‹ Vie du révérend père LacordaireChapitre 17 sur 19 · CHAPITRE XV I>eriiièr'es aiiuées et mort <le Hiacordaii-c · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV I>eriiièr'es aiiuées et mort <le Hiacordaii-c

Sa vie à Sorèze. — Méthode d'éducation. — Succès multiples. — Mort de La Mennais. — Mort de Madame Swetchine. — Réception à l'Académie fran çaise. — Lettres h un Jeune homme, — Sainte Miideleine. — Santé déclinante. — Visite de Montalembert. — Mémoires. — Mort de Lacordaire. — Effet sur la contrée.

Les années s'écoulaient ainsi laborieuses et calmes, préoccupées et tendres, « le vieux lion » regardait au loin la bataille, et il s'était fait l'àme de cet essaim d'enfants et de jeunes gens qui, eux du moins, « n'avaient rien trahi, ni rien déshonoré. » Il donnait l'élan au travail, ouvrait des horizons aux intelligences, veillait au développement des volontés, formait les caractères et assurait la bonne direction des cœurs.

Dans l'intérêt du travail, il avait supprimé les vacances de Pâques ; il les remplaça par de grands congés, disséminés dans les plus beaux temps de l'année. Ce jour-là, il conduisait lui-même les élèves; il se plaisait à les mener, par des sentiers nouveaux, à tous ces délicieux environs de Sorèze qu'il connaissait si bien et dont il leur faisait admirer avec lui les sites et les beautés. On partait à six heures du matin; le Père, un bâton à la main, marchait en tête, donnant l'exemple de l'ardeur joj'euse. Vers onze heures, on arrivait au but de la promenade ; on s'asseyait sur l'herbe et l'on oubliait vite la fatigue autour d'un déjeuner assaisonné d'un merveilleux appétit. Le Père retrouvait là ses mets favoris : la salade et les oeufs durs. Après le repas, assis au pied, d'un arbre et entouré d'une couronne de ses chers enfants, il devisait jo3-euse-

ment avec eux, jusqu'à ce que, le sommeil le gagnant, il laissât tomber sa tête sur l'épaule du plus proche, où il s'endormait paisiblement (1).

Ce sommeil indiquait une nature sinon épuisée, tout au moins débilitée et sans ressort. En effet, déjà la mort avait marqué sa victime et Dieu comptait ses joui's. Pendant que les enfants insoucieux ne songeaient qu'à tirer profit de cette haute intelligence et de ce grand cœur, tandis qu'ils touchaient, mystérieusement, avec une foi discrète, ces vêtements blancs comme pour en retirer une vertu secrète, tandis qu'au contact d'une vie si pleine de bonté et de mérites, ils apprenaient à devenir meilleurs et à regarder la religion comme la plus noble et la plus douce amie de l'homme à tous les âges de l'existence terrestre, lui s'affaissait chaque jour, miné par un mal que lui seul ne soupçonnait pas encore. Ce fut d'abord un simple rhume, mais suivi d'un délire qui révélait une cause cachée, mais inquiétante.

Pourtant rien ne le détournait de son devoir et des charges accablantes d'un supériorat nombreux. Tous les huit jours il prenait la parole devant cet auditoire aimé ; malgré son âge, ses soucis naultipliés et sa grande habitude de la chaire, il mettait une semaine à préparer ses prônes de collège, ne consentant jamais à laisser tomber le sceptre sacré de la parole évangélique.

Pendant sept ans, il traita des sujets de morale, puis des bases et des éléments constitutifs de la vie chrétienne.

Chez ses élèves, après les sentiments de foi profonde et d'énergie dans la pratique de la vertu, il s'efforçait d'exciter deux choses : le caractère et l'amour de la patrie ; le caractère, qu'il appelait : « l'énergie sourde et constante de la volonté, je ne sais quoi d'inébranlable dans les desseins, de plus inébranlable encore dans la fidélité à soi-même, à ses convictions, à ses amitiés, à ses vertus, et une force intime qui jaillit de la personne et inspire à tous cette certitude que nous appelons la sécurité ; » la patrie, qui est « notre Eglise du temps, comme l'Eglise est notre patrie de l'éternité... le sol qui nous a vus naître,

(i) P. Chocarn'e.

