II
Dans la seconde partie de l'histoire de cet homme apostolique, nous procéderons par tableaux, en suivant l'ordre des matières beaucoup plus que ceui des dates. Les différents ministères qui remplirent les dix dernières années de sa vie furent simultanés et sans interruption. Il fallait donc grouper, sans autre division que celle des titres, les faits divers qui se rapportaient au même objet. C'est pour cette raison qu'en étudiant le P. de Ravignan supérieur depuis 1 84-8 jusqu'en 1851, nous avons réservé pour ce volume les œuvres apostoliques qui l'occupèrent au dehors pendant ces trois laborieuses années.
Avant de montrer le P. de Ravignan reparaissant en chaire après sa guérison, nous devons signaler une différence notable survenue, à cette époque, dans sa manière de prêcher. Il n'écrivit plus aucun sermon : il n'en avait plus le loisir, et, d'ailleurs, il n'en avait pas besoin. On a dit qu'il ne respecta pas assez sa vieille gloire, en l'exposant à tous les risques de l'improvisation. Je ne trouve rien de plus respectable que ce dédain magnanime de la renommée, et je ne regretterai pas de le voir moins éloquent à la fin de sa carrière, pourvu (ju'il paraisse plus humble et plus apostolique.
Après tant d'études et avec une telle pratique de
PREDICATIONS DIVERSES. 3
ïa chaire, il avait bien assez d'acquis et de crédit pour être toujours prêt et être agréé partout. Pour parler, avec conviction et netteté, sur tous les sujets du dogme, de la morale et de la spiritualité, il lui suffisait de se recueillir et de prier; il employait d'ordinaire ses allées et venues à cette préparation du cœur, l'esprit aussi tranquille dans les rues de la cité que dans le secret de sa cellule. Cependant presque personne, en l'écoutant, n'eût soupçonné l'improvisation : tout était mesuré, le fond et la forme; les idées et les sentiments s'enchaînaient avec un ordre naturel, les paroles naissaient abondantes et sûres. En un mot, il ne montrait pas moins de distinction qu'autrefois, et peut-être avait-il plus de chaleur. D'ailleurs, tout en s'cubliant lui-même, il ne paraissait jamais négligé : il honorait son ministère et respectait son auditoire. Aussi la vogue, cet effet qui n'est pas toujours sans cause, ne s'est pas éloignée de lui un seul instant. Le P. de Ravignan avait préludé, en 1849, à la reprise du ministère de la parole, d'abord par des instructions et des retraites dans des chapelles, puis par quelques discours de circonstances dans des églises. On l'avait entendu, dans le courant de cette année, pour des œuvres de charité, à Paris dans Ja chaire de la Madeleine, à Amiens, à Orléans,
à Tours, au Havre, à Poitiers pour le panégyrique de saint Ililaire, et pour la fête séculaire du Saint- Sang à Bruges. Sa voix avait perdu quelques notes, mais elle avait conservé son timbre; et, soutenue par une articulation vigoureuse, elle atteignait encore à une grande portée. Une fois ses forces constatées, il entreprit des stations proprement dites.
Pendant le carême de 1S50, il prêcha, le vendredi de chaque semaine, l'exercice de la Passion à Saint-Thomas d'Aquin. Il reparaissait après dix années de prédications, et plusieurs années de silence, dans cette église, témoin de son début en 1836; on était empressé de l'entendre. Il fallait, dès le matin, faire occuper militairement les portes. La rue Saint-Dominique et les autres rues adjacentes étaient garnies d'une double file d'équipages, et une assemblée d'élite remplissait la nef et les bas côtés, inondait le chœur, couvrait les marches de l'autel et débordait à toutes les issues. Celui que l'on attendait ainsi arrivait avec son sujet médité, aussi tranquille que s'il n'avait rien à faire; et, après son improvisation tout apostolique, s'en allait aussi insoucieux des applaudissements que s'il n'avait rien dit.
L'année suivante, le pieux orateur se chargea, les vendredis de carême, à la métropole, des home-
lies sur la Passion. Mais le ministère qu'il avait surtout à cœur, c'était sa chère retraite de Notre- Dame, comme il la nommait ; deux fois encore il lui fut donné d'y dévouer le reste de ses forces. Le R. P. Lacordaire, alors de nouveau en possession de la chaire de Notre-Dame, docile à un instinct qui ne trompe point le génie et par égard pour le fondateur de cette œuvre, se contentait des conférences. La Providence ne le permit-elle pas pour mieux marquer la fraternité de ces deux hommes apostoliques qui, après s'être succédé, finissaient par s'unir? En 1850 et 1851, l'illustre chaire n'eut donc rien à désirer; dans les conférences, le fils de saint Dominique éclairait les intelligences avec toute la splendeur de son talent, et dans la retraite, le fîis de saint Ignace remuait les cœurs avec toute ia puissance de son zèle.
Voici, dans le courant de ces deux années, le seul compte rendu que je trouve écrit de la main du P. de Ravignan ; on peut s'attendre à un récit laconique et modeste : c La retraite de Notre-Dame a été ce qu'elle était il y a quatre ans. Ma santé, par un secours évident de Dieu, a fort bien supporté ces prédications. Des conversions consolantes et marquantes ont été l'œuvre d'une grâce très-sensihle. »
Je ne dois pas omettre, dans la retraite de 1851, un fait qui ne fut pas sans conséquence pour l'avenir. Le 1 8 avril, jour du vendredi-saint, le prince président de la république voulut assister au sermon sur la Passion et vénérer les reliques insignes de la métropole. S. A. madame la princesse Marie de Bade, marquise de Douglas alors, aujourd'hui duchesse d'tlamilton, cousine du prince Louis-Napoléon , devait l'accompagner, ainsi que des ministres et autres grands dignitaires. Le P. de Ravignan en fut seulement prévenu au dernier moment par un avis officieux de son beau-frère, le maréchal Exelmans, grand chancelier de la Légion d'honneur, qui faisait lui-même partie du cortège. Mais les surprises de ce genre ne le troublaient pas. Avant de sortir, il vint, selon l'usage, chercher un de ses frères qui lui servait de compagnon, et lui fit part de la nouvelle. Il était rarement plus gracieux que lorsqu'il allait prêcher; celui-ci lui demande s'il se sent embarrassé : t Qu'ai-je à craindre? répond-il gaîment. Le succès, vous le savez, m'est indifférent; » et il ajouta en souriant de la manière la plus aimable : « Je ne veux penser qu'au plaisir de vous avoir avec moi. » Dais le fait, son compagnon fut jusqu'au bout avec lui : pour pénétrer dans la métropole et trouver une place, il
dut, à la suite du prédicateur, entrer par la sacristie, monter en chaire et s'asseoir à ses pieds. L'orateur parla comme un homme qui connaît le monde, aime les âmes et adore la croix. Le président de la république, devenu empereur, se souviendra qu'il avait entendu le P. de Ravignan.
Je ne ferai qu'indiquer les stations d'Avent données en 1850 à la cathédrale d'Amiens, et en 1851 à la cathédrale d'Orléans; elles n'eurent qu'une célébrité locale. Le prédicateur, continuant à résider à Paris, partait le dimanche matin, préparait son sermon dans le trajet, et le lundi matin il se retrouvait à son poste.
C'est à Londres que le P. de Ravignan exerça principalement son zèle en 1851. S. E. le cardinal Wiseman, à la demande des catholiques anglais, l'avait obtenu pour une série de discours à l'époque de l'Exposition universelle. On avait cru l'occasion propice : au milieu de cette affluence, on espérait que l'orateur de Notre Dame pourrait exercer son zèle avec fruit ; mais que pouvait une seule voix parmi ce tumulte? Le grand courant devait être moins vers la salle de Hanover-Square ou la chapelle de Hill-street, que vers le Palais de cristal.
Le P. de Ravignan écrivit le 30 avril : « Nous sommes arrives hier à bon port et de bonne heure.
Je m'étais couché sur le tillac à la belle étoile pour traverser la mer; nulle atteinte du triste mal; à quatre heures du matin nous étions à Douvres. A Londres, l'excellent P. Brownbill nous a reçus à merveille. Quelle charmante église que celle de nos Pères! Rien n'y manque, c'est un bijou, et du meilleur goût gothique. Demain j'y prêcherai pour la première fois en l'honneur du mois de Marie, puis dimanche dans la salle de concert. Vraiment je me repose ici. »
Je lis dans une lettre du 7 mai : c Que vous dire de Londres? Je ne sais vraiment ce qui s'y passe, et je m'en inquiète fort peu. Mon petit ministère, quelques relations avec les nouveaux catholiques, la prière : voilà ce qui remplit mon temps. Je n'ai point vu l'Exposition ; quelques catholiques excellents viennent me voir; ils m'édifient : c'est tout ce qu'il me faut.
c J'ai parlé déjà deux fois : la première, pour onvrir le mois de Marie dans l'église de nos Pères, le 1 er mai ; la seconde, dans la salle de concert transformée le dimanche en chapelle. C'est dans cette salle, dit-on, que l'auditoire sera plus nombreux et mêlé de protestants.
« Je prêcherai ainsi deux fois par semaine, le dimanche à Ilanover-Square et le mercredi dans
l'église de nos Pères. Mais que suis -je? et que ferai-je? J'irai comme je pourrai; priez toujours pour mon âme.
« Cette ville est la Babylone moderne, effrayante par sa grandeur, sa population et son tumulte. Adieu donc : souffrir et mourir serait mon vœu. »
Le 20 mai, nouvelle lettre : « Que vous dirai-je de ma petite mission? Les instructions sont assez suivies. Je suis en rapport avec quelques âmes que la grâce sollicite, mais je ne vois pas de résultats bien appréciables. Demandez au cœur du divin Maître que mes misères ne soient pas un obstacle. Après tout, ne faut-il pas faire ce que l'on peut, et s'abandonner à Dieu par Marie? Que ma pauvre parole aille consoler une seule âme en peine, et je serai trop heureux.
« Ici, religieux, prêtres et évêques, doivent, suivant l'usage, aller dans le monde, accepter des invitations à dîner en ville. C'est un changement bien grand, extérieurement du moins, dans l'existence d'un jésuite renfermé depuis trente ans dans une communauté et soumis aux saintes exigences de ses règles. On juge, et c'est l'avis de tous, que cette fréquentation du monde et même du monde protestant est utile. Je suis donc, presque tous les soirs, obligé de me trouver au milieu du grand
monde, après ces grands dîners à l'anglaise, qui durent de huit à dix heures du soir. Tout cela, grâce à Dieu, me laisse indifférent, comme si je ne sortais pas de ma cellule. Du reste, je suis en général édifié de la tenue modeste des femmes anglaises, et je trouve leur conversation grave et chrétienne. C'est cependant, pour moi, recommencer un peu tard la vie du monde. Ainsi, ce soir je dîne chez le cardinal Wiseman ; hier je dînais chez madame Iïope, petite-fille de Walter Scott, récemment convertie; demain je dînerai chez lord Grandville, protestant, et l'un des ministres du cabinet anglais, etc. Dieu le veut. Je sors, je rentre comme si je n'avais guère vu personne. »
Dans une quatrième lettre datée du 20 mai, le prédicateur parlait du succès de son œuvre avec le calme de la résignation et de l'humilité : « Ma pauvre mission se poursuit; bientôt elle s'achèvera. Quelle en sera l'issue? Je l'ignore. Un certain nombre de protestants l'auront suivie assidûment. Priez pour le compte que je devrai rendre. Quelque bien aura pu se faire; mais quel bien ne se sera pas fait !
