II
dans le calme et avec sérénité. Elle m'avait fait appeler plusieurs fois, et avait voulu faire une confession générale de toute sa vie. Quand elle l'eut finie, elle me recommanda ce que j'aurais à faire : Vous m'appliquerez l'indulgence plénière, me disait-elle ; vous prierez beaucoup pour moi, vous direz à mon mari de faire beaucoup prier.
« Laissez-moi vous dire à vous, Enfants de Marie, que cette enfant avait pour Marie une tendre affection, une immense confiance. Depuis sa première communion, qu'elle avait faite ici même dans cette sainte maison, elle n'avait pas manqué un seul samedi de réciter le petit office de l'Immaculée Conception ; et, dans cet agonie de cinq heures, quand le nom de Marie revenait sur mes lèvres, elle, déjà au sein de la mort, répétait bien des fois, et avec un accent touchant : Marie ! Marie ! Marie !
« La veille de sa mort, elle m'écrivait : Je vais mourir ! et ces mots étaient tracés de sa main au crayon. Le dernier jour, elle demanda de nouveau le saint viatique ; et, vous le savez, ce jour même se terminait la neuvaine que vous faisiez pour elle ; elle se terminait par cette grâce, prélude de la gloire.
« Enfin, quand il fallut nous résigner à la voir passer de ce monde, elle seule était calme, elle était affectueuse et compatissante pour les siens,
souriante et déjà radieuse pour elle-même. Je lui avais demandé si quelque chose l'inquiétait, elle me répondit: Non, mon Père. C'était .l'heure des adieux; elle s'adresse à chacun en particulier, à sa mère, à ses frères, enfin, s' arrêtant à son mari, elle lui tend la main : Et toi, Sosthène, je t'aime de tout mon cœur. — Mais, Yolande, répondit celui-ci, Dieu pardessus tout! A ce rappel sublime, la jeune mourante, avec tout l'élan de sa foi, tressaille et, se soulevant sur sa couche, consomme sa vie dans cet acte de charité parfaite : Oui, oui, Sosthène, Dieu par-dessus tout !
« Ainsi, mesdames, il n'y a que Dieu qui reste; et Marie, pour aller à Dieu, doit être notre appui. »
Direction des âmes.
Spiritualité élevée, pratique et solide du P. de Ravignan. Son zèle pour l'avancement des âmes. Caractère de sa direction. Une vocation religieuse sanctionnée par le ciel.
Au milieu des affaires et des embarras de la vie, au milieu des rues comme dans sa cellule, le P. de Ravignan n'avait qu'une préoccupation : tout son cœur l'emportait vers les réalités invisibles. Ennuyé de la vie, dégoûté de la terre, abhorrant le monde, il ne se reposait qu'en Dieu et ne respirait, pour ainsi dire, que du côté du ciel.
« Quittons la terre, s'écriait-il souvent, sur- 8um corda ! En s'élevant, on respire l'air du pays natal. Qu'il fait bon passer dans la région de l'oubli et de la paix ! Plongeons-nous dans le divin. »
Il y avait des jours où la sainte mélancolie de
l'exil s'emparait de lui, et paraissait sur son visage* On se disait alors : le Père souffre aujourd'hui du mal du pays. Pour se dédommager dans l'attente, il aimait à nourrir son espoir en regardant le ciel bien plus que la terre. A la longue, son œil, habitué au firmament, avait contracté une expression contemplative et toute céleste. Quand il n'avait pas la vue libre de la patrie, il tenait du moins à la vue du tabernacle, qui est la maison de Dieu et la porte du ciel. Comme il devait faire de longues séances dans la chapelle du Sacré-Cœur, on lui prépara un confessionnal plus commode, disait-on, et mieux placé ; mais il refusa l'échange : « De ma place habituelle, dit-il, je vois la petite porte dorée du tabernacle ; cela me repose et me console. i>
Je lis dans une des notes qui m'ont été transmises par quelques personnes qu'il avait longtemps dirigées : « Quand on pouvait pénétrer dans son âme, on entrait comme dans un vaste espace, dans de hautes et sereines régions, on s'y perdait, ou plutôt on s'y retrouvait en Dieu. Il donnait l'attrait du meilleur, du plus élevé, moins par ce qu'il disait que par ce qu'il était lui-même. Mais il fallait déjà avoir monté pour être porté à l'entendre, i»
Cet homme, épris du ciel et de Dieu, aurait voulu ne traiter qu'avec les âmes; la direction n'était
pour lui qu'une prolongation de la prière : ou bien il parlait à Dieu ou bien il parlait de Dieu, i! l'aimait ou le faisait aimer. 11 avait étudié les hommes dans son propre cœur, il étudiait Dieu dans l'âme des autres; car Dieu y réside, et l'empreinte de son doigt sur un esprit le relève mieux encore que les vestiges de ses pas dans la nature.
Je trouve dans une autre note sur ses habitudes spirituelles : « J'ai souvent remarqué que le P. de Ravignan voyait toujours en beau les consciences qui se révélaient à lui; il se créait par la pensée des êtres bien plus parfaits que ceux à qui il avait à faire. Le fils spirituel se voyait dans le cœur du père de son âme sous le reflet d'une perfection supposée. C'était un grand charme pour attirer les âmes. On aimait en soi cet être créé par la bienveillance et l'indulgence d'un père béni et vénéré, et on essayait de lui donner toutes les réalités de l'existence. »
Mais autant la spiritualité du P. de Ravignan était élevée, autant elle était pratique et solide. Il avait une horreur instinctive du vague et du sentimental, des minuties et des anxiétés, de l'illusion et de la nollesse. Ce n'était pas dans les délices de l'oraison ît les consolations de l'âme qu'il mettait le travail le la perfection, mais dans l'accomplissement de
CHAP1TKE XV11I.
ses devoirs, dans la correction de ses défauts et dans une lutte perpétuelle contre la nature. La prière et la victoire sur soi-même faisaient la base de sa doctrine, le courage et la confiance en faisaient le caractère, la paix en était le fruit.
Ce qu'il va dire dans la lettre suivante, il le répétait à toutes les personnes qui désiraient leur avancement spirituel :
« Je bénis Dieu de vous conserver le désir constant d'accroitreen vous tous les biens de la vie intérieure. La première condition pour ce but à jamais désirable, c'est une inviolable fidélité à la méditation et aux exercices de piété, c'est aussi la communion fréquente; vous n'y manquez "pas sans doute.
« Vous comprenez bien , n'est-ce pas , que les douceurs de l'oraison et de la fréquente communion ne sont pas la fin, mais les moyens? La fin ultérieure et dernière est l'union divine, qui ne peut être consommée que dans la patrie du ciel. La fin immédiate et prochaine est ici-bas la correction de nos défauts et l'acquisition des vertus solides, car l'amour divin consiste bien plus dans les œuvres que dans les sentiments.
« Je désire donc ardemment que, détachant votre àme des consolations sensibles de la piété, vous serviez Dieu en toute simplicité et humilité, soit
qu'il vous donne des consolations, soit qu'il vous les retire. Il en coûte un peu, mais Dieu mérite qu'on l'aime pour lui-même.
« Une seconde condition, effet et cause à la fois de notre conversation familière avec Dieu, c'est la victoire sur nos penchants. Répétons avec la conviction la plus paisible et la plus intime, que la vie intérieure, l'esprit de prière, l'avancement del'àme consistent surtout dans la victoire de soi-même, par conséquent, dans la bonne volonté de ne point refuser à Dieu les sacrifices qu'il demande.
« Oh ! courage et confiance ! Pour tout et toujours abandonnons-nous au Seigneur. Jetons-nous dans le sein de sa miséricorde infinie avec la simplicité d'un enfant.
c La paix est un bienfait précieux. Recevez-la comme un pur don du Seigneur ; et, continuant à suivre la voie tracée dans la droiture de votre cœur, ne vous mettez pas en peine de l'état intérieur que Dieu vous destine plus tard. Marchez avec confiance et avec joie. Si les épreuves vous sont réservées, et quelle âme en est exempte? vous vous y préparerez en vous détachant fidèlement des dons de Dieu pour vous al tacher à Dieu même et à Dieu seul. »
Ainsi, remarquons-le en passant, ce maître de la
vie spirituelle exigeait un tel détachement, un tel oubli de soi-même, qu'il ne tolérait la nature en rien, pas même dans l'ardeur d'une âme trop empressée d'atteindre la perfection. Il vient de le dire, et le répétait souvent. Il n'accordait pas non plus à l'amour-propre de prétendre à des prédilections, non-seulement de la part du directeur, mais même de la part de Dieu, a Dans vos affections chrétiennes, disait-il , allez simplement selon votre cœur et selon le cœur de Dieu. Mais ne vous préoccupez jamais d'une préférence à votre égard. Saint Jean était le disciple bien-aimé ; je ne crois certainement pas qu'il ait cherché une préférence de Notre-Seigneur. »
Tout entier dans la nécessité du sacrifice et du combat contre soi-même, il n'admettait pas non plus qu'on renonçât aux devoirs que la société impose pour se livrer aux douceurs d'une pieuse solitude et d'une vie intérieure mal entendue. Non-seulement il craignait qu'on imputât à la religion ces isolements bizarres, mais il voyait des recherches de la nature dans une concentration égoïste et dans une pusillanimité ombrageuse : c Je vous demande et vous conjure au nom de Dieu, disait-il, de ne point vous montrer difficile à l'égard des exigences ordinaires du monde dans lequel vous vivez. Voici
un danger : rendre la piété sauvage. On se plaît da~ vantage en soi-même, et, ce semble, avec l'idée de Dieu ; le monde dégoûte. Prenez garde que le cœur soit détaché du monde, il doit toujours l'être et ne l'est jamais trop ; mais que le recueillement nous empêche de nous prêter aux délassements, aux usages légitimes, ce serait mal entendre la vie intérieure et la vertu. Prêtez-vous donc de bien bonne grâce, dans un esprit de vraie charité, prêtez-vous; Dieu vous dédommagera.
« On allie, selon Dieu, la vie de ce monde avec la piété quand on se sert de celle-ci pour se remplir de grâce et de paix intérieure, pour apprendre à se vaincre et à se renoncer constamment, pour préférer la volonté des autres à la sienne, et ne faire paraître au dehors que l'expression de la patience, de la douceur et du dévoûment.
« Une femme, une mère, une maîtresse de maison, ont leur perfection dans leurs mains et sous leurs pas. La sainte oraison, le recueillement, la piété, ne sauraient porter des fruits meilleurs que cette attention à bien faire les actions ordinaires et à sanctifier, en vérité, la vie domestique. Que l'on y trouve d'occasions précieuses d'abnégation, de patience, de dévoûment et de zèle! »
Qimnd le P. de Ravignan venait à rencontrer
dans une âme, quelle que fût d'ailleurs sa vocation, des attraits conformes aux siens, l'abnégation jusqu'à l'immolation, la passion de souffrir et d'être humilié, alors, selon son expression toute familière, il s'en donnait, son cœur se dilatait et s'épanchait tout entier. Dans toutes les lettres où ?1 révèle son àme à une autre âme qu'il dirige, il ne se lasse point de répéter ce qu'il ne se lasse point d'aimer : « Oui, s'écrie-t-il, la croix! celle que Dieu lui-même nous offre! acceptons-la pleinement et n'en retranchons rien. Quand donc aux souffrances joindrons-nous la mort? Souffrir et mourir serait ma devise, mais que la volonté de Dieu soit faite! Prions pour que la croix de Jésus soit notre bonheur. >
« J'ai eu le bonheur, dit-il ailleurs, de souffrir un peu, bien peu ces jours-ci, j'étais presque trop bien. Demandez pour moi la lumière et l'immolation. Adorons, aimons et soumettons-nous. Pauvre vie et pauvre terre! quand donc l'aurons-nous quittée? Elle a cependant un prix, un seul avantage: la souffrance. C'est là ce qui rapproche de Notre- Seigneur, et nous unit à son cœur. L'humiliation s'y joint souvent : alors la croix est complète, et Dieu triomphe. »
11 écrivait un autre jour : « Accepter et s'immoler, c'est toujours la loi souveraine. Oh ! quand serons-
nous morts à nous-mêmes, pour mériter de mourir à cette triste terre?
— « Que Dieu, disait-il à une autre personne, que Dieu nous donne la joie de l'immolation ! Est-ce que Dieu bénit et prouve son amour autrement que par les souffrances? Il semble qu'il ne saurait parvenir à son but sans cette voie douloureuse. Elle conduit seule aux plus héroïques et aux plus nobles vertus, et seule aussi elle attire les grâces les plus abondantes et les meilleures. Tout est bien, pourvu que nous portions la croix! »
Je trouve dans d'autres lettres les pensées suivantes : « Vraiment on ne comprend pas la vie de la plupart des hommes. Us ne vivent pas pour Dieu et ne cherchent pas son saint amour. La terre, ses brimborions, sa boue, ses affections naturelles et sensibles, ses préoccupations remplissent leurs âmes. Quelle folie et quel malheur! Qu'on est donc heureux de souffrir en aimant Dieu ! »
— « Je ne suis pas digne de souffrir ; au moins si je savais réparer, si je savais travailler, si je savais prier! Souffrir, oui, souffrir et combattre pour l'amour de Notre-Seigneur, c'est notre vie. »
— « Donnez à Dieu tout ce qu'il vous demande et répétez-vous sans cesse à vous-même qu'il faut mourir à soi, à tout ce qui est humain, naturel,
sensible pour vivre de l'amour crucifié de Notre- Seigneur. Dans une foi sèche, mais forte et pure, se trouvera notre salut, notre paix quoique amère et la vraie garantie de la fidélité. Dieu exige le sacrifice' intérieur le plus absolu. Souffrir, prier, travailler est la destination de nos âmes. Puissionsnous ne jamais arrêter les desseins de Dieu sur nous! r>
Un de ses fils spirituels lui disait un jour : « Il n'y a que les morts qui vivent. — Ah ! répondit-il aussitôt, jamais vous n'avez mieux parlé. Bon courage ! Avec l'esprit de la résurrection , tâchons d'habiter en haut, et de laisser en bas, au-dessous de nous, les choses de la terre. »
Il nous paraît inutile de nous étendre davantage sur l'idée que le P. de Ravignan s'était faite de la perfection chrétienne et des moyens qu'il fallait employer pour la faire atteindre. Sa science ascétique était celle de tous les maîtres de la vie spirituelle, et se trouvait, d'ailleurs, toute formulée dans le livre des Exercices de saint Ignace, livre qui n'est luimême que le développement méthodique et pratique de cette sentence de Notre-Seigneur Jésus- Christ : « Renoncez-vous vous-même, prenez votre croix et suivez-moi. i> Mais comme toute science et tout art varient dans leurs applications avec le zèle
et les aptitudes des hommes qui s'en servent, il faut que nous montrions le caractère spécial de l'action du P. de Ravignan sur les âmes qu'il voulait amener à l'imitation de Jésus-Christ par le renoncement et la lutte incessante contre elles-mêmes.
Ces combats de l'àme, il les aimait chez les autres comme chez lui : < Dieu, dit-il dans une de ses lettres, Dieu nous envoie, parmi les travaux de notre ministère, des consolations bien douces, celle, par exemple, que nous donne une âme désireuse de s'unir au Seigneur par les liens intimes de la vie intérieure. C'est un mystère, hélas! caché pour le plus grand nombre; l'amour du monde, des habitudes légères ou nonchalantes empêchent dégoûter et connaître le don de Dieu. »
Quand il assistait à ces mystères de la transformation des âmes, la joie qu'il en éprouvait lui faisait oublier toutes ses fatigues. Un soir d'hiver pluvieux et froid, après avoir été assiégé à son confessionnal de la rue de Varennes, il se disposait à partir. Il était tard, et comme il gagnait d'un pas rapide le couloir où son parapluie était étendu depuis midi et demi, une dame du Sacré-Cœur le rencontre : « Mon Père, lui dit-elle, la pluie tombe par torrents, attendez qu'on aille vous chercher une voiture; vous n'en pouvez plus, vous avez reçu et
confessé la moitié de Paris. » Le Père étend son parapluie sur sa tête, et d'un air content : « Moi9 répondit-il aussitôt, mais j'ai vu peu de monde, j'ai fait bien peu de chose, je ne suis pas fatigué. Non, madame, je ne veux pas de voiture. Qu'est-ce que tout cela pour un religieux? En arrivant tantôt, j'ai mis mon parapluie à sécher; il m'avait abrité en venant, je suis entré dans ma cabane pendant que la tempête battait les vitres. Adieu, madame; que nous sommes heureux d'être religieux! le tor. rent arrive, nous montons sur notre pont et nous le regardons passer. »
Le P. de Ravignan ne voulait pas perdre de vue, même à distance, des âmes dont il ne perdait jamais le souvenir. 11 exigeait de quelques-unes plus sollicitées de Dieu ou plus exposées dans le monde, un compte rendu périodique, dont il multipliait les retours en proportion des besoins. Autant de lettres, autant de réponses: sa correspondance spirituelle était avant toute autre expédiée courrier par cour' rier. Je connais bien des collections de ce genre., aujourd'hui conservées avec vénération, et presque effrayantes par le nombre. Quand une de ces âmes s' chères à son zèle se trouvait dans une crise douloureuse ou périlleuse, alors il prenait l'initiative, et quelle que tût la durée de l'épreuve, tous les
jours il lui envoyait des paroles de consolation et d'encouragement.
Dans la perfection il voyait une question d'éternité. Il n'épargnait pour l'avancement des âmes, à l'exemple de l'apôtre, ni les avis ni les prières; et, soit qu'il parlât, soit qu'il écrivît, ramenant le discours à son unique objet, il multipliait les instances avec l'importunité du zèle et de la charité. Pour donner une idée de son genre, j'extrais seulement quelques lignes de ses innombrables lettres. Il s'adresse à un ami qu'il tutoie comme un ancien camarade d'enfance. Je tiens à le nommer : M. Auguste de Parseval, un de ces cœurs généreux qu'on n'appela jamais en vain, lui fut uni pendant la vie; il l'est bien plus, j'espère, dans la mort.
« Mon cher Auguste, permets à mon âme de suivre toujours la tienne, comme un ami, un compagnon fidèle, et crois que Dieu a mis pour jamais au fond de mon cœur le plus tendre et le plus religieux intérêt pour tout ce qui touche à ton existence et à ton bonheur. Ah ! je le poursuivrai ce but dans mes prières, au saint autel; je le poursuivrai avec larmes, avec travail, avec toutes les armes de ma religieuse vie.
« Mon cher ami, il me faut ton âme, ton salut.
Pardonne à ce langage de mon zèle, mais je ne puis consentira l'idée d'un demi-bien, d'un demi-vouloir, pour toi. Auguste, Auguste, une bonne fois vouloir tout ce que Dieu veut! 0 mon Dieu! je prie avec toi à toute heure. Une pensée m'afflige : me connaissant, je ne suis bon qu'à entraver, qu'à être obstacle; ta confiance ailleurs eût été mille fois mieux placée. Quelle peine pour mon cœur de ne pouvoir l'aider! Mes innombrables fautes en sont la cause. Et moi aussi j'ai tant besoin de prières et de combats! Mais je prie, je combats, je crois, je me confie. 0 mon ami, courage! Prie donc, et, avec une énergique fidélité, confesse-toi tous les quinze jours 5 je veux te le demander à genoux, ne me refuse pas; je t'en conjure au nom de tes plus chers intérêts, par ta foi, par le souvenir des biens spirituels et temporels dont Dieu t'a comblé. Souviens-toi des sollicitations de mon amitié, ton âme m'est plus chère que je ne saurais dire et je donnerais ma vie pour elle. Mon Maître l'a bien fait pour toi.
« Prions ensemble, et espérons toujours. Dieu est la bonté même. Marie est notre mère. Mon bon et cher Auguste, je t'aime tendrement, ton bonheur est le besoin de mon cœur.
« Écris-moi souvent, je t'en conjure; j'ai besoin
de savoir où en est ton àrae que Notre-Seigneur m'a donnée en quelque sorte. »
Quand des âmes ombrageuses ou pusillanimes, dirigées par le P, de Ravignan, avaient peur de lui et de la perfection à laquelle il voulait les mener, son zèle était alors plein de délicatesse et de longanimité. Il avait mis dix-huit mois pour en gagner une à la confiance. Laissons-la raconter elle-même comment il triompha de ses craintes. C'était pendant une retraite de la semaine sainte à Notre- Dame ; l'orateur venait de parler avec véhémence sur une des grandes vérités : « Je me rappellerai toujoujours, écrit-elle, que le suisse vint avec fracas me chercher au banc-d'œuvre, en me disant que le P. de Ravignan désirait me parler. Je le trouvai dans la sacristie, entouré de tous les chanoines très-étonnés de mon audace; mais il me reçut en me remerciant d'être venue, parce quil avait un service à me demander, et me mena dans l'arrièresacristie. Là, cet homme incomparable qui tenait suspendues à ses paroles tant d'intelligences d'élite et de cœurs élevés, voulut bien ne s'occuper que de l'impression produite sur moi par son admirable éloquence : c Je vous ai vue, me dit-il ; à chaque mot, je sentais ce qu'il devait vous coûter de craintes et d'alarmes. J'aurais voulu modérer mes pa-
92 CHAPITRE XVIIL
rôles ; j'étais ému de votre repentir et de votre contrition, qui paraissaient dans tous vos traits. Pauvre enfant, lui disais-je, quel mal je lui fais! Je priais Dieu intérieurement de vous consoler, pendant que je vous affligeais si involontairement. Pardonnez-moi ma sévérité de tout à l'heure, elle n'est pas dans mon cœur ; vous n'y trouvez jamais que la miséricorde du plus tendre père. Voyons, confessez-vous. » C'était le vendredi saint, il était tout hors de lui de fatigue; mais il savait que si j'étais désespérée, il perdait mon âme. Dans l'univers entier il n'y avait plus pour lui qu'une seule affaire : me gagner à la confiance. »
On doit bien s'attendre à retrouver dans la direction spirituelle du P. de Ravignan ce caractère positif, ferme, vigoureux, que nous avons déjà vu dans son éloquence et dans l'exercice de ses fonctions de supérieur; mais, là surtout, l'énergie de son autorité sera adoucie par l'humilité et la charité et réglée par la prudence.
On lui demandait un jour comment il était devenu maître de lui-même: « Nous étions deux, dit-il vivement, j'en ai jeté un par la fenêtre et je suis resté seul chez moi. d II aurait voulu que tous ses pénitents missent la même vigueur à se débarrasser du vieil homme.
Une mère alarmée s'écriait : « Il faut convenir que je suis bien malheureuse : mes deux enfants, qui ont déjà d'effroyables dispositions pour le détachement, sont dirigés par le P. de Ravignan, qui en fait profession. r> Le Père, instruit du fait, et, ravi de cette parole, répond avec une vive expression de gaîté : « Professeur de détachement ! ah ! c'est excellent. Oui, oui, je professe le détachement ; » et, s'animant tout d'un coup : « Quoi donc, ajoutat-il, nous resterions embarrassés dans les choses extérieures, variables, et nous n'aurions pas cette sainte folie qui brise, qui arrache les entraves de l'âme ! Pas de monde, pas de terre pour nous prêtres et religieux! Mon Sauveur! voilà tout, nous immoler pour vous! Je le sais, il y a toujours en nous quelque chose qui veut ramper; montons dans ces étages supérieurs où l'on arrive et où l'on se soutient par la prière. Débarrassons-nous du triste bagage de la terre et jetons notre cœur bien haut et bien loin. »
Ces étages supérieurs de l'âme où le P. de Ravignan avait trouvé la paix et voulait la faire trouver aux autres, me rappellent un de ces traits d'énergique consolation qu'il savait donner à propos. Un jour, il était sur le point d'entrer dans son confessionnal où beaucoup de monde l'attendait; une
9i CHAPITRE XVJI1.
personne, sous le coup d'une grande souffrance morale, l'aborde dans le corridor qui conduit à la chapelle et lui dit : « Mon Père, je souffre à en mourir; un mot, je vous en prie! — Ah! répondit-il, je n'ai que deux minutes à vous donner; dites-moi bien vite pourquoi vous mourez. » Il ne fallut qu'un instant à cette personne pour dire qu'elle était calomniée par un cœur qu'elle croyait ami. « Oui, lui répond le Père avec l'accent de la plus tendre compassion, oui, c'est pénible; mais n'avez-vous pas en vous du meilleur, l'oubli et le pardon? Montez par la prière dans cet étage supérieur de la foi, et puis soyez joyeuse et allez en paix. Adieu. » Le conseil fut suivi et il ramena la paix.
Une dame se débattait entre son cœur et sa foi, en présence d'une vocation probable dans sa famille. Le P. de Ravignan, qui croyait à cette vocation, lui écrivit avec l'autorité de l'Évangile. Cette sentence tomba comme un coup de foudre. La pauvre mère éperdue, n'osant pas relire ni même regarder la lettre trop menaçante, se hâta de la ca cher au fond d'un secrétaire; mais déjà l'effet était obtenu, et la permission fut donnée.
Quand une fois le P. de Ravignan avait bien constaté l'appel de Dieu à la perfection évangélique, alors il ne voulait plus de transaction, mais la
rupture; il coupait, tranchait et sommait lame hésitante de se rendre et de tout perdre pour tout gagner. Madame la comtesse Albert de la Ferronnays, que nous avons vue mourir si sainte et si heureuse dans la pauvre chambre où elle s'était isolée, y eut d'abord de rudes combats à soutenir contre le monde et sa famille. Voici avec quelle fermeté son directeur la fortifiait dans une de ses lettres :
« Que voulez-vous chercher et combiner, ou entendre et examiner encore? Non, aucune opinion contraire ne modifie ma conviction. Reposez-vous donc pleinement dans la détermination prise. Nos familles? Notre-Seigneur nous conseille de nous en éloigner pour tendre à la perfection évangélique; il y a quelque détriment pour l'àme et pour la vie spirituelle dans ces habitudes d'ailleurs toutes légitimes, et dans cette dépendance de petits et inutiles assujettissements.
« Quand vous écrivez à madame votre mère, il va sans dire que vous la rassurez sur votre position, sur votre manière de vivre, et vous pouvez, yous devez lui parler toujours avec l'effusion de la endresse, lui dire que vous priez pour elle, que fous êtes tranquille, contente dans les habitudes le la piété, que vous lui désirez ces divines jouis-
sances. Puis, seule devant Dieu, l'esprit et la lettre de l'Évangile dans le cœur, vous vous rappelez que vous êtes toute à Dieu, au bien des âmes et des pauvres, et pour vous c'est vraie charité, vrai dévouaient, véritable prudence de vous être retirée d'une vie de famille, quand ainsi, dans la position où vous êtes, vous vivez près de Dieu, spirituellement et purement pour Dieu. Ce n'est point là manquer de piété pour une mère; vous me le disiez sans sérieux, je pense.
« Du sein de Dieu et dans le recueillement de l'oraison, appréciez et jugez les tendres reproches de madame votre mère. Priez pour elle; de loin vous lui êtes beaucoup plus utile devant Dieu; croyez-le : il m'est bien démontré que votre présence ne ferait aucun bien à ces âmes si justement chéries. Je suis convaincu que votre absence, vos prières, le désir de vous revoir, les portent bien plus à Dieu et vers les idées de foi, que ne le feraient toutes vos paroles.
« Quant à ce qu'on pourra dire, même tout près de vous, écoutez-le avec patience, n'en concevez aucune aigreur, pas la moindre, et avancez avec joie et dans la sainte liberté des enfants de Dieu. Les jugements de toute la terre ne sont rien à mes yeux ni aux vôtres.
c Ayez foi dans votre position actuelle, et tenezvous-y avec courage. Soyez simple, confiante, large, libre sous la main de Dieu ; qu'il vous dirige, vous conduise, vous protège toujours comme son enfant chérie ! »
Cependant, il faut en convenir, le P. de Ravignan avait souvent une manière de faire vive et preste, qui ne laissait pas d'intimider certaines âmes. Il y a des natures qui ont comme besoin de longueurs : lentes dans leurs opérations ou embarrassées dans leurs affaires, elles n'entendent jamais trop et ne parlent jamais assez. Pour lui, la nécessité comme le caractère le rendait bref et rapide. 11 pensait que si l'on doit laisser quatre-vingtdix-neuf justes pour un pécheur, on ne peut pas laisser quatre-vingt-dix-neuf pécheurs pour un juste. Une personne lui avait reproché cet air pressé qui fermait un peu les cœurs et les lèvres. Si c'était en lui un défaut, il le racheta par une vertu. Dans sa réponse, les rôles sont bien changés, c'est lui qui se confesse à son tour : « Il est bien vrai, et je m'en accuse près de vous, mes paroles sont jrèves, et ne doivent point être propres à soutenir t à consoler un cœur qui souffre. Hélas ! je ne le ;ens que trop, elles sont l'expression, non de mes lésirs et de ma volonté, mais de l'état de ma pauvre II. 6
àme : sèche, stérile, poursuivie et accablée dans sa faiblesse par la multiplicité des détails, par les œuvres, les correspondances, les sollicitudes de tout genre, que peut-elle produire de bon? La conscience de mon incapacité à cet égard est complète, et je m'étonne toujours des grâces que le Seigneur a pu attacher à mes paroles et de la confiance qu'on m'a souvent témoignée.
« Vous avez raison de me parler avec la plus entière franchise : vous pouvez, vous devez me parler toujours ainsi ; je vous remercie d'une manière toute spéciale et du fond de mon âme. »
La personne officieuse qui avait donné l'avis resta toute confuse de le voir si bien reçu, et comme elle cherchait à s'excuser, le P. de Ravignan se hâta de la rassurer : « Soyez donc bien tranquille, l'avis que vous aviez la bonté de me donner avec tant d'indulgence et de charité, m'a confirmé ce que je m'étais dit souvent à moi-même. Hélas ! il n'est que trop vrai, ma triste nature n'est propre qu'à apporter des obstacles. Aussi dois-je vous conjurer de me parler toujours avec franchise et d'agir avec encore plus de liberté. Grondez-moi, vous me ferez du bien. — Votre pauvre Père dans le Seigneur, qui se recommande à vous. »
Cette humilité du directeur venait, au besoin,
adoucir une certaine âpreté de son zèle, trop ardent et trop vigoureux pour ne pas déconcerter parfois quelques âmes. Elle se montre dans toutes les pages de sa correspondance spirituelle. En voici quelques traits, pris çà et là :
« Ne croyez pas que je sois capable de vous faire aucun bien. Priez quelquefois pour les besoins immenses de mon àme. »
— « Hélas ! il n'est que trop vrai» je suis pour votre àme et pour d'autres un obstacle malheureux. Demandez à Dieu qu'il pardonne à mes iniquités. »
— « Ce que je ne puis comprendre, c'est que mes paroles vous apportent quelque soulagement. Il y aurait là un mystère, si nous ne savions que Dieu se sert, pour produire un bien, des plus vils instruments. »
■ — « N'allez jamais vous persuader que j'ai pu vous attirer quelque grâce. Non, je ne vaux devant Dieu et devant les hommes que pour apporter des obstacles au bien et pour être Poccasion d'un grand exercice de patience. Ma misère est profonde. Je ne saurais, de la part de Notre-Seigneur, qu'être un objet de commisération. Ainsi, ne pensez pas, ne dites pas que je vous ai été secourable. Les vœux que je forme pour votre avancement sont un besoin pour mon âme, hélas ! qui n'a rien à donner aux autres. »
Le P. de Ravignan croyait les autres meilleurs que lui ; et toutes ses communications spirituelles, de vive voix ou par écrit, paraissent empreintes de ce sentiment le plus intime de son cœur. « Quelle âme! s'écriait-il quelquefois; comment donc Dieu envoie-t-il à mon indignité un tel appui et une consolation pareille? J'en ai la conviction, Dieu, qui est bon, mille fois bon pour son indigne serviteur, ménage ces rencontres pour me confondre et me convertir; car je n'ai rien à donnera de pareilles âmes, et j'ai tout à en recevoir : je dois être leur maître, je ne suis que leur disciple. » Il ne tolérait point qu'on lui parlât dans un autre sens. Délicat et susceptible par humilité, il était froissé par un compliment, comme d'autres le sont par un outrage, et se scandalisait d'un éloge comme d'un mensonge et d'un blasphème. La même vertu, qui le faisait, d'ailleurs, si patient, le rendait alors saintement indigné, et, je puis affirmer que la louange était la seule chose au monde qu'il ne sût poinfi souffrir dans ses pénitents.
