CHAPITRE XIV Retraite et Vie intime
Les adieux à Notre-Dame. — Le dernier sermon à Paris. — Couvent de saint Dominique à Toulouse. — Sorèze. — Vertus, humilité, mortification. — Dévotion à la Passion.
Lacordaire était resté dix ans sur le sommet lumineux de sa gloire. Il avait su jeter, à des foules toujours plus avides, les richesses de sa pensée et les inspirations les plus touchantes de son noble cœur. Il allait descendre volontairement et descendre sans déchoir, bien loin de là. Il ne fera c^ue révéler mieux le secret ressort de son énergie et de ses triomphes : sous le grand religieux on découvrira le saint prêtre, l'homme de l'humilité, de la mortification portées jusqu'à l'héroïsme.
En avril 1851, sans que nul symptôme alarmant fit craindre au public cjue cette chaire, si longtemps illustrée par lui, pût lui être fermée quelque jour, par un pressentiment qu'il désavouait tout en l'exprimant, il fut amené à clore la station par des adieux solennels, qui doivent être reproduits ici parce qu'on y rencontre une sorte de résumé de la vie extérieure du prédicateur et une des très rares occasions où il s'est mis en scène.
On juge de l'étonnemont de l'auditoire, lorsque le Père termina ainsi la dernière conférence : « Encore qu'une nouvelle carrière me fût préparée par Dieu et par mon dévouement pour vous, je ne puis me défendre de vous parler comme si je vous adressais des adieux. Permettezle moi, non comme pressentiment de l'avenir, mais comme une consolation.
« Je dis une consolation, parce que j'éprouve en moi deux sentiments contraires, l'un de joie d'avoir achevé, avec vous, une œuvre utile au salut de plusieurs et de l'avoir achcA'ée dans ce siècle que l'on a nommé le siècle des avortements ; l'autre, de tristesse, en songeant qu'une œuvre ne s'achève pas pour un homme sans qu'il y laisse la plus belle partie de lui-même, les prémices de sa force et la fleur de ses ans. Le Dante commence ainsi la divine épopée : « Au milieu du chemin de la vie, je m'éveillai seul dans une forêt profonde. » Je suis parvenu. Messieurs, à ce milieu du chemin de la vie où l'homme se dépouille du raj^on de sa jeunesse et descend, par une pente rapide, aux rivages de l'impuissance et de l'oubli. Je ne demande pas mieux que de descendre, puisque c'est le sort que l'équitable Providence nous a fait, mais du moins à ce point de partage des choses d'où je puis voir encore une fois les temps qui vont finir, vous ne m'envierez pas la douceur d'y jeter un regard et d'évoquer devant vous, qui fûtes les compagnons de ma route, c|uelques-uns des souvenirs qui me rendent si chers et cette naétropole et vous. »
Ici il entre dans le détail de sa vie dont chaque pas a été un bienfait de Dieu : « C'est ici, cjuand mon ànie se fut rouverte à la lumière de Dieu, que le pardon descendit sur mes fautes, et j'entrevois l'autel où, sur mes lèvres fortifiées par l'âge et purifiées par le repentir, je reçus, pour la seconde fois, le Dieu cjui m'avait A'isité à l'aurore première de mon adolescence. C'est ici c^ue, couché sur le pavé du temple, je m'élevai par degrés jusqu'à Fonction du sacerdoce, et qu'après de longs détours où je cherchais le secret de ma prédestination, il me fut révélé dans cette chaire, que, depuis dix-sept ans vous avez entourée de silence et d'honneur. C'est ici qu'au retour d'un exil volontaire, je rapportai l'habit religieux qu'un demi-siècle de proscription avait chassé de Paris, et que, le présentant à une assemblée formidable, par le nombre et la diversité des personnes, il obtint le triomphe d'un unanime respect. C'est ici qu'au lendemain d'une révolution, lorsque nos places étaient encore couvertes des débris du trône et des images de la
guerre, vous vîntes écouter de ma bouche la parole cjui survit à toutes les ruines et qui, ce jour-là, soutenue d'une émotion dont nul ne se défendait, fut saluée de vos applaudissements. C'est ici, sous les dalles voisines de l'autel, que reposent mes deux premiers archevêques, celui qui m'appela, tout jeune, à l'honneur de vous enseigner (1), et celui qui m'y rappela après qu'une défiance de nos forces m'eut éloigné de vous (2). C'est ici, sur ce même siège archiépiscopal que j'ai retrouvé dans un troisième pontifie (3), le même cœur et la même protection. Enfin c'est ici qu'ont pris naissance toutes les affections qui ont consolé ma vie, et que, homme solitaire, inconnu des grands, éloigné des partis, étranger aux lieux où se presse la foule et se nouent les relations, j'ai rencontré des âmes qui m'ont aimé.