< Les ministres protestants, les prêtres apostats, entre autres le trop célèbre Gavazzi, dans leurs discours ou diatribes, dans les journaux, dans les pam-
phlets, me font l'honneur, non pas de m'injurier personnellement, mais d'attaquer à mon sujet l'Église et la Compagnie, ma mère. Tout cela tombe à plat devant le sang-froid anglais et devant les préoccupations de la saison, comme on dit ici. Les fêtes de la Cour, les visites à l'Exposition sont les grandes affaires des gens du monde.
« En somme, nos petites prédications françaises font peu de sensation. Que la volonté de Notre- Scigneur s'accomplisse ! En présence de ces choses, je m'humilie, mais sans m'abattre ni m'inquiéter le moins du monde. Je dois reconnaître que, malgré mon immense indignité, Dieu m'a soutenu de sa grâce constante. Prenons courage, supportons-nous nous-même. Souffrir et mourir, mais sans faiblir sous le faix, doit être notre attente et notre désir.
« L'esprit des anciens et des nouveaux catholiques se fortifie dans les difficultés et les épreuves. Cette Église d'Angleterre est consolante à voir. Je crois bien que l'avenir qui lui est réservé sera fécond en souffrances et en obstacles, comme tout bien ici-bas. »
Enfin, le 13 juin, le P. de Ravignan annonçait son retour : « Ma mission touche à son terme; point de résultats marqués. J ai apporté trop d'obstacles. Pendant ma dernière semaine, durant trois
jours, du 16 au 19, pour préparer à la fête du Saint-Sacrement, je donnerai une petite retraite dans notre église. Il y aura certainement peu de monde ; mais quelques âmes pieuses pourront en profiter. Cette petite retraite m'a été demandée par quelques dames catholiques, lady Arundel , lady Grandville, etc. Je viens de donner un petit triduum aux dames du Sacré-Cœur, établies dans une charmante campagne, à une heure de Londres. J'ai été contentdeces trois jours d'exercices spirituels, consacrés à des âmes religieuses et vraiment dévouées.
« J'ai été visiter, à soixante-dix lieues de Londres, notre beau collège de Stonyhurst. Voilà toutes mes nouvelles. Voici mes projets. Le 22 juin, je parlerai pour la dernière fois à Hanover-Square. Le lundi 23, je compte partir pour la France. Le mardi 24, de bonne heure, j'espère être à Amiens, y voir nos Pères, Mgr l'évêque; et, le soir, entrer à Saint- Acheul, pour y faire ma retraite pendant huit jours : j'en ai besoin, ce sera mon repos. Priez pour que j'en profite selon les vues de Notre-Seigneur.
« L'illustre M. Manning, converti il y a peu de temps, sera ordonné prêtre après-demain. Il m'a demandé de l'assister à sa première messe, qu'il veut dire dans notre église, le jour même de saint François Régis : c'est une vraie consolation pour moi.
c Reposons-nous sur la croix. »
Le P. de Ravignan fît comme il avait écrit ; et, revenu à Paris, le 4 juillet, après sa retraite de Saint- Acheul, il envoyait au R. P. général ce simple résumé de son ministère : c La retraite que je viens de faire à notre maison de campagne près Saint- Acheul, en rentrant en France, m'a reposé. Il me semble que je m'abandonne entre les mains de Dieu et des supérieurs. Mon séjour en Angleterre ne me laisse, ce me semble, que de bons souvenirs. J'y ai fait cependant peu de chose. Mais l'union et la concorde avec nos Pères, la vue du bien qu'ils font réellement, les rapports avec les catholiques anglais, avec quelques protestants, m'ont constamment consolé. Que Dieu efface mes fautes ! »
Le P. de Ravignan, dans ces lettres, ne dit pas un mot de quelques abjurations reçues à Londres. Beaucoup d'autres, préparées par son séjour en Angleterre, devaient se faire à Paris. En partant il disait : « Ce pays a son caractère propre et original qui offre d'admirables ressources à côté de tristes choses. » Il avait observé de près cette société à laquelle la nôtre devrait bien emprunter ses qualités plutôt que ses manies, et il avait aimé ce genre sérieux et positif, cet instinct religieux, ce respect de l'autorité, de la loi et des mœurs publiques, cet
esprit vraiment national, ces vertus sociales et do. mestjques que la Providence jadis récompensa temporellement dans Rome antique parla souveraineté du monde.
On ne lira pas sans intérêt les graves réflexions du jésuite français sur l'Angleterre. Nous les trouvons développées dans cette lettre écrite de Londres à M. le comte Mole :
c Pauvre France! sous plus d'un point de vue je m'afflige à son sujet en lui comparant ce pays. Ici du moins les bases sociales demeurent encore, on vit encore sur des principes et sur des traditions enracinées dans le passé. Les partis extrêmes euxmêmes , m'assure-t-on, ne voudraient porter aucune atteinte à la propriété, à l'aristocratie territoriale. Le pouvoir est ici pouvoir : un respect, un instinct national, soutiennent l'ordre social, la Constitution et les lois. Il n'apparaît pas que le socialisme hideux ait encore dénaturé l'esprit des classes ouvrières*
« Cependant l'avenir de ce pays est-il donc tout à fait rassurant? Je ne sais trop; mais, je l'avoue, cette exagération de prospérité et de puissance matérielle m'effraye. On trouveici, malgré soi, deces traits menaçants que nos livres saints ont si énergiqucment marqués en parlant de Babylone. Sous des dehors calmes et ordonnés, n'y aurait-il pas une sorte
d'ivresse? et le réveil, s'il a lieu, ne sera-t-il pas terrible? La pensée recule devant les milliards de l'énorme dette publique de l'Angleterre. Les immenses fortunes aristocratiques sont presquetoutes grevées de charges et de dettes, inconsidérément accumulées. On s'accorde, d'un autre côté, à dire que la classe moyenne se fait réellement puissante : la force vive du pays lui appartient, elle est intelligente et veut gouverner. Leshommes prudents des classes supérieures s'accusent eux-mêmes d'avoir négligé ce progrès de la classe moyenne. Les vrais principes politiques, le sens religieux, n'y dominent pas, à ce qu'il paraît : il y aura là peut-être quelque jour un redoutable compte à faire avec elle.
« Dans ces rangs du petit commerce et des fermiers, se retrouvent aussi, dans toute leur vivacité, les préjugés contre le catholicisme. Le mouvement religieux si remarquable, qui s'est opéré dans une portion éclairée de la société anglaise, n'a pas pénétré dans la classe moyenne. Le peuple, quoiqu'il soit resté jusqu'ici comme étrangère l'action catholique, y serait, m'assure-t-on, plus accessible avec le temps.
« En somme, je croirais la question religieuse en progrès véritable dans ce pays. Mais ne serait-ce pas dans les desseins de la Providence, pour fortifier et
fournir les éléments de la lutte chrétienne et sociale ? et pouvons-nous dans les États de l'Europe espérer autre chose que des éléments pour résister au mal et autre désordre? Dans mes impressions, je n'apercevrais rien de mieux comme possible ou probable dans l'avenir.
« Du reste mes pauvres idées sur ce pays ne sont étayées qu'en partie sur des données suffisantes. Je me suis laissé aller à vous dire tout bonnement ce que je pensais. Yous me pardonnerez mes appréciations fort peu dignes de vous être communiquées. »
Le P. de Ravignan se trouvait à Londres précisément à l'époque du malheureux bill contre les titres ecclésiastiques : son séjour fut attristé par les débats qui le précédèrent et par les excès qui le suivirent. A propos de l'institution récente de la hiérarchie catholique, question toute spirituelle et de liberté de conscience, qui ne touchait en rien aux lois de l'État ni même de l'Église anglicane, le protestantisme, saisi d'abord d'une panique soudaine, s'emporta bientôt avec des colères fanatiques con tre l'agression papale. Aux violences du parlement répondirent les indécences de la rue; et Londres sembla n'avoir convoqué l'Europe au spectacle des merveilles de son industrie que pour étaler sous ses
yeux, au XIXe siècle, le renouvellement des orgies sacrilèges et brutales du xvie.
Le religieux français gémissait, mais ne s'alarmait point de ces agitations folles et passagères : « Vraiment, écrivait-il, ces scènes de Londres m'affligent profondément. Voilà donc ce peuple si sage, d'ailleurs, si partisan de la liberté de conscience chez les autres ! Mais j'espère dans le bon sens général : les orages tomberont, et le bien restera. J'ai la ferme confiance que les principes, bien compris, l'emporteront sur cette terre du bon sens pratique. Car enfin des dénominations, des divisions de territoire entre des évêques ne sont rien ; tout cela est purement de l'ordre spirituel, et seulement pour les catholiques. Quelle atteinte réellement en reçoit l'Eglise anglicane? elle garde ses biens, ses lois, sa hiérarchie, la suprématie de la reine. Il s'agit d'une simple organisation spirituelle. Qui peut sérieusement y trouver à redire? Là n'est pas le danger pour l'Église anglicane ; il est tout entier dans son origine, dans sa séparation de l'arbre de vie et du principe d'unité. »
Le caractère du P. de Ravignan allait d'ailleurs à merveille à la nature anglaise. La supériorité de son talent, la dignité de sa personne, que rehaussait l'opinion de sa vertu, turent infiniment appréciées,
et il laissa un grand nom parmi les catholiques de Londres et même parmi les hommes imbus des préjugés de l'hérésie. Un des plus grands seigneurs protestants d'Angleterre, après avoir vu le P. de Ravignan, s'écria : Voilà le plus parfait gentilhomme que j'aie jamais vu!
C'est principalement de cette époque que datent les fréquentes relations du P. de Ravignan avec l'Angleterre, et ses saintes correspondances avec d'illustres Anglais, devenus ses amis. C'était à lui que Son Émincnce le cardinal Wiseman s'adressait quelquefois à Paris pour recommander de nouveaux catholiques à la fois dignes de bienveillance et de ces bons conseils que personne ne savait mieux donner. C'était à lui que M. Philipps envoyait d'Angleterre les protestants convertis ou à convertir, lord Feilding, lord et lady Campden, le docteur Anderdon, qui fit son abjuration à la fin d'une retraite à la rue de Sèvres. Le docteur Manning, M. Monsel, membre du Parlement, M. Fulierton, étaient des amis pour le P. de Ravignan. M. Wilberforce devint son fils spirituel ; le docteur Allies vint plus d'une fois le visiter avec vénération à Paris, avant de faire profession de foi catholique à Londres. Le duc de Norfolk et le comte de Shreswsbury entretenaient une correspondance suivie avec le P. de
Ravignan. Qu'il nous soit permis pour l'édification de ciier seulement deux lettres de ces représentants de l'aristocratie catholique d'Angleterre, afin de montrer quelle place le religieux français occupait dans leur estime et dans leur affection. Le duc de Norfolk lui écrivait :
« Mon très-cher Père, le témoignage de votre bienveillance me donne un extrême plaisir, et je vous en remercie de tout mon cœur. L'amitié avec laquelle vous m'avez toujours honoré es-t une des consolations de ma vie. Vous pouvez donc bien croire à l'expression de vénération avec laquelle je suis votre dévoué à jamais. »
Le comtedeShrewsburyluiécrivaiten ces termes:
c Mon bien cher Père, oh ! oui ! je pense toujours à vous, je prie pour vous, j'aime ceux qui vous aiment et qui me parlent de vous. Si je n'étais pas appelé à une autre carrière, je chercherais entre les fils de saint Ignace le chemin du ciel. Mais Dieu ne le veut pas ainsi et que son saint nom soit toujours béni !
