j'ai cru voir une volonté iVv]i haut, et j'ai obéi avec bonheur. ^Maintenant, je suis encore heureux de me taire et de me reposer. Et puis, paix et confiance! «
3o4 CHAPITIŒ XH.
En présence des désirs de l'évèqne, Je P. deRavignaii n'avait pas plus lenu à sa santé qu'a ses i(iées. Quand il quitta Liège, il. se jeta à ses pieds })()ur lui demander pardon d'avoir été un serviteur inutile. Le prélat le serra dans ses bras et lui dit en pleurant : « ]Mon révérend Père, vos vertus et v(js prières ont plus fait pour la gloire du Dieu de l'Eucharistie pendant ces quinze jours, que les })arol(^s et les sermons de tous les autres, w
Le P. de Ravignan partit avec luie maladie : !e larynx n'était plus qu'une plaie vive, la voix demeurait éteinte et son organe comme épuisé. Deux années vont se passer à ne rien faire et à souffrir.
GHAPIîIlE XIII.
.MALADIE DE 18'i().
.loin du P. de Ravignan dans la nsahulie. Ses lei;on.s d'éloiiiience sacrée à Vais et sa correspondance avec M. Mole. Son abandon à la \oloiité de ses supérieurs. Révision de ses conférences à Toulouse. Une saison au\ Eaux-Bonnes. Notre-Dame de France. Voyaixc d'Italie. DévoucnK-nt de ■'* madame la comicsse Albert de la Fenoimavs. Retour à Paris.
Le P. de Ravignan paraissait plus grand encore dans la souffrance que dans l'action, et poiu' l'apprécier, il fallait le voir malade. La joi<' lui venait avec la douleiu' ; il se désennuyait de vivre, ( t j)araissait non pas résigné, mais épanoui et radieux. Il n'était pas alors donné à tout le monde d'approcher de lui, car il profitait de ces éjiocpies de relâche pour s'environner de solitude et savoin-er à loisir la paix aiiîère de la croix; mais poiu' ceux qui pouvaient le visiter, c'était le bon moment ; c'était
le temps dclagaieté, do raîiîal)iliîé et des épanclu'menîs fraternels.
Le ])atient religieux eut à traverser trois grandes épreuves, espacées de six en six ans, en i84<J, en i852 et en i858; e!, dans l'intervalle, la souffrance n'était jamais absente. D'abord il avait une infir- Hîité habituelle et douloureuse qui lui fit croire à l'existence de la j)ierre ; personne au monde ne s'en doutait, exce])té son supérieur qu'il avait dû prévenir pour oljéir à la règle et le médecin spécial qu'on lui ordonna de consulter. Jax terrible maladie ne fui point constatée, mais à sa place une atléclion irrémédiable. Il était encore fréquemment éprouvé par d'affreuses migraines, équivalentes au mal de mer le plus intense. La moindre variation de temj^érature déterminait une de ces crises, dont l'état aigu se prolongeait quelquefois, avec des redoublements successifs, per.dantdeuxet trois jours de suite. Souvent alors il ne pouvait pas même lire une ligne, boire iu]e goutte d'eau, supporter un rayoi! de lumière. Quand on le visitait pendant ces heures de souffrance, on le trouvait toujours les yeux ardents, la figure enflammée, mais l'air épanoui, le cœur content, plus gracieux et plus communicaîif que jamais : seulement il regrettait une messe perdue et s'accusait lui-même de mollesse : « Je suis content,
disait-il on souriant, parce que je suis paresseux, et j'aiine mieux souffrir que travciller. » Et, cepcnfiant, il faisait souvent à la fois l'un et l'autre.
\'oici, à ce sujet, une particularité que sa grande force d'àuie pourra seule expliquer. Ces retours de migraines, toujours imprévus, étaient parfois malencontreux. Le mal survenait da.ns le cours tl'uue retraite, un jour de fête ou à l'heure du sermon, et le Père avait à prêcher au milieu d'un accès. Alors, après un ou deux jours d'une diète ahsolue, sans aucune préparation possible, il se levait, pariait, parlait librement comuu; à l'ordinaire, et revenait aussitôt continuer, dans sa cellule, son accès comprimé et comme suspendu.
Le P. de Ravignan associait une manière d'agir et lUîe manière de penser qui paraissent contnidictoires : un soin modéré de sa santé et un dédain al)solu de la vie. H était trop éminemment raisonnable pour n'être pas prudent; ainsi, tout en se prodiguant, il se conservait, sachant qu'il ne s'appartenait pas à lui-même, mais qu'il devait à Dieu, dans la Compagnie, le compte de ses jours et l'emploi de ses forces. Il prenait simplement les précautions les plus communes et pour le résultat remetlait toute sollicitude entre les mains du jMaitre de la vie. Il recevait avec respect et observait avec con-
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science les prescriptions des médecins, parce que c'est dnns l'ordre; on l'a vu se soumettre longtemps à des traitements incommodes et fastidieux qui lui dérobaient des heures précieuses, et cela de si bonne grâce qu'il paraissait le faire par goût; mais il disait que la médecine était instituée comme la maladie pour l'expiation de nos péchés ; et^ à cet égard, ajoutait-il en souriant, je crois à l'allopathie phis qu'à l'iiomoeopathie, parce qu'elle est bien plus fidèle à cette commission de la Providence.
D'un autre côté, comme je l'ai déjà dit, le P. de Ravignan commençait à être content dès qu'il commençait à devenir malade. Il espérait là où les autres s'inquiètent ; l'infirmité est une prophétie de la mort ; la messagère était la bienvenue, parce que le message était désiré. Son âme se sentait captive dans cette prison qu'on appelle le corps, et lui-même se trouvait dépaysé dans cet exil de la terre. Comme lui autre Job, il s'ennuyait de vivre; la mort lui paraissait une délivrance, et la maladie un heureux présage. Dès qu'il se sentit défaillir , au mois de juin 1846, il écrivit ces lignes : « Demandez à Dieu que sa volonté s'accomplisse dans ma vie et dans ma mort. Qu'est-ce que tout le reste? Je ne sens pas malheureusement en moi un principe d'altération de forces assez grande pour croire à une fin de ma
liisic vie. Et cepciulant il serait temps. Enfiii un Jour viendra où l'éternité guérira tous les maux du temps. »
La maladie apportait encore au P. de Ravignan un allégement dont il avait le sentitnent piofond, et dont il rendait ainsi raison aux autres : « J'ai u\w nature d'acier, mon caractère est si violent et si rebelle qu'il ne faut rien moins tous les jours qu'une lutte à mort contre moi-même. Voilà ma devise : Ou souffrir ou combattre. Dès ciue la souffrance finit, le combat commence; pour moi, la maladie est inie trêve; alors Dieu lui-même me débarrasse, en se chargeant de me dompter et de me réduire; il m'est plus facile de le laisseï" faire et de me laisser souffrir, et il m'est doux de trouver la paix dans la croix. » Ainsi la maladie était un vrai rafraîchissement pour cette âme toujours militante; comme elle lui apportait la paix, il n'avait avec elle que de la joie : toute son énergie étant absorbée par le travail de la patience, il ne lui restait plus que la douceur, et celui c[ui combattait comme un lion devenait un agneau dans le sacrifice.
Avant l'accident survenu à Liège, le V. de Ravignan avait déjà choisi, suivant la facultéqui lui était laissée par les supérieurs, un lieu de travail et de recueillement pour la saison d'été : « J'inclinerais,
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je l'avoue, avait-il dit, pour Notre-Dauied'Ay : quelque temps avec le bon P. Fouillot , puis mon cher Vais. » Ce projet fut réalisé.
Le 12 juillet, il écrivait de Vais : « Enfin, depuis trois jours je suis au lieu de mon repos ; mon àme en avait besoin. Ce soir, je commence ma retraite. Vous voulez le vrai sur ma santé. Je le dirai tout simplement : je me sens mieux; notre médecin de Lyon m'a encore examiné, et il n'a rien trouvé de grave. Il y a, dit-il, épuisement, point de lésion ; soit.
« Je ne vous cache pas que je désu^e et que j'appelle une autre solution. Mais certainement je me soignerai, je me reposerai, j'obéirai et je m'abandonnerai à la douce et aimable Providence.
« Je vais donc vivre ou mourir en solitude durant huit ou dix jours, mourir à toute celte terre pour vivre à Dieu. »
La retraite soulagea le corps en consolant l'esprit ; et, le 25 juillet, le malade pouvait écrire : « Ma santé, depuis ma retraite, est meilleure; il me semble être revenu à mon état naturel. Ici je suis seul, quand je le veux, quand je travaille ou que je prie, et ce sont des heures bien douces. Mais quand je le veux aussi , je retrouve mes jeunes et nouveaux confrères... Cette vie me plaît, comme toute au-
MALADIE DE 18i6. 30 1
Ue posUion voulue de Dieu. Je vous en voudrais presque du rétablissement de ma sauté. Au moins demandez, si Dieu me donne des forces, que je les emploie luiiquement à sa gloire et au salut des âmes. »
Le P. de Ravignan entreprit à Vais une oeuvre d'un touchant intérêt : l'orateur de Notre-Dame, se croyant au terme de sa carrière, ouvrit un cours d'éloquence sacrée en faveur de ses jeunes frères appelés à prêcher un jour dans toutes les langues. L'apôtre épuisé employait les restes de sa voix à former des apôtres. Nous pouvons assister nousmêmes aux saiiitcs causeries de A als. En lisant les notes fidèlement recueillies par ses disciples, nous croirons entendre les leçons du maître, sa brève parole et son accent énergique. Nous avons cru nécessaire d'en reproduire ici quelques extraits, aihi de perpétuer son enseignement apostolique; il y complétera lui-même, par l'exposition de ses principes oratoires, l'étude que nous avons essayée sur sa uîanière de dire.
f( Qu'est-ce que l'éloquence de la chaire? C'est la puissance de la |)arole pour ramener les Ames à leur créateur.
(( Ce ministère est le plus haut, le plus diiticile aussi, et le plus dangereux; il faut donc l'estimer
5G2 CllAlMTHK Xlil.
et y porter, avec une liurnilité profonde, la sainte union avec Dieu.
« Quand on ne veut parler qu'huinainenient, on puise sa force dans la passion humaiije; mais j)oi!r parler en apùtre, il faut rrcoiirir à ces saintes passions que j'appellerai sr.rnaturclles : c'est Taniour de Dieu, le besoin du saint d('s âmes, le zèle robuste et tout-puissant de la charité pour les pauvres pécheurs, en un mot, c'est Dieu, Dieu seul, cherché et obtenu par un travail courageux et patient, par une prière vive et souffrante. Et voilà tout le secret de l'homme apostolique. Il yen a beaucoup qui l'arlent de la tête ; peu, très-peu qui parleiit de la poilruîe, du fond des entrailles. On s'y connaît vite; les gens même du monde ne s'y méprennent pas. Écoutez ce jugement d'une femme sur le discours d'un homme de Dieu : Ce/a sent la cellule.
« Après ce principe intérieur, les sources de l'éloquence sacrée sont encore l'Ecriture sainte. Certes, vous le comprenez , c'est la parole de Dieu que vous voulez prêcher.
« Puis les modèles : Isaïe, l'admirable Paid , saint Chrysostome, le grand maître de l'éloquence, saint Grégoire de Nazianze. Pour nos prédicateuis français : Bourdaloue, Bourdaloue encore, c'est le roi ; Fénelon au cœur si aimant. r)0ssuet est l'émi-
lient orateur, oui, mais on radiiiire plus qu'on ne l'imite; il se tient trop tiaiis son génie.
« Je veux vous révéler le fond de ma pensée en ami véritable, disait-il à son religieux et jeune auditoire : jamais, ou presque jamais, ne faites de conférences. Non, ne prenez point ce genre pour une foule de raisons : il est trop facile, il donne trop de prise à la vanité, il s'éloigne trop de la pratique. A otre grande affaire, votre puissance la plus vraie, c'est de toujours montrer les consolations de la religion, à tous, entendez-le bien; car voilà le grand besoin de ces pauvres âmes : oiniie vcipul l(uu::iiid[ijn et om/te cor mœreus, toute tète est défaillante et tout cœur est malade; faites respirer, faites revivre. Enfin, ce genre serait un danger pour la chaire. En vérité, il y a dix ans, je ne sais où nous serions tombés, si cette mode avait continué: tout le monde voulait faire des conférences. Sans doute, il y a des exceptions, de malheureuses nécessités ; Notre-Dame en est \\\\ç^ : c'est pour des conférences que l'œuvre a été fondée: mais j'ai bien promis à Dieu que je ferai tous mes efforts |)ou!' qu'on ne suive pas ailleurs mon exemple.
« Il y a une double maladie de notre siècle bien caractérisée, ce me semble : la manie du rêve et le défaut d'exécution, c'est-à-dire le vague de l'intelli-
364 CIIAPITKE Xlll.
gence et la mollesse de l;i volonté. Combattez cela ; parcourez la table des sermons de Bourdaloue, et choisissez; prenez des sujets qui instruisent eî qui secouent. C'est difficile, certes, je le sais bien ; mais précisément c'est là le bon. Vous pensez bien que je n'exclus point certains sermons de dogme ; à notre époque c'est nécessaire : il faut d'abord faire venir. Parlez de la nécessité de la religion, de sa bonté surtout et de sa douceur : c'est toujours au cœur qu'il faut viser.
« La religion est toute faite. La prédication ne débite pas les ingénieuses théories de l'humaine sagesse; elle n'invente pas, elle transmet seulement. On n'a pas voulu comprendre cela, au moins plusieurs de nos prédicateurs modernes ne l'ont pas compris, et voilà la première cause de la déviation.»
Parlant un autre jour de la compositioi], il disait : « On ordonne son plan , l'enchaînement des idées, leur progression, leur efficacité dernière. C'est là l'important, c'est presque fout; écrire n'est rien, après ce travail. Mais il ne faut pas craindre sa peine; travaillez, patientez, souffrez; à ce prix vous o])tiendrez cette pleine énergie qui emporte la conviction et la persuasion.
« La composition doit être un martyre, et il faut qu'on la trouve telle, sans quoi rien , ou presque
lien Cil fait tra])Osto]al. Avoir de la peine est une néc(ssité poui' oj.érer le l.;ien. Que cWnimiis et de fatigues! Souvent resjrrit ne sera que torpeur et impuissance, ne trouvera rien. C'est ])on; cela rend lunîdjl(> et dévot; alors on recourt à Dieu, à la sainte Vierge; on devient recueilii, ])lus retiré.
« Il faut certes employer, dépenser tout ce qu'on a ; on désirerait presque avoir du génie, mais seulement pour glorifier Dieu en sauvant les hom.mes ; car sans cela, ce génie n'est rien. Le talent du moins, quel qu'il soit, il faut s'en servir, mais le fouler aux pieds. Il faut vouloir réussir, vouloir faire bien, très-bien, ficouîez saint Ignace nous adressant cette parole si féconde : « On doit tout faire conuiîc si on était seul à agir, et attendre tout de Dieu comme si on n'avait rien fait, w
« Preiiez bien garde à la rigueur abstraite et métapli\sique : c'est un écueil au sortir des études scolastiques. Il est à craindre aussi qu'on ne soit dur, roide, incrépatif. Soyez sévères parfois, durs jamais, entendez-le bien. Ab ! l'amour du pécbeur, voilà l'essence de l'apotre. Ne soyez même sévères que par amour. Consolez, encouragez plutôt, faitesvous des entrailles de miséricorde. Cependant, j(^ voiis en supplie au nom de Dieu, n'ayez jamais non plus rien de mou, rien d'efféminé, jkis de sensi-
.3GG CIIAPITUK XIII.
l)lerio ni de sciîtiincntalisme; je sais bien ce que je vous dis, je vous parle eu })ère. Si l'on est jJoiMé par sou genre à la douceur, c'est une qualité précieuse et une espérance de succès; mais encore faut il un sage teriipéraïuent (ie douceur et de fermeté; ne voir que des Ames et ne les gagner i[uk Dieu.