le sang et la maison de nos pères, l'amour de nos parents, les souvenirs de notre enfance, nos traditions, nos lois, nos mœurs, nos libertés, notre histoire et notre reliffion. tout ce que nous croj'^ons et tout ce que nous aimons. »

Pour atteindre plus directement et plus efficacement ces ànies, il acceptait de confesser les plus âgés de ses enfants. Il les voj^ait tous les huit ou tous les quinze jours. Ces bons jeunes gens venaient le trouver souvent, même en dehors de la confession, pour lui ouvrir leur cœur et recevoir ses conseils à la veille de leur entrée dans le monde. Ils éprouvaient le besoin de s'agenouiller à ses pieds et d'écouter ces levons si paternelles et si élevées. Avec eux, il était tout amour; sa porte leur était ouverte à toute heure, et jamais il n'en renvoya aucun sous prétexte de travail ou d'affaires, et il était impossible de l'approcher sans respirer le parfum de mortification et de tendresse oour Dieu qui s'exhalait de sa parole et de toute sa vie.

Aussi quel n'était point leur attachement pour un tel maitre !

Le succès du P. Lacordaire connut les envieux comme tout ce qui est grand et bienfaisant. On répandait contre l'Ecole les bruits les plus absurdes. Un jour qu'on célébrait la fête du Père bien-aimé, l'abbé Perreyve était là à sa droite et lui racontait à voix basse quelques-uns de ces bruits malveillants. Tout à coup Lacordaire se lève, « Messieurs, dit-il tout haut, le bruit court à Toulouse que les élèves de Sorèze ont pendu leur directeur en effigie. »

Le sergent-major des anciens, M. de Serres, se lève à son tour et répond spirituellement : Mon Père, on sait beaucoup de choses, à Toulouse, mais ce que le public ne sait pas, et que nous aimerions à lui apprendre, c'est que tous, ici, nous nous ferions pendre pour vous !

152 I.ACORDAIRE

Cette façon de coniprendre et d'exercer le sacerdoce de l'éducation fut promptement bénie de Dieu. La prospérité matérielle revint en même temps que remontait le niveau moral, et à la mort du P. Lacordaire, les élèves étaient au nombre de plus de trois cents.

La mort ! elle venait à grands pas. Ceux qui avancent dans la vie savent qu'il y a quelque chose de plus poignant peut-être que la mort, c'est de laisser sur sa route ceux qu'on s'était habitué à regarder comme une partie de soimême. Les grandes âmes, plus difficiles dans leurs choix, se donnant avec plus de réflexion et dès lors avec plus d'intensité, souffrent davantage, quand elles voient tomber l'un api'ès l'autre ceux qu'elles aimaient, et quand, regardant autour d'elles, elles voient leur solitude se faire plus large et plus dépouillée. Lacordaire n'a guèi'e vieilli en ce monde, assez pourtant pour voir le sinistre bûcheron dont parle le poète, frapper près de lui, frapper jusque sur son cœur.

Le 27 février 1854, M. de La Mennais comparaissait devant Dieu. On a le premier cri de Lacordaire à cette nouvelle : « Quelle mort! Aucune dans l'histoire ecclésiastique ne m'a fait une aussi douloureuse impression, pas même celle d'Arius. Arius fut foudroyé honteusement, dans un lieu destiné aux plus vils besoins du corps ; mais il n'avait pas lui-même écrit le testament de ses funérailles. Cet abandon, ce cercueil des pauvres, cette fosse commune sans aucun signe laissé à un seul ami, ce silence universel sur une tombe qui devait être si illustre, tout cela me fait un spectre qui me poursuit. Il y a trente ans, quand j'arrivai à Paris, je trouvai M. de La Mennais entouré de gloire, porté par l'opinion comme un Père de l'Eglise; et le voilà mort incrédule, sans principes, sans certitude, sans amis, laissant une mémoire qui demeure dans la chrétienté un poids éternel »