« Vos Pères d'Angleterre n'ont pas voulu accepter la maison que je leur avais offerte près de mon château; j'en ai été très-peiné, car cela aurait été pour moi un plaisir indicible. Le bon Dieu ne l'a pas voulu. Vos Pères ont bien fait; je n'aurais pas
voulu que par complaisance ils eussent accepté ce qui n'aurait pu leur convenir et aurait fait du tort à la Société. Heureusement les prêtres catholiques ne font pas les complaisants quand le devoir leur montre un autre chemin à suivre. Ils ont raison, et si tout le monde agissait en jésuite, tout ira bien. »
Le P. de Ravignan avait une correspondance bien plus active encore avec une princesse de famille souveraine, née en Allemagne, mariée en Angleterre, et qui aimait la France comme la patrie de son cœur et de sa foi. J'ai déjà nommé ailleurs S. A. madame la princesse Marie de Bade, duchesse d'ïïamilton. Comme ses sœurs, par raison d'État, elle avait été élevée dans la religion protestante. Mais depuis, par une triple grâce du Ciel, les trois sœurs successivement, la princesse Louise Wasa, l'aînée, la princesse Joséphine de Hohenzollern- Siegmaring et la princesse Marie eurent le bonheur de se réunir à la foi de leur mère.
La princesse Marie de Bade, duchesse d'Hamilton, fut dirigée par la Providence vers le P. de Ravignan. Je ne saurais dire avec quel inépuisable intérêt il cultiva celte âme si bien faite pour être catholique, et à qui longtemps il fut si difficile de le paraître. Les plus puissants selon le monde ne sont pas souvent les plus libres dans les choses de Dieu. H la
soutint au milieu des embarras de sa position par une correspondance toute empreinte de son zèle apostolique. Parmi les deux cents lettres que cette princesse a reçues de lui dans un espace de sept années, je vais en citer une que le P. de Ravignan écrivit le jour même de son retour de Londres à Paris, le 14 juillet 1851 :
« Princesse,
« Il y a un an aujourd'hui, Dieu vous admettait dans le sein de son Église. Vous lui apparteniez par la droiture et la loyauté de votre âme, par la bonté de votre cœur. Sa grâce vous bénissait et vous préparait pour toutes les années de votre vie, au milieu des épreuves ou des joies, les secours, les lumières, les forces qui conduisent au terme et soutiennent dans la pratique des vertus chrétiennes. Ayez donc confiance : croyez que Dieu vous couvre de sa main, vous protège et ne vous abandonnera jamais. Laissez-moi vous dire, princesse, toute ma joie d'avoir été choisi par la Providence pour servir d'instrument à votre vrai bonheur. Vous ne douterez pas, j'espère, de mon dévoûment profond et inaltérable. »
Le P. dePiavignan, rendu à Paris, disait en poussant un soupir : c Londres me laissait plus libre.
Ici je respire à peine, tout me saisit et m'absorbe. Mais tout est bien; Dieu soit béni! >
Je ne puis plus que citer sans détails les œuvres qui remplirent les six derniers mois de l'année 1 85 1 . Après trois retraites données consécutivement, deux à Paris et la troisième à Laval, vinrent les prédications du synode d'Amiens, auxquelles succéda bientôt la station d'Avent, prêchée à Orléans. Là finît la carrière oratoire du P. de Ravignan : la maladie qui lui survint en 1852, comme nous le verrons plus tard, ne lui laissa plus de forces que pour des instructions familières, .adressées à des auditoires peu nombreux.
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renversions.
Sa général Donnadieu; M. Royer-Collard, professeur de la Faculté de médecine; le prince Paul de Wurtemberg; le baron Walckenaér; M. du Camper, ancien officier de marine; le général' duc de Eellune; le duc de Gramont; deux artistes dramatiques.
Dans cette seconde phase de sa vie apostolique, le P. de Ravignan recueillait au tribunal de la pénitence les fruits de sa prédication. C'est à cet humble et silencieux ministère qu'il consacra la moitié de son temps. Il adopta dès le commencement pour les confessions, une distribution de la semaine invariablement gardée jusqu'à la fin. Le mercredi et le samedi toute la journée, et le dimanche toute la matinée, il recevait les hommes dans sa cellule; le mardi et le jeudi après-midi, il allait entendre les femmes, d'abord dans la chapelle des enfants délaissés, rue Notre-Dame des Champs, et enfin dans lachapelle du Sacré-Cœur, rue de Varennes.
Il n'est pas possible, sans doute, d'entrer dans les secrets d'un ministère enveloppé d'ombres impénétrables; on peut cependant, d'après quelques faits extérieurs et publics, en deviner le zèle, la prudence et les fruits. Nous savons, par exemple, comment il convertissait les pécheurs, assistait les mourants, consolait les affligés et dirigeait les âmes pieuses.
Gagner des élus au ciel fut son ambition et sa félicité. Les occasions lui manquèrent moins qu'à tout autre. Son nom attirait les âmes. Combien de mères lui amenaient leurs fils; de sœurs, leurs frères; d'épouses, leurs maris! combien d'amis lui présentaient leurs amis ! Mais souvent le prêtre, au lieu d'attendre, allait lui-même à la découverte, faisait les avances, multipliait les démarches, sans se rebuter des délais ni des refus, et s'obstinait dans l'espérance contre l'espérance même. Quand enfin il venait à ramener au bercail une brebis fugitive, on ne saurait dire avec quelle mansuétude il la traitait. Après qu'un Dieu a daigné être trop miséricordieux, selon l'expression de saint Augustin, il savait qu'un homme ne le sera jamais assez.
Voici quelques faits que la mort a mis hors de la loi du silence, ou qui sont entrés d'eux-mêmes dans le domaine de la publicité.
Le général Donnadieu, célèbre en son temps et toujours fidèle à son passé, vivait à Courbevoie, dans la banlieue de Paris, retiré de la politique et méditant de consacrer encore au service du pays sa plume après son épée. Il était protestant, mais d'heureuses circonstances l'avaient mis en rapport avec le P. de Ravignan, et de telles relations étaient déjà une espérance. Le religieux commença par gagner son cœur en devenant son ami, et bientôt il obtint cette promesse formelle : a Je jure que je mourrai catholique. » Dès lors et avant même de rentrer effectivement dans le sein de l'Église, le vieux général lui exprimait ainsi naïvement dans ses lettres sa reconnaissance et sa vénération : « Je pense à vous, mon cher et excellent Père, j'envie votre bonheur, Ja sérénité de votre âme. Oui, soyez mille fois heureux, mon cher Ravignan, d'être sorti de ce monde. Si le chemin m'était ouvert comme à vous, qu'avec bonheur j'y entrerais ! J'ai confiance dans la bonté divine. J'ai souffert, beaucoup souffert : ma seule consolation et mon espérance sont dans la divine miséricorde. A vous, tout à vous d'admiration et de profonde affection. »
Un autre jour le général écrivait encore : « J'ai passé pour vous voir, mon cher Révérend ; vous étiez à vos douces et calmes occupations. Que Dieu h. i
vous les conserve! Si vous pouviez me les donner, en partager le soin avec moi, quel bonheur ne vous devrais-je pas! Vous ne m'offrez que le néant de ce monde : voilà tout ce que vous pouvez me donner. Vous avez quitté le barreau pour la chaire, mais moi puis-je faire le même échange de mon épée? »
Dès 1 8iG, le vieux guerrier, dans un mouvement de zèle pour le salut des âmes, prenait la plumi écrivait au prédicateur devenu son ami : « Vous devez lundi prochain faire descendre la parole de Dieu sur la foule qui vous entourera ; celte parole du Dieu des chrétiens, si puissante dans votre bouche, les rappellera-t-elle à leurs devoirs? »
Après cet exorde, supposant l'orateur en présence d'un monde doré, accouru au temple, comme dans un théâtre, pour y étaler son luxe et ses vanités, il lui suggérait non-seulement des idées, mais aussi des mouvements oratoires et de vives apostrophes; puis il terminait ainsi : c Pardon, mille fois pardon, d'oser, moi, pauvre pécheur, moi, né hors de la vraie loi d'unité chrétienne, hors de la croyance à cette autorité religieuse audessus de celle des rois, d'oser, dis-je, indiquer une pensée à mon maître ! Ce que je sens vaut, sans doute, mille fois mieux que ce que je dis.
« Sur cette foi, j'invoque votre indulgence en vous priant de me croire le plus sincère de vos admirateurs et le plus affectionné des chrétiens. « Général Donnadieu. »
Le P. de Ravignan apprend au mois de juin 1 849 que son vieij ami est atteint du choléra. 11 accourt aussitôt, et comme il entrait dans la chambre, il se croise avec un ministre protestant, qui s'esquive en annonçant son prochain retour. Demeuré seul avec le malade, il le presse de tenir la parole donnée. « Oui, certes, dit le loyal guerrier, je veux mourir catholique, apostolique et romain. » Le P. de Ravignan reçoit son abjuration, le baptise, le contesse. Quand le soir le ministre protestant se présenta de nouveau, la porte se trouva fermée. Selon sa promesse, le général mourait catholique, et celui qui l'avait admis dans l'Église ne cessa de l'assister jusqu'à ce qu'il l'eût introduit dans une patrie meilleure.
L'année suivante, l'archevêque de Paris, Mgr Sibour, écrivait au P. de Ravignan : « Mon cher Père, M. Royer-Collard est menacé d'une fin prochaine. Je me préoccupe vivement des intérêts de son âme. J'ai raison de croire qu'une visite, de votre part pourrait lui être fort utile, ayez donc la bonté d'aller le voir. »
Le malade, neveu du célèbre Royer-Collard, mort en 1845, était un professeur renommé de l'École de médecine. Le P. de Ravignan alla donc, et la grâce du Seigneur vint avec lui. En entrant, le jésuite aperçut tout d'abord les portraits d'Antoine Arnauld ;t de la Mère Angélique, mais la suite ne répondit pas à ce singulier présage. Le docteur se confessa, communia, voulut recevoir le saint scapulaire; et quand il s'agit de le confirmer, MgrSibour écrivit, de Saint-Germain-en-Laye, au P. de Ravignan, le 24 juillet 1850 : c Je ne veux pas laisser à un autre le soin d'administrer le sacrement de Confirmation à M. Royer-Collard. Dites-lui que, vendre ïï prochain, j'irai tout exprès à Paris. »
Au dernier moment, une idée singulière traversa l'esprit du malade: «Que pensez -vous de l'Immaculée Conception ? dit-il ; il me parait que Bossuet, sur cet article, diffère de Mgr de Quélen. » Le Père se hâte de répondre ; et le mourant satisfait s'écrie : < Je crois tout ce que croit le P. de Ravignan. » Il expira en achevant cette parole, aussi rassurante pour lui qu'honorable pour le religieux dont la doctrine était reçue comme un oracle.
