II
ne poussa pas une plainte, pas même un soupir. Quelquefois il respirait de Péther; souvent il baisait son crucifix. Peu à peu la douleur se calma, et la vie revint encore pour un moment.
L'heure de la collation ayant sonné, il demanda lui-même un peu d'eau rougie. Sur ses instances, je le quittai pour rejoindre la communauté, laissant le Frère infirmier près de son lit. Je revins avec le R. P. provincial, et nous commençâmes une de ces conversations pieuses qu'il aimait à entendre. Mais les conditions étaient changées; il nous dit presque aussitôt : « Je suis fatigué. » Le R. P. provincial se retira, et je restai seul sans rien dire.
Je reconnus bientôt les signes avant-coureurs de la mort : les mains devenaient de plus en plus inquiètes, la respiration était faible, courte et précipitée ; à tout moment le malade essuyait la sueur qui ruisselait sur son visage. C'était l'agonie.
A neuf heures, quand on donna le signal du coucher, il me fit signe de me retirer; j'insistai, mais comme j'avais veillé la nuit précédente, il ne voulut jamais me permettre de rester : « Non, non, disaitil, vous me faites de la peine. » Je recommandai de m'avertir à temps.
La première partie de la nuit se passa sans accident; toutes les demi-heures on lui lisait les détails
de îa mort de Bellarmin ; à minuit, il remercia deux fois celui qui l'avait assisté, lui dit d'aller se reposer, et, après l'avoir embrassé, le bénit en souriant.
Le Frère infirmier survint alors ; le malade lui demanda encore à boire, car il était dévoré par la fièvre; et comme le malaise allait croissant, il essaya d'abord de changer de position, puis de tremper ses mains dans deux cuvettes d'eau fraîche : c Ah ! rien ne me soulage, dit-il enfin, eh bien ! patience.» Le Frère lui proposa de m'appeler : « Non, non, laissez-le donc tranquille. » Il vint toutefois m'avertir, selon ma recommandation expresse ; il était une heure après minuit. Je trouvai le P. de Ravignan aux prises avec la mort : sa poitrine était remplie, une faible et bruyante respiration s'en échappait à peine ; il était noyé dans la sueur, et ses mains étaient glacées.
Je me jette à genoux près de son lit : < Mon bienaimé Père, me reconnaissez-vous bien? — Ah ! si je vous reconnais! — Vous allez donc mourir? — Mais je n'ai pas encore assez souffert. — Pardon, c'est la fin. — Ah ! tant mieux, j'en suis bien content.
— Voulez-vous gagner le jubilé avant de mourir?
— Volontiers. — Eh bien! baisez le crucifix. » Je lui présentai alors ce crucifix consacré par le dernier soupir du P. Godinot et du P. Roothaan, qu'il
avait rapporté de Rome en 1853, et je lui dis pendant qu'il y collait ses lèvres : « Faites un acte de charité, offrez à Dieu Notre-Seigneur le sacrifice de votre vie. — De tout mon cœur. — Maintenant, demandez pardon à Dieu de toutes les fautes de votre vie. » Il joignit les mains, leva les yeux au ciel, et dit encore à haute voix : « Mon Dieu, pardonnezmoi toutes mes iniquités. Mon Père, priez Dieu qu'il me pardonne. » Pendant ce temps, il recevait la dernière absolution, et gagnait la grande indulgence.
Il me dit alors : « Vous demanderez pardon pour moi au R. P. provincial. » Il se reprochait de lui avoir dit la veille qu'il était fatigué. « Mon bon Père, lui dis-je, vous n'oublierez pas nos commissions pour le ciel? — Non, non. > Le Frère infirmier lui dit : — c Vous prierez aussi pour moi? — Pauvre bon Frère ! pauvre bon Frère ! il a été si soigneux et si dévoué pendant ma maladie! Oui, je prierai pour vous. >
J'allai prendre de l'eau bénite, et lui fis un petit signe de croix sur le front; mais aussitôt, toujours constant avec lui-même, il fît encore un de ses grands signes de croix, comme dans la chaire de Notre-Dame.
Je vis qu'il allait passer de ce monde ; j'envoyai
chercher le R. P. provincial, qui arriva un instant après. A peine ouvrait-il la porte que le mourant lui dit : t Mon révérend Père, je vous demande pardon. > Je voulus le rassurer, il ne dit rien, mais il fit un geste expressif qui devait signifier : Laissezmoi faire, je sais bien ce que je dis.