Trois ans plus tard celle qui avait été pour lui l'ange terrestre des bons conseils mourait à son tour, le 10 septembre 1857. Informé secrètement des menaces trop certaines de fin prochaine, il accourut précipitamm.ent près d'elle et se donna la consolation de célébrer plusieurs fois la sainte messe devant elle et pour elle. Ils sentaient l'un et l'autre qu'ils épuisaient là une des dernières faveurs de la Providence ici-bas, ils ne cessaient de se le témoigner sans se le dire. Obligé de repartir inopinément, le Père ne la quitta qu'avec la résolution formelle de revenir bientôt : huit jours après « sa maternelle amie », la lumière et le vrai guide de son âme, n'était plus. Lacordaire ne s'en consola jamais. Cette femme supérieure savait élever chaciue c[uestion au-dessus du bruit qui se faisait autour d'elle et la pesait dans la balance de l'éternité. « Au lieu que partout ailleurs, je savais ce qu'on allait me dire, avoue Lacordaire, là je l'ignorais prescjue toujours. »

Un événement d'une toute autre nature attira l'attention du public sur le P. Lacordaire. Dès 1855, M. Cousin, plus tard M. Ampère, et enfin, dans ces derniers temps, MM. de Montalembert et de Falloux ax-aient eu l'idée de faire entrer le célèbre prédicateur à l'Académie. Le saint religieux y répugnait. De bon cœur il avait renoncé au monde et à ses fastes : convenait-il à un prêtre, à un moine surtout de briguer les honneurs humains? Telle était la question qui le préoccupait, mais de nombreux amis lui représentaient qu'ici la personne n'était rien devant la cause, et que l'élection d'un moine à l'Académie Française était la dernière victoire à remporter sur les préjugés voltairiens, la consécration suprême des efforts faits par lui pour acquérir à l'habit religieux droit de cité. On allait jusqu'à lui faire un cas de conscience de refuser un honneur si spontanément offert, un honneur qui tournait si

manifestement à la gloire de la religion. D'ailleurs Bossuet et Fénelon n'avaient pas cru autrefois déroger à leur dignité en acceptant un siège dans cette compagnie. Et l'évêque d'Orléans y occupait alors même une place honorée.

Il se résigna donc et fut élu par 21 voix sur l'i données à ses concurrents, et le 24 janvier 1860 il

entrait sous la célèbre coupole, aj^ant à sa droite M. de Montalembert, son frère d'armes, l'ami de toujours, et à sa gauche Berrj-er, le prince de la tribune française. La plus magnifique assistance était là : l'impératrice, le prince Napoléon, la princesse Clotilde, tous les ministres, M. de Morn}' et une foule d'autres personnages de marque. Le récipiendaire se leva au-dessous de la statue de Bossuet, admirablement beau dans sa pâleur et sous les longs plis de sa robe blanche. D'une voix affaiblie mais claire il dit: « Messieurs, j'ai à remercier l'Académie de deux choses, la première de m'avoir appelé dans son sein, la seconde de m'avoir donné pour successeur à M. de Tocqueville. » Plusieurs fois des acclamations l'interrompirent. Ils termina par ces paroles qui résumaient sa pensée et les motifs de son acceptation : « Quand vos suffrages m'ont appelé à l'improviste parmi a'ous, je n'ai pas cru entendre la simple voix d'un corps littéraire, mais la voix même de mon pays m'appelant à prendre place entre ceux qui sont comme le sénat de sa pensée et la représentation prophétique de son avenir. J'ai vu les préjugés qui m'eussent séparé de vous il y a vingt ans, et ces préjugés, A-aincus par votre choix, m'ont fait entendre les progrès accomplis en soixante ans d'une expérience pleine de périls, de retours dans la fortune, de sagesse trompée, de courages impuissants, mais glorieux. M. de Tocqueville était au milieu de vous le symbole de la liberté magnifiquement comprise par un grand esprit. J'y serai, j'ose le dire, le sj'^mbole de la liberté acceptée et fortifiée par la religion. Je ne pouvais recevoir sur la terre une plus haute récompense que de succéder à un tel homme pour l'avancement d'une telle cause. »

C'était le chant du c^-gne. Une ovation enthousiaste l'accueillit à son. retour à Sorèze. Il s'abandonna avec délices au bonheur de ce revoir. « Me voici, mes enfants,

disait-il, désormais je ne vous quitte plus, » et, avec un sourire mélancolique, il insista : « Non, maintenant je ne vous quitterai plus que pour mourir. »

Il le sentait, ce dernier effort l'avait épuisé. Pourtant, il se remit à l'œuvre, et il se hc'ita de réaliser certains projets qui lui tenaient au cœur. Il se prit d'une ardeur nouvelle pour la composition de ces admirables Lettres à un jeune homme sur la vie chrétienne, cjui avaient pour but de suivre jusque dans le monde les enfants échappés à ses yeux, mais non point à son cœur ; de les aider encore dans ce milieu plus difficile, de ses lumières et de ses conseils, et d'en faire à la fois des chrétiens convaincus et des citoj'ens utiles. Il n'en a publié c|ue trois, sur quarante qu'il avait préméditées; mais ces trois sont un chef-d'œuvre, de forme exciuise et de fond digne d'une telle plume.

