‹ Vie, écrits et correspondance littéraire de Laurent Josse Le ClercChapitre 39 sur 70 · RAPPORTS AVEC D. LIRON IO · texte numérisé non relu

RAPPORTS AVEC D. LIRON IO

C'est, selon toutes les apparences, lui seul qui a détourné le libraire et sa femme d'imprimer mon second volume, ou D. Montfaucon et lui. Il ne faut pas croire que la préface générale dont je viens de parler soit de lui dans l'état où elle est. On me l'envoya. Je retranchai dans un endroit une page entière , dans un autre une demi-page ; je fis une addition et six ou même sept changements , et dans ma réponse je lui rendis raison de chaque chose en particulier, et il suivit tout fidèlement. Mais je vis clairement qu'il ne savait pas composer, car rien n'était plus pitoyable. Tout son talent est de copier (1). En voilà assez, car si je voulais vous dire tout, je ne finirais pas aujourd'hui. Et hac inter nos. Car je ne fais rien paraître, et je suis pacifique avec ceux mêmes qui n'aiment pas la paix. Comme je lui avais toujours fait beaucoup de bien, je n'ai jamais pu découvrir la cause de son changement à mon égard , ne lui en ayant donné aucun prétexte. J'ai seulement soupçonné qu'il avait voulu gagner D. Montfaucon et s'établir à Saint-Germain. Mais Dieu a renversé ses projets. En voilà plus que vous n'en attendiez ; mais j'ai une entière confiance en vous (2). »

le pauvre homme n'est pas grand clerc) avaient beaucoup contribué à sa mort. » Le jugement exprimé ici par M. Le Clerc est bien plus défavorable à D. Liron que les quelques lignes imprimées à la fin de la préface (p. xlvi) des Remarques sur le Dictionnaire de Moréri. Cependant, elles sont condamnées dans une note manuscrite placée en marge de l'exemplaire conservé à la Bibliothèque de la ville de Lyon. « J'ai effacé ceci, dit M. Le Clerc, après avoir fait connaissance avec le P. Liron, lequel, au fond, est savant, mais qui convient pourtant lui-même de l'imperfection de sa Bibliothèque Chartraine. »

(1) « Votre style n'est pas bien châtié... Vous faites trop souvent des interrogations, et presque toujours à la seconde personne ; c'est contre le bon goût » (Lettre de D. Doussot à D. Rivet du 7 juin 1732, ap. Robert, Documents inédits, p. 27).

(2) Les disputes qui divisaient alors l'Église et l'Ordre de saint Benoît n'étaient-elles pour rien dans les dispositions de D. Rivet, réfractaire aux Bulles des Souverains Pontifes, à l'endroit de D. Liron, soumis à ces mêmes Bulles , et s'attirant par là les reproches de la secte ? Nous inclinons beaucoup à le penser. Quoi qu'il en soit, il nous suffira de remarquer ici deux choses : i° que D. Rivet ne se refusait pas non plus le plaisir de raconter \ ses amis, et sans doute aussi à sa façon, l'histoire de ces petits démêlés de cloître (Voir la lettre de l'abbé Granet à D. Rivet, en date du 21 avril 1725, ap. Robert, Docum. inèd., p. 13); 2° que la lettre de D. Liron montre au moins combien est peu vraisemblable ce qu'affirme, avec quelque réserve cependant, la Biographie universelle de Michaud (art. Liron), savoir, que D. Liron est un des principaux auteurs des premiers volumes de l'Histoire littéraire de la France.

104 RAPPORTS AVEC D. LIRON

« 26 mai IJ25. — Je vous confesse que j'ai eu plusieurs fois la même pensée que vous, et que si j'avais eu quelque raison particulière de vous écrire, je l'aurais fait avec bien du plaisir. La principale cause de mon silence est néanmoins venue de ce que je ne sais ce que sont devenus mes deux derniers ouvrages , dont j'ai eu l'honneur de vous parler. Ceux qui les ont s'opiniâtrent malhonnêtement à ne point écrire. Je crains fort qu'ils ne me fassent de la peine , car, en les leur livrant, je leur avais abandonné tout ce qu'ils pourraient tirer des libraires, ne me réservant que les exemplaires en petit nombre et le pouvoir de dédier, leur défendant de dédier sans ma participation ; or, je soupçonne qu'on veut s'emparer de tout , et que voilà la cause du silence qu'on garde si honteusement. Au moins je n'en puis deviner d'autre. Quid non mortalia pectora cogis honoris et auri sacra James ? Mais sujfia't diei maïitia sua. J'attends avec patience le dénouement de cette énigme. Hiec in ter nos.