(< O murs de Notre-Dame, voûtes sacrées qui avez reporté ma parole à tant d'intelligences privées de Dieu, autels qui m'avez béni, je ne me sépare point de vous ; je ne fais que dire ce que vous avez été pour un homme et m'épancher en moi-même au souvenir de vos bienfaits, comme les enfants d'Israël, présents ou en exil, célébraient la mémoire de Sion.
« Et vous. Messieurs, génération déjà nombreuse en qui j'ai semé peut-être des vérités et des vertus, je vous demeure uni pour l'avenir, comme je le fus dans le passé ; mais si un jour mes forces trahissaient mon élan, si vous veniez à dédaigner les restes d'une voix qui vous fut chère, sachez que vous ne serez jamais ingrats, car rien ne peut empêcher désormais que vous n'ayez été la gloire de ma vie, et que vous ne soyez ma couronne dans l'éternité. »
(i) Mgr de Quélen
(2) Mgr Affre.
(3) Mgr Sibour.
Tels furent ces adieux célèbres à la chaire de Notre- Dame, car il n'y devait plus remonter jamais. Après le coup d'Etat du 2 décembre, sa carrière était finie. Mais son cœur était toujours là. Il écrivait de Toulouse, le 19 juin 1854 : « J'ai été bien touché de ce que vous fait éprouver la nef de Notre-Dame, c'est ma grande patrie, je la salue toujours dès qu'en entrant à Paris j'aperçois ses tours. »
Des mauvais jours s'approchaient pour l'éloquence, le souffle allait manquer à sa poitrine et la liberté à sa parole, non par le fait de l'autorité ecclésiastique, car elle fit tout au contraire, pour le retenir dans la chaire qu'il occupait si bien, mais par le fait de l'autorité civile, ennemie de tout contrôle.
La dernière fois qu'il se fit entendre à Paris, ce fut à Saint-Roch, le 10 février 1853, dans cette même église où il avait balbutié sa première prédication vingt ans auparaA'ant. « C'était, a dit M. Prévot-Paradol, la suprême détonation, la fusée de détresse que lance un vaisseau qui va sombrer, la grande voix et comme un adieu aux vagues qui A^ont l'engloutir. »
Il parla de l'œuvre des écoles chrétiennes, et il avait pris pour texte ces mots du prophète : Esto vir, sois un homme. Or, en parlant de la virilité chrétienne dans la vie publique et la vie privée, il s'écria : u II est bon que nous sachions ce que nous entendons faire en voulant faire des chrétiens ; si ce sont des hommes véritables que nous voulons former, ou bien des hommes vulgaires ; si pour nous l'homme est Vhomo que les anciens dérivaient de humus, la terre, la boue ; ou bien le vir, cet honime qui est plus que la terre, qui a du courage, de l'âme de la vertu, vii~tus.., On peut avoir de la vertu et une âme vulgaire ; une intelligence capable d'incliner son siècle et
une âme capable de le déshonorer (allusion sans doute à Voltaire et à Rousseau, les mauvais génies de la France) ; on peut être un grand homme par l'esprit et un misérable par le cœur. Celui qui emploie des moA^ens misérables, même pour faire le bien, même pour sauver son
PAYS, CELUI-LA DEMEURE TOUJOURS UN MISÉRABLE. » Vit-On
dans ces paroles une allusion transparente à certain homme d'Etat ou à certain procédé d'ambition? peutêtre ; mais le fait est que la meute rampante des journalistes officieux fit de la conférence du religieux domininicain, un pamphlet contre le pouvoir.
Une lettre du ministre réclama des explications à l'archevêque; celui-ci répondit par le simple envoi de la sténographie du discours, et tout fut dit ; mais la suspicion était à l'ordre du jour, le prédicateur n'était plus libre, il préféra disparaître des chaires de Paris, (v Je disparus de la chaire, dira-t-il un jour, par une crainte spontanée de ma liberté, devant un siècle qui n'avait plus la sienne. »
Lacordaire avait quarante-neuf ans ! Il restait debout, fidèle à lui-même, fidèle à son Dieu, fidèle à la liberté de la parole sacrée dont saint Paul a dit : « qu'elle ne connaît point de chaînes. » Vei-bum Dci non est alligalum.
