‹ Vie, écrits et correspondance littéraire de Laurent Josse Le ClercChapitre 44 sur 70 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

M. LE CLERC COMPOSE SA « LETTRE CRITIQUE SUR LE DICTIONNAIRE DE BAYLE. »

Dans cette foule de correspondants que le président Bouhier entretenait sur presque tous, les points de la France et même de l'Europe, il en était un qui se distinguait par la variété et l'étendue de ses lettres, véritable journal de l'époque où elles furent écrites : c'était Mathieu Marais, Avocat au Parlement de Paris (2). Il a dit en parlant de M. Le Clerc : « Ce n'est

fi) Lettre datée de Valence le 3 mai 17.23. 1723 est évidemment un lapsus , pour 1727.

(2) Mathieu Marais fut baptisé, le dimanche 1 1 octobre 1665, dans l'église Saint-Eustache de Paris , et naquit probablement la veille de ce jour. Il fut reçu Avocat au Parlement de Paris le 22 novembre 1688. Les premières lettres qu'on ait de lui au Président Bouhier sont de 1724. Il mourut à Paris le 21 juin 1737 {Mathieu Marais, sa vie et s:s ouvrages. Journal, t. I, p. 8, 9, 62, 97).

pas à lui qu'il appartient de faire des caractères généraux ; ce n'est qu'aux grands hommes qu'il est donné de faire de pareils traits (i). » Sans examiner la valeur absolue de ce principe ni la justesse de son application,, nous prenons ces paroles pour nous , et dans la nécessité où nous sommes de faire connaître à nos lecteurs cette nouvelle figure, nous en emprunterons les traits principaux à deux auteurs dont Marais n'eût contesté ni la compétence, ni la sympathie pour sa personne, savoir, M. de Lescure, son éditeur, et le célèbre critique Sainte-Beuve.

Le premier nous représente Marais comme un homme « cachant sous un masque d'ironie et de septicisme une honnêteté naïve et une sensibilité délicate; hardi en paroles et surtout la plume à la main, prêt à se dérober sans cesse aux compliments et aux critiques, ayant l'horreur instinctive du scandale et ne voyant dans la gloire elle-même qu'un scandale heureux; toujours prêt au moindre bruit à rentrer dans sa coquille; d'une modestie susceptible et d'une insouciance fière ; indiscret et tenant au secret de ses indiscrétions ; malin mais ne voulant pas passer pour méchant; d'une franchise qui n'exclut point la prudence; faisant un journal pour son plaisir, et non pour l'instruction de la postérité » (2).

Selon Sainte-Beuve, Marais est un « esprit français, bourgeois, de bon aloi et de bonne trempe; curieux jaloux d'être bien informé sur toutes choses; auditeur plein de justesse et de savoir ; informateur et correspondant excellent ; aimant les lettres et ceux qui les cultivent; homme de sens, et, qui plus est, de goût », excepté toutefois quand il appelle Massillon un bel esprit, un faux apôtre et un déclamateur qui a joué la religion, car « cela est injuste et forcé » (3).

Mais a c'est Bayle surtout, c'est son admiration, sa prédilection pour ce libre esprit » qui, aux veux de Sainte-Beuve,

(1) Lettre au Président Bouhier du 10 novembre 1725. Journal, tome III, page 374.

(2) Mathieu Marais... Journal , tome I, page 67.

(5) Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, tome IX; Paris, 1S67. in-12, pages 4, 31, 5, 11, 54.

« constitue, à proprement parler, l'originalité de Mathieu Marais, et lui fait son rôle dans l'histoire littéraire » (i). Lié avec Bayle dès 1698, Marais lui fournit plusieurs articles pour son Dictionnaire, et composa la vie de l'auteur placée au commencement de l'édition de 1732 (2). Bayle est son idole, et malheur à qui a l'audace d'y toucher. Sur ce point délicat, les meilleurs amis ne jouissent d'aucun privilège. « Il me paraît, écrit-il un jour au président Bouhier, que vous traitez M. Bayle un peu durement, en disant qu'il n'est sur ce point ni théologien , ni philosophe ; il me semble que c'est parler avec invective de lanto vivo (3). »

Il s'en fallait de beaucoup que M. Le Clerc eût de Bayle et de son livre des sentiments aussi favorables. En même temps qu'il travaillait à corriger le Dictionnaire de Moréri, il avait relevé plusieurs fautes dans celui de Bayle, et à l'article de cet auteur il avait inséré la remarque suivante : « Cet » ouvrage a assurément beaucoup de bon, mais il y a tant » de mauvaises choses qu'il ne méritait pas que l'on en dît » autant de bien que l'on le fait ici. Il est plein de traits qui » tendent à favoriser l'athéisme, d'histoires indécentes, de » partialité pour les huguenots et le huguenotisme. A ne le » considérer simplement que par rapport aux dates, aux faits, » aux citations, et en un mot à la critique, il est plus exact » incomparablement que Moréri (4), mais il y a pourtant

(1) hoc. cit., page 15.