€ Neditesjamaisàun prêtre, à un religieux qu'on admirera ce qu'il a pensé et écrit; c'est mal faire que de flatter ainsi. Pardon, vous me demandiez de vous gronder, vous voyez quej'usede la permission.» Cette admonition était à l'adresse d'une princesse.(
Je connais une personne qui reçut une réprimande bien plus sévère; elle s'était avisée d'appeler le P. de Ravignan un saint : « Vous êtes chrétienne, pieuse et dévouée, lui répondit-il ; vous entendrez ma plainte sincère et respectueuse. Vous m'écrivez, vous me parlez une langue qui me cause toujours une peine réelle. Vous me dites qu'en vous adressant à moi, vous vous adressez à un saint! Mais, grand Dieu! c'est approcher du blasphème! et je vous l'assure sans aucune humilité. Croyez bien que je ne mérite que votre pitié tout au plus ; je vous demande, sans les mériter, vos prières. Ne me parlez donc plus que comme à un pauvre prêtre, pénitent, sans vertu, sans qualité aucune, que Dieu a comblé de grâces et qui ne sait pas y répondre. Je vous assure que vous m'indisposez profondément quand vous me tenez ce langage. Ne le faites plus, je vous en conjure. Et puis tous ces compliments! tout cet enthousiasme exagéré pour mes pauvres paroles ! Ce n'est pas bien, non, devant Dieu, ce n'est pas bien. La grâce peut agir assurément par les plus vils instruments, et c'est ce qu'elle fait quelquefois quand je parle. »
C'est le lieu de dévoiler un petit artifice au moyen duquel on était à peu près sûr de capter et de retenir le P. de Ravignan. J'en connais qui avaient
découvert en lui un véritable faible, et qui ne manquaient pas de le prendre par cet endroit pour le réduire. Quand on le voyait trop pressé de lever la séance, on n'avait qu'à lui faire quelques mauvais compliments, la partie était aussitôt gagnée. A l'instant même, il changeait de ton et de visage, il se sentait à l'aise, il se mettait au large, et pour le compte de l'humilité il trouvait toujours du temps. On lui fit remarquer enfin la ruse qu'il ne soupçonnait même pas, il en rit bien franchement, mais il ne se corrigea point.
La charité du P. de Ravignan était plus attrayante encore que son humilité; du reste, l'une tenait à l'autre. Il donnait son affection à qui lui donnait sa confiance, et, avec l'aifection, la sympathie la plus tendre, le dévouaient le plus généreux.
Il y avait au fond d'un si mâle courage une sensibilité profonde. C'est qu'il avait à partager l'amertume bien plus souvent que la jouissance : il rencontrait partout des tristesses ou des faiblesses, des âmes dans l'épreuve ou des âmes en péril; et, par quelque endroit, son cœur était toujours en deuil. Je l'entends encore qui s'écrie douloureusement : « I! faut donc en revenir à répéter la vérité universelle pour toutes les existences : partout la croix ! On n'ouvre pas une lettre, on ne voit pas une
âme venant s'épancher qui ne parle de tribulations. Enfin viendra l'heure désirable de la mort ! »
Il écrivait à l'un de ses Frères, qui était sous sa direction : « Mes lettres vous auront mal dit le sentiment profond qui me pénètre à la pensée de vos souffrances. Si je devais, en restant inutile et en souffrant, contribuer à vous attirer les grâces et les forces dont votre zèle fait un si bon usage, je consentirais à ne rien faire et à souffrir toujours. Mais, taisons-nous, et adorons le cœur souverain du Maître. »
Il nous serait facile de multiplier les citations de ce genre; toute la correspondance spirituelle du P. de Ravignan est pleine des accents de sa compassion et des épanchements de son âme. D'ailleurs, toutes les lettres que nous venons de produire, en parlant de son zèle, ne respirent-elles pas la charité la plus tendre?
Enfin, ai-je besoin de m' étendre sur la prudence d'un homme qui, dans les affaires embarrassantes et les décisions hasardeuses, fut quelquefois accusé de trop de modération, jamais d'ardeur inconsidérée? Formée à l'école des Exercices de saint Ignace, sa spiritualité était aussi prudente que vigoureuse. Avant de pousser une âme dans les voies de la perfection, il interrogeait, non-seulement les
inspirations de la grâce, mais aussi les lumières de la raison; il demandait au caractère et au tempérament même ce qu'ils pouvaient donner.
Dans la direction, le plus important comme le plus difficile, c'est de s'adapter soi-même aux âmes, afin de les conformer à Dieu. On ne mène pas les autres par sa propre voie, ni tout le monde par le même sentier; comme les dispositions sont inégales, les exigences sont diverses ; chaque âme sème et récolte dans son sillon, afin qu'il y ait de la gradation dans les mérites, des nuances dans la vertu, enfin de la variété au ciel dans l'unité de la gloire. Le P. de Ravignan était merveilleusement doué du discernement et du tact spirituel; dès qu'il avait reconnu les attraits et les aptitudes, tour à tour pressant et condescendant, ou bien il s'arrêtait dans le cercle inflexible des préceptes, ou bien il s'élançait dans les champs illimités des conseils. Sa grande étude était de suivre l'appel de Dieu et de le faire suivre aux autres ; il modelait aussi son action sur la grâce et l'accommodait en même temps à la nature, afin d'atteindre à la plus grande force par la plus grande douceur. Sa vigueur ne fatiguait que les âmes qui, ayant entendu la voix de Dieu, se montraient ou pusillanimes ou rebelles.
Mais quand le sage directeur rencontrait une
àme généreuse et fidèle à Dieu, contrariée dans l'accomplissement de ses devoirs par des obstacles extérieurs, alliant alors la force à la prudence pour la soutenir, il ne connaissait plus d'empêchements humains, et il aurait remué le monde plutôt que de la délaisser. Une jeune personne protestante, d'une riche famille d'Amérique, venait d'embrasser en France la vraie religion. Le père de la néophyte, en haine de la vérité, se fit l'ennemi de son propre sang. Il enleva de Paris la nouvelle catholique, l'emmena au delà des mers, la confina dans une demeure perdue au fond des forêts du Nouveau- Monde et la soumit à un système de corruption, ne craignant pas de compromettre sa vertu pour perdre sa foi. Le P. de Ravignan, instruit de cette extrémité, était inquiet, triste, ému jusqu'aux larmes. Il apprend soudain que la jeune captive, ayant trompé une odieuse surveillance, a franchi les mers et vient demander à la France, sa patrie d'adoption, au moins la liberté pour son âme. La conjoncture était délicate : l'ambassade d'un pays allié allait sans doute être saisie de l'affaire, et l'administration, à sa requête, devait organiser les recherches. Il y avait donc des risques à courir. Il sut tout à la fois les prévoir et les éviter. Résolu de protéger l'innocence jusqu'au bout, il avait déjà pris ses mesures
pour implorer l'assistance de l'autorité suprême. Les choses n'en vinrent pas là : la jeune fille put passer inaperçue, se réfugier dans un pays libre, et y prouver enfin à son père, par sa constance, l'inutilité et l'injustice de ses poursuites.
Le ciel lui-même sanctionna plus d'une fois les décisions d'un directeur qui, pour connaître sa volonté, ne manquait jamais de le consulter dans la méditation et la prière ; en voici un remarquable exemple. Le P. de Ravignan sera lui-même le narrateur; je copie un procès-verbal rédigé de sa main :
« Mademoiselle de X... tomba malade dans les premiers mois de l'année 1850. Cette pieuse jeune personne fut dès lors, et pendant dix-huit mois, en proie à des souffrances cruelles, à des convulsions atroces, à des accidents de la nature la plus étrange. Le siège du mal semblait être principalement fixé dans l'estomac, et réagissait de là dans tout l'organisme.
c Je fus appelé pour lui donner les secours et les consolations de mon ministère au mois de novembre 1850. Depuis cette époque, sauf mon séjour de deux mois en Angleterre, je l'ai visitée à peu près régulièrement tous les huit ou dix jours à Passy, près Paris, rù elle habitait avec sa famille.
« Il était impossible de ne pas être touché de l'état de cette pieuse enfant. Son langage, l'épanchement de son âme, m'ont souvent ému jusqu'aux larmes.
« Le P, Glaver venait d'être béatifié. Le P. supérieur, qui avait visité la malade pendant mon voyage d'Angleterre, eut l'heureuse pensée de faire pour sa guérison une neuvaine au nouveau bienheureux. Je portai à Passy une petite parcelle des os du bienheureux Pierre Claver, et proposai la neuvaine du 23 octobre au Ie* novembre. Plusieurs fois déjà, dans le cours de sa cruelle maladie, l'enfant m'avait dit, avec une simplicité qui me pénétrait, qu'elle était heureuse de souffrir, que Dieu la consolait et la comblait de grâces, qu'elle préférait cet état à la santé, à la vie du monde. Lorsque je lui annonçai la neuvaine, elle parut triste, et me dit : Mais je ne désire pas guérir, je suis si heureuse! Bien portante, je craindrais de ne pas servir Dieu aussi bien.
€ J'obéissais moi-même à mon supérieur; elle dut m'obéir, j'ordonnai la neuvaine : tous les jours un Pater et un Ave, l'invocation du bienheureux Pierre Claver, la relique sur elle. Chaque jour je dis la messe à six heures et demie pour la neuvaine, la malade s'y unissait à l'heure exacte chaque jour.
.Elle pria donc avec ardeur, avec confiance pour obéir ; elle avait fait un grand sacrifice en renonçant à la souffrance. Cette confiance devint en elle si forte, si calme qu'elle me dit au milieu de la neuvaine : « Je suis sûre de guérir. » Elle récitait encore tous les jours une prière de sa composition, dont voici un extrait :
« Je vous conjure, Dieu adorable et éternel, d'opérer un miracle sur moi pour l'honneur du bienheureux que j'invoque; guérissez-moi pour la consolation de ceux qui m'aiment, mais non pour moi, car je ne désire pas la fin de mes maux : mon âme était heureuse dans la souffrance. Maintenant, Seigneur, vous voulez que mes douleurs cessent au moment où j'étais parvenue à les aimer. Ce sera une épreuve pour moi ; mais je l'accepterai avec joie pour votre gloire. Mon plus grand désir serait de pouvoir vous servir d'une manière toute particulière, de ne vivre que pour vous, de supporter toujours quelque nouvelle épreuve. Mais que votre volonté se fasse et non la mienne; c'est pourquoi jî répète avec confiance : Bienheureux Pierre Claver, priez pour moi. »
or La malade annonçait sa guérison complète pour le jour de la Toussaint, fin de la neuvaine. Elle donna des ordres pour qu'on lui préparât d<.s
brodequins et un chapeau. Le vendredi 3 1 octobre, elle m'envoie sa mère pour me dire qu'elle veut venir entendre ma messe le lendemain, et y communier ; qu'elle est sûre de pouvoir le faire.
« Le samedi 1er novembre 1851, à six heures du matin et même avant, la mère, la pauvre malade, sa sœur, tout le monde est sur pied dans la maison. La jeune fille marche, descend gaîment l'escalier, saute en voiture, et durant une demi-heure, de Passy à la rue Notre-Dame des Champs à Paris, elle endure sans aucun embarras les secousses de la voiture sur le pavé. Elle arrive à la sacristie de la chapelle où je l'attendais. Nous étions tous joyeux, confiants. Je la confesse ; elle m'avait dit en arrivant : Je suis bien, cependant je sens encore quelque chose; mais pendant la messe tout sera fini, je serai complètement guérie.
« Je l'avouerai à mon tour, une grande confiance intérieure ne m'avait pas quitté durant toute la neuvaine.
« Elle entendit la messe presque tout le temps à genoux et dans un recueillement profond. Après notre action de grâces, je la vois joyeuse, calme : nulle faiblesse, nulle convalescence ; point de douleurs, point de traces des maux si cruels. Elle fait plusieurs courses dans Paris et à jeun. Elle rentre à il. 7
onze heures, déjeune très-bien, se rend à pied à l'église, à une assez grande distance de son habitation.
« Le médecin, un des plus renommés de Paris, écrivait au père de la jeune personne, alors absent de Paris, le lendemain de cette guérison instantanée : « Aujourd'hui le résultat est complet. Qui l'a « guérie? Le médecin par excellence, celui devant « lequel je suis heureux de m'incliner, celui qui en « toute chose va droit au but sans hésitation et sans « erreur. Dans tout ce dont j'ai été témoin, je ne c vois aucune place pour l'orgueil de la science ; je € vous le répète, je m'incline, je bénis et me ré- « serve la tâche de rendre témoignage à la gloire « de celui qui, sans avoir besoin de mon témoi- « gnage, attend que je rende hommage à la vérité. »
« Nous tous étonnés, consolés, nous partageons invinciblement cette conviction ; nous rendons grâce à l'auteur de tout bien et nous répétons avec \ne foi vive : « Bienheureux Pierre Claver, priez pour nous! »
Ce procès-verbal est daté du 29 décembre 1851. Deux ans après, le P. de Ravignan reprenait la plume pour enregistrer une seconde guérison, ga; rantie de la première et preuve d'une nouvelle volonté de Dieu.
€ Pendant sa longue et cruelle maladie, made-
moise/le de X... avait eu quelques inspirations de la grâce, qui semblait l'appeler à la vie religieuse.
« Après la neuvaine au bienheureux P. Claver, Suivie de laguérison complète, cette jeune personne fut intérieurement confirmée dans la pensée que Dieu l'appelait à entrer en religion ; elle choisit le Sacré-Cœur. La mère de la pieuse enfant fut avertie par sa fille de cette vocation. Son cœur éprouva de violents combats, mais elle fit avec courage son sacrifice. Le père se révolta dès la première ouverture qui lui fut faite à ce sujet, il déclara qu'il s'opposerait à toute réalisation de ce projet pour sa fille jusqu'à sa majorité; elle était âgée de dix-huit ans. Durant plusieurs mois, le père s'obstina dans son opposition, et soumit sa fille à de pénibles épreuves. Dieu avait ses desseins.
« La jeune personne priait; elle était séparée de son directeur et ne pouvait même correspondre avec lui que très-difficilement. Les souffrances morales amenèrent des souffrances physiques. La terrible maladie qui avait totalement disparu s'annonça par des symptômes, des crises effrayantes; c'était le même mal, on ne pouvait s'y méprendre. Le père est atterré.
c L'enfant déclare qu'il n'y a qu'un moyen de la guérir, c'est de la faire partir sur-le-champ pour le
noviciat, mais qu'il n'y a pas de temps à perdre. Le père est vaincu. >
Ici s'arrête le récit du P. de Ravignan, interrompu par sa maladie de 1852; mais j'ai vu la fin de l'histoire ; je puis raconter à mon tour.
Tous ces derniers faits se passaient en province. A peine le père s'est-il décidé à ne plus s'opposer à la vocation de sa fille, que la mère accourt seule à Paris, m'appelle et me demande conseil : Que faire? La jeune malade est perdue si elle reste, mais ne F est-elle pas aussi et bien plus encore si elle part? Tout mouvement est impossible, à plus forte raison tout voyage.
Je vais en référer au P. de Ravignan, malade luimême ; il n'hésite pas, et me dit avec une merveilleuse assurance: c Dieu veut cette enfant; qu'on l'amène au plus tôt morte ou vive. Mais non, Dieu la veut vivante. Le passé répond de l'avenir, et celui qui l'a guérie une première fois saura bien la guérir une seconde. » Je porte la rude réponse; la mère part à l'instant, et bientôt de retour, elle va présenter son enfant pleine de vie à la porte du noviciat. Entre la maladie qui l'avait réduite à l'extrémité et la santé parfaite, il n'y avait eu d'intervalle que le signal du départ.
Relations diverses.
Coup d'oeil général sur le nombre et la nature des correspondances et des visites du P. de Ravignan. Le parloir et sa cellule.
De tout ce que nous avons dit jusqu'ici sur le ministère du P. de Ravignan, au confessionnal ou en chaire, il est aisé de conclure qu'il n'avait pas un instant à lui. Mais nous le verrons mieux encore en jetant un coup d'œil d'ensemble sur ses relations, qui furent si nombreuses et si variées. Après avoir considéré la multiplicité des lettres qu'il eut à écrire, des visites qu'il eut à recevoir ou à faire, nous aurons une idée plus complète, non-seulement de l'étendue de ses occupations et de l'ardeur de son zèle, mais aussi de la netteté de son esprit et de l'énergie de sa volonté. Avec moins de calme et de caractère, il aurait été au-dessous de sa tâche, et aurait plus vite succombé.
Commençons par les correspondances aposto« liijues sans nombre et sans fin que ce religieux entretenait en France et à l'étranger. Son zèle lui avait fait contracter des rapports avec presque toutes les notabilités catholiques de notre époque, si bien qu'un des membres les plus célèbres de l'Institut, M. Lenormant, dont la religion et la science viennent de pleurer la mort, l'appelait, dans je ne sais plus quelle circonstance, le père spirituel de son siècle. 11 recevait des lettres de partout, non-seulement de toutes les provinces de la France, mais de tous les pays de l'Europe, principalement de Russie, d'Angleterre, d'Allemagne et d'Italie, et il répondait à toutes.
Je l'avoue, son zèle sur ce point m'a toujours paru plus admirable qu'imitable; je suis encore à me demander comment, dans une vie si pleine, il savait trouver du temps pour écrire tant de pages. Il ne s'accordait par an que deux semaines de vacances qu'il consacrait à ses retraites; alors il laissait les lettres s'accumuler à sa porte et ne donnait audience ni aux absents, ni aux présents, fussentils des grands du monde, ou même des princes de i'Église. Mais en dehors de ces temps réservés au repos de son àme, il ne se donnait aucun relâche, pas même en voyage, pas même dans la maladie.
Avec une invariable exactitude, chaque matin il expédiait les réponses aux lettres de la veille; ingrat labeur qui ne finissait que pour recommencer. Tous les soirs on voyait sur la table les lettres nou» velles entassées à gauche, et tous les matins autant de réponses étaient étalées à droite.
Du reste, le P. de Ravignan écrivait presque aussi vite qu'il parlait ; je crois encore entendre sa plume de fer crier en courant sur le papier. À chaque instant interrompu par des visites au milieu de sa correspondance, aussitôt il posait sa plume, se levait avec le dégagement d'un homme qui ne fait rien, accueillait avec des exclamations de joie; et, l'entretien fini, il revenait à la page commencée avec un entrain accéléré par le retard.
On comprend à peine que des lettres si nombreuses, si rapides, presque toujours écrites au milieu des embarras et des distractions, puissent être cependant, sinon toutes, au moins la plupart, irréprochables pour la forme. C'est la plus parfaite convenance et la grâce la plus délicate; à chacun il écrit dans sa langue, sans jamais oublier la sienne ; il dit tout comme il veut et comme il faut, pliant les formules delà bienséance du monde aux exigences de la simplicité religieuse. C'est à mon avis l'atticisme du style épistolaire à l'usage d'un
prêtre. On n'y découvre pas une parole vaine et prétentieuse, pas une page qui ne soit apostolique : en écrivant il prêche encore, va droit à lame et lui parle de Dieu.
Une des dernières lettres du P. de Ravignan au comte Mole, alors sous le poids de l'âge et des souffrances, nous montrera tout à la fois et ce zèle toujours prêt à répondre à l'appel des âmes éprouvées et cette littérature qui trouva ses inspirations dans les idées du ciel et de l'éternité. « Je tiens à vous dire, mandait-il au noble vieillard, qu'en tout temps, en tous lieux, si vos souifrances augmentaient, si mon assistance pouvait vous apporter quelque soulagement, mon devoir et mon cœur me porteraient immédiatement près de vous. Votre confiance est ma joie, et je demande à Dieu de bénir des rapports qu'il a formés lui-même entre nous.
t Ainsi donc, devons-nous traverser mille tribulations jusqu'au terme prédestiné pour le repos. L'œil fixé avec foi sur ce qui demeure et ne passe pas, nous nous élevons au-dessus des impressions et des choses qui passent. Dieu nous demande cette élévation d'esprit, qui est certainement notre meilleur courage et notre plus grande dignité. La vie est une course dirigée vers le ciel, et ce qui occupe ou trouble la terre n'est qu'un accessoire dont lin-
térêt n'a de mesure et de prix que selon les conseils mêmes de la Providence. Elledestineles événements, les joies, les souffrances à la sanctification des élus. Un quart d'heure de prière recueillie et d'amour de Dieu éclaire, apaise et fortifie. Vous l'avez si bien éprouvé dans votre longue et noble carrière!
« Mais, pardon, je ne sais trop ce que je vous dis ; causer avec vous, c'est presque m'entretenir avec moi-même, et je vous avoue que mes pensées, mes sentiments les plus intimes me portent à mesurer toutes choses selon leur valeur pour l'éternité. Alors que de choses petites et dont le soin ne doit tenir que peu de place ! »
M. le comte Mole comprenait ce langage; il repondait : « Si je sais combien vos amis vous aiment, je ne puis oublier non plus comment vous les aimez. Mon bien cher Père, je vous l'ai déjà dit et j'aime à le répéter : l'amitié mêlée de respect que vous m'avez inspirée, celle remplie de charité que vous m'accordez, sont un des plus grands bienfaits que Dieu ait pu envoyer à ma vieillesse. »
Qu*on nous permette de citer une autre lettre de consolation, écrite à la hâte, le soir d'une des journées les plus pleines dans la vie du P. de Ravignan, mais aussi les plus douces à son cœur. F.lle est datée de la fêle de Saint Ignace, et adressée
à l'un de ses Frères en religion, dont il était alors le directeur. On y sent à la fois la rapidité de la plume et l'abandon d'une sainte amitié : « A l'heure où je vous écris, le jour est à son déclin ; mais, en le commençant, j'éprouvais le besoin d'unir mon âme à la vôtre, pour la rapprocher de notre Père commun. Il est si sûr qu'il vous aime comme un enfant chéri qu'un sentiment mêlé de bien des regrets, doux cependant à mon cœur, me porte vers vous avec tout ce que j'ai en moi de moins mauvais. Je trouve dans cette alliance et dans la présence seule de votre souvenir un bien-être intérieur dont je suis profondément indigne, mais dont je suis vivement reconnaissant envers Notre-Seigneur et envers vous. Acceptez-moi donc encore et supportez-moi toujours dans votre charité, ô mon bienaimé Père !
« Vous souffrez, on me l'écrit : que saint Ignace vous ménage un peu et ne vous charge pas du poids de mes péchés pour vous en faire souffrir!
c Vous avez donc perdu votre vénéré père : c'est un élu; il vous précède, mais vous laisse un héritage de douze bénédictions. J'unis mes intentions aux vôtres, et je dirai la messe pour celui à qui je dois, après Dieu, la consolation de vous avoir rencontré sur cette terre.
«ELATIONS DIVERSES. 119
< Adieu, je porterai au tombeau le regret de vous avoir causé des peines au lieu des consolations que vous méritez ; mais j'y porterai aussi mon plus tendre dévoûment pour vous. »
La correspondance du P. de Ravignan, si elle était imprimée, formerait bien des volumes : c'est par milliers que nous avons vu passer sous nos yeux les lettres qu'il avait reçues et surtout celles qu'il avait écrites. Il est quelques personnes qui, à elles seules, nous en ont communiqué des centaines ; et nous croyons être loin d'avoir pu pénétrer dans tous ces trésors spirituels protégés par la vénération et le silence. Que d'àmes y trouvent encore aujourd'hui des consolidations et des conseils!
Le P. de Ravignan avait soin de brûler, immédiatement après y avoir répondu, toutes les lettres confidentielles, relatives à des secrets de conscience ou à des intérêts de famille ; mais il réservait celles qui avaient trait aux affaires générales, ou étaient curieuses par leur origine et fort inoffensives par leur teneur. Dans cette riche collection d'autographes, les yeux tombent çà et là sur des pièces bien inattendues, et venant de points si opposés qu'on est surpris de les rencontrer ensemble et à la même adresse.
Ne pouvant reproduire dans l'histoire du P. de
Pavignan qu'une bien petite partie de sa correspondance, nous ne voyons pas de moyen plus court d'en faire ressortir l'étendue que de montrer quelques-unes de ces lettres qu'on n'y soupçonnait pas, soit à cause de leur objet, soit à cause des noms qui les signent ou de ceux auxquels elles sont adressées.
Une correspondance assez étrange est celle que le P. deRavignan entretenait périodiquement avec le fameux prince Demidoff, grand seigneur russe d'origine et italien par le domicile, schismatique au moins de fait, qui passait pour l'homme le plus riche du monde. Je ne sais vraiment pas s'ils s'étaient jamais vus; toujours est-il que l'opulent personnage s'était épris du pauvre religieux. Il n'eût pas omis chaque année de lui envoyer en hommage le compte rendu imprimé de ses munificences; et je crois bien que Dieu, qui sonde les cœurs, aura jugé avec beaucoup d'indulgence cette ostentation en apparence pharisaïque, qui dénotait moins l'orgueil que l'excentricité. De fréquentes lettres étaient en outre échangées entre la splendide villu de Florence et l'humble cellule de la rue de Sèvres.
Il y avait pour les hommes du monde un attrait secret dans la correspondance comme dans la conversation du P. de Piavignan; on appréciait sans
doute son talent, son caractère, son mérite, mais surtout on goûtait sa vertu ; on venait chercher en lui ce qu'on ne trouvait pas en soi, cette tranquille sérénité qui n'est point de la terre. Le prince Demiioff était un cœur ennuyé qui cherchait à se reposer auprès d'un pauvre religieux de la fatigue des richesses. Je citerai quelques mots seulement du moderne Lucullus : ce sera un témoignage de plus rendu par un grand du monde à la vanité du monde et à sa servitude :
« Que ne puis-je, moi aussi, déposer mon fardeau! Croyez que mes journées me sont pesantes. Depuis que j'ai vu autre chose que l'accomplissement des devoirs terrestres, leur pratique m'est devenue parfois pénible et douloureuse. S'il m'est réservé quelques années d'existence, je me trouverai face à face avec mes aspirations et ma liberté. J'attends et je tâche de me concentrer dans l'objet de mon attente. J'éprouve déjà qu'on peut agir et travailler beaucoup selon le monde sans perdre de vue la pensée d'en haut. C'est mon encouragement et ma consolation. Joignez quelquefois votre voix à cette voix qui me parle. Je vous prie de m'associer à vous pendant votre saint ministère. Que Dieu vous protège et vous conserve! c'est le vœu le plus cher de mon respect filial. c Demidoff. »
En 1 848, le P. de Ravignan écrivait à M. Bûchez, président de l'Assemblée nationale :
a Plusieurs fois des écrits, que vous inspiraient des convictions sincères, ont été envoyés à mon adresse, et j'ai cru ne devoir qu'à vous-même cette attention bienveillante et chrétienne. Ce témoignage de confiance me touchait profondément ; il me semblait y lire une pensée toute généreuse, la pensée de la foi jointe à la plus haute et à la plus large manière d'entendre et d'appliquer la liberté pour tous.
« J'ai trop tardé, Monsieur, à vous exprimer ma reconnaissance, mais quand les nombreux suffrages des catholiques vous ont porté au poste éminent que vous occupez, je n'ai pu résister au besoin de vous offrir mes remercîments et mes félicitations. La religion et la liberté attendront beaucoup de vous, et vous remplirez, j'en suis sûr, leur attente.
« Vous excuserez cette démarche d'un pauvre prêtre uniquement consacré à la prière et au ministère des âmes ; il ne saurait qu'appeler du haut du ciel le règne de Dieu sur la terre. Vous serez toujours compris dans ses vœux les plus ardents; veuillez bien en agréer l'assurance ainsi que celle de la haute considération, etc. »
Un des noms qu'on devait le moins s'attendre à rencontrer dans les cartons du P. de Ravignan,
c'est assurément celui du plus fameux disciple de Fourier. Voici comment le jésuite répondait à M. Victor Considérant : « J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, la brochure que vous avez bien voulu y joindre, et je vous promets de la lire avec attention.
< Permettez-moi de vous dire que je ne suis point irrité contre des doctrines, encore moins contre les personnes qui les professent. Je condamne et je combats, il est vrai, tout ce qui est contraire à la foi de l'Église catholique : c'est mon devoir; et, en le remplissant, j'obéis à mes convictions les plus inébranlables. Mais je crois aussi à des illusions généreuses et à des erreurs de bonne foi, et je ne trouve dans mon cœur, je vous assure, que le désir de la paix, l'unité entre tous les enfants de la grande famille. »
Le P. de Ravignan , comme on le voit, n'allait pas chercher ces relations extraordinaires ; mais il savait profiter des avances qui lui étaient faites pour jeter dans les âmes les plus éloignées de la foi des semences de salut qui, plus d'une fois, produisirent d'heureux fruits. En voici un exemple mémorable.
Le P. de Ravignan avait ramené jadis à la religion pratique madame Cavuignac, épouse du conven-
tionnel, qui fut l'un des tribuns de l'ancienne république de 1793, et mère du général dictateur de la nouvelle république de 1848. Cette femme vraiment forte et comme taillée à l'antique, en restant une Romaine par la tête, devint toute chrétienne par le cœur, sincère dans ses opinions politiques, mais avant tout dévouée à ses croyances religieuses. Le. P. de Ravignan , à l'époque de son départ de Paris en 1 84-6, l'avait adressée à un excellent prêtre de ses amis, M. Locatelli, vicaire de Notre-Dame de Lorette et depuis curé de Passy ; à son retour en 1848, il la retrouva presque mère d'un roi, puisque son fils était le chef du Pouvoir exécutif.
On doit le dire du reste à la gloire de ces deux personnages sitôt disparus de la scène du monde, on vit rarement ailleurs plus d'esprit de famille; et ce sentiment, quand il est pur et vrai, est déjà comme une garantie de la vertu politique et un prélude de la piété religieuse. Le général avait un véritable culte pour sa mère. Il fut facile à madame Cavaignac d'inspirer à un cœur si proche du sien les sentiments les plus intimes de son âme, et tout naturellement le général se sentit incliné vers le P. de Ravignan.
Des ordonnances partaient souvent du grand hôtel Monaco, l'ancienne résidence de Mesdames
de France, pour apporter à la petite cellule de la rue de Sèvres des messages sous le sceau du Pouvoir exécutif. Nous en avons les originaux sous les yeux. C'était tantôt la mère, tantôt le fils qui consultaient le P. de Ravignan sur des questions d'un haut intérêt pour l'Église, et ce seul fait, que je me plais à signaler, montre assez la droiture de leurs intentions.
Il y avait alors de la chimère dans beaucoup de têtes : on rêvait la réforme pour l'Église comme pour l'État, et partout on jouait à la république. Cavaignac, plus fort en tactique militaire qu'en discipline ecclésiastique, savait du moins consulter avant de résoudre, et il ajoutait ainsi le bon sens à la bonne foi.
Il fut question, entre autres choses, de changer le mode d'élection des évêques, en recourant au suffrage universel ; de décréter l'inamovibilité des desservants; d'ériger des facultés de théologie et d'exiger les grades des candidats aux hautes cures et à l'épiscopat. Le P. de Ravignan fit valoir les lois canoniques ; la nécessité de soumettre avant tout aux décisions de l'Église des questions qui ne relevaient que de son autorité; de consulter les évêques et le Souverain-Pontife ; l'inconvenance et le danger qu'il y aurait à discuter dans l'Assemblée nationale des points de discipline ecclésiastique, étrangers à sa
26 CIIAPITUE XIX.
compétence ; et l'on peut croire que la sagesse de ses réponses ne contribua pas peu à écarter ou à faire tomber des débats scandaleux.