La conversion du prince Paul de Wurtemberg, quand elle devint publique, ayant été contestée par
le monde protestant, Son Excellence Mgr Garibaldi, nonce à Paris, voulut avoir entre les mains un document authentique qu'il pût faire valoir au besoin; il s'adressa donc au P. de Ravignan, qui lui envoya le récit qu'on va lire :
« Le prince Paul de Wurtemberg, frère du roi actuellement régnant, vivait en France depuis trente ans. Sa fille, madame la comtesse de Monttessuy, m'introduisit auprès de lui, il y a environ deux ans. J'y allais de temps à autre, et n'avançais guère dans l'œuvre du salut de cette àme. Vers la fin de 4851, le prince fut attaqué d'une maladie assez grave, fort longue, mais qui le laissait en pleine possession de ces facultés, et lui permettait même de sortir quelquefois. Cette maladie avait amené une surdité qui rendait fort pénibles les conversations avec le prince. Une Sœur de bon secours le gardait ; elle avait pris sur lui une certaine influence, du moins elle lui parlait de Dieu et elle était écoutée. Madame de Monttessuy, fort aimée de son père, continuait ses pieuses assiduités. J'y allais souvent.
c Enfin, la grâce de Dieu opérant, ce caractère très-énergique, très-indépendant, se soumit. Avec la plus grande franchise le prince se décida à embrasser la religion catholique. Il accomplit toutes
les conditions, se confessa; et, le 30 janvier 1858, je reçus, dans sa chambre, son abjuration, et dus renvoyer à quelques jours la communion, pour la commodité du prince.
« Je tombai alors malade et ne quittai point mon lit ou ma chambre durant près de trois mois. Le prince Paul envoyait tous les jours à notre maison de la rue de Sèvres, pour savoir quand je serais en état de le voir. Il vint lui-même, me déclara qu'il voulait compléter son œuvre, communier et recevoir la Confirmation. Je ne pouvais guère parler et ne pouvais sortir. Le prince, de lui-même, pria le P. supérieur de le confesser, de dire la messe et de lui donner la communion. Le lundi saint tout fut religieusement accompli : le prince se confessa et communia dans la petite chapelle des Enfants délaissés ; et, le même jour, le nonce alla le confirmer dans sa chambre.
< Huit jours après, le prince mourait. On put lui administrer l'Extrême-Onction. Le P. supérieur s'y transporta. Le malade n'avait point sa connaissance.
« Le prince Paul m'avait imposé et voulait garder pour un temps un secret absolu. Il m'avait cependant permis de communiquer la bonne nouvelle au nonce, sous le secret ; depuis il le pria d'en
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instruire le pape. Ses convictions était depuis longtemps fixées, et nul esprit autant que le sien ne lut opposé au principe protestant.
« Madame de Monttessuy avait déclaré ouvertement l'abjuration que son père avait voulu tenir secrète pour un temps. Le monde politique s'émut. Le roi de Wurtemberg n'a pas voulu recevoir le corps de son frère dans ses États. Qu'importe? Dieu, nous l'espérons, a reçu son âme dans le royaume éternel. »
Le P. de Ravignan avait converti, en 1839, le savant baron Walckenaër. Une lettre de ce membre de l'Institut, devenu pieux disciple de l'Évangile, nous dira comment il persévéra dans la fidélité à Dieu et dans son amitié pour le prêtre qui l'avait réconcilié avec le ciel : « Que je vous dois de reconnaissance! Certes, je me propose bien d'aller passer trois jours à Paris, uniquement pour faire mes Pâques. Soyez béni, vous qui bénissez les autres! C'est là ma plus ardente prière; elle est exaucée depuis longtemps. Nous avons été alarmés par l'état de votre santé. Si jamais la douleur d'une telle ^)erte venait affliger mes vieux jours, je ne vous déguiserais pas que, dans cette douleur, il entrerait beaucoup de ressentiment contre vous. Je vous ai souvent exhorté à ne pas abuser des forcer
de votre nature, et au contraire vous en avez abusé avec excès. »
Dix ans après, le digne vieillard accomplissait un acte de tendresse chrétienne : sa femme venait de tomber malade ; il accourt aussitôt lui-même au P. de Ravignan, avant d'avoir prévenu le médecin, t II re pense pas comme elle ni comme moi, » dit-il; et, dans sa foi naïve, il ajouta : « Priez pour elle, saint homme !» Le P. de Ravignan eut bientôt à faire pour le mari ce qu'il avait fait pour la femme, et une sainte mort réunit au ciel les deux époux un instant séparés.
Madame la comtesse de Saisseval, retirée à sa petite maison de campagne à Mantes, achevait au mois d'avril 1849 un pieux récil dont je vais citer des extraits, heureux de devoir une page de ce livre à cette mère] adoptive des enfants délaissés, dont le souvenir demeure environné de tant de reconnaissance et de vénération.
t M. du Camper, âgé de soixante et onze ans, avait fourni une belle carrière. Entré de bonne heure dans la marine, il avait fuit trois fois le tour du monde, et dans sa dernière expédition, il était en second sous M. de Bougainville. Plus tard il fut appelé au commandement du vaisseau-école de la rade de Brest, puis au gouvernement de la Guyane
française, et enfin de l'Inde occidentale. Il avait rapporté de ses voyages des décorations, des collections, des mémoires, et pas du tout de religion. Cependant il y avait urgence : ébranlé déjà par deux attaques, il était menacé d'une troisième et dernière crise.
« Le P. de Ravignan, introduit chez lui sous prétexte d'une vieille connaissance à Saint-Germainen-Laye, à l'époque de sa première jeunesse, fut assez mal accueilli et, après quelques mots, ajourné à la quinzaine. II revint au bout de quinze jours de consigne, et cinq fois de suite, le malade affecte de dormir dès qu'on annonce le prêtre.
« Un jour, le Père, qui commençait à craindre sans cesser d'espérer, rencontre en sortant la parente du vieux marin, avec laquelle il s'entendait et lui dit : « Il faut en finir, car, avec toutes nos lenteurs, nous pourrions bien laisser échapper le salut de cette pauvre âme. — Que faire donc, mon révérend Père; — Le voici, écoutez-moi bien, pour ce qui me regarde, j'irai demain dire la sainte messe à Notre-Dame des Victoires. Mais ce n'est pas tout ; il faut qu'on me vienne en aide. D'abord vous demanderez à madame de Saisseval le secours de ses prières, auxquelles s'uniront tous les chers enfants délaissés: cette prière de l'innocence est si puissante
auprès de Dieu ! Puis il faut bien que vous ayez votre tâche aussi. Vous vous procurerez une médaille de la sainte Vierge et vous la ferez accepter au malade, et même vous la lui ferez porter, car décidément l'affaire ne marchera qu'autant que la sainte Vierge voudra bien s'en mêler. — Ah ! mon Père, jamais je n'oserai, car, à coup sûr, ma pauvre médaille sera repoussée avec perte. — Quoi ! votre courage vient échouer au port ! Eh bien ! faites donc ce que vous voudrez. Quant à moi, je ferai ce que j'ai dit, et demain, à six heures du matin, je serai à l'autel du Saint-Cœur de Marie, dans cette église bénie de Notre-Dame des Victoires.
c Le lendemain, à l'heure dite, tout le monde était à l'œuvre, et chacun à sa manière : le P. de Ravignan offrait le saint Sacrifice dans le sanctuaire privilégié; madame de Saisseval priait, entourée de cent orphelines; et la craintive négociatrice, s'approchant du malade, lui présentait la médaille si bien nommée miraculeuse. A l'instant, celui-ci la prend, la baise avec expression, et, la passant luimême autour de son cou, dit d'un ton résolu : Elle ne me quittera jamais. La partie était gagnée. Ceci se passait le samedi.
« Le P. de Ravignan revint le dimanche, resta longtemps seul avec le malade qui n'avait plus en-
vie de dormir; et après son départ, M. du Camper, appelant sa pieuse parente, lui dit : Ce bon M. de Ravignan m'a fait raconter toute ma vie; je crois vraiment qu'il m'a un peu confessé. Et vraiment le P. de Ravignan l'avait beaucoup confessé, puisque l'opération était terminée; mais le brave marin, bien peu coutumier de la chose, se l'était représentée et plus longue et plus laborieuse. Peu auparavant, il avait formellement déclaré qu'il aimerait mieux faire une fois de plus le tour du monde que d'entreprendre sa confession. La réalité ne fut rien en comparaison de la perspective, et le pécheur était devenu pénitent sans même s'en apercevoir. En effet, à peine la bouche se fut-elle ouverte par un aveu, que le cœur s'ouvrit au repentir, et aussitôt la foi y rentra comme chez elle.
« Depuis cette heure, le malade parut transfiguré ; ce vieillard avait la docilité d'un enfant; il appelait le prêtre son meilleur ami et Dieu le meilleur des pères. Avec grand labeur il se mit à rapprendre les douces prières apprises sur les genoux de sa mère et trop longtemps oubliées ; et pour aider sa mémoire rebelle, il les écrivit avec fatigue, et son pieux manuscrit que j'ai entre les mains montre que la plume elle-même n'était pas sûre du texte. Enfin, il prit l'arme du chrétien expirant; on avait
placé au chevet de son lit le crucifix dont son pèi" s'était servi pour bien mourir; il s'en saisit et rien ne put l'arracher à son étreinte. Tantôt il l'élevait au-dessus de sa tête comme un drapeau ; tantôt le posant debout sur sa couche, il appuyait sa main dessus, comme sur une ancre, et dans cette attitude il avait encore l'air assuré d'un marin.
< Après les derniers sacrements administrés par un prêtre de la Madeleine, le mourant, privé de la parole, remerciait encore par des gestes le P. de Ravignan, qui lui-même remerciait Marie. La résistance avait été opiniâtre, la victoire complète; et le Père déclara qu'il avait rarement rencontré dans le ministère plus d'inquiétude d'abord et à la fin plus de consolation. »
Le P. de Ravignan fut appelé auprès d'un malade qui portait un des grands noms de l'empire. C'était le fils d'un maréchal, parvenu lui-même aux premiers grades de l'armée. La conversion ne fut pas seulement sincère; elle fut éclatante. Le général duc de Bellune, appelant à lui tout ce qui lui restait de force, seul serein au milieu des larmes, d'une voix forte fit son amende honorable à Dieu, Quand il eut rendu le dernier soupir, la pitié filiale adressa cet hommage au P. de Ravignan : c II y a des eentiments qu'on ne saurait écrire et qu'on peut à
peine exprimer, sans les amoindrir. Vous me pardonnerez si je ne vous dis pas plus longuement l'impérissable reconnaissance que je vous ai vouée pour les consolations si efficaces que votre saint ministère a apportées à mon pauvre père mourant. C'est votre main, mon Père, qui a guidé la mienne afin de lui fermer les yeux, et je ne l'oublierai jamais. « Votre entièrement dévoue,
« Victor de Bellune. »
On conçoit aisément que le P. de Ravignan, qui avait la science de l'infirmité, et, avec saint Paul, le désir passionné de la mort, devait savoir consoler les malades et encourager les mourants. Comme autrefois Bourdaloue, il devint célèbre dans cet art éminemment sacerdotal. Au premier signal d'une vie en péril et d'une âme en détresse, au milieu de ses travaux, au milieu de ses propres souffrances, la nuit comme le jour, il s'oubliait, laissait tout, courait plutôt qu'il ne marchait; ses visites ne se comptaient point; inépuisable dans sa compassion, il était infatigable dans son assiduité. Vrai ministre de cette religion qui n'est jamais plus grande qu'à l'heure suprême où le monde apparaît plus petit, parce qu'alors pour l'un tout finit et pour l'autre tout commence, il prenait lui-même je ne sais quoi de plus solennel et de plus tendre, et sa présence ii. 2
semblait à tous une sécurité ; il y avait pour la famille de la paix dans le regret, pour le malade de l'espérance dans le passage, et l'âme se remettait plus doucement entre des mains si sûres pour être conduite à Dieu.