» J'ai répondu par avance à ce que vous me demandez, s'il y a espérance de voir quelque chose de ma façon. Indépendamment de ces 5 vol. in-40, que je livrai il y a un an, j'en trouverais d'autres si j'avais un libraire. Faute de cela, il faut attendre tempora et monienta. Je mets au net actuellement un Traité Historique des personnes illustres qui ont abandonné les Églises protestantes pour se réunir à la catholique... Que dites-vous, Monsieur, de ce dessein? Je l'ai jugé utile, édifiant et curieux. Cela vaudra mieux qu'un livre de controverse, car les exemples valent mieux que tous les discours. J'en ai recueilli trois ou quatre cents, ce qui fera un petit volume. — J'ai augmenté de près de la moitié le Traité de ceux qui ont appris la Bible par cœur, qui est dans les Aménités.

» J'ai fait plusieurs Dissertations sur des matières toutes neuves et des Traités singuliers (1). J'avais commencé à travailler à la Bibliothèque du Maine, mais ce Traité des réunis a interrompu mon dessein je ne sais comment. Un ami m'ayant communiqué l'Histoire du Concile de Pise, j'ai fait trente remarques au moins pour corriger autant d'endroits... Il y a huit ans qu'un supérieur que j'aimais tendrement me demanda quelques mémoires pourD. Pez. Je lui en envoyai de bons, particulièrement surD. Adrien Gautier, dont les ouvrages ne sont pas fort connus aujourd'hui. »

(1) Les Singularités historiques contiennent la plupart de ces Dissertations ou Traités, avec quelques autres dont nous trouvons la liste dans la lettre de D. Liron à M. Le Clerc, en date du 3 octobre 1728. Le Bénédictin désirait avoir sur ces sujets la pensée du prêtre de Saint-Sulpice et celle du Président Bouhier ; « mais surtout , ajoute-t-il , que les moines n'en aient pas connaissance, vous en savez la raison. »

RAPPORTS AVEC D. LIROtt 10)

« 27 avril 1727. — Ce n'est ni par oubli, ni par négligence que je ne vous ai point écrit cette année. J'ai pris deux fois la plume pour cela. Vous allez en voir la cause, puisque vous demandez ce que je fais à présent.

» Peu après ma dernière , je pris la résolution de faire la Bibliothèque du Maine, qui est un grand diocèse de plus de 800 paroisses. J'avais pour cela de grandes recherches aussi bien que pour l'Anjou. Je commençai a digérer et mettre au net tout cela au commencement du carême , et j'achevai vers la fin de l'année. Ce livre, qui est un très-gros in-40, m'a beaucoup coûté. Comme il échappe toujours quelques auteurs, je communiquai le Catalogue, et aussitôt un grand nombre de personnes parurent s'intéresser dans cette affaire, car effectivement il y a plusieurs familles dans la ville qui ont donné des Auteurs à la République des Lettres. Par ce moyen, je découvris quelques-uns des noms de baptême, des dates mortuaires et quelques faits. On songea à faire imprimer l'ouvrage au Mans , et le libraire promit tout. Une personne d'un grand rang écrivit à M. le Garde des Sceaux pour le prier de nommer un examinateur dans la ville et de donner un privilège. Il répondit que c'était un abus qui s'était introduit à Lyon et dans quelques autres villes, et qu'il l'avait aboli ; qu'il fallait envoyer le manuscrit afin que, sur l'approbation d'un censeur royal , il donnât le privilège. Les personnes qui s'intéressaient particulièrement en cela me demandèrent mon manuscrit pour l'envoyer. Mais je découvris qu'on me faisait en cela un tour de Monceau. Quelques paroles lâchées, quelques rapports, etc., me firent comprendre qu'on voulait se rendre maître de tout. Ayant le manuscrit et le privilège, on l'aurait fait imprimer comme on aurait voulu ; on y aurait ajouté des choses étrangères, et quelques-unes ridicules, pour se faire honneur, et j'aurais été le valet des tambourineux. Je déclarai que j'avais compris qu'on n'agissait pas avec la franchise qui m'est naturelle, que je voulais être le maître du privilège et de l'ouvrage, traiter moi-même en mon nom avec le libraire et disposer de toute l'édition selon les règles ordinaires ; que je ne cherchais point mon intérêt particulier, n'ayant besoin de rien, mais qu'il ne convenait pas qu'un auteur dépendît d'un libraire et qu'il reçût comme une grâce quelques exemplaires qu'on lui voudrait bien donner si on voulait. On fut surpris de voir que j'avais éventé la mine, et peu à peu on en est demeuré là. J'ai reçu une lettre avec la vôtre qui m'apprend que celui qui a la Touraine viendra ici cette semaine, et je lui donnerai le Maine. Il ira à Paris, mais je ne sais s'il réussira.

