‹ Vie du r. p. Xavier de Ravignan de la Compagnie de Jésus (volume 3)Chapitre 3 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

parti prolc'slant, à riiiiodc ces époques de pertiir- ])ation où il est moins difficile défaire son devoir que de le connaître, un baron de Ravignaiï avait été le correspondant et l'agent du monarque, mais à la condition d'être le fauteur de l'hérésie. En ce tempslà, le nom de Ravignan figura donc dans les rangs ennemis du calliolicisme. L'Eglise devait avoir sa revanche : le jésuite a jjien acquitté sa noble et religieuse famille,

La vie de ce grand chrétien se iTssendjla toujours à elle-même par le coté de la douleur. A sa première entrée dans le monde, la souffrance vint au-devant de lui comme une compagne dans le chemin laborieux du Ciel. Il faillit mourir avant même de naître, et fut déjà marqué du sceau de la croix avant le baptême. Sa mère, à l'heure critique, venait d'être atteinte d'une fièvre maligne et putride; désespérée déjà, presque moin-ante, elle voulut voir encore ses trois aînés auprès de sa couche, et après avoir purifié avec le jus d'une orange ses lèvres arides et brûlantes, elle crut embrasser et bénir une dernière fois trois orphelins de mère. La résignation chrétienne ne fut pas séparée delà tendresse maternelle : elle sut faire à Dieu le sacrifice d'elle-même et du nouvel enfant qu'elle portait.

Riais le Ciel veillait sur cet enfant béni, la mort

respecta la mère. On peut lire encore dans les archives de la ville de lîayonne un acte de naissance ainsi conçu :

Aiijourd hiii, \ T jour de Fiiuiaiie, Van [( de la République , une et iiulivisible, par-devant Vo[]icler municipal, s est présenté Bernard- Paul - Pierre Lacroi.r Fiuvii^nan, président de la muuivipalité de cette commune^ r résidant, âgé de 59 ans, lequel nia déiclaré que Catherine - Rose - Henriette Mel Saint-Céran, sa légitime épouse, est accouchée le jour dlùer, vers les six heures du soir, dans son domicile^ rue Neuve, dun enfant mâle qu il ni a présenté et auquel il a donné le prénom de Gustave-Xavier.

I/enfant, né le i*"'' décembre 1795, fut baptisé le jour où l'Église célèbre la fête de saint François- Xavier, et c'est la mère reconnaissante c[ui eut ellemèine la pensée de donner à son fils préservé ce nom plein d'avenir. Un joui' on le lui rappellera! Pour un temps toutefois, Gustave sera le nom usité dans la famille; Xavier deviendra le nom connu dans la religion.

A deux ans d'intervalle, on peut lire aussi, dans les registres de la calhédrale de Ijayonne, un autre acte dont voici la teneur :

TJan 1 797 et le 2 1 avril, je soussigné, piètre, ai suppléé les cérémonies du baptême li Xavier Lacroix

Puivii^/um, lié le i'''' dccenihie 179.^;, /ils lé^iliine de Berniud Laciuix el de ('.(Uheiine Lacroijc, JuibiUiiit à Ddyoïiiie ; pcirraiu, Jeaii-Jlippoh te Iâictoix ; iiutrniiiie, ylincV.e-Marle JaicjoIx.

Paul-Benoit lYogiiez, prêtre insermenté.

Ce dornicr acte religieux dut se passer dans l'ombre. Alors les mauvais jours n'étaient point encore écoulés, et sur le sol de France Dieu était proscrit au nom de la liberté. Il n'y avait plus de solennités dans l'EgUse, pas même de pieuses fêtes dans la famille. I.e rendez-vous avait été donné dans unc^ chambre isolée, chez un horloger de la ville : tel fut le sanctuaire où le prêtre fidèle, ancien religieux lui-même, vint suppléer les cérémonies du baptême d'un futur religieux. L'enfant, âgé de deux ans, eut pour ses témoins devant l'Église un frère cpii n'avait que quatre ans et une sœur qui en avait sept. L'avenir ouvrira bientùt des voies différentes à ces trois existences doublement unies par le sang et par la foi : les cours appelleront Marie-Amélie, les camps Jean-IIippolyte; le nom de Jésus arboré sur wue croix appellera (iustave-Xavier. Mais les coeurs ne se divisent point même lorsque les destinées se séparent, et le temps, sans jamais diminuer la tendresse pour le frère, verra croître la vénération pour le prêtre.