« La clarté est la première condition du discours, car on parle pour se faire comprendre sans étude. Voyez Bossuet lui-même, comme il est clair, quelr{ue haut qu'il soit. C'est l'indice d'une grande puissance de téîe. Maintenant c'est ce qui manque : on est nébuleux; les expressions sont obscures et les idées vagues. On ne fait ])as assez descendre sa parole dans la place publique. On m.'a reproché souvent de n'être pas assez populaire et avec raison, je le sens. Nous restons trop dans nos conceptions, au lieu, de prendre celles de nos auditeurs comme elles sont. Il faut, pour rendre la vérité palpable, s'adresser à l'imagination, qui est la faculté la plus développée de nos jours; présenter son sujet sous toutes ses faces, et ne pas craindre de répéter, mais en évitant la vulgarité, même en présence des auditoires les plus simples.
« Il faut être ému pour émouvoir. On puise celle vraie émotion d'abord dans la j)rière, puis dans la
lecture tVuu auteur favori, enfin dans ja Noionté énergique du but proposé. Ne craignez pas de vous abandonner : yyarlezà la passion, pr(Miez lous les tons; par des coups imprévus agitez profondement votre auditoire. La véritable éloquence est uii drame. Voyez lîourdaioue lui-même, quel ciitrain <lans sa dialectique! comme il est pressaiit, en paraissant si calme! Voyez surtout l'incomparable Paul : il se met en scène, il s'interronqit, il apostrophe, il prie, il pleure, il menace, il aime, il est 7?ic/e !
rc 11 faut de la couleur. Mais n'est pas peintre c[ui veut. Saint Paul est encore ici le maître. Quelles images dans ses Epîtres î Notre-Seigneur parle i)ar images ; dans ses discours, les pensées les })lus profondes sont revêtues d'expressions sensibles , le langage reste noble en devenant populaire. On est ému, sans le vouloir, en lisant l'Évangile.
« Une chose essentielle pour tout cela, c'est d'avoir quelqu'un qui nous avertisse. Un autre voit ce qui nous manque, nous sommes aveugles en notre endroit. Et d'ailleurs. Dieu a voidu altachci- une; grande grâce à la correction luunblement et <locilement reçue. »
Diuis \\\) aulre entretien, après avoir raj)|)ele la sentence de Démoslhènes, (pii melt;iit la [)uissanc(^
delà parole dans l'action, cl ce mot de Massilion : « Mon meilleursernion est celui que je saisie mieux,» le P. de Ravignan en concluait la nécessité d'apprendi'e par cœur certains sermons, puis il ajoulait : « C'est pénible d'apprendre, je le sais fort bien ; mais lant mieux, c'est précisément ce cpi'il faut. Ah ! r'esl cette lîiisérable peur de se donner de la peine qui fait tout le mal. Youlez-vous que je vous dise une chose dont je me suis profoiidément convaincu? La paresse, voilà surtout ce qui paralyse le talent et empêche le succès. Un vieux littérateur me disait un mot plein de seiis ; Il faut qu'un discours soit pourri, oui pourri dans la mémoire. Pi-euez gard(^ de laisser tomber celte faculté, c'est une perte que ricii ne supplée.
« Cependant, ma pensée est que dans une retraite, dans une mission , il ne faut pas ajiprendre, pas même écrire ; alors, après la prière et la réflexion sérieuse, on s'oublie et on se lance. jMais pour une station , apprendre, apprendre encore une fois : c'est absolument nécessaire pour assurer tout.
« En apprenant on s'appliquera bien moins à prononcer cpi'à sentir, et à s'identifier avec son sujet. C'est dans la méditation calme, solitaire, que la parole s'échauffe. La chaleur de Tmiprovisation ne saurait remplacer cette puissance de la réflexion.
Qu'on se pénètre bien de la force incalculable de son ministère. La parole est la plus grande puissance du monde. Mon Dieu! j)endant une heure, trois ou quatre mille âmes vont penser par nous, vivre de nous. C'est à la parole que Dieu lui-même a voidu confier son action.
« Avant de monter en chaire, il faut se calmer. C'est une vérité d'expérience : quand on est calme, on jouit de soi-même; si l'on s'agite, on s'amoindrit. Le calme est donc souverainement nécessaire, le calme même organique, entendez-le bien. Laissez donc toute préoccupation; faites l'œuvre de Dieu, appuyés sur sa grâce. Confiance absolue, invincible courage; la paix vient alors.
« La modestie, expression du recueillement, montre l'homme de Dieu, le fait voir, pour ainsi dire, descendant de la sainte montagne. Yous;urivez recueilli, les yeux baissés; vous priez profondément incliné; enfin vous vous levez avec une pose humble et ferme, et vous commencez.
« Pour l'intérieur, ce cpii est désirable , ce que je n'ai pas, je le sens, le voici : se posséder en se livrant, se livrer en se modérant. Voyez un cheval fougueux, plein d'une noble ardeur, mais que son cavalier domine : il n'a rien perdu de son élan , mais son ardeur est dirigée, et il r<Mnnl()i(> tout en-
370 CUA PITRE XIII.
tièrc pour arriver au ]jut au lieu dr la dissipei' vn liiouvcincjits inutiles. Mais il n'y a que Dieu (|ui puisse donner cela.
« L'aclion doit être naturelle. C'est ce tpi'il v a de plus difficile et de plus rare. A la tribune, au barreau, prescpic tous les orateurs sont naturels; dans la cliaire, Irès-jîeu le sont. Ou y déclame, on y cliante. Une conversation avec l'auditoire serait le vrai genre. Le naturel met de suite le prédicateur en rapport direct avec les auditeurs.
.f L'action doit être sentie. Qu'un sentiment profond, fruit de la conviction et de la prière, perce partout.; avec cela vous serez compris. L'onction donne à la parole un je ne sais quoi qui rappelle l'Évangile. Quelquefois vous ne sentirez rien; qu'y faire? Patience alors. Il faut du moins qu'on] découvre toujours en vous bbomme des âmes, l'ami des pécheurs, l'apotre.
(f Enfin l'action sera digne. Que l'orateur app.araisse grave, religieux et modeste. Ah! représentezvous donc Notre-Seigneur parlant au peuple; il animait son discours, il faisait des gestes, mais la majesté du Dieu caché ne se montrait-elle pas dans la dignité de son extérieur?
« Pour résumer tout ce que j'ai dit, mes cliers frères, par la prière, par l'étude et la ebarifal^le
correction, arrivez à ceci : FAre soi, inoi/is ses défàiits. Tous peuvent très-bien parler dans leur genre. Le travail fait tout pour la chaire, et la paresse, au coiîtraire, empêche tout. Acquérir ce qu'on peut de talents et de succès pour le salut des âmes, voilà l'esj^rit de la Compagnie. Soyez l'emplis de Dieu, et vous serez assez éloquents. »
Le P. deRavignan avait cru trop tôt à sa convalescence : il se mit au travail , quoique languissant et incertain de l'avenir. « Depuis ma retraite, écrivaiî-il le l'j août, je travaille à préparer quelques coiiférences ponr le carême prochain : elles seront siu' la loi (le Dieu, sur Dieu législateur. Si j'ai du teuqis de reste ensuite, je verrai, entre divers projets, ce que l'obéissance me conseillera... Peut-être devrai-je revoir mes anciennes conférences pour les publier. Oui, que Dieu fasse de nous ce qui lui plaira, malgré nous-même ! Ce vœu est le meilleur de tous. » La préparation du carême de i84'7 fut achevée; mais Dieu lui-même devait arrêter l'orateur au moment de remonter dans la chaire de IMotrc-Dame.
Le P. de liavignan écrivait de Vais le i*^' octobre une lettre que n(3us devons citer, parce qu'elle fait épo([ue dans sa vie. A'ous avons indiqué déjà la date et l'occasion d'une première connaissance et
379 CliAl'lTIU'; Xi!(.
d'unr' nnitiielle cslime t iihv lui cf M. le comte Mole. Leur svinpalhic s'était accrue depuis avec leurs rapports; mais, par cette lettre, le religieux transporta tout à coup l'amitié sur un terrain nouveau. et la rendit à jamais intime et indissoluble en Dieu. Désormais il y aura entre ces deux aines la confidence des pensées, et plus tard la communication saciamentelle des aveux d'une part et des grâces de l'autre. Il semble, d'ailleurs, que le P. de Ravignan ait alors inauguré le nouvel apostolat (pie 'e Ciel réservait à ses dernières années.
« Monsieur le comte, « Permettez-moi de céder, en vous écrivant, à une sorte de besoin de mon cœur. Rien des fois déjà, depuis mon départ de Paris, j'en avais eu la pensée et le désir; le tem})s avance, et je ne veux point le laisser passer sans vous envoyer l'hommage de mes respectueux souvenirs. Votre extrême bienveillance, votre bonté si confiante à mon égard, demeurent gravées au fond de mon âme, et je ne saurais assez vous exprimer quelle est ma reconnaissance et quel est mon dévouement. Sous l'œil de Dieu, dans la prière et au saint autel, je retrouve, avec votre nom, ces vives et douces impressions ; je les conserve et les nourris p-our les meilleurs moments de ma journée, et je sens que je serais comblé
MALADIE DE l84o. 373
de joie de lout ce ([ui pourrait vous arriver d'heureux et pour la terre et pour le ciel.
a Car je ne puis, monsieur le comte, me défendre de vous le dire (pardon nez cette parole d'un pauvre religieux, qui est presque celle d'un solitaire en cet instant), les vœux les plus ardents, les plus doux, les plus graves, me remplissent quand je pense à votre àme, àses qualités si nobles, si élevées, si précieuses, si attachantes. Pour tous les hommes que Dieu a faits grands, et vous êtes de ce bien petit nombre, qu'y a-t-il à leur souhaiier, sinon d'ajouter pour jamais à leur gloire la grâce pleine et entière d'une vie fidèlement catholique ? La votre est si bien telle par tant d'endroits, elle est si digne de toute perfection et de toute garantie pour l'éternité, que cette prière, ce vœu, ce besoin de mon cœur pour vous, me suivent, nie poursuivent constatmiient. Dieu m'entend, je l'espère. Je suis confus de ce que je me laisse aller avons dire, monsieur le comte; mais j'oserai vous prier d'eii accuser vous-même votre indulgente condescendance, votre tendre bonté; il m'a fallu vous consacrer le plus tendre dévouement de mon àme, son j)lus inviolable attachement; et alors je ne sais que vous exprimer ce que ces sentiments ont de plus réel, de plus puissant, de /;///.? étemel. A ous m'excuserez donc, j'en suis sur.
374 CHAPITRE Xlll.
« Aussi Lien la vie du temps est si triste, si ixjuplie de mécomptes, de déceptions, d'injustices ! A la lumière de la conscience qu'une longue et grande expérience a instruite, il est si nécessaiie de voir que la préparation à l'immortel avenir est notre grande affaire et en même temps le plus doux dédommagement de nos peines. On se trouve si bien de remonter à Dieu par la prière , de s'entretenir avec lui , de vivre de sa parole et de la foi (ju'il nous a enseignée! Les institutions sacrées cpii doivent sans cesse nous rapprocher de Dieu, par l'Eglise et dans la communion des fidèles portent avec elles une si puissante et si bienfaisante efficacité, qu'aux heures de la réflexion et du calme on se demande pourquoi tous ne se font pas chrétiens parfaits. Dieu, d'ailleurs, mérite si bien, après tout, cette gloire de voir confesser son nom , garder son cr.ile par ceux qu'il se plut à décorer d'une haute mission parmi les hommes , et le chrétien est si véritablement le grand citoyen, que le cœur s'émeut profondément, que les larmes viennent aux yeux quand cet immense devoir n'est pas le premier hoiuieur, du moins l'honneur complet du génie.
« Je vous ouvre ma conscience et mon âme, monsieur le comte, et je me persuade toujours que vous m'excuserez. A ous attribuerez tout cet épanchement
anx motifs iiiliiiios que j'exprimais tout à riiei'.re. Depuis bientôt trois mois, laissé aux douceurs (Turic retraite studieuse et de pieuses méditalions, il uie semble avoir plus que jamais senti le besoin de faire connaître, de faire aimer le Dieu cjui «ne consacra d'une manière spéciale à son service , et qui m'a toujours comblé de ses grâces. »
Voici la réponse de M. le comte Mole; on v verra qu'il était bien près de s'entendre avec le P. de Ravignan :
« Mon révérend Père,
« Votre lettre m'a profondément touché. J'y ai reconnu à chaque ligiu^ l'âme, le cœur et la foi de celui dont les qualités naturelles m'attirent presque autant que sa sainteté et ses vertus. Vous me ju.gez, ou plutôt vous me qualifiez avec beaucoup trop d'indulgence. Ce qui est bon en moi (je le dis à vous, devant qui je pense et je parle comme devant Dieu), ce qui est peut-être rare, c'est ce que Dieu y a mis de sa main. Je suis né penchant naturellement vers le bien, détestant le mal et aimantjusqn'à m'en ravir le beau, le véritable beau. Si j'ai fait moins de mal (piun autre, je n'ai donc point lieu de m'en enorgueillir, non [)as même d'en être plus confiant dans le compte que j'aurai à rendre.
(( J'ai eu aussi ma tâche plus ou moins labo-
376 CHAPITRE XIH.
rieuse; reste à savoir comment je l'aurai remplie. Vos vœux et sos prières me sont d'iui grand prix, et je les crois d'un grand secours. Mon souvenir et mon nom vous sont revenus, vous ont apparu au saint autel lorsque vous offriez le divin sacrifice; j'en remercie Dieu et vous. Il faudrait que rien ne s'élevât de la terre au ciel pour que vos prières, dans un tel moment , n'v montassent pas et n'y fussent pas écoutées. Continuez à me les accorder, mon révérend Père.
« Vous m'ouvrez, dites-vous, votre conscience et votre àme; n'est-ce pas me montrer à l'avance ce que je verrais dans le ciel, si j'y étais reçu? Du moins, je vous réponds avec la même sincérité et la même franchise. Croyez-moi, tout ce qui me manque et que vous demandez pour moi, soumission et pratique, plénitude ou perfection de la foi , ne viendra ni par effort ni par insistance. Je ne voudrais ni ne pourrais en dire davantage aujourd'hui. J'ajouterai seulement qu'il y a des dévots et des dévotions qui me repoussent autant que la sainteté m'attire, et que votre personne et votre commerce me pénètrent de respect et d'attendrissement.
« Mais cela n'ajoute et n'ôte rien à la vérité. Le vrai est Celui qui est, et je donnerais volontiers tout ce qui m'appartient, y compris ma vie, pour être
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sur de le posséder. Depuis que j'ai ma connaissance, je n'ai pas cessé de désirer avec ardeur qu'il fût tout entier là où vous le croyez, ne sachant rien de plus désirable, de plus beau, ni de meilleur.
« Malgré toutes les misères de ma vie, je puis me rendre ce témoignage que je n'ai jamais pris le mal pour le bien, que je ne lui ai jamais donné de sophistiques excuses et que j'ai constamment travaillé à perdre jusqu'au plus petit intérêt à ne pas croire, convaincu cpie c'est la route la plus sûre pour arriver à la perfection de la foi et aussi pour la mérite!'. .
« En voilà assez, mon révérend Père, et d'ailleurs ne vous ai-je pas tout dit ? Que me resterait- il à vous apprendre? Je vous demande comme une grâce ce que je vous dirais aussi comme conseil : oubliez cette lettre, mais non celui qui l'écrit. Continuez à prier pour lui, aimez-le dans ce monde et pour l'autre, et comptez que personne ne vous porte plus de vénération et d'at lâchement que moi.
<c On m'a donné de l'inquiétude sur voti'e santé. X ous ne ménagez pas assez vos forces ; vous ne vous soumettez pas assez aux bornes que Dieu a voulu leur donner, le n'ai coniui aucun homme que la Providence ait plus formé, mieux doué que vous pour convertir le mal en bien sur la terre; craignez
:37» ClIAlMTIili XIII.
tlonc trabrrger le séjour (jiic vous y faites et de rieu retrancher à tout ce qu'il vous est donné d'accomplir, .le iroubliei"aij;unais l'impression douloureuse que j'ai reçue, le dernier samedi saint, en vous voyant dans la chaire de Notre-Dame suppléer à vos forces défaillantes par une surnaturelle ardeur. Je suis fâché que vos sujiéricnrs ne nous aient pas privés pour ini temps de vous entendre etc[ue vous alliez à Marseille prêcher l'Avent. Encore; si vous vous étiez réservé pour nous, pour cette antique basilique de ?iiOtre-Dame avec laquelle votre nom et vos saintes œuvres seront désormais identifiés ! » .