(2) De Lescure, Mathieu Marais..., pages 13-17.

(3) Lettre du 6 mai 1725. Journal, tome III, page 321, 322. La correction rendit apparemment le Président plus sage, car, peu de temps après, il écrit à Marais : « Quand il (M. Le Clerc) reprendrait avec justice votre ancien ami, je n'en estimerais pas moins ce dernier, qui ne se bornait pas à la critique des faits, mais qui était merveilleux pour les choses et pour les raisonnements, et qui possédait une certaine éloquence philosophique, en laquelle il est inimitable » (17 juillet 1725).

(4) « Aujourd'hui, écrivait plus tard M. Le Clerc, je ne dirais pas tout à fait la même chose. Ce n'est en moi ni pur préjugé, ni simple caprice. Mais c'est que depuis ce temps-là, plus j'ai lu Bayle, et plus j'y ai découvert de fautes, que je n'y avais point aperçues pour lors » (Lettre critique sur Je Dict. de 'Bayle, 1732, Préface, p. xvii-xvm).

» beaucoup de défauts. Celui qui me paraît le plus ordinaire » est que, dans la narration d'un grand nombre de faits, » Bayle s'est rendu exact jusqu'au scrupule à marquer les » sources où il puisait, mais non pas à en faire un choix » et à ne puiser que dans les bonnes. Surtout quand il » s'agit de certains personnages, il blâme ou il loue, très- » souvent sur des témoignages récusables, et il semble pour » lors avoir oublié toute sa critique. 77 avait, dit-on, les » mœurs réglées ; peut-on l'assurer d'un homme dont là plume » l'est si peu ? on ne le dirait pas d'un homme dont les » discours seraient ordinairement dangereux. La plume est » plus préjudiciable que la langue » (i).

Cette appréciation qui, dans la suite, parut à son auteur pécher par excès d'indulgence, ne pouvait être du goût de l'ami intime de Bayle. Ayant eu par La Monnoye connaissance du livre de M. Le Clerc, Marais résolut de lui en exprimer son sentiment. Il composa donc, le 7 octobre 1723, une lettre qu'il communiqua d'abord au président Bouhier. Celui-ci en fit faire une copie, et la renvoya ensuite à son auteur (Lettre de Bouhier à Marais du iy décembre 1724). Après de nouvelles sollicitations de la part du président qui jugeait la lettre « très-curieuse et très-instructive » (Lettre à Marais du 22 mars 1725) , Marais se décida enfin, le 6 mai 1725, à l'envoyer « malgré son ancienne date; la date, ajoutait-il, n'y fait rien, et c'est la commodité de la littérature qui est toujours nouvelle » {Lettre du 5 avril 1725. Journal , T. III, p. 313). Aussi se borna-t-il à passer un trait au crayon sur cette partie de la lettre dont voici quelques fragments.

« M. de La Monnoye m'a fait connaître (2) trois volumes de

(1) Remarques sur différents articles du premier volume du Dictionnaire de Moréri , 1 7 1 9 , art . rBayk, pages 135-136.

(2) Il ressort clairement de ces paroles que l'Avocat de la rue du Bouloi était en rapport avec l'Académicien de la rue Honoré-Chevalier. Ne pourrait-on pas en conclure que le second donna au premier la connaissance du Président Bouhier? Cette conjecture n'est-elle pas aussi fondée que celle de M. de Lescure attribuant l'origine de cette liaison à l'abbé d'Olivet, « avec lequel Bouhier était en correspondance intime depuis 1 7 19 , et qui était le voisin de Marais » (Mathieu Marais. Journal, t. I, p. 61)?

