‹ Vie, écrits et correspondance littéraire de Laurent Josse Le ClercChapitre 45 sur 70 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Philibert Papillon était né à Dijon, le Ier mai 1666, d'un riche Avocat au Parlement. Après de longues hésitations, il s'était déterminé à embrasser l'état ecclésiastique, et avait été ordonné prêtre le 27 mars 1694. Mais une difficulté de parole qu'il ne put jamais vaincre, lui ayant interdit les fonctions de la chaire et du Tribunal de la Pénitence, il se consacra à l'étude des Belles-Lettres. Exempt d'ambition et d'avarice, il se contenta jusqu'à la mort d'un canonicat fort modique à la Chapelle aux Riches de Dijon. Ses études continuelles avaient fait de sa mémoire un dépôt précieux dont il communiquait volontiers les richesses aux érudits qui le consultaient. « C'était, dit l'abbé Joly son compatriote et son contemporain, un homme doux, simple, modeste, sans fard, ami de la vérité et de la justice dont il prenait dans l'occasion les intérêts contre tout le monde. 11 aidait ses amis de ses conseils, de ses livres; et sa bourse était toujours ouverte pour eux » (1). Tel est le savant dont nous avons 45 lettres à M. Le Clerc.

La première est du 17 mai 1725. Ayant reçu de M. Le Clerc quelques renseignements qu'il lui avait demandés par l'intermédiaire du président Bouhier, l'abbé Papillon crut devoir par lui-même remercier l'aimable érudit de Lyon , toujours heureux d'obliger un savant, toujours assuré de s'en faire un ami. Papillon s'exprimait en ces termes :

(1) Éloges de quelques ailleurs français : pages 24 }. 244, et en tête de l.i Bibliothèque des auteurs i/.' Bourgogne.

« Au retour de la campagne, M. le Président Bouhier m'a communiqué la lettre que vous lui avez écrite pendant le mois d'avril. La reconnaissance exige que je vous fasse un remercîment de la manière obligeante avec laquelle vous y parlez de moi , et vous voulez bien me fournir des éclaircissements sur ce qui regarde M. Guyton (i). Je vous avouerai franchement que c'est M. Bouhier qui m'a découvert cet auteur, et qu'il demanda à son frère le mémoire qu'il vous a envoyé... J'aurais besoin de la date de l'édition des Conférences du diocèse du Puv, et du nom de l'imprimeur. Vous savez, Monsieur, que tout cela m'est nécessaire. Que direz-vous de la liberté que je prends auprès de vous? Je vous en suis très-obligé! Votre lettre m'a fait tout le plaisir possible ; j'y ai reconnu l'étendue de votre connaissance des bons livres et l'inclination dominante que vous avez pour la vérité... Je suis ravi que vous nous annonciez votre voyage de Paris et quelque séjour à Dijon pendant le mois de Septembre ; nous aurons l'honneur de profiter de quelques-uns de vos moments. Ma 'Bibliothèque des auteurs du Duché de 'Bourgogne sera en état dans ce temps-là ; je n'ai plus qu'à réformer quelques articles et à les mettre au net. Je vous préparerai d'ici-là bon nombre de difficultés : puis-je mieux m'adresser? »

A ce ton poli et même flatteur on ne reconnaîtra guère le « Bourguignon rébarbatif » dont parle l'abbé Lebeuf dans une de ses lettres au P. Prévost. Il est vrai que le chanoine d'Auxerre s'exprime ainsi à l'occasion d'un manuscrit qu'il avait emprunté au chanoine de Dijon, et à l'endroit duquel il se sentait répréhensible (2). Il est vrai encore que sur cet article les curieux sont un peu délicats : mais convenons aussi que les emprunteurs ne le sont pas toujours assez.