LA FAMILLE ET Ui COLLÈGE. 5

Le iVèlc enfant continua connnc il avait eoiuniencé, suspendu et comme hésitant entre la vie et la mort. Chaque jour comptait une alarme. I^a vaccine, dans ces circonstances, vint encore agi,n-aver les accidents; à la suite de cette opération aloi's si nouvelle, le péril fut en permanence pendant denx mois. Enfin, apivs tant de crises, il y eut au moins un sursis, et la nature pu.t reprendre régulièrement son cours.

?\Iais la Providence est hahile en compensations : dans le secret encore, et par des moyens qui semblaient des obstacles, elle travaillait à son œuvre, et d'une main sûre traçait déjà les linéaments de Tavenir. Dans ce petit corps vivait une grande ame; resi)rit se fortifia par la faiblesse de la chair, et plus la complexion était en retard, plus le caractère parut en avance. Lorsque, docile au vœu de la nature, la mère nourrissait encore son enfant, elle remarqua qu'il prenait part à sa manière aux conversations, et qu'il se détachait même de son sein pour se tournervers les interlocuteurs d'un air intelligent où déjà semblait poindre la pensée. On le vit bientôt, tour à tour enjoué et sérieux, également à l'aise dans Tune et l'autre attitude : avec des enlanls, il était de son Age; avec ses p^arents, il préhidaiL à sa gravité futui'e. Il n'avait pas huit ans, qu'il passait

6 CHAPITRE rUEMIER.

ia soirée, immoljilc auprès d'iiiie laljlo de wliisi, suivait la marche du jeu, et avcrlissait doucenieiit sa mère de ses distractions. Ijiie femme de Saint- Laurent, campagne de sa famille à deux lieues de Bayonne , croit entendre encore la sévère leçon que lui donna un jour ce prédicateur enfantin parce qu'elle avait désobéi à ses parents. Ainsi déjà le sens moral dominait dans la pensée du futur orateur de Notre-Dame, et l'autorité s'annonçait dans sa parole

Ces premières années, paisible aurore d'une vie laborieuse, s'écoulèrent rapides et fortunées au sein de la famille, soit à Bayonne, soit à Saint-Laurent. C'était toujours le petit Gustave qui accompagnait son vieux père dans ses promenades à la ville et dans ses excursions à la campagne. La distance des âges rapprochait les cœurs. L'excellent père ne savait pas se séparer de cet enfant béni, qu'il surnommait son petit co/?ipag/ion, comme à son tour le naïf enfant appelait son père son grand compagnon. Cette gravité précoce et tout à fait caractéristique lui valut un sobriquet dans la famille; on disait en le voyant: Joici notre petit ambassadeur. Un jour, on put croire cette plaisanterie prophétique, car les regards du petit ambassadeur^ quand il eut grandi, se tournèrent un moment vers la carrière diplomatique.

L'enfant, à l'intelligence si hâtive, avait iVéqiienté de bonne heure les écoles. Chez le cligne pédagogue de Bayonne, il y avait un usage qui, sans doute, datait de bien loin. A des jours convenus, les élèves concouraient pour le prix d'écriture, et quand la page prescrite était achevée, les jeunes rivaux couraient dans les rues et dans les places la soumettre au jugement des passants et des promeneurs; chacun réclamait pour son chef-d'œuvre, et la victone était enfin dévolue à celui qui remportait le j)lus de suffrages. Gustave se signalait par son émulation, mais l'ardeur ne lui faisait pas oublier la gravité. Il aimait, avant les classes, à se promener tout seul sous les vieux porches de Bayonne, les deux mains dans les poches de la petite redingote alors à la mode pour son âge; cet enfant avait vraiment l'air d'un homme.

Cependant le jour était venu de passer de l'école au collège, et Gustave dut préluder au sacrifice des séparations. Que de larmes lui coûtèrent ces dures |)rémices de la vie ! Le baron de Ravignan amena luimême à Paris son petit comjxigiwn^ et y resta quelques mois pour Thabitucr et pour se préparer luimême à une absence qu'il pressentait bien longue. Ilélas! l'absence dépassa ses prévisions : le vieux père quitta son jeune enfant pour ne plus le revoir!

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