» vous, Monsieur, que je ne connaissais pas, et que j'ai » admirés pour la vivacité et la justesse de la critique. Votre » préface est merveilleuse. Vous y donnez une idée de ce » qu'il faudrait faire pour rendre le Moréri parfait, et il n'y » a que vous qui puissiez l'exécuter. Je vous dois en parti- » culier un remercîment d'avoir tiré du Dictionnaire de » Bayle ce que je lui avais écrit sur M. Arnauld et que je » savais de Despréaux lui-même. Vous n'avez pas fait comme » le commentateur de Despréaux (1), qui dans YÉpître sur » l'amour de Dieu (Tom. I, p. 277), a pris ce môme endroit » sans me citer, sans parler de ma lettre, et réduisant le tout » à l'impersonnel on. Il en a ainsi usé en plusieurs autres » endroits qu'il s'est appropriés, et qu'il n'a tiré que des » mémoires que je lui avais communiqués. Mais, Monsieur, » je n'en parle que pour l'exactitude et pour l'intérêt de la » vérité; et comme je vois que vous êtes ami de l'une et de » l'autre, permettez-moi de plaider contre vous la cause de » M. Bayle, qui était mon ami, et avec qui j'ai eu commerce » pendant dix ans. C'est sur l'article de M. Arnauld, p. 203- » 208 du Tome I. »

Marais expose ensuite ses difficultés, et dans son admiration pour Bayle, va jusqu'à dire de lui ces mots : « Il 11' est pas facile de le prendre en faute ! » Enfin il termine par ces paroles : « Je crois, Monsieur, que si vous aviez vu les » quatre grandes apologies de M. Bayle, qui sont à la fin de » son livre, et que je l'ai obligé de faire, vous ne l'eussiez » pas jugé si sévèrement que vous avez fait à l'article que » vous donnez de lui. Il a répondu à tous vos reproches. » M. de Leibnitz qui a écrit contre lui après sa mort ne parle » de son Dictionnaire que comme d'un ouvrage merveilleux, » plein d'éloquence et de pénétration. Et pour ce qui est de » sa partialité pour les protestants, il n'est pas étonnant que » sa religion l'ait mené là. Je voudrais que ses apologies » fussent à la tête de son livre. Vous voulez l'attaquer du » côté des mœurs : il est certain qu'elles ont toujours été

(1) Brossette.

» très-pures... Il est un peu tombé dans le Turpïîoquium en » quelques endroits qu'on ne lui peut passer, et qui sont » entrés dans des articles où il a cru pouvoir les mettre. Mais » d'ailleurs quelle vaste érudition, quelle connaissance de » toutes les philosophies des anciens, quel agrément et quelle » force dans le discours ! Les critiques qui le blâment profi- » teront bien de sa manière de critiquer, et on lui doit » beaucoup de vous mettre dans la main tous les livres d'une » même matière et de vous donner une bibliothèque dans » chaque article. Peut-on jamais mettre Moréri en parallèle? » Ce n'est ni le même dessein, ni la même exécution, ni un » livre universel, et ce qui est historique est certainement » d'un style vif et net qui n'a guères d'égal. Despréaux, juge » très-difficile, disait de lui qu'on entendait tout ce qu'il » disait, et il craignait sa critique plus que celle d'un autre. » Tant d'éloquence ne réussit pourtant pas à ébranler les convictions de M. Le Clerc. Écoutons-le raconter lui-même à ses lecteurs l'histoire de sa Lettre critique :

« Un savant ami de Bayle, dit-il, ayant lu ces trois volumes (les Remarques sur Moréri) , ne fut pas tout à fait content de quelques endroits où il lui parut que le même Bayle n'était pas assez ménagé. Il prit le parti de m'en écrire, et sa lettre me fut rendue le 12 mai 1725. Elle contenait un éloge du Dictionnaire critique et de son auteur. Le docte Apologiste de Bayle m'y faisait aussi avec politesse une remontrance d'ami , et , prenant occasion d'une remarque où, de mon aveu , j'avais repris Bavle mal à propos, il m'insinuait d'être à l'avenir plus réservé dans ma critique, n'étant pas facile, me disait-il, de surprendre 'Bayle en faute. J'étais fort convaincu du contraire, et, qui plus est, j'avais de quoi convaincre tout homme équitable, que je ne l'étais pas sans raison. Je mis donc sans nul délai la main à la plume. Je ne pouvais pas douter que le docte ami, plutôt qu'adversaire, auquel j'avais à répondre, n'eût été un peu piqué du jugement que j'avais porté de Bayle et de son ouvrage. C'était donc pour moi un engagement d'honneur de me justifier dans l'esprit de ce savant, et de lui persuader a force de preuves que si je ne pensais pas, a beaucoup près, aussi favorablement que lui du Dictionnaire critique , je ne le faisais pas sans raison. Mes preuves étaient toutes prêtes, et j'en avais un assez grand nombre pour faire un ouvrage considérable. J'en fis un choix. Je me bornai aux fautes de faits sans toucher a celles de droit, ne voulant faire qu'une Lettre de critique et Don

pas une Lettre de Théologie et de controverse » (Lettre critique sur le Dictionnaire de Bayle, Préface, p. m-vii).