Un riche banquier de Paris, homme blasé et sceptique, disait que rien sur la terre ne lui donnait plus aucune émotion, l'éloquence seule exceptée. « Aussi, ajoutait-il, partout où elle se trouve, je la recherche, au barreau, dans les académies, dans les chaires ; et l'homme qui me paraît avoir une conviction plus intime, c'est celui-là qui l'emporte pour moi. Ce qu'il dit du reste m'est fort égal ; je ne crois à rien, à rien du tout, ni au barreau ni à la chaire. » Et comme on lui demandait à quel prédicateur il donnait la préférence : «Oh! répondit-il, sans aucun doute, c'est au P. de Ravignan, le pauvre homme y est jusqu'au cou. Et ce qui est vraiment touchant, c'est que je suis sûr qu'il fait tout ce qu'il dit. »
Ce bon mot fut rapporté au P. de Ravignan qui s'en amusa beaucoup, et en mettant ses bras sur sa tête : « Et le pauvre homme, dit-il, n'a qu'un désir : c'est de s'y plonger par-dessus la tête. » Un jour le riche banquier n'était plus sceptique. Sur son lit de mort, il demanda lui-même un confesseur, et voici quel fut tout son raisonnement : « Pour
qu'un homme, tel que le P. de Ravignan,- ait une conviction si intime, il faut bien qu'il y ait quelque chose au delà de la vie. »
Le P. de Ravignan avait connu jadis M. le duc de Gramont, alors duc de Guiche, premier écuyer de Mgr le duc d'Angoulème, le type de la grâce et de l'élégance. Fleurs fragiles ! un souffle les eût décolorées, un ouragan les dévasta. Mutilé par une terrible maladie, méconnaissable, il se détourna du monde vers le Dieu qui donne le pardon au repentir, la force dans la douleur, la récompense après l'épreuve. La religion, toujours fidèle, arrive d'ordinaire précisément quand le monde s'en va. Le duc de Gramont, de sa main paralysée par la souffrance, put encore, au mois de septembre 1853, écrire la lettre suivante au religieux consolateur de sa vieillesse: < J'attends que Dieu, qui m'éprouve par des souffrances que je ne pourrai plus endurer longtemps, me rappelle à lui ; permettezmoi, ancien ami de ma jeunesse, d'avoir recours à vous pour espérer la plus grande consolation que je puisse avoir en ce monde.
« Voilà ce dont il s'agit : si dans vos pérégrinations pour le secours de notre sainte religion, Dieu vous envoyait du côté de l'Italie, rappelez-vous qu'il y a une bonne œuvre à faire en convertissant
madame**", protestante, au catholicisme. C'est un cœur intègre. Mon fils aîné, ministre de France à Turin, vous aidera.
c Je suis si voisin de la mort, qui s'empare de moi impérieusement, que je vous demande de m'aider de vos prières pour relever mon courage abattu, mettant toute mon espérance en la bonté de Dieu pour moi, ma femme et mes enfants. C'est pourquoi je vous demande votre sainte bénédiction. « Votre ancien ami de jeunesse,
« DUC DE Gr AMONT. »
Le P de Ravignan lui répondit : « Monsieur le duc, c'est hier soir seulement que madame votre fillea pu me remettre la lettre si touchante que vous avez eu la bonté de m'écrire. J'en ai été ému jusqu'aux larmes. Vos prières, vos soutfrances extrêmes attireront les bénédictions d'en haut sur celle que vous désirez si ardemment voir entrer dans le sein de l'Église. Si jamais je puis y contribuer, soyez sûr que j'en saisirai l'occasion avec ardeur : la consolation que j'aurais de ramener une àme au sein de l'unité serait doublée par la joie d'accomplir votre vœu si religieux. »
Le voyage d'Italie ne put avoir lieu; et le duc, après avoir prié jusqu'à ses derniers instants pour celle qu'il n'avait pu faire entrer au sein de l'Église catholique, emporta du moins au Ciel l'espérance
de sa conversion. Le P. de Ravignan ne put assister à la mort depuis longtemps prévue de son noble ami; elle fut subite. Je lis dans une de ses lettres : « Le duc de Gramont a passé dans une de ces crises auxquelles il était sujet. On vint me chercher ; je le trouvai mort en arrivant. Il pratiquait très-bien. Je l'avais confessé et il avait communié huit jours auparavant. Son état de souffrance était déplorable, il a trouvé le terme. »
Telle est la fin de toute histoire humaine : l'âme reste seule en face de Dieu seul. Heureux qui a prévu ce terme inévitable de notre passage ici-bas! Quand il s'agissait d'aborder de grands personnages pour les ramener à Dieu, le P. de Ravignan était fréquemment appelé. On commençait au moins par être flatté de sa visite, et d'ordinaire on finissait par être converti.
Cependant il faut bien qu'on le sache, le ministère du P. de Ravignan n'était pas réservé seulement aux grands et aux riches de ce monde. Nous le verrons plus tard, pendant qu'il prêchera aux Tuileries, consacrer les derniers accents de sa voix aux vieillards recueillis par les Petites Sœurs des Pauvres. Son zèle ne faisait acception de personne; et plus l'abîme était profond, plus le danger était grand, plus sa compassion était vive.
Une actrice vint un jour par curiosité à un sermon de charité que le P. de Ravignan devait prêcher dans une église de Paris. Elle avait dit en sortant que le prédicateur parlait très-bien ; mais elle n'en vécut pas mieux. Cependant elle avait été touchée; et, la maladie aidant, elle se trouva convertie. Bientôt se sentant dévorer par un cancer, où donc aurait-elle cherché des consolations et des espérances, si ce n'est dans la religion de la croix et du ciel? Elle fait appeler le prédicateur qui avait un jour si bien parlé à son âme. Le P. de Ravignan accourt aussitôt , c'était aux environs du Palais-Royal. Cette infortunée, alors âgée de quarante-cinq ans, mise au théâtre des Page de quatre ans, n'avait pas été baptisée, et vivait avec un officier supérieur dont elle avait eu deux enfants. Elle était donc bien loin de Dieu ; elle ne connaissait pas même Jésus-Christ; mais son âme était déjà inclinée vers les vérités de la foi. Il fallut peu de temps pour l'instruire et la préparer.
Le P. de Ravignan la baptisa d'abord, la maria ensuite. Après cette double cérémonie, on introduisit les enfants auprès de leur mère régénérée. Souffrante et triste, et cependant heureuse, elle les appelle, les embrasse, leur demande pardon des mauvais exemples de sa vie, leur annonce qu'elle
est devenue chrétienne et qu'il n'y a sur la terre de paix et de bonheur que dans la religion, surtout à l'heure de la mort. La pauvre femme, assise dans son fauteuil, parlait d'un air tranquille et ferme, et pendant cinq minutes on n'entendit que sa voix au milieu des sanglots. Le prêtre pleurait avec lafamille. Le lendemain, M. le curé de Saint-Germain l'Àuxerrois devait consommer la cérémonie de la veille en apportant dans cette maison, où la paix de Dieu était revenue, le saint viatique, qui fut la première communion de la mourante.
Dans la même profession, le P. de Ravignan a rencontré un vrai prodige, une jeune actrice dont la vie fut un miracle de la grâce. L'obéissance lui imposa d'écrire son histoire ; nous en donnerons un abrégé. On comprendra, en le lisant, qu'un cœur si ingénu et si généreux était fait pour aimer Jésus-Christ.
« 11 faut, mon Père, écrivait-elle, que le bon Dieu m'aide, sans quoi je ne pourrai jamais vous satisfaire. Ma mère avait été très-malheureuse en ménage et abandonnée à l'âge de quarante ans par son mari, qui avait dissipé tout son avoir. Elle se trouva seule à Paris, sans argent, sans amis, sans état; pour surcroit de malheur, elle était alors enceinte^ et bientôt je vins au monde ajouter à sa misère.
t Ma pauvre mère n'avait pas cette religion forte qui fait supporter toutes les adversités que Dieu nous envoie, mais une foi très-vive en Marie. Dès ma plus tendre enfance elle me fit dire cette petite prière que je n'ai lue dans aucun livre : Mon Dieu, je vous donne mon corps, mon esprit, mon cœur, ma vie; je me donne toute à vous. Faites-moi la grâce de mourir plutôt que de vous offenser mortellement. Ainsi soit-il.
t Vers l'âge de cinq ans à peu près, j'allais trèssouvent avec une vieille femme à la messe, et surtout adorer Jésus dans un sépulcre. Je rentrais à la maison, malade d'avoir vu Notre-Seigneur mort pour nous, je pleurais ; ma mère grondait la vieille femme d'exciter à ce point ma sensibilité, et même elle ne voulut pas absolument que je retournasse à l'église. J'étais très-fière de m'appeler Marie. On me donnait le nom de Joséphine à la maison ; mais quand on me demandait comment je m'appelais : Marie, répondais -je aussitôt, j'ai le nom de la Vierge.
« Ma mère me mit au théâtre à l'âge de six ans, pour apprendre à danser. On la pria de me laisser jouer, elle se laissa tenter. Je jouai. J'eus un trèsgrand succès. Cependant j'entendais les petites filles parler de la première communion, ma mère ne
m'en parlait pas ; je voulais absolument la faire, et aucun prêtre ne voulant m'y admettre parce que j'étais au théâtre, je dis à ma mère : Ah ! à l'Église romaine on ne veut pas de moi, eh bien ! je me passerai d'eux, j'irai à l'Eglise française. J'allai trouver M. Châtel, je lui dis mon état, et il me reçut trèsbien. Je fus enchantée. Je vais donc faire ma première communion, disais-je. A parler franchement, je ne savais pas du tout ce que c'était, mais c'est égal, j'étais heureuse de cette idée.
« M. Chàtel baptisa un enfant devant moi, il dit : Je te baptise au nom de Dieu et du Christ législateur. Quand nous fûmes rentrés à la sacristie, je lui demandai : Qu'est-ce qu'un législateur? Il me l'expliqua. Mais vous ne croyez donc pas que Jésus est Dieu ? — J'ai eu le malheur d'aller en pension, mademoiselle, et là j'ai appris que un et un font deux; et un encore, trois. — Mais Marie, n'est-ce pas, vous croyez quelle est vierge? — Non. C'en fut assez, je m'en allai et je dis à ma mère, le cœur bien gros: Allons! Dieu ne veut pas de moi. Je ne veux pas communier de la main d'un homme qui fait de Jésus un législateur et de Marie une femme ordinaire.
« Je priais toujours. Je travaillais sans cesse; en dehors du théâtre je faisais de petits ouvrages à l'ai-
guille, que je vendais. J'étais entourée de vices dans les femmes mêmes que j'aimais le plus; je les plaignais. Ma mère m'avait donné des principes que la misère la plus affreuse n'a pu détruire. J'étais mal vêtue, je mangeais des pommes de terre, mais j'étais heureuse avec ma mère. Je me disais : Dieu me voit, lui, il me trouve belle avec mon vilain chapeau; il ne se moque pas de la pauvre Marie. Car on se moquait de moi, on me disait : Si vous vouliez, vous auriez des cachemires. — Oui, disais-je, mais je ferais mourir ma mère de chagrin. J'étais une des premières du théâtre, par conséquent trèsadmirée. Si je vous dis cela, c'est pour que vous compreniez bien la haute protection de ma céleste patronne au milieu de ce gouffre.