Le R. P. provincial lui demanda : « Voulez-voui que nous récitions ensemble les prières des agonisants? — Oui, oui, bien volontiers.» Ce fut !a dernière parole du religieux obéissant jusqu'à la mort.
Pendant que nous récitions ces prières, il s'unissait visiblement à nous.
A la fin, il n'avait plus qu'un souffle de vie : j'élevai le crucifix en prononçant le saint nom de Jésus; il rouvritles yeux, fixa ses regards sur l'image du Sauveur mort pour lui, poussa trois longs soupirs, et inclina la tête : il n'y avait plus qu'une dépouille, l'âme avait passé dans le sein de Dieu. Il était une heure et demie du matin. Ce jour-la, 26 février, second vendredi de carême, l'Église faisait mémoire de la sainte lance qui ouvrit le côlé du Sauveur.
Ainsi la mort du P. de Ravignan répondit-elle à sa vie. N'a-t-il pas tenu sa parole, en menant cette affaire suprême comme toutes les autres? Ferme jusqu'à la fin, il prend son temps pour bien faire toute
chose; et quand son heure est venue, tranquille et content, il donne à la croix son dernier regard, au nom de Jésus son dernier signe de vie, au sacré Cœur son dernier soupir.
Funérailles du P. d« Ravignan.
Son corps est exposé pendant trois jours ; concours extraordinaire. Simplicité et majesté du convoi. Cérémonie funèbre à Saint-Sulpice. Discours de Mgr l'évoque d'Orléans, Le cimetière du Mont-Parnasse,
Le P. de Ravignan n'était plus là; à genoux auprès de sa dépouille mortelle, ceux de ses Frères qui l'avaient assisté accompagnaient par la prière son âme transportée devant Dieu, lui souhaitaient la paix éternelle et l'indéfectible lumière. La main d'un Frère s'était posée sur les yeux déjà voilés par le trépas pour les fermer sans retour ; le corps, revêtu delà soutane, fut étendu sur une simple couchette, les mains jointes sur la poitrine et tenant le crucifix et le chapelet qui, tant de fois pressés sur ce cœur apostolique, allaient y reposer jusque dans la tombe. A quatre heures du matin, la commu-
nauté, en se levant, fut prévenue de la visite de la mort; et tous les Frères du défunt vinrent, les uns après les autres, jeter de l'eau bénite sur sa couche et prier pour son éternel repos. Dans la matinée, le saint sacrifice fut une dernière fois célébré sur le petit autel de la cellule mortuaire.
Quelques amis avaient été avertis par des lettres, avant que le public fût informé par la presse; dès les premières heures de la journée, ils entourèrent la dépouille de l'apôtre. On vit des personnages illustres couvrir de leurs baisers et de leurs larmes ces mains glacées par la mort, qui les avaient tant de fois bénis du haut de la chaire et au tribunal de la pénitence. L'humilité du religieux n'était plus là pour se défendre, la vénération pouvait librement s'exprimer avec la douleur.
Dans cette même matinée, un de nos Pères ayant annoncé la mort du P. de Ravignan dans une paroisse de Paris où il prêchait le carême, une telle explosion de sanglots suivit ses paroles que, tout saisi lui-même, il dut descendre de chaire sans avoir achevé son discours. Le soir, parlant dans une autre église, il fit une simple allusion à la mort de l'apôtre déjà connue, et son premier mot produisit encore une émotion visible et profonde.
Les feuilles publiques, en portant la funèbre
nouvelle à toutes les provinces de la France, furent unanimes dans les éloges décernés à la vertu du religieux que tous les partis avaient respecté. Le samedi 27, on lut dans V Univers ces belles et touchantes paroles de M. Louis Veuillot : c Le R. P. de Ravignan vient de terminer sa sainte vie. C'est de tels hommes que l'on peut dire, suivant la beauté de la formule chrétienne, qu'ils passent à un monde meilleur. Il est entré dans sa récompense, il voit le Dieu qu'il a aimé et servi. Le deuil qu'il laisse parmi ceux qui l'ont connu est mélangé d'allégresse. Dieu sait pourtant si ce deuil est profond ! Dieu sait combien de chrétiens pleurent comme s'ils avaient perdu leur père ! Mais pour lui, il attendait la mort avec espérance, et elle a couronné ses désirs. Heureux ceux qui espèrent dans la mort, et qui, entourés de toute l'estime de ce monde, en paix avec les hommes, en paix avec eux-mêmes, jettent sur le Maître suprême le regard confiant de l'ouvrier qui a fait son travail et du fils qui rentre à la maison !...