» Cette affaire étant terminée ainsi, j'avais grande envie de faire l'Anjou, par où je finirai mon projet ; mais, ne pouvant pas avoir sitôt une copie du manuscrit de Claude Ménard, qui a fait un Traité des illustres Angevins de son temps, cité par le P. Lclong, j'ai cru devoir attendre, et j'ai com-

106 RAPPORTS AVEC D. LIROX

mencé une nouvelle édition de Sulpice-Sévère, pour laquelle j'ai recueilli depuis longtemps une infinité de choses. Si Dieu me donne vie et santé, j'espère achever cet ouvrage à Pâques. J'ai fait en passant, et pour me délasser, quelques Dissertations et quelques Remarques assez curieuses. Je les donnerai aussi à la même personne. Telles sont mes occupations.

» A la fin du mois dernier, je reçus deux livres en même temps qui font à mon égard un merveilleux contraste. C'est la nouvelle édition de saint Cyprien, de feu M. Baluze, qui est assurément un bel ouvrage. L'autre est la Bibliothèque de D. Philippe Le Cerf. Rien n'est plus opposé sur mon sujet que ces deux auteurs. Le dernier me calomnie et ne me connaît pas quand il dit que j'ai pris dans la République des Lettres un rang que je ne mérite point. Car je n'y ai pris aucun rang, et j'ai toujours évité d'être connu (i). Ayant lu ces mots qui lui ont peut-être été suggérés, je suis passé immédiatement à l'article de D. Antoine Beaugendre, où il dit que ses notes ont été revues et retouchées par le P. Massuet. Cela m'a fait quitter mon Sulpice-Sévère pour faire l'histoire de mes aventures littéraires, à quoi plusieurs de mes amis m'ont excité en diverses occasions. La peine que j'ai de parler de moi m'en avait toujours détourné. Mais enfin , comme on a donné à D. Massuet ce qui m'appartient, il est à propos d'expliquer tous les mystères et de développer toutes les intrigues de cette édition d'Hildebert , et, à cette occasion, de faire l'Histoire de Y Apologie pour les Armoricains , dont M. l'abbé de Vertot n'a pas su ce qu'il y a de plus curieux et de plus secret (2). Je parlerai aussi des autres ouvrages auxquels j'ai eu quelque part, de sorte que, tout ignorant que je sois, il se trouvera que les plus savants de la Congrégation, qui vivaient il y a 20 et 25 ans, m'ont recherché avec soin, et que, pendant que j'ai demeuré à Saint-Germain, je n'ai presque pu rien faire pour moi , chacun voulant avoir de mes plumes. Je ferai deux ou trois copies de cette Relation, où il n'y aura pas un mot qui ne soit dans la plus exacte vérité, car j'aimerais mieux perdre la vie que de dire la moindre chose qui n'y serait pas conforme et dont je n'aurais pas une entière connaissance. Cette Relation me détournera un peu de mon travail , mais, malgré l'aversion que j'ai pour parler sur ce sujet, je ne puis m'en dispenser.

» M. Baluze parle tout autrement de moi dans ses notes sur saint Cyprien.

(1) D. Tassin lui-même avoue que D. Le Cerf « n'aurait pas dû insinuer que D. Liron a pris dans la République des Lettres un rang qu'il ne méritait pas » (Hisi. litt. de la Congr. de Saint-Maur, p. 676).

(2) Histoire critique de l'établissement des Bretons dans les Gaules, par M. l'abbé de Vertot; Paris, 1720, Discours préliminaire, tome I, pages 63-

RAPPORTS AVEC D. LIRON IOJ

Quoique je l'aie réfuté en quelques choses dans le premier tome des Aménités, comme je l'ai fait avec les égards qu'on doit aux personnes de mérite, il a fait voir qu'il avait plus de vertu que bien des moines, car il a approuvé avec éloge la correction que j'ai faite sur la lettre 38 de saint Cyprien (1)...

Vous savez que M. Baluze est mort en 17 18, et que je n'ai commencé à être connu pour l'auteur des Aménités, qu'en 1719. Voilà deux jugements bien opposés, mais je vous assure que j'ai regardé tout cela d'un œil fort chrétien, et que je n'ai pas été plus touché de l'un que de l'autre. Les éloges de l'un ne me donnent rien, et la brutalité de l'autre ne m'ôte point ce qu'il a plu à Dieu de me donner. Je ne travaille que pour plaire à celui de qui j'ai tout reçu, en évitant le mal et en faisant un bon emploi du temps dont il nous demandera compte à tous.

