‹ Vie du R. P. Xavier de Ravignan de la Compagnie de JésusChapitre 7 sur 13 · IL · texte numérisé non relu

IL

49i CHAPITRE XXX.

front si noble et si serein. Je le voyais encore il y a peu de jours; il était déjà entre les bras delà mort, et des rayons divins semblaient briller sur ce front décoloré ; des clartés immortelles reluisaient au fond de ces yeux qui semblaient s'éteindre; j'entrevoyais derrière lui les splendeurs de la gloire céleste... Vous entendrez encore cette parole si franche, si loyale, si ferme et si tendre. Vous presserez ces mains bienveillantes et affectueuses, qui vous ont tant de fois accueillis avec tendresse, qui ont touché les vôtres, et se sont élevées sur vos têtes pour lesbénir. Vous verrez s'ouvrir ces lèvres aimables qui prononcèrent tant de fois sur vous le pardon. Vous retrouverez enfin, vous connaîtrez mieux encore qu'ici-bas ce grand cœur qui battait si fortement, si généreusement dans sa faible poitrine, qui l'a brisée avant le temps..., ce cœur qui vit et vous dit par ma voix : Ego vivo; et vous, mes amis, mes enfants, vous vivrez aussi, si vous le voulez. Je vis ! Ego vivo et vos vivetis. Je ne traîne plus cette vie mourante et misérable, qui n'est pas la vraie vie, je vis dans la grâce et la justice ; et, si vous le voulez, vous y vivrez un jour avec moi. Ego vivo et vos vivetis.

« Et, maintenant, il ne me reste plus qu'une parole à dire, la parole de la séparation et de la tristesse, la parole du dernier et du solennel adieu... 0

FUNÉRAILLES DU P. DE PAVIGNAN. 49o

mon saint ami ! il faut nous quitter. Adieu donc, au nom de tout ce qui vous aima... Adieu, au nom de la sainte Église, dont vous fûtes le courageux défenseur, dont vous avez combattu si vaillamment le bon combat. Adieu, au nom de cette Église militante qui vous introduit, à l'heure où je parle, dans le sein de l'Église triomphante! Les apôtres, les martyrs, les pontifes, les évangélistes, et la reine des apôtres et des martyrs, celle que vous avez tant aimée, viennent au-devant de vous, vous reçoivent. Adieu, au nom de l'Église notre mère!

« Adieu, au nom de l'Église de France, dont vous fûtes le serviteur si fort et si humble, pour qui vous avez remporté tant de victoires, brisant, par la magnanimité de votre caractère et la loyauté de vos paroles, l'indigne étendard du respect humain en tant de mains où vous avez placé l'étendard triomphant de la croix!

« Adieu, au nom de tous les évêques de France, dont vous fûtes l'ami si sûr, si fidèle et si modeste ! Ils m'estimeront heureux, j'en suis sûr, d'avoir pu, en leur nom, vous rendre ce dernier et solennel hommage !

t Adieu, au nom de cette sainte Compagnie, — qu'elleme permette de parler pour elle, — dont vous fûtes le bouclier et dont vous demeurerez la gloire!

Adieu, au nom de tous ces vaillants chrétiens qui, rangés autour de vous, ont combattu avec vous, et ont mérité jusqu'à la tin votre estime et votre religieuse amitié !

c Adieu, au nom de cette jeunesse française, si généreuse, si ardente au bien, quand elle rencontre des guides dignes d'elle ! Protégez-la, dirigez-la toujours, du divin séjour où vos vertus ont, par la grâce de Dieu, porté votre âme!

c Adieu, au nom de tant d'âmes qui nous furent chères à tous deux : bénissez-les encore, bénissezles toujours !