t Dieu seul sait ce qu'un tel homme, un tel prêtre a fait, ce qu'il a répandu de bénédictions, soutenu d'œuvres, consolé de misères... Il n'est plus! Ce n'est pas une ombre qui s'efface, un être de moins dans la multitude humaine, c'est une force que
Dieu retire, c'est une lumière qu'il éteint; il y a de moins parmi nous un de ces hommes rares dont on pouvait dire : C'est un homme!...
t Quelle belle vie! et qu'il eut bien raison le jour où, renonçant aux avances du monde, il s'engagea dans la Compagnie de Jésus ! Il acceptait la pauvreté, l'humilité, l'obéissance, le travail; mieux que tout cela, les persécutions et les injures. Mais il trouvait le sacrifice, et avec le sacrifice la force, et même, quoiqu'il n'en fit aucun cas et n'en voulût point, la gloire. Cette idole du monde, elle était là; elle l'attendait, malgré lui, dans ce rude sentier du renoncement à soi-même, où il se jetait d'un si grand cœur. Et quelle gloire pure, brillante, sansremords, sansinquiétudes ! Ellene lui demanda pas un abaissement, au contraire ! Et mourant, il la vit à son chevet, douce et sereine comme une sœur de ses vertus tutélaires : la pauvreté, l'obéissance, la chasteté. >
Tant de personnes avaient demandé, dès le vendredi matin, à venir contempler une dernière fois l'apôtre de Notre-Dame et le père de leurs âmes, qu'il fallut songer au moyen de satisfaire leur piété. Quand la mort eut été constatée légalement, un peu après midi, le corps fut descendu dans une salle au rez-de-chaussée. Un noble ami voulut aider au
transport funèbre; courbé sous le matelas où reposait la dépouille vénérée, il répétait en sanglotant : « Il m'est donc permis de porter après sa mort celui qui m'a porté pendant toute sa vie! >
On avait tendu la salle de simples draps blancs. Pour ornements six cierges et un grand crucifix, pour catafalque une pauvre couchette en fer : tel était tout l'appareil. Le P. de Ravignan était là dans sa majestueuse et sereine beauté; sur ces traits, si connus et tant de fois admirés, la mort jetait encore un reflet de grandeur indéfinissable. L'âme semblait s'y être empreinte, au départ, avec toute sa sainteté et toute sa noblesse. C'était une dignité qui commandait le respect, un calme qui inspirait à tous plus que de l'espérance. Pendant les trois jours que dura l'exposition, des artistes essayèrent plusieurs fois de reproduire cette expression toute céleste. Jamais, disaient-ils, pareil modèle n'avait posé devant eux.
Depuis le vendredi, 26 février, jusqu'au lundi suivant, l'affluence fut continuelle; toutes les classes furent confondues dans ces hommages suprêmes. Le clergé, les ordres religieux, l'armée, la magistrature, la noblesse, la bourgeoisie, le peuple, y eurent leurs représentants. Le P. de Rar vignan n'avait-il pas été l'apôtre de tous?
11 fallut activer et régulariser la marche de cette foule incessante. On entrait par une des extrémités ;<le la salle, puis on passait lentement, la tête nue et dans le plus profond silence, recueillant au fond du cœur les grandes leçons qui ressortaient d'un spectacle si imposant et d'un appareil si humble. Deux des Frères du défunt étaient sans cesse occupés à faire toucher à son corps les chapelets, les médailles, les crucifix, et même les bijoux présentés par des mains pieuses. On vit des militaires consacrer par cet attouchement leurs nobles épées. Sans doute ils espéraient recueillir, au contact d'un si grand cœur, quelque chose de ce dévoûment héroïque qui avait été si vif dans l'âme du prêtre et qui sied si bien à l'âme du soldat.