« Ma mère tomba malade, j'étais obligée de passer toutes les nuits, je n'avais pas de domestique : je jouais, je répétais dans la journée, je n'avais le temps d'apprendre mes rôles que la nuit, près du lit de ma pauvre mère. C'est ici que Dieu a été bon et indulgent pour moi. J'avais fort peu d'appointements, quoique première. Eh bien ! mon Père, malgré cela, pendant quatre mois et demi, ma mère étant au lit, dépensant beaucoup d'argent que je n'avais pas, je n'ai pas (ait de dettes et je m'en suis tirée. Je devais tomber malade de fatigue et de
chagrin, pas du tout; c'est que je priais Dieu, et Dieu aide ceux qui prient de tout leur cœur.
« La dernière nuit que je passai près de ma mère, jene comprenais pas que ce fùtl'agonie. Enfin, sa dernière parole fut : Maria, je t'aime! et elle rendit le dernier soupir. Oh! mon Père, quelle nuit ! Je n'avais pas quitté ma mère un seul instant de ma vie, et je me trouvais à vingt ans, seule, sans parents, sans amis, sans fortune, sans Dieu, car je ne le possédais pas encore. Je jurai à ma mère, sur ce corps inanimé, sur cette main qui m'avait bénie, que toujours je serais digne d'elle. On voulait me séparer de ma mère ; mais, dis-je , je la quitterai au tombeau. J'eus le courage de l'ensevelir. Enfin on me la prit, mais pas pour toujours. Un jour je la reverrai, n'est-ce pas, Père? J'allais tous les jours au cimetière Montmartre; et, en rentrant, je me mettais à genoux au milieu de ma chambre; j'avais le portrait de ma mère, là devant moi ; j'avais un Christ, qui avait été posé sur son corps : je baisais ce Christ, je baisais le portrait, et ma vie se passait entre ces deux images. Vous ne comprendrez peut-être pas un amour si grand pour une créature, vous, mon Père, qui êtes tout en Dieu, mais je m'étais habituée à regarder ma mère comme un être surnaturel.
« Mes camarades m'avaient apporté 155 francs; on savait ma misère, je ne la cachais pas, je ne pouvais pas rougir de cela
« J'avais été plusieurs fois demandée en mariage, je ne consultais pas mon cœur, mais Dieu et ma mère, le Christ et le portrait. J'étais sûre, le jour où je me mariai, de plaire à Dieu et à Marie, à ma mère aussi.
« Enfin, je fus vous entendre, mon Père; vous éclaircissiez des idées confuses dans ma tôte, Je suis bien ignorante encore en matière de religion. J'aime avec amour Jésus et Marie. Pourquoi? comment? Je n'en sais rien ; je les aime et voilà tout.
« Là seulement, je compris ma position. Sainte Vierge, dis-je alors, le théâtre sans vous, ou vous sans le théâtre. Ah ! mon choix est fait. Mais pour arriver à vous, ô Marie ! comment faire ? Le dimanche de la Quasimodo, je vous vis de plus près, je m'étais mise au pied delà chaire. Je vais écrire à M. de Ravignan, dis-je; il est impossible qu'il n'obtienne pas cette grâce de Mgr l'archevêque ; il faut que je communie. Je vous écrivis, mon Père, vous savez le reste; mais ce que vous ne savez pas, c'est que mon esprit n'est plus le même, mon cœur non plus : les pieuses femmes que vous m'avez fait connaître ont changé tout mon être.
c Oh! merci, mon Dieu! merci, mon Révérend Père! Votre zèle a tout fait. J'ai communié, c'est vous dire que je suis la plus heureuse des femmes, et j'étais entourée de mesdames de Gontaut, Levavasseur et d'Auberville. Ah! autrefois je croyais aimer Dieu, mais non ; c'est lui qui m'aimait. J'aimais Marie, mais ce n'était pas de ce saint amour qu'elle a pour nous. Je ne sais pas ce que Dieu me réserve ; mais s'il veut me rendre heureuse, il peut m'envoyer tous les malheurs qu'il voudra : je tâcherai de les porter avec mon cœur qui est tout à lui. Si Dieu me conserve cette foi qu'il m'a envoyée, je peux tout faire pour lui. Aujourd'hui seulement je comprends les martyrs.
« Je vous demande pardon, mon Père, de la longueur de mon récit, mais je ne suis pas trèsversée dans l'art d'écrire. C'est pour vous obéir que je vous donne ces détails. En parlant de ma mère, je ne m'arrêterais point.
« Mon premier acte en sortant du théâtre a été une communion. Dieu veuille qu'en sortant de cette vie je sois agenouillée à la sainte table! A Dieu, à Jésus, à Marie, à ces dames, à vous, mon Père, ma vie entière.
t Maria. >
Ainsi, le Dieu Sauveur a partout des élus, et la
oO CHAPITRE XVI.
bonne volonté appelle la bénédiction de îa grâce. La jeune actrice avait été un ange au théâtre par la candeur de l'innocence et par le dévoûmcnL filial ; elle fut fidèle, comment Dieu ne l'aurait-il pas été ?
Le P. de Ravignan avait toujours sous la main des ressources ou des expédients, et sans rien compromettre, comme sans rien épargner, avec une vigueur qui n'avait d'égale que sa prudence, pour aider une âme il eût remué le monde. D'abord, il confia la jeune femme à quelques personnes pieuses et dévouées, qu'il savait toujours prêtes à répondre à son appel apostolique ; ensuite, il s'interposa auprès de l'archevêque de Paris pour qu'il fût permis de la faire communier, au moins dans une chapelle particulière nonobstant l'opinion, alors assez généralement répandue en France, qui déclarait les artistes dramatiques excommuniés. Cette opinion n'était pas la sienne; il obtint la permission tant désirée. Du reste, il ordonna bientôt à l'actrice de rompre complètement avec le théâtre et de vivre désormais sur les fonds de la Providence. Pendant quelque temps, il pourvut à tous sesbesoins, comme un père, avec autant de délicatesse quede générosité.
Après six années d'épreuves, devenue mère de famille, «lie écrivait au P. de Ravignan pour le remercier d'un secours dont elle n'avait plus besoin,
disait-elle, et elle ajoutait : « Oh! mon Père, que de joies depuis six ans ! que de misères ! que de maladies ! Mais Dieu était au fond de mon cœur. Que de joies ignorées ! Et c'est à vous que je les dois.
« Ah ! comme je plains ceux qui ne pensent jamais à Dieu. Dans l'amour qu'il nous donne, nous trouvons tout pour nos besoins d'ici-bas. Cette vie de l'âme a des charmes qu'on ignore si complètement dans le monde !
« Priez, mon Révérend Père, pour que mon âme reste toujours attachée à ce Dieu de miséricorde qui a daigné me prendre si bas. Ah! que ma vie passée m'a éclairée sur l'amour de Dieu pour ses créatures ! Aussi je ne veux que ce mot dans mon cœur : Amour pour Jésus dans la joie, dans la tristesse, dans la richesse, amour pour Jésus ! Si je vous fais toutes ces confidences de mon âme, c'est pour que vous sachiez bien tout ce qu'a fait votre charité pour moi.
c Je suis heureuse, mon Père, et heureuse spirituellement ; heureuse de ce bonheur que le monde ne peut ni nous donner ni nous reprendre; je suis heureuse, parce que je me crois bien à Jésus tout entière. »
Celte âme vraiment scraphique se consuma rapidement dans un douloureux martyre, que lui
firent aimer la contemplation de Jésus sur sa croix et les prochaines espérances du Ciel. On trouva dans son testament une clause par laquelle elle instituait ses entants les légataires de sa reconnaissance :
« Je désire que vous portiez une grande vénération au nom du P. de Ravignan. Si je meurs dans le sein de l'Église, c'est à lui, à sa charité que je le dois. Ne l'oubliez pas dans vos prières. >
Nous pourrions assurément ajouter bien des noms à cette liste de conversions ; mais nous ne pouvons parler de ceux qui vivent encore ; laissonsles payer en secret leur dette de reconnaissance à l'homme apostolique qui leur ouvrit les voies du salut.
Congrégation des enfants de Marie
Origine de l'œuvre; réunions chez madame S»»tchine. Mgr d'Orléans remet au P. de ïtavignan la direction des Enfants de Marie. Retraites de la rue de Varennes. Le maréchal de Saint-Arnaud et M. de Salvandy auditeurs furtifs du P. de Ravignan. Mort de madame la comtesse Sosthène de la Rochefoucauld.
C'est au P. de Ravignan que la Congrégation des Dames, érigée aujourd'hui dans la chapelle du Sacré-Cœur, rue de Varennes, doit non-seulement sa prospérité actuelle, mais aussi sa première organisation. Voici, sur son origine, des détails que j'emprunte aux archives des Enfants de Marie.
Peu après la naissance de Mademoiselle, fille de S. A. R. Mgr le duc de Berry, et aujourd'hui duchesse régente de Parme, on avait appelé à Paris et placé sous la protection de cette jeune princesse
Si CHAPITRE XVII.
les Sœurs de la Croix de Saint-André, qui habitent encore la rue de Sèvres, au delà du boulevard des Invalides, et donnent leurs soins aux enfants pauvres de ce quartier. Mais la fondation n'était pas achevée quand la révolution de juillet vint en renverser les principales espérances. Madame la marquise de Saluées, présidente de l'œuvre, eut alors l'idée de réunir dans son salon, rue de Varennes, toutes les personnes qui s'occupaient anciennement de cette maison délaissée; et elle pria le P. de Ravignan de venir y faire appel à leur charité. L'exhortation fut faite avec le pathétique de saint Vincent de Paul. L'impression fut si vive qu'on voulut aussitôt recueillir les paroles qui l'avaient produite, et adresser une copie du discours à Mademoiselle, dans son exil. Madame la comtesse de Bonneuil, chargée de la rédaction, présenta son travail au P. de Ravignan, qui lui répondit : c J'ai l'honneur de vous renvoyer votre manuscrit : il me semble que je n'avais pas si bien dit. » Il ajoutait : « Vous pourriez, sans en mot dire, arrêter, avec mesdames de Saluées et de Ghastellux, une petite liste provisoire déjeunes femmes du monde chrétiennes pour nos réunions projetées chez madame Swetchine : vous voudriez bien me l'envoyer, en y plaçant vos trois noms d'abord, »
En parcourant cette liste où figurèrent une quarantaine de noms, on se réjouit de voir que les plus illustres familles de France ont gardé leurs vieilles traditions de charité.
La première réunion eut lieu le 1er mai 1 846, chez madame Swetchine, dans sa chapelle de la rue Saint-Dominique, tout étincelante d'or et de pierres précieuses. C'était une congrégation naissante, dont les premiers statuts furent arrêtés ce jour-là même, et le P. de Ravignan ratifia le pieux projet sous ce titre, écrit de sa main : « Règlement rédigé et adopté par quelques femmes chrétiennes. » Il ne faut qu'y jeter les yeux pour en reconnaître la sagesse et la piété.
« Voici les fins vraiment chrétiennes pour lesquelles on doit s'associer par le souvenir et la prière :
t Tous les premiers vendredis du mois, nous nous unirons dans une même pensée, pour réparer les outrages que Notre-Seigneur reçoit sans cesse dans le saint Sacrement. Nous lui demanderons les unes pour les autres le progrès dans la vie intérieure et recueillie, et l'amour des souffrances qui en est la base.