Au moment où le général Cavaignac achevait sa carrière publique, sa mère, à laquelle il ne devait lui-même presque pas survivre, expirait avec l'espérance que donne la foi, laissant à son fils un testament, suprême expression de piété religieuse, de tendresse et de reconnaissance. C'était une page sublime, écrite avec l'accent inimitable d'une mère, d'une chrétienne et d'une mourante. Après avoir exhorté, béni son fils une dernière fois, elle conjurait le P. de Ravignan de le sauver comme il l'avait sauvée elle-même. Le général, docile à des intentions si chères, donna rendez-vous au religieux et voulut lui-même faire la lecture des dernières volontés de sa mère : et en les lisant il ne fut pas seul à pleurer ; il promit tout dès lors, et peu de temps après il alla s'agenouiller aux pieds du confesseur de sa mère.
Au souvenir de ces relations du religieux avec le général se rattache celui d'un projet assez extraordinaire qui , renouvelé pour la troisième fois en 1 84-8, avait de quoi troubler une âme moins forte contre la tentation des honneurs. Après la déplorable catastrophe des barricades de juin, quand il fal-
lut dési gner un successeur à Mgr Affre sur le siège de Paris, le chef du Pouvoir porta d'abord sa pensée sur le P. de Ravignan ; peut-être madame Cavaignac n'était-elle pas étrangère à ce choix. On n'était pas obligé de savoir à l'hôtel de Mon aco que le jésuite s'était à jamais interdit par un serment inviolable l'acceptation de toute dignité ecclésiastique. Le P. de Ravignan, officieusement averti, se contenta de sourire; l'archevêché de Paris était la chose qu'il craignait le moins : il se sentait sûr de luimême et ne croyait pas que Dieu pût le soumettre à cette épreuve. Le général, comprenant qu'il lui serait plus difficile de vaincre un seul homme que de gagner une bataille, se désista.
Deux fois déjà le P. de Ravignan s'était vu soumis à cette tentation peu dangereuse pour lui» Mgr de Quélen lui-même avait désiré le prendre pour coadjuteur, afin de l'avoir pour successeur. Mais quand il fit part de cette étrange résolution, il rencontra dans l'un des vœux du jésuite un obstacle insurmontable. Le Souverain -Pontife aurait pu seul délier sur la terre ce qui avait été lié dans le ciel, et le digne prélat se garda bien de porter la cause à Rome : il aimait trop le P. de Ravignan pour lui faire tant de peine.
A la mort de Mgr de Quélen, la question écartée
de son vivant fut reprise, et les propos parurent avoir assez de consistance pour que le P. de Ravignan crût devoir en informer le R. P. général. Il lui écrivit le 30 mars 1840 : « J'avais demandé au P. Guidée de vous prévenir de certains bruits en l'air sur mon compte; et pourquoi? Pour l'archevêché de Paris. Dieu m'est témoin que ce n'a été pour mon âme l'objet d'aucune tentation assurément; et ce n'est pas difficile à croire.
« Des gens qui se mêlent de tout ont jeté cette pensée en avant; ce qui est moins excusable peutêtre, un prélat en parla au roi et aux ministres Mais, grâce au Seigneur, rien en tout cela de sérieux, ni le moins du monde à craindre.
« Du reste, mon très-révérend Père, au cœur de votre enfant il n'y a pour toutes les dignités qu'un profond dégoût, avec un amour sincère de la Compagnie et de ses vœux. Seulement une pensée m'est venue : mon orgueil méritait d'être ainsi puni de Dieu ; mais j'ai prié pour demander tout autre châtiment. »
Les honneurs du fauteuil académique n'avaient pas plus de quoi tenter le cœur de l'humble religieux. On en parla, dit-on, même en lieu fort élevé; et l'ancien orateur de Notre-Dame comptait dans le noble corps assez d'amis et d'admirnteurs
pour qu'on pût y songer. Quoi qu'il en soit, je citerai à ce propos un témoignage qui paraîtrait de grand prix, si j'étais autorisé à dire le nom du membre de l'Académie française auquel il est dû. Ce littérateur, renommé autant par l'élégance et la pureté de son style que par la délicatesse de sa critique, jadis homme d'Etat peu favorable aux jésuites, faisait exprimer au P. de Ravignan son regret de ce qu'on n'avait pu le rencontrer pour l'introduire à une séance de l'Académie. Je transcris textuellement le message : « 11 eût été très-heureux de vous offrir une place parmi celles réservées aux membres de l'Académie et de l'Institut, dont vous êtes plus digne et plus capable que tous ceux qui les occupent et dont votre vocation seule a pu vous éloigner. »
Les relations du P. de Ravignan avec deux autres académiciens dont nous n'avions pas encore parlé, vont nous faire passer de sa correspondance à ses visites. Le premier, autrefois son condisciple dans la pension de la rue de Matignon, et depuis auteurfort connu, lui écrivit un jour avec cette grâce poétique qui l'a rendu célèbre :
« Je désire bien que mon nom ne soit pas entièrement effacé de votre mémoire, et j'ai l'espoir qu'en se séparant du monde on ne renonce pas à tous les souvenirs d'enfance et de jeunesse.
c Pour moi, cher et illustre ami, il m'est arrivé souvent de me plaire à vous entendre dans les églises de Paris ; et, perdu dans la ioule de vo> auditeurs, je ne pouvais m'empôcher, en écoutai;' voire grave parole, de reconnaître en vous moi compagnon d'études, dont j'avais entendu les préludes, et le jeune magistrat, que j'avais retrouv depuis dans le monde près de mes plus chers amis, de ceux dont je ne fus jamais séparé.
« Des bancs de notre collège sont sortis bien des hommes justement célèbres ; vous êtes de tous ces hommes celui dont le nom est le plus austère et le plus universellement vénéré. J'ai toujours désiré et trop longtemps attendu l'occasion d'une nouvelle rencontre avec vous.
c Je sais admirer votre éloquence, mais je sais aussi aimer votre bonne grâce et votre bonté, cher et révérend Père : voici un mot que je ne puis écrire et que je ne pourrais prononcer, en vous serrant la main, qu'avec un sourire et l'attendrissement d'un ami d'enfance à qui votre image apparaît toujours portant dans ses yeux noirs la flamme et la jeunesse de l'étudiant. Mais, malgré cette illusion, personne n'a pour vous plus que moi les sentiments de la plus sincère vénération, unis à ceux d'une bien ancienne amitié. »
Une année après la reprise des relations entre les deux amis de collège, le même académicien écrivait encore : « Je me fais une fête de l'idée de passer une heure entière avec vous, mon ami, à vous entendre parler de cette félicité sereine et profonde que vous puisez dans la pensée de Dieu. Elle vous suit jusque dans ce pandemonium de Paris. Ce que je me promets, c'est de contempler de près le bonheur et la puissance d'une belle âme qui m'est connue, toujours aussi constamment soutenue par la foi dans les régions divines, et cependant indulgente pour le monde au milieu duquel il lui faut quelquefois descendre. Pendant que nous vivons encore dans ce triste monde, oublions-le, en parlant du fond de l'âme d'une autre vie que je rêve et que vous voyez. J'ai déjà plus de paix en vous écrivant. »
C'est par cette puissance d'une âme pacifique parce qu'elle s'était rendue maîtresse d'ellemême, que le P. de Ravignan conquit la tendresse et bientôt la confiance du vétéran de nos trois grandes Académies. Je ne sais pas à quel propos le religieux avait fait une visite à ce vénérable doyen des sciences et des lettres. Celui-ci, n'osant en croire ses yeux, ne reconnut qu'après coup son interlocuteur, et, en réparatioo
de sa méprise, il lui adressa ce gracieux billet : « Monsieur, je suis venu vous remercier de l'honneur que vous avez bien voulu me faire hier et vous avouer les motifs de la réserve qui m'avait empêché de vous exprimer toute ma reconnaissance pour une si grande faveur. Mon premier mouvement m'y portait, mais il m'est venu en pensée que je ne méritais pas un si grand honneur, et que peut-être j'avais devant moi une personne de même nom. Je n'ai pas osé éclaircir ce doute par une question qui aurait pu paraître désobligeante, si cette homonymie eût été réelle. Je vous ai donc seulement reçu avec le respect que devaient m'inspirer votre habit et votre caractère, mais non avec toute l'admiration que je ressentais pour un de nos plus éloquents orateurs chrétiens. Je vous prie de vouloir bien me pardonner ma réserve, en considération du motif qui l'a inspirée.
« BlOT. »
Il est impossible d'être plus spirituel et plus aimable. On aime à voir un acadamicien conserver les traditions de la vieille politesse française. Cette première connaissance amena bientôt une véritable intimité ; le vieillard, tant de fois couronné, s'inscrivit au nombredes fils spirituels du P. deRavignan, et depuis celte heure voici le nom qu'il lui décerna
dans sa reconnaissance : « Mon digne et cher consolateur, je ne sais sous quel titre vous remercier de vos constantes bontés. Monsieur est trop froid pour le sentiment qui m'attache à vous, et le mot d'ami me semblerait trop libre pour le respect que je vous porte. Celui que j'ai placé en tête de ces lignes ne dit pas assez. Mais votre indulgence me pardonnera, car je n'en ai pu trouver qui exprimât tout ce que vous m'êtes. »
Chacun achète son nom, et s'il en coûte pour devenir célèbre, il en coûte aussi de l'être devenu, même quand on n'y prétendait pas. La foule accourt où il y a bruit. Heureux du moins alors l'homme vraiment mortifié et dévoué, qui sait se posséder lui-même comme il sait se livrer aux autres !
Les visites affluaient autour du P. de Ravignan : tandis qu'il était assiégé par les hommes dans sa cellule, il s'entendait appeler pour les femmes au parloir; et, du matin au soir, il ne faisait qu'aller et venir, monter et descendre. Dans le nombre, il y avait sans doute à subir des curiosités vaniteuses ou des excentricités parasites qui ne manquent jamais de harceler les illustrations de tout genre, et ces empressements cupides qu'on trouve toujours partout où se suppose le crédit. Mais toutes ces inutilités étaient à l'instant écartées avec le flegme d'une
IL g
humilité polie qui ne laissait ni l'espoir du succès ni le désir du retour.
Outre ces visites amenées par l'intérêt ou la curiosité, il devait s'en trouver, on le pense bien, dont le but n'était que la satisfaction d'une sympathie trop humaine. Le trait suivant nous montrera avec quelle inexorable rudesse l'homme apostolique, et d'ailleurs si poli, repoussait ces relations qui lui paraissaient peu séantes à la gravité de son caractère et à la dignité de sa profession. Durant une de ses stations dans une grande ville à l'étranger, une dame de haut rang, croyant sans doute qu'elle pouvait être enthousiaste tout à son aise du talent rehaussé par la vertu, se mit à poursuivre le P. de Ravignan de son admiration. Le religieux, excédé de ces démonstrations féminines, s'en exprimait avec une indignation presque risible. Il lui fit interdire le parloir de la maison où il faisait alors sa résidence, et, par un dernier mot, il mit fin aux visites aussi bienqu'aux messages.* Concevez-vous, disait-il, qu'elle a eu l'audace de m'envoyer une croix d'or en me priant de la porter en souvenir d'elle? J'ai eu la patience de lui répondre, en lui renvoyant son cadeau, que je ne portais qu'une croix de bois au service de mon Alaître et qu'elle devenait d'or par son amour. >
Mais d'ordinaire les visites avaient un meilleur objet : on venait demander des conseils ou des consolations, la paix du cœur et la grâce de Dieu. On était le bienvenu quand on apportait des difficultés à résoudre, des chagrins à partager, des misères à guérir et surtout des péchés à pardonner, Comme alors le P. de Ravignan paraissait, comme il était en effet, sympathique, bienveillant et dévoué, toujours prêt à prendre en main les intérêts des autres avec autant de cœur que les siens ! L'obligeance semblait être son instinct ; et il méritait d'autant plus la reconnaissance qu'il l'exigeait moins. Oublieux de lui-même, ne parlant jamais du bien qu'il avait fait, pas plus que du mal qu'il avait souffert, il avait tout le loisir d'être soucieux pour les autres. Il portait, en effet, l'intérêt jusqu'à la sollicitude, et son âme si ferme en perdait presque la paix. Quand il pouvait agir, on le voynit braver tous les ennuis des instances et toutes les avanies des refus, sans calculer sa peine, peut-être même sans la sentir; la charité n'y pense pas.
Dans cette grande capitale de la France, où la vie pullule et où le mal abonde, on rencontre plus que partout ailleurs les complications les plus étranges et les plus bizarres contrastes : des vertus au milieu des vices ; sous des dehors qui font envie,
des misères qui font pitié; des situations sans issue, si ce n'est par la voie du calvaire ; des malheurs sans espoir, si ce n'est du côté du ciel. Le P. de Ravignan voyait donc tout le jour défiler sous ses yeux ces longues séries d'embarras et d'infortunes , toutes ces variétés du monde dont la tristesse est toujours le fond; et, le soir venu, quand il se retrouvait seul au pied de son crucifix, il lui était facile de répéter : Tout est vanité, excepté aimer Dieu et le servir!
« A qui confier ma tristesse, lui écrivait un grand personnage de Paris que ne consolaient de ses chagrins domestiques ni son nom, ni son titre, ni son opulence, si ce n'est à celui qui est habituellement le confident de tant de douleurs? »
Madame Swetchine, appelée elle-même par sa noble et religieuse position à consoler tant de tristesses clans les plus hauts rangs de la société, écrivait un jour au P. de Ravignan : « Si ce n'est point en moi, mon cher et vénéré Père, que je trouve le courage d'aller en vous, toute circonstance me le donne, quand elle fait appel à votre incomparable bonté. Un homme qui vous garde la plus tendre et la plus fidèle reconnaissance, le comte Polydoredc la Rochefoucauld vient d'être frappé du coup le plus cruel : sa charmante et vertueuse lemme lui a
été enlevée, quelques jours après avoir donné naissance à un second enfant.
« Madame Polydore de la Rochefoucauld possédait en elle-même tout de qui peut rendre regrettable; fille unique, elle faisait toute la consolation de sa mère, et femme heureuse, tout le bonheur de son mari qui, loin de son pays et de sa famille. retr0uvait tout en elle. Et vingt-sept ans! Enfin, c'est un des coups que la Providence tient en réserve pour démontrer la vanité des biens même les plus dans l'ordre et les plus précieux.
« Vous pouvez juger de l'état de ce pauvre Polydore. On n'a encore de lui qu'un mot à son frère le ;duc d'Estissac, pour lui annoncer son malheur; ce mot est déchirant, sans que rien y trahisse le courage sur lequel Dieu a compté. Mais cette force, il faut la soutenir, et il n'y a que vous, mon bon Père, qui le puissiez, vous seul, dont la parole si émouvante pénétrera d'autant plus avant dans un cœur qui connaît sa puissance. Je viens donc vous supplier de m'envoyer quelques lignes pour lui; je sais leur portée, elles l'attendriront si son cœur est fermé à la consolation, elles le relèveront s'il est abattu, elles laisseront mieux sentir tout ce qu'il y a de compassion dans le cœur le plus détaché. Je
sais aussi que Polydore est digne de vous entendre;
sa foi, sa ferveur, ne se sont pas démenties, et je le crois vraiment au point où le malheur est un maître chargé de hauts et derniers enseignements. »
Le P. de Ravignan savait, en effet, trouver dans les consolations de la foi de prompts remèdes aux douleurs les plus vives et les plus profondes. Quelquefois un mot lui suffisait. Une mère était inconsolable de la perte de sa fille, qui venait de terminer une vie chrétienne par une mort prédestinée. Au lieu de pleurer avec elle, il se mit à la féliciter : < Heureuse mère, s'écria-t-il, d'avoir formé une telle fille pour le ciel ! »
Une dame se présente un jour à lui découragée, consternée, je ne sais pourquoi. Il se contente de lui dire : « Mon enfant, j'aime à vous voir pleurer devant moi : cela vous humilie. » Ce seul mot sécha les larmes.
Il fallait bien recourir quelquefois aux consolahons humaines; mais le religieux, dont toutes les pensées étaient surnaturelles, avait peine à comprendre que les espérances du ciel ne fussent pas suffisantes pour faire oublier tous les chagrins d'ici-bas. Une femme du monde était au désespoir de la ruine de sa fortune ; il condescend à sa faiblesse et se prête à la pitié. Mais après l'avoir quittée, il laisse échapper ces mots : « Il m'a donc
fallu dire que l'on était malheureux d'avoir perdu tout ce qu'on possédait sur la terre! Étrange aveuglement! cette femme ne voyait donc pas qu'elle pouvait posséder Dieu tout entier ! »
Mais il était heureux quand il venait à trouver des sentiments conformes aux siens : la vigueur de la foi dans les désastres de la nature. Une dame lui racontait qu'elle avait fait un pèlerinage au caveau funéraire de sa famille, et qu'elle avait contemplé d'un œil serein la place qui l'attendait elle-même. Il lui répondit aussitôt : « Quoi! la vue de votre cercueil vous a profondément consolée! Que j'aime à vous voir méditer avec vérité sur votre tombeau! Oh ! mon enfant, si vous saviez combien vos sentiments ont réjoui le cœur de votre Père ! »
Un écrivain de notre temps, qui fut toujours aimé du P. de Ravignan, lui avait annoncé en ces termes gracieux ses espérances de famille : t Je recommande à vos prières ma pieuse femme qui va mettre au monde un nouvel ami de la Compagnie. » Hélas! et peu de temps après, seul survivant au foyer désert, il ne lui restait de sa famille éteinte que des souvenirs et des regrets. A cette nouvelle, le P. de Ravignan accourt un des premiers à la maison de deuil ; mais le consolateur trouve l'affligé à sa hauteur par la (oi ; et, en retour de sa visite, il reçoit ce
billet : t Voila donc ce que deviennent les joies humaines! Mais grâce à Dieu, votre bénédiction demeure, et mon cœur déchiré est plein de force et de consolation. Ce que Dieu fait est bien fait, je le crois et je lésais; et il faut seulement prier pour que je ne perde pas le fruit de ces grâces terribles. Je le demande à votre charité, toujours si fidèle et si prompte en tous mes malheurs. »
Inabordable aux ambitions, le P. de Ravignan ne l'était pas à l'indigence ; et je puis dire qu'il avait toujours sur les bras quelques infortunes de ce monde, des détresses accidentelles, ou des nécessités permanentes. Pauvre lui-même par état et ne vivant que d'aumônes, il donnait de ce qu'il avait reçu; mais ses ressources ne suffisant point aux exigences de sa charité, il se faisait mendiant pour les autres. Comme d'ailleurs il avait plus de relations, et par là plus de moyens de soulager le malheur, ses frères, même de bien loin, lui renvoyaient les misères que la Providence leur avait adressées.
Des familles nombreuses, pendant de longues années, recevaient leur subsistance de sa main; et il donnait avec tant de bonheur qu'on acceptait sans honte; on eût dit qu'il était l'obligé, et qu\ n faisant la charité, il avait de la reconnaissance pour ceux qui la recevaient. Plusieurs jeunes gens, ap-
R LATIONS DIVERSES. Ul
pelés par le ciel en même temps qu'ils l'étaient par la loi, furent rachetés par lui du service militaire pour l'état religieux. Il avait placé plusieurs élèves pauvres dans les petits séminaires, et chaque année il pourvoyait aux frais de leur éducation. Rien de plus touchant que la lettre suivante écrite par la mère d'un de ces enfants, à l'occasion de la mort de son religieux bienfaiteur.
« Mon bien cher enfant, j'ignore si tu as appris le malheur qui vient de nous frapper en la mort de notre cher et à jamais regretté P. de Ravignan. Je puis à peine t'écrire, tellement j'en suis accablée. Pour nous, c'est une perte irréparable, je le pleurerai toute ma vie. Oh ! cher enfant, conserve religieusement la Journée du chrétien, qu'il t'a donnée de ses saintes mains. Oh ! tâche d'imiter ton protecteur, ton meilleur ami. Fais tout pour te rendre digne du bonheur et de l'honneur que tu as eu d'avoir ce saint Père pour protecteur. Il priera pour nous, voilà la seule consolation qui me reste. »
Tantôt c'étaient des pères qui réclamaient son assistance contre lesdésordres de leurs fils; tantôt des familles puissantes qui invoquaient son arbitrage afin d'éviter les extrémités de la justice. Quelquefois des mères, pour tranquilliser leur tendresse ou leur conscience, venaient le consulter pour des projets
d'alliance ou sur des velléités de vocation. Mais leurs pensées n'étaient pas toujours d'accord avec les siennes : il croyait qu'il y a moinsà risquer en se donnant à Dieu qu'en se donnant aux hommes ; et l'entrée au couvent d'une jeune fille, appelée par le ciel, ne s'effectuait souvent qu'après bien des entretiens.
Mais venons à la cellule du P. de Ravignan. Quand certains hommes du monde y arrivaient pour la première fois, tout les saisissait, et la personne avec ses mélanges si bien assortis d'austérité et d'aménité, de noblesse et de modestie, et la demeure avec ses contrastes inattendus. Il y avait là une démonstration pour l'esprit, et plus encore une persuasion pour le cœur, et la cellule elle-même faisait des conversions.
Un grand du monde, jadis ambassadeur et ministre, du nombre de ceux qu'on appelle par antiphrase les esprits forts, vint un jour, à la prière d'un ami, demander audience au P. de Ravignan. Il s'était préparé à cette visite comme à une bataille; il arrivait armé de pied en cap, bien résolu à l'attaque et à la défense. Dès l'entrée, d'un coup d'œil rapide, il mesure de près l'hôte illustre qui répond bien à son attente, et le domicile qui déconcerte toutes ses prévisions ; il a bientôt fait l'inventaire du mobilier. Au milieu de la chambre qui compte
à peine quelques pieds en long et en large, et dont toutes les murailles sont froides et nues, une table rase en bois blanc grossièrement badigeonnée en rouge et en noir; en arrière de cet étrange bureau et à la portée de la main, une bibliothèque plus étrange encore, sur deux planches brutes attachées au mur cinq ou six livres et quelques cartons; une statuette en plâtre et un chandelier en cuivre pour garniture de cheminée; l'indispensable prie-Dieu, avec le crucifix, un reliquaire et deux petitesimages; trois chaises en paille. Le lit était relégué dans l'antichambre ; c'était une simple couchette en fer, qui se pliait chaque matin et se roulait dans un angle derrière un vieux paravent.
Il fallut bien moins de temps au visiteur pour inspecter ces détails qu'il ne nous en faut pour les décrire ; et voilà qu'il croyait à mesure qu'il voyait : les objections s'étaient évanouies avant d'avoir été énoncées. Aussi, sans même entamer une discussion, il tend la main au P. de Ravignan et lui dit : « Mon Père, vous avez raison et j'ai la foi ! je me rends à Dieu et je me livre à vous. »
Souvent de nouveaux croyants, des protestants devenus catholiques, venaient frapper à la porte du célèbre religieux pour qu'il confirmât par sa parole l'œuvre opérée déjà par la grâce. L'un d'eux expri-
Ui CHAPITRE XIX.
mait ainsi l'impression d'une première visite : « Je ne saurais vous dire combien je remercie la Providence qui m'a fait vous rencontrer, et m'a donné l'occasion de vous entendre. Depuis bien des années je vénérais en vous un des plus grands courages de notre temps et une des éloquences à la fois les plus suaves et les plus pénétrantes. Mais je connais aujourd'hui le religieux simple, affable, spirituel et gracieusement bon. Mon fils est comme moi sous le charme de ses souvenirs, et j'aime à l'entendre parler de vous avec un enthousiasme que je partage. »
Un voyageur eélèbre qui se dirait, en écrivant au P. de Ravignan, son bien humble fils en JSotre- Seigneur, vint lui proposer l'instruction religieuse d'un enfant nègre qu'il avait ramené des plages les plus lointaines. Le pauvre Adoula n'avait pas été baptisé, ne savait point lire, pouvait à peine parler français. Le religieux l'adopte avec une incroyable tendresse, lui donne du temps plus qu'à un homme, et des soins comme à un fils de roi. N'était-ce pas pour lui un enfant de Dieu ?
La charité et le savoir-faire du P. de Ravignan étaient connus, il ne refusait jamais et on lui résistait rarement. Aussi, chaque jour amenait de nouvelles occasions de zèle. Combien, encouragés par
une voix maternelle ou conduits par une main amie, vinrent comme au sacrifice et s'en allèrent rayonnants de joie ! Il en est qui lui présentèrent non pas un homme, mais une troupe à la fois, et qui faisaient la garde à la porte, tant que durait le défilé pour s'assurer que tous y passeraient jusqu'au dernier. Un dernier fait résumera et confirmera tout ce que nous avons dit du nombre et de la nature des relations du P. deRavignan. En 1852, il avait demandé et obtenu de Rome l'exemption d'une règle qui est en vigueur dans la Compagnie, comme dans toutes les congrégations bien ordonnées II ne fallut rien moins que la nécessité pour le pousser à cette démarche; car il avait en horreur les singularités et les dispenses, et c'est aussi, dans tout le cours de sa vie religieuse, la seule à laquelle il se soit résigné. Je veux citer la lettre qu'il écrivit à ce propos au R. P. général, non-seulement parce qu'elle atteste la multiplicité de ses correspondances, mais encore parce qu'elle apprend comment on doit demander quand on sait obéir.
« Mon très-révérend Père
« Depuis bientôt huit mois j'ai la pensée de soumettre un doute aux supérieurs sur l'application d'un point de la règle en ce qui me concerne. L'exii. 9
périence, la réflexion, me porteraient à demander à votre Paternité le sigillum, la faculté de cacheter moi-même mes lettres et de les recevoir cachetées.
« En mon âme et conscience, je puis dire qu'aucun motif d'indépendance ou autre analogue ne me porte à faire cette demande. Je désire que mes relations de tout genre au dehors soient connues des supérieurs. Cependant mes correspondances sont tellement multipliées que c'est pour moi une perte de temps, un embarras sans cesse renaissant de chercher un supérieur cinq ou six fois par jour pour qu'il veuille bien cacheter des réponses pressées; et mon pauvre supérieur en est aussi fatigué et embarrassé que moi.
« Je reçois de six à huit lettres par jour et bien plus quelquefois; j'en écris autant et souvent par douzaine. Et ce ne sont que des nécessités ou de hautes convenances qui me font écrire. Et quand un supérieur est absent, ou lorsqu'il oublie une lettre à envoyer, ce sont des tracas, des réclamations des personnes qui m'ont écrit : vraies épines qui m'ôt^nt ma tranquillité.
a De plus la divine Providence, par mon ministère, m'a mis en rapport en France et à l'étranger avec des personnes du plus haut rang, avec des membres de familles princières et régnantes, avec
des âmes conduites par des voies extraordinaires. En m'examinant, je ne vois pas malheureusement que je puisse retrancher ou diminuer ces relations comme inutiles ad majorem Dei gloriam. Ces personnages, hommes d'État ou savants, ces âmes que Dieu a placées dans une position à exercer une grande et utile influence, je crois, dans l'intérêt du bien, devoir les cultiver.
a Vous jugerez, mon très-révérend Père, cette position d'un de vos enfants, et vous me ferez savoir si ma demande est fondée en raison selon l'esprit de la règle. La réponse qui me viendra de la part de votre Paternité serareçue avec obéissance et avec joie.»
Terminons ce chapitre des visites et des correspondances du P. de Ravignan par une lettre de son médecin, auquel tant de fatigues donnaient souvent beaucoup à faire. M. Récamier était un de ceux qui venaient le plus souvent frappera sa porte ; la conversation de l'homme apostolique était sa plus grande sollicitude ; leurs mémoires ne peuvent être séparées ; et rien, d'ailleurs, n'est curieux et touchant comme la tendresse originale avec laquelle va s'exprimer ce docteur célèbre dont le cœur et la foi égalaient le génie :
« Mon cher et vénéré Père, je reçois votre billet avec un inexprimable plaisir, qui naît du grand
désir de la plus grande gloire de Dieu. Mon rapport sur votre santé a pu vous paraître long, minutieux; prenez garde cependant que j'ai dû faire sentir jusqu'où remontaient les racines de votre débilitation, afin que des mesures proportionnées à la gravité du mal fussent immédiatement prises. Tel était le devoir de l'homme de fart et l'étroite obligation du chrétien, quoi qu'il pût lui en coûter.
« Allons, courage! une invovation à saint Antoine de Padoue tous les soirs pour retrouver vos forces perdues, et une petite dizaine de chapelet avant de vous endormir! cela rafraîchit le sang, fortifie la poitrine ; cela réjouit le cœur, calme les nerfs, donne de l'appétit le lendemain pour la plus grande gloire de Dieu. Enfin, c'est une panacée universelle que vous connaissez mieux que moi.
« Grâce au Dieu trois fois saint à votre sujet !
« Salut et bonne santé à celui dont la parole a fait rentrer la foi dans tant d'àmes sous les voûtes de Notre-Dame, à celui dont l'affaiblissement nous a profondément affligés, mais dont la convalescence nous console! salut à celui que la Providence réserve pour la conversion de tant d'àmes encore ! salut à celui qui se garde bien de désirer une récompense trop hâtive, mais qui accepte noblement tous les travaux qui l'attendent ! »
Intervention dans les questions religieuses.
Manifestation en faveur d'une Église persécutée. Défense du dogme de l'Immaculée Conception et concours donné a l'établissement de la Congrégation de l'Oratoire. Les commencements du monastère de la Pierrequi-Vire. Mémoire en faveur de la liberté des missions chez les Arabes de l'Algérie. Discussion et application de la loi sur la liberté d'enseignement. Les collèges de Metz et de Saint-Étienne. Le P. de Ravignan a 1 audience de l'Empe> eur.
Au rapide tableau que nous venons de tracer des relations nombreuses et variées du P. de Ravignan, se rattache son intervention dans les affaires religieuses, autre source de sollicitudes et l'embarras. Avant de montrer ses rapports avec des îommes d'Etat et la part qu'il prit, dans l'intérêt le la religion et de la Compagnie, à des questions lépendantes du gouvernement, commençons par appeler sa modération et sa prudence.
A tous ceux qui voulurent l'entraîner sur le ter-
1hO CHAPITRE XI.
rain politique, il répondit constamment avec la liberté de son Maître: « Que me demandez-vous? ne savez-vous pas quil faut que je sois aux affaires de mon Père? » Véritable religieux et vrai serviteur de l'Église, il laisse au monde les débats etles querelles; et, sans dévier jamais, il poursuivit sa tâche apostolique sous tous les régimes. Il pouvait bien avoir des sympathies pour une cause plutôt que pour une autre, mais l'homme en lui était absorbé dans le prêtre. Quel parti a pu lui reprocher une opposition? Il fut le partisan de l'ordre, de la paix et de la liberté pour le bien, l'apôtre de toutes les âmes, et, s'il parut quelquefois combattre, ce fut seulement comme soldat de Jésus-Christ.
Ajoutons que, par vocation comme par caractère, le P. de Ravignan demeura complètement étranger aux dissensions qui, à l'occasion de la défense même de l'Église, divisèrent les chefs les plus généreux du camp catholique. Habitué aux régions supérieures, par de là tous ces nuages de passions humaines, il prêtait l'oreille au bruit de la vallée, ne cessant de demander la paix à Dieu et de la prêcher aux hommes. « Ah ! si je pouvais donc, disait-il souvent, rapprocher ces esprits, unir ces cœurs, quelle influence ils auraient dans le monde! et quelle ressource pour le bien ! d Aussi, que de
lettres et de démarches pour les réunir ! que de fois il voulut s'interposer comme médiateur !