Ainsi, chose étrange ! dans un siècle ou l'on pourrait croire que l'idée et le culte de la sainteté ne se conservent presque plus que comme un souvenir d'un autre âge, ce sens de la grandeur chrétienne, assoupi chez plusieurs par le développement de la vie matérielle, se réveillait invinciblement devant la dépouille d'un prêtre. On croyait comme aux anciens jours de foi, qu'une vertu salutaire devait sortir de ce corps sanctifié par l'apostolat et par la pénitence. On s'estimait heureux de posséder quelque parcelle des objets qui avaient été
à l'usage d'un pauvre religieux. Du fond des provinces et même de l'étranger affluaient les demandes. Que d'hommes, jusque-là peut-être peu familiarisés avec ces sortes d'idées, se sentirent dominés par une vénération qui assurément ne pouvait pas être un culte, et qui cependant était beaucoup plus que du respect.
La plus noble prérogative de la sainteté, c'est la conversion des âmes; le P. de Ravignan l'avait eue jusqu'au dernier instant, il devait la posséder encore alors même que l'heure du travail serait passée. On vit plus d'une personne, en venant de prier auprès de son corps, se jeter tout en larmes aux pieds d'un confesseur. Ainsi, jusque dans la mort, l'apôtre parlait et faisait des conquêtes.
Les restes du défunt étaient encore exposés dans la salle basse de la rue de Sèvres que déjà, du haut de la chaire de Notre-Dame, il était proposé comme un exemple de l'influence de la sainteté sur les peuples. Sous ces voûtes où il avait laissé tant de souvenirs, en présence de tant d'âmes qui avaient senti jadis auprès de lui cette force conquérante du juste, son Frère et successeur crut pouvoir lui décerner cet éloge.
t Messieurs, supposez que, dans une grande cité, un homme se soit rencontré, dont la vertu, dj lieu
où Dieu l'avait placée comme un flambeau, ait pu luiresur des multitudes d'un puret inaltérableéclat; un homme qui ait montré constammenten lui-même une triple représentation de Notre-Seigneur Jésus- Christ, en portant devant les âmes la vérité qui les éclaire, la bonté qui les attire et la sainteté qui les édifie ; un homme qu'on n'approchait pas sans se sentir élevé vers quelque chose de plus haut que la terre, et qu'on ne quittait pas sans emporter de son contact une impression de son Dieu ; un homme qui, après avoir dit adieu aux grandeurs du monde, a passé comme son Maître en faisant le bien, et qui meurt, comme il a vécu , en consommant tout le bien qu'il a fait ; un homme qui, après avoir ému et attendri des multitudes par l'onction de sa parole, les tient encore, plus émues et plus attendries par la douceur de son souvenir; un homme qui parle dans sa mort plus haut que dans sa vie, defunctus, adhuc loquiiur, et jusqu'en son silence continue d'instruire, d'émouvoir et de sanctifier tous ceux qui entendent cette leçon de sa mort, suprême discours que l'apôtre mourant fait entendre à la terre; un homme enfin dont on a pu dire que le deuil qu'il laisse à ceux qui Vont connu est mélangé d'allégresse : cil bien! je le demande, cet homme passera-t-il dans l'humanité sans donner à tout ce qui
l'aura touché un mouvement qui élève et agrandit? Quelles élévations ne donnera pas à des milliers d'âmes ce passage d' une grande âme ! quels essors vers le bien ne recevront pas des milliers de cœurs du contact de son grand cœur ! cet homme n'aura-t-il pas sa part dans la perfection du peuple, le perfectionnementdes hommes elle progrès de la société? »
Une députation, composée d'hommes notables, était venue à la rue de Sèvres demander le pieux honneur de porter le cercueil du P. de Ravignan. 11 fallait l'assentiment de l'autorité civile. M. le maire du Xe arrondissement applaudit à cette pensée religieuse ; mais, en déclarant que l'on devrait s'adresser plus haut encore, il dut lui-même conseiller de s'abstenir. Personne assurément, dit-il, n'oserait blâmer la démonstration projetée; mais ne pourrait-on pas, dans la suite, l'invoquer comme un précédent pour obtenir d'autres manifestations beaucoup moins inoffensives? La prudence ne permit donc pas d'aller plus loin ; cependant nous ne pouvions passer sous silence une démarche dont le souvenir honorera la mémoire du P. de Ravignan et consolera ceux qui, dans leurs désirs du moins lui décernèrent un tel hommage.