Au commencement d'octobre, le P. de P«.avignan avait été prévenu par un exprès que madame la comtesse de Saisseval, née de Lastic, se trouvait gravement malade, près d'Issoire, à vingt lieues de Vais. Cette femme, vraiment digne des meilleurs souvenirs, à quatre-vingt-un ans, était venue de Paris faire les grands adieux à sa famille d'Auvergne. C'est au château deParentiguat, berceau de son enfance et résidence de cette noble famille de Lastic, qui donna un des premiers grands maîtres de l'ordre de Malte, que fut précipité, par une fièvre pernicieuse, le déclin d'une vie jusque-là préservée des injures de l'âge. A cette nouvelle, le P. de Ravignan s'oublie lui-même, et, malgré sa mauvaise santé,
malgré vingt lieues de montagnes à iVaiîchir, il veut aller consoler celle qui, au moment de la dispersioji des jésuites, l'avait si |)ieusement recueilli, à Paris, avec ses frères, dans son modeste asile de xSotre- Dame-des-Champs. Yingt-quatre heures après l'arrivée du messager il était à Parentiguat. On s'étonne de la rapidité du voyage. « J'aurais pu venir encore plus tôt, répond-il avec la simplicité d'u!i enfant, si j'avais pu ])rendre la première diligence. Mais je n'avais pas la permission, et j'ai dû chercher mon supérieur et attendre la seconde voiture. » La malade, qui était déjà mieux quand 'il arriva, se trouva beaucoup mieux encore dès qu'elle le vit. La Providence voulait la ramener au milieu de sa famille adoptive, afin de donner cette gloire à sa charité d'avoir pour dernier cortège les orphelines dont elle avait été la seconde mère.
Le lo octobre, le P. de Ravignan s'éloignait de Vais, et se dirigeait vers Lyon par la Louvesc et Notre-Dame d'Ay. Le trajet ne fut pas sans péril. La saison était affreuse. A la suite d'orages prolongés et de ])luit^s abondantes, les torrents des montagnes, sortis de leurs lits, avaient envahi les roules: on avait déjà signalé des désastres. Il rendit ainsi compte de son voyage : a Jai traversé la Loire horriblement débordée, sans qu d me soit arrivé
le nioiiuliv accident. La diligence où je me trouvais pouvait cependant être facilement entraînée. Je me rendais à la Louvesc, lieu où l'on vénère le corps de saint r'ranrois Régis. INos Ijoiis anges et le saint Pcrc, comme o[i le nomme dans ces montagnes, m'ont protégé. «
Après avoir porté l'hommage de sa reconnaissance au tombeau de saint François Régis, le P. de Ravignan descendit de la Louvesc vers ses frères, qui habitaient la petite thébaïde de Notre-Dame d'Ay. Il ne les vit qu'en passant -, cependant il ne leur refusa p^int l'édiflcalion de sa religieuse parole. Tout malade qu'il était, il se rendait à ALarseille pour la station d'Avent, et sur la route il faisait l'essai de sa voix altérée. Prenant pour texte un mot des Exercices, il parla selon son cœur en développant les avantages du silence, et avec un accent qu'on ne peut oublier, il fit apprécier le bonheur d'une ame solitaire, la béatitude d'une vie cachée en Dieu avec Jésus-Ci irist.
Le P. de Ravignan passa seulement quelques jours à Lvon, où son ami, ?d. l'abbé Dupanloup, lui avait donné rendez-vous au retour d'un voyage d'Italie. Vers la fin d'octobre, il arrivait à Avignon; et là, comme il le dit lui-même, présumant de ses forces ou voulant encore une fois les essayer, il promit de
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prèciier le scrnioiî de la Toussaint à la métropole; mais le matin même dn i''' novembre Dieu le frappa et résolut la question. Je laisse le prédicateur l'aconter sa propre histoire, dans une lettre du 7 novembre, écrite au R. P. Rubillon, provincial de Paris:
« Il m'avait semblé jusqu'à ce moment pouvoir me persuader que mes forces étaient suffisamment rétablies, et que la station de Marseille n'était pas une impossibilité. Dieu en a décidé autrement, et il est bien évident maintenant, pour moi et pour tout le monde ici, que je ne saurais pas même essayer de prêcher un sermon. A vrai dire, je n'ai cessé depuis six mois de souffrir d'une sorte d'épuisement plus ou moins douloureux de poitrine. i\ujourd'hui, ma voix se refuse même à une conversation un })cu suivie et prolongée. J.e siège du mal est dans les organes mêmes de la respiration.
« Le jour de la Toussaint, la divine Providence sembla vouloir m'avertir. Je tombai en défaillance durant mon action île grâces, et je restai quelque temps sans connaissance. Je ne la retrouvai que lorsqu'on me rapportait dans ma chandjre. C'était un simple évanouissement qu'on ne sait trop à quoi attribuer. Je n'avais point jeûné la veille ; d'après l'avis du Père supérieur, j'ai retranché toute oraison mi peu longue à genoux, tout(Mnortificalion même.
382 CIIAIMTUI': Xlll.
Deux médecins furent ajjpelés. Le P. Ribeaux, mon ancien ami et Père spiritnel à Hordeaux, examina ton! mn rement : nous causâmes à fond de ma san!é. .le dis tout ce que j'é[)rouvais aux médecins et au bon Père recleur : il fut décidé que je no. prêcherais point l'Avent de Marseille, que je ne ferais aucune prédication quelconque, etc. Un régime fut prescrit : je le suis. Je crois, d'ailleurs, entrer dans vos intentions en me soignant, et je le fais. Je veux espérer qu'au moins je pourrai prêcher ma dernière station du carême prochain à Paris, avec notre chère retraite. Quoi qu'il en soit, je m'abandonne à Dieu et à la providence des supérieurs. Mon âme, du reste, est tranquille.
(f Dois-je immédiatement retourner à Paris, ou aller ailleurs, ou rester ici ? Je serai bien partout où vous me direz d'aller. Veuillez décider vous-même entièrement.
« Mon Dieu , que mes péchés ne soient pas un obstacle au bien des âmes ! »
Le P. de Ptavignan, deux jours après cette lettre, comme s'il eût senti croître avec la maladie le désir de la mort, épanchait ainsi son cœur dans le sein de son supérieur de Paris, le P. Guidée, qui était aussi son ami : « Je vis donc d'une triste vie : Qui inedke vivit misère vivit. Cependant je me repose et me
^IALADIE: de 184(i. 38?
confie dans la volonté de Dieu, et mon ànie est eoinplétcment tranquille. .Te ne vous cacherai pas toutefois que je désirerais bien volontiers la fin de celte triste vie : elle uic pèse et ivie fatigue. Je me dis : Ltqiùd terrain occupas? Puis, que ferais-je ? Mais certes, je ne refuse pas le travail, et si le Seigneur, pour m'aider encore à expier mes péchés et pour le salut de quelques âmes, me rend des forces, j'accourrai vers vous avec bonheur pour continuer la carrière. Chère retraite de Notre-Dame ! est-ce que je ne la donnerai plus même une fois? J'ignore la pensée dernière des médecins sur mon état. Kn somme, il peut être probable que je recouvrerai mes forces et je trouve bien en moi quelques répotises de vie. Tout pour le bon plaisir de Dieu.
« Voilà donc le P. Ronsin mort. Bfciti uiortui qui in Domino moriiuitur ! Sa chambre, à Toulouse, m'attend; ce serait uiie exhortation au zèle.
« Tes nouvelles du Canada nous ont intéressés viv(uiient. Nous ne savons pas encore qu'il v ait eu pai-mi nos Pères des victimes du typhus. Du reste, qu'ils seraient dignes d'envie ! Cette mort, et toute mort, quand je considère le monde ci ses maux, nîe parait bien désirable. Te trouve qu'on a une bien grande vertu quand on tient à la vie.
(c Mes t(-ndres souNcnirs au l;on P. ('aenariJ.
Difes-lui qu'il m'attende et ne parte pas sans moi. » Ce père, qui devait l'attendre pour partir avec lui, était alors mourant à Paris.
La question de l'Aventà Marseille avait été tranchée; mais d'autres questions étaient encore pendantes. L'obéissance dans la Compagnie est aussi douce qu'elle est forte ; d'ordinaire, le supérieur interroge, consulte presque l'inférieur; celui-ci expose simplement ses besoins ou ses désirs, et s'abandonne d'avance à la décision du représentant de Dieu. Nous allons assister à une de ces religieuses délibérations où la confiance est mutuelle. Le P. de Ravignan répond d'Avignon au R. P. Rubillon, son provincial, cpii lui a demandé ce qu'il pensait de lui-même : sa lettre est du ^3 novembre 1846 :
« Il m'a semblé, après y avoir pensé devant Dieu, que je pouvais vous ouvrir mon cœur sur ma position. Le P. Ribeaux va réunir deux ou trois médecins. Après que je leur aurai encore de nouveau trèssincèrement tout déclaré touchant ma santé, je désire qu'ils donnent leurs avis hors de ma présence, pour qu'ils soient plus libres. LeP. Ribeaux vous en écrira lui-même, et je me réjouis d'ignorer ce que les médecins et lui vous diront.
« Quel climat et quelle résidence voudrez-vous bien m'assigner ?
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ce Dieu me fait la grâce d'être, je crois, véritaljieiiieiit indifférent. Pourvu que je sois dans une maison de la Compagnie, que j'y vive et qncj'y meure, qu'on m'y supporte et qu'on m'ygardejîisqu'à la fin, je suis content. Cependant, après avoir prié et fait a cet égai'd mon élection, je crois devoir vous soumettre deux observations.
« Dans l'état de fatigue et de faiblesse où je me trouve, tout voyage me semble iii.slinctivcment à redouter pour moi. Je répugne surtout à un voyage avec mon frère, quelque pieux, quelque excellent qu'il soit. Je ne veux pas que la nature m'atteigne, et je ressens inie véritable crainte de me rapprocber de ma famille. J'ose vous demander de le rehiser à toutes les sollicitations.
« \'ous avez daigné, dans votre leître, nommer trois villes : Nice, Toulouse ou Rome. Je suis profondément reconnaissant de votre bonté. ?dais encore ici il me semble pouvoir et devoir demander de rester avec mes Frères de l''rauce. Je vais écrire à Rome ausn dans ce sens, et je répondrai à mou frère, c[ui ari'ive ici celte semaine, j)ar le relus le plus positif, à moins d'un ordre conîraii'e de mes supérieurs.
« Si je m'affaiblis, si mon état doit prendre des caractères de gravité plus grande, el si je dois bien-
3S6 CHAPITRE Mil.
tôt finir, il me sciait pénible clV'lre à cli.irge à une province et à une maison élrangùres, menu; au Gesa. J'ainu', j<.' vénère du ph:,s inîiuu; de Uîon C(X'nr et le U. I'. général et le P. de A illelbrt, mon ami vrai et parliculier. Cependant, je ne sais; mon àme, mon eorjis, désireraient une maison et les Pères et Frères de France. jNîon révérend Père, vous jugerez. Déjà le P. Delfour et le F. d'Arnouville sont malades et soignés à Toulouse; pourcpioi n'irais-jc j>as avec eux? Le Lon P. Ogcrdias me presse beaucoup de venir.
« A l'égard des conférences et de la j'etrailc de Notre-Dame, j'ai Leau prier, m'examincr, je ma!îque de liuuièi'e, d'assurance intérieure. Je ne rencontre en moi qu'incertitude. Quelquefois il me sendjlerait qu'après tout je suis assez fort, que ma santé n'est que légèrement altérée; et ]niis, bientôt a])rès, je seris un épuisement de poitrine, de voix et de forces qui me fait craindre d'être de longtemps incapable de monter en cliaire. Je ne sais donc, poiu- ma part, que dire. Je laisse aux médecins, aux supérieuirs, à Dieu le soin de disposer de moi et de répondre à Slgr l'archevêque de Paris. Je m'abandonne avtc consolation à la miséricorde infinie de Notre-Seigneur et à la charité de la Compagnie. Mais je m'humilie profondément de mes
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péchés, (1(* mon orgueil, de mes infidélités sans nombre, qni me rendent indigne de travailler au salut des âmes et de venir en aide à ma mère Ijienaimée, la Compagnie.
<c Je me jette à vos genoux, mon révérend Père; pardonnez-moi, priez pour moi. »
Il lut décidé que le malade passerait Tliixcr à Toulouse et ne donnerait point le carême à i'ai'is.
Le jour même de sa fête, 3 décembre 1 84'o, comme pour Tniir son premier apostolat précisément le jour ou nous le verrons achever le second, sous les auspices de saint François Xavier, le P. de Piavignan recevait cette lettre tout aimable de Mgr AffVe, archevêque de Paris :
(c Je n'ai pas besoin de vous exprimer le douljle motif qui me rend fort triste en ce moment : vous êtes uialade et condamné au silence.
c Je vous remercie de tout le bien que vous nous avez fait ; et je prie Dieu, cpai Pa secondé par sa grâce, de vous rendre les forces nécessaires pour remonter bientôt dans la chaire de Notre Dame. »
L'humilité ne sait jamais cpic s'accuser elle-même. Le P. de Ravignan impntait à ses péchés l'inlerruplion obligée de son ministère : le Seigneur, disait-il, l'avait brisé comme un instriuiienl inutile, il écrivit à celte époque : « Je gémis devant Dieu
38S CHAiTinK Mil.
cic; nus péclits, qui me ictircijt de mon ministère ordinaire et me condamnent au repos. J'en suis triste, et je vous avoue Ijien que je n'ai j)as d'autre peine. Au foiul, je me sens si heureux de vivre et de mourir dans la Compagnie ! » Cependant, comme il } eut alors dans son état une amélioration passagère, mais assez sensible, il ajouta : « Je cro}ais dans une entière paix entrevoir un acheminement vers le terme. Mais on a daigné tant prier! Hier, il me semblait que saint François Xavier voulait me guérir. Mais alois qu'il me donne son esprit et son cœur ! Je crains ou j'espère qu'il me faudra encore rester un certain temps en ce monde. Au moins serai-je heureux de consacrer toutes mes forces à cette mère chérie, la Compagnie, et au salut des Ames ; heureux aussi de me retrouver à l'œuvre parmi des Pères et des Frères bienaimés. »
Le 9 décembre, le P. de Ravignan échappait au mistral d'Avignon et allait passer l'hiver à Toulouse. Son premier soin , en arrivant dans cette nouvelle résidence, fut de se mettre en retraite pour se préparer à la fête de Noël. Les Exercices terminés, il profita religieusement de ses loisirs. D'après le vœu de ses supérieurs, il s'occupa surtout de la révision de ses anciennes conférences :
MALADIE DE ISiG. 3S9
(rente-neuf furent retouchées, coordonnées et préparées pour l'impression.
A Toulouse encore il travaillait de loin par la prière à ses œuvres de Paris; il songeait peu aux conférences, mais beaucoup à sa chère retraite, c'était là qu'était son cour, li disait (hms une de ses lettres :
« Je suis bien triste en pensant à la retraite de ]Noîre-Damc. Je prie ardemment cju'elle ait lieu, fpi'elle réussisse, que les Irui's demeurent et soient accrus. .Modo anuunl-ctur Christiis. Un antre fei'a mieux. Priez bien pour que cette œuvre prospère en <l'autres mains. »
Ré^hiit à l'inaction , et cependant saiis cesse préoccupé de la gloire de Dieu et de la conquête des âmes, cet honune apostolique encourageait du jiioins par ses lettres ceux qp.i cond^allaient dans tous les rangs de la sainte milice. Il préludait déjà à ces correspondances, si \arié( s et tonjours si religieuses, qui, dans les dix dernières années de sa vie, allaient devenir nour lui un inand ial)enr et un
second ministère. jMgr Parisis, alors évéque de Langres, répondait à ses félicitations : « Qnand lui homme de Dieu consonuîié comme vous me dit que le Seigneur m'a député à cette haute mission, avec le don de l'accomplir, je sens la paix revenir dans
■.VjO CllAPlTUE Xl!l.
inoii àiuo. Que Dieu daigne vous conserver à sou église niilitanle ! »
Le 18 janvier iiS4y, le P. de Ravignan aj)j)laudissait à l'œuvre naissante de la sanctification du dimanche dans cette lettre adressée au Aér.érab'e M. (iossiU;, surnommé le do}en des bonnes œuvres :
« Mon bien cher et digne ami, Dieu vous bénit et vous soutient dans vos travaux multipliés, entrepris pt)ur sa gloire. Les Sociétés de Saint-François Régis et de Saint -Vincent de Panl seront votre couronne. Réjoi'.issez-vous : iiieiccs nndta !