Les deux partis du moins se rencontraient, comme sur un terrain commun, dans l'amitié du P. de Ravignan et dans l'amour de l'Église. Car cet hommage est dû à tous : un même amour du bien était le principe de ces divisions qu'il aurait dû prévenir ou terminer ; et tandis qu'on se renvoyait mutuellement le reproche de compromettre la sainte cause qu'il s'agissait de défendre, au premier signe de guerre extérieur, la querelle intestine aurait à l'instant cessé, et l'on aurait vu tous ces champions» naguère éparpillés pour des escarmouches, marcher comme un seul homme à l'encontre de l'ennemi commun, et redevenir des amis parce qu'ils avaient toujours été des frères. On dirait aussi qu'on fût convenu de part et d'autre de laisser le P. de Ravignan hors de cause. Un publiciste, homme de cœur et de dévoûment, profondément blessé, lui écrivait à cette occasion: t Vous n'êtes pour rien dans mes préoccupations et mes chagrins. Ma pensée ne vous a pas effleuré un seul instant. Indépendamment de tout autre motif, la profonde vénération et la véritable tendresse que je professe pour vous m'en auraient empêché. »
Cette sorte d'inviolabilité faîteau P. de Ravignan
est d'autant plus extraordinaire qu'elle n'était pas achetée de sa part au prix d'une neutralité pusillanime. Si par nature il n'était guère susceptible d'entraînements, il était encore bien moins capable de transactions ou de réticences. Peu d'hommes, j'ose le dire, ont eu la pensée plus indépendante et la parole plus véridique. 11 ne ménageait point la vérité à ses amis ; moins soucieux de leur être agréable que de leur être utile, il les aimait et les estimait assez pour les contredire, au risque de leur déplaire. Cette franchise était si bien connue de ceux qui le fréquentaient, que plus d'une fois on évita sa rencontre, on échappa même à sa poursuite, lorsqu'on méditait une démarche ou une publication dont on craignait de sa part la censure. Dans le public on l'a cru complice de mesures et d'écrits dont il n'avait pas même été le confident. Cependant, tout en se tenant en dehors des querelles qui divisaient ses amis, le P. de Ràvignan y intervint lorsque sa parole et son nom parurent nécessaires pour assurer à la Compagnie une position convenable, en déclarant ses doctrines. Je trouve dans ses carions une lettre assez curieuse dç M. le comte Mole, à propos d'une déclaration de ce genre : « Je ne saurais vous exprimer, mon bien cher Père, ma ioie, ma satisfaction de cœur
et d'esprit en lisant vos admirables lignes, vos paroles si élevées, si modérées, si profondes sur la question si malheureusement soulevée des classiques anciens. Tout de suite j'ai appelé enfants et petits-enfants pour leur lire et leur apprendre que cette société de Jésus tout entière, si en honneur dans mes foyers, restait fidèle à ses précédents et à la gloire qu'elle avait acquise par son enseignement, à la fois si chrétien et si lettré. »
Quand les intérêts de la religion étaient compromis, le P. de Ravignan était toujours prêt à payer de sa personne. Une église d'Allemagne était aux prises avec un gouvernement persécuteur. Il provoque une manifestation des évêques de France en faveur des évêques des provinces rhénanes, et le vénérable confesseur de Fribourg tressaille d'allégresse d'avoir été persécuté pour Jésus-Christ et félicité par ses Frères.
Un peu plus tard, quand il fut question de définir à Rome la Conception Immacuiée de la sainte Vierge et d'inscrire cette croyance traditionnelle au rang des dogmes catholiques, on vit des hommes qui auraient dû apprendre avant tout leur catéchisme, s'inscrire en faux, pérorer sur la théologie et trancher la question sans même la comprendre. Des journalistes, epns tout à coup pour la sainte
doctrine d'un zèle de fraîche date et de courte durée, s'érigèrent en docteurs de Sorbonne et développèrent des thèses où la pénurie de lu science et la fausseté des idées étaient habilement masquées par les artifices du langage.
C'était plus qu'il n'en fallait pour égarer l'opinion dans les salons et dans les bureaux. Le P. de Ravignan, profondément attristé, ne se contenta pas de gémir; la gloire de la sainte Vierge et l'infaillibilité de l'Église étaient à la fois en cause: il éleva la voix, et écrivit une série d'articles dans un journal religieux. De plus, il pressa les évoques de parler eux-mêmes pour la défense de la Mère de Jésus-Christ et de son épouse.
A la même époque, le monde catholique se réjouit de la renaissance à Paris de l'Oratoire de Saint-Philippe de Néri, heureusement transformé sous le titre de rimmaculée-Conception. Le P. de Ravignan, mêlé à toutes les bonnes œuvres de son temps, eut la consolation de concourir à l'établissement de cette famille de serviteurs de Marie, toujours prête a sortir des habitudes paisibles de son pieux et studieux ministère pour défendre, au besoin, les intérêts de l'Église et l'honneur de la Mère de Dieu. Nous citeions textuellement une note qui nous a été adressée par le R. P. Pélétott
supérieur et fondateur de la nouvelle congrégation.
« On peut dire en toute vérité que le P. de Ravignan est cause de l'existence de l'Oratoire. Je ne l'aurais jamais entrepris, s'il ne l'avait pas formel lement approuvé; il a fait plus.
« La première fois qu'il en fut question sérieusement entre les PP. Gratry, de Valroger et moi, j'allai lui en parler, comme je faisais toujours dans les affaires cfe quelque importance.
« Alors nos idées n'étaient pas encore bien fixées ni bien complètes. D'autre part, je n'étais pas fort enthousiaste du projet auquel, tout en m'y intéressant, j'ai cru pendant longtemps que je devais demeurer étranger. C'est dans ces conditions que je lui en parlai. Il ne l'approuva pas, surtout il ne crut pas que je dusse quitter ma position pour m'y consacrer.
t Quelque temps après, il eut occasion de voir à Orléans le P. Gratry, qui était beaucoup plus préoccupé de l'œuvre que moi et qui lui en parla fort au long. A cette époque et depuis ma première conversation avec le P. de Ravignan, les idées du P. Gratry, du P. de Valroger et les miennes avaient marché; elles s'étaient éclaircies, précisées, éten* dues, et c'est sur ce nouveau terrain qu'eut lieu la conversation du P. Gratry. Aussi ses idées furent-
elles entièrement changées; et quand je le revist il me dit que, maintenant, il goûtait beaucoup l'œuvre, qu'il la désirait et qu'il verrait avec regret qu'elle ne se fit pas. Ce sont ses propres paroles. Elles modifièrent singulièrement mes idées et m^s dispositions, et furent le point de départ décisif de ce qui s'est fait ensuite.
« Depuis que l'Oratoire a commencé d'exister, il n'a cessé de lui donner des témoignages du plus sincère et du plus sympathique intérêt, et en particulier, il a bien voulu prêcher le jour de l'ouverture de notre chapelle ; et, en cette circonstance, il a exprimé, comme il savait le faire, les vœux les plus bienveillants pour l'avenir de la petite œuvre naissante. >
Le nouvel Oratoire était à peine érigé que le P. de Ravignan y faisait penser le pieux comte Schouvaloff, qui délibérait alors sur sa vocation et sur le choix d'un ordre religieux. Il lui écrivait le 30 novembre 1N54 : « Je crois qu'une congrégation comme l'Oratoire, par exemple, pourrait vous convenir. Vous y trouveriez la vie religieuse moins les vœux, le sacerdoce, le travail et le zèle. Vous savez que le P. Pétélot, les PP. Gratry et de Valroger ont ressuscité, sous une forme nouvelle et avec de nouvelles garanties, la société des oratoriens en
France. Ils m'inspirent une entière confiance. C'est une sainte et religieuse entreprise. »
A l'époque des derniers conciles par lesquels chaque province ecclésiastique de France inaugurait, sous les auspices de la république, une ère de liberté, et reprenait ses droits anciens sans contestation et sans contrôle, le P. de Ravignan fut. bien des fois appelé au sein de ces pacifiques assemblées. Il assista au concile de Paris comme théologien de Mgr Sibour; et au même titre, pour Mgr l'évêque de Moulins, au concile de Sens. Il avait aussi promis d'accompagner au concile de Rennes MgrMorlot, alors archevêque de Tours; mais la maladie le dégagea de sa parole.
A propos du concile de Sens, qu'on nous permette une digression qui sera du moins édifiante. Le P. de Ravignan y fit la rencontre du R. P. Muard, et les hommes de Dieu ne se rencontrent point sans s'unir : ils ont un instinct pour se reconnaître et un attrait réciproque pour se communiquer leurs sentiments et leurs idées. Quelques détails rapides sur les antécédents de ce vénérable personnage paraissent nécessaires pour l'intelligence de cette nouvelle amitié entre les deux apôtres.
Il y a une vingtaine d'années, M. l'abbé Muard, prêtre du diocèse de Sens, conçut la pensée de quit-
ter le ministère pastoral pour embrasser la vie de missionnaire. Il obtint de Mgr l'archevêque de Sens l'autorisation de fonder une congrégation de prêtres dans l'ancien monastère de Pontigny. Après y avoir passé quelques années, pressé par une voix intérieure et souhaitant une vie plus austère, un sacrifice plus complet, il quitta sa congrégation, qui subsiste encore.
Dans la ferveur d'une retraite et après les plus ardentes prières, il commence un nouveau genre de vie : ce sera l'austérité d'un anachorète jointe au labeur d'un missionnaire. Bientôt il trouve dans le pays même des compagnons décidés à le suivre. En 1848, il part pour l'Italie et reçoit du pape, alors à Gaëte, une approbation verbale qui encourage ses essais. Il frappe à la porte du couvent de Subiaco, s'y fait recevoir et y étudie la règle de Saint-Benoît. Quelques mois après il commençait la construction de son monastère de la Pierre-qui- Vire, dans un site sauvage du Morvan.
Or, c'est précisément dans ces conjonctures que se tenait le concile de Sens. Le P. Muard écrivit à madame la comtesse de Chastellux : « Je ne saurais vous exprimer combien je suis heureux d'avoir vu le P. drRavignan. J'ai eu deux entretiens avec lui. Je lui ai fait connaître le but de notre so-
ciété et les moyens que nous voulions employer pour l'atteindre. L'idée de joindre l'expiation à la prédication l'a surtout frappé. Il m'a répété plusieurs fois que notre œuvre était l'œuvre de Dieu; qu'il fallait marcher en avant, sans rien craindre; que notre société serait bénie du Seigneur et opérerait beaucoup de bien dans les âmes. »
Voici maintenant les impressions du P. de Ravignan ; je les trouve dans une lettre écrite plus tard à la même comtesse de Chastellux, protectrice du nouveau monastère, titre qui vaudra mieux pour sa noble famille que les gloires du monde : t Combien je vous remercie, lui disait-il, de m'avoir envoyé le récit de la prise d'habit et de la consécration de ce saint religieux ! La vue, la conversation du R. P. Muard m'avaient ému à Sens. Toute mon âme s'était sentie inclinée vers la sienne. Puissions-nous demeurer unis! Oui, il faut joindre l'expiation à la prédication, à l'oraison, aux œuvres de la vie chrétienne. Je le sens plus que jamais. >
Le 19 juin 1854, le fondateur de la Pierre-qui- Vire mourait en odeur de sainteté. Le P. de Ravignan écrivit à cette occasion : <i La nouvelle de la mort du P. Muard m'a surpris et profondément ému. Les pensées de Dieu ne sont donc pas les pensées des hommes ! On pouvait croire nécessaire cet
homme vénérable, nul n'est nécessaire ! Adorons et taisons-nous. Au moins ses exemples et ses leçons ne seront pas perdus. Ce sera pour moi en particulier un utile et doux souvenir, que je demande à Dieu de conserver. Puissé-je le suivre au ciel! » On avait prié le P. de Ravignan de prononcer son oraison funèbre; il eut le regret de ne pouvoir le faire. Quatre ans plus tard, il allait le rejoindre dans une vie meilleure. Pendant sa dernière maladie, il reçut avec bonheur des reliques de son saint ami, les pressa sur ses lèvres et les porta sur son cœur. Elles furent ensuite remises à la famille de Chastellux, qui les conserve aujourd'hui comme doublement précieuses. Aux funérailles de l'ami du P. Muard, le nouveau supérieur de la Pierre-qui- Vire, amené, ce semble, exprès par la Providence, représentait au milieu de la foule la famille religieuse à laquelle le P. de Ravignan avait donné sa sympathie comme une bénédiction.
Mgr l'évêque d'Alger avait écrit à M. le ministre de la guerre pour obtenir la liberté de prêcher l'Évangile aux Arabes. Le gouvernement, pour des raisons de politique, avait interdit les missions dans leurs tribus. Cependant, pour faire de la nation conquise un peuple français, ne fallait-il pas d'abord en faire un peuple chrétien? Le prélat parlait
INTERVENTION DANS LES QTTESTCCNS REL1GIEFSES. 161
au nom delà civilisation, de la France et de l'Eglise; le P. de Ravignan, chargé de présenter son mémoire, parla au nom de la Compagnie, dont il proposait la coopération. Le 5 octobre 1 850, il adressa donc lui-même au ministre une note dont voici la teneur :
« L'Évangile est prêché partout ; il l'est sur les plages les plus inhospitalières, et sous l'autorité des gouvernements les plus persécuteurs.
c Ceux qui évangélisent les Chinois, les Tartares, les Indiens, les sauvages de l'Amérique, les Arabes de la Syrie, les nègres de l'Afrique centrale, ne pourraient-ils donc pas évangéliser aussi nos tribus de l'Algérie?
« Pourquoi la politique y mettrait-elle obstacle? On ne lui demande pas de rien imposer, de rien commander aux Arabes à cette occasion,
« On demande simplement la liberté, la tolérance pour les missionnaires catholiques, afin qu'ils puissent, sans aucune autre force que celle de la vérité et de la grâce divine, essayer, d'abord dans une mesure fort restreinte, de taire pénétrer quelque connaissance de la religion chrétienne parmi les Arabes de nos possessions africaines. Le gouvernement français se contenterait de ne pas empêcher ces essais prudents; il laisserait les
Arabes complètement libres de garder ou d'abandonner le Coran.
« Voilà tout ce que l'évêque et les missionnaires d'Alger désireraient obtenir, avec l'espoir que ce commencement de prédication ou plutôt de conversation apostolique dans la langue du pays ne produirait que des fruits heureux pour la colonie. »
Le mémoire est sans doute resté dans les cartons du ministère. Il y attestera du moins que le zèle de Mgr l'évêque d'Alger et de ses missionnaires n'a pas manqué à notre colonie.
Le zèle du P. de Ravignan pour la diffusion de lÉvangile fut souvent plus heureux. Du temps de la royauté, comme de la république et de l'empire, sa réputation lui assura toujours du crédit dans les plus hautes régions, et son nom seul à la fin d'une requête était d'ordinaire le garant du succès.
Plusieurs fois par an, la Compagnie, fidèle à ses traditions apostoliques, envoyait des missionnaires dans les contrées infidèles de l'extrême Orient, dans les îles du Grand-Océan et dans toutes les directions où la croix les appelle. Le P. de Ravignan était alors le solliciteur d'office ; il demandait à la mère patrie, au nom de la civilisation, l'aumône du transport: et le plus souvent la réponse, écrite ou au moins apostillée de la main même du ministre, lui rap-
portait, avec la faveur désirée, des témoignages de vénération pour sa personne. L'amiral Romain- Desfossés, ministre de la marine, ne manquait pas, après avoir signé de son nom, d'ajouter l'expression de sa sincère reconnaissance. Le comte de Rayneval, ambassadeur de France à Rome, en ac^ cordant une grâce du même genre, se félicitait d'être à même de faire plaisir au P. de Ravignan.
Nous avons maintenant à faire la part du P. de Ravignan dans cette fameuse question de la liberté d'enseignement, qui valait bien ce qu'elle a coûté. Si souvent éludée, elle devait être résolue par une république, réparatrice en cela des torts de la royauté.
Le nouveau projet de loi présenté par M. le comte de Falloux , ministre de l'instruction publique, parut d'abord comme un signe de contradiction au milieu des partis en présence. Il fut en même temps attaqué par la gauche, parce qu'il donnait trop à l'Église, et par une partie notable de la droite, parce qu'il ne lui donnait pas assez. Une scission se déclara parmi les catholiques eux-mêmes. Chacun jugeait à son point de vue : ceux-ci auraient voulu tout ce qui était désirable, ceux-là ne voulaient que ce qui leur paraissait possible.
11 faut en convenir, les premiers avaient dans le
passé trop de motifs de défiance pour ne pas exiger du gouvernement une liberté complète. Qui pourrait reprocher à des hommes mille fois abusés par des promesses sans résultat, de prendre des précautions et de demander des garanties? Plusieurs d'entre eux purent croire à un piège. Avec la loi projetée, disaient-ils, le monopole resterait sous le masque de la liberté, et le nouvel état de choses serait pire que l'ancien, puisque les catholiques euxmêmes en auraient été les imprudents fauteurs. Auparavant on n'était pas libre, mais du moins on voulait l'être, et voilà qu'on renonçait à le devenir; on s'imposait les chaînes qu'on avait noblement brisées, et l'Église perdait du même coup une partie de ses soldats et tout le terrain qu'elle avait gagné.
Toujours est-il que cette division, si plausible qu'elle fût, était bien inopportune au moment décisif. On comptait dans l'Assemblée nationale sur une centaine de voix pour la vraie liberté d'enseignement. Tout le reste de la majorité, dite parti de l'ordre, se composait d'anciens conservateurs incorrigibles dans leurs errements, qui auraient voté avec les montagnards si les catholiques ne s'étaient pas entendus ou avaient trop exigé d'eux.
Le P. de Ravignan s'interposa vivement pour réunir les déhnseurs des libertés religieuses. Tandis
qu'il se dévouait à la cause commune, il se trouva compromis lui-même. Il fut sérieusemont dénoncé au R. P. général de la Compagnie, qui se trouvait alors en Belgique, et, le 10 septembre 1849, il recevait de lui la lettre suivante :
€ Mon révérend et bien cher Père, je ne crois pas pouvoir vous laisser ignorer les plaintes qui me sont parvenues au sujet de la part active que l'on vous prête dans le nouveau projet de loi sur l'enseignement. Je sais, mon Père, combien votre position vous expose à être mal jugé et mal compris, et que, déjà plus d'une fois, de semblables accusations se sont trouvées dénuées de fondement. Aussi, je me borne a vous envoyer copie de la lettre qui m'a été adressée. Vous reconnaîtrez que ce n'est pas un des nôtres qui l'a écrite. J'attendrai votre réponse pour en faire une à l'auteur de cette lettre. »
Cette lettre était un acte d'accusation en forme, un vrai réquisitoire qui qualifiait durement les choses et les personnes. On voulait bien excuser les intentions du P. de Ravignan, mais on dénonçait les menées dont il était dupe, les illusions dont il était victime, les maux dont il était complice. Sectateur aveugle de M. de Montalembert, de M. de Falloux et surtout de M. l'abbé Dupanloup, il s'était fait le fauteur imprudent d'un projet de loi schismalique,
il provoquait une scission déplorable parmi les catholiques, propageait une division funeste au sein de la Compagnie, et compromettait l'Église de France. Les fils de Voltaire s'applaudissaient d'avoir pour auxiliaire un fils de Loyola. On en appelait enfin à la haute et ferme sagesse du général de la Compagnie pour ramener à l'ordre un soldat dévoyé.
La réponse du P. de Ravignan ne se fit pas attendre; elle est datée du 1 1 septembre, par conséquent écrite sous la première impression. La voici :
« Mon très-révérend Père, je m'empresse de répondre à la lettre que votre Paternité a bien voulu m'écrire le 8 de ce mois. Je dois d'abord vous offrir mes humbles remercîments de la communication qu'elle renferme. Ma réponse est simple :
« 1° Ni à Paris ni ailleurs, je n'ai cherché, en aucune manière, à influencer mes confrères sur le nouveau projet de loi; je n'ai pas non plus, hors de la Compagnie, vis-à-vis desévêques, des prêtres ou des laïques, en aucune façon agi, parlé ou écrit comme défenseur ou promoteur de la loi en question. J'ai dû me tenir, et je me suis tenu, en effet, dans une grande réserve à cet égard. Je ne crois pas qu'on puisse citer un seul fait, une seule parole de moi qui soit de nature à amener ce qu'on appelle une
scission dans la Compagnie et dans l'Église. Je sentais la délicatesse de ma position ; et il me semble que je suis resté fidèle à la prudence et à la charité.
c %° J'aime tendrement et j'estime profondément MM. de Falloux, de Montalembert et Dupanloup. Notre liaison est intime, il est vrai, autant qu'elle peut l'être en ce qui me concerne, étant religieux. Ces trois hommes, je les considère comme des défenseurs dévoués et éclairés de l'Église, comme des amis vrais et dévoués de la Compagnie, et certes ils ont t'ait leurs preuves. Mon cœur souffre quand ils sont attaqués. Du reste, ma tendre et inviolable amitié pour ces trois hommes éminents, la confiance qu'ils veulent bien me témoigner en toute circonstance, ne m'a pas empêché de dire la vérité selon ma conscience. En particulier, pendant la ommission préparatoire formée au ministère de 'instruction publique, depuis et après la présenation du projet de loi à l'Assemblée, d'accord avec e R. P. provincial, j'ai franchement exposé mes censées, peu favorables au système qu'on a regardé ;omme une transaction nécessaire.
c 3° J'ai rédigé, d'accord avec leR. P. provincial le Paris, et après avoir reçu du R. P. Jordan, proincial de Lyon, ses observations, une note confilentielle, très-nette, qui a été communiquée à quel-
ques membres de la commission nommée par les bureaux de la Chambre. Cette note, vous la lirez, mon très- révérend Père, et vous verrez si je suis le partisan aveugle du projet de loi. Mais je le critiquais en ami, et des voix amies m'ont répondu avec conviction : « Ce que vous demandez est impossible. »
« 4° Je suis loin, très-loin d'adopter les idées et les accusations de certains écrits. Voilà, je crois, ce qui pourrait amener une scission dans l'Église et dans la Compagnie. Je m'abstiens de vous mander, mon très-révérend Père, ce que m'ont dit. ou écrit à ce sujet les plus vénérables évêques, les hommes les plus recommandables. Je craindrais de paraître récriminer contre ceux qui m'accusent. Seulement, mon admirable ami Montalembert m'a dit une t'ois de manière à me faire venir les larmes aux yeux :
« Quoi ! c'est ainsi que vous me traitez, moi qui me suis sacrifié pour vous! » Puis il se tut. Je lui écrivis ensuite, à tête reposée, pour le consoler et le rassurer sur nos sentiments à son égard. Faut-il donc aliéner de tels amis?
t 5° On m'a souvent reproché la grande influence qu'exerçait sur moi l'abbé Dupanloup. Il est mon intime ami, je le chéris et le vénère; mais en quoi a-t-il influé sur moi, surtout de manière à me faire manquer à mes devoirs?
« 6° Non, je ne me suis pas déclaré ouvertement contre le projet de loi; j'ai cru qu'il valait mieux tâcher de l'améliorer. Ce n'est pas à moi à dire ce que j'ai pu faire en ce genre. J'ai cru et je crois encore que, malgré les dispositions défectueuses de ce projet, en tenant compte des difficultés extrêmes delà situation, on pourra, la Compagnie pourra aussi établir des collèges libres,
c 7° Depuis ces tristes débats, j'ai su, j'ai entendu, j'ai lu des choses qui m'ont peiné; mais je me suis abstenu d'en écrire à votre Paternité. De temps en temps je rendais compte à mon supérieur présenta Paris de ce qui pouvait intéresser la Compagnie ou l'Église, et j'ai gardé avec tous les autres un profond silence. Mes amis, qu'on accuse d'apostasie et de schisme, ont voulu aussi m'épargner toute explication pénible.- Le cœur seul de Montalembert s'est ouvert une fois.
t Daignez, mon révérend Père, me pardonner, me supporter et me croire, etc. »
Le P. de Ravignan pouvait bien être accusé auprès de ses supérieurs; il devait même l'être, j'ose le dire, afin de devenir plus fort et plus rand; mais il n'a jamais été, je ne dis pas conamné, mais seulement désavoué par la Compagnie, e R. P. général lui répondit le 13 septembre*
c Je voudrais pouvoir adoucir un peu la peine de cœur que vous éprouvez, voyant souvent vos intentions les plus droites indignement travesties, et la persistance avec laquelle on vous attribue des démarches auxquelles vous n'avez même pas songé, qui seraient même tout à fait contraires à votre manière de voir. Nous avons tous besoin, et vous, mon Père, plus que beaucoup d'autres, de ne jamais perdre de vue que c'est pour Dieu, et pour Dieu seul, que nous devons travailler, et que si nous fondions seulement notre espoir sur les biens de cette vie, nous serions les plus à plaindre de tous les hommes.
« Je vais répondre à la personne qui m'a adressé l'espèce de mémoire que je vous ai communiqué, et je le ferai dans le sens de votre lettre. La détromperai-je? Je le demande à Dieu.
« Si M. de Montalembert et nos autres généreux amis sont attaqués, veuillez bien leur exprimer tous mes regrets, et leur dire que la Compagnie est loin de partager de semblables sentiments ; que, pour ce qui me concerne, je sais la reconnaissance que je leur dois, et j'espère, avec la grâce de Dieu, ne jamais manquer à ce qu'elle exige de moi. »
Le P. de Ravignan ne dit rien à personne de
cette épreuve, pas même à ses amis, pas même à ses Frères : < Il a eu ses peines, s'écriait huit ans plus tard Mgr Dupanloup en présence de son cercueil, il a eu ses peines; je les ai connues... jamais par lui! Une de mes plus profondes admirations pour cet homme si doux et si fort, c'est sa patience dans la peine et son silence dans l'amertume. » Ajoutons à cet éloquent témoignage que le cœur du généreux fils de saint Ignace n'avait que faire pour lui-même de la compassion qu'il savait si bien donner aux autres ; il lui suffisait d'avoir Dieu pour confident ; et à l'exemple de son Maître, selon la grande parole de Tertullien, il savourait en silence la volupté de la douleur et était consolé de ne pas l'être.
De plus, bien loin de se désister par découragement ou par dépit, après comme avant cette épreuve, il donna son concours à la cause de la religion avec la même allégrese, allant d'un cœur libre et d'un pas égal au travers de toutes les vicissitudes, des hommages sans les désirer et des critiques sans les craindre. C'est que, dans son travail, il visait au-dssus de l'intérêt personnel, et qu'il ajournait sa récompense au delà du temps.
Après avoir essuyé l'injustice de quelques-uns de ses amis, le P. de Ravignan eut à lutter contre lar-
deur de quelques-uns de ses Frères. Il importait dans la conjoncture d'opérer partout avec ensemble; une fausse démarche, une mesure imprudente, servaient à fortifier des adversaires qui faisaient arme de tout. Mais le point important était aussi le point difficile; de loin on ne voit pas comme de près, et on ne s'entend pas toujours à distance.
Paris en était encore à la dicussion de la loi, et la province en faisait déjà l'application. Quelques jésuites, se rendant aux vœux de toute une ville, avaient voulu prendre la liberté qu'ils n'avaient pas encore. A la nouvelle de cette initiative imprudente, le P. de Ravignan crut devoir s'opposer à l'impatience de ses Frères. Le P. provincial de Paris se trouvant alors éloigné et la chose paraissant urgente, il leur écrivit promptement , sans caractère officiel, mais après toutes les précautions de la prudence et avec tous les ménagements de la charité.
Sa lettre est datée du 13 septembre 1849, du jour même où il reçut du R. P. général les lignes si paternelles qui le consolèrent. Elle appartient à l'histoire ; nous allons la citer.
« J'ai senti le besoin de m'entourer de conseils; j'ai donc prié ceux des consulteurs de province et
des Pères graves qui étaient présents à Paris de vouloir bien me donner leur avis. Cette petite délibération a produit un résultat et un avis unanime ; permettez-moi de vous l'exposer :
« Je pouvais à l'instant même porter à M. de Falloux vos pieux désirs et les pensées de votre zèle. C'est pour nous un véritable ami, je vous assure. Il doit bien nettement déclarer à la tribune que le projet de loi a été rédigé avec l'intention expresse que les jésuites fussent libres d'avoir des collèges en France. Croyez-moi, cet homme mérite confiance et respect. Mais par là même, et sa position étant précaire, délicate, difficile, pouvonsnous, quand aucune loi nouvelle n'a encore détruit es anciennes entraves, pouvons-nous prudemment e compromettre, l'exposer à des attaques encore dIus violentes à notre sujet, faire dire, écrire, crier qu'il nous ouvre la porte des collèges avant toute oi votée.
« Quand tout est encore en question, quand un ncident peut tout perdre et compromettre dans jn avenir indéfini, est-il bien à nous, est-il sage, ;st-il convenable pour nos amis et nos défenseurs lévoués, que d'avance nous nous posions en face le l'Université encore armée de toutes ses lois tyfanniques?
« Que vouîez-vous que nous répondions alors? que pourrait répondre M. de Falloux à la tribune? qu'adviendrait-il de la liberté d'enseignement pour l'Église et pour la Compagnie? Qui pourrait le prévoir? Il faudrait bien se demander ce qui est prudent et non ce qui est désirable.
« Dans cette situation, aux offres qui sont venues pour des collèges et des petits séminaires, à Paris il a été répondu : Attendons la loi. Je crois aussi que tel doit être à notre égard le vœu de l'épiscopat.
« J'oserais donc, au nom de notre bienheureux Père et de Notre-Seigneur et Maître, vous adjurer d'y penser. Je vous rends très-imparfaitement mes convictions et mes motifs ; mais votre sagesse les appréciera. Il me semble que j'aime la Compagnie et l'Église; je mourrais pour leur gloire et leur liberté; je ne voudrais rien qui les compromît. C'est dans ce seul but, pour l'intérêt même de la cause à laquelle vous êtes si courageusement dévoués, que j'ai cru pouvoir vous soumettre ces réflexions; vous en jugerez.
« Je n'ai donc vu ni M. de Falloux, ni personne, en dehors des Pères qui avaient le plus de droit d'avoir une opinion sur cette matière. Vous pensez bien que je n'ignore pas tout ce qu'on me prête et me suppose. J'accepte toutes les accusations ; ma
conscience me rend témoignage que je suis dans le vrai en vous exposant nos doutes et nos craintes. •
Enfin, après des tiraillements infinis, la loi passa, et par elle la république donna sinon l'égalité, au moins la liberté d'enseignement. Le résultat était dû au courage des uns et à l'habileté des autres. On sait que l'auteur de notre proscription en 184-5 eu^ une grande part au vote de 1859. Le P. de Ravignan, voulant montrer sa reconnaissance, déposa sa carte chez M. Thiers, qui lui envoya sur-le-champ la sienne.
Cependant les catholiques, oubliant leurs récentes querelles, se hâtaient de profiter du bénéfice de la loi ; et il n'y avait plus entre eux que l'émulation du travail sur le terrain nouveau de la liberté. On commença par former à Paris un comité de l'enseignement libre, composé des quatre archevêques et évêques élus membres du conseil supérieur de l'instruction publique, de prêtres, d'hommes d'État et de représentants, de membres de l'Institut, de jurisconsultes et d'écrivains catholiques.
En présence d'une situation intéressante et grave, avec la conscience des besoins de l'avenir, on se proposait de favoriser la stabilité et le développement des écoles libres, secondaires et primaires; on n'avait pas la pensée de se placer dans une attitude
hostile à l'égard de renseignement public, de faire de l'opposition d'après une idée conçue d'avance, ni contre le conseil supérieur, ni contre aucune des autorités préposées par la loi à l'instruction, « Nous voulons, était-il dit dans un programme envoyé à tous les évêques de France et rédigé par le P. de Ravignan, nous voulons simplement et sincèrement soutenir, accroître, défendre au besoin l'enseignement libre, en suivant la voie ouverte enfin à nos vœux et à nos efforts par la nouvelle loi. »
On ne peut se faire une idée de toutes les lettres que le P. de Ravignan reçut et écrivit à l'occasion de ce comité, de toutes les pièces qui lui furent adressées et des notes sans nombre qu'il eut à rédiger. Mille détails venaient à la fois : toutes les formalités requises, toutes les difficultés locales, toutes les questions personnelles avaient à passer par ses mains.