L'admiration et la reconnaissance voulaient en, tonrer les funérailles d'une pompe extraordinaire;
on avait même parlé de faire les obsèques à Notre- Dame, au pied de cette chaire illustrée par le grand orateur. Le R. P. provincial se rendit à l'archevêché pour sauvegarder l'humilité religieuse et les usages de la Compagnie : le P. de Ravignan, traité durant sa vie comme ses Frères, devait être enterré humblement comme eux. Son Éminence le cardinal-archevêque de Paris comprit cette pieuse pensée ; il consentit à ce que le pauvre volontaire fût enseveli pauvrement; mais parce que notre église du Jésus n'était point encore ouverte, il désigna pour la -cérémonie l'église paroissiale de Saint- Sulpice, dont dépendait la rue de Sèvres ; le chapitre de la métropole devait ensuite acquitter sa pieuse reconnaissance par un service funèbre.
Ainsi la Providence se complaît parfois en des rapprochements étranges. Trente-cinq années auparavant les fils du vénérable M. Olier avaient donné le P. de Ravignan à la Compagnie, et voici que la Compagnie allait le leur rendre et leur demander pour lui la bénédiction suprême. Nul ne regrettera du reste la simplicité qui marqua le dernier triomphe de l'apôtre. Ceux qui en furent témoins savent qu'elle n'ôta rien à sa gloire.
Dans la matinée du lundi, 1er mars, la maison mortuaire fut envahie par la loule. On voulait re-
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voir encore, avant qu'ils disparussent, les traits vénérés de l'homme de Dieu. Ces traits que les humiliations de la tombe allaient effacer peu à peu en attendant la restauration glorieuse du dernier jour, n'avaient rien perdu de leur noblesse, bien que depuis plus de soixante heures l'âme eût cessé de les animer. Durant un si long intervalle, au sein d'une atmosphère humide, que le concours des visiteurs n'avait pu que vicier davantage, la corruption les avait respectés ; et, lorsqu'au dernier moment le corps fut déposé dans la bière, les Frères du défunt purent encore lui baiser les mains sans qu'aucun signe trahit la décomposition prochaine. Il semblait que Dieu voulût glorifier par cette conservation prolongée une chair que l'esprit avait si fort élevée en la subjuguant.
Lorsque le convoi se mit en marche, un contraste frappant saisit tout le monde : d'un côté la simplicité du char funèbre et de l'autre la solennité du cortège. Le corbillard des pauvres était suivi de la double famille, des proches par le sang et des frères en religion. M. le baron de Ravignan marchait appuyé sur le bras du Père supérieur. Après eux venaient, tête nue et dans le plus profond recueillement, une foule immense de prêtres et de laïques, où tous les rangs de la société étaient confondus.
Le silence n'était interrompu que par l'appel des cloches de Saint-Sulpice, moins semblable à un glas de mort qu'à ces joyeuses volées, annonce des plus belles solennités chrétiennes. Avant l'arrivée du cortège, l'église était déjà pleine comme aux grands jours de fête. M. Hamon, curé de Saint-Sulpice, en se prêtant au désir de la Compagnie, avait cependant voulu recevoir avec honneur le religieux autrefois solitaire d'Issy. Aucune tenture ne décorait la nef ; mais, par une allusion délicate, la chaire seule était voilée d'un crêpe.
Des chants religieux furent exécutés pendant la simple messe basse, à laquelle assistaient les cardinaux-archevêques de Paris et de Bordeaux avec Mgr l'évêque d'Hétalonie, auxiliaire de Mgr l'évêque d'Ajaccio ; Mgr l'évêque de Cybistra, vicaire apostolique de Canton ; Mgr l'évêque de Piblos, vicaire apostolique de la Cochinchine.
Après l'absoute, que Mgr l'archevêque de Paris voulut faire lui-même, Mgr Dupanloup , évêque d'Orléans, parut dans la chaire en deuil. Sa présence inattendue remua profondément tous les cœurs. Pendant quelques instants, il considéra dans une sorte de stupeur le cercueil et la foule, puis il prononça son texte : Defunctus, adhuc loquiturl « Il est là.. .. il est mort. . . et ii vous parle encore ! »
Ce regard, ce silence et ce début, empreints d'une majesté funèbre, rappelèrent l'exorde de Massillon devant le catafalque de Louis XIV.