« Le samedi, jour de dévotion au saint cœur de Marie, nous lui recommanderons les pécheurs, nous
lui demanderons les unes pour les autres la grâce de ramener quelques cœurs à Jésus-Christ.
« Nous choisirons un jour de chaque mois pour la préparation à la mort. Nous demanderons les unes pour les autres la grâce d'une bonne mort, dans la foi joyeuse en la miséricorde de Dieu et en l'assistance de la sainte Vierge et des saints, qui, comme des amis puissants et fidèles, nous assisteront alors.
« La communion qui suivra pourra être pour nos parents défunts et pour ceux de chacune d'entre nous.
« Celle qui suivra encore pour nos enfants à toutes, et pour obtenir la grâce de bien remplir nos devoirs envers eux et envers nos familles.
« Un autre jour pour la sainte Église catholique, ses missionnaires, ses prêtres. Quand on pense aux grâces dont ils ont besoin, on comprend que les fidèles doivent aider par leurs prières leur glorieux ministère.
c Un autre jour pour nos parents vivants à toutes, et pour les personnes qui se sont recommandées à nos prières.
« Un autre jour pour nos pauvres paroisses de campagne. Il y a tant de misères spirituelles, tant de secours à demander pour ces âmes! Nous de-
manderons les unes pour les autres la grâce d'édifire ces paroisses et d'y faire quelque bien.
« Voici les moyens aussi faciles qu'utiles par lesquels on s'unit dans la pratique :
« Ce qui nous donne la plus grande assurance de nous réunir devant Dieu, c'est l'attention à nous unir étroitement aux intentions de l'Église, à suivre les prières qu'elle ordonne, à célébrer ses fêtes, à vénérer les saints qu'elle honore. Nous nous retrouverons dans l'amour de Dieu, lien des élus dans le ciel et sur la terre.
c Nous nous unirons d'une manière spéciale dans l'exercice habituel de la sainte méditation. Chaque matin nous y consacrerons une demi-heure.
« Nous choisirons chacune un point particulier sur lequel nous devrons nous examiner au moins une fois par jour, le soir, par exemple. Ainsi, en nous dévouant au recueillement et à la vie intérieure, remplirons-nous le premier besoin de notre cœur, celui de nous vaincre et de nous mortifier.
« Nous devrons aussi nous appliquer avec soin à rendre notre piété facile et acceptable, et nous renoncerions sans hésiter à des consolations pieuses pour éviter le moindre froissement dans notre intérieur. »
J'ai cru devoir extraire ces lignes d'un règlement
Ib CHAPITRE XVlï.
fait pour des femmes du grand monde. On s'attendait peut-être à y trouver des ménagements en faveur de personnes délicates ou des raffinements de piété de la part du directeur; je tenais à montrer le contraire. La fortune ne soustrait pas à l'obligation de lutter contre la nature, et quant au P. de Ravignan , il ne connaissait qu'une seule voie de salut : le chemin de la croix à la suite de Jésus- Christ.
Tel fut le point de départ de l'œuvre. Bientôt, madame Swetchine, femme déjà célèbre par sa haute distinction morale et littéraire, ne sut plus assez exprimer au P. de Ravignan combien elle jouissait et profitait, avec ses pieuses amrrs, de leurs réunions mensuelles :
t Mon cher et vénéré Père, lui écrivait-elle un jour, je vais déjà au-devant de l'heure bienheureuse qui nous attend vendredi, b Un autre jour elle disait : c A vendredi, mon bon Père; vendredi, jour de consolation pour nous toutes, que ma reconnaissance devance déjà. » Une autre fois : c Que vous êtes bon ! Mon cœur prend comme une grâce tout ce qui me vient de Dieu, et vos encouragements ne sont pas les moindres de celles dont je le remercie chaque jour. »
Lorsqu'en 1 847 la maladie retenait le P. de Ravi-
gnan à Toulouse, la pieuse étrangère lui écrivait : < Cet hiver n'a été qu'une suite d'épreuves ; après les chagrins de tout le monde, chacun a eu les siens. Les disparitions se sont multipliées et les vides sont partout; et, pour ce qui nous reste, l'inquiétude s'y introduit encore; madame de Gontaut, en particulier, à bien des reprises, m'en a donné et m'en donne encore. Enfin, depuis longtemps je n'étais pas contente, et j'ose à peine m'avouer que je commence à m'alarmer. . . Ne donnez pas trop d'autorité à mes craintes, que je me reprocherais de vous dire, si informer votre sollicitude n'était pas en provoquer les témoignages si puissants sur cette âme qui peut seule soutenir ce faible corps.
« Je me dis quelquefois que cette sollicitude pourrait peut-être aller encore plus loin en rapprochant le moment, béni mille fois à l'avance, de votre retour. Quand la saison des froids possibles sera bien passée, il me semble que Toulouse perdra tous ses droits de nous être préféré, je ne lui reconnais pas même le privilège de vous laisser en repos ; car vous devez y être entouré d'amis, la seule sorte de gens dont vous ayez en ce monde quelque chose à redouter.
e Grâce à Dieu, mon inquiétude pour vous n'a presque jamais dépassé la tristesse de la séparation.
Dans les plus mauvais jours, il m'a toujours semblé qu'il ne vous fallait que du repos, un repos absolu d'abord et puis progressivement diminué par l'ac* lion, cet autre besoin non moins impérieux d'une âme dont le dévoùment se tournerait contre votre santé s'il se trouvait, trop longtemps refoulé sur luimême. Les mêmes gradations s'appliquent également comme nécessité à votre parole, et votre conservation m'est chère d'une manière trop absolue pour que je sois suspecte à moi-même en désirant vous voir reprendre dans ma chapelle les instructions dont l'utilité vous serait bien démontrée si vous pouviez juger comme moi des regrets qu'elles laissent. Vous seriez touché de voir de combien de manières, par quel nombre de fidèles s'exprime cet inconsolable regret de votre absence, ce que leur inquiétude a été et comment, dans nos rencontres^ votre nom est toujours un des premiers qui se prononce ; de loin comme de près, on venait à moi pour m'interroger, me croyant plus heureuse que je ne l'ét ais. Tout néanmoins n'y était point illusion ; car, si je n'avais point de nouvelles directes, j'étais bien placée pour puiser aux sources; et puis, quand sur un point d'intérêt général on recueille toutes les notions sans en rien laisser perdre, on devient toujours assez riche pour pouvoir donner.
« Il me semble que nos chères réunions ont été calculées et prévues à l'avance comme terme moyen entre lesentretiens particuliers et la parole publique, quelque chose qui assure le bienfait en retranchant le danger de la fatigue. L'interruption des conférences de Notre-Dame est un chagrin dont je tremble que la retraite ne donne la mesure à ceux qui ne l'auraient point encore. Mais, ce grand chagrin subi, je ne doute pas qu'il ne contribue à vous faire accomplir votre sainte mission avec plus de fruit encore et d'éclat. Le moment m'en a toujours paru providentiellement choisi : plus tôt, bien des effets acquis à jamais n'auraient pas été produits; plus tard, il y aurait eu trop à retrancher sur les années de pleine et entière énergie. Le sacrifice se concentre ici dans un court intervalle destiné à faire ressortir les bénédictions reçues, gage de celles qui vous attendent...
* Je ne puis vous dire combien le R. P. Lacordaire m'a recommandé de vous remercier de l'affectueux souvenir que j'ai mis textuellement sous ses yeux et à quel point il en a été touché. Je l'ai été comme lui, mon bon Père, tout ce qui vient de vous étant imprégné de cette sainteté qui corrige jusqu'au plus ou moins de poison que contient la louange. »
Après trois ou quatre ans d'existence, la pieuse u. à
association delà rue Saint-Dominique fut transférée à la rue de Varennes et s'y fondit dans une autre dont elle prit le nom ; ce fut au grand profit des deux. La Congrégation des Enfants de Marie, érigée dans la maison du Sacré-Cœur, en faveur des anciennes élèves, admises de droit, et d'autres dames du monde, agrégées par privilège, était en souffrance et paraissait même en péril. 11 y avait eu d'abord trop de directeurs, et, à la fin, il n'y en avait plus. M. l'abbé Dupanloup allait relever l'œuvre défaillante, quand il fut appelé à l'évêché d'Orléans. Le P. de Ravignan était un autre lui-même, il le donna aux Enfants de Marie. Ce dernier, en acceptant l'œuvre nouvelle, ne renonça pas à 1 œuvre ancienne; bientôt il les unit dans un intérêt commun.
L'espace et le nombre manquaient aux réunions de la rue Saint-Dominique, le mouvement et la vie à la Congrégation de la rue de Varennes; de part et d'autre on pouvait se compléter par la fusion. En amenant après lui le renfort de sa généreuse élite, le P. de Ravignan apportait en outre aux Enfants de Marie le crédit de son nom, l'énergie de son caractère et le feu de son zèle. Grâce à la sagesse de sa direction et à la puissance de sa parole, il y eut bientôt de la vie dans les réunions : par le seul fait
de sa présence, il y avait foule à la porte, et il ne fallut rien moins qu'une religieuse gravité et une vigueur prudente pour garder les Enfants de Marie contre un danger tout nouveau pour elles, celui de la vogue. Encore un peu, et leur réunion n'aurait plus été qu'une affaire de mode. Le monde est ainsi tait : il va où le vent souffle ; le courant était à la rue de Varennes, et, nous le savons, le flot aurait pu monter bien haut sans l'énergie de la main qui l'arrêta.
Cette œuvre des Enfants de Marie sera désormais pour le P. de Ravignan une tâche qu'il continuera jusqu'à la mort. Chaque mois il faisait deux exhortations, l'une à la messe, l'autre le soir avant le salut. Chaque année avait sa retraite. Il en a prêché six ; et, en parcourant ses papiers, je trouve qu'il en avait préparé deux qui n'ont pas été données, l'une en 1852, à cause de sa maladie, et l'autre en 1858, à cause de sa mort.
Dans ces retraites du Sacré-Cœur, dites toujours des Enfants de Marie, parce qu'en effet la Congrégation en formait le centre, le zèle faisait admettre des personnes étrangères. Il y avait beaucoup de demandes, et, depuis le commencement de l'année jusqu'au carême, on se disputait déjà les cartes d'entrée; mais il y avait aussi des invitations, et les
Ci CHAPITRE XVII.
femmes les plus mondaines s'y trouvaient à côté des femmes les plus chrétiennes; des protestantes même y furent mêlées aux catholiques. Quand la chapelle* les tribunes et même le chœur jusqu'aux degrés de l'autel étaient remplis, on pouvait compter dans l'auditoire environ six cents dames de tous les salons les plus distingués de Paris.
On comprend assez que l'œuvre, avec de telles proportions, n'avait pas seulement du retentissement, malgré les mille bruits de Paris, mais qu'elle devait encore exercer une réelle et salutaire influence. Que d'âmes ont trouvé dans ce sanctuaire et sous l'action de cette parole si imposante et si persuasive, la paix avec la grâce! Il faut bien l'avouer, la frivolité commenta quelquefois à sa guise de graves paroles inspirées par le zèle, et au fond ratifiées par la conscience; mais que conclure de ces inconvénients partiels? on sait assez que le monde sera toujours le monde ; et l'abus est comme l'erreur : l'un suppose un bien qu'il déprave, l'autre une vérité qu'elle altère.