La divine Providence avait placé sous sa protection le berceau de nos nouveaux collèges. Ne pouvant entrer dans le détail des services qu'il leur a rendus, nous citerons seulement deux circonstances où il leur vint puissamment en aide.
Un collège de la Compagnie avait été ouvert à Metz dans des conditions matérielles difficiles ; et, malgré la bienveillance avec laquelle il avait été accueilli, il était condamné à ne pas grandir. II
manquait d'air et d'espace. On pensa donc à le transporter dans l'ancienne abbaye de Saint-Clément, dont les vastes bâtiments faisaient partie du domaine de 1 État. Ils appartenaient au génie militaire, qui avait fait de l'ancienne et magnifique église un magasin de literie ; mais, bien qu'ils fussent beaucoup plus propres aux usages d'un établissement religieux, leur aliénation présentait de si grands obstacles qu'on osait à peine l'espérer. Le P. de Ravignan en parla au ministre de la guerre, en fit parler à l'Empereur, obtint des ordres et triompha de mille difficultés survenues dans les bureaux. C'est donc à lui que le collège de Metz, transféré à Saint-Clément, doit en grande partie son accroissement et sa prospérité.
Nous anticipons sur le temps pour rappeler aussi l'intervention du P. de Ravignan en faveur de notre collège de Saint-Étienne. Une statuette de l'Empereur avait été brisée par un élève ; et le supérieur, pour éviter un dangereux éclat, avait cru devoir laisser le méfait impuni. Il se trompa dans le calcul de sa prudence. Car la malveillance s'en empara, convertit en conspiration une étourderie d'écolier, et se hâta de la dénoncer à l'autorité, qui, trompée sur les circonstances, supprima l'établissement. C'était un malheur, mais c'était de plus une menace : le
coup qui frappait une maison aujourd'hui pouvait demain les atteindre toutes. Les dénonciations al laient pleuvoir, on devait s'y attendre. Il se trouve toujours des subalternes qui, pour faire preuve de vigilance dans leur ressort et de fidélité dans leur service , s'empressent de chercher de nouveaux griefs, comme on cherche une bonne occasion, et on en trouve toujours quand on veut en trouver. Le 1er janvier ISoi, le P. de Ravignan mandait à la princesse Marie : c Nous éprouvons une peine vive en ce moment : l'Empereur vient de frapper par décret notre collège de Saint-Michel à Saint-Étienne. Il y a six mois, quelques faits insignifiants, mais maladroits, ont eu lieu ; sur la dénonciation tardive d'un homme renvoyé du collège, ces faits ont été aggravés jusqu'à des proportions étranges, et le collège a été fermé. J'ai demandé une audience à l'Empereur pour avoir, s'il me l'accorde, une explication franche et loyale qui pourra dissiper les impressions fâcheuses. » Quelques jours aprèsil était reçu aux Tuileries en audience particulière. Que s'v passa-t-il? Rien de mystérieux, assurément. On peut du reste, sans indiscrétion, admettre tout le monde dans la confidence, en donnant le compte rendu de l'entretien; je le trouve écrit de la main du P. de Ravignan.
L'Empereur. € Je vous demande pardon de vous ivoir fait attendre. Je suis bien aise de vous voir n bonne santé. Je vous ai entendu prêcher. Vous ivez été souffrant. Comment allez-vous? »
Le ton et la physionomie de Sa Majesté étaient bienveillants et polis. Après ma réponse aux politesses, dans laquelle je glissai que je ne prêchais plus, j'ajoutai :
« Sire, je viens ici un peu comme accusé... Je demande à Votre Majesté la permission de lui exposer la vérité sur les faits reprochés au collège de Saint-Étienne. »
L'Empereur. « Oui, volontiers. »
J'exposai les faits; j'avouai du reste l'imprudence, mais je niai toute culpabilité intentionnelle.
L'Empereur. « Ces faits sont bien atténués ainsi. . . Ils ne m'avaient pas été présentés de la sorte. Je suis fâché d'avoir été obligé de sévir... Mais il y avait outre ces faits, et dans ces faits eux-mêmes, une indication de la tendance, de la direction suivie dans l'enseignement de vos collèges, un esprit d'opposition au gouvernement. »
La parole de l'Empereur était du reste très-modérée, froide même.
Le P. de Ravignan. c Votre Majesté voudra bien
me croire; au moins admet tra-t-on que nous avons une conscience de prêtre, de religieux... »
(Signe approbatif de l'Empereur.)
c Eh bien ! par notre règle, par devoir envers Dieu et envers les hommes, nous sommes étrangers à la politique, à l'esprit de parti. Nous sommes faits pour tous les lieux et pour toutes les formes de gouvernement, et nous devons nous interdire toute manifestation qui indiquerait une opposition politique. A nos élèves, comme aux fidèles, nous prêchons l'Évangile, l'esprit chrétien; nous voudrions le faire dominer : voilà tout.
cllsetrouveque,parlaforcedeschoses, ungrand nombre de familles légitimistes nous confient leurs enfants et s'adressent à nous... La raison en est que ces familles sont en général plus chrétiennes. »
(Signe approbatif de 1 Empereur.)
« Mais dans notre direction et dans notre enseignement, par devoir, par règle, par obéissance, par l'intention formelle de nos supérieurs, nous sommes étrangers à l'esprit de parti et aux affaires politiques...
« Nous rendons grâces Je la liberté, de lu protection accordée à la religion. j>
L'Empereur. Eh bien! je me permettrai une question. (C'était l'équivalent de ce mot je me per-
mettrai.) Comment, depuis Henri IV, avez-vous toujours été un objet de répulsion? »
Le P. de Ravignan. « Sire, on peut l'expliquer en partie, car il y a des choses inexplicables.. . Nous sommes nés pour combattre la Réforme... Sous le règne de Henri IV, avant et après, l'esprit protestant a repoussé les jésuites.
« 11 y a eu aussi de tout temps, il y a encore aujourd'hui, il y aura toujours un esprit politique, parlementaire, gallican, opposé à l'Église romaine. Nous sommes regardés comme ultramontains, comme très-romains, et nous le sommes en effet. Nous pensons que dans l'Église, comme dans l'État, le principe à maintenir, c'est l'obéissance à l'autorité. Il y a une autorité souveraine dans l'Église à laquelle nous professons un dévoûment complet et une soumission entière, etc.
« Puis il y a eu des jésuites placés dans des situations influentes..., et les rivalités se produisent toujours.
« Et enfin, nous ne le nions pas, quelquefois il a pu y avoir et il y a eu, en effet, des fautes de la part de certains jésuites.
« En vérité, je voudrais qu'on nous fit bien la réputation que nous méritons, celle de maladroits. D
L'Empereur (en riant). « Ce n'est pas celle que vous avez. j>
Le P. de Ravignan. « Puisque Votre Majesté me permet de lui parler avec abandon et franchise... »
L'Empereur, « Oui. »
Le P. de Ravignan. « Je lui dirai que nous demanderions instamment à être entendus avant d'être frappes... Si quelque accusation se produit, que Votre Majesté veuille bien nous faire avertir. >
L'Empereur. « Oui, je le ferai. »
Le P. de Ravignan. « Si quelqu'un d'entre nous a été coupable, il sera puni, éloigné, s'il le faut. »
Ici je disculpai les intentions du Père recteur de Saint-Michel.
L'Empereur. « On m'a dit que deux membres de votre Compagnie avaient prêché la révolte des pauvres contre les riches. >
Le P. de Ravignan. c Sire, je n'en ai pas entendu parier, mais j'affirme que non... Si Votre Majesté veut me faire donner les noms et les indications, les supérieurs prendront des renseignements, et j'en rendrai compte à Votre Majesté ; mais je voudrais que ce fût à elle-même. »
L'Empereur. « Oui, je vous ferai envoyer ces indications. Vous pourrez m'adresser votre réponse, en signant votre nom sur l'enveloppe, en y mettant
que c'est pour moi seul et en vous adressant à l'officier d'ordonnance. •
Dans une lettre adressée à la princesse Marie, le P. de Ravignan rendait compte ainsi de cet entretien : « L'Empereur m'a reçu avec beaucoup de bienveillance, et m'a écouté avec attention. Les faits pour ce collège sont accomplis; il est évacué, et l'Empereur ne paraît pas disposé à revenir sur sa mesure. Mais pour l'avenir, il m'a donné les meilleures assurances. Je lui ai demandé avec instance de nous avertir et de nous entendre avant de nous frapper ; il me l'a promis, et il m'a indiqué la voie pour lui faire parvenir à lui seul mes explications. Nous avons parlé de vous un instant. En résultat, je suis sorti content de cette audience et reconnaissant du bienveillant accueil de l'Empereur. J'en rapporte à votre souvenir les meilleures influences. »
L'Empereur, en vertu de sa promesse, fit adresser au P. de Ravignan la dénonciation nouvelle à laquelle il avait fait allusion. Naguère, les jésuites avaient été condamnés comme légitimistes dans les collèges, maintenant ils étaient accusés comme socialistes dans les missions. Le Père se trouva bientôt en mesure de répondre, et, par la voie qui lui avait été indiquée, il fit passer sous les yeux de l'Empe-
reur, avec les dénégations les plus formelles des missionnaires incriminés, les attestations les plus authentiques et les plus nettes du curé de la paroisse et de l'évêque du diocèse. Ce dernier finissait son rapport par ces paroles : « C'est l'Évangile qu'ils ont prêché, en bons et fidèles apôtres. Que voulezvous? il y a eu là, comme du temps de Notre-Seigneur, des Juifs et des Samaritains qui ont murmuré : Murmurabant autem Samaritani. » Quant au dénonciateur, dans l'extrême envie qu'il avait de se signaler contre les jésuites, par mégarde et dans un moment de distraction, il avait imputé aux prédicateurs les objections qu'ils réfutaient.
Quel fut le résultat de l'intervention du P. de Ravignan en faveur du collège de Saint-Étienne? Déjà, le jour même où avait paru le décret du Moniteur, S. Em. le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, avait écrit à l'Empereur avec une religieuse fermeté ; par son entremise encore, un peu plus tard, une députation d'hommes honorables, témoins de la conduite des jésuites dans le collège incriminé, était reçue aux Tuileries en audience particulière. L'Empereur avait apprécié les explications qui avaient rétabli la vérité des faits. Il ne fallait plus qu'une démarche pour donner au pouvoir l'occasion de revenir sur ses pas : la grâce fut ob-
tenue à l'heure même où elle fut demandée. La lettre suivante nous indiquera l'heureuse conclusion de cette affaire :
« Sire,
« La reconnaissance est un devoir que nous voulons remplir. Les députés de la ville de Saint- Etienne nous ont dit avec quelle bienveillance Votre Majesté avait accueilli leur demande. La promesse solennelle de la réouverture du collège de Saint-Michel nous remplit de joie, et nous vous offrons, Sire, nos profondes actions de grâces.
« Le coup qui nous avait frappés nous avait vivement affligés et préoccupés, en vue des intérêts sacrés auxquels nous dévouons notre vie. Votre Majesté nous rend la confiance et le courage. Prêtres, religieux, nous ne pouvons, nous ne devons que donner l'exemple du respect et de la soumission au pouvoir et aux lois. Telle est notre règle, tel est notre esprit; nous nous y conformerons toujours.
« Daignez-le croire, Sire.
« Je suis avec le plus profond respect, etc.
« A. DE RAVIG£CAi\. *
Maladie de 1852.
Embarras et alarmes des médecins. Dévouaient de la s'œur Rosalie. Traitement du docteur Récamier. Convalescence a Versailles. Mort du maréchal Exelmans. Exercices spirituels, suivis d'épreuves intérieures. Voyage à Angers. Retour a Paris et guérison subite.
La maladie avait laissé au P. de Ravignan des infirmités qu'entretenaient ses fatigues incessantes : il souffrait souvent comme s'il avait eu le larynx en feu et presque toujours comme s'il avait eu la pierre. Sa complexion délicate, devenue impressionnable à l'excès, pressentait toutes les variations de température. Mais il ne disail jamais un seul mot de ses souffrances, et personne ne les devinait, tant il y avait sur son visage de calme et d'allégresse. Seulement, quand le mal prenait des proportions trop intenses, il s'enfermait dans la solitude et l'obscurité ; puis, après quelques jours passés dans la diète et l'insomnie, on le voyait paraître avec plus de
force et d'activité, comme si cette nature se fût retrempée dans les eaux amères de la souffrance. Dans une de ces crises, qui fut plus longue que les autres, la sciatique était venue se joindre à la migraine, et le patient, à cause ds l'extrême sensibilité de son organisation, avait eu alors à souffrir de la médecine presque autant que de la maladie.
Enfin, dans le courant du mois de février 1852, la névralgie se déclare tout à coup, se maintient au paroxysme le plus aigu, et les symptômes qui raccompagnent d'ordinaire se produisent avec une violence et une obstination tout à fait insolites. Le malade perd complètement le sommeil et l'appétit, et demeure, pendant plusieurs semaines, comme privé de ces deux fonctions réparatrices. Si l'on n'eût trouvé, après bien des essais inutiles, la ressource d'un peu d'eau lactée, il devait périr d'inanition. Assurément, tous les secours de l'art lui furent prodigués; deux médecins éminents, MM. Récamier et Cruveilhier, le visitaient une et deux fois chaque jour; mais avec tout leur génie et tout leur cœur, ils ne savaient comment traiter une maladie qui échappait à leur investigation. On en vint à craindre une solution fatale.
L'alarme qui se répandit alors partout montra* quelle place le P. de Ravignan tenait dans l'opinion.
publique. On venait en foule, à la rue de Sèvres, savoir de ses nouvelles, inscrire son nom ; la reine Marie-Amélie et les princesses d'Orléans, de leur résidence de Claremont, faisaient demander le bulletin du malade; et le Souverain-Pontife, Pie IX, avait daigné donner et signer de sa main h permission de dire la sainte messe dans une chambre en face de celle où reposait l'infirme.
Le mois de février n'était pas encore écoulé et le mal était dans sa période croissante, quand Notre- Seigneur fit entendre ces paroles à une âme qui vivait dans une union habituelle avec lui : « C'est une épreuve de miséricorde et d'amour Les prières que l'on va faire pour le P. de Ravignan toucheront mon cœur. Pour le bien des âmes, je le laisserai encore sur la terre quelques années, pendant lesquelles tu souffriras. Son âme sera plus unie à la mienne, sa charité sera plus ardente, il consolera et fortifiera les âmes. Dans la douleur, la sienne se sera purifiée. » Je ne prétends pas garantir cette communication céleste, à laquelle le lecteur attachera le prix qu'il voudra; cependant j'y ferai remarquer une circonstance assez extraordinaire. La personne qui crut entendre ces paroles et qui les écrivit à l'instant même, ajouta qu'elle avait compris que les quelques années promises au P. de
Ravignan étaient d'avance comptées et seraient réduites à six. Or, en tête de son écrit, que j'ai eu entre les mains dès ce temps-là, se lit la date du 26 février 1852; et six ans après, jour pour jour, le 26 février 1 858 le P. de Ravignan finissait de vivre. On se rappelle qu'en 1846, madame Albert de la Ferronnays s'était vouée à la mort pour prolonger l'apostolat du P. de Ravignan, et que le Ciel avait paru agréer l'échange. Dans la maladie de 1852, il arriva quelque chose de semblable. Un jour, dans la petite rue de l'Épée-de-Bois, au quartier Saint- Marceau, la célèbre Sœur Rosalie, amie et bienfaitrice insigne de la Compagnie de Jésus, laissa échapper ces paroles au sortir de l'oraison : « Considérant devant Dieu quelle perte ferait la France, et surtout la jeunesse, en la personne de ce digne prédicateur de la foi , j'ai offert à Dieu le sacrifice de ma vie pour qu'il plaise à sa bonté de prolonger les jours de ce saint homme. » On comprit qu'elle parlait du P. de Ravignan, et comme on lui disait par manière de plaisanterie: « Prenez garde que le bon Dieu vous prenne au mot.- — J'en serais trop heureuse, répondit-elle; mais je crains d'être trouvée trop légère en la balance divine, inutile servante que je suis, pauvre petite glaneuse dans le champ du Père de famille, en comparaison de cet excellent
ouvrier évangélique. » En disant ces mots, elle paraissait toute pénétrée.
A la nouvelle de cet acte héroïque qui lui fut rapporté, le P. de Ravignan fut profondément touché, mais il fut en même temps désolé; car, désirant la mort, il craignit d'être encore une fois frustré dans son espoir et d'être racheté au prix d'une vie si généreuse. Quelques mois après, la première fois qu'il put sortir en voiture, il se fit transporter dans la petite maison témoin du dévoûment, pour faire hommage de sa convalescence à sa pieuse libératrice. Il lui survécut, en effet; et au jour des obsèques de la vénérable fille de saint Vincent de Paul, on le vit dans le convoi funèbre, ou plutôt dans l'immense procession qui parcourait les rues les plus spacieuses du populeux quartier de Saint-Marceau, marchant triste et recueilli à côté du cercueil.
Cependant, la maladie si longtemps inextricable se débrouilla d'une manière inattendue, et en un clin d'œil changea de nature et de symptômes. Un nouveau traitement détermina cette révolution qui faillit être fatale et qui devint salutaire. M. Récamier n'était jamais à bout de moyens ; il savait beaucoup, mais quand il ne savait plus, il inventait et essayait
I "encore quand les autres n'espéraient plus rien, n'avouant la médecine vaincue que par la mort. Se
souvenant de Bièvres, un jour il dit comme en 1 848 : Eh bien! qu'on le jette à Veau! et il attendit dans la chambre du supérieur le résultat de l'opération. Tout à coup on vient l'avertir que le malade, à peine entré dans le bain, éprouvait des étouffements. J'entends encore la douloureuse exclamation de l'excellent docteur, et je vois son geste désespéré. Il se recueille, la tête entre les mains, et, se ravisant tout à coup, il s'écrie : « Eh bien! j'aime mieux cela : nous avons un épanchement; mais au moins je sais ce que c'est. Maintenant je tiens la maladie, et ce n'est plus qu'une question de temps. Il court à la chambre du malade, il l'ausculte, et constate ce qu'il avait deviné. L'épanchement était presque complet : la partie supérieure d'un des poumons pouvait seule fonctionner encore, tout le reste demeurait noyé; l'oppression était extrême, la voix était éteinte, mais la névralgie avait disparu. Au mal aigu avait succédé un mal chronique.
Après la période des tortures commençait celle des ennuis, et je ne saurais dire laquelle demandait plus de patience. L'absorption de l'eau qui remplissait la poitrine ne pouvait s'effectuer qu'au" moyen des vaisseaux capillaires affamés par la diète; il fallait que le liquide, aspiré par ces pompes infiniment petites, entrât peu à peu dans l'éco-
nomie de la circulation régulière. Il n'y avait donc plus de remède que le repos avec le temps . l'art c'avait plus qu'à laisser faire la nature.
Pour accélérer cette longue cure par l'action d'un air plus vif, on ordonna de transporter Je convalescent de Paris à Versailles. M. le baron de Ravignan, garde-malade de son frère, y fit choix d'une maison isolée de la rue Saint-Antoine, dans le quartier le plus silencieux. Au commencement du mois de mai, le P. de Ravignan put être transporté de l'infirmerie de la rue de Sèvres, où il avait passé trois mois, dans cette retraite, où il albit passer près de trois mois aussi.
Sans doute durant cet. intervalle, tous les fa«ts extérieurs vont manquer à ce récit, mais non les détails intimes. Le P. de Ravignan, par ordre du médecin, ne devait pas parler, mais il pouvait écrire. Voici quelques-unes des réflexions que je trouve dans ses lettres de cette époque : t Ici tout est bien; repos, solitudecomplète... Toujours mêmedouceur dans la solitude; je ne refuserai pas toutefois faction. Mon âme, ce qui m'inquiéterait presque, est toujours, et cela depuis trois mois, dans la paix, la consolation et la joie. Du reste, tout à Notre- Seigneur et à la disposition de son divin cœur? Je vous assure bien que pas une impression d'ennui
n'a effleuré mon âme. Le silence et la solitude, depuis le commencementde ma maladie, m'ont prouvé une fois de plus qu'ils étaient, naturellement parlant, mon élément; peut-être ausssi est-ce un attrait de Dieu. Je m'en remets à sa sainte volonté pour letemps où il faudra recommencer à entendre et à parler.
« On s'étonne, quand la grâce éclaire, qu'on puisse tenir à quelque chose qui ne soit pas Dieu ou sa volonté connue. Souffrir, guérir, se reposer, travailler, vivre de consolations et d'épreuves, qu'importe quand Dieu dirige et nous applique toutes ces choses lui-même? Vraiment nous ne pouvons avoir, nous ne devrions du moins avoir qu'un seul sentiment, la sainte et pure indifférence qu'inspire la divine charité. Eh bien donc! que tout nous soit indifférent, hormis Dieu seul et l'amour du cœur de Jésus. »
L'attrait du P. de Ravignan pour la solitude s'alliait en lui avec le goût des communications pieuses et intimes. Il vivait incognito à Versailles, mais le secret de son adresse avait été révélé à des amis choisis. Mgr l'évêque d'Orléans, M. le comte Mole, M. le comte de Montalembert, savaient le chemin qui menait à sa retraite. Sans cesse, presque tous les jours, il écrivait dans les termes les plus tendres à quelqu'un de ses Frères de la rue Je Sèvres.
Tantôt il invitait l'un d'eux à venir faire sa retraite annuelle dans la cathédrale de Versailles : « Vous voir, lui mandait-il, être près de vous, quand vous serez libre de parler, vous écouter, sera une grande consolation pour moi. Quant à la crainte que vous manifestiez de me laisser en silence durant huit jours, permettez-moi de vous dire que vous me surprenez en parlant et en pensant ainsi. Le besoin du silence est de plus en plus dans mes goûts, dans mes désirs; c'est ma joie et ma paix. Veuillez donc, je vous en conjure, ne consulter que ce qui vous convient. Ce serait une vraie peine pour moi, si je pouvais supposer un instant que dans votre détermination pour Versailles vous n'agiriez pas avec une entière et absolue liberté. »
Tantôt il faisait à la communauté les honneurs de sa solitude, et voulait qu'elle se transformât en villa. Trois ou quatre Pères seulement à la fois venaient au rendez-vous fraternel, afin de ne pas embarrasser par le nombre l'hôte invalide et son tout petit ménage. Mais celui-ci ne trouvait pas la fête assez complète, dès qu'il y manquait quelqu'un. Voici une des requêtes qu'il adressait alors à son supérieur; elle sera tout à la fois pressante et réservée, car il craignait de faire de la peine même en voulant faire plaisir :
« Ce matin, en écrivant au P. ministre, j'avais une pensée que je me décidai à ne pas exprimer; j'hésitais. Ce soir, la même pensée me poursuit; je vous la soumets, désirant, comme une consolation, son approbation par vous et son exécution.
c Lundi vous venez à Versailles avec nos Pères de la rue de Sèvres; pourquoi, cette fois, ne pas • venir dîner tous au complet chez le solitaire de la rue Saint-Antoine? Nous pouvons être très-aisément, au moyen de petits arrangements, douze Pères à table. Seriez-vous davantage, nous nous arrangerions encore. Je serais heureux de cette réunion, si elle ne contrarie pas trop nos Pères. On dînera, puis chacun sera libre. Vous me laisseriez chargé de tous les petits préparatifs.
« Veuillez me repondre, bien simplement et bien librement, oui ou non. »
Sur ces entrefaites, un de ses Frères de la rue de Sèvres, ayant reçu de Rome une destination nouvelle, lui en fit part sous le secret ; leur séparation devait être très-prochaine. Le P. de Ravignan lui répondit en ami et en religieux, mais en lui exprimant les plus tendres regrets, il se garda bien de lui laisser soupçonner l'intention d'une démarche auprès du R. P. général. Voici sa lettre :
c En présence de Notre-Seigneur, que dire, que
penser, sinon le fiât le plus soumis, le plus aban • donné? Dieu vous destineà porterune pesantecroix; il vous portera vous-même dans son sein avec tendresse. Votre âme sait se dévouer et accepter la plénitude de l'obéissance. Et nous, nous restons aux bagages. 0 mon Père! consolez-vous; car vous avez été jugé digne de vous immoler sur la croix de votre Maître. Je ne dis plus rien sur cette volonté de la Providence; je veux, comme vous, me soumettre.
« Nous devions donc nous séparer! Je vous féliciterai sincèrement d'être délivré du poids de mes importunités. Comment pouvez-vous me parler de pardon et de merci? La contre-vérité était trop amère pour moi. Mon Père, je ne suis qu'un odieux tourment pour tout ce qui m'approche, et vous êtes toujours patient, doux et indulgent pour moi. >
Mais tandis qu'il écrivait en ces termes à son Frère, dont le Ciel exigeait un sacrifice, il écrivait dans un tout autre sens au R. P. général. Il devait recommandera l'un d'obéir, il pouvait prier l'autre de ne pas commander. En effet, sur l'exposé de ses motifs, l'ordre fut révoqué; mais dans son extrême discrétion, il ne parla jamais à la personneintéressée de l'intervention dont elle lui était redevable.
Dans les derniers jours du mois de juin, M. le baron de Ravignan étant obligé de s'éloigner, il
écrivit à son supérieur : c Mon frère me quitte de* finitivement; il part avec ses enfants pour le Midi. J'ose donc réclamer la présence d'un Frère coadjuteurà Versailles. Pardon de cet embarras. » On lui proposa d'envoyer avec un Frère pour le service, un Père qui lui tiendrait compagnie. Sa réponse fut pleine d'humilité et d'indifférence religieuse; la voici : « Le R. P. provincial est trop bon de s'occuper d'un Père socius pour moi. Je serai heureux du choix qui sera fait, et je vous demande la permission de ne désigner personne par un désir de ma part, désir que je n'ai pas du reste pour tel nom plutôt que pour tel autre. Je crains seulement que ce ne soit imposer une corvée pénible que d'envoyer ici un Père me tenir compagnie. Avec un Frère, déjà ma victime, la règle est sauve : j'ai un socius. Avoir un Père en outre n'est pas un besoin pour moi. Vous savez bien que la solitude complète me plaît et me suffit. Mais jugez vous-même, jugez seul; vraiment je serai heureux de tout ce que les supérieurs auront réglé. »
Cependant le fervent religieux soupirait, ce sont ses propres paroles, après le jour qui le ramènerait à la ruede Sèvres pour y reprendre la vie commune. Son retour à Paris, fixé d'abord à la fin du mois de juillet, fut précipité par un affreux malheur, la mort
de son beau-frère le comte Exelmans, maréchal de France, grand-chancelier de la Légion d'honneur.
Dans la soirée du 21 juillet, le maréchal était monté à cheval, accompagné seulement de son fils, M. Maurice Exelmans, commandant du yacht impérial la Reine Hortense et officier d'ordonnance de l'Empereur; il s'était dirigé, en sortant de son palais, vers le pavillon de Breteuil. A la hauteur du pont de Sèvres, son cheval, à l'approche subite d'une voiture, se cabre, s'emporte, et lui tait perdre les arçons. Le cavalier tombe la tête sur le pavé du trottoir ; on le transporte dans la première maison qu'on rencontre sur le bord du chemin ; on dépêche des courriers au milieu de la nuit dans toutes les directions pour donner avis du terrible accident et demander du secours. Une voiture de S. A. 1. la princesse Mathilde est dirigée en toute hâte sur Versailles, pour y prendre le P. de Ravignan. Laissons-le parler lui-même dans une lettre écrite le lendemain, 22 juillet, à son frère alors dans le Midi :
t Mon bien cher ami, ce matin, vers deux ou trois heures, une voiture est venue me chercher à Versailles. Maurice me faisait dire que son père était au plus mal d'une chute de cheval, sur la grande route près du pont de Sèvres, J y arrive :
il était trop tard. Notre pauvre beau-frère était mort à trois heures du matin dans une auberge. Le crâne avait été brisé ; il avait perdu et n'a point recouvré sa connaissance... Mon Dieu! mon Dieu! Un prêtre de Boulogne, près de Paris, avait donné l'extrême-onction. Maurice n'avait pas quitté son père. Ils étaient sortis ensemble pour aller au pavillon de Breteuii.
« A quatre heures et demie je partis pour Paris avec le Ministre de l'intérieur, qui était accouru et me ramena dans sa voiture jusqu'à la Légion d'honneur. Je fis avertir ma sœur, je la préparai de mon mieux, puis je lui annonçai la fatale nouvelle. Elle a beaucoup pleuré, ce qui lui a fait du bien. Mais quelles tristes réflexions! qu'il faut être prêt! Maurice a ramené le corps de son père. Nous sommes là avec ma sœur dans cette chambre du maréchal, près de son lit.
« Je quitte Versailles et reviens me fixer à Paris ; vous concevez pourquoi. Prions, mon pauvre frère, prions et préparons-nous tous les jours. »
Cette mort tragique laissait une grande peine au P. de Ravignan. Le maréchal, frappé comme d'un coup de foudre, ne pratiquait pas la religion. Il avait passé glorieusement sa vie dans le tumulte des armes et dans les agitations de la politique. Eh! grand
Dieu, qu'est-ce que cela pour l'éternité ! s'écriait le P. de Ravignan. Son âme cependant était naturellement chrétienne; il avait à un haut degré ce caractère du soldat français qui sympathise avec la religion et ses devoirs comme avec tout ce qui lui rappelle la grandeur, Tordre et le dévoûment; les exemples d'une femme vertueuse et les conseils répétés de son beau-frère l'avaient de plus en plus rapproché de la foi pratique ; il avait promis de se confesser, il n'eut pas le temps. Mais, comme l'avait dit le P. de Ravignan à propos de la catastrophe si semblable de la route de Neuilly, il y a dans certaines morts des mystères cachés de miséricorde et des coups de grâce où l'œil de l'homme ne voit que des coups de justice. A la lueur d'un dernier éclair, Dieu quelquefois se révèle à des âmes dont le plus grand malheur avait été de l'ignorer; et le dernier soupir, compris de celui qui sonde les cœurs, peut être un gémissement qui appelle le pardon.
Le jour même de la mort du maréchal, la personne dont nous avons déjà rapporté des paroles mystérieuses crut entendre une voix intérieure qui lui disait : « Qui donc connaît l'étendue de ma miséricorde? sait-on quelle est la profondeur de la mer et ce qu'elle renferme d*eau? Beaucoup sera pardonné à certaines âmes qui ont beaucoup ignoré. »
Cette communication céleste tut rapportée au P. de Ravignan qui, sans vouloir en certifier la réalité, s'en servit pour consoler sa sœur.
Il se mit en retraite au couinr ncement du mois d'août, afin d'interroger la volonté divine sur son avenir encore si incertain et de préparer la sienne à tout événement, a Je voudrais, disait-il, être entièrement sous la main de Dieu. » Le jour de l'Assomption, il racontait ainsi l'état de son âme sous l'action de la grâce : « Je sors de retraite ce matin, et je trouve dans mon cœur le Pater, le fiât, comme l'expression et le sens de mes dispositions et des grâces que Dieu a faites à son indigne serviteur. Les trois ou quatre premiers jours de ma retraite, je demandais, j'espérais ma guérison, je la désirais trop sans doute. Tout à coup mes dispositions ont changé à cet égard, et je me suis senti porté au sein d'une vraie indifférence pour tout accepter du cœur de Notre-Seigneur, pour ne désirer que l'accomplissement de sa volonté. J'en suis resté là et j'y suis encore, du moins par la partie supérieure de mon âme.
c Oui, abnégation totale de soi-même, immolation, soumission entière à la volonté J -Dieu. Vraiment que penser, que vouloir, sinon ce que Dieu veut? La croix, la souffrance, l'obscurité, la lu-
mière, le travail, l'inaction, la tentation, la paix. Fiat! Mon Dieu, que votre volonté soit faite et bénie en tout mille fois !
t Voilà ma retraite, au moins dans le résultat que je voudrais garder et faire fructifier. De tout mon cœur, je veux tout ce que Dieu veut. Au reste, ma santé est la même qu'avant ma retraite. L'affection du larynx continue, la moindre parole prononcée semble le déchirer et le brûler. M. Gruveilhier parle de lésion incurable.
t Cependant, je vous l'avouerai, quelques moments de ma retraite ont été pénibles. Je redoutais une vie tout inutile; mais la grâce a prévalu : j'ai tout accepté avec joie, en demandant toutefois mon rétablissement suffisant pour travailler au salut des âmes. »
Le fils de saint Ignace sortait donc de Manrèse prêt à toutes les éventualités, armé pour tous les combats. Avait-il déjà le pressentiment des nouvelles et rudes épreuves qui l'attendaient? Dieu du moins en avait la prescience et l'y préparait par un robuste courage. A partir de sa retraite de 1 852, je cherche un seul jour serein dans cette vie sillonnée par mille orages intérieurs, et je ne le trouve pas. Dès qu'il ne sera plus malade, il entrera dans de saintes tristesses ; et quand la souffrance abandon-
206 CHAPITRE XXÏ.
nera son corps , c'est qu'elle envahira son âme. Devant consacrer plus tard une étude spéciale à ces voies redoutables dans lesquelles nous le voyons entrer, nous ne parlerons pour le moment que des particularités qui ne pourront être détachées da notre récit.