« Au milieu des soins accablants dont vous vous êtes si généreusement chargé, vous avez encore été conduit par Dien même à la pensée ou du moins à l'une des pensées les plus utilement pratiques. La profiuiaîion du dimanche est un fléau bien autrement alarmant cpue la disette ou la crise financière, (lommciit Dieu ne serait-il pas iriilé contre nous, quand véritablement il est pour le peuple comme s'il n'éîait pas? Je ne crois pas, en effet, qu'on puisse trouver une expression plus réelle de l'athéisme pratique que la violation habituelle, publique et universelle du jour du Seigneur. Plus de culte alors, plus de religion, praticpiemcnt plus de Dieu. Oh! soyez donc béni mille fois, au nom de l'Eglise de France, de vos saintes pensées! La prière, l'associa-
MALADIE DE I8i6. 39<
(iou prudente do quelques personnes s'engngeant à o])server le diiuanclie, ce sont de précieux comuiencenieuis qui condiiironî: à de grands résultats. De toute mon àme, je vous applaudis, ]<> vous seconderai autant qu'il me sera doiiné de le foire.
« Courage, bon et clier ami ! Tout à vous, ad com'ivendiun cl coininorieudnin. »
Dans ses lettres souvent adressées aux noms les ])îus illustres, \iiV . dellavignan consolait, exhortait, diriijcaii. La discrétioii me commande ici de la réserve, mais je puis du moins parler de ceux (jni !ie sont plus, .l'aime à citer quelques lignes de 31. de Chateaubriand, (pii attestent dans l'auteur du Gcn'e du CJuistiaidsmc une àmc sincèrement chrétien n." et !ui cœur respectueusement symipathique pour Torateiu' de Notre-Dame; il répond à luie lettre de condoléance envoyée à l'occasion de la moi t de madame de Chàteaubriai^id :
« Je garde votre lettre comoîe mi souvenir, et je mets tout mon espoir dans celni qiù a voidu nous sauver tous.
« Recevez rhommage de ma profonde .admiration, et, si j'ose le dire, de ma vénération pour vous,
« CiIATJ: VUBRIAr^D. »
Paruîi les âmes d'élite que le P. deRavignan dirigeait de loin par ses lettres, il faut bien que jo
iDinme ici niaclaiiio la comtesse Albeit d(! hi l\'rroiiiiays, dont j'ai déjà fait plusieurs fois mention , et que nous avons rencontrée au jujjilé de J.iége. .leimc encore, mais mure Ijien avant le temps, le Ciel allait bientôt la cueillir. Entre i\cu\ àmcs si intérieures et si généreuses, il existait inie merveilleuse entente dans les choses de Dieu : « Tous les désirs de mon zèle, tout le dévouement de ma pauvre âme, toutes mes prières sont à vous cliaque jour, lui écrivait de Toulouse le P. de llavignan ; qu'il 3 ait entre nous celte communauté spirituelle. » isous verrons, en 1848, Dieu luimême sanclioniKU" cet échange de dévouements, et preiKlrc une vie pour une autre.
Le P. de Ravignan, du fond de sa retraite animant les autres, aspirait à se remettre lui-m.ême au travail, puisqu'il tardait à mourir; et, stimulé par rexemq)le de saint François Xavier, son zèle alla jusqu'aux rêves apostoliques. 11 mandait à son supél'ieur : « Maintenant, après tout ce qui vient d'arriver et d'affliger le cœur de ma mère la Compagnie, je me sens porté à demander à Dieu l'entier rétablissement de ma voix et de son organe Si je vivais
assez pour cela et si la mission du Nord s'ouvrait, je la demanderais; je l'ai déjà demandée il y a longtemps, w Le zèle des missions lointaines Tatou-
jours préoccupe. N'a-t-il pas mèaïc désiré sur la fin de sa vie d'aller au moins mourir à Cayonne, dans la case des galériens?
Le P. de Ravignan l'ut rappelé à Paris, après Pâques, pour consulter M. Récaniier, cet honnne si renommé dans la médecine et si dévoué dans son amitié. Arrivé le i i avril, après une apparition de cpielques jours, il se dirigeait vers le collège de Brugeletie, sur la frontière de la lielgique. Plus d'une fois déjà il avait visité lîrugelette avec plaisir, et cette fois encore il se délassa au milieu de ces chers eîi-l'anls dont la vue et la candeur le charmaient, disait-il. A son retoiu' à Paris, médecins et supérieurs lui ordonnèrent de partir pour les Eaux-Pjonnes. On espérait qu'une saison lui réussirait alors comme autrefois; mais Page n'était plus le même, et le résultat fut bien différent. Le P. de Ravignan avait redouté ce traitement. Dès qu'on l'eut ordonné, il ou'jlia toute répugnance, et reprit le chemin du ]Midi. Le 8 juin il aniionçait déjà son arrivée :
« IMon voyage a été aussi rapide qu'heureux. P.uti le ?)i mai, j'étais le 2 juin à prendre mon repas à l'hùtel Contant, à T^ui, Là, comme partout, je retrouvais les bontés et les prévenances de Pe.vcellente maîtresse de la maison. Le jeudi 3, je m'installai aux Eaux-r>onncs avec Élic de Gontaut.
391 CIlAI'iTKK XIII.
A'atiniesnil était verni me pi-eiidie à la diligeiiee, plein d'attentions et de cliarité. C'est un digne ami ; nous nous voyons deuv ou trois fois par jour. Klie de doutant est mon vrai sociiis : sa cliajuhre donne dans la mienne, et nous mangeons ensemble; il est mon frère, mon enfant et mon ami tendrement chéri. J'ai bien appris à le ccnjiaître, el ])ar conséquent à l'aimer davantage encore.
« Tout est ici horriblement cher. Dieu m'éprouve et me punit en me soumettant à un genre de \\v et à des soins si coûteux et si peu faits pour les pauvres de vTésus-Christ. iMais la bonté de la Compagnie me touche et me pénètre au delà de ce qu.e je puis dire",
a Je suis le seul prêtre présent, et ma messe est ici la seu.le, même le dimanche. A atimesnil, Elie de (iontaut, 'M. de Cliabrol Tils auié de l'ancien ministre) , et ancien camarade de ma campagne des cent-jours, hommes chrétiens et sérieux, forment poui' moi une société plus que suffisante. En fait de dames, je ne connais ici, et n'ai vu heureusement que mesdames de \ alimesnil. i'oire celte fameuse eau bonne, me baigner, me promener dasis ces admirables montagnes, manger, dormir, composent a peu près, avec les exercices spirituels, toute l'occrq^ation de mon temps.
« Je suis à peu près comme à mon départ : 1 ac-
-M AL A DIE DE 18 40. 39o
tion des eaux m éprouve et doit méprouver. One toute la malignité de luu nature sorte donc ! Ma \)o\trine siffle encore ^ vt l'àme n'est pas dans son assiette.
u La chapelle renferme du moins le saint-sacrement : gi'andc consoîaîioiî pour le cœur. »
l ne jeune dame anglaise et protestante était aussi venu.e clierclier la santé aux Eaux-lîonnes ; elle y trouva le salut. I.e P. de Ravignan la rencontre, la convertit, et ])rélude, par cette première al)jul'ation, à taiit d'autres qui doiv(MU réjouir les dix dernières années de son apostolat. Je laisse la nouvelle catiioïiquc déclarer elle-même tout ce qu'elie avait trouvé de force dans la grâce des sacremenîs, et de sainte paix dans res[>érancc du ciel. Elle écrit au P. de Ravigiian :
« J'ai prié le médecin de me dire toute la vérité, en l'assurant (uie j'avais la force de l'entendre ; alors il m'a dit qu'il est très-possible que je quitte ce monde avant l'iuver. J'ai pu tout entendre avec calme; j'ose croire que Dieu m'a souteinu', qu'd me soutient encore; car depuis je ne suis pas plp.s triste, S(udement un peu plus sérieuse.
« Je ne me suis jamais trouvée si près de la solennelle image de la mort, de ma propre mort. Oh! mon Père, priez [H)ur moi; priez surtout pour
396 CHAPITRE Mil.
que mes ciernicM's jours soient éclairés \y.\\' la présence tic Dieu, pour qu'il no me refuse pas son soulien, et (jue les ombres de la morl i.e j)èsent pas troj) sur mon àme, de manière à me cacher mon Sauveur. Parlez-moi, mon Père, comme vous sav(v. parler de la bonté de Dieu, de sa miséricorde, des joies du ciel ; dites-moi cpic j'y serai. »
lîienlot après elle écrivait, dans les étreintes de la mort : « ]Mon père, je fais un dernier effort pour vous exprimer ma reconnaissance de la manière, ce me semble, qui seule ]ieut vous agréer, e!i ^ ous disant que je trouve, en étant catholique, la consolation que j'espérais. Je vous demande voti'e bénédiction encore et toujours; à la poite du tombeau, je vous donne la mienne. »
Ce billet, écrit au crayon d'une main tremblante, était daté de Pau le 3 novembre i 847; 1(- -j, madame Fagan passait doucement du sein de l'Église dans le sein de Dieu.
En c[uiftant les Eaux-Bonnes, le religieux, toujours malade, donna huit jours, du 21 au 29 juillet, à ce Saint-Laurent tant aim.é dans son enfance. Les lieux seuls n'avaient point changé : si la réunion de famille s'était heureusement accrue d'une part, elle avait été tristement réduite de l'autre ; et, avec Xavier redevenu Gustave pour une semaine, tantôt on s'as-
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scyajï <i ]a n)èine table dans de fraternelles agapes, tantôt on s'agenonillait autour du nièino aulel, en priant pour ceux qui n'étaient plus.
Lo 3i juillet, le P. de Ptavignan était rentré dans se,n autre famille, et de Pordeaux il écrivait : « Je suis enfin hors de ce triste genre de vie des eaux, qui me coiivenait si peu; et me voici rendu à ma \ie, au joui- de la fête de notre saint fondateur. 31a santé n'est pas merveilleuse; je suis plus fatigué et plus faible après les eaux qu'avant. On dit c[ue c'est un travail salutaire d'excitation. Pien, tout est bien ! \ ivons heureux , paisible , sous la main de Dieu.' »
On se rappelle qu'il avait été le premier supérieur de cette résidence, alors naissante, de lîordeaux. A la manière des humbles de cœur, il s'imputait sérieusement toutes les épreuves cju'après lui elle avait pu avoir à subir, a Dieu punit les autres à cause de m.oi, disait-il, et le fondateur a porté malheur à la maison. »
Ijifin le P. de Ilavignan alla faire sa retraite d'été tout près de Pordeaux, dans cette ])etite villa de Canolle, où, cpielques aimées auparavant, il écrivait ses conférences ; et le m août il revenait à cette maison ainu'e de \ als. ou il allait fiire aussi son dernier séjour.
;)98 r.llAPiTRI- X!!l.
Pour la première fois, dcptiis iS'ij, l'oratonr de ?solr('-Damc se trouvait libre de la préparation d'im carême ; les conférences de i (S^y étaient restées dans ses carions. Avec la prière et l'étude privée, voici son passe-temps : « Ici je fais faire des sermons à nos jeunes scolastiques, mais je ne leur parle guère. Le silence m'est commandé parles supérieurs et par mon état. »
Cependant les événements politiques lui donnaient déjà bien à penser : de sa retraite, conuiie d'un port tranquille, il observait tous les signes avant-coureurs d'une commotion européenne, et sur la montagne il élevait ses mains vers le CAcl pour l'Église, pour la patrie, et pour la Compagnie menacée partout et surtout à Rome. « Mon Dieu! écrivait-il, que de choses étranges ou tristes! Rome, l'Italie, la Suisse, l'Espagne, la Belgique et notre pauvre France... Des catastrophes paraissent inévitables. Où donc la Providence nous conduit-elle? ()u'attendre? Et la Compagnie que deviendra-t-elle? .1e ne sais. ÎMais ce que je sais, ce que je sens du moins très-profondément, au milieu des circonstances qui nous environnent, c'est que nous devons plus que jamais nous dévouer à l'œuvre de notre perfection et nous jeter dans les bras de Dieu. Les temps sont tristes, mais le Seigneur est bon. »
MALADIE DI-: iSiG. 399
Av;>!it (le faire ses adieux à \ als et a la ville du Puv. si chère à saint François Ré«is, et si dii^no encore aujourd'hui de notre reconnaissance, le P. de Ravignan laissa atîx hahitants du YélaN u.n souvenir impérissal)!e de son passage au milieu d'eux. C'est lui qui coiiçut le premier et popularisa, par l'autorité de son nom, l'idée si patriotique et si chrétienne d'ériger sur le sommet du mont Corneille qui domine l'antique calhédrale et la cité pittoresque, une statue colossale de la Vierge Immaculée, patroiinc de la France. Aujourd'hui c'est un fait accompli : le souverain a donné le bronze que nos braves avaient conquis; la foi a inspiré un artiste, et la piété des peuples a fait le reste.
Le P. de Ravignan était mandé à Lyon ; sa destination allait Y être décidée : « Tout sera de. nouveau examiné, écrivait-il le i8 octobre, et l;i sainte, la douce obéissance, que Dieu lui-même cojiduit, dirigera mes [)as. Ne désirons qu'une chose, l'accoîiiplissement de la volonté de Dieu. S'il plaît eiicore à la divine Providence de prolonger l'épreuve et de me ntiier du mini.stère des aines, je m'humilierai sous la main paternelle du souverain Juge, et je confesse i ai sa justice et ma misère. l'rions et abandonnons-nous! »
Il fut dt'cdé qu'il passerrdl Ihiver à Rome. Le
J^ 1'. général l'invitair à venir prés de lui ; (railleurs la persécution avait franchi les moiiIs, et le V. de I^avignaii, heureux d'en avoir sa part, disait : « ic suis bien aise de me trouver à ]{onic dans ces graves
circonstances. »
Le voyage se fit par terre jusqu'à Gènes, par mvv
jusqu'à Civitta-Vecchia ; et, le 2] novembre, le
malade arrivait à Rome sans trop de fatigue. ]î
avait traversé le Piémont, Nice, Turin et Gênes, au
milieu des cris de : f- iva (îiohej-ti! Moj'te di (icsin'ti !
Toute l'Italie était en commotion. « l ne chose aussi
curieuse que pénible, écrivait-il, c'est ce que j'ai vu
à Livourne, le jour que j'y ai passé, pendant que le
bateau séjournait dans le port. A la faveur de ma
soutane française et démon chapeau rond, j'ai pu
circuler dans les rues, et faire jaser les gens de
l'hùîel où j'ai dîné. Plus de gouvernement régulier
à Livourne. Le peuj^le, dit-on, c'est-à-dire quelques
oisifs et un avocat harangueur, y décide de tout.
La garde civique fait la justice qu'elle entend. Le
malin même on avait arrêté le commissaire de police,
])ar l'autorité du peuple, parce qu'il était soupçonné
d'être de connivence avec l'Autriche. On me parlait
aussi d'iui gouverneur du parti des jésuites qu'on
avait chassé. Si on m'avait reconnu !
« Le peuple de Livourne est dans la rue, à la
lettre, oisif ou à mo!]ter la garde. Le canotier qui nie ramenait à bord me disait, tout en ramant : Les Débats^ ce journal de (iuizot, qui nous appelle des révolutionnaires! Ah! nous l'avons pendu, impiecato, au eafé de l'Union, puis nous l'avons brûlé. Le peuple de France est bon, mais il L^overno . . , Que Pie VL monte à cheval ! et nous le suivrons tous pour chasser les Autrichiens !
« Sur le bateau à vapeur, un réfugié romain, rentrant après trois ans, et a qui on avait dit qui j'étais, vint me parler dans un groupe : voici quelques-unes de ses paroles : Ah! Robespierre... ce saint honnne! (ce disant, il ùta son chapeau), il abattait les tètes qui le. gênaient. C'est comme cela qu'U faut faire. — Nous nous sommes toutefois quittés fort poliment.