On a cherché la cause de sa mort prématurée : on a parlé des amertumes qui attristèrent ses dernières années, de macérations excessives, que sais-je encore? Je ne veux pas m'inscrire en faux contre ces interprétations, mais à côté de ces causes, il en est une cjui les domine toutes peut-être, c'est la nostalgie de Notre-Dame, sa grande patrie, comme il disait, son amour et sa vie. Il s'en alla dans la solitude emportant avec lui un ennui incurable et retrouvant, cette fois pour en mourir, la mélancolie qui l'avait envahi dès sa jeunesse. « Quand on a consumé sa vie dans un travail désintéressé, a-t-il écrit, et qu'à la fin d'une longue carrière on voit la difficulté des choses l'emporter sur le désir et les efforts, l'âme sans se détacher du bien, éprouve l'amertume d'un sacrifice c^ui n'est pas récompensé, et elle se tourne vers Dieu dans une mélancolie cjue la vertu condamne, mais que la bonté divine pardonne. » « Je suis, dit-il encore, comme un
vieux lion qui a voj'agé dans les déserts et qui, assis sur ses quatre nobles pattes, regarde devant lui, d'un air un peu mélancolique, la mer et ses flots. »
De Paris il partit pour Toulouse. Une grande solennité s'y préparait. Cette vieille capitale des Visigoths avait l'honneur de posséder depuis cinq siècles le chef du plus grand docteur de l'Eglise saint Thomas d'Aquin. Les succès toujours croissants des Frères-Prêcheurs et la renaissance triomphante de l'Ordre dominicain avaient rappelé l'attention sur cette relique insigne. Le P. Lacordaire avait été invité par Mgr Mioland, archevêque de Toulouse, à prendre la parole lors de la translation de la tète du saint en un reliquaire plus riche. Il vint donc ; la cérémonie commença, grave, silencieuse, imposante... Le chef du docteur angélique, enveloppé d'une étoffe de soie noire fut découvert. Le célèbre dominicain était là, à genoux, sur les degrés de l'autel ; et il fut appelé à vénérer la tête de son grand aïeul. On vit donc ces deux tètes si puissantes se rapprocher, se toucher, se baiser... Le soir la vieille basilique retrouva quelque chose de ses gloires passées. Dominant une foule pressée et recueillie, le Père prononça un panég3'^rique tel que peu s'en fallut qu'il fût plusieurs fois couvert d'applaudissements. Dieu lui accorda une double bénédiction : un couvent de l'Ordre fut fondé dans cette ville qui aA-ait été son berceau. Cette prise de possession de l'Aquitaine au nom de saint Dominique amena le P. Lacordaire à reprendre en 18^) 't le cours trop longtemps interrompu de ses conférences, et il le fit avec courage et succès. L'orateur retrouva la plénitude des dons que Dieu lui avait faits, l'éclair du regard, la domination du geste, et jusqu'à l'harmonieuse et pénétrante sonorité de la voix. Pourtant l'organe avait un peu faibli et ne suffisait plus à remplir un aussi grand vaisseau c^ue Saint-Etienne de Toulouse.
Quant à la pensée et à l'enthousiasme, on s'accorde à dire que les six conférences de Toulouse sont les plus irréprochables de toutes. Il y envisage la vie à tous les degrés, la vie en général, la vie des passions, la vie morale, la vie surnaturelle et l'influence de celle-ci sur la vie privée et la vie publique. L'auditoire était au niveau de sa parole; douze cents étudiants l'entouraient d'une ardente sympathie, son âme rajeunissait. « Deux fois peut-être, écrivait-il à madame Swetchine, j'ai trouvé des accents plus élevés qu'en aucun temps de ma carrière. »
L'admiration des Toulousains ne savait comment s'exprimer, et cette impuissance eut les conséc^uences les plus extraordinaires. Quelqu'un faisait remarquer que la voix du Père avait des notes fatiguées, un auditeur ingénieux eut l'idée d'aller lui proposer une guérison infaillible. Le Père a raconté lui-même cette anecdote amusante. Il s'agissait tout simplement de lui faire boire de l'or potable. Pour le coup, il eut pu sans difficulté s'appeler ou Chrj'sostôme ou Pierre Chrysologue.