M. Le Clerc communiqua sans retard à Marais sa résolution. Le 17 mai, l'Avocat écrivait au Président Bouhier :

« J'ai envoyé ma lettre à M. Le Clerc, qui m'a aussitôt répondu... Il me promet son livre (1), et il me fait une longue histoire du secret qu'il y faut garder... Il me parle de son livre sur Bayle, qui ne contiendra que des faits, et des additions et suppléments. Tant mieux... Il me doit encore écrire ; je lui trouve l'esprit vif et fort décidé, et même bon homme, car il me fait déjà des confidences Sulpiciennes » [Journal, t. III, p. 328, 329).

Le 4 juin suivant, réponse de Marais à M. Le Clerc, qu'il tâche habilement de détourner de son projet de critique :

« Je ne puis trop vous rendre de grâces, Monsieur, de votre politesse, du présent que vous voulez bien me faire , et des personnalités qui vous regardent à cette occasion et que vous voulez bien me confier. Je vous donne ma parole de ne le communiquer à personne... Je serai ravi, Monsieur, de le posséder et d'admirer de nouveau ce que j'ai déjà admiré, c'est-à-dire cette critique si féconde, si juste et si curieuse...

» Je suis bien aise que vous travailliez à des corrections, additions et suppléments de Bayle , et que cela se borne à de simples faits , sans discussion de controverse, et je crois aussi sans discussion philosophique, car ce serait une mer bien vaste et même bien dangereuse à tenter. Cela ne ferait que donner occasion de revoir le livre, et, comme il est écrit d'un style vif, agréable, séducteur, et qui plaît même dans les choses où il n'a pas raison, il serait à craindre que ces discussions, toutes vraies et judicieuses qu'elles seraient , ne fissent pas tout le bien qu'on en espérerait. Je ne suis pas en peine, Monsieur, de ce que vous pensez de ce livre après le portrait que vous avez fait de l'auteur, et vous avez raison de dire qu'il faut une occasion bien favorable pour donner au public vos corrections, tant parce que parcendum est caritati hominum ne offeudas qui diliçuntur, comme dit Cicéron, que par le péril dont je viens de vous donner une légère image, et que vous sentez mieux que moi. J'ai vu dans les nouvelles littéraires du Journal des Savants que le P. Souciet, jésuite, promet quelque chose contre Bayle; j'ai vu aussi ce que le P. Laubrussel a écrit dans son livre de la critique, et je ne sais, encore une fois, s'il ne vaut pas mieux le laisser en repos... »

(1) Les Remarques sur le Dictionnaire de Morèri.

Lorsqu'il lisait ces lignes, M. Le Clerc avait achevé sa gronde lettre, et se disposait à en écrire une nouvelle dont nous trouvons le résumé dans celle de Marais à Bouhier, du 30 juin 1725 :

« J'ai reçu les trois volumes de l'abbé Le Clerc, qui a joint à ces livres une petite lettre , où il me menace de la grande lettre de 600 pages , et dit qu'il y justifie amplement le jugement qu'il a porté de Bayle, qu'il n'y traite tii de sa Théologie, ni de sa Philosophie, ni de son penchant au turpiloquium, — ce sont mes phrases qu'il me rend , — qu'il se retranche sur la critique , et qu'il rapporte des fautes en grand nombre qui, peut-être, me surprendront ; qu'il a écrit sans invective, comme il aurait écrit à Bayle lui-même, et comme il écrit aux savants en leur marquant leurs fautes; qu'avant quinze jours, j'aurai une bonne portion de cette lettre ; que si ce commencement est de mon goût, il continuera, et que j'aurai le reste avant la fin d'août. Il me marque que cette longue lettre, après l'avoir relue, lui parait très-bonne et très-curieuse, quoiqu'il n'y ait travaillé que vingt-cinq jours (1); mais qu'il ne doit pas prévenir mon jugement , auquel il se soumet de très-bon cœur. Nous verrons donc cette lettre du grand Aristarque de Lyon, et je n'aurais jamais cru que mes petites observations sur son livre, dont je vois qu'il n'a pas été content, auraient produit cette grande lettre qui va devenir une pièce curieuse. C'est cette fois-là qu'on peut dire : Nardi parvus onyx eliciet cadutn. Je vous prie que ce que je vous ai écrit sur lui ne soit que pour vous » (Journal, t. III, p. 343, 344).