(c Et Rome ! Rome! je n'y ai pas trop bien débuté non plus. Le lendemain même de mon arrivée, on installait en grande pompe la municipalité au Capitole. Nous regardions, à moitié cachés, le cortège sur la place du (k'su. Quand la voiture de gala du cardinal Altieri passa devant son propri» palais et, ])ar conséquent aussi , devant le Ges-i, à un signal donné : Vive (liohertil et des voix de forcenés ajoutaient : / ivc Canganellil Vivent les Suisses! Croiriez- vous que tous les journaux, ici (sauf le I. 26
402 ClIAPiTIŒ XllI.
Diai\o, qui <st liiud^i ont célébré la prise i\v. Friijoiirg et le triomphe des armées fédérales?
« La haiue contre nous est à l'ordre du join\ Pas un mot de qui que ce soit pour notre défense. On n'oserait vraiment rien imprimer en ce genre. Au contraire, tous les pamphlets et tous les journaux qui nous sont injurieux s'impriment et se répandent. La Toscane en vomit sans cesse.
« Et la censure ? Ilien. Les meneurs la font euxmêmes. L'n pauvre petit écrivain, très- inoffensif , s'était permis de faire imprimer un article pour (lire un mot en fiiveur des catholiques suisses ; on a saisi l'écrit, on s'est rendu tumultuairement chez l'imprimeur, on a tout bouleversé, on s'est emparé de tous les exemplaires et on les a brûlés en pleine rue, à Rome ; et l'auteur a été obligé de s'enfuir.
« Il est impossible au gouvernement d'avoir un journal à lui et dans un sens raisonnable. Le rédacteur du pauvre Diario a déclaré qu'il n'y tenait plus; il est menacé, il se retire, et personne encore pour le remplacer. Vous comprenez où en sont les jésuites. C'est un entraînement aveugle. Certes que j'apprécie bien ici nos admirables amis et défenseurs de France ! Personne qui ose maintenant à Rome se dire el s'avouer ami de la Compagnie. On
prétend que ]M. Rossi a rcrii des dépêches pour nous protéger... O comédiens !
« Le Pape est fort triste; je n'en suis pas étonné : son cœur doit souffrir. Tous les cardinaux sont effrayés. Le R. P. général est malade : on le serait à uîoins ; cependant il vaque aux affaires.
« Et les réformes ne se font pas ; et les vrais, les grands abus ne se corrigent pas ; et im système de terreur s'organise : voilà l'Italie! Libre à d'autres d'y voir une fête religieuse continue.
« Mais Dieu veille sur son Église : nous prioiis et nous nous confions en lui! »
Le 2 janvier 1848; le P. de P.avignan rendait compte de la grande cérémonie annuelle à laquelle il venait d'assister, seule consolation de son séjour au milieu de tant de tristesses : « Malgré toutes les démonstrations , malgré une indisposition trèsréelle et assez grave, le Pape, dans sa généreuse bienveillance, a voulu venir, à l'ordinaire, assister à noire Te Deum et à i]otre salut solennel de la fin de l'année. Il avait déclaré qu'il se ferait jilulùt porter à bras que de ne [)as venir. Tout s'est passé à merveille et en grande pompe. Les cardinaux étaient fort nombreux. Au dehors les cris les plus unanimes et les j)îus convenables ont accueilli le Pape, qui nous a bénis avec une affection toute spéciale.
'( A PiOiiic, on a tout fait pour nous attaquer; le Pape a nettement déclaré cpi'il serait martyr plutôt que de nous suj)jM'imcr. Nous attendons dans la confiance et dans la paix. »
Les lettres que le P. de Ravignan écrivait alors de Rome, et où il raconte les scènes dont il était témoin, pourraient fournir des matériaux pour une histoire générale de cette triste époque; mais nous devons rester dans les limites d'une simple biographie. Dans le courant du mois de décembre, il avait fait passer en France des notes pour éclairer l'opinion sur la nature et la tendance du mouvement italien et sur l'identité du radicalisme en Suisse, en France et en Italie. A cette occasion, il reçut de Paris une longue lettre, dans laquelle un de ses amis le pressait de dégager la position de la Compagnie par une profession de foi politique, dans le sens libéral. Cette déclaration notoire et officielle, v était-il dit, fixerait enfin l'opinion; on ne reprocherait plus aux jésuites d'être retardataires quandle monde est progressif et de. contrarier, par un esprit rétrograde , la marche des idées et le mouvement du siècle.
En effet, les ennemis de la royauté reprochaient alors aux jésuites leur engouement pour le siècle de Louis XIY; et au siècle de Louis XIV, on les avait
dénoncés comme les ennemis des rois. En même temps qut Jes jésuites de Rome étaient poursuivis comme des absolutistes, les jésuites de Naples l'étaient comme des libéraux.
La politique du P. deRavignan n'a pas besoin de mystère : nous ne craignons donc pas de publier sa réponse à son généreux ami, toute confidentielle qu'elle était. Après avoir exposé l'état de la Compagnie, il continuait ainsi :
« Eu présence de cette situation, que vouliczvous que nous fissions, nous pauvres jésuites, attaqués, injuriés, traqués de tous cotés? Quelle déclaration nous réhabiliterait auprès de cette multitude que l'esprit faux du radicalisme enivre ou abuse ? Et, dites-moi, nous siérait-il de venir faire une déclaration politique solennelle? Mais notre Institut ne connaît pas plus les professions de foi politique que l'Evangile et l'Eglise ne les connaissent et ne les en-
seignent.
« La politique de la Compagnie n'est et ne peut cire que celle de rÉglise. Comme l'Église, la Compagnie s'accommode également à toute forme de gouvernement. Partout elle inspire le respect et Tobéissance aux autorités existantes et l'amour pour les institutions nationales. Si les élèves des jésuites chantaient autrefois les Bourbons en Erance, c'est
pour le même but qu'ils chantent Guillaume Tell en Suisse, Washington aux Étals-Unis.
« Parmi les accusations les plus répandues, et qui reviennent encore sans cesse, se trouve celle que la Compagnie se mêle de politique. Aujourd'hui plusieurs trouvent qu'elle ne s'en mêle pas assez; on voudrait la voir à la tête du mouvement qui s'opère en Europe, ou qu'elle se déclarât hautement en sa faveur.
« La Compagnie fera bien de suivre sa boussole, de faire comme l'Église : ne rien approuver et ne rien condamner, mais profiter des occasions pour revendiquer sa part de jouissance des libertés publiques.
« Nous sommes apôtres pour tous les lieux, pour toutes les nations; partout nous cherchons à former de vrais chrétiens, qui seront nécessairement alors de bons citoyens. Certes, nous détestons la tyrannie, le despotisme; nous préférons, sans aucun doute, la liberté ; mais pour aucun pays nous n'avons la mission de professer des principes politiques, de j)rendre part aux changements qui peuvent s'opérer dans les institutions des peuples. Ce n'est pas la liberté que nous craignons; nous craignons uniquement l'absolutisme antireligieux de ceux qui, au nom de la liberté, attaquent et renversent les institutions catholiques.
« Ce que nous pourrions, d'ailleurs, dire et faire eu ce genre ne servirait à rien. Notre nom dit tout : il est liai; rien ne le réhabilitera.
c( INÎanifester nos sentiments pour Pie IX? Ils lui sont connus; ils sont connus de tous les gens de bonne foi. Hien ne changera l'opinion, soyez-en sûr. A la garde de Dieu !
« Nons restons donc ce cpie nous étions ; nous continuons nos ministères, nous nons taisons, nous prions et nous attendons; nous demandons en tout pays, coiiune catholiques et comme religieux, notre place au soleil et la vraie liberté de. l'Eglise. Puis, nous chercherons toujours à f;iire le plus grand bien à ceux qui nous haïssent ; nous croyons rester ainsi dans l'esprit de notre vocation.
« Et quand on mous présente, à tort et à travers, connue hostiles au progrès et à la liberté, vraiment, on ne sait ce que l'on dit : ou l'on calomnie, ou l'on est dupe. Nous aimons tout ce que Dieu aime. Que les peuples soient libres, nous 1(^ souhaitons sincèrement; mais que l'Eglise et la conscience ne soient pas opprimées. »
Ainsi le P. de Ravignan venait d'accorder à ud ami la profession de foi qu'il refusait au public, et tonte sa politique était de n'en pas avoir. C'est celle de la Compagnie, comme il l'a dit lui-même.
108 CHAPITRE Xlir.
Les jésuites sont monarchistes sous les monarchies et répubhcains sons les républiques, ou j)liifùl ils ne sont rien, si ce n'est catholiques et prêtres. Ils ne sont rien afin d'être à tous, hommes de leur temps et de leur pays, mais à condition d'être avant tout les hommes de Dieu et de l'Église. Et n'est-ce pas à cette position en dehors des systèmes et des opinions que le P. de Ravignan a dû, en définitive, la confiance de tous les partis? On savait qu'il n'était lié qu'à la cause de Dieu, qu'il était indépendant de toute passion politique, imparlial dans ses jugements, non pas seulement inoffensif, mais dévoué à toutes les personnes dans toutes les causes.
Cependant, quoi qu'il arrive sous le ciel, il n'y a rien de changé en Dieu ni dans l'âme, et l'homme stable par le cœur marche toujours d'un même pas dans la même voie. Le P. de Ravignan, au milieu de Rome et des troubles de l'Italie, ne se départit en rien de ses habitudes. Au mois de février, laissant en bas ce monde qui s'agite sous la main qui le mène, il émigra dans une région meilleure, et se retira paisible dans le sein de l'immutabilité divine. Au sortir de sa retraite, un sacrifice, je dirai plutôt une consolation, l'attendait. L'héroïque vertu d'une femme va faire contraste avec les iniquités du monde. C'est la dernière fois que je nommerai
-MALADIE DE 18iG, 409
madame la comtesse Alberl de la Verroimays ; mais, avant de raconter sa mort, il faut bien que je rappelle un peu sa vie.
r Cette femme, aussi pieuse que noble, était Russe d'origine. Son alliance avec le lils de l'ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, rendit la jeune princesse Française, mais non catholique. Cette âme devait coûter bien cher! Le comte Albert, étant tombé malade, par une charité plus forte que la mort, n'hésita point à offrir sa propre vie pour la conversion d'une personne tant aimée. Le Ciel l'exaura; car, au moment où il allait sortir de ce monde, elle entra dans l'Eglise; auprès du lit oii il recevait le dernier viatique, elle faisait sa première communion. IMgrGerbel, évéque de Perpignan, a décrit cette C-^) scène, digne des anciens jours, dans une des plus belles pages de notre littérature sacrée. Du reste, une si grande âme méritait bien d'être achetée à un si haut prix.
A dater de cette mort, dont elle était la conquête, madame Albert delà Ferroiuiaxs se donna toute à Dieu seul, et commença une vie de sacrifices qu'elle devait consommer à son tour par un holocauste. Jeune encore, élevée dans les habitudes les j)lus délicates, distinguée par ses grâces et par ses manières, sollicitée par les plus brillantes relations ,
x^'-XU^ i /vu t.:
■ilO CHAPITRE Xni.
cll(3 s'enveloppa de deuil; et, libre des devoirs de famille , des sollicitudes de la vie et des exigences du monde, elle se fit un désert au milieu de Paris, et \ vécut comme à Nazareth. Une étroite cellule chez les dames de Saint-Thomas de Villeneuve était son hôtel ; elle n'en sortait que pour aller à l'église et chez les pauvres, et n'y recevait qu'une ou deux amies. Elle donnait tout ce qu'elle avait, indigente elle-même à force d'être charitable; et, dajis sa dernièi^e maladie , comme elle manquait des objets les plus nécessaires, elle dut recevoii-, à son tour, l'aumône de l'amiîié, partageant avec le Sei^^neur Jésus la gloire de la pauvreté volontaire.
Le P. de Ravignan était depuis plusieurs années le directeur de madame de la Ferronnays. x\vant de se prononcer sur la voie à laquelle Dieu l'appelait, il avait attendu la lumière d'en haut; mais dès qu'il eut reconnu la volonté du Ciel, il la lui déclara, et celte àme courageuse, s'élancant dans le chemin de la perfection qui lui était montré, en peu de temps fournit sa carrière et atteignit le terme. A oici les dernières lignes qu'elle adressait à son directeur; un soir de décembre 1847, ^'^^^ éciivait de sa cellule de Saint-Thomas de Villeneuve, à la lueur d'une petite lampe :
« j\Ioii révérend Père,
« Quelle bonté vous avez eue de m'écrire! Et moi;, il y a un mois que je ne vous ai écrit; ce qui ne me semble pas du tout ainsi : le temps passe si vite, et puis on est ensemble devant Dieu. Votre bonté, même de loin, influe toujours salutairemcnt sur mon âme.
« Et votre santé? elle m'inquiète, sans me tourmenter. Ah ! vous êtes heureux de demeurer au (îesii, d'appartenir à ces persécutés, oh! si heureux !
« I\Iais je serais bien ingrate d'envier le sort d'un autre dans lui moment oîi je jouis d'un contentement qui m'étonne et cpie je vous dois après Dieu. Que vous avez été bien inspiré de me donner cette existence! Je la savoure, et les distractions du monde ne causent pas cela. Avec une petite larnjx^ funèbre, j'ai le cœur gai. Dieu me gâte, même matériellement, car j'ai trouvé tout bien mieux que je ne pensais. Et vous aussi vous me gâtez, puiscpie j'ose vous écrire de pareilles choses à Rome, et: dans ce moment! Ma retraite m'a été utile, j'esj^ère, et j'aime toujours les retraites au point d'en désirer deux par an.
« Ah! mon Père, cjnc l'éternité sera bonne! il y a des choses si tristes ici-bas, si ténébreuses, cpi on
Ht CIlAPiriŒ XII!.
est étonné de pouvoir avoir de la joie dans ràiiie.
« IJénissez-nioi, et que Dieu vous récompense, entre autres choses, de tout le ]jien quv vous avez fait, que vous (ailes et ferez à mon âme. »
Madame de la Ferronnavs se garda bien de consulter le P. de Ravignan sur lui projet qu'elle avait .couru et confié seulement à son directeur ])ar intérim et à sa plus intime aiiiie. Elle savait ])ar expérience l'efficacité du sacrifice : se souvenant de ce que son âme avait coûté à san pieux et généreux mari, et comprenant aussi ce que valait la conservation du P. de Ravignan, elle fit un pacte avec le Maître de la vie, se dévoua comme victime, et l'on put croire qu'elle avait attiré sur elle le coup qui ne lui était pas destiné. Quoi qu'il en soit, l'apotre fut rendu à la terre^ et madame de la Ferronnays, nous l'espérons, fut reçue au ciel.
Le P. de Ravignan apprit le 8 février la maladie de celle qui s'était dévouée pour lui ; il écrivit aussitôt à une fidèle amie de la comtesse : « Je vous prie de lui dire combien je suis occupé d'elle devant Dieu. Cependant, tout en priant pour sa guérison que je désire du fond de l'âme, je n'ai pas le courage de m'atlrister trop d'un résultat possible, qui donnerait le repos et la joie éternelle à une âme si droite, si charitable, si dévouée. »
MALADIE DE 184G. /il3
Le 20 février, il avait appris sa mori, et il écrivail cette autre lettre ; « Il est impossible, quand on a bien connu cette âme, de ne pas sentir profondément sa perte; et, je l'avoue, je suis triste de n'avoir plus à la rencontrer sur celte terre. Mais comment ne pas se consoler en pensant à tous les dons de la grâce que Dieu avait déposés au fond de son cœur, si généreux et si fidèle! J'envierais son sort, si le bonheur de la savoir libre des pesantes chaînes de la vie, et établie pour jamais dans la divine charité, ne l'emportait sur loute autre pensée.
« Quelque pure et sainte que soit une âme à nos yeux, il est possible qu'elle ait encore besoin de nos prières et de nos secours près de Dieu. Nous prions donc et nous prierons. J'ai transmis au R. P. général le désir de madame Albert ; il en a été touché et m'a chargé de faire savoir qu'il remplirait exactement ses religieuses intentions, en appliquant pour elle, comme il l'avait fait pour son beau-père, bon nombre des quinze ou dix-huit cents messes dont il dispose chaque semaine.
« Le monde, sans doute, iie mancpiera pas d'attribuer cette mort prématurée à son genre de vie, à ses privai ions, à la direction qu'elle a suivie. A cela je n'ai rien à din^, et j'attendrai avec confiance, sous ce rapport du moins, le jugement de Dieu.