« Et, s'il m'est permis de parler de moi, adieu aussi au nom d'une de ces vieilles amitiés commencées aux jours de la jeunesse, fortifiées dans les périls, jamais troublées, et qui ne peuvent se briser dans les cœurs qui survivent sans briser l'âme tout entière, leur laissant seulement la force de redire la dernière parole inspirée de Dieu, qui mettra fin à ce discours : Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur! Beati mortui qui in Domino moriunturl Que mon âme meure donc de la mort des justes, et que ma fin soit semblable à la sienne! Moriatur anima mea morte justor uni ! »

Jamais oraison funèbre n'avait été plus touchante, parce que jamais le cœur d'un ami n'avait

parlé un langage plus sincère dans son éloquence et plus simple dans sa beauté.

Au sortir de l'église, un spectacle imposant s'offrit à tous les regards. La place Saint-Sulpice était couverte d'une foule d'hommes, la tête nue et dans le plus profond silence; ils avaient attendu la fin de la cérémonie, n'ayant pu trouver place dans la Vaste basilique, dont le portique même était plein.

Le cortège, ainsi grossi, se dirigea par les rues les plus larges vers le cimetière du Mont-Parnasse. Là, M. le curé de Saint-Sulpice céda au R. P. provincial le droit de bénir, au nom de l'Église, la fosse entr'ouverte, où reposaient déjà plusieurs Pères de la Compagnie. Un instant après, tout était consommé ici-bas : la terre avait recouvert la dépouille mortelle de l'apôtre, et la multitude se dispersait silencieuse.

Mais quelle éloquente prédication que ce spectacle ! que de graves leçons en rapportèrent tant d'intelligences et de cœurs d'élite ! quelle gloire que telle de ce pauvre volontaire !

Écoutons, en finissant ce récit, un témoin oculaire, M. le prince Albert de Broglie, qui, un mois après l'hommage public rendu à l'orateur de Notre- Dame, disait dans le Journal des Débats :

« Le P. de Ravignan a trouvô la popularité dan»

la mort : peu de gens avaient mis plus de soin à l'éviter pendant leur vie. En se précipitant dans le cloître, il s'était dérobé à la célébrité qui commençait déjà pour lui; en prenant l'habit de jésuite, ij avait été s'asseoir sur le sommet où portaient à dé» couvert depuis des siècles tous les traits de la satire; il n'en descendit qu'un seul jour pour se mêler à l'ardeur de débats très- vifs. De tout cela cependant, d'une vie passée à heurter les sentiments les plus répandus, est résultée une popularité véritable : plus de larmes, plus de regrets sincères autour de sa tombe qu'il ne sera peut-être donné d'en recueillir à aucun de ses contemporains : un concert d'éloges auquel aucune voix ne peut manquer. Tous les souvenirs se sont effacés devant l'ascendant de son caractère, et dissipés comme une vapeur au parfum de ses vertus. Pour obtenir d'anciens adversaires le droit d'exprimer sur lui le jugement d'une admiration équitable, il n'est pas même nécessaire de le leur demander; on ne fait que répondre à leur appel...

« Le P. de Ravignan était réservé à démontrer que seule peut-être de toutes les grandeurs morales, la sainteté chrétienne n'a rien perdu de son efficacité dans notre âge, et n'a pas besoin, pour agir sur les âmes, d'apparaître enveloppée dans les

brouillards d'un ège lointain. Combien d'hommes éminents de notre temps se sont plaints que, devant une génération désabusée et à la lumière d'une impitoyable publicité, la grandeur était désormais impossible, les peuples n'étant plus susceptibles de ce degré d'illusion qui permet de les subjuguer et je les conduire ! Mais si les héros ont besoin de la poésie et la regrettent, les saints n'ont pas besoin de la légende. Cette grandeur qui résulte de la pureté continue des sentiments et de la minutieuse perfection de tous les actes, peut être regardée d'aussi près et par un aussi grand jour qu'on voudra.