» L'exemple des notes du P. Beaugendre me fait comprendre que D. Le Cerf n'est pas instruit de beaucoup de faits ; ses jugements sont fort étranges. Il parle du P. Rivet, qui n'a encore rien donné au public, et de son dessein qu'un homme ne peut pas remplir. Il fait mention de l'ample collection du P. Méri pour les auteurs du Berry, mais il ne dit rien de celle de D. Guillaume Roussel, qui avait formé le dessein que D. Rivet ne fait que suivre et qu'il a entre les mains. Il dit que j'avais formé un semblable dessein, et ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire sur cela vous fait comprendre que cela n'est pas vrai. Entre les devoirs d'un bibliothécaire, il marque celui-ci, qu'il doit redoubler le plaisir du lecteur en éclaircissant ce qui regarde les contestations qu'ils ont eues à l'occasion de leurs ouvrages. Néanmoins, il n'a rien dit de ce qui me regarde, ce qui va pourtant fort loin. Il n'a pas su aussi que D. Rivet, demeurant aux Blancs-Manteaux, a eu pendant plusieurs mois mon Histoire ecclésiastique de l'ancien diocèse de Chartres, marquée par le P. Lelong, qui l'a vue aussi, et qui contient 72 in-40, qui est approuvée par un censeur royal, et dont j'ai un privilège du Roi et une permission du P. Général L'Hostallerie , laquelle aurait paru si mes adversaires n'avaient pas empêché mon retour à Paris. Il est vrai que je n'ai pas voulu faire connaître ce fait...

» Quand il dit que j'ai seulement publié la Bibliothèque des auteurs du pays Chartrain, il ne sait pas que la cabale de Venance me tient, pour ainsi parler, en prison.

» Enfin, pour finir l'article de D. Rivet, dont il dit que c'est un auteur laborieux, exact et judicieux critique, et qu'on peut compter sur ses recherches, il fait voir qu'il ne connaît pas celui dont il parle, et je ne puis com-

(1) Voir sur ce point Mémoires de Trévoux, juillet 1719, pages 1128- H M-

108 RAPPORTS AVEC D. LIRON

prendre qu'on connaisse un homme pour exact et judicieux critique lorsqu'on n'a rien vu de lui...

» Ce que je viens de tirer de l'article de D. Rivet en écrivant cette lettre prouve bien ce que vous dites, que le P. Le Cerf a fait quantité de bévues, et qu'un savant qui voudrait s'en donner la peine pourrait écrire contre lui une fort bonne critique. »

« 20 septembre 1727. — Je crois vous avoir autrefois parlé de ma Bibliothèque du Maine, qui étant achevée, je communiquai le Catalogue des auteurs, afin de déterrer quelques dates et quelques noms de baptême, aussi bien que quelques auteurs vivants, dont on ne connaît pas souvent la patrie. Cela avant fait connaître l'ouvrage , un magistrat de cette ville s'avisa , il y a quelque temps, de faire imprimer un Almanach à l'usage de la Province pour l'année prochaine. Il me pria de lui communiquer ce Catalogue et quelques autres pour mettre à la fin de cet Almanach , pour l'orner et faire plaisir aux Manceaux. Je m'en excusai d'abord ; je le refusai la seconde fois. Enfin, étant revenu à la charge, je lui donnai : i° le Catalogue des auteurs, qui passe 400 ; 2° un nouveau Catalogue des Évêques du Mans, un peu raisonné et historié, que j'ai fait, en travaillant, à l'occasion des difficultés que je rencontrais à chaque pas ; 3° un nouveau Catalogue des comtes du Maine; 40 la Généalogie et postérité de Garsende, comtesse du Mans, dans l'onzième siècle, dont la postérité subsiste aujourd'hui dans le duc et la princesse de Modène. Cela fera trois feuilles d'impression.

» D. Rivet est allé à Blois et peut-être ailleurs. Il fait plus par ses fréquents et longs voyages que vous et moi par toute notre étude et notre application. »

« 26 février 1729. — J'ai reçu votre dernière lettre, belle, longue, savante, agréable, et telle que je l'attendais, dont je vous remercie très-particulièrement... Ayant vu chez un de mes amis l'ouvrage du P. Nicéron, je jugeai que ce n'était qu'un simple compilateur semblable à cet allemand qui nous a donné deux gros volumes in-folio avec des portraits.

» Il y a longtemps que j'ai lu le livret intitulé : Les Aventures de Pomponius (1). Je ne sais qui en est l'auteur, mais je n'ai jamais vu une satire si cruelle. Il a mis en pièces le feu P. De Sainte-Marthe et D. Montfaucon. Je n'ai point ouï dire que la vie de Cassiodore ne fut point du premier, et il a passé parmi nous pour l'avoir faite.

» Un prêtre de Vitré en Bretagne, nommé Duval, demeurant à Rennes, a entrepris l'Histoire de cette ville. Voici un nouvel historien qui va com-

(1) Barbier attribue ce livre à Labadie, religieux convers de la Congrégation de Saint-Maur. Dict. des ouv. anonymes, 2e édit., n. 1455.

Page 1