414 ClIAPmU- XIII.
Je no liens aucun compte des on dit des personnes du monde ; les jugements de toule la terre ne s(Mit rien à mes yeux. L'Evangile doit être notre loi et notre guide.
« Cette âme si charitable et si généreuse nous manquera pour bien des œuvres, pour des misères de plus d'un genre. On était toujours sur de la trouver prête à tous les sacrifices ; la soif du bien la dévorait ; et si l'on veut se bien rendre compte de la cause de sa perte pour le temps, il faut se rappeler que Dieu, par l'aixleur de sa charité, sait se donner de saintes victimes. «
Le P. de Ravignan savait mieux que personne combien madame de la Ferronnays avait mérité ce dernier titre par toute sa vie ; mais il ignorait qu'elle l'eût surtout mérité par sa mort. Ce fut heureux ; car, avec son ardent et continuel désir d'aller à Dieu, il eût trop souffert d'être racheté de la tondre, et racheté par un tel sacrifice. A peine la victime fut-elle tombée que l'apôtre se releva. Encore quatre ans de santé, et il faudra conjurer un nouveau péril |)ar un nouvel holocauste.
A la fin de cette lettre du 20 février [8^^, le P. de Ravignan ajoutait un mot sur la nouvelle du jour à Pvome ; « Hier, disait-il, à mon réveil, j'ai trouvé le monde encore une fois changé. Des
MALADIE DE I8i6. 415
constitutions partout ! Celle de Rome s'élabore. »
Or, précisément à la même date, Paris était beaucoup plus expéditif : il improvisait une révolution, du soir au lendemain, et le royaume se réveillait en répid^lique. A ce coup de tonnerre qui renverse lui troue et menace tous les autres, le P. de Ravignan s'écrie : « Que d'enseignements ! mais que d'énigmes! Adorons la niain de Dieu et prions, w
Ce billet est encore daté de Rome, le 8 mars ; et, huit jours après, en voici un autre, écrit de Civitta-Yeccliia, où je lis : « ]Me voici, Dieu me ramène. )> En effet, ses frères de Paris l'avaient prié de revenir, et il accourait à leur appel. I.e présent était sans doute précaire partout, car lorsque la France remue, elle fait trembler le monde, mais il paraissait plus critique encore au centre même du mouvement révolutionnaire.
A son départ de Rome, le P. de Ravignan reçut de la main du R. P. général le don le plus })récieux d'une paternelle tendresse ; une fiole remplie du sang de saint François Xavier, sainte et chère relique qu'il ne quittera plus. Il partit seul, mais ses frères de Rome devaient bientôt le suivre.
Le gouvernement pontifical, débordé par le mouvement populaire, fit savoir aux jésuites qu'd ne pouvait plus se défendre lui-même. En effet, après
4] 6 CHAPITRE XHI.
que le Gcsii fut resté ^i(le, Ijientot le Vatican se trouva désert. Pur un de ces jeux de la Providence qui gouverne toujours le monde, alors même qu'elle semble l'abandonner à ses passions, nous verrons le P. de Ravignan accueillir à Paris leR. P. général qui l'avait reçu à Home. La république fraiîeaise, noble réparatrice des violences de la république romaine, aura cette mission glorieuse de rendre sa capitale au Pontife deux fois souverain, et d'ouvrir un asile à la Compagnie exilée de tous les royaumes d'Europe.
lU-volulion de 18i8. Rétractation de M. de Cliàteaubriand, à son lit de mort. Convalescence du P. de Ha\i;;nan à Itièvre. Le général de la Compagnie de Jésus à Paris. Le P. de llavignan snpéi'ieur de la maison de la rue de Sèvres.
Le 24 mars 1848, le P. de Ravignan arrivait de Home à Paris. Il y prit à peine le temps de respirer. Impatient d'avoir sa position normale, dès le 3 avril il partait pour aller chercher en lîelgiqiie le mot d'ordre de l'obéissance; il se remit comme un fils entre les mains de son provincial, qui se trouvait au collège de lîrugelette; et le G il revenait avec sa destination poiu' la maisoti de la rue de Sèvres.
Paris, après avoir ètè au mois de février un champ
de bataille, s'était couvert de tribunes où tous les
partis se disputaient par la parole les résultats d'une
victoire obtenue le fer en main. Le retour du cé-
418 r.iiArrnu-: xiv.
lèl)re orateur fut salué comme un heureux événement par l(>s amis de la iil)(M'té religieusCj qu'il a\ait déjà défendue av(^c tant (i'élof[uence cl d'énergie quatn^ ans auparavant. On comptait Ijeaucouj) sur son induence morale; et, en effet, sa présenc(î fut d'un grand secours aux principaux défenseurs de la cause catholique : il les anima de son zèle, les guida par sa prudence et soutint plus d'une fois leur constance par sa fermeté.
On avait aussi beaucoup espéré de son éloquence ; et, quelques mois plus tard, cpiand la voix lui fut complètement rendue, on lui demanda le secours de sa puissante parole. De saints prélats, des prêtres zélés, avaient pris place dans l'assemblée où se débattaient les destinées de la France ; on désirait y voir siéger ensemble le dominicain et le jésuite qui avaient illustré la chaire de Notre-Dame, et bon nombre d'hommes distingués pressèrent le P. de Ravisjnan de se mettre sur les rangs, l'assurant du succès de sa candidature. C'était sans doute une tentation pour une âme ardente et naturellement belliqueuse. Mais sa prudence et ses règles l'arrêtèrent. H avait lu dans son Institut : « Il est ordonné à tous les nôtres, en vertu de la sainte obéissance et sous les peines les plus gi-avc s, de ne se mêler en aucune façon des affaires publiques, concernant les
RESIDENCE DE LA RUE DE SEVRES. il9
inlérèls de l'Etat ; et que personne d'entre eux n'ait ia hardiesse et la présomption, quelques instances, quelques prières qu'on lui fasse, de se charger de ia conduite des affaires politiques. » lî resta donc en dehors de la lutte, priant pour ceux qui étaient descendus dans l'arène.
Voici comment, dix ans plus tard, le R. P. Lacordaire, rendant hommage à la mémoire du P. de Pvavignan, peignait en quelques mots sa nohle et sainte attitude au milieu des éhranlements de cette redoutable époque : « Nulle révolution n'altéra le calme de son dévouement ; il les vit jiasser, comme le pAtrequi garde son troupeau dans les montagnes assiste debout aux tempêtes de la ])laine. Tandis que d'autres couraienl.au bruit de la foudre, il se contentait de ne pas la craindre, et, contiiuiant son oeuvre sous l'oeil de Dieu, il répandait autour de sa personne l'inviolabilité prédestinée à ce qui demeure au-dessus du tenq)s. On pouvait désirer plus d'ardeur dans les hasards, mais non plus de constance au [)oste nécessaire, il s'épanchait d'ailleurs dans les conseils; il inspirait de son autorité ceux qui élaient ])lus avant que lui dans la mêlée, el, si sa modération servait la chai'ité, elle ne seiMt jamais le découragement. »
Toute la correspondance du P. de Uavignan j.cn-
420 rHAIMTRE XIV.
(lai)t CCS années onigenscs atteste le calme, la prudence et linébra niable lei'nieté de son à me. Nons n'en citerons (jue (juelqiies lignes. Deux semaines avant les journées de juin, il écrivait au K. P. Roothaan : « Nous allons, Dieu sait ou, et le chaos européen ne paraît pas près de se débrouiller. I.a vie doit être plus que jamais, ce me semble, un exercice de foi aveugle... Le moment présent est matériellement calme , mais rien ne garantit de l'explosion du lendemain. » Comprenant sa vocation et celle de ses frères, au milieu de ces perturbalions politiques, il ajoutait dans la même lettre : c( Chacun de nous, ici, s'occupe de ses œuvres; le tra^ail ne manque pas. )> H écrivait encore au R. P. ejénéral, le .") février 1849 : « Si nous sommes fidèles à Dieu et dévoués, qu'avons-nous à craindre? Plusieurs de nos Pères sont tout prêts à se porter sur le champ de bataille et aux ambulances, au secours des blessés et des mourants. »
Huit jours après les journées de juin, M. de Châfeaubi'iand s'éteignait à Paris, au milieu de tous les deuils de la patrie. Le roi de la prose française uîoderne, connue on l'a nommé, avait toujours cjardé dans son âme et porté haut le triple caractère du gentilhomme, du lîreton et du chrétien, l'honneur, la fidélité et la croyance. S'il avait plus d'une
fois dévié, du moins il n'avait pas descendu, et son cœur pouvait faire pardonner beaucoup à son imagination. Auditeur assidu et vif admirateur des conférences de Notre-Dame, l'écrivain avait avec l'orateur des relations vivifiées par la foi.
Le P. de Ravignan , redoul)lant de zèle aux approches de la mort, consola par sa présence et ranima par sa parole ce vétéran de la politique et de la littérature, déjà sur le bord de la tombe; il lui montrait, par delà toutes ces poésies de la vie maintenant décolorées et ces ombres de la mort presque transparentes, la splendide et suprême réalité, l'espérance, fille de la foi, et cette immortalité meilleure qui n'est point de ce monde.
En présence de l'éternité, le grand écrivain, avec la plénitude de ses facultés, voulut arracher de ses œuvres toutes les pages que désavouait sa conscience. Le bonheur de les déchirer compensait au moins le malheur de les avoir écrites. Sur son ht de mort, il dicta ce bdlet à son neveu, (pii nous l'a communiqué :
Je déclare devant Dieu rétracter tout ce qiéil peut j avoir dans mes écrits de contraire éi la J'oi , aux inœurs et généralement aux principes conservateurs du bien.
Paris, le S juillet 184B,
SigJic pour mon oncle , François de Cliâteaubrland ^ dont la main n'a pu signer, et pour me conforme?' à la volonté qu' il ni a exprimée.
GeOFI-JIOY-LoLIS de ClIATEAUBmAND.
Quand cette déclaration fut écrite, le mourant se la fit répéter, voulut la lire de ses yeux; alors, la paix dans l'âme et la joie sur le front, il se rendit sans effort au Dieu qui pardonne et qui couronue.
En rattachant à la mémoire du P. de Ravignan cet acte réparateur, qui n'avait pas encore été publié, je restitue à chacun ce qui lui est dû, à Dieu sa gloire, au monde un exemple, au mourant l'honneur d'un repentir chrétien , à la famille un nom agrandi devant les anges sans être amoindri devant les hommes.
Cette dernière volonté n'a pas eu son effet. IMais on sait que l'héritage littéraire de l'auteur des Mémoires d outre-tombe n'appartenait plus à sa famille. J
Dans le courant de juillet, le P. de Ravignan disposa son âme à de r.ouveaux travaux par une retraite. Quand il l'eut achevée, M. Récamier, voyant sa santé toujours chancelante et sa voix encore altérée, voulut lui 1 endre toute la force que réclamait son ministère. L'excellent dccteur, dont on se rappelle l'énergique volonté, obtint toute permission de
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])o.sséder le convalescent sous son oljétlience à sa maison de campagne, située dans ia iVaiche et solitaire vallée de Bievre. Le médecin si affaire de Paris s'y retirait, durant les mois d'été, connue un patriarche au sein de sa famille; et les in\itésdans cet intérieur chrétien étaient rares. La villa, d'adleurs modeste, avait sa magnifique bibliothèque et sa jolie cha- ])elle , oii se récitait matin et soir la prière cornniunc; et c'était luie grande solennité dans !e saiictnaire domestique ([uanci un prêtre \ survenait pour le saint sacriilce, ^^L îlécamier se réservait à lui seul l'office de sacristain, et c'est tout au })Ius s'il cédait à ses liis la consolation de servir Je prêtre à l'autel. Le P. de llavignan passa quelques semaines dans cette famille qui, par son calme religieux, lui la])pelait sa communauté; et c'est vraiment a biès re qu'il ressuscita pour ia chaire. Son laiynx était toujours sans ressort et sa voix sans sonorité. Mais un éclair passa dans le génie audacieusemcnt; inventif de àNL Piécamier, et la parole fut rendue au P. de Pvavignan. Un matin, après la messe, à l'heure qui réunissait d'ordinaire tous les habitants (le la maison, le docteur vint, d'un air soucieux, annoncer aux convives que le Père se trouvait plus souffrant et ne paraîtrait pas au déjeiuier. Làdessus, il disparaît lui-même avec son idée en
tête, va trouver le malade, et lui dit : « Levez-vous et suivez-moi. — Mais, docteur, ou me menez-vous? répond ce dernier. — Je vais vous jeter à l'eau. — A l'eau! dit le P. de Ravignan, avec la fièvre, avec la toux! Mais allons, n'importe; je suis entre vos mains, je dois vous obéir. » Il s'agissait d'un de ces bains dits d'af fusion, remède béroïque , mais redoutable. L'effet fut étrange. A l'beure du dîner, le docteur triompbant amena son malade en bonne santé, et le muet du matin racontait le soir l'bistoire de sa guérison. L'eujploi de ce moyen énergique, réitéré tons les jours, confirma le premier résultat, et l'opération, toute ju'uible qu'elle était, entra, ponr longtemps, dans les babitudes presque quotidiennes du P. de Ravignan,
Peu de jours après, la cbapelle de Bièvre, parée comme aux grands jours des plus belles fleurs du jardin, était pour la première fois témoin de l'abjuration d'une protestante. La conversion avait été facile. Cette Ame droite, sincère dans son ancienne croyance, était prête pour la vérité et déjà catholique de cœur ; à sa bonne foi il ne fallait plus qu'un rayon de lumière ; elle entendit et elle crut.
Cette première cérémonie en amena une seconde. Le P. de Piavignan avait préparé à la Confirmation la nouvelle convertie et une autre protestante, de-
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venue catholique elle-mèuie; et le saint évèque de Versailles, Mgr Gros, un des habitués de lUèvre, était venu administrer ce sacrement aux deux néophytes. La maison de M. Récamier était assurément un digne théâtre de ces délassements apostoliques.
Le temps du repos était jiassé avec celui de la maladie. Le 8 octobre, le P. de llavignan quittait sa solitude de IJièvre, et le lo il écrivait de Paris : « Me voici revenu en famille et avec le fardeau sur les épaules. Prions que l'esprit de notre bienheureux Père se repose sur nous! » En effet, le jour même il avait été nommé su[)érieur de la maison de la rue de Sèvres.
Nous avons vu qu'en i843 le P. de Ravignan, menacé de cette charge, avait pu s'v soustraire. En 1840, il avait été de nouveau sur le point de se la voir inq^oser; et, pour en être exempté, il avait fait valou' des raisons qui furent admises ; il avait écrit à cette occasion : « Ce serait le plus rude châtiment infligé à ma vie, c'est-à-dire que je craindrais alors pour le repos de ma conscience et pour le salut de mon âme. » jNIais en 1.848 il fallut se soumettre malgré toutes ses l'épugnances et ses apjiréhensions. Sa corresi>ondauce va nous dire pendant trois ans combien elles élaient sincères.
En parcourant les lettres trimestrielles dans les-
426 CHAPIIUK XIV.
quelles, suivant sa règle, il rendait compte au 11. P. général cle l'état de sa maison, je trouve qu'il parle des autres personnes avec une excessive indulgence, de lui-même avec une extrême rigucnn-, disons mieux, avec une souveraine injustice.