Dès le 19 août, quatre jours seulement après sa retraite, le P. de Ravignan faisait l'aveu de ses peines : « La tristesse que les cinq mois de ma maladie et de ma convalescence n'avaient point connue, est venue s'appesantir sur moi. J'ai un peu souffert des angoisses et des orages. Dieu soit loué de tout! J'attends et je prie. Après tout, si Dieu me voulait muet et inutile, il faudrait bien se soumettre, et il m'en ferait la grâce.
c Je vous dirai tout : depuis ma retraite, des peines extrêmes se sont emparées de mon âme. Le sentiment de mon inutilité, de mon inaction prolongée m'a été présenté avec une force et des impressions insolites. Je n'ai pu, je ne puis et je ne sais que m'abandonner et me résigner à tout. A la cime de mon âme, dans une région austère, j'accepte tout avec paix. Cependant, je vous le demande, ne vous préoccupez pas de tout ceci. Souffrons, dévouons-nous! Si la force nous est donnée pour travailler, travaillons! Enfin nous mourrons un jour!
Que de morts différentes pour nous jusque-là! » La cause de cette désolation nous est donc connue. Par-dessus tout, il eût voulu mourir; mais tant qu'à vivre, il voulait travailler, et l'inaction lui semblait la plus rude des épreuves. Il dut cependant la subir au moins par la préparation du cœur, et se résoudre à languir quand les ouvriers manquaient à la moisson. Il fallait qu'il mortifiât ce qu'il y avait d'excessif et peut-être de naturel encore dans un désir d'ailleurs excellent, et qu'il comprît enfin que la plus grande gloire que l'homme puisse donner au Seigneur, c'est de taire sa volonté. Après tout, Dieu n'a pas besoin du service de nos bras, mais il a droit au sacrifice de nos cœurs.
Au lieu de passer, l'épreuve persista pendant un temps qui parut bien long. C'était un état d'impuissance, dans lequel l'esprit était plus paralysé que le corps; et la volonté trop impatiente demeurait enchaînée dans une inertie humiliante et douloureuse. « Vous avez raison, disait-il à l'un de ses Frères, il semblerait naturel, nécessaire d'utiliser ma profonde solitude par un travail sérieux. J'ai prié avec ardeur dans ce but, j'ai interrogé mon supérieur; mais je ne reçois ni de l'inspiration de la grâce ni de celle de l'obéissance aucun travail spécial. Rien de précis ne m'est indiqué, et je ne sais rien trouver ii. 12
ni faire qui puisse être utile aux âmes. J'avais essayé d'écrire : c'était plus que faible. Cependant, chaque jour je trace quelques pages sur les épreuves intérieures. Je ne sais ce qui en résultera.
€ Je suis réduit à l'incapacité, enfermé entre des murailles... tranquille au fond, mais triste de ne rien pouvoir, content aussi d'être humilié.
t Ma solitude est profonde et complète pendani treize heures chaque jour. Jamais cependant le temps ne me dure : il se remplit d'une façon ou d'une autre. Si je savais en profiter!
c La joie et la tristesse amère, la paix et les tortures, ces deux choses vont ensemble au service de Notre-Seigneur. Réjouissons-nous, nous irons un jour dans le sein de Dieu !
a Je suis le pauvre mendiant qui demande à travailler et à servir pour gagner le pain sp»nituel des âmes. »
Le P. de Ravignan, au plus fort de ses épreuves, au lieu d'occuper les autres de sa peine, s'oubliait lui-même pour les consoler, à la manière de son Maître dans le chemin du Calvaire. A peine avait-on pris intérêt à sa tristesse qu'il se sentait moins soulage de son propre mal qu'affligé de celui qu'on se donnait pour lui; il avait presque un remords de la compassion qu'il inspirait aux autres.
« Je me reproche, sans m'en repentir, de vous avoir parlé de mes misères. Devais-je ainsi m'occuper et vous occuper de ce qu'il plaisait au bon Maître de m'envoyer d'épreuves ou de peines, dans une mesure d'ailleurs assez restreinte ? Pardonnezmoi ! Votre zèle et votre dévoûment pour mon âme me touchent profondément et me pénètrent, dans un degré que je ne saurais exprimer, de la plus vive reconnaissance envers Dieu. Et moi, pauvre et misérable instrument, que fais-je ? qu'ai-je fait? que puis-je pour votre bien? Que je remercie Notre- Seigneur d'attacher à mes faibles paroles une grâce de consolation pour vous ! J'ai droit de m'en étonner en considérant mes misères, mais j'en suis profondément heureux. »
Ce religieux si éprouvé était bien plus prompt à confesser ses fautes qu'à révéler ses peines, « Hélas ! disait-il, je me suis bien plus souvent que vous impatienté et révolté dans des incommodités qui ne pouvaient se comparer aux vôtres. Mais je conserve une vive et profonde peine dans mou âme de ces impressions manifestées au dehors. Une grande part est involontaire dans ces mouvements, mais il faut tendre à s'en rendre maître. Avec la grâce vous le pouvez, et vous le devez autant que vous le pour" rez. Patience, oh ! oui, patience ! »
Cette humble confession réveille en moi un souvenir ; on verra que le P. Ravignan savait aussi bien réparer ses lorts qu'il savait les avouer. Un jour, en effet, chez lui, la volonté se laissa devancer par l'impression, et le bon Père fut pris en flagrant délit d'impatience. Heureuse faute, qui fut noblement vengée ! Je souhaiterais de pareilles surprises à condition de pareils retours. Voici les circonstances de cette imperfection que l'humilité va pleurer comme un crime ; un rien en fut l'occasion.
La communauté de la rue de Sèvres devait aller dîner à cette petite villa que lui ouvrit pour un temps la bienveillance de Mgr l'évêque de Versailles. Le supérieur insista auprès du P. de Ravignan pour qu'il y vînt aven ses frères. Après avoir d'abord remercié de l'invitation, il se rendit à l'expression d'un simple désir qu'il respecta comme un ordre. La journée ne fut point heureuse : le temps devint humide et froid, et le convalescent se sentit plus mal. Après le dîner, le supérieur l'aborde et se promène avec lui. Il paraissait souffrant et triste; il y avait un feu sombre dans son regard; tout à coup un premier mouvement lui échappe, comme l'étincelle qui jaillit au contact: il se plaint de l'imprudence commise. 11 avait eu le tort d'être trop vif, le supérieur eut peut-être celui de se montrer trop
sensible. « Ah ! mon Père, répondit-il, est-il bien juste de me reprocher ce que je ne pouvais prévoir? Enfin, j'avais cru faire pour le mieux. Du reste, un petit voyage ferait une diversion salutaire. A Angers, par exemple, vous auriez un climat plus doux qu'à Paris. » Le P. de Ravignan ne savait déjà plus que se repentir et s'accuser. Autorisé par le R. P. provincial, il part pour Angers; et, à son arrivée, il écrit du noviciat cette lettre pleine de l'humilité la plus profonde. Elle pourra faire comprendre avec quelle sévérité les saints se jugent eux-mêmes :
c Une seule pensée, un seul sentiment, vous îe croirez, ont rempli mon âme et mon cœur depuis mon départ comme auparavant, l'immense et profond regret de mon inconcevable conduite à votre égard. Je demande à Dieu la grâce, daignez la demander aussi pour moi, de conserver toute ma vie cette douleur continue, continuas dolor cordi meo; de vivre de cette affliction et de ce repentir, en me rappelant toujours mes indignités envers le meilleur des Pères. Rien ne m'agite, ne me trouble en ce moment; il me semble que mon âme est en rapport avec le calme de cette maison ; et dans cette tranquillité intérieure, bienfait de Dieu, mon cœur et mes yeux sont pleins de larmes.
c Pardon, ah ! pardon ! mais non, ne me pardon-
nez pas. Exilez-moi de votre cœur, de votre maison, demandez au juste juge que je souffre beaucoup et que je meure.
<r Je pense que Dieu m'a visité dans sa juste miséricorde. J'ai rencontré la migraine en route ; elle a crû jusqu'à sa dernière puissance. Mon cœur était plus mal cependant encore. Ajoutez une espèce de rhume commencé. Ce matin tout cela décroît. Je craignais de ne pouvoir vous écrire ; j'en avais tant besoin ! Au moins ces petites souffrances m'ont un peu satisfait. »
On devine assez quelle dut être la réponse du supérieur ; mais la lutte était inégale : le P. de Ravignan n'était jamais vaincu sur le terrain de l'humilité. A l'instant il écrit une nouvelle lettre.
« Votre réponse si prompte m'apportait un nouveau témoignage de votre inépuisable bonté. Votre extrême charité y parlait sa langue, avec sa bienveillance et sa douceur ordinaires. Mon âme en a iiê profondément pénétrée ; elle vous offre sa reronnaissance, son respect, son dévoûment, et ses immenses regrets, qui demeurent.
c Vous ne voulez plus que je m'accuse, et vous tous humiliez vous-même, de manière à me confondre. Hélas ! que puis-je vous dire, que puis-je faire pour vous rendre en consolation ce que je vous
enlevai violemment de bien-être et de repos ? M'éloigner? Je l'ai fait pour obéir à vos conseils. Mais en vous remerciant de vos dispositions, de vos pensées toujours uniquement charitables, il m'est bien triste de penser que* ce moyen était jugé par vous nécessaire. Que Dieu soit béni au moins d'avoir attaché à mon sacrifice et à mon obéissance une garantie de tranquillité pour vous ! Mon cœur dans ce qu'il a de meilleur, je me trompe, il n'a rien de bon, au moins dans ce qu'il a de plus sincère, de plus intimement attaché à ce qui vous touche, se félicite, avec votre ange gardien, de ce repos si légitime que mon absence a ramené dans votre âme et dans votre maison.
c Aucune pensée secrète d'amertume ne se mêle à ce sentiment, je vous assure. Vous vous reposez, j'en suis heureux, et je ne suis plus là pour vous troubler par mes incroyables manquements. Pardon, et ne craignez pas de le penser : toute mesure à mon égard qui vous délivrera d'une peine et d'une simple appréhension, dùt-il m'en coûter, me sera douce et chère. Après tout, les lieux ne me sont rien, les personnes et les choses extérieures guère plus.
t Je voudrais que ce voyage et ce séjour pussent remplir vos vues, amener le résultat que votre zèle a seul cherché. Je ne puis rien encore vous dire à
ce sujet. Je mérite les sévérités du Ciel et les rigueurs de la justice divine ; elles se traduisent, ici comme à Paris, par un état douloureux dilïicile à porter.
« Mais pourquoi vous en parlé-je? C'est chose inutile, v
Au lieu d'éloigner le P. de Ravignan, on ne pensait qu'à le rappeler, au bout de quinze jours, à Paris. Le séjour d'Angers ne lui était point propice; le temps, alors sec et âpre, ajoutait à l'irritation du larynx, des douleurs de poitrine et de la tour accompagnée de crachements de sang.
Voici sa dernière lettre datée d'Angers; le religieux y apparaît tout entier dans la simplicité de son obéissance et dans la générosité de sa tendresse. On sent que son cœur, un peu déchargé par ses désaveux, commence à s'épanouir.
« Il m'a semblé convenable d'écrire au R. P. provincial : je lui avais demandé de faire ce voyage d'Angers ; j'ai cru, après avoir prié, devoir lui demander de revenir à Paris, pourvu que vous l'approuviez.
< Je demande aussi un rempart contre vos exigences charitables et contre celles de M. Cruveilhier. Ma santé, mon âme, se trouveront bien de recevoir un peu dans ma chambre et de confesser un peu.
t Deux lignes, inspirées par votre cœur, me suffiront pour me faire connaître les intentions du R. P. provincial sur mes demandes. Toutes deux, je les abandonne bien volontiers à la providence des supérieurs.
t Si Dieu me ramène dans votre maison, il me semble que je dois entrer fidèlement à votre égard dans la voie que la grâce m'a tracée. Puissé-je réparer le passé, et ne plus être pour vous l'occasion si triste de peines qui, par leur souvenir, me transpercent de douleur !
« J'achevais ces lignes, ô monbien-aimé et vénéré Père ! quand votre lettre m'est arrivée. Je l'attendais, et au milieu de ce paquet que le courrier m'apporte, hélas ! chaque jour, j'ai cherché avec respect et avec amour votre douce et chère écriture. Oh ! oui, mon Père, vous revenir le plus tôt possible, heureux de me jeter à vos pieds et dans vos bras !
« Agréez du plus indigne et du plus coupable de vos enfants l'hommage profondément senti de son repentir, de son respect et de sa confiance sans bornes. »
Le P. de Ravignan revint donc à Paris, le 20 octobre 1852, avec le désir de reprendre un peu de ministère, ne sachant pas que le Ciel lui réservait encore beaucoup de travail pour le salut des âmes.
a Ma cellule, disait-il en y rentrant, si je i'occupe dans le véritable esprit qui doit me guider, peut être une chaire pour évangéliser continuellement. Puissé-je ne pas nuire aux âmes que Dieu m'enverra ! »
Le malade était à peine arrivé à Paris que la personne qui lui avait fait part, deux fois déjà, de ses communications avec le Ciel, lui transmit ces nouvelles paroles qu'elle croyait encore avoir entendues intérieurement dans un entretien avec Notre-Seigneur : « Ce n'est pas assez que le P. de Ravignan me demande la santé au nom de l'obéissance. Qu'il se souvienne de tous les engagements qu'il a contractés envers moi. Ne m'a-t-il pas demandé de souffrir et de travailler encore en réparation ? Qu'il renouvelle ses promesses, et qu'il me conjure de le garder à mon service. »
La personne qui se disait chargée de ce message lui conseillait de commencer une neuvaine pour obtenir sa guérison ; elle lui indiquait même une prière qu'elle croyait dictée d'en haut.
Le religieux avait un oracle plus sûr dans les décisions de la sainte obéissance ; il se mit sous sa garde pour cheminer sans risque dans les sentiers de la prudence chrétienne. Il répondit donc le 22 octobre: « Je veux vous dire dès aujourd'hui que mon
supérieur, avec l'autorité qu'il a sur moi, approuve et veut cette neuvaine et cette prière jusqu'au 1er novembre. Ii dira la messe, je la dirai aussi tous les jours pour le rétablissement que vous souhaitez. »
A la fin de la neuvaine, le jour même de la Toussaint, il put annoncer son rétablissement : « Je viens de célébrer ma messe d'actions de grâce. Ma voix est réellement recouvrée. Que le Seigneur en soit béni! Je suis bien pénétré d'un sentiment profond de confusion et de reconnaissance, quand je pense aux desseins de la Providence. Qui suis-je donc? Vous voudriez savoir mon état le plus vrai. Eh bien ! je suis guéri, et n'en puis douter. Ce changement de la voix s'est effectué peu à peu pendant la neuvaine.
« Le Père supérieur est convaincu comme moi de Peffet obtenu. Il a pensé, sur une indication que je lui avais soumise, que je pouvais et devais faire aujourd'hui une petite instruction au Sacré-Cœur, à Conflans. Je m'en suis bien trouvé. Ce n'est pas sans émotion que je me suis senti parlant de Dieu, après neuf mois de silence. Mon âme a reçu une certaine mesure de paix.
« Que dirai-je et que ferai-je? Je ne sais rien dire ni rien faire ! 0 cœur de Jésus ! ô Marie, mère des douleurs ! soyez-nous propices 1 demandez à
Jésus, crucifié et immolé par amour, que je l'imite enfin. Vuissé-je être utile aux âmes !
« Nous sommes convenus, le Père supérieur et moi, de ne faire absolument aucun éclata raison du changement survenu dans ma santé. J'y ai préparé M. Cruveilhier, et j'irai tout simplement en reprenant mes occupations du saint ministère.
« L'obéissance est toute notre force et notre garantie. Dieu l'a ainsi réglé. Puissions-nous aimer de plus en plus cette vertu précieuse entre toutes 1 »
Mort du R. P. Roothaan.
L'apologie de Clément XIII et de Clément XIV conseillée au P. de Ravn gnan par le R. P. Roothaan. Mort de ce général de la Compagni*. Le P. de Raviguan a Rome pour l'élection de son successeur.
La période de six ans qui suivit la maladie du P. de Ravignan en 18551 ressemble beaucoup à celle de six années aussi qui l'avait précédée. Il a donc fallu, pour ne pas nous exposer à des redites, placer dans la première plusieurs détails appartenant au saint ministère, qui, par leur date, se rapportaient à la seconde. Il ne nous reste maintenant qu'à raconter quelques faits particuliers que l'ordre des époques, aussi bien que celui des matières, nous obligeait à traiter à part et en leur temps.
Un mois à peine après sa guérison, le P. de Piavignan était à table, la plume à la main, travaillant à la tâche pour lui la plus ingrate avec la même II. 42
ardeur que s'il s'était occupé d'une œuvre de son goût. Il aimait mieux prêcher ou confesser que de faire des livres, et il ne cessait de répéter qu'il ne savait point écrire ; mais en revanche il savait si bien obéir qu'il devenait au gré de l'obéissance écrivain aussi bien qu'orateur.
L'ouvrage intitulé Clément Xlîî et Clément XIV, auquel il se mit à travailler, naquit d'une pensée du R. P. Roothaan, pensée bien digne d'être conçue dans le cœur du père et réalisée par la main du fils. C'était à la Compagnie qu'il appartenait, selon l'expression de M. le comte Beugnot, faisant allusion à l'œuvre malheureuse du P. Theiner, de venger la mémoire de ces deux Souverains-Pontifes des outrages ou des flatterips, plus blessantes encore que des outrages, dont elle avait été l'objet dans ces derniers temps. Il ne sera point donné au R. P. Roothaan de voir accomplie l'œuvre de réhabilitation qu'il avait inspirée ; mais il aura du moins prouvé une fois de plus combien il aimait l'Église ; et le P. de Ravignan pourra écrire en tête de son livre ces nobles et douces paroles qui en indiquent l'origine, l'esprit et la fin :
« J'obéis, il est doux de le dire, à la pensée toute charitable d'un homme qui n'est plus. LeR. P. Roothaan, de pieuse mémoire, dernier général de la
MORT DU R. P. ROOTHAAN. 219
Compagnie de Jésus, m'avait écrit peu de temps avant la cruelle maladie qui nous l'a ravi. L'ouvrage du R. P. Theiner, pourquoi ne le dirais-je pas ? l'avait profondément affligé ; il y voyait nonseulement la société de Jésus attaquée, mais le saintsiége et Clément XIV mal défendus et même compromis. 11 croyait, me mandait-il, qu'on pouvait faire une meilleure apologie du Pontife qui avait supprimé la Compagnie ; il me proposait à cet égard quelques réflexions que j'ai recueillies et gardées comme le testament de mon père. Ce fut avec le secours de ces premières inspirations que je commençai mon travail ; il n'a qu'un but, je désire qu'il n'ait qu'un seul mérite : la vérité. »
La lettre du R. P. Roothaan, dont parle ici le P. de Ravignan, n'est pas seulement glorieuse pour celui qui l'écrivit et pour celui qui la reçut, elle nous paraît intéressante pour tout le monde et digne de l'histoire. Nous y verrons un successeur de saint Ignace prêt à combattre pour les intérêts de l'Église aux risques et périls de la Compagnie, ne voulant 3as défendre l'honneur des siens aux dépens de selui du saint-siége, adorant la Providence dans 'arrêt qui supprima son ordre et bénissant la main iu vicaire de Jésus-Christ qui le signa. Cette lettre iu R. P. Roothaan, écrite de Rome, est du mois
de décembre 1852; nous la citerons tout entière.
c Mon révérend et bien cher Père, je viens vous parler d'un travail dont je désirerais que l'état de votre santé vous permît de vous occuper. J'ai beaucoup hésité avant de vous le proposer, dans la crainte que votre empressement bien connu à regarder un simple désir de ma part comme un ordre formel, ne vous exposât à vous faire illusion sur vos forces physiques. Aussi commencerai-je par vous recommander, de la manière la plus pressante, de ne pas entreprendre ce travail si vous jugiez qu'il pût compromettre un rétablissement encore trop imparfait.
c Vous connaissez, mon Père, le dernier ouvrage du P. Theiner. On en est très-mécontent ici. L'intention de rétablir l'honneur d'un vicaire de Jésus- Christ est, sans aucun doute, très-louable ; mais la manière dont l'auteur s'y est pris est bien malheureuse. Laissons de côté les injures faites dans ce livre aux jésuites pour justifier les cours ennemies, celles de Portugal, de France, d'Espagne, etc. ; mais Clément XIV y est, par le fait, très-mal défendu, et ses prédécesseurs sur le siège de saint Pierre y sont vraiment injuriés. Le saint-sicge est offensé par cet auteur beaucoup plus que la Compagnie elle-même Or, la Compagnie est pour l'Église et pour le saint
MORT DU R. P. ROOTHAAN. 221
siège. Donc les injures faites à l'Église, au saintsiége, doivent bien plus nous toucher que celles qui atteignent directement la Compagnie. Il m'est venu dans la pensée qu'une défense de Clément XIV, par un des nôtres, pourrait se faire beaucoup mieux et avec meilleur succès. Voici comment je la conçois :
« Les violences des cours sont constatées par le P. Theiner lui-même, Commencées vers la fin du pontificat de Benoit XIV, continuées sous Clément XIII, elles furent au comble avant la mort de ce pape ; et puis au conclave de Clément XIV tout fut porté à des excès incroyables, jusqu'à menacer de faire un schisme, de ne pas reconnaître un pape élu qui ne fût pas disposé à satisfaire les instances qu'on faisait pour la destruction de la Compagnie. En de telles circonstances, vraiment je ne sais ce qu'aurait pu faire un pape quelconque, même un Marcel II, un Grégoire XIII, ou tout autre le plus jMVclionné aux jésuites, surtout depuis que les réultats du schisme anglican ont été si déplorables. )ans le conclave où Clément XIV fut élu, il n'est )as démontré qu'il y ait eu de promesses ; au conraire, les cardinaux, même les plus hostiles à la Compagnie, en avaient horreur, craignant la tache e simonie.
« D'ailleurs, si on considère les circonstances
avec calme ; si vraiment on voyait ces dangers pouf l'Église et si on croyait ne pouvoir les éviter à moins d'en venir à ce dernier coup; si, dis-je, on était dans cette persuasion, on pouvait bien, il me semble à moi, promettre, sans encourir la simonie, ce qu'on croyait devoir faire par nécessité. On doit encore considérer que le dommage produit par l'expulsion des jésuites n'était pas alors aussi connu qu'il l'a été depuis par ses conséquences, tant en Europe que dans les missions. On faisait croire que partout on avait très-bien la manière de suppléer au vide qu'aurait laissé la Compagnie.
€ Pour Clément XIV, dans mon sens, il y a à faire la part aussi du caractère naturel. Ce qui paraît bien certain, c'est qu'avant d'être cardinal, il était bon religieux, bon théologien, ami de la Compagnie. Après son élection, la rage, la fureur des ennemis, les calomnies multipliées, qui ne laissent pas de faire brèche même dans de bons esprits, surtout quand elles ne sont pas détruites aussitôt par des réponses péremptoires, ce qui était difficile, impossible même dans ces temps d'un déluge universel ; puis les maux de l'Église et de plus grands encore dont elle était menacée, pouvaient, il me semble, lui inspirer des craintes, timorem qui etiam movere possit homincm eenstantem. Tout ne
MOBT DU R. P. ROOTHAAN. 223
montre que trop la vérité de cette parole : compulsas feci; et les tergiversations de ce pape, ses longs délais, tout faire voir des angoisses de conscience. Il est évident que Clément XIV a différé tant qu'il a pu ; il a souffert des violences inouïes. Cette affaire a empoissonné tout son pontificat. « Pauvre pape, écrivit saint Alphonse de Liguori, che poteva fare ? » C'est là le sentiment auquel je souscris de tout mon cœur ; et c'est là, il me semble, la véritable défense de ce pontife.
c Ensuite les jugements de Dieu ; des défauts, mêmes graves, dans plusieurs membres de la Compagnie. Dans un si grand nombre est-ce étonnant? Dieu n'a-t-il pas voulu purifier la Compagnie, la châtier? n'a-t-il pas voulu en même temps punir le monde? n'y a-t-il pas eu aussi grande miséricorde pour éviter de grands maux à la Compagnie, en la soustrayant à des scandales auxquels peut-être elle n'eût pas eu la force de résister ?
c Je mets ici mes pensées comme elles se présentent ; je vous les livre. Certes, loin de moi de vouloir vous imposer ma manière de voir. Non, je n'entends pas mettre votre esprit à la torture; cela pourrait nuire à votre physique si faible, et, d'ailleurs, cela réussirait trop difficilement.
« Mais ce dont l'honneur de Clément XIV doit
224 CHAPTTRF XXT!.
être vengé surtout, et ce dont il peut être vengé triomphalement, ce sont les perfides éloges des impies par lesquels sa mémoire a été vraiment outragée; ce sont ces apothéoses que les révolutionnaires lui ont faites, ces dernières années encore et dans les États mêmes du saint-siége, à Rome et hors de Rome. On en fait un pape philosophe, à commencer par sa Vie, écrite par Caracciolo, et par ses lettres apocryphes. On a dit que son bref d'abolition était bien autre chose que la simple deslruction de moines pervers et rebelles (c'est de l'abbé Gioberti) ; que, pour des personnes intelligentes, ce bref posait les fondements de la tolérance, les principes de l'indifférentisme religieux ; que c'était la première sanction romaine de ce beau traité de Westphalie qui, depuis un siècle et demi, régissait en Europe la diplomatie, etc., etc. Voilà ce dont la mémoire de ce pauvre pape doit être lavée, et elle peut l'être bien certainement.
« Voilà, mon Père, ce petit travail dont vous seriez le plus capable, il me semble, si toutefois vous pensez comme moi, et si votre santé, bien entendu, vous perant de l'entreprendre. Ce serait reprendre en sous-œuvre le travail du P. Theiner, et bien faire ce qu'il a mal fait.
« Prions et espérons ! »
MORT DU R. P. ROOTHAAN. 225
Cette longue lettre, que le R. P. général s'était donné la peine d'écrire de sa propre main, tant il en sentait l'importance, avait un post-scriptum où respirent la charité et l'esprit de famille ; qu'on nous permette de le citer aussi ; la digression, d'ailleurs, ne sera pas longue : « Vous êtes accusé, mon Père' auprès de moi, de ce que vous n'avez pas assez soin de votre santé, et particulièrement de sortira pied quand il fait mauvais temps. Le principe sans doute est louable, mais média ad finem. Vous savez que saint Philippe de Néri disait : Tout est vanité, sauf une voiture à Rome. Je dirai à plus forte raison à Pans, surtout quand il fait mauvais temps. Ainsi, non Père, servez-vous-en sans aucun scrupule )our l'esprit de pauvreté religieuse. >
Cette lettre ne devait être communiquée qu'au ). provincial. Du reste, on le voit, toute latitude ta.t donnée au P. deRavignan ; il pouvait fort bien echner la proposition, et, s'il l'acceptait, prendre ! question à son point de vue, pourvu qu'il sauveardàt le saint-siége. Le désir de son supérieur fut n ordre pour lui, et voici le plan qu'il adopta, mssant sous un même titre Clément XIII et Cléont XIV, le défenseur magnanime et le destructeur rcé de la Compagnie, il se proposa de glorifier .premier, de justifier le second, et de montrer
enfin qu'ici, comme ailleurs, suivant la parole du comte de Maistre, qu'il prit pour épigraphe, les Papes n'ont besoin que de la vérité.
Ce livre n'a pas précisément ce qu'on appelle une grande valeur littéraire ; il a bien plus, il a ce que j'appellerai une grande autorité morale. Quand un auteur, parlant dans tout le cours de son ouvrage, avec cette dignité calme, dit : « J'ai écrit sans aucune amertume de cœur, sans aucun esprit de contention et de lutte, » il se fait croire. Il s'est contenté d'une simple exposition ; et quelques critiques le lui ont reproché. C'était oublier qu'il n'était point avocat, mais rapporteur dans une question où l'évidence devait jaillir de l'histoire même, écrite avec impartialité, et que, par conséquent, il ne devait à ses lecteurs que l'éloquence des faits.
Il y a donc dans la manière de l'auteur absence de toute prétention personnelle et de toute passion humaine. Jugeons-en par le calme de cette dernière réponse à toutes les haines dont la Compagnie de Jésus a été l'objet :
c Nous sommes prêtres, religieux, hommes enfin comme d'autres ; comme d'autres, nous avons droit qu'on nous croie une conscience et des motifs chré tiens de penser et d'agir, jusqu'au démenti donné à nos devoirs par nos actes. Seuls, les jésuites so
MCRT DU R. P. ROOTHAAN. 227
exceptés de cette loi des jugements équitables : et là se trouve, je l'avoue, pçur moi l'énigme insoluble. Dieu saura bien la résoudre; dans les desseins de sa sagesse que j'adore, il veut qu'une petite société de religieux soit l'objet de préventions, de haines, ou même de persécutions constantes; que son nom soit béni !
« Jésus-Christ , sauveur du monde , dut son triomphe à sa vie pauvre et souffrante, à ses ignominies, au renoncement à sa propre volonté, aux douleurs de sa Passion, à sa mort, à sa sépulture.
a C'en est assez pour comprendre notre partage sur la terre^ et pour en remercier à jamais le Seigneur. C'est dans les humiliations, dans les calomnies, dans les persécutions, dans les travaux, les douleurs et les œuvres méconnues, dans la mort même, que nous puiserons la force et la vie; et c'est avec ces armes que l'Évangile a vaincu le monde et l'enfer. Ces paroles suffisent à mon esprit et à mon cœur. Je me tais et me console. »
Le cœur de l'écrivain s'épanche quelquefois dans des pages admirables et qu'on ne saurait lire sans être ému soi-même du sentiment qui les inspira. Écoutons-le pleurant sur ces milliers de jésuites violemment séparés de la Compagnie, dont ils avaient fait la patrie de leurs âmes, la famille de leur choix.