(1) François Guyton, né à Beaune en Bourgogne, le 2 février 1665, fut successivement directeur du Séminaire de Saint-Irénée de Lyon , troisième supérieur de celui du Puv, et enfin directeur du Séminaire de Saint-Sulpice à Paris où il mourut le 26 janvier 1724. V. Vie de M. de Lan t âges ; Paris, 1830, in-8°, p. 400-420. Papillon, Biblioth. des aut. de 'Bourgogne, art. Guyton. La liste des Conférences du Puv, dont M. Guyton est l'auteur, a été fournie par M. Le Clerc, comme le prouvent cette lettre de l'abbé Papillon et celle du 27 août 1725.

(2) « Comme M. Papillon est un Bourguignon quelquefois rébarbatif, ainsi qu'il parait par ses lettres , ne pourrait-on pas (supposé que son manuscrit Pirotien fût perdu) le faire récrire sur une autre copie? Serait-il impossible d'en trouver? Je crains qu'au premier jour il ne me chante une mauvaise gamme » (19 décembre [723. Lettres de l'abbé Lebeuf. t. I, p. 372).

Quoi qu'il en soit, c'est sous de tout autres couleurs que se peint l'abbé Papillon dans ses lettres à M. Le Clerc. Citonsen encore un extrait où se trouve probablement une allusion à l'abbé Lebeuf.

v Enfin, j'ai envoyé mon petit ouvrage à Paris. Un de mes amis l'a emporté, et il le communiquera par cahiers aux meilleurs critiques de sa connaissance. Après que nous aurons vu ce qu'ils en pensent et que nous aurons profité de leurs avis, nous songerons tout de bon à le mettre entre les mains du public. Comme cette Bibliothèque est par ordre alphabétique, j'ai trouvé à propos de la diviser en plusieurs cahiers. Il vous est aisé de deviner pourquoi. Vous savez qu'il y a des personnes qui rendent difficilement ce qu'on leur prête... En un mot, l'on m'a conseillé d'en user ainsi dans cette circonstance. Si tout le monde avait autant de lumières et de droiture que M. l'abbé Le Clerc , qu'on serait heureux, que le commerce de la vie serait agréable ! C'est pour le coup qu'on se pourrait vanter de jouir des plaisirs les plus estimables de la société ; l'esprit et le cœur iraient de pair, et l'un et l'autre y joueraient un beau rôle. Mais Dis aliter viswn » (21 décembre 1725).

« Après le plaisir de posséder des livres, a dit un célèbre bibliophile de notre temps, il n'y en a guères de plus doux que celui d'en parler » (i). Nos deux savants goûtent souvent ce plaisir-là dans leur correspondance. « Vous n'êtes pas homme à prendre des livres à la Bibliothèque Colbert, écrit l'abbé Papillon. Un Virgile en vélin de 1470, dont les majuscules sont enluminées, in-folio, a coûté 481 fr. à un de nos amis, et un Anglais lui a écrit qu'il lui en offrait 800 fr. (2). Les bibliomanes gâtent bien notre métier, et nous font payer les livres bien cher » (16 août 1728). — « On m'a envoyé de Paris la Cri ligue de la Bibliothèque de Dupin par M. Simon. En gros, l'ouvrage est bon... Vous savez que les remarques sont du P. Souciet son ami, et sans elles l'ouvrage n'aurait point passé au Sceau. C'est ce qu'on me marque de Paris » (10 décembre 1730).

Mais le plus ordinairement la correspondance de l'abbé

(1) Ch. Nodier, Mélanges lires d'une petite Bibliothèque ; Préface, page III.

(2) Aujourd'hui, les bibliomanes ne trouveraient pas ce prix trop excessif. V. Brunet, Manuel du libraire, je édit., orig., tome V, col. 1267, 1 26S.