Il fallut quelques instants à l'orateur lui-même pour calmer son émotion, en présence des restes de son ami; dès qu'il fut maître de ses pleurs et de sa voix, il s'écria :
« Que vous diraî-je pour répondre à vos regrets, à vos larmes, à vos vœux, à vos souvenirs et à vos espérances, à toutes les pensées de vos cœurs? que vous dirai-je, sinon ces paroles : Il est là... il est mort... mais il vous parle encore! Defunctus, adhue loquitur!
t Que dirai-je, Monseigneur, pour répondre à l'honneur et à la consolation de votre présence, et pour vous consoler vous-même, au moment où s'éteint dans votre diocèse cette grande voix, si dévouée à l'Église? que dirai-je, sinon la parole de saint Paul : — Oui, il parle encore, et par la vertu impérissable d'une si sainte mémoire, il parlera toujours! Defunctus, adhuc loquitur!
€ Que dirai-je enfin pour répondre à la pompe incomparable de ces funérailles, à ce religieux et sublime concours, à ce grand et auguste spectacle, pour donner un soulagement à tant d'émotions, une lumière à tant d'espérances, sinon cette parole
apostolique :... Du sein de Dieu, du seuil de la gloire éternnelle, celui que nous pleurons nous parle! Defunctus, adhuc loquitur!
« Oui, Messieurs, on a bien fait d'éloigner ici les images de la mort et les appareils funèbres; pour moi, je suis charmé que ce temple ait conservé sa splendeur accoutumée, et ne soit pas voilé de deuil. Qu'aurions-nous affaire, lui, vous et moi, je vous le demande, de ces titres et de ces inscriptions, tristes marques de ce qui n'est plus? Il vit! De ces figures qui pleurent autour d'un tombeau ? Nos larmes suffisent! De ces images stériles d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste ? Notre douleur, nos regrets et notre amour survivront à tout! Qu'aurions-nous affaire de tous ces trophées de la mort, quand nous célébrons une de ces fins bienheureuses où la mort est vaincue; quand votre recueillement et vos prières, votre empressement spontané, unanime, forment un deuil admirable autour de cette dépouille vénérée et chérie?
c Ah ! je ne blâme point ses Frères d'avoir voulu que le grand orateur, le grand apologiste de la religion, fût oublié ici et comme enseveli dans l'humilité de ses vœux et de sa vie cachée. Je ne les en blâme point; mais vous, Messieurs, qui êtes aussi de sa famille, vous, ses enfants et ses amis, je vous
loue d'avoir voulu rendre un tel hommage à sa mémoire, et d'avoir donné à sa vie et à sa mort cette incomparable gloire.
« 0 mon saint ami, c'est la première fois que j'ose prononcer avec vous ce mot de gloire ! jamais je ne l'eusse osé pendant le cours de cette vie si belle et si saintement glorieuse, dans ces longs et chers entretiens qui seront toujours une des douceurs de mon âme pendant le laborieux pèlerinage de ce monde. Non, jamais je ne vous ai dit un tel mot ! vous m'auriez imposé silence. Et même en ce jour, si votre âme, qui me voit et m'entend des portes d'une vie meilleure, me pardonne et m'excuse, je crains que ces dépouilles mortelles, qui sont encore dans l'humiliation du tombeau, que ces os brisés et humiliés, qui tressailliront un jour de joie dans la main de Dieu , ne tressaillent ici d'étonnement à mon discours; que ces oreilles, si constamment fermées aux paroles vaines, ne s'y refusent encore; que de ces lèvres, qui ne s'ouvrirent jamais qu'à la modestie, ne sorte contre moi quelque doux reproche!
c Eh bien ! je ne veux pas que vous ayez rien à me reprocher en ce jour : je n'attristerai pas l'humilité même de votre cercueil; je vous respecterai dans la mort, comme je vous ai respecté dans la
vie; je ne parlerai plus de gloire; j'en laisserai le soin à d'autres. Je ne parlerai que de vie et d'immortalité ; je ne redirai sur vous que les béatitudes célestes et éternelles. L'humble religieux, le pauvre de Jésus-Christ, ne recevra pas de moi d'autres louanges en ce jour. »
Les béatitudes proclamées dans l'Evangile par te divin Maître furent donc appliquées au disciple fidèle. N'avait-il pas par la pauvreté volontaire, par l'obscurité et l'obéissance de la vie religieuse, acquis le royaume des cieux?
N'avait-il pas possédé la terre par la douceur de son âme? En lui s'était accomplie la grande loi de l'ordre moral et éternel : la douceur vient de la force, de forti egressaest dulcedo.