Pour le ton et la., manière de juger, Marais est loin, bien loin du 25 septembre 1723 et même du 17 mai 1725. Celui qui, hier, était le « grand critique de nos jours », n'est plus aujourd'hui qu' « un critique tout des plus nouveaux et des plus inconnus », étonnant par sa hardiesse à juger et mépriser d'aussi « grands hommes » que Bayle et Baillet ! (Journal, t. III, p. 345, 346). Le « bonhomme » de tout à l'heure, est maintenant « un homme de parti qui voit des foutes chez

(1) La Lettre critique, dans le manuscrit envoyé a Marais, commence! ainsi : « Je suis bien assuré , Monsieur, que la lettre que je commence aujourd'hui, 14 mai, pour servir de réponse a celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du 6, et qui me fut rendue avant-hier, ne soit fort longue et ne dégénère en livre. » A la fin, on lit ces mots : « Au Séminaire Saint-Irénée , à Lyon, 2 juin 1725. »

tous ceux qui ne sont pas du sien » (Ibid. p. 341), en attendant qu'il devienne le méchant assez vindicatif, — et aussi sans doute assez puissant, — pour faire supprimer le Nouvelliste du Parnasse ! C'est là le langage tenu avec les amis. Avec le critique lui-même, Marais est plus réservé et plus courtois. L'ami de Bayle qui, il n'y a qu'un instant, avouait qu' « il est difficile de le trouver en faute », s'oublie même jusqu'à le déclarer « très-faillible », et il ne « doute pas qu'il ne se trouve beaucoup de fautes dans son Dictionnaire ! » Aussi, loin de redouter la censure pour son auteur favori, Marais l'appelle au contraire de tous ses vœux, et, non sans quelque ironie, assure le correcteur, de toute sa reconnaissance. Rapprochée des précédentes , la lettre de Marais à M. Le Clerc en date du 4 juillet 1725, est tout à fait curieuse à étudier.

« Enfin, Monsieur, j'ai la joie de posséder vos trois volumes, et je vous en renouvelle mes très-humbles grâces. J'en ai déjà relu plusieurs articles du 3c tome avec grand plaisir. On y trouve la sagacité de la critique jointe avec une vivacité de style et la curiosité nécessaires pour la rendre aimable. Je vous assure, Monsieur, que je tiendrai ces livres très-secrets, et que je n'en partagerai le plaisir qu'avec peu de gens. J'attends avec impatience la grande lettre que vous me promettez sur Bayle ; elle ne saurait venir trop tôt , et de la manière dont vous écrivez , elle ne peut que me plaire infiniment, quoique je dusse souffrir un peu de voir reprendre mon ami... Mais comme vous dites fort bien, Monsieur, je ne dois pas être plus délicat qu'il l'aurait été ; et sans doute il eût reçu de très-bonne grâce des corrections si sûres et si vraies. Il avait une disposition d'esprit toute faite pour cela , et aimait à corriger des fautes même chez lui. Je ne doute pas qu'il ne s'en trouve beaucoup dans son Dictionnaire , ouvrage où il avait trouvé moyen de joindre, par une invention nouvelle, l'historique et le critique sans les mêler, et de prouver les faits par un nombre infini de citations, en sorte que dans les faits et dans les citations , et dans les autorités plus ou moins graves et bien ou mal choisies, il se peut rencontrer un grand nombre d'erreurs, malgré l'attention qu'il a eue à les éviter. Ajoutez son protestantisme qui a formé dans lui bien des préjugés, quoiqu'il s'en défasse assez volontiers quand il le peut, et je ne m'étonne point du tout qu'on ne le puisse trouver très-faillible. Mais au milieu de cette faillibilité, il faut convenir qu'il a fort éclairci et égayé la science de la critique dure et ennuyeuse jusqu'à lui ; qu'il en a pratiqué l'usage d'une manière qui peut devenir très-utile, et

que, indépendamment de ses opinions où il a montré une pénétration d'esprit peu commune , les seules narrations historiques de son texte sont excellentes en beaucoup d'endroits , et surtout le caractère qu'il donne en peu de mots des plus grands hommes. Si vous le purgez de ses erreurs de laits, Monsieur, combien ne le ferez-vous pas aimer davantage, et quel service ne rendrez-vous pas à ses amis qui voudraient le voir parfait ? Je voudrais déjà tenir cette critique , en charger les marges de mon Dictionnaire, et nommer partout le critique du critique. Bien loin de vous savoir mauvais gré de votre censure, Monsieur, elle ne fera qu'augmenter ma passion pour mon ami, et l'extrême considération et reconnaissance avec lesquelles j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur. »

Avant d'envoyer sa Lettre critique à Marais, M. Le Clerc la communiqua au Président Bouhier, qui devait, s'il le jugeait à propos, la faire parvenir à l'Avocat Parisien avec le billet suivant non moins naïf que les lettres qui l'avaient précédé.