Papillon et de M. Le Clerc a pour objet les ouvrages dont ils sont les auteurs. C'est entre eux un échange continuel et amical d'observations critiques réciproquement demandées, reçues, et provoquant à leur tour des observations nouvelles. M. Le Clerc envoie à l'abbé Papillon des remarques sur ses vies à'Abélard, à'Amyot, de Collet, publiées par le P. Nicéron dans les premiers volumes de ses Mémoires; en retour il reçoit de nombreuses notes sur sa Bibliothèque du Richelet. On ne peut assez louer cette simplicité et cet amour, égal de part et d'autre, de l'exactitude jusque dans les plus minces détails. La même amitié qui inspire la critique des ouvrages publiés excite plus puissamment encore les deux amis à s'aider mutuellement dans le travail de la composition. Apprenant que M. Le Clerc vient d'entreprendre la Bibliothèque du Richelet, l'abbé Papillon s'empresse de lui offrir ses services. « N'épargnez pas, s'il vous plaît, les endroits où je suis propre à quelque chose, et souvenez-vous quelquefois de mes bonnes intentions » (2 octobre 1726). M. Le Clerc se souvint de cette offre obligeante, et l'abbé Papillon se souvint aussi de sa promesse. Si l'on veut bien prendre la peine de lire, dans la Bibliothèque du Richelet, les articles Blainville, Daucour (1), Ferrand, Fleury, Maumenet, Saintonge, Savot, Tribolet, etc., on aura quelque idée de l'objet principal des lettres de l'abbé Papillon, en même temps qu'on admirera le soin scrupuleux de M. Le Clerc à faire à son docte ami hommage de tout ce qu'il en a reçu. Mais sa reconnaissance ne se bornait pas à des paroles. Il donnait aussi de son côté, et, comme nous l'avons dit dans notre Préface , ne demeurait pas sourd à ces sollicitations réitérées : « Je finis cette lettre en vous faisant

(1) Dans sa lettre du 28 avril 1726, l'abbé Papillon termine en cette sorte le récit de ses anecdotes sur Daucour : « De toutes ces différentes situations par lesquelles le pauvre Daucour est passé, je ne doute pas que l'inconstance de son génie ne vous saute aux veux et ne vous fasse avoir quelques sentiments peu favorables à cet Académicien. Nous crovons, à Dijon, que les Langrois sont de bonnes gens, sans beaucoup de malice, mais nous leur attribuons à tous le même génie qui parait ici dans Barbier Daucour. Ainsi est-il coupable en cela ? Sub judicc lis est. »

toujours de nouvelles invitations de chercher quelques traits que je puisse placer dans ma Bibliothèque des auteurs de Bourgogne » (27 juin 1726). « Lorsque vous trouverez quelquesuns de nos auteurs, ayez toujours la bonté de ne nous point oublier » (7 novembre 1726).

On sait que l'abbé Papillon mourut avant d'avoir publié son livre; mais ce qu'on sait moins, ce qu'on ignore peutêtre entièrement, c'est la cause qui en arrêta la publication commencée. L'histoire en est racontée par l'abbé Papillon dans ses lettres à M. Le Clerc : ce qui suit est du 15 septembre 1727. « Notre ami, le P. Desmolets, le meilleur homme du monde, m'a engagé à donner mon ouvrage par morceaux. Le sieur Briasson l'imprimera sous le même titre sous lequel paraît celui du père Barnabite Nicéron. Pendant le cours de l'année on en recevra un volume, et par an il en fera paraître deux alternativement avec ceux du P. Nicéron. Me voilà donc auteur par la grâce du Seigneur. Que ne suis-je à portée de vous faire passer sous les yeux tous mes cahiers; je m'en ferais un devoir et un plaisir. Mais nous sommes trop éloignés, et d'ailleurs vos occupations ne vous permettent pas de perdre beaucoup de temps ». Mais le 9 mai 1728 tout est suspendu. « Avez-vous lu, Monsieur, le quatrième volume du P. Nicéron? Ce Barnabite a tiré de la première lettre de ma Bibliothèque l'article à'Abèlard et celui à'Aniyot, et il les a insérés dans ce volume. Il prétendait ainsi mêler mon ouvrage avec le sien, et choisir ce qui conviendrait à son dessein ! J'ai mandé au P. Desmolets que si Briasson voulait en user ainsi, ce n'était pas la peine de commencer l'impression de mon ouvrage. L'affaire est donc rompue, et ce pour bonnes raisons. »