<r La cellule du P. de Ravignan au XIXe siècle, dans la rue de Sèvres, a vu reparaître toutes les scènes de celles de la Thébaïde. C'est là qu'on a vu, pendant de longues journées d'agonie, la souffrance savourée comme l'épreuve qui préparait la délivrance, l'aiguillon de la mort brisé, les lueurs anticipées de la béatitude. Ceux qui pénétraient dans cet asile en sortaient pleins d'une admiration qu'ils ne pouvaient contenir, et leurs exclamations rappelaient le cri qui ébranla autrefois les bords du Nil : j'ai vu Élie, j'ai vu Jean dans le désert, j'ai vu Paul dans le Paradis!

« Et puis, le lendemain de samort, jamais ovation populaire ne fut plus spontanée et plus touchante.

En regardant, dans cette matinée du 1" mars, tout ce quartier en rumeur pour voir passer le convoi d'un prêtre, dirai-je l'idée singulière qui a tout d'un coup traversé mon esprit? Je me suis demandé ce que serait devenu le P. de Ravignan si, au lieu de donner en une seule fois toute sa vie à Dieu et de la distribuer ensuite en détail à ses frères, il l'avait réservée pour lui-même, pour les talents qu'il tenait de la nature, pour la carrière honorable qui s'ouvrait devant lui. Quelle fortune lui était destinée? Il aurait vécu plus longtemps peut-être, n'ayant point bravé les fatigues de l'apostolat. Mais à quoi eût-il attaché son éloquence dans la rapide série de nos révolutions?... Engagé au service de la France et associé à ses volages destinées, que n'eûtil pas souffert de ses retours d'humeur? Aurait-il pu obtenir d'elle jusqu'au bout, à travers tant de changements, ses faveurs et son estime, deux biens que cette maîtresse capricieuse ne fait pas toujours reposer ensemble sur les mêmes têtes? Le P. de Ravignan n'a fait qu'un seul vœu, professé qu'une seule foi, servi qu'un seul maître; il est mort aimé de plusieurs, respecté de tous; qui pourrait dire que, pour la gloire même et le bonheur, il n'a pas choisi la meilleure part? »

Après avoir rapporté ces magnifiques éloges et

en finissant cette histoire, il ne me reste plus qu'à lever les yeux au ciel et à m'écrier : 0 mon Père î votre gloire est noble et sainte ! Vous avez dépensé votre vie à lutter contre les passions du monde, à contrarier ses idées, ses maximes, et le monde fut contraint de vous admirer. Pauvre monde ! il se rend justice en honorant ceux qui le méprisent !

Pour moi, quand j'ai redit vos combats, je n'ai point prétendu ajouter quelque chose à cette gloire d'ici-bas que vous avez si fort dédaignée; j'en ai seulement pris acte, en passant, comme d'un hommage forcé qu'impose la sainteté à ceux même qui ne sauraient la comprendre.

J'ai parlé pour la consolation des âmes qui ont conservé du contact de la vôtre une vénération pieuse et une admiration efficace. Elles savent qu'au moment où vos oreilles se fermaient à ces applaudissements de la terre, auxquels votre cœur n'avait jamais pris garde, tandis qu aux yeux de X erreur vous paraissiez mourir, selon la parole du Sage, vous entriez pour toujours dans la paix et dans la vie. Comme le divin Maître, vous pouviez dire au départ : Vous savez où je vais, et vous connaissez la route. Père bien-aimé, veillez encore sur les âmes que vous avez tant chéries en ce monde!

achevez sur elles l'œuvre de votre vie; du haut de cette gloire du ciel où leurs espérances vous suivent, prêtez-leur encore votre foi d'ici-bas pour la connaître, votre cœur pour y tendre, et votre secours pour v uioiiL r 1

ÏALLE DES MATIÈRES

Le P. de Ravignan reparaît en cna:re : ses homélies sur la Passif à Saint-Thomas d'Aquin ; ses deux dernières retraites a Notre- Dame ; sa mission de Londres ; ses relations avec les catholiques anglais . . . o ,

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