« La lettre, Monsieur, que je vous envoie aujourd'hui n'est que le premier projet que j'en fis currente calamo dans l'espace d'environ 20 jours. Depuis, je l'ai voulu transcrire; mais en la transcrivant, je l'ai absolument refaite. J'en ai un peu plus châtié le style. J'y ai ajouté beaucoup de choses, mais j'en ai aussi retranché beaucoup, que j'ai barrées en marge dans ce mauvais exemplaire que je vous envoie en attendant. L'autre lettre est d'un tiers plus longue, et j'y approfondis un peu plus la plupart des articles. Je voulais la faire transcrire , mais n'ayant trouvé ici qu'un scribe lequel me demandait plus de dix écus pour cela, je me suis déterminé à la récrire moi-même. Mais comme cela ne sera pas fait sitôt, je vous ai toujours par provision envoyé cet exemplaire avec toutes ces ratures. Ce n'est que comme un projet qui vous amusera en attendant mieux. Je l'envoie à M. le président Bouhier, votre bon ami, ce qui l'empêchera peut-être de parvenir sitôt à vous. Mais j'étais bien aise que ce savant homme la vit auparavant. Je suis, etc. — 9 juillet 1725. »

Bouhier ne reçut le paquet que le 4 août. Lorsqu'il en parle à Marais, le président s'exprime de façon à ne pas trop lui déplaire. Est-ce de sa part conviction partagée ou ménagement calculé? Peut-être l'un et l'autre. Marais était un si bon correspondant, Bouhier un si grand curieux de nouvelles ! Notons quelques-unes de ses observations : « Je reçus, il y

a deux jours, la minute de la grande lettre de l'abbé Le Clerc. Je ne puis encore vous en rien dire. Je crois qu'il y aura bien de la minutie. Au hasard je tombai hier sur une grande et longue dissertation touchant ce point de fait, si Jacques Lefèvre d'Etaples a été docteur de Sorbonne ou non. Il me parait prouver fort bien la négative. Mais cela n'était pas assez important pour user tant de papier, et stultus est labor incptiarum. On n'est pourtant pas fâché de trouver toutes ces preuves rassemblées » (6 août 1725). — « J'ai fait quelques remarques sur sa lettre qui lui feront voir qu'il ne faut pas être si décisif en matière de critique de faits » (25 août 1725). — « Il est bon d'apprendre à ces Messieurs les hypereritiques qu'il faut être un peu plus humain sur les fautes des autres » (15 septembre 1725). — « Je profite de cette occasion pour vous envoyer l'esquisse de la lettre que notre hypercritique vous destine » (10 octobre 1725). La réponse de Marais au Président est du 14 octobre 1725.

« J'ai reçu, Monsieur, le gros paquet où est la lettre de l'hypercritique, et qu'il ne me veut envoyer qu'à condition que je la lui renverrai, condition singulière pour une lettre, mais j'en ai assez de l'échantillon, qui me fait juger de la pièce. Je l'ai lue à Auteuil où je me suis trouvé alors. Je n'ai point été étonné de toutes ces fautes marquées par M. l'Abbé ; je crois qu'il en eût pu remarquer encore plusieurs autres, mais cela ne me fait point désister de l'estime que j'ai pour notre critique (Bayle), pour sa science, pour sa pénétration, pour la netteté, la force et l'agrément de sa diction, pour sa manière de caractériser les grands hommes, pour sa philosophie et sa métaphysique, etc. Il a pu errer, mais qui est-ce qui est exempt de fautes ? J'aime à le voir corrigé , il m'en plaît davantage , et c'est un nou. veau plaisir pour moi de repasser sur ces articles... » {Journal, t. III, P- 370-

C'est aussi ce que Marais écrit directement à M. Le Clerc, mais avec plus d'urbanité et de meilleure grâce, accompagnée toutefois d'une légère pointe d'ironie.