Il écrivait, pour la première fois en cpialité de sujîérieur, au commencement de l'année 18/19 • « L'esprit de tous ceux qui m'er.tourent est vraiment religieux et bon ; au moins il fait contre-'poids aux tristes démérites du triste supérieur. Si je suis à charge aux autres, je le suis bien à moi-même. « Il disait d-ms une autre lettre de la même année : « L'esprit de notre maison , est bon, nialgré les obstacles que j'y apporte trop réellement. »
En i85o, au mois de janvier, il écrivait auli. P. général, à l'occasion de sa fête et du nouvel an : ic Comme supérieur de la petite maison rue de Sèvres, comme votre enfant le plus indigne, je vous offre nos voeux, nos respects, notre obéissance reconnaissante. Le jour de saint Jean l'Evangéliste n'avait point passé sans nous rappeler tout ce que nous vous devions; aujourd'hui nous demandons au cœur de Notre-Seigneur de faire et d'accomplir généreusement tout ce que votie Paternité désire de nous. Nous sommes sûrs ainsi de travailler à la gloire de Dieu. Grâces en soient rendues au
cœur da divin Maître ! Notre petite coiiiinunauté ne va pas lîKd : l'esprit est Ijon, la régularité satisfaisante, le zèle convenable, les œuvres utiles. Je ne vois que les infirmités inséparables de notre pauvre nature. J'apporte de grands obstacles au bien , mais Dieu par sa grâce maintient clioses et personnes. )>
En i85i, après avoir exposé quelques difficultés matérielles de la maison, il ajoutait : « Ce sont là des épines, mais après tout peu poignantes; ce qui lest l;ien plus pour mon àme et pour nos Pères, c'est mon office de supérieur, joint à des occupations et à des relations accablantes, Cej)endant j'hésite à solliciter avant le temps ma délivrance : Dieu, ce me semble, m'en empèclie. Daignez bénir votre pauvre enfant, mon très-révérend Père; il en a besoin. »
Enfin, au mois de septembre t852, le P. de Ravignan apprend que la Compagnie, en lui donnant un successeui, avait exaucé les vœ-ux qu'il n'os?.it pas exprimer. Il était alors à Amiens ; ïMgr de Salinis, évèque de ce diocèse, et depuis archevécpie d'Aucb, qui l'honorait de son amitié, l'avait obtenu pour assister et pour prêcher à son synode. A la ])remière nouvelle de sa délivrance, il uc contient plfls le transport de sa joie, et il écrit les i\vu-s.
lettres suivantes. La première, datée du 2r) septembre, est adressée au l\. P. général : ce INIon très-révérend Père,
i( Veuillez agréer mes profonds iioinin;iges do reconnaissance pour la bonté avec laquelle vous avez approuvé que le R. P. provincial me déchargeât d'un fardeau que j'ai si mal porté. Je rends grâce à Dieu, qui pourvoit à tout, d'avoir donné un nouveau supérieur à cette chère maison. Il réparera mes torts, il guérira les maux qu'a faits ma roidt ur de caractère.
(c Je sens , au fond de ma conscience et de mon cœur, le plus sincère regret d'avoir si mal servi Notre-Seigneur et la Compagnie. J'oserai cependant, mon très-révérend Père, vous dire que plus que jamais j'aime la Compagnie, ma mère, que je lin suis dévoué du plus intime de mon àme, que je voudrais souffrir, mourir pour elle, pour le bien de mes frères et des âmes, et que, si je suis incapable d'occuper les charges qui donnent autorité sur les autres, au moins dans les plus humbles rangs, qui sont les meilleurs, je demanderai sans cesse à Dieu de reconnaître la grâce de ma vocation et l'indulgente bonté des supérieurs.
cf J'ai désiré souvent, je l'avoue, être délivré de ma charge; j'ai eu tort, puisque cela tenait aux
iinnicnscs défauts de ma nature que je u'ai pas su encore malti'iser. Maintenant, que puis-je faire? M'iiumilier, prier et obéir, je pense ; ce que je suis bien déterminé à exécuter le mieux qu'il me sera possible, avec la grâce de Dieu.
« Pardon mille fois, mon très-révérend Père, et bénissez votre enfant indigne. Du reste, avec un repentir intime, mon âme ne ressent que des impressions de paix, de confiance, et même de joie. »
Quelques jours après, au commencement tl'octobie, le P. de Ravignan adressait cette seconde lettre à celui de ses inférieurs qui venait d'èfre désigné pour le remj)lacer :
« Mon Révérend Père,
« D'après ce que voulut bien me dire le R. P. provincial à mon départ, c'est aujourd'hui, dans (pielques heures, que Notre-Seigneur et avec lui la Compagnie vont placer sur vos épaules la charge de supérieur. J'éprouve dans mon cœur le besoin de vous offiir le tendre et profond hommage de mon respect, de mon amour, de mon obéissance fidèle.
« () mon Pfic bi'Mi-aimé ! cette âme qui vous est trop connue, ne peut en ce moment, elle ne doit pas se défendre d'un s(Mitimcnt intime de tristesse, quand elle pense ([ue ses péchés, son oi'gueil, son impatiente durelé, ont sans doute déterminé la décision,
430 ( liAPlTKH XIV.
jicniljle pour vous seul, (jui délivre et iiioi-inènie el les auties de ce fardeau de la sujx'riorité pour vous l'imposer. Je me prosterne aux pieds du liivin Maître et aux vôtres pour reconnaître mes torts et implorer mon pardon, pour supplier la Compagnie, ma douce, ma tendre mère, que j'ai si amèrement conlristée, de me souffrir, do me porter encore, enfant indigne, dans son sein miséricordieux.
a Père béni, vous lisez au plus profond de mon ame; vous savez que je ne mens pas, cjue je vous aime et vous chéris, que j'aime mon Dieu, mon Sauveur, malgré toutes mes doideurs.
« Que cette journée, que ces années vous soient douces; que la sainte joie de votre cœur ne soit point troublée ; cjue docile et hundjle, charitable et fidèle, je ne sois pour vous qu'un fils digne au moins de voti'e compatissante affection : c'est mon désir, mon vœu ; mes pauvres, mais quelquefois bien ardentes prières seront toutes pour vous, pour le père siu" lequel va reposer l'avenir de mon àme.
« Dès que j'arriverai à Paris, je vous demanderai de vous ouvrir mieux encore que jamais mon ca'ur ; de vous rendre ce compte fidèle de conscience qui, dans vos mains, sera mon appui et ma garan'ie contre moi-même.
ce Bénissez -moi donc, pardonnez-moi, prenez-
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moi, coïKliiiscz-moi, sauvez-moi; je chéi'irai toujours votre volonté, votre nioinclre désir. Par vous, Dieu ne m'a-t-il pas accordé soulagement et grâce ? N'ai -je pas pu respirer quelquefois un air plus pur et plus |)aisible ? PJon bien-aimé Père, je vole dans vos bras et sur votre cœur, le plus tôt possible. »
Après avoir vu avec cpielle sévérité le P. de Ravignan s'est jugé lui-même dans l'exercice de sa charge, la vérité demande que nous rendions plus de justice à son gouvernement. Connueneons donc par rappeler les principales qualités cpie saint Ignace désire dans un siq^érieur; et nous verrons ensuite jusqu'à quel point le P. de Piavignan se rapprochait ou s'éloignait de cet idéal.
Il faut, avant tout, que le supérieur d'une simple maison , comme le général appelé à gouverner la Conq)agnie tout entière, soit le plus possible uni avec Dieu, Notre-Seigneur, et cju'il ait une sainte {"amiliarité avec lui, non-seulement aux heures de la prière, mais aussi dans tout le reste de la jouiiiée et dans toutes ses actions; afin que, puisant sans cesse à la source d«' tout bien, il verse avec abondance sur ses inférieurs les grâces spirituelles et devienne pour eux le canal des dons célestes.
Il faut, secondement, que le supérieur soit un homme assez accompli poui- que son exemple aide
432 r.IIAPITUr- XIV.
les aiitivs tlanslV-xei-cicc de toutes les vertus; qu'on voie briller en lui, dans toute sa sj)Iendeur, la charité envers le prochain et la Compagnie; et que les charmes de son humilité le rendent aimable à Dieu et aux hommes.
Il faut, troisièmement, qu'il soit affranchi de toutes les affections désordonnées, qu'd aura domptées et mortifiées par la grâce de Dieu; de peur qu'elles ne troublent le jugement de sa raison, et afin que son extéricin- soit tellement composé, son langage surtout tellement réglé qu'on ne puisse rien reuîarquer en lui , pas même une parole, qui ne serve à l'édification soit de ses frères, dont il doit être le modèle, soit des étrangers.
Il faut, en quatrième lieu, qu'il sache joindre à la bénignité et à la mansuétude cette rectitude et cette sévérité indispensables pour qu'il ne se laisse pas détourner de ce qu'il jugera devoir être plus agréable à Dieu, Notre-Seigneur. Il faudra néanmoins qu'il sache compatir à ses fils, comme il convient, en se conduisant de telle sorte que ceux-là même qu'il sera obligé de reprendre et de corriger, malgré la peine qu'ils en ressentiront dans la partie inférieure de l'âme, reconnaissent sa droiture et sa charité dans l'accomplissement de son office.
En cinquième lieu, la grandeur d'âme et la force
de caractère lui sont indispensables pour qu'il puisse soutenir l'infirmité de plusieurs, entreprendre de grandes choses pour le service de Dieu, et les poursuivre, quand il le faudra, avec constance et persévérance ; sans se laisser abattre par les contradictions, soulevées même par les grands du monde et par les hommes puissants ; sans se laisser détourner, ni par leurs prières ni parleurs menaces, de ce que demandent la raison et l'obéissance due au Seigneur. Que se montrant supérieur à tous les événements d'ici-bas, il ne se laisse ni exalter par la prospérité ni décourager par l'adversité; mais qu'il soit tout prêt à braver la mort, s'il en était besoin, })our le bien de la Compagnie, en obéissant à Jésus-Christ Notre-Seigneur.
Il faut, en sixième lieu, qu'il excelle par l'intelligence et par le jugement, afin que ces dons du Ciel ne lui fassent défaut, à l'occasion, ni dans les choses spéculatives ni dans les choses pratiques. Et bien que la doctrine soit très-nécessaire à celui qui doit être préposé à tant d'autres hommes instruits, cependant il a plus besoin encore de prudence et d'expérience pratique dans les choses spirituelles et intérieures, afin de discerner les esprits divers, et de donner des conseils et des remèdes spirituels pour toutes les nécessités et les maladies des Ames. Le don
de discernement dans les choses extérieures, dans la manière de traiter des affaires si variées, et d'agir avec tant de personnes différentes, soit dans la Compagnie, soit au dehors, lui sera donc souverainement nécessaire.
Enfin, il aura surtout besoin de vigilance pour la conduite des affaires , de sollicitude pour les lancer, de vigueur pour les mener à leur fin et à lein' perfection, de peur que, par incurie ou par défaillance de courage, elles ne restent inachevées et imparfaites.
Certes, nous ne prétendons pas retrouver dans le P. de Piavignan tout ce que nous indique cet idéal du supérieur parfait. Pour en voir la réalisation comj)lète dans un homme, il faudrait remonter jusqu'à saint Ignace et saint François de Eorgia. Mais si le religieux dont nous écrivons l'histoire ne fut pas sans défaut, tous ceux qui l'ont connu savent qu'il eut dans \ui degré éminent le plus grand nombre des qualités désirées par le fondateur de la Compagnie; et, pour commencer par Ihumilité, qui pourrait ne pas aimer et vénérer un supérieur si sévère dans le jugement qu'il portait sur lui-même ?
Entrons dans quelques détails; et, sans nous astreindre à suivre pas à pas l'Institut, commen-
ronsparce qui pourrait rappeler davaiilage les infirmités de la nature.
C'est dans la décision et l'expédition des affaires que le caractère du P. de Ravignan se montra tout entier. Avant d'agir et de commander aux autres, il réfléchissait sans doute, il consultait, il priait surtout; mais, après ces préliminaires de la prudence, il se prononçait sans retard et sans retour, avec un oui ou un non tranchait tous les nœuds gordiens, et la question résolue était immédiatement suivie de l'exécution. Il ne voyait plus d'obstacle, n'écoutait plus d'objections, ne connaissait pas de répugnance : il marchait et du même pas faisait marcher les autres. On pouvait être bon religieux sans avoir tonte sa vigueur d'âme et toute son abnégation. Peut-être quelquefois aurait-on pu désirer plus de suavité dans les exigences de sa vertu. Il aurait eu plus de condescendance pour ses inférieurs s'il les avait moins estimés. N'ayant à combattre dans son cœur que les exagérations de la force, il ne comprit pas toujours assez dans les autres des faiblesses naturelles qu'il n'avait jamais éprouvées. C'est surtout en songeant à ce qui lui manquait en cela qu'il se faisait à lui-même de si amers reproches, et qu'il se disait incapable d'être su[)érieur.
En fait de gouvcrncinent, le V. de Ravignan, avec iii) caractère si ferme et si tranché, avait et devait avoir un genre ]nen à lui. Le dirai-je? lorsqu'il est encore si près de nous, je crois le voir déjà dans le lointain , comme luie de ces grandes et austères figures qui ne sont plus guère de notre Age. L'autorité dominait dans sa physionomie, et l'autorité au complet et à sa plus haute expression, avec tous ses éléments et tous ses attributs. Si l'équilibre était parfois rompu, il inclinait, par principe et par nature, vers la sévérité plutôt que vers la douceur ; et à la fui de sa vie, comme à la fin de son noviciat, convaincu que la vigueur, si elle comprime, conserve du moins, tandis que la mollesse, sous prétexte de dilater, dissout et corrompt, par une préférence instinctive et raisonnée, il aimait mieux paraître rigide que de ])araître faible.
Le P. de Ravignan, en qualité de supérieur, se regardait comme le dépositaii'c des règles et le gardien des âmes, responsable de l'observation des unes et de la conservation des autres. Amateur jaloux de la discipline, peu soucieux de flatter, pourvu qu'il sauvât, il avait pour maxime que la crainte ue doit pas être tout à fait absente, même quand l'amour est présent ; et il ne manquait pas à ce devoir de la correction, sanction nécessaire de la loi,
qui prévient les abus par un avis, ou réparc les fautes par la pénitence.
Du reste, celte austérité de principes se trouvait compensée dans la praticpie et bien adoucie par des tempéraments. Ainsi, d'abord, la personnalité, cette chose odieuse dans un supérieur, n'y tenait aucune place, n'y jouait aucun rùlc. S'il paraissait exigeant, ce n'était jamais pour lui-même, c'était uniquement pour la cause de Dieu, dans l'intérêt de la règle, et pour le bien spirituel de ses inférieurs.
De plus, en comparaison de la sévérité qu'il avait contre lui-même, le P. dePv.avignan n'avait en vérité que de l'indulgence pour les autres; du moins observait-il le premier tout ce qu'il avait à prescrire. Il ne se dispensait d'aucune règle, d'aucun exercice de communauté, d'aucun travail, d'aucune pénitence ; et la seule prérogative qu'il tirât de son office, c'était l'obligation d'édifier ses Frères et la charge de les servir.
Comme nous n'avons point rencontré un caractère plus haut, nous n'avons point trouvé non plus un cœur plus large que le sien, plus profond dans ses affections, plus délicat dans sa tendresse, plus généreux dans son dévouement. Débarrassé par l'abnégation de la recherche de lui-même, il s'appliquait et se rapportait tout entier au bonheur et au bien-
/i38 CHAPITRE XIV.
être de ses Frères. Lui, si ferme pourtant, élait au fond plus sensible encore ; il devenait, à roccasion d'un danger ou d'une épreuve qui n'étaient pas pour lui, inquiet, affecté, triste avec ceux qui étaient tristes, souffrant avec les malades ; et il partageait d'autant plus volontiers toutes les afflictions de ses Frères qu'il se les imputait toujours à lui-même. Il croyait très-sérieusement attirer le malheur sur les autres, par une de ces solidarités qui ne sont pas rares dans les familles ; et, sur ce point, l'humble supérieur ne raisonnait plus, il s'aveuglait complètement.
Dans sa sollicitude pour la santé et pour l'allégresse de ses inférieurs, après les avoir vus travailler, il voulait les voir se reposer; et il ne se donna point de tranquillité qu'il ne leur eût procuré, à des intervalles périodiques de quinze en quinze joui^s, quelques heures au moins de relâche, d'autant plus légitimes et plus opportunes qu'elles arrivaient toujours entre deux œuvres et deux fatigues. Il y fut poussé par l'exemple du fondateur de la Compagnie. « Saint Ignace, dit son historien, fit bâtir hors de Rome, près Sainte-Balbine, une maison jolie et commode, où les infirmes pussent prendre l'air quelquefois, et où les jeunes gens allassent se relâcher de leurs études toutes les semaines. Quelques-
uns lui dirent qu'il eût mieux valu amasser une somme d'argent, et qu'il n'était pas temps de bâtir quand on avait de la peine à vivre. Je préfère la santé du moindre de la maison, répliqua-t-il, à tous les trésors du monde. »
Le P. de Ravignan, dont une villa avait été longtemps le rêve, n'eut pas besoin d'imposer un pareil sacrifice au P. procureur de sa maison. La charité vint au-devant de sa détresse : une maisonnette, avec son jardin clos de murs, située dans une de ces avenues qui ceignent le grand cliâteau de Versailles d'un long cordon de verdure, venait d'être léguée au diocèse pour servir d'asile aux prêtres invalides. l^Jais un seul ayant accepté, ÎNIgr Gros, évêque de Versailles, daigna nous en offrir l'usage provisoire, en attendant une destination définitive. L'infirmerie déserte servit donc de villa aux jésuites , jusqu'à ce qu'elle devint un couvent pour les capucins ; et l'excursion de Versailles se fit deux fois par mois, durant la belle saison.