« Me condamnera-t-on si, après avoir fidèlement raconté, sans les déplorer ni m'en plaindre, les persécutions, les angoisses, la longue agonie et la fin des religieux mes pères, je me reporte un moment à ces douloureuses étreintes, à ces expulsions brutales, à ces cachots, à ces insultes qui accablèrent les proscrits? Je me représente surtout cette séparation violente de frères qui s'aimaient, je suis avec eux et l'un d'eux au milieu de ces adieux qui déchirèrent leur âme. C'était bien plus que le bannissement et l'exil; bien plus, je l'affirme, que la perte de la patrie, de la famille. Le religieux a reçu une seconde naissance et un second baptême par la profession de la vie et de la règle auxquelles la vocation divine consacra son intelligence, son cœur et son existence tout entière. Là, par un amour qui a sa source dans la grâce surnaturelle, il se forme des liens plus profonds, plus doux et bien meilleurs encore que les liens qui attachent au sol natal ou aux rapports intimes du foyer domestique. Les vœux, la discipline régulière, la vie étroitement commune, l'esprit qui vivifie le corps et qui se répand en chaque membre, l'héritage recueilli des saints qui vécurent de la même existence, des mêmes travaux, des mêmes pensées, le don irrévocable de tout notre avenir à la société qui nous adopte pour
MORT DU R. P. ROOTHAAN. 229
enfants, la profonde sécurité qui, sous son autorité maternelle, sert d'abri dans tous les lieux, dans tous les temps, dans tous les besoins de l'àme et du corps même; toutes ces choses contribuent à cimenter cet amour plus puissant que la nature, plus puissant que la mort, et qui nous identifie dans la profession religieuse avec nos frères, avec les travaux, avec les œuvres de la Compagnie, ses succès, ses revers, avec sa vie même.
« L'amour de la Compagnie, la grâce de la Compagnie, l'union de la Compagnie, sont des sortes de biens cachés, qu'on ne saurait guère exprimer et même qu'on ne saurait comprendre hors des éléments transformés qui constituent cette patrie et cette famille religieuse. Aussi, quand la dissolution est prononcée, quand la vocation est brisée, l'arrêt de mort porté, un indicible martyre s'accomplit : le religieux cessant de l'être sans cesser de vouloir et d'aimer sa vocation est un être déshérité en un moment ici-bas de trésors mille fois plus précieux que le pays, la famille, mille fois plus que l'existence : c'est une bien autre affliction que le bannissement et l'exil. Cette enfance religieuse du novice, ces études péniblement suivies, ces longs et doux exercicesdes grandes retraites, la conversation etl'amitié des frères donnés par Dieu même; sans sollicitude
aucune, le bien-être d'une exacte pauvreté qui montre à découvert la main de la Providence attentive à nourrir, à vêtir, à bercer même des enfants chéris; et l'heureuse conduite d'une supériorité paternelle, et les liens sacrés d'une communauté d'épreuves, de vœux, d'efforts, de souffrances et de joies dans toutes les contrées du monde; tout cela compose une laborieuse, mais inappréciable félicité dont la perte estamère comme la plus amère infortune. Il reste alors, dans cet asile qu'on nomme la résignation, un culte secret et respectueux de la douleur qui oppresse et qu'on aime. »
L'apologie de Clément XIII et de Clément XIV, lorsqu'elle parut, rencontra quelques critiques au milieu des éloges qui lui furent décernés. Tout ce qu'on a pu dire de raisonnable pour et contre se trouve réuni dans une appréciation pleine de délicatesse et de sens, qui fut adressée à l'auteur par un ami dont nous avons déjà parlé à propos du livre suri' Existence et V Institut des jésuites. M. Trognon, devenu dans l'exil le secrétaire de la reine Marie- Amélie, après avoir été à Paris le précepteur de l'un de ses fils, écrivit au P. de Ravignan la lettre suivante, datée de Saint-Léonard, en Angleterre :
c Mon très-cher et révérend Père, je viens d'achever la lecture de votre ouvrage. Je me suis laissé
MORT DU B. P. ROOTHAAN. 231
entraîner à l'intérêt du sujet, et n'ai pas songé un seul instant à m'arrêter pour faire l'office de critique que vous m'aviez recommandé. Ce n'est pas que, de temps à autre, je n'aie trouvé sur mon chemin certaines choses que j'aurais voulu voir dites autrement qu'elles ne le sont; mais je m'en suis très-peu occupé ; mon attention était au fond même de l'ouvrage bien plus qu'aux détails de la forme, en dépit de toutes les susceptibilités de mon goût littéraire.
« Ou je me trompe ou cette impression sera celle de vos lecteurs. Il ne me paraît pas possible, devant l'intérêt si grand et si élevé de ce livre, de donner plus d'importance au mérite du style que l'auteur n'en a donné lui-même. Ce style est d'ailleurs, dans son ensemble, ample, grave, assorti au sujet, et je ne sais vraiment pas si l'ouvrage gagnerait beaucoup à ce que quelques incorrections, quelques défauts d'harmonie et d'élégance disparussent ; à ce que quelques phrases un peu sèches, où la pensée semble avorter, reçussent un plus complet développement. Tout cela se perd dans le mouvement général qui anime le livre, mouvement continu, mais qui ne s'en fait pas moins fortement sentir, et qui vient de la foi du prêtre bien plus que de l'art de l'écrivain. Je vous ai retrouvé tout entier dans
votre ouvrage, mon très-cher Père, et c'est pourquoi je l'aime comme il est.
t La plus sérieuse critique que j'aurais à y faire s'adresserait au premier chapitre : Tableau de l'époque. Ce chapitre m'a paru un peu pâle, un peu faible; j'y voudrais plus de relief; je voudrais que vous eussiez fait ressortir plus énergiquement des faits sommairement rassemblés, l'état de guerre où les cours catholiques se trouvaient alors contre les jésuites. Je ne demanderais pas d'autres traits que ceux que vous avez réunis; mais je désirerais qu'ils fussent plus mis en saillie, que l'impression générale du chapitre fût plus vive et plus saisissante.
t II me reste, mon très-cher et révérend Père, à vous remercier du plaisir que vous m'avez procuré par la lecture de ce livre si calme, si digne, si plein de l'esprit de charité et de paix qu'on aimerait à rencontrer dans tous ceux qui touchent aux choses de l'Église. »
Pendant toute la durée de son travail , le P. de Ravignan s'enveloppa du secret le plus absolu; c'était sa consigne. Le livre était déjà sous presse qu'on ne le savait pas encore en projet; et les journaux qui annoncèrent la mise en vente, apprirent en même temps au public l'entreprise et l'exécution. « Quelle nouvelle! écrivit alors M. Mole, un livre
MORT DU R. P. ROOTHAAN. 233
de vous! j'en suis tout ému. L'auteur, la cause particulière, la cause générale, tout se réunit pour exciter au plus haut degré non pas tant ma curiosité que mon plus grand et mon plus tendre intérêt. Vous m'avez bien touché en me disant que ce secret, si longtemps gardé, vous a coûté quelque peu avec moi. Comment! vous l'aviez étendu jusqu'à l'évêque d'Orléans ! Je ne puis certes pas me plaindre après cela. » Le P. de Ravignan l'avait étendu jusqu'à ses frères, sauf les expressions de droit. Ainsi pour ce travail de surcroît, il prit du temps où il put ; et l'on ne vit aucune diminution dans son ministère, aucun changement dans ses habitudes. N'avait-il pas été prudent de protéger son œuvre par le mystère? C'était prévenir les ennuis des interpellations et peut-être l'embarras des oppositions.
L'ouvrage sur Clément XIII et sur Clément XIV ne pouvait pas sans doute avoir une grande vogue; le sérieux ne sera jamais à la mode. Cependant le livre a eu son cours : la première édition fut rapidement enlevée. Tous les journaux en parlèrent, chacun, il est vrai, selon son esprit. Enfin, et c'était l'unique ambition du P. de Ravignan, il a eu le dernier mot, et il attendra longtemps une réplique qui le réfute aux yeux des gens sensés.
C'est ce qu'en pensa M. le comte Mole, comme
23i CHAPITRE XXII.
on le voit dans cette seconde partie de sa lettre dont nous avons déjà cité le début : « Vous avez rendu impossible à tout homme exempt de préventions et aimant la vérité d'hésiter encore. Rien ne rappelle la passion du Sauveur comme cette persécution si bien racontée de la société de Jésus. Tandis que vous demeurez si calme, si résigné, en traçant le tableau de. tant d'iniquités, le lecteur s'émeut, se révolte d'autant plus peut-être que vous recommandez davantage le pardon.
« Me permettrez-vous, malgré mon insuffisance pour juger un tel livre, de dire simplement l'impression qu'il a faite sur moi? Le ciel lui-même a su ggéré au P. Rooth aan de vous com mander de Tentreprendre, et le ciel aussi a conduit votre main en l'écrivant. J'avais toujours regardé l'abolition des jésuites comme une des pîus odieuses violences et une des plus grandes fautes que des têtes couronnées aient jamais commises ; mais il n'en existait jusqu'ici aucune démonstration aussi authentique, aussi approfondie, aussi bien faite pour convaincre tous le» esprits et pénétrer dans tous les cœurs. Ce n'est pas seulement à l'ordre des jésuites que vous avez rendu service; c'est encore et surtout à la cause de la religion, de l'ordre moral et politique, que, sans en annoncer le dessein, vous venez de faire un immense
MORT DU R. P. ROOTHAAN. 235
bien. Ce qui est inexprimable et vous gagnera le plus de lecteurs, c'est cet accent de charité, cette résignation, cet oubli des plus mortelles injures qui respire d'un bout à l'autre de l'ouvrage, j»
Le R. P. Beckx, nouveau général de la Compagnie, adressait lui-même au P. de Ravignan ce témoignage de reconnaissance : t En écrivant Clé" ment XIII et Clément X/F, vous avez rempli la dernière volonté de notre vénéré P. Roothaan, et je sens le besoin de vous faire aussi, an nom de notre Père défunt, les plus vifs remercîments. Je crois qu'avec le temps cet ouvrage fera toujours plus de bien. En tout cas, la Compagnie a porté quelque remède au mal; et toute la Compagnie vous sera reconnaissante de ce que vous vous êtes si bien acquitté de cette tâche difficile et délicate qui vous avait été imposée. »
Un exemplaire de cet ouvrage avait été déposé aux pieds du Souverain-Pontife. Le Père commun de la grande famille catholique est ami de la paix ; sa premièreimpression parutdonc pénible: c Eh! pourquoi, dit-il, raviver cette fâcheuse controverse ? — Très-Saint Père, lui répondit le prélat qui venait de lui présenter le volume, cen'estpasunecontroverse : les personnes ne sont pas attaquées, les faits sont seulement exposés et le saint-siége est défendu dans
l'histoire de deux papes. » Sa Sainteté parcourt quel* ques pages, puis remettant le livre à celui qui Pavait présenté : « Je n'ai pas le temps, dit-elle, de lire moi même tout ce volume; prenez-le; vous m'en rendrez compte. » Quelques jours après, le prélat fil son rapport, qui satisfit pleinement le Saint- Père : il avait été reconnu que le P. de Ravignan avait bien mérité de l'Église et de la Compagnie.
LeR. P. Roothaan était mort avant l'achèvement du livre dont il avait donné l'idée; et l'élection de son successeur enleva plusieurs mois au travail du P. de Ravignan. Depuis longtemps la santé du R. P. général donnait de sérieuses inquiétudes ; il était atteint d'un asthme suffocant et d'une grave affection de cœur. Toute la Compagnie était en prières; et le P. de Ravignan s'écriait dans sa tristesse pleine de résignation et de confiance : « Disons bien notre Pater. Fiat en tout et pour tout ! Détachonsnous et abandonnons-nous à la sainte volonté du Seigneur! > Ces paroles lui étaient familières : il les répétait à chaque épreuve que le -ciel lui envoyait.
Le S mai, le P. de Villefort lui écrivit : Quelle triste nouvelle j'ai à vous annoncer ! Aujourd'hui, à dix heures trois quarts du matin, le très-révérend P. général a rendu sa belle àmeàson Créateur; toute la communauté, dans laquelle M. de Bussières et le
MORT DU R. P. ROOTHAA.N. 237
docteur Manning s'étaient glissés, entourait son lit depuis deux ou trois heures, C'est hier qu'il a eu une seconde attaque. Le R. P. Rubillon, qui a passé la nuit dernière auprès de lui, lui avait donné l'extrême-onction vers onze heures. Ce matin, il a suivi la messe que je lui ai dite dans sa chambre, comme à l'ordinaire, à cinq heures; mais il n'a pas eu le bonheur d'y communier. Hier matin, il avait eu celte consolation. Quelle vie remplie de saintes œuvres ! Que sa maladie a été édifiante et sa mort suave! Obdormivit in Domino. »
Le R. P. Roothaan laissait en mourant un nom qui vivra toujours dans la reconnaissance de la Compagnie. Il la gouvernait depuis 1 829 ; c'est parmi nos généraux un de ceux dont l'administration a été la plus longue et la plus laborieuse. Accablé d'affaires et de tribulations, souvent embarrassé au dedans, toujours persécuté au dehors, il travaillait sans répit, priait sans relâche ; et sa prière la plus habituelle était ce cri delà détresse confiante : Jesu, miserere ! Homme de raison et supérieur parfait, selon l'idée de l'Institut, il gouvernait avec une sagesse qui ne le cédait qu'à la bonté. Il fut l'un de ceux qui, depuis le rétablissement de la Société, contribuèrent le plus à remettre les Exercices de saint Ignace en vigueur ; il les a commentés avec
une intelligence qui dénote non-seulement une science approfondie de la spiritualité, mais de plus un secours tout spécial de Dieu. En lui tous les enfants de la Compagnie regrettèrent un père, le P. de Ravignan regretta de plus un ami.
Il fallut songera l'élection d'un nouveau général. Dans chaque province de la Compagnie, les profès se réunirent immédiatement en congrégation particulière, afin de choisir deux députés qui devaient accompagner leur provincial respectif à la Congrégation générale convoquée à Rome.
Le P. de Ravignan fut un des deux députés élus par la province de Paris. Le 5 juin il partait ; le 9, il était à Marseille et disait la messe à Notre-Dame de la Garde, pour que Marie daignât protéger la Compagnie ; le 1 2, il arrivait à Rome. Les trois provinciaux et les six députés de France se trouvèrent les premiers au Gesu; les autres députés des autres provinces de l'Europe les suivirent de près, et la Congrégation générale s'ouvrit le 22 juin dans la soirée.
Inspiré par sa charité, le P. de Ravignan se mit alors à rédiger une espèce de journal pour informer ses frères de Paris de tout ce qui se passait à Rome. Nous ne craignons pas de publier cette correspon-f dance de famille, dont la lecture fera presque assister à une Congrégation générale tenue pour l'é-
MORT DU R. P. ROOTHAAN, 239
lection d'un successeur de saint Ignace. Un homme d'État, habitué à des assemblées bien différentes, M. le comte Mole, écrivait à ce propos : « Rien de si beau, de si touchant que ces hommes venus de tant de points du globe, ne s'étant jamais vus, mais étroitement unis par la même foi, soumis à la même règle, s'abstenant tous ensemble, et sans efforts, de parler du choix si important auquel ils vont procéder, s'abstenant même de s'en préoccuper j usqu'à l'heure marquée où ils invoqueront le Saint-Esprit pour les diriger. »
Le P. de Ravignan avait commencé son compte rendu dès son arrivée; nous y laisserons quelques détails étrangers à la Congrégation, mais qui ne seront pas, nous le pensons, sans intérêt. Il écrivait le 14 juin :
t Le R. P. vicaire et les assistants, ainsi que les autres Pères de la maison professe, nous ont reçus avec une cordialité parfaite. Nous irons après midi visiter nos Pères des autres maisons de Rome.
I« Ce matin, je suis allé chez le cardinal Antonelli porter les dépêches de la nonciature de Paris. Il m'a iccueilli à merveille; il est très-bien pour la Com- Dagnie; c'est un homme d'esprit et fort au cou- •ant, ce me semble, des affaires de France. Puis, je uis allé faire ma première visitite à Saint-Pierre.
Quelle beauté et quelle grandeur ! je l'ai revu avec une véritable émotion.
« Rentré, j'ai pensé à vous écrire et à causer un petit moment avec vous. Je ne sais rien encore. Je recueille de bonnes impressions et des dispositions favorables ad majorem Dei gloriam. Nous allons prier et nous préparer dans le Seigneur à l'élection . >
Trois jours après, il écrivait : « Hier, 16 juin, le R. P. vicaire eut une audience du Saint-Père. Le Pape le reçut parfaitement, et lui dit : t Qui sera général? » Le R. P. Pierling répondit : « Le Saint- Esprit seul le sait. — C'est bien, v reprit le Pape. Alors le P. vicaire lui remit la formule de la Congrégation générale, extraite de l'Institut. Le Saint- Père parcourut cet ensemble de formalités à remplir, parut fort satisfait, et exprima son désir que tout se passât avec une entière conformité aux constitutions de la Compagnie.
« Hier, fête de l'Assistance de France et de saint François Régis, les supérieurs et les principaux Pères des autres maisons de Rome dînaient au Gesu, d'après l'invitation du R. P. Rubillon. Nous étions donc très-nombreux, et une immense table avait été placée au milieu du réfectoire comme supplément nécessaire. La cordialité la plus vraie régnait entre tous : rien qui ressemble ici à la préoccupation ou
MORT DU R. P. ROOTHAAN. 241
à l'inquiétude. Aucun nom ne se prononce, que je sache, pour devancer l'élection ; on garde une religieuse réserve.
Le 24, il reprenait son journal : « Le 21 , fête de Saint-Louis de Gonzague, j'étais au collège Romain, auprès du tombeau de l'aimable saint, au milieu des pompes, des chants, des fleurs qui embellissaient sa fête vraiment magnifique. Pas un scolastique, je crois, pas un Frère coadjuteur, n'ont pu être à la première table, où près de cent vingt ou cent trente Pères étaient assis. Une guirlande continue de roses fraîches et de thym courait le long des tables et dessinait la place de chaque convive. Silence et lecture tout le temps du dîner, comme au Gesu, le jour de saint François Régis. Un évêque italien, l'officiant, occupait la première place avant le P. vicaire. La population s'est portée en foule à l'église du Collège et à l'admirable chapelle du jeune saint, qui était parée, illuminée, comme on sait parer et illuminer à Rome. Toute l'église, immense vaisseau, était tendue de draperies rouge et or, et éclairée par des guirlandes de lustres. Qu'est-ce donc au ciel?
t Le 2 2 devait s'ouvrir notre Congrégation. Après la récitation du Veni, Creator, le P. vicaire, suivant la loi qui lui est imposée par l'Institut, rendit compte à la Congrégation de ce qui s'était passé depuis la II. 44
mort du dernier général. Ce temps avait été court, il y avait donc peu de chose à dire. Dans ce compte rendu il a payé un juste hommage à notre vénéré P. Roothaan.
c Je ne dis pas en détail ce qui s'est fait dans cette première séance; vous en aurez le procès-verbal en lisant la formule : elle a été suivie à la lettre.
€ Il fallait un Père pour faire l'exhortation prescrite pour le jour de l'élection, immédiatement avant l'heure d'oraison qui la précède. Mon nom est sorti de l'urne avec une majorité de suffrages assez forte. J'ai donc à faire un discours en latin. Soit!
c Le jour de l'élection a été fixé au 2 juillet, fête de la Visitation de la sainte Vierge, sub umbraprotectionis Marix. Par conséquent, le quatriduumde retraite et d'informations commencera le 28, au matin. Tout va bien. Tout se passe dans la paix, la concorde et le silence. 11 me semble que rien ne manifeste encore un nom pour le grand jour de l'élection. Priez pour nous et avec nous.
c Ce matin, 23, le Pape a reçu à merveille les députés de la Congrégation, leur a parlé avec effusion de cœur, n'a pas dit un mot qui indiquât le moins du monde un désir pour le choix du général, s'est égayé de notre mise au pain et à l'eau le jour de
MORT DU R. P. ROOTHÀAN. 243
l'élection, pendant tout le temps de la séance. Il a donné à plusieurs reprises une approbation trèsformelle à la Civiltà, et a exprimé la volonté qu'elle fût toujours conservée. Cette revue a maintenant de douze à treize mille abonnés. Le Pape, en particulier, a parlé avec éloge du dernier article sur les tables mouvantes et le monde des esprits. >
Le 29 juin, fête de Saint Pierre et de Saint Paul, le P. de Ravignan se remettait à son journal : « Le 24, c'était la tête patronale de la basilique de Saint-Jean de Latran, qui est comme la cathédrale des Souverains- Pontifes. Le Pape y assistait: il devait proclamer après la messe le dernier décret pour la béatification de notre P. André Bobola, martyr dans la Russie blanche, et pour celle de Germaine Cousin, bergère du diocèse de Toulouse. Nous avons dû assister à cette cérémonie.
t Nous fûmes admis, par consigne expresse, dans la sacristie, derrière les bancs des cardinaux, debout tout le temps. Le Saint-Père entra après l'office de la basilique. Le R. P. vicaire et Mgr Lestrade, postulateur de la cause de Germaine Cousin, firent successivement à genoux, in piano, leur petit discours ; le P. vicaire en italien, Mgr Lestrade en français. Le Pape répondit à tous les deux en même temps. Sa voix est forte, accentuée; il parle vrai-
ment très-bien et avec aisance. Il paraphrasa quelques instants ces deux mots : fortitudo et décor, à propos du martyr et de la bergère; et il le fit avec bonheur. Il nous dit ensuite que la mort subite de deux personnes qui lui étaient chères (Mgr Garibaldi, nonce à Paris, et le cardinal Brignole, décédé à Rome) l'avait beaucoup affecté. Il ajouta quelques mots d'éloge pour notre ancien général, le P. Roothaan, et exprima le vœu que son successeur fut comme lui prudent. Il parla avec bonté de la Compagnie et revint sur la prudence comme pour nous la recommander encore. Sa parole et sa physionomie étaient bienveillantes ; plusieurs cardinaux donnèrent des signes non équivoques d'approbation aux expressions favorables à la mémoire du P. Roothaan et à la Compagnie. Tous ensuite nous fûmes admis au baisement du pied.
c Je suis édifié de la manière avec laquelle se prennent les informations pour l'élection. Vraiment, il me semble que l'Esprit de Dieu règne ici : point d'apparence de mouvement ou de propension en faveur de quelqu'un.
t Après-demain, 2 juillet, le grand jour: Ostende quem elegeris. Je ris à part moi des appréhensions de quelques amis de France à mon endroit.
c Je viens de revoir et d'achever ma petite exhor-
MORT DU R. P. ROOTHAAN. 243
tation latine. Qu'elle serve au moins un peu à nos Pères de sujet d'oraison ! »
Enfin, le 2 juillet, le P. de Ravignan écrivait : t Gloire à Dieu et à Marie ! nous sortons de l'église où le Te Deum a été chanté.
c A huit heures et demie du matin, tout était fini dans la paix et le recueillement le plus profond. Le R. P. Beckx, provincial d'Autriche, a été élu général au premier tour de scrutin.
« Immédiatement après le dépouillement des suffrages, le P. vice-préposé et le P. Minini se sont rendus au Vatican. Le Pape les a reçus à merveille. Il a dit : c C'est l'anniversaire de l'entrée des Français à Rome ; vous avez fait alla francese, presto ! » Il a envoyé sa bénédiction à l'élu. Nous avions installé notre nouveau général et lui avions rendu hommage en lui baisant la main à deux genoux. Quand il dut aller prendre le fauteuil destiné à l'élu, le P. Beckx se mit à genoux devant la Congrégation et dit à peu près: Imposuistis crucem ferendam; illam ex obedientia suscipio. Saltem vos miser emini mei et orate... »
Le 9 juillet, le P. de Ravignan écrivait :
« Le dimanche 3, notre Père général a été avec les anciens Assistants voir le Pape, qui a été fort bienveillant. Le R. P. général est revenu consolé et
fortifié. Ce matin nous avons élu les nouveaux Assistants : le P. Ferrari, pour l'Italie; le P. Pierling, pour l'Allemagne; le P. Rubillon, pour la France; et, pour l'Espagne, le P. Gil, qui est à Guatemala.
« Le P. Pierling a été élu admoniteur. Il y a déjà quelques jours, et après l'élection du R. P. général, le P. Patrizi a été élu secrétaire de la Congrégation. Le P. Peters et moi, nous sommes ses deux aides, et composons ainsi le bureau avec le général. La besogne ne manquera pas.
t Nous avons déjà discuté longuement, sans la terminer, la question de savoir si on créerait une nouvelle Assistance pour l'Angleterre et l'Amérique (la langue anglaise). »
Le même jour, après avoir énuméré les nominations aux divers olfices dont la Compagnie entoure la charge du général, il signalait par plusieurs points d'admiration quelques voix égarées qui l'avaient porté à l'Assistance pour les provinces de France, puis il ajoutait :
c Toutes nos élections sont maintenant finies : voila les âmes rassurées à mon endroit; et vous, mes chers Pères de Paris, vous voilà condamnés à me revoir!
« La Congrégation vient de confier au R. P. général le soin de désigner le nombre des commis-
MORT DU R. P. ROOTHAAN. 247
sions, deputationes, et de choisir les membres qui les composeront; il y en aura une pour les études, une seconde pour la pauvreté, une troisième pour la discipline, et d'autres peut-être encore.
t J'ai cru devoir, de l'avis du R. P. Beckz, demander au Saint-Père une audience. Il avait parlé de ma présence à Rome et avait semblé exprimer le désir de me voir. J'ai écrit au maître de la chambre, Mgr Rorromeo, qui est venu lui-même me voir et me dire que le Saint-Père me recevrait un de ces jours. »
Le P. de Ravignan mandait le 1 5 juillet : « Nous préparons dans les diverses commissions les matières de décrets à proposer à la Congrégation générale. Je suis dans la commission pro paupertate.
c Le dimanche, 10, j'ai eu mon audience particulière du Saint-Père; il a été plein de bienveillance et m'a retenu une demi-heure tête à tête. Je lui apportais la nouvelle de la nomination des Assistants; il m'a paru content. 11 m'a exprimé aussi dans les meilleurs termes sa satisfaction de l'élection du P. Reckx, ajoutant qu'il croyait que son gouvernement serait ce qu'il devait être.
t Mais le Saint-Père m'a surtout longuement parlé et interrogé sur la France. J'ai pris note de
cette grave conversation, et je vous la communiquerai en temps et lieu. Ce que je puis vous dire ici, c'est que j'ai été fort à mon aise, et que j'ai pu m'exprimer avec franchise clans la mesure qui m'était permise. Je suis sorti de cette audience avec un bien-être supérieur qui m'a beaucoup consolé. Le Pape m'a dit. de revenir le voir. »
La note sur la conversation du 10 juillet au Quirinal trouve ici sa place. En voici quelques extraits qui suffiront à montrer que le jésuite français n'avait point médit de la France à Rome.
Le Souverain-Pontife : « Eh bien ! comment vont les choses à Paris maintenant? >
Le P. de Ravignan : c Saint-Père, tout y est tranquille. >
Le Souverain-Pontife : « Riais Paris est le centre de la France et le lieu de réunion de tous les prêtres chassés de leurs diocèses. »
Le P. de Ravignan : « Je puis assurer à Votre Sainteté que, s'il y a quelques mauvais prêtres à Paris, il y en a aussi une multitude de bons et de très-bons. Je crois être dans le vrai en affirmant que si le saint- siège était attaqué, que s'il faisait le moindre appel au dévoûment de l'Église de France, ce serait encore dans la pratique, quoi qu'il en soit des théories, le pays, la nation la plus dévouée à
MORT DU R. P. ROOTHAAN. 249
Votre Sainteté et à tous les droits de l'Église romaine. »
Le Souverain-Pontife : c Oui, je le crois aussi, idais alors pourquoi des contradictions? On enseignait la théologie de Bailly, très-hostile au saintsiége, dans presque tous les séminaires de France. C'est moi, et moi seul (le Pape insista sur ce mot) qui ai déféré à Y Index la théologie de Bailly.
t On a dit aussi que, dans l'affaire de V Univers, j'avais été excité pour agir contre l'archevêque de Paris par la lettre qu'il m'avait écrite à Gaëte. Non, ce ne sont pas là de ces choses qui restent sur le cœur d'un Pape. Un Pape ne l'est pas pour son plaisir, mais pour porter sa croix à la suite de Notre-Seigneur et pour l'imiter.
€ D'ailleurs je n'adopte aucun journal et je ne défends pas r Univers. On voulait me le faire condamner; je n'approuve pas tout ce qu'il a écrit, mais il n'y a pas lieu de le condamner.
« On me dit beaucoup de choses sur les uns et les autres : j'en prends et j'en laisse, selon qu'il me semble convenable.
« On m'a attribué de vouloir à toute force en France la liturgie romaine ; je n'y tiens pas plus que de raison ; mais je ne veux pas qu'un évêque puisse faire à son gré un missel, un bréviaire. Pour des
usages particuliers, je les autoriserai volontiers.
« On m'écrit encore pour me presser de condamner le Traditionalisme ; qu'on ait donc patience! On ne veut plus de raison humaine. Mais, mon Dieu! si cette pauvre raison humaine n'est plus rien, la foi elle-même ne sera bientôt plus rien. A chacune sa part. >
« Le Saint-Père ne me dit pas un mot de politique. Le reste de la conversation, d'ailleurs mêlée de divers sujets, a roulé sur la Compagnie, sur la Congrégation générale et dans les termes les moins équivoques de bienveillance. *
Le P. de Ravignan continua jusqu'à la fin de la Congrégation son compte rendu fraternel : « Dieu nous protège, disait-il, nous travaillons et délibérons dans la paix. Tout continue à aller bien. Nos travaux auront, je l'espère, avec la grâce de Dieu, porté leur fruit. Le très-révérend Père général est l'humilité, la patience mêmes. Son calme est constant. Accablé qu'il est d'affaires, il se possède parfaitement. Ce qui domine en lui, c'est la bonté avec la rectitude. Dieu le bénira. Il est fatigué, il est temps de le laisser libre. Encore est-il ici impossible de lui parler; je l'ai entretenu deux fois pendant cinq minutes. »
Il écrivait encore le 21 août : t Aujourd'hui nous
MORT DU R. P. ROOTHAAN. 251
allons à Saint-Pierre pour la béatification de notre vénérable P. Jean de Britto ; nous le prierons ensemble , et nous remercierons Notre-Seigneur de nous avoir donné un nouveau protecteur dans ce saint martyr. Je me réjouirai dans cette belle cérémonie en pensant à la fin de tous nos maux sur cette terre. Le Pape, pour la solennité d'une béatification, se contente de venir le soir faire sa prière devant la relique et l'image du bienheureux. »
Le 27 il parle d'une seconde audience particulière du Souverain-Pontife : « Les trois provinciaux de France m'avaient chargé de demander : l° une bénédiction spéciale pour les hommes et les œuvres de la Compagnie en France ; 2° la faculté de dire toute l'année matines et laudes à deux heures ; 3° dans chacune de nos maisons cent jours d'indulgence toutes les fois qu'on réciterait une prière devant une image du Sacré-Cœur de Jésus et devant celle de la sainte Vierge.
< Ces trois choses ont été accordées ; la bénédiction a été donnée toto corde et dans les termes les meilleurs; pour le bréviaire, le Pape a accordé en ajoutant de sa main, accedente justa causa; pour l'indulgence, trois Ave, Maria à réciter devant l'image. Le Saint-Père est assez réservé pour toutes ces choses. »
Enfin, le 31 août, le P. de Ravignan écrivait: c Nous partons aujourd'hui même de Rome. Hier le Pape nous a tous reçus avec une grande bonté. Tout à l'heure notre dernière séance et puis le Te Deum. Tout est bien. A bientôt. A Dieu sur la croix ! »
Il rapporta de Rome un précieux et consolant héritage, le petit crucifix de bois et de cuivre du P. Godinot, devant lequel il s'était si souvent agenouillé à Estavayer, pendant sa troisième année de probation. Après la mort du saint vieillard, cette image du Sauveur avait passé dans les mains du R. P. de Roothaan, dont elle avait fortifié l'àme et adouci le passage du temps à l'éternité. Une plaque de métal y fut appliquée avec cette inscription : Hac cruce utebantur P. Nicolaus Godinot et P. Joannes Roothaan, ambo, quomodo in vita sua, ita et in morte in Christo crucifixo conjunctissimi. Ce pieux monument de famille, déjà consacré par le dernier soupir de deux Pères vénérés, fut conservé è notre maison de la rue de Sèvres, où il devait consoler l'heure suprême d'un troisième ami»
L'apôtre des grands et des Pauvres»
Fin chrétienne du vainqueur de l'Aima, devenu le pénitent du P de Ravignan. Le carême prêché aux Tuileries et chez les Petites-Sœurs des pauvres.