■ Je n'ai pas eu l'honneur, Monsieur, de répondre à votre lettre du 14 octobre, parce que j'étais à la campagne, d'où je ne suis revenu que d'hier. Je vous rends mille très-humbles grâces de la grande lettre que vous voulez m'envoyer à condition de vous la remettre ; je ne vous la demande

plus, car M. le Président Bouhier m'a envoyé celle que vous lui avez écrite, qui est le plan ou esquisse de l'autre, et j'ai vu par là vos corrections, vos répréhensions, votre critique ; en un mot, toute cette profonde et vaste littérature qui vous fait persister dans le jugement général que vous avez porté de Bayle dans vos Remarques. Sur quoi vous me permettrez de vous dire , Monsieur, que, supposant toute cette critique particulière juste, on n'en pourrait pas tirer une conséquence générale contre l'auteur, dont le livre contient tant d'autres articles et tant d'autres observations non critiqués. Un grand homme disait, le dernier jour, que Bayle peut s'être trompé sur les autorités et sur les hommes de cent ans et deux cents ans, mais non sur ceux de deux mille et trois mille ans , c'est-à-dire sur toutes ces philosophies et histoires anciennes qu'il a si bien développées. Il est arrivé, Monsieur, de votre critique, ce que j'avais prédit, c'est que vous ôtez les taches d'un portrait que l'on aime encore davantage après cela, parce que vous l'approchez de la perfection. Vous n'y laissez pas le moindre défaut, vous censurez tout jusqu'au scrupule, vous avez eu occasion de découvrir cent particularités singulières et inconnues, et des faits très-anecdotes, et vous avez fait si bien, que je serais fâché que mon ami n'eût pas manqué, puisqu'il vous a donné

sujet de composer un si bel ouvrage Après tout, vos recherches seront

toujours merveilleuses, les siennes le seront aussi en ce qu'elles ne seront point censurables , et voilà de quoi contenter tout le monde » (16 novembre 1725).

. L'opinion de Marais sur la Lettre critique devait être partagée par Sainte-Beuve, esprit plus fin mais non moins sceptique que Bayle, autant et peut-être plus Bayliste que Marais lui-même. Puisqu'il a accordé à M. Le Clerc l'honneur de sa critique, il est juste que nous fassions à sa critique l'honneur de la citer. « Un abbé Le Clerc, de Lyon, dit-il, un prêtre Sulpicien, avait été scandalisé, non sans quelque raison et motif, des réflexions de Bayle en matière de religion et de son penchant aux libres propos Qurpiloquiuni) ; ce premier scrupule l'avait conduit à faire des ouvrages de Bayle toute une critique étendue et minutieuse. Marais le réfute par lettre, discute pied à pied avec lui, et conclut juste en disant : Je sais bien ce qui arrivera de cette grande lettre de 600 pages : il y aura peut-être 600 fautes corrigées ou plus, et ce sera 600 endroits qu'on relira avec grand plaisir, parce que ces fautes de faits seront environnées de traits éloquents,

vifs, agréables, et qui feront toujours admirer l'esprit et la pénétration de l'auteur critiqué. Cela me fera peut-être lire des endroits que je n'ai jamais lus (i). Voilà l'effet ordinaire des critiques contre Bayle, et des critiques aussi contre Voltaire; elles vous renvoient à l'auteur critiqué, et vous voilà débauché par lui de plus belle. Marais le dit encore en un autre endroit assez agréablement (2) : Je vous renverrai incessamment la longue et éternelle lettre de l'abbé Le Clerc : non est in tanto corpore mica salis. Je lui avais bien dit que pour vérifier sa critique on irait à Bayle, et qu'on resterait sur Bayle sans retourner à sa critique : c'est ce qui m'est arrivé, car l'article censuré m'amuse, puis me mène au suivant, et j'oublie M. l'Abbé. N'est-ce pas Platon qui dit à Xénocrate : Sacrifiez aux Grâces ! // faudrait que quelqu'un lui dit aussi cela du, matin au soir, mais je ne sais s'il serait exaucé dans son invocation, car il y a des gens que les Grâces fuient, comme ils fuient les Grâces » (3). Tout cela est fort bien dit, mais tout cela est-il justement pensé et historiquement vrai? D'abord, on ne le remarque peut-être pas assez, c'est M. Le Clerc qui fut provoqué par Marais et mis au défi de trouver Bayle en faute. Que « le scrupule » sur « les réflexions » de Bayle « en matière de religion » ait « été le fondement de » sa « critique sur d'autres articles qui ne traitent pas de la religion, » nous ne le nions pas, et M. Le Clerc l'avoue, « ingénument, » selon Marais (4). Mais Sainte-Beuve, aussi peu sévère en matière de dogme que de morale, reconnaît cependant qu'il y avait bien « quelque raison et quelque motif d'être scandalisé. » Ajoutons qu'en suivant Bayle sur le terrain de la critique historique, M. Le Clerc ruinait du même coup son autorité en Histoire et en Théologie, servait à la fois la Religion et les Lettres, et cela sans exposer ses lecteurs à ces dangers si redoutés, ou plutôt si délibérément cherchés par Marais et par Sainte-Beuve, auxquels on pourra toujours répondre que la

(1) Lettre du 30 juin 1725. Journal , tome III, p. 346.