N'avait-il pas, par sa soif de la justice, mérité d'être rassasié? L'amour de la justice était le fond même de son âme; cet amour l'inclina d'abord vers la magistrature; puis il quitta bientôt les palais de la justice humaine, quelque sainte qu'elle soit, pour rendre aux âmes une meilleure justice encore.
N'était-il pas digne de la miséricorde promise aux miséricordieux, de la consolation assurée à ceux qui pleurent? Apôtre et sauveur des âmes, que de misères il a abritées! que de pécheurs il a aimés! que de larmes il a essuyées ! que de malades
îl a consolés ! que de mourants il a assistés! que de divisions il a apaisées ! que de tristesses il a adoucies dans le cours de son admirable ministère! En essuyant les larmes des autres il a aussi versé les siennes.
Ne peut-on pas encore dire de lui : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu? » Quel cœur fut plus pur que le sien, et avec quel bonheur il embrassa la chasteté religieuse et sacerdotale !
Après ses grandes et mémorables luttes qu'il soutint si courageusement naguère pour la liberté de l'enseignement et pour la liberté religieuse, il devait connaître cette autre béatitude : oui, vous êtes heureux lorsque les hommes vous maudissent, lorsqu'ils disent toute sorte de mal contre vous, en mentant, dixerunt omne inalum adversum vos mentientes, mentant à cause de mon nom que vous portez, propter nomen meum; réjouissez-vous et triomphez d'aise, car vcilà que votre récompense sera grande dans les cieux, ecce enim merces vestra copiosa est in cœlis.
Après avoir résumé la vie de l'homme apostolique et du compagnon de Jésus, en mettant la récompense auprès du travail, l'éloquent orateur termina ainsi SCT discours :
c Et maintenant j'achève, en chantant avec vous une dernière béatitude, le cantique et la béatitude de la mort : incomparable chant, inconnu à toutes les traditions humaines, et que la voix d'un Dieu mort sur la croix a pu seule dire la première ! — Bien'heureux les morts ! Beati mortui ! Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur! Beati mortui qui in Domino moriuntur!
« Car, ajoute le texte sacré, l'Esprit-Saint, l'esprit de douceur et d'amour, vient leur dire de se reposer de leurs travaux : Dicit Spùitus ut requiescant a laboribus suis. Avouons, Messieurs, qu'il l'a bien mérité! avouons qu'il était digne d'entendre cette délicieuse parole ! avouons qu'il a bien gagné son repos cet ouvrier généreux, cet évangéliste infatigable, et qu'après avoir porté le poids et la chaleur du jour, il sera bien dans le sein de son Dieu, où la joie et la splendeur l'environnent!... Mais c'est à vous, Messieurs, d'accomplir cette parole tout entière, car l'esprit de Dieu ajoute : Opéra illorum sequuntur illos ; ses œuvres le suivent. Vous êtes son œuvre, l'œuvre de son cœur, de sa vie, de son sang; à vous donc de le suivre et de l'accompagner auprès de Dieu, Messieurs, et de l'y retrouver un jour! Ne restez pas en route... il marchait à votre tête; suivez-le jusqu'au bout : il vous a
donné rendez-vous au royaume des cieux, n'y manquez pas, n'y manquez pas! Quand il vous donnait des rendez-vous en ce monde, vous savez comme il y était fidèle ; ne manquez pas au dernier qu'il vous donne !
« Mais, aussi, à cette heure ne le pleurez pas. Ah! sans doute il nous manque, mais il vit! II n'est pas mort, car il est écrit : Si le juste vient à mourir, il ne meurt pas, mais la mort le rafraîchit, le repose, !*illumine : Justus si morte prœoccupatus fuerit, in refrigerio erit. Les âmes des justes sont dans la main de Dieu, et le tourment de la mort ne les touche même point : Justorum animse in manu Dei sunt et non tanget illos tormentum mortis. Aux yeux des insensés, c'est-à-dire de ceux qui n'ont pas le sens divin, ils paraissent mourir, et leur mort semble une affliction; mais elle n'est qu'un chemin pour sortir de notre vie, qui est la vraie mort, et pour entrer dans la véritable vie : Visi sunt oculis insipientium mori et xstimataest afflictio exitusilhrum. A nobis est iter... Et leur espérance, dès le tombeau, est pleine de gloire et d'immortalité: Spes illorum i?nmortalitate plena est.
« Ne le pleurons donc pas. Il vit, et nous le reverrons bientôt; oui, nous reverrons ce regard si brillant, si profond et si pur; nous reverrons ce