Elle ne fut reprise qu'environ quatorze ans plus tard, en 1742, date du premier volume, et quatre ans après la mort de l'abbé Papillon, arrivée le 23 février 1738. L'abbé Joly, qui fut l'éditeur, se donna libre carrière pour corriger, remanier, augmenter et surtout diminuer le travail de son confrère. On peut s'en convaincre en comparant avec l'imprimé les articles du manuscrit aujourd'hui déposé à la Bibliothèque

de Dijon. L'abbé Papillon était peut-être, dans sa première forme, moins correct qu'il ne le paraît dans la seconde ; mais il offrait infiniment plus de détails anecdotiques, assaisonnés quelquefois de sel bourguignon, sur les écrivains et sur leurs ouvrages. S'il eût lui-même mis au jour son œuvre, un critique judicieux, d'ailleurs son compatriote, n'aurait pas dit de l'auteur qu'il « ne sut pas tirer des détails biographiques ce qui pique la curiosité, et que dans ses perquisitions, il s'arrêta trop souvent au titre des ouvrages » (i). Au lieu d'une histoire littéraire bien fournie et pleine d'intérêt, l'abbé Joly ne nous a en effet donné qu'un catalogue sec et aride, précieux sans doute, mais presque exclusivement pour les rares amateurs de bibliographie.

Ce n'était pourtant pas là ce qu'avait fait ni prétendu faire l'abbé Papillon, qui reprochait précisément au P. Nicéron de ne savoir pas « choisir certains faits piquants et intéressants », propres à plaire aux lecteurs. « Je cite partout, dit-il à M. Le Clerc, et si je ne rends pas mon ouvrage curieux, ce ne sera pas faute de citations. J'ai eu envie de contenter le public et de me faire lire. Je ne sais si j'aurai réussi. L'amourpropre a peut-être trop de part à ce sentiment » (17 mai 1725). — « Je ne me vante pas que ma Bibliothèque des auteurs de Bourgogne soit parfaite, il s'en faut bien; mais je me vanterai de n'avoir rien épargné pour me mettre au fait de tous les auteurs dont je parle et de leurs ouvrages. J'ai écrit partout et j'ai remué plus de dix mille volumes pour y trouver ce que j'ai ramassé; et cependant je n'ose assurer que j'aie vu la plus grande partie de ce que je devais voir. Mes bonnes intentions suppléeront à ce qui manque : voilà ma ressource, et je prierai toujours le lecteur d'y avoir quelque égard. Je lui crierai toujours : Si quid novisti rcctius istis Candidus imperti » (30 décembre 1730).

Enfin ce qu'un biographe de M. Le Clerc pardonnera le plus difficilement à l'abbé Joly, c'est d'avoir mutilé l'œuvre de Papillon dans les endroits où celui-ci témoignait de sa

I it M. Foisset aîné, Biographie universelle de Michaud, art. Papillon.

gratitude pour les services reçus. Nous lisons dans une lettre écrite par Papillon le 12 août 1727 : « J'ai aussi des remercîments à vous faire sur l'histoire de la censure du Guidon des Prélats par Morestel. J'ai placé cela dans l'article de cet auteur, et j'ai mis que je devais la découverte de ces anecdotes à M. Le Clerc. Cela est juste. Laudare per quos profecerit. » Or, si nous ouvrons le texte imprimé au mot Morestel, nous y trouvons quelques mots seulement sur la censure, mais nulle mention de M. Le Clerc. Cependant l'abbé Papillon n'avait pas varié dans ses sentiments ni dans sa résolution. Son texte inédit en est la preuve, car voici ce qu'il porte : « L'obligeant M. l'abbé Le Clerc a bien voulu me communiquer les Recherches historiques qu'il avait faites sur la censure de ce livre ». Nous aurons encore occasion d'emprunter à cet intéressant manuscrit une anecdote concernant M. Le Clerc, anecdote également supprimée par l'abbé Joly.

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