La restauration du couvent de Saint-Maximin et la translation des reliques de sainte Madeleine à la Sainte- Beaume, non loin de Marseille, lui donnèrent l'occasion d'écrire un autre ouvrage, sorte de poème de l'amitié, tant il est plein d'imagination et riche de piété. Sainte Madeleine parut à la fin de février 1860. La translation devait avoir lieu le 20 mai. Huit évêcjues étaient attendus, le Père devait prêcher le panégyriciue et il était tout entier à la confiance. « Ma santé se fortifie, » écrivait-il à l'abbé Perreyve, mais c'était une illusion. Au dernier moment, il fut saisi d'une faiblesse extrême, avec oppression du cœur ; le médecin de l'école de Sorèze, le docteur Houles, lui fit un devoir de conscience de ne pas s'exposer aux fatigues d'un grand discours dans une solennité aussi considérable, où tant de sollicitudes accessoires s'imposeraient au Provincial. Il dut obéir. « C'est la première fois, disait-il, que mon corps a résisté à ce que je A'oulais. » Mot terrible et profond, qui fait entrevoir tout un monde de mortifications et d'austérités silencieuses.

Un éminent praticien, consulté à Montpellier, ne trouva aucun organe sérieusement atteint et conseilla le repos. Rentré au collège, le Père fit part à ses enfants des salutaires avertissements qu'il A-enait de recevoir. <( C'est une grande grâce que Dieu fait à un homme, dit-il, lorsqu'une gi'ave maladie vient l'avertir de la fragilité de ses jours.

Cette grâce, Dieu a voulu me la faire ; je aous prie de l'en remercier avec moi. »

Ce qui le préoccupait surtout, c'était l'avenir de son Ordre. « Je pense souvent à la mort, écrivait-il, et je prépare tout pour laisser notre Ordre dans une bonne situation morale et financière. »

On lui avait conseillé les eaux de Rennes-les-Bains ; il s'y rendit le 2 juillet, accompagné de l'abbé Perreyve. Mais la vie désœuvrée lui était odieuse, et il ne put en supporter l'ennui : fatigué par l'extrême chaleur, dénué d'appétit, excédé surtout de la curiosité indiscrète des baigneurs, il revint à Sorèze au bout de quinze jours. L'amaigrissement fit des progrès rapides et le rendit presque méconnaissable.

Au mois de septembre, on lui annonça une grande consolation. Montalembert faisait savoir sa visite prochaine. Montalembert!... l'ami parmi les amis ! Il venait une dernière fois chez Lacordaire. Henri voulut aller à la rencontre de Charles, et, bien que très affaibli, il se traîna au-devant de lui presque sur le perron de l'abbatiale. La pâleur répandue sur son front lui donnait une navrante majesté. « Eh bien! fit Montalembert, le P. Lacordaire, où est-il? — Le voilà, répondit le P. Mourez', supérieur de la maison. » Les yeux pleins de larmes, Montalembert se jeta dans les bras de son ami ; il ne l'avait pas reconnu !...

» De ma vie, disait-il, je n'ai éprouvé un saisissement semblable : je n'avais jamais vu une plus effrayante beauté. »

L'abbé Perreyve était là, M. Foisset aussi. On exhorta le grand homme à recueillir et à dicter ses souvenirs, de façon à laisser un témoignage authentique des intentions et des convictions qui avaient dominé sa vie, dans un récit qui serait son testament religieux et historique. Il 3'' consentit, et, par un miracle d'énergie et de force morale, il continua ce travail du 30 septembre au 20 octobre.