Le supérieur de la rue de Sèvres crut même devoir rendre obligatoire cette promenade d'abord facultative; car à plusieurs qui avaient toujours des raisons de zèle pour rester, il ne fallait rien moins qu'un ordre. Ce repos exigé devait rendre bientôt au travail le peu de temps qu'il lui prenait. Le bon prêtre, bote
440 CHAPITRE XIY.
unique de cotte demeure, se faisait une fête de voir une communauté dans sa solitude, et volontiers pour un jour, ou plutôt pour quelques heures, devenait un des nôtres.
Heureux de la jouissance de ses frères, le P. de Ravignan aimait à faire les honneurs de sa villa d'emprunt, il multipliait les invitations et les instances auprès de nos Pères de la rue des Postes et de la rue Lafayctte pour qu'ils vinssent partager le bénéfice de leurs Frères de la rue de Sèvres et augmenter la joie avec le nombre. Il était heureux encore à cette époque où des exilés affluaient à Paris de toutes nos provinces d'Europe, de leur offrir au passage les joies d'un congé, les agapes et la causerie de famille, les magnificences du parc solitaire et du palais des rois, devenu le musée de la France.
C'est ici le lieu de rappeler combien l'hospitalité du P. de Ravignan, au passage de tant d'exilés, fut aimable et consolante. Attentif à tout, il prévenait les moindres désirs, et dans la courtoisie familière de son accueil on retrouvait quelque chose du gentilhomme.
Le 28 octobre, le R. P. Roothaan, avec le P. de Villefort, inséparable compagnon de son exil , et un bon Frère coadjuteur attaché à son service, passait
par Paris et descendait à la rue de Sèvres. Depuis deux siècles, nul successeur de saint Ignace n'avait franchi les monts. H n'avait fallu rien moins qu'une révolution persécutrice pour arracher de Rome un général de la Compagnie. Il s'en allait parcourant toutes ses maisons disséminées en Europe.
Le P. de Ravignan, supérieur seulement depuis vingt jours, ne savait par quelle fête accueillir assez bien le père et l'ami de son àme. Il voulut que le séjour d'un holc si vénéré consacrât sa cellule : c'était celle où il devait mourir. Dans son rapide passage, le R. P. général exhorta ses fds tous ensemble, les appela chacun en particulier, enfui il les bénit au départ. Le i novembre, il s'éloignait de Paris dans la direction de l'ouest.
Cette circonstance me rappelle un autre détail où apparaît toute la délicatesse du P. de Ravignan. C'était sa meilleure jouissance de rendre service ou de faire plaisir aux autres ; mais c'était aussi son grand art de se dérober lui-même à la reconnaissance. A cette époque, il sollicita et obtint pour deux de ses Frères une faveur signalée qu'ils ne désiraient même pas, tant ils l'espéraient peu, et jamais il ne leur dit un seul mot de son intervention. L'un et l'autre devaient prononcer leurs derniers vœux dans un avenir assez éloigné, et, d'ailleurs, au
jour voulu par l'usage. Le P. de Ravignaii profila de sa rencontre avec le R. P. général, lui représenta l'incertitude des temps ; et, à sa demande ainsi motivée, en vertu d'une dispense, la cérémonie eut lieu avant le terme et hors du jour légal. Le 8 décembre 1848, les deux religieux, accompagnés de M. ]Mollevaut et du baron Gauciiy, comme témoins, firent leurs vœux entre les mains du R. P. Rubillon, provincial, assisté du P. de Ravignan. Et ini jour la Providence voudra qu'ils acquittent, à leur insu, une reconnaissance qu'ils n'avaient pu exprimer; tous les deux seront choisis pour l'assister et prier avec lui à ses derniers instants.
En communauté, le P. de Ravignan faisait centre, moins encore par la prérogative de sa charge que par l'ascendant et le charme de sa personne. Quand il était là, on avait beau faire, on se tournait vers lui. Il était impossible de ne pas être attiré par son extérieur à la fois si religieux et si gracieux, par tant de naturel et de politesse dans son commerce, par tant de franchise dans sa gaîté et d'intérêt dans sa conversation. Comme il voyait beaucoup de monde, il savait beaucoup de choses. Sa parole , toujours simple, était imposante; sans qu'il le recherchât, sans qu'il le soupçonnât même, elle captivait l'attention et commandait le silence.
RÉSIDENCE DE LA RUE DE SEVRES. 4i3
Le P. de Ravignan se révélait surtout dans les rapports intimes ; c'était là principalement qu'on l'appréciait et qu'on le goûtait : il fallait pénétrer dans son cœur pour sentir combien il était tendre et communicatif. On ne s'étonnait plus alors qu'il eût tant d'amis si chaudement dévoués. Pour dévoiler toute sa sensibilité à ceux qui ne l'ont pas connu de si près , nous allons produire un des épanchements de son âme , dans la familiarité d'une correspondance fraternelle. Par une exception qui ne tirait point à conséquence, il avait été passer deux ou trois jours auprès de son illustre ami, M. le comte INÏolé ; dès le lendemain de son arrivée' à Champlatreux, le 8 octobre i85o, il écrivait à l'un de ses inférieurs :
« Mon Révérend Père,
« J'éprouve le besoin de vous écrire; et j'obéis avec douceur à cet instinct de mon âme; je devrais dire avec plus de reconnaissance et de vérité, à cette impulsion de Dieu qui veut donner dans sa bonté un baume consolateur à mes maux.
« Hier je quittai Paris sans vous voir, sans vous embrasser : il était conveiui avec le J\. P. provincial que je ne dirais à personne où j'allais. ÎNIais vous, o mon Père, mon cher Père! vous n'êtes personne et vous êtes tout pour moi. Je crois que dans ma tris-
44i CHAPITRE XIV.
tobse j'ai voulu être dur, trop dur env(M's mon àiue et la priver de la douce satisfactiou de vous dire un mot. Aujourd'hui je ne puis pas ne pas ine l'accorder.
<( Que de regrets mon cœur ressent en pensant qu'au lieu de vous être bon, au lieu de vous soulager, de vous consoler, je ne vous suis qu'un fardeau et une croix pénibles ! Votre grande charité me pardonne, je le sais bien ; mais moi, je ne me pardonne pas de vous être tellement à charge, quand je devrais être pour vous un appui tutélaire, un ami utile. Devant Dieu, vous aurez plus de mérite ; mais je n'aurais pas dû vous en fournir une occasion pareille. Et cependant voyez et sachez-le bien, vous m'êtes nécessaire, indispensable. Votre souvenir, à défaut de votre présence chérie, me suit et m'adoucit. Vous placez près de ma pauvre âme un enfant de Dieu, un ami de Notre-Seigneur, c'est vous c{ui l'êtes ; et au moins je m'en réjouis dans mes trop justes douleurs. Pauvre Père, Père bien-aimé, supportez-moi toujours et ne vous lassez pas. Ne vous offensez pas des mauvaises et amères saillies de ma nature; pardonnez-moi.
ce Je suis venu ici dans un esprit d'obéissance et de raison : des lettres pressantes, des lettres pieuses et tendres m'appelaient. Le R. P, provincial a cru d'une haute convenance religieuse de faire cette ex-
ccptioii (connue de lui seul et maintenant de vous).
« M. îMolé, par son affection et sa confiance exti'ème, me cause de la confusion. Dans la grandeur et l'opulence, au sein d'une résidence vraiment royale, avec toute l'urbanité et l'atticisme de l'homme d'Etat qui a gouverné un grand pays, et du grand seigneur d'autrefois, il est simple, bon presque comme vous. Son âme irait à la vôtre ; hier, après déjeuner, nous nous sommes promenés à pied pendant trois heures et même plus ; il m'a raconté sa vie intime, m'a interrogé sur la mienne. Je ne lui ai pas tout dit; mais il faudra qu'd sache combien je vous aime, et combien vous êtes digne d'affection tendre et de cordiale estime.
<( Après tout, ce qui est ici extérieur me laisse indifférent complètement. Mais cette famille, ce noble et éminent vieillard, si chrétien, si bon et si simple, me font du bien, me retirent de mes poignantes angoisses et me donnent une diversion assez bonne. La campagne, d'ailleurs, et sa trancpiillité si différente de mon pauvre cœur, me font du bien, il me seiuble que je vais pouvoir prier. A otrc influence, d'ailleurs, ne me quitte pas.
« Demain, mercredi, je resterai encore ici près delà chambnMlans laquelle ont couché Louis XllI, Louis XIV, et où Louis-Philippe a tenu un conseil
iiO CHAPITRE XIV.
de ministres. Jeudi à onze heures, je l'espère, jaserai de retour; je vous parlerai alors d'un autre projet tout spirituel pour la dernière quinzaine d'octobre. Mon papier finit, mais non ma pensée et ma tendresse. En union de vos saints sacrifices. »
Après avoir montré la vigueur et la charité du P. de Ravignan dans l'exercice de sa charge, parlons de sa sagesse et de sa vigilance.
Il vivait à Paris dans une préoccupation continuelle : tout le monde avait affaire à lui ; et chacun de ses jours avait sa îàche mesurée de façon à le remplir tout entier; un retard léguait au lendemain un arriéré redoutable. Il trouvait le moyen de tout prévoir, dès le matin, dans l'heure de considération que l'Institut prescrit aux supérieurs.
Après s'être approché de Dieu par l'oraison, immédiatement suivie de la sainte messe et du saint office, avant que le monde, dont les habitudes ne sont pas si matinales, vînt l'assaillir et le distraire, vers six heures et demie du matin, il méditait le plan du jour dans ses détails multiples : les affaires domestiques, les questions personnelles, surtout les intérêts religieux et les œuvres apostoliques. Il comparait l'état réel des choses avec l'idéal des règles, il repassait les offices divers, répartissait entre les Pères et les Frères le travail spirituel et les tâches
manuelles, arrêtait les avis à donner et les mesures à j)rendre. A sept heures le ministre venait recevoir ses ordres ])our la maison ; et peu de temps après, un Frère, ses commissions pour le dehors. Cela fait, il était libre pour le saint ministère.
Qu'on ajoute une sollicitude toujours en éveil et une expérience rarement en défaut. On ne se souvient pas d'avoir saisi dans le P. de Ravignan de la négligence, ni même de la distraction. Les hommes de génie sont distraits, dit- on, mais les hommes de caractère ne le sont pas. Il y avait dans sa nature et dans sa volonté une surabondante énergie qui se dépensait sans s'épuiser, qui embrassait tout un ensemble sans être absorbée par aucun détail. Son œil était toujours ouvert, sa pensée partout présente. Ce n'était pas une préoccupation fatigante, mais une consciencieuse sollicitude sous le poids de la responsabilité. Il se demandait le compte qu'il aurait à rendre à Dieu.
Le P. de Ravignan devait encore à l'usage du monde une coiuiaissance pratique des choses de la vie matérielle, assez rare dans un rclioieux. Oui le croirait? il s'entendait en ménage et descendait à tous les menus détails de l'économie. Esprit lucide au suprême degré, il ne tolérait guère les positions embrouillées ; les dettes lui pesaient comme un re-
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mords, et il n'avait point de repos qu'il n'en eût secoué le poid^. Il fallait, pour le satisfaire, qu'on payât sur l'heure toutes les emplettes de la maison, et il se montrait fort peu inquiet de n'avoir rien devant lui, pourvu qu'il ne laissât rien en arrière.
Quand on se rappelle l'attrait du P. de Ravignan pour l'oraison, son amoui' de la retraite et sa pratique des Exercices spirituels de saint Ignace, qu'il faisait deux fois l'an, qu'il étudiait sans cesse, on comprend aisément qu'il puisa la sagesse à la souice la plus pure, en Dieu lui-même. Éminemment homme de raison et de foi, il ne connaissait pour éclairer une âme en ce monde que ces deux lumières. Il n'admettait point au conseil dans son for intérieur les considérations mondaines, le sens humain, les impressions naturelles. On ne l'a jamais surpris parlant par complaisance, et non par conviction ; agissant par intérêt, et non par devoir. S'il eut de l'imagination, c'était pour la dominer; des passions, c'était poui' les vaincre. Celte àme, toute méridionale , pouvait être surprise par quelques vivacités, mais le calme religieux qui leur succédait immédiatement montrait qu'elle était maîtresse de sa nature.
Pour compléter celte comparaison entre le P. de Ravignan et l'idéal du supérieur tracé par saint
RESIDENCE DE LA RUE DE SEVRES. 4i9
Ignace, il ne nous reste plus qu'a montrer en lui cette grandeur d'àme et ce dévouement de la cliariié qui font, au besoin, braver la mort ytouv le service de la Compagnie et le salut des âmes.
Au printemps de l'année i84<), le choléra sévissait à Paris, et cette fois l'épidémie avait été concentrée sur des points à l'écart dans les faubourgs de la grande ville. Le P. de Ravignan, alors supérieur, n'eut rien de plus pressé (]ue de s'offrir, lui et ses Frères, pour assister les cholériques: et ]Mgr l'archevêque de Paris, ayap.t agréé la ])roposition, il se transporta le premier à la Salpétrière, foyer principal de la mortalité, afin de donner l'exemple et d'organiser le service.
Les jésuites de la rue de Sèvres, accourus au secours des aumôniers, dont l'un avait déjà été victime de son dévouement, se relevèrent tour à tour dans C(.'s tristes salles, où il n'y avait (jue des agonies et des morts. Trois autres jésuites de la rue des Postes rendirent le même service, pendant six semaines, à l'hospice de la Pitié. Quelques [>ersonnages clairvoyants découvrirent bientôt dans ce zèle un calcul ambitieux; on s'imagina vraiment que la Compagnie prétendait accaparer la Salpétrière. Le P. deP»avignan, en présence de ces susceptibilités, modifia son plan et continua la bonne œuvre. On avait eu peur de I. 29
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plusieurs jésuites ; il n'envoya plus qu'un seul Père, et toujours le même. Voici le compte rendu bien simple qu'il adressait à Rome, au mois de juillet de la même année : « Le P. Dabbadie n accepté trèsvolontiers la mission de s'établir d'abord à la Salpètrière, puis à l'hôpital Saint-Louis, pour assister spirituellement les cholériques; il a passé environ deux mois en tout dans ce ministère, il s'en est bien acquitté. A l'Archevêché on a paru content de notre empressement à secoiuur les aumôniers des hôpitaux. » Il ne dit pas, comme on le voit, un seul mot de lui-même.
J'aime à rencontrer ici le nom du P. Dab- Ijadie sous la phune du P. de Ravignan. Donné par le diocèse de Paris à la Compagnie, ce fervent religieux combattait joyeusement avec nous les combats du Seigneur, quand il fut appelé du service des cholériques au service des galériens. (( ^lon Père, lui dit un jour son supérieur, vous allez partir pour Cayenne. — Mon Révérend Père, très-volontiers, » répond-il gaîment. Il part, il travaille; et bientôt, comme plusieurs de ses Frères, les plus heureux et les plus enviés dans la Compagnie, après avoir volontairement subi pour Dieu et pour les âmes l'exil, la société des forçats, les intempéries d'un climat dévorant et tous es dangers des fièvres
troj)icales, il succombe à son tour, rond le dornicr soupir en remerciant le Seigneur de sa vocation, et les galériens pleurent sur sa tombe.
Dans la seconde partie de cette histoire, qui sera consacrée aux dix dernières années de la vie du P. de Ravignan, sa vertu et son apostolat nous apparaîtront sous lui nouveau jour; les joies d'un(i sainte mort seront la récompense de sa vie d'abnégation ; et à ses funérailles, qui seront un triomphe, la voix publique et l'hommage spontané de tout un peuple proclameront son zèle et sa sainteté plus haut que nous ne pouvions le faire.