Le P. de Ravignan revenait de Rome chargé d'un riche présent pour un guerrier qui, l'année suivante, devait aller mourir sur un sol ennemi, le lendemain d'une victoire. C'était un précieux camée envoyé par le Souverain-Pontife au maréchal de Saint-Arnaud. Depuis quelques mois déjà des rapports intimes s'étaient établis entre le jésuite et le futur général de l'armée d'Orient.
Nature chevaleresque, longtemps aventureuse et mportée, le maréchal avait couru à travers mille îasards, après des rêves ambitieux de fortune ; et juand il eut une fois atteint son idéal de gloire, on cœur ne fut pas rempli, et il s'aperçut que ii. 45
2o':- CHAPITRE XXIII.
toutes les grandeurs d'ici-bas notaient qu'une chimère. A ce désenchantement se joignit bientôt l'avertissement de la mort. Ministre de la guerre, accablé d'affaires et de soucis, dévoré intérieurement par une maladie pleine de douleurs et d'angoisses, il se tourna un jour vers celui qui promet une vie meilleure et qui dit : Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai.
Le maréchal était l'homme du monde le moins capable ou de montrer du christianisme par hypocrisie, ou de cacher sa foi par respect humain. Il croyait tout haut. Quand le P. de Ravignan allait dans le cabinet du ministre et quand celui-ci venait dans la cellule du religieux, c'était à ciel ouvert, et, je puis le dire, le noble guerrier se confessait devant toute l'armée et devant toute la cour.
On le sait d'ailleurs, toutes les natures sont faites pour la religion et ne sont achevées que par elle. Avec ce divin correctif l'homme devient complet; il est toujours lui-même sans doute, mais il est meilleur. Le religieux aima dans cette âme enfin subjuguée une probité rare, une franchise un peu brusque, une indomptable énergie.
Une correspondance fréquente, commencée au ministère de la guerre, à Paris, et terminée au quar-
tier général, sous les murs de Sébastopol, a laissé transpirer quelque chose des communications intimes entre le confesseur et le pénitent. Je puis citer leurs lettres, je le dois donc à la gloire de Dieu et afin qu'on sache, une fois de plus, que la sympathie est facile entre le prêtre et le soldat.
Je trouve d'abord une série de billets datés des grandes époques chrétiennes de l'année. Le maréchal, homme d'initiative sur tous les terrains, prenait toujours les devants, même sur le P. de Ravignan, et demandait jour et heure pour un pieux rendez-vous. Ici je lis : « C'est demain Noël, et les lourdes affaires de ce monde ne me font pas oublier mes devoirs envers Dieu. » Ailleurs : « Malgré tout mon désir de vous voir, je n'ai pas voulu aller troubler vos méditations. Mais je veux vous rappeler que vous avez bien voulu me promettre de m'entendre dimanche, jour de la Pentecôte. »
Le maréchal arrivait à la minute, se confessait dans la chambre du P. de Ravignan, et se rendait aussitôt à la chapelle de la maison, où il entendait la messe et communiait.
Voici un de ses épanchements de cœur au sujet de son changement de vie : « Ma résolution n'a pas faibli. Je sens chaque jour davantage les bienfaits de la religion ; mon âme s'élève vers Dieu pour le
256 CHAPITHE XXIII.
remercier avec ferveur de la grâce infinie qu'il m'a faite. Mais dans ce torrent où je vis, au milieu des' affaires, des exigences du monde, je n'ai pas assez de temps à donner à la méditation et aux lectures sérieuses. J'aurai bien besoin, mon Père, de votre indulgence et de la miséricorde de Dieu. »
Sur les ordres de Son Excellence et pour son usage particulier, une bibliothèque de bons livres, choisis par le P. de Ravignan, et une chapelle, desservie par un aumônier, furent installées au ministère de la guerre.
Durant les préparrtîfs de cette guerre d'Orient que le maréchal, héroïque dans la maladie comme dans le combat, voulait encore diriger en personne, le P. de Ravignan appela son attention sur l'organisation du service religieux dans l'armée expéditionnaire. Voici la belle réponse du généralissime : « Gomment avez-vous pu penser un instant que je négligerais d'entourer les braves soldats de l'armée d'Orient de tous les secours et de toutes les consolations de la religion? Je m'efforce démoraliser nos soldats, de faire entrer dans leurs cœurs de bons sentiments. Des soldats religieux seraient les premiers soldats du monde. »
Un incident de cette correspondance valut au P. de Ravignan un moment de bien franche hilarité.
Il venait d'être député, comme nous l'avons dit, de Paris à Rome pour l'élection du nouveau général de la Compagnie. L'illustre maréchal, qui savait beaucoup mieux son métier que le nôtre, put croire que, dans la Compagnie comme dans l'armée, on ne pouvait faire de plus aimable compliment que de pronostiquer à un simple soldat qu'il deviendrait général en chef*, l'estime dont le P. de Ravignan était environné donnait, d'ailleurs, de la vraisemblance à son présage. Les lignes qu'on va lire furent écrites à la hâte, et portent le cachet d'une inspiration toute spontanée : « J'espère apprendre qu'à l'unanimité vous avez été nommé général. Les hommes s'agitent et Dieu les mène : Dieu vous mènera là où vous devez monter. Ici-bas, mon Père, chacun a sa place marquée. Mes pressentiments m'ont rarement trompé. Je perdrai vos précieux conseils et votre pieuse direction, mais je me consolerai en pensant au bien que vous ferez, et Dieu me viendra en aide. Bon voyage et bonne chance ! »
Cette fois les pressentiments ne seréalisèrent pas: le P. de Ravignan fit bon voyage et eut la chance de n'être point élu. Le maréchal, qui tenait fort peu à la réputation de prophète, fut bien vite consolé qu^nd le P. de Ravignan lui annonça en même temps son prochain retour de Rome et le magni-
2o8 CHAPITRE XXIII.
fique camée qu'il avait obtenu pour lui du Souverain-Pontife. « Ce que Dieu fait est bien fait, répondit-il aussitôt, et sa volonté ne se manifeste jamais sans raison. Je ne saurais vous dire comme je me sens heureux à l'idée de recevoir encore vos pieux conseils dont j'ai tant besoin.
« Je suis confus de la bonté de notre Saint-Père; je vous prie de mettre mon profond respect aux pieds de Sa Sainteté, et de lui dire que le pieux souvenir qu'elle veut bien me destiner sera, mon talisman, mon appui et ma force dans les mauvais jours. J'en conserverai une éternelle reconnaissance. »
Enfin, l'heure de la guerre a sonné; le maréchal saura bien, à chacune de ses stations jusqu'à la dernière, pour lui si glorieuse, trouver le temps de penser à Dieu et d'écrire à son guide dans les voies du ciel.
Il lui disait dans une lettre datée duo avril 1 854 : « Je pars lundi, et je ne veux pas quitter Paris et la France sans jouir encore une fois de vos conseils, sans vous demander vos prières. J'ai bien besoin que vous m'aidiez près de Dieu pour obtenir son aide dans la grande entreprise dont il a permis que je sois chargé, et que lui seul peut me donner la force de mener à bien. Sans l'aide de Dieu on ne
L'APOTRE DES GRANDS ET DES PAUVRES. 2o9
fait rien, et je mets ma confiance dans sa miséricorde et dans la protection qu'il accorde à la France. Je compte avant mon départ vous demander une heure et remplir mes devoirs de chrétien. »
Le 25 du même mois, en s'embarquant à Marseille, il écrivait encore au P. de Ravignan : « Je pars avec une confiance entière. Il n'est pas possible que Dieu ne protège pas la France dans une circonstance aussi grave, aussi solennelle. Je suis convaincu que tout le monde fera son devoir, plus même que son devoir. Nous combattons pour une cause juste. Espérons donc, mon Révérend Père, et donnez-nous votre bénédiction. »
Le 20 juin, il écrit de Constantinople : « Dans quatre jours je pars pour Varna, où je vais établir mon quartier général et où toute l'armée sera réunie le 5 juillet. Du 10 au 1 5, je marcherai sur les Russes. Priez Dieu, mon Père, qu'il soit favorable à nos armes. Je mets ma foi en lui et j'invoque son appui, sans lequel il n'y a rien de possible. Il m'a déjà donné une grande preuve de su bonté en me rendant la santé; aujourd'hui, il faut qu'il protège la France et je le prie chaque jour pour cela. Adieu, je me recommande à vos prières. »
Enfin, un dernier bulletin, encore tout entier de a main du maréchal, est daté du quartier général
260 CITAP1TRF XXlll.
à Old-fort-Crimée, le 18 septembre; je le transcris:
« Mon Révérend Père, j'ai reçu ce matin même votre bonne lettre datée de Saint-Acheul, le 20 août, et je ne perds pas un instant pour vous remercier de vos vœux chrétiens et de vos prières : elles ont été exaucées du Très-Haut! Depuis le 14, je suis débarqué heureusement en Grimée avec toute l'armée, qui est superbe et dans les meilleures dispositions. Le débarquement s'est fait aux cris répétés de : Vive V Empereur! et c'est à ce même cri que nous briserons demain les colonnes russes qui nous attendent à l'Aima, et ne m'empêcheront pas de m'établir sous Sébastopol le 22 ou le 23 au plus tard.
c Je presse les opérations autant que possible, car ma santé est bien mauvaise, et je prie Dieu de me donner des forces jusqu'au bout. Aussitôt que j'aurai planté le drapeau français à Sébastopol, j'irai demander à la France un repos complet, qui m'est devenu indispensable.
« Adieu, mon Révérend Père; priez pour nous et croyez à mes sentiments de respectueuse affection. »
Le lendemain, le maréchal, recelant déjà dans son sein de poignantes et mortelles douleurs, marchait sur les Russes, les culbutait, et le surlendemain il passait du champ de bataille sur son lit pour mou-
rir en chrétien. Et n'avait-il pas assez vécu? La religion et la gloire l'assistèrent à l'heure suprême. La mer Noire, témoin naguère de tout autre appareil, vit un vaisseau rapporter la dépouille du vainqueur de l'Aima, et la patrie se mit à préparer un triomphe funèbre.
Le P. de Ravignan, sous le coi>p de cette nouvelle accablante comme celle d'un désastre, écrivit à l'épouse en deuil qui allait conduire elle-même à travers les mers le triste convoi. Que sa lettre, si consolante et si glorieuse pour la mémoire du général mort en héros chrétien, soit dans cette histoire un dernier monument élevé par l'amitié du prêtre à la religion du guerrier!
*. Madame la maréchale,
c Les regrets et les larmes de l'armée de la France se confondent avec les vôtres. Me permetlrez-vous d'y joindre le respectueux hommage de ma douleur et de ma sympathie? D'autres parleront du caractère ferme et généreux, du courage et du génie militaire, de l'étonnante énergie du maréchal. J'aime mieux, madame, en ce moment, ne me rappeler que la partie la plus pure de sa gloire et qui fut, après Dieu, votre ouvrage : il était chrétien. Dans votre immense amertume et sous le poids de cette
irréparable perte, vous pouvez et vous devez au moins vous dire que vos prières, vos exemples avaient amené cette grande àme à la plus franche profession de la religion et à l'accomplissement de tous les devoirs qu'elle impose. Vous savez avec quelle fidélité chevaleresque il vint recevoir le pain des forts avant son départ de Paris ; il m'écrivait de Marseille, à la veille de s'embarquer, qu'il s'appuyait avec confiance sur le secours de Dieu, sans lequel on ne peut rien. La maladie le pressait de ses angoises, elle l'accompagnait dans son admirable entreprise. Dieu voulait un double triomphe : la victoire de nos armes et la mort d'un héros chrétien, enseveli pour ainsi dire dans sa gloire.
« Reposez-vous, madame, dans cette pensée : cette âme ne vous a quittée que pour un temps. Vous l'aviez donnée à Dieu, il l'accepte et la reprend préparée et sanctifiée par vos pieuses influences. Vous la retrouverez un jour ; il n'a fait que vous devancer dans la voie que vous lui aviez ouverte. Ses sentiments de foi et d'espérance chrétienne sont les vôtres ; ils vous soutiendront, ils vous conduiront jusqu'au terme.
« Mais, je le sens bien, votre douleur vous accable; il semble que rien ne puisse l'adoucir; pardonnez-moi d'avoir osé vous en parler. Vous dai-
l'apotre des grands et des pauvres. 263
gnerez comprendre le besoin de mon cœur : je pleure la mort d'un ami; il m'a fallu vous !e dire, en vous rappelant ce que vous saviez assez, que Dieu était le refuge et l'appui des âmes affligées.
« Mes prières et mes regrets suivent les restes précieux du maréchal. Dès que je saurai \otre retour, je m'empresserai d'aller vous porter mes profonds et douloureux hommages, daignez les agréer, madame la maréchale, avec l'expression du dévoûment le plus respectueux et le plus inaltérable. »
Le maréchal, en qui venaient de revivre la valeur et la foi des Bayard, des Turenne et des Condé, avait, par ses conseils et ses exemples, puissamment contribué à réveiller dans notre armée un esprit de christianisme et de générosité chevaleresque, qui réjouit la France catholique et étonna l'Europe habituée dans nos camps à d'autres mœurs, depuis lés conquêtes de la république, née du siècle de Voltaire. L'image de la Vierge avait été arborée sur le vaisseau amiral de la flotte qui ramenait en Orient les fils des anciens croisés; sa médaille et son scapulaire décoraient la poitrine de ces braves, qui marchaient au combat bénis par les prêtres du Dieu dont leurs pères, soixante ans auparavant, avaient renversé partout les temples et profané les
autels. Le gouvernement, secondant le zèle de l'Église, avait demandé lui-même pour cette expédition des aumôniers, parmi lesquels se trouvaient plusieurs religieux de la Compagnie de Jésus. C'est dans ces circonstances que le P. de Ravignan, prêchant le carême aux Tuileries en 1855, ouvrit sa station par ces paroles : « Sire, les vues élevées de la foi conviennent surtout à ceux qui portent le redoutable fardeau du gouvernement des peuples; les vérités éternelles doivent être leur lumière et leurs guides les plus assurés. Votre majesté l'acompris, et l'Église de Jésus-Christ vous doit, Sire, de profondes actions de grâces pour les religieuses manifestations de vos croyances, qui font tout à la fois descendre du ciel la protection divine sur votre autorité et sur vos armes, et une douce consolation dans les cœurs chrétiens. Ils voient avec reconnaissance, sous votre empire, le Pouvoir ami de la religion, les institutions catholiques libres et prospères ; et, loin du sol de la patrie, à l'abri du drapeau français, le soldat et le prêtre unis par le lien qui fait les forts et qui garantit pour récompense à d'héroïques entreprises, l'appui de Dieu et une constance victorieuse. Aussi quand le ministre de l'Évangile vient rappeler devant vous, Sire, les graves enseignements de la foi, confiant dans le Dieu qui l'envoie, il sait d'à*
vance que la sincérité de son langage rencontrera dans vos convictions les plus augustes une haute et bienveillante approbation ; mon vœu et mon devoir sont de la mériter avec l'assistance divine que j'implore humblement. *
L'Impératrice, de son côté, avait pris sous sa tutelle la sainte et généreuse légion des filles de Saint- Vincent de Paul, qui étaient allées panser les plaies des blessés, veiller au lit des mourants, aider les aumôniers à sanctifier leurs derniers soupirs. Son nom fut joint à celui de son auguste époux dans la péroraison du discours qui termina la station, le lundi de Pâques :
« Sire, la religion du prince est un bienfait pour | l'État : les peuples ont leurs regards sans cesse fixés sur le souverain ; en le voyant humblement recueilli et attentif au pied de l'autel et devant la chaire de la vérité, ils ne peuvent, dans cet auguste exemple, que puiser de graves et salutaires leçons. Ils apprennent mieux ainsi à reconnaître que l'autorité vient de Dieu, quand ils la voient dans ce religieux et fidèle rapport avec l'auteur de la dispensation de tous les dons. Le pouvoir trouve ainsi lui-même son appui le meilleur dans les consciences, et il est vrai de dire avec saint Paul que la piété est utile à tout, puisqu'elle porte avec elle les assurances et
les promesses divines pour la vie qui est maintenant et pour celle qui sera un jour.
a Sire, un trône, placé à côté de celui de Votre Majesté, présente aussi des titres à notre reconnaissance et à nos respects. Dans nos vœux et nos prières nous aimons à réunir celle que votre choix voulut associer aux plus généreuses inspirations de votre cœur.
t Puisse le Dieu trois fois saint faire descendre sur vous la double abondance des bénédictions célestes ! Puisse la France, grande et prospère sous loire empire, grandir encore par la foi et les vertus qui fonl les nations heureuses et fortes! La voie qui conduit au terme sera,ainsi plus assurée pour tous, et ce terme il faut bien se le rappeler, car le temps mène à l'éternité et le mérite de cette vie prépare la gloire et le règne des cieux. »
Ainsi, l'orateur des Tuileries en 1855, avec cette sûreté de coup d'œil qui saisit aussitôt les situations, sut rendre à César ce qui est à César en rendant à Dieu ce qui est à Dieu ; et toute critique garda le silence devant la dignité de l'orateur et la majesté de l'auditoire.
Le P. de Ravignan s'était préparé selon sa conscience, c'est-à-dire qu'il avait tout fait pour assurer les fruits de son ministère, absolument rien pour
complaire à son amour-propre. Son programme fut vraiment apostolique : il choisit les sujets les plus élémentaires, qui lui paraissaient les seuls utiles-, les vérités les plus connues, mais aussi les plus oubliées. Sa station, sauf le nom, fut une retraite; la Cour, sans le savoir, passa par les Exercices de Manrôse; et la chapelle impériale, habituée aux magnificences de la parole, dut s'étonner d'un si sobre et si austère langage. On eût dit un autre Paul devant l'Aréopage de la nouvelle Athènes. Suivant l'ordre de la logique et de la grâce, après la fin de l'homme vint le péché, l'enfer aussi bien entendu, puis la nécessité du combat et les béatitudes de la foi.
Le P. deRavignan ne fut pas moins modeste dans la'mesure de ses préparatifs. Comme il avait la conscience de ce qu'il pouvait faire et de ce qu'il fallait dire, après s'être interrogé, il se sentit maître de la position aux Tuileries comme ailleurs, et dès lors il jugea que, pour être plus apostolique, il devait im- |proviser. Il avait à prêcher le dimanche seulement, à la messe de midi, pendant la demi-heure officielle. Dans la matinée il recevait et confessait, comme à l'ordinaire, jusqu'à neuf ou dix heures. Il se mettait alors à la préparation immédiate, qui consistait à méditer et à prier. Deux ou trois mots tracés à la
hâte, sur le revers de lettres de faire part, pour résumer son sujet, sans indication d'exorde, de divisions, ni de péroraison, voilà tout ce qu'il a laissé de son carême aux Tuileries, et pour la vraie gloire de son apostolat ces pauvres canevas valent mieux que de brillants discours. Cependant il écrivit les deux compliments d'usage au début et au terme de la station et vint, comme un enfant qui n'est pas sûr de lui-même, les soumettre à la révision de son supérieur. Nous venons de les citer. Tels furent donc tous les frais de préparation du prédicateur ordinaire de l'Empereur, et l'événement montra bien qu'il n'avait été ni présomptueux ni téméraire. Aux Tuileries comme à Notre-Dame, sa personne fut la moitié de son éloquence; dès qu'on le voyait en chaire recueilli et faisant son signe de croix, on était impressionné; après l'avoir écouté, on restait, sinon converti, du moins convaincu, ïl apparaissait devant la cour comme un homme de Dieu, qui. sans être de ce monde, en connaît à merveille les usages et les convenances, et aussi les tristesses et les misères. A la fois prudent et hardi, libre parce qu'il était à son aise, réservé comme s'il eût été sur ses gardes, dans cette chaire où il montait comme un pauvre prêtre, il parlait aux majestés de la terre avec l'autorité de Dieu.
l'apotre des grands et des pauvres. 269
Il y eut cette année-là un zèle peu ordinaire pour l'assistance aux sermons des Tuileries. On se disputait les cartes d'entrée dans la chapelle; les personnages officiels n'auraient pas cédé leurs droits, et bien des habitants de la ville, qui n'étaient point les habitués du château, intriguèrent pour obtenir des billets.
On a cité deux circonstances dans lesquelles l'orateur produisit sur l'impérial auditoire une impression plus profonde. Dans l'une on crut entendre Bourdaloue. Voici le sens et presque le texte même de ses paroles :
c Sire, autrefois un humble religieux prêchant devant un grand monarque, parmi les splendeurs de Versailles, lui rappelait, du haut de la chaire, qu'élevé au faîte de la puissance souveraine, il pouvait lui être difficile de s'imposer à lui-même de justes bornes et une sage modération. Quand les hommes étaient soumis à ses volontés ; quand sa parole faisait loi ; quand il n'était environné que d'hommages, de respect et d'obéissance, comment reconnaître des limites et des lois supérieures à son autorité suprême? L'orateur chrétien montrait avec franchise au monarque absolu ces lois et ces limites, posées devant lui par la main de Dieu même pour arrêter et gouverner ses volontés et ses passions. Et Louis XIV,
270 CHAPITKE XXIII.
plus grand par sa foi que par sa puissance, savait s'incliner devant la sincérité de la parole évangélique et approuvait hautement la religieuse franchise du prêtre de Jésus-Christ.
« Sire, ici non plus le prédicateur de l'Évangile n'a pas besoin de courage pour être sincère, car il sait votre foi d'accord avec sa parole; il sait que Votre Majesté comprend et accepte la noble maxime du Sage dans nos Livres saints : l'homme patient vaut mieux que l'homme fort et puissant; celui qui se domine et se maîtrise lui-même vaut mieux que celui qui prend les villes. Dans cet empire intérieur et personnel qu'exerce le souverain sur lui-même, résident la dignité et le caractère le plus élevé du pouvoir. Les hommes le célèbrent avec justice et Dieu le récompense, non plus par une couronne éphémère, mais par une couronne éternelle. »
Une autre fois le P. de Ravignan se souvint tout à coup de Bossuet et rappela la grande leçon qu'il avait donnée dans l'exorde d'une de ses oraisons funèbres. L'empereur Napoléon était au camp de Boulogne-sur-Mer; on venait d'apprendre par le télégraphe la mort du czar Nicolas; l'Impératrice était seule dans le carré réservé devant la chaire. L'orateur sut amener cette digression pleine d apropos :
î Et n'est-ce pas dans le livre de la foi qu'il faut savoir lire également les grands actes du gouvernement de la Providence? Quand ce Dieu de qui relèvent les empires, qui seul donne et retire aux rois leur puissance, comme il donne seul et retire la vie, quand Dieu frappe un de ces coups inattendus qui enlèvent et font disparaître de la scène du monde un potentat redoutable, ne nous dit-il pas bien haut que toutes les pensées des hommes sont vaines, que leur existence est fragile, et qu'à lui seul appartient la toute-puissance invincible et éternelle? Votre Majesté, madame, a su lire aussi dans ce livre de la foi les décrets divins, mais bien meilleurs à son égard. Elle a vu le Seigneur du ciel et de la terre l'élever à la première place auprès du trône d'un grand empire, pour lui donner le pouvoir de répandre les bénédictions et les grâces de la charité. Que cette noble mission, si bien comprise par vous, madame, soit toujours devant Dieu votre titre le plus beau, votre dignité la plus glorieuse! »
La ponctualité était naturelle au P. de Ravignan; ce n'est donc pas merveille s'il la porta dans ce pays delà couroù l'exactitude est surnomméela politesse des princes. Sa fidélité scrupuleuse mérite pourtant d'être signalée. Il faisait placer près de lui sur la chaire une montre à large cadran, et il gouvernait
272 CHAPITRE XXIIi;
si bien le cours de sa parole improvisée, que le dernier mot expirait sur ses lèvres quand l'aiguille avait parcouru son demi cercle. Il ne se permit d'exception que le soir du vendredi-saint pour le sermon de la Passion ; encore l'avait-il demandée, et il lui avait été répondu par le grand-chambellan, M. le duc de Bassano : « L'Empereur m'a dit qu'il écoutait votre éloquente parole avec un trop vif intérêt pour ne pas vous laisser toute la latitude convenable. »
Dans l'audience d'usage, après le dernier discours du lundi de Pâques, le prédicateur de la station reçut les témoignages les plus expressifs d'estime et de satisfaction complète. L'Empereur lui parla le premier avec intérêt de l'église de Jésus, dont on avait commencé la construction à notre maison de la rue de Sèvres, et de lui-même il proposa d'y placer sa pierre. Enfin, se levant, il alla chercher un magnifique calice avec ses burettes, qu'il lui offrit en son nom et au nom de l'Impératrice, pour qu'il se souvînt tous les jours de prier pour eux à l'autel. Le P. de Ravignan remercia les augustes donateurs ; et, à son retour, il trouva le présent impérial, qui l'avait devancé.
Cependant, il faut bien l'avouer, cet homme apostolique dont l'humilité ne le cédait qu'à son zèle de
la plus grande gloire de Dieu, n'avait pas accepté l'honneur de prêcher aux Tuileries sans de grandes répugnances. Un si éclatant ministère l'alarma; il aurait voulu, d'ailleurs, employer le reste de sa voix et de ses forces à prêcher de simples retraites plutôt que des discours solennels ; il fallut que l'obéissance calmât ses inquiétudes et lui imposât comme sacrifice ce qu'un autre aurait peut-être ambitionné. C'est à cette occasion qu'il écrivait à son supérieur : c Soyez béni de vos bonnes et douces paroles ! C'est notre commun Maître qui vous les a inspirées pour la consolation de ma pauvre âme. Je ne puis dire qu'elle soit complètement calme; ma volonté l'est du moins, ce me semble, par la grâce de Notre-Seigneur. Oui, vous avez raison : ce n'est que l'anéantissement et la destruction de nous-mêmes qui peuvent nous faire avancer dans l'esprit de notre bienheureux Père. Je ne puis encore prier dans le sens du sacrifice consommé. Je m'arrête un peu et j'attends au bord de la mer : il faudra bien à la fin s'y précipiter. Demandez instamment que je sois un digne enfant de saint Ignace et de la croix. Adieu, merci de cœur! >
Le P. de Ravignan ne trouva sa consolation que dans la pensée de cumuler deux ministères à la fois, le plus brillant de tous et le plus humble, l'un très-
vanté parmi les hommes, l'autre qui nefutconnuque de Dieu. Il vint trouver son supérieur et lui demanda, comme une grâce, en dédommagement de son sacrifice, de donner une seconde station qui fit contre-poids à la première ; il prêcherait alternativement le dimanche aux Tuileries et dans la semaine chez les Petites-Sœurs des pauvres de la rue Saint-Jacques ; « mais, ajouta-t-il, que personne n'en sache rien, ni au dehors, ni même dans la maison; car alors tout serait perdu. » L'obéissance qui l'avait assez éprouvé, d'ailleurs, lui donna la consolation qu'il désirait. Les pauvres vieillards ne se doutèrent pas qu'ils avaient à leur service l orateur de la métropole et de la cour, et bien que celui-ci 0ît près d'eux beaucoup de frais, ils lui rendirent assez peu d'honneurs. Le P. de Ravignan disait à ce propos avec T humilité la plus naïve : « Si j'étais tenté de vaine gloire, je serais bien remis dans la vérité par ma station de la rue Saint-Jacques où j'échoue complètement. Aussitôt que j'ouvre la bouche, tous les bons vieux se mettent à tousser et à cracher comme à un signal donné. Je m'applique, j'essaye mon plus beau, je change de ton, j'étudie mes gestes : rien ne réussit. Souvent ma voix est couverte par tout ce bruit, et mes frais d'éloquence n'obtiennent aucun résultat; ce qui me prouve qu'ailleurs on ne
l'àpotre des grands et DES PAUVRES. 275
m'écoute que par étiquette, parce que c'est reçu. » L'orateur s'était rappelé unerègle des prédicateurs de la Compagnie de Jésus, dans laquelle il est dit : t Que tous s'emploient avec une égale ardeur à enseigner la doctrine chrétienne aux enfants et aux ignorants ; salutaire apostolat que notre société a tant aimé dès son origine. » Ce fut donc aussi pour se conformer à l'esprit de son Institut que, quelques années auparavant, pendant la période de ses conférences, l'orateur quittait la chaire de Notre- Dame pour l'orphelinat de Saint-Nicolas, fondé par Mgr de Bervanger, et faisait succéder aux grandes leçons de la philosophie chrétienne le catéchisme fait à de simples enfants du peuple. Là, comme à la rue Saint-Jacques, le mystère entourait les abaissements de l'apôtre. Un jour cependant quelques amis furent prévenus, et la chapelle ne fut plus assez grande pour contenir les auditeurs. L'humilité du P. deRavignan était trahie. A la station donnée chez les Petites-Sœurs des pauvres, le prédicateur fut plus heureux: personnene soupçonna cette revanche prise par lui-même contre sa gloire; et la postérité, sans aucun doute, le trouvera plus grand dans sa pauvre chaire de la rue Saint-Jacques que dans la chapelle des rois et des empereurs. Le religieux ne craignait pas d'aller au-devant des
demandes qu'on n'eût sans doute pas osé lui faire, et même de briguer des ministères au nom de l'humilité. Le mercredi des Cendres 1849, il écrivait à M. l'abbé Théodore Ratisbonne, fondateur de la congrégation de Notre-Dame de Sion : « Mon bien cher abbé, voici une bien étrange présomption, je m'offre pour une station; je demande un carême à Notre-Dame de Sion. Un quart d'heure par semaine m'est permis, et je m'estimerais heureux de m'essayer sous les auspices de Marie, ave cvos chères enfants. Voulez-vous donc de moi? Seulement, j'y mets une condition à laquelle je tiens beaucoup, absolument ; c'est que vous n'avertissiez personne au dehors. Laissez-moi la consolation de parler pour vos enfants seules avec vos religieuses. »
L'amour du P. de Ravignan pour l'apostolat des enfants me rappelle un de ses mouvements d'éloquence, qui me paraît propre à faire comprendre tout ce qu'il y avait d'à-propos et de puissance dans son improvisation. Un jour du mois de mai, à la rue de Varennes, dans la chapelle des Dames du Sacré-Cœur, il présidait à la cérémonie de la première communion. Pendant qu'il était en chaire pour la consécration à la sainte Vierge, le ciel se couvrit tout à coup, une tempête ébranla la fragile ooupole, la nuit se fit dans le sanctuaire, excepté
autour des vingt-cinq premières communiantes, dont les cierges allumés conservaient un loyer lumineux au milieu duquel on les distinguait calmes et recueillies. Un coup de tonnerre éclate, l'orateur se tait, écoute un moment, abaisse un regard plein de douceur sur le petit groupe angélique et laisse tomber ces paroles de paix : t Vous entendez l'orage, mes enfants : c'est l'image de la vie avec ses dangers, ses angoisses, ses terreurs et ses ténèbres aussi. Il faut un refuge; fuyez vers Marie, cachezvous sous son manteau. Que craignez-vous en ce moment? Rien ; parce qu'elle vous porte comme des enfants chéries sur son sein maternel. J'en atteste mon expérience des âmes; quand un cœur a reçu du ciel le don précieux de recourir à Marie dans ses peines, dans ses épreuves, dans ses luttes, ce cœur est pacifié, béni, sauvé. La voie d'une âme confiante en Marie est toujours une voie plus libre, plus droite et plus sûre. Chères enfants, ne l'oubliez pas, et que le manteau de votre Mère soit votre égide au jour de l'orage, jour que je voudrais éloigner; mais, hélas ! il arrive tôt ou tard. Alors, comme aujourd'hui, vous aurez le cœur serein, même sous un ciel orageux. »
L'apostolat du P. de Ravignan n'était donc pas réservé seulement aux grands de ce monde ; il était