Le malade se faisait lire chaque jour, fidèle à l'usage de toute sa vie, quelques pages de la Sainte Ecriture, particulièrement les Actes des Apôtres, les Epitres de saint Paul ou l'Evangile de saint Jean. A partir du

12 octobre, il pria le religieux qui lui servait de secrétaire de lui faire en outre l& lecture de la Préparation à la mort et de l'Acte d'abandon à Dieu de Bossuet. Ainsi remontait peu à peu cette âme dans les régions sereines où rien ne change.

Pourtant au milieu de l'écroulement de toutes ses forces physiques, il se maintenait en esprit sur la croix du bon Maître; avec lui il voulait souffrir et mourir. En octobre, six semaines avant sa mort, étendu sur son lit, miné par le mal, ne prenant plus de nourriture et ne se soutenant que par l'indomptable énergie de son âme, il voulait se faire donner encore la discipline, n'ayant plus la force de se la donner à lui-même. Un de ses amis vint le voir : << Aimes-tu toujours la pénitence? lui dit-il. — Oui, mon Père. — Eh bien! veux-tu me rendre le service de me faire souffrir, comme autrefois, pour Jésus-Christ? » Et comme cet ami s'y refusait absolument : « Au moins, lui dit-il, donne-moites pieds à baiser; ce sera toujours une pratique de pénitence agréable à Dieu. » Tendre comme une mère et dur comme l'acier, tel était toujours Lacordaire.

Le 6 novembre, il reçut le Saint- Viatique ; le moment redouté approchait. Une joie bien douce lui fut ménagée dans ces jours d'angoisse suprême. M. Barrai, l'Emmanuel des Lettres à un jeune homme, vint lui faire visite. Le regard du Père put se reposer sur cette tête chère entre toutes. Mais le malade, à la figure émaciée, ravagée, ne parlait plus, et lorsqu'il demandait c^uelque chose, sa langue embarrassée ne pouvait plus se faire comprendre. Cette parole qui avait remué tant d'intelligences, ce verbe harmonieux qui savait charmer et maîtriser les foules, étaient devenus le balbutiement informe d'un enfant. « Nous éprouvions, dit le P. Chocarne, une sorte d'humiliation, mêlée d'effroi, à entendr ces sons inarticulés

i58 LACORDAIRE

sortir dune telle bouche. » Dieu, par la main de la mort, lui retirait peu à peu les dons magnifiques qu'il lui avait faits, lui laissant toutefois, dans la pleine liberté de son esprit, le mérite de dire à chaque sacrifice nouveau : « Père, que votre volonté soit faite et non pas la mienne. »

Le soir du 20 novembre, raconte le P. Chocarne, il fut pris de cette angoisse, précurseur d'une mort prochaine, qui jette lame dans d'inexprimables tortures. Nous étions là, retenant nos sanglots, de peur d'accroître sa peine, priant, les 3'eux fixés sur cette navrante image de notre Père; nous le voyions étendre autour de lui ses bras amaigris, comme un homme C|ui cherche à se reconnaître dans les ténèbres, promener ses regards sur nous, sur les murs de sa chambre, interroger le ciel. Enfin, d'une voix forte et les bras élevés, il s'écria :

— Mon Dieu 1 mon Dieu 1 ouvrez-moi !

Ce fut sa dernière parole ; il s'éteignait doucement le lendemain, au soir de la fête de la Présentation de Notre- Dame au Temple. C'était un beau jour pour mourir

Lacordaire avait cinquante-neuf ans

La sonnerie des cloches n'avait jamais lieu la nuit que pour annoncer un sinistre ; mais le deuil public était si orand que le glas funèbre retentit au sein des ténèbres pour annoncer au loin l'immense malheur qui atteignait la contrée, la France et l'Eglise.

11 fallut exposer la dépouille du saint religieux à la pieuse vénération des villages A-oisins. Vingt-trois mille personnes passèrent devant son lit funèbre et baisèrent les pieds du bienfaiteur du paj's, durant les trois jours qui s'écoulèrent depuis sa mort jusqu'aux funérailles. Le deuil s'étendit à toutes les chaires qu'il avait illustrées. Il en est une qui se couvrit largement de crêpe au moment même où ses frères l'ensevelissaient pieusement. C'était LA CHAIRE DE Notre-Dame DE Paris ! Elle lui devait bien cet hommage de reconnaissance !

Fix.

Page 1