Du reste, dans ces retraites de dames, le religieux était absolument tel que nous l'avons vu dans les retraites des hommes, suivant toujours le livre des Exercices de saint Ign ice, répétant les mêmes choses sans répéter jamais les mêmes expressions, et ayant
le droit d'être plus simple que les autres, parce qu'il avait le don de paraître plus noble. Sa parole, où respiraient la foi la plus intime et la charité la plus ardente, était d'un pathétique grave et communicatif, encourageante d'ordinaire, quelquefois foudroyante.
Souvent d'illustres auditeurs, littérateurs ou guerriers, venaient recuellir des paroles qui ne paraissaient dites que pour les femmes. Le maréchal de Saint-Arnaud, ministre de la guerre, introduit dans la sacristie, écoutait furtivement derrière la porte entr'ouverte. Un des quarante de l'Académie française, dont on ne devinera pas le nom, écrivait au P. de Ravignan : t J'ai un grand désir, plus que cela, un grand besoin d'entendre une parole convaincue et convaincante. Si vous pouviez, en me disant le jour où vous prêchez au Sacré-Cœur, me donner le moyen d'entrer dans la Chapelle, je vous en serais fort reconnaissant. >
Le P. de Ravignan voyait surtout assidu aux réunions de la rue de Varennes, au fond de la petite chapelle latérale, un autre académicien qu'il avait rencontré jadis dans des conditions bien différentes. Mais M. de Salvandy n'était plus ministre. Un jour il ne craignit pas de faire allusion
en pleine Académie à un discours du P. de Ravignan. Il lui écrivait à ce propos :
« Mon révérend Père,
« Je n'ai qu'à présent quelques exemplaires d'un discours prononcé il y a déjà bien des jours, et que je tenais à vous adresser. Il n'est digne de cet honneur que par un passage qui reproduit une de vos paroles. Je veux que vous sachiez que, quand vous m'autorisez à les entendre, elles ne tombent pas dans une terre absolument stérile et ingrate. J'espère que cette conviction vous déterminera à me donner le moyen de les entendre plus souvent. Je puis vous dire avec la sincérité dont on n'imaginerait pas de se départir auprès de vous, qu'il n'en est point qui m'aillent autant au fond de l'àme. Vous remuez le limon et ses plus intimes profondeurs, vous y portez le trouble secourable qui doit être l'acheminement à la paix. Je regrette bien vivement pour tous que Dieu n'ait pas donné à votre voix la force matérielle en même temps que la puissance, et je le regrette bien particulièrement pour moi. »
Je dois encore à la mémoire de M. de Salvandy de le citer dans une autre lettre aussi honorable pour lui-même que flatteuse pour le P. de Ravignan. A la séance solennelle de l'Académie pour la réception de Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans, pendant
que M. de Salvandy répondait au vénérable récipiendaire par un discours qui était une profession de foi, le P. de Ravignan, placé au premier rang de l'hémicycle, en face de la tribune, manifesta souvent la plus sympathique approbation. L'orateur, qui ne le perdait pas de vue, saisit avec bonheur cet applaudissement estimé sur tous les autres, et sous cette impression lui écrivit :
« Mon Révérend Père,
« Je vous dirai difficilement ma reconnaissance de votre précieux suffrage. J'avais su par madame de Salvandy, qui en avait été bien touchée, vos bonnes expressions. J'avais remarqué avec une satisfaction profonde, pendant la séance même, votre approbation, et j'y avais puisé la force de lutter, quoique fort mal, contre quelques inconvénients accidentels qui me désemparaient absolument. Je regrettais fort ces mauvaises chances dans une circonstance où je m'étais senti en présence d'un grand devoir, et où j'avais voulu le bien remplir.
« J'avais très-bien vu qu'il y avait où faire deux discours : un facile, conforme à l'impression publique, qui n'aurait considéré dans l'évêque que l'homme de talent, l'ami des lettres, le chantre inspiré de leur haute mission; l'autre, qui est ceiui que j'ai tenté. J'ai cru qu'à mes risques et périls je
devais en effet le tenter; que, placé là en présence du premier évêque élu depuis longtemps, il y avait un service à rendre à des intérêts plus grands qu'au succès d'un jour.
€ Ce dont vous me tenez compte, c'est d'avoir accepté pleinement cette situation et de m'y être dévoué. Vous étiez cependant de tous les assistants celui qui sait le mieux et qui a le mieux dit bien des fois la suprême autorité de la conscience, et combien on a peu de mérite à lui obéir. C'est le contraire qui est difficile, quand il n'y a de débat qu'entre nous et le reste des hommes. Je puis dire sans que c'eût été en rien méritoire de ma part, que je n'y ai jamais failli, la question posée ainsi. C'est quand elle se pose entre nous et nos passions que la difficulté est grande et qu'on succombe. Mais plus on a succombé dans sa vie, plus on apprécie la force qui seule pourrait nous faire vaincre toujours. Aussi n'ai-je jamais compris, Dieu merci, les dédains de nos jours plus que les insultes d'autrefois, et trouvai-je une vraie joie à protester au nom de notre plus grand corps littéraire, d'un de nos plus grands corps civils, contre l'esprit de la révolution de 1830, qui était d'ignorer l'existence de la religion dans un grand empire. J'avais stigmatisé cet esprit fatal à sa naissance; le
traiter à son tojr en vaincu et en condamné m'a paru nne bonne action et m'a été une victoire que vos félicitations me rendent d!us certaine et plus chère.
« Conservez-moi, mon Révérend Père, des sentiments qui ont un prix infini pour moi. J'y vois le vrai couronnement de ma vie publique, mon Nunc dimittis, et je vous demande seulement de m'accorder quelquefois vos prières en retour de tous mes sentiments de très-sincère, très-tendre e' très-affectueux dévoûment. >
Mais revenons aux Enfants de Marie, et pour mieux faire apprécier leur Congrégation, montrons comment ces dames du grand monde y apprenaient à mourir.
Une jeune femme de Paris était citée comme une de ces rares personnes qui réunissent tous les éléments du bonheur qu'on peut imaginer en ce monde : un grand nom et de grandes richesses, l'éclat de la beauté et la supériorité du caractère, enfin toutes les félicités de la famille. Épouse aimée et mère déjà trois fois bénie, à tous ces prestiges de la fortune et aux dons de la nature, elle unissait les plus précieuses grâces du Ciel : c'était la gloire des Enfants de Marie. Yolande de Polignac, fille du prince ministre de Charles X, née en 1830, tandis
que son noble et malheureux père était dans une prison d'État, sous le coup de la peine de mort, avait grandi dans les tristesses de l'exil ; son àme puisa la foi dans les traditions de famille et la force dans l'adversité. Revenue en France, elle se nomma madame la comtesse Sosthène de la Rochefoucauld, duchesse de Bisaccia, et devint ainsi par alliance petite-fille de ce duc Mathieu de Montmorency qui, après une vie si chrétienne, avait su si bien mourir.
A cet ensemble de toutes les prospérités d'icibas il ne manquait qu'une chose, la suprême garantie qui n'est jamais promise, une assurance contre la mort. Elle vint s'abattre au sein de la jeune famille ; tous furent blessés, et ceux qui ne succombèrent point ne furent pas les moins à plaindre.
C'était au plus fort de l'hiver, les rues étaient hérissées de frimas; pendant neuf jours consécutifs, tous les matins de bonne heure, un équipage à grandes armoiries s'arrêtait devant le portail de Notre-Dame des Victoires ; une jeune femme élé-
ute et délicate en descendait et allait prier avec larmes celle qui porte le nom de consolatrice des affligés. Elle demandait la conservation de son mari, désespéré des médecins. Au dernier jour de
CONGRÉGATION DES ENFANTS DE MARIE. 7t
la neuvaine, le mourant, ressuscité comme par miracle, rendit la joie à sa famille.
Mais cette alarme n'était qu'un prélude : bientôt la mort dirigea des coups plus sûrs. Tout à coup un mal terrible et contagieux se déclare, tous les enfants en sont atteints à la fois, et l'un d'eux est promptement enlevé. Auprès du berceau où son fils venait d'expirer, la pauvre mère écrit à la duchesse de Montmorency cette lettre vraiment héroïque, dans laquelle, assez maîtresse de sa douleur pour ménager celle des autres, elle amène avec précaution la funeste nouvelle.
« Ma bien-aimée maman,
€ Je suis bien tourmentée de mon petit Léopold ; le mal empire et je crains qu'il n'ait une angine, car sa respiration est pénible et sa voix très-altérée. Remettons-nous entre les mains de Dieu ; tout ce qu'il fait est bien fait. Si ce cher enfant ne doit pas servir plus tard à la gloire de Dieu, il faut avoir le courage de lui demander de le prendre aujourd'hui qu'il est pur et bon.
« Les médecins sortent de chez lui : ma chère maman, j'avais raison, il a une angine maligne, il n'y a plus d'espoir...
t 9 heures du soir. Ma chère maman, mon enfant est au ciel, il vient de mourir sans souffrance.
Je viens de l'embrasser et de lui demander de prier pour vous qui l'aimez et pour nous tous. J'ai obtenu deSosthène qu'il n'y entrât pas, car c'est trèscontagieux. Il est bien malheureux, mais il va bien du reste; soyez tranquille: Dieu ne permettra pas qu'il tombe malade et je vais bien le soigner. Quant à moi, mon déchirement est grand, mais il n'y a pas d'amertume dans ma douleur. La pensée de son immense bonheur est à peu près la seule qui m'occupe, et je ne puis vraiment pas être tout à fait malheureuse en le sentant si heureux. Dieu m'assiste, je le sens, et je le bénis mille fois de m'avoir choisie pour la souffrance, et mon enfant pour la gloire et le bonheur. Au revoir, ma chère maman, répétons sans cesse : Cher petit ange, prie pour nous ! »
L'ange pria sans doute, et la mère alla bientôt rejoindre son enfant. Tandis qu'elle écartait son mari, elle s'approchait elle-même ; elle avait posé ses lèvres sur le front de son fils, et dans ce dernier baiser elle avait aspiré la maladie. Frappée à l'instant, elle se mit sur sa couche et sentit qu'elle allait mourir. Alors commença une autre neuvaine à >Toti e-Dame-des- Victoires ; le mari demandait pour sa femme ce qu'elle avait obtenu pour lui ; mais cette fois les vœux du ciel l'emportèrent sur ceux
de la terre, et le neuvième jour l'heureuse mère était avec son petit ange.
Peu de temps après, dans uneréunion des Enfants de Marie, pour la fête de saint Joseph, le P. de Ravignan raconta cette sainte mort dont il avait été le témoin. Son émotion était profonde, et comme il le dit lui-même, son sujet demandait plutôt des larmes que des paroles. Nous devons conserver ces lignes, pour perpétuer l'édifiant souvenir d'une petite-fille de Matthieu de Montmorency :
< Quand on voit finir une vie qui présentait icibas l'image réalisée du bonheur, il semble que Dieu nous réserve une grande leçon. Cette jeune femme, il ne lui avait rien refusé de tout ce qu'on peut désirer sur la terre : beauté, richesses, affection la plus vive, et tout cela, en un moment, Dieu l'efface. La vie n'est donc rien, et nous allons ailleurs. Mais ce qui console, c'est la connaissance de cette foi vive qui conduit au ciel.
« Or, dans cette jeune âme que j'ai bien connue, il y avait une foi sincère. Quand la maladie qui lui avait enlevé déjà son enfant, vint aussi l'atteindre, elle m'avait fait demander et m'avait dit : Parlezmoi beaucoup du bonheur du ciel. Elle m'avait dit aussi : Je sais que je vais mourir, et elle demanda elle-même les derniers sacrements. Elle les reçut