Un autre effet plus pratique et une bénédiction plus précieuse fut l'offre qui lui fut faite de prendre la direction du plus grand établissement d'instruction libre du midi de la France, l'antique collège de Sorèze. C'était au ix° siècle une abbaj'^e de Bénédictins, fondée par Pépin, roi d'Aquitaine. Supprimée par la Révolution, elle était devenue depuis une école florissante qui compta jusqu'à soixante professeurs et quatre cents et même cinq cents élèves. Des personnages illustres en étaient sortis. Mais la décadence était venue vite et de pieux et savants ecclésiasticjues en avaient pris la direction sans y faire revenir la vogue. Pour Lacordaire, c'était le cœur de la contrée arrosée des sueurs de saint Dominique, et dès la première heure il s'attacha à ce projet avec passion, n'attendant que l'autorisation du maître général pour l'accepter, ce qui d'ailleurs ne tarda pas ; et le 8 août 1854, il en prenait possession, le jour de la distribution des prix.
Dès lors il renonça à tout pour cette œuvre, même à la prédication et par conséquent à ses conférences sur la vie chrétienne, comme aussi à la composition du grand
144 LACORDATRE
ouvrage sur la religion par lequel il aurait aimé couronner son existence si laborieuse. S'enfermer à Sorèze ce n'était pas sortir de sa vocation, mais bien plutôt y rentrer. Evangéliser la jeunesse, telle avait toujours été sa passion, et ce qu'il avait vu des hommes ne lui laissait aucun regret d'avoir à passer avec des enfants le reste de ses jours.
Son âme semblait trempée de tendresse et baignée de lumière tout spécialenient pour les jeunes gens. Depuis ses années de collège qui lui avaient pris sa loi naïve, et ne lui avaient donné en échange que des systèmes issus d'un homme, se détruisant les uns les autres, il s'était pris d'une immense pitié pour ces êtres qui demandent à Dieu une croyance et à la vie un but, et c^u'on cherche à étourdir par le bruit précoce des ambitions mondaines. Au séminaire il avait rêvé de se faire Jésuite parce que les Jésuites seuls tenaient en leurs mains la haute éducation religieuse des fils de la France. En 1831, il s'était fait maître d'école avec Montalembert, et s'était paré de ce titre devant la Cour des Pairs, pour avoir le droit de réclamer à haute voix, à la face du pays, la liberté d'enseignement. En organisant son Ordre au fond de sa pensée et dans le chaud foyer de son cœur, il avait fait la part des jeunes gens, et il venait tout récemment de créer un Tiers-Ordre exclusivement voué à l'enseignement. Sorèze. c'était dor.c son rêve réaliré, sa vie fixée, son cœur enfin à l'aise.
On A'it l'orateur acclamé de la capitale renfermer dans les murs d'une maison d'éducation les éclats de son élociuence; on vit le penseur subtil et profond mettre la bride à son génie pour ne point être emporté trop haut dans les régions de la métaphysique et ne donner à ses ailes que juste ce qu'il faut pour rester à la port 'o des
Lacordaire sur son lit de mort.
intelligences de jeunes gens. « Sorèze, aA'ait-il dit, sera le tombeau de ma vie, l'asile de ma mort, la consolation de l'une et de l'autre. » En effet, dans ce tombeau, il pourra faire du bien encore, il pourra songer mieux que nulle part ailleurs à sa sanctification personnelle.
La parole du prédicateur n'est que d'un jour; celle de l'instituteur est de tous les jours et de toutes les heures. La couche que celle-ci dépose en des âmes vierges a une bien autre durée c[u'une émotion d'un avent ou d'un carême. Il ne lui échappait pas non plus à quel point l'éducation de la jeunesse est un lien permanent entre l'instituteur et les familles, et par suite un moyen d'action des plus puissants pour le bien.
Sans doute toute sa vie il avait été le religieux austère, le prêtre édifiant et profondément pénétré de la grandeur et des devoirs de sa charge. Mais cette forme de vie intérieure xa. se développer tous les jours et le vaillant apôtre faire place au Saint. Un jour, à Lyon, en 1845, dans cette ville où les convictions religieuses sont si Aàves et si ardentes, son succès avait dépassé tout ce qu'il avait obtenu jusque-là, c'était un délire. Le soir venu, le sermon fini, on l'attendait pour dîner. Il ne venait pas; quelc^u'un se détacha donc de la nombreuse compagnie pour le chercher. Il le trouva pâle et tout en larmes au pied du crucifix: » Qu'avez-vous, mon Père? lui dit-il. — J'ai peur! — Peur! et de quoi? — De ce succès. » Son âme cherchait à broyer dans la pénitence des mouvements intérieurs de satisfaction et d'amour-propre qui paraissent si raisonnables à la nature.
Nous l'avons vu à Nancy prendre la cellule la plus noire et la plus humide, mais en faire un modèle d'ordre et de propreté. A Sorèze, il sera toujours le même, avec une énergie de plus pourtant. Chez lui jamais de poussière, jamais de papier traînant ou brûlé, mais tout classé avec goût et symétrie : le canif, l'écritoire, la règle toujours à la même place, disposés de la même façon. Parfois on l'a vu, au milieu d'un entretien sérieux et élevé, s'interrompre pour aller ranger un objet quelconque.
L'opinion publique était constamment trompée par l'allure intrépide et indépendante de la pensée du Père,
par les formes nouvelles et hardies de sa parole. Volontiers on A^03rait en lui un esprit puissant et libre, ennemi de la contrainte et rebelle à la règle. Mais les amis intimes ont admiré sous ce vêtement, je dirais volontiers sous cette toge de l'orateur, des vertus charmantes, des austérités impitoyables. Par humilité on l'a vu se mettre à genoux devant un novice et lui commander au nom de l'obéissance de marcher sur lui ; sa mortification le faisait attacher à un poteau pour recevoir une flagellation cruelle, imposée par lui-même ; sa virginale modestie le rendait timide devant le moindre danger, lui qui faisait front devant toute une armée de mécréants. Et dans cette part de vertus cachées on devinait le ressort vigoureux cjui lançait sa vie, la base de granit qui la soutenait. Derrière le brillant génie, il y avait le saint.
Qui l'eût pensé ! sa dévotion particulière le ranicnait toujours à Jésus immolé, crucifié, pantelant pour notre salut. Ecoutons l'idée qu'il s'était faite du prêtre : >< Le sacerdoce, disait-il, est une inimolation de l'homme ajoutée à celle de Dieu. » Jésus sur la croix, mourant, lui parlait fortement au cœur. Aux jours de sa jeunesse il avait rêvé les joies du sacrifice et de l'apostolat chez les peuples infidèles, et l'âpre passion de souffrir le dévorait toujours. La mort toute seule, comme il disait, ne paraissait pas suffisante à son désir d'immolation. Au témoignage de l'abbé Perreyve, il offrait ces immolations dans le secret et les ombres de sa cellule pour tel de ses fils spirituels dont il était inquiet, pour tel de ses amis dont la vertu était en péril, pour tel de ses élèves, insouciant et léger, qui ne savait pas qu'un mot échappé dans la confidence de l'amitié, ou dans la confidence sacrée de la confession devait jeter ce A'rai prêtre tout sanglant aux pieds de Dieu, et provoquer dans son time l'héroïque générosité des expiations des saints
Oui, en plein xix" siècle, au lendemain des conquêtes de 89 et de la proclamation orgueilleuse des droits de l'homme, quand la cendre ironique de Voltaire était à peine refroidie, cet avocat, ce libéral, cet écrivain, cet homme d'esprit, cet orateur, ce génie, Lacordaire se donnait la discipline tous les jours et souvent plusieurs fois
l'iS LACORDAIUE
chaque jour, et pas une de ces soirées glorieuses où il tenait les multitudes frémissantes et captives sous sa parole sans qu'il se fit donner, fatigué, épuisé, brisé, une flagellation sévère. Regimbons si nous le voulons, fils d'un siècle de décadence, amollis par les délicatesses du confortable, révoltons-nous contre cette folie sanglante de l'amour, la vertu est à ce prix, et surtout la conquête des âmes.
« Un jour, écrivait-il à l'un de ses novices, un jour vous paraîtrez devant les hommes pour leur porter témoignage au nom de Jésus-Christ, et ce tc'moignage sera d'autant plus fort que vous aurez souffert davantage. Ce n'est rien de parler, ii. faut mettre du sang sur LES paroles. »
Réflexion pi-ofonde, elle rappelle la grande loi providentielle de l'expiation, qui ramène les âmes à Dieu à travers les sacrifices et les larmes.