(2) Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis; Paris, 1867, tome IX, pages 23, 24.

(3) Marais, Lettre du 10 novembre 1725. journal, tome III, p. 374.

(4) Journal, tome III, page 377.

réfutation d'un auteur mauvais n'est un danger de perversion que pour des lecteurs déjà pervertis ou disposés à l'être (i).

Mais une lettre de 576 pages, vit-on jamais naïveté plus ridicule? Nous l'avouons, une pareille simplicité nous fait aussi sourire; et cependant, ces pages si nombreuses et si pleines de choses, écrites en si peu de temps, nous étonnent et nous ravissent ; cette bonhomie même nous plaît ; ce zèle empressé pour la conversion d'un avocat, d'un partisan et d'un ami de Bayle, nous paraît encore plus touchant que simple et naïf. Nous n'avons pas le courage de le blâmer, car nous lui sommes redevables d'un bon livre. Et puis, nous savons que les âmes droites et toujours disposées à embrasser la vérité dès qu'elle leur est montrée, se trompent souvent lorsqu'elles jugent des autres par elles-mêmes, et que, sur ce point, elles sont et se déclareraient volontiers incorrigibles. Enfin, nous aimons à penser qu'en composant sa Lettre, M. Le Clerc se disait qu'elle serait utile à d'autres qui l'apprécieraient à sa juste valeur, en quoi, du moins, il ne s'est pas trompé.

Mais encore, non est in tanlo, — Catulle a dit : NuUa in tàm magno est — cor pore mica salis (Carm. LXXXVI, 4) ! Il est vrai que l'ouvrage de M. Le Clerc, où abonde l'érudition la plus solide, n'a pas la grâce et la légèreté d'une Causerie du Lundi. Ici Marais a même tout à fait raison : « Il y a des gens que les Grâces fuient comme ils fuient les Grâces ! » Ces genslà, nous les connaissons bien... M. Le Clerc les connaissait aussi, car « il avoue de bonne foi qu'il n'a pas sacrifié aux grâces du style épistolaire, et qu'il ne se sent point né pour elles » (Lettres de Bouhier à Marais des 25 octobre et 3 no-

(1) Bouhier regarde comme « une excellente épigramme de dire qu'on va à Bayle pour vérifier la censure de son critique, et qu'on reste sur Bayle sans retourner à la censure. .. Il est pourtant à propos qu'il y ait des critiques, ajoute-t-il. Cela rend les auteurs plus circonspects, et, d'ailleurs, il y a toujours à apprendre pour les lecteurs. Pour ce qui est de notre ami (M. Le Clerc), son ingénuité et son désir de parvenir à la vérité doivent lui faire passer bien des choses , et mon avis est d'en prendre le bon et d'en laisser le mauvais. Or, on ne peut nier qu'il n'y ait par-ci par-là quelque chose à apprendre dans ses recherches » (Lettre à Marais du 19 novembre 1725).

vembre 1725). Mais la vérité, la vérité historique surtout, a-t-elle donc besoin de condiment pour pénétrer l'esprit? N'est-elle pas elle-même ce sel qui devrait assaisonner tous les discours? N'est-ce pas la pointe de tant de vérités démontrées et destructives des erreurs amoncelées par Bayle, qui a chatouillé désagréablement le palais trop sensible de Mathieu Marais ? Est-il même bien sûr que ni lui ni Sainte-Beuve , qui a pris la peine de relire « tant de pages déjà fanées par le temps » (1), n'aient trouvé aucun sel dans la manière piquante dont M. Le Clerc rélute la fable imaginée par quelques historiens, que cite Bayle, de l'enlèvement de Cayet et de son assassinat par le diable (2)?

Enfin, Sainte-Beuve avance, sans en donner aucune preuve, que Marais réfute par lettre M. Le Clerc et discute pied à pied

(1) « Vicissitude des livres ! Versatilité des goûts! Quand on vient, comme moi, de relire tant de pages que le temps a déjà fanées, et qu'on sort de tous ces noms qui circulaient alors, et qui signifiaient quelque chose, Basnage, l'abbé Le Clerc, Sorbière, Bouhier lui-même, une tristesse vous prend, et je suis frappé de ceci, c'est qu'il n'en est pas un seul dont j'osàssc conseiller aujourd'hui à mes propres lecteurs la lecture immédiate, et pour un agrément mêlé d'instruction ; car tout cela est passé, bon pour les doctes et les curieux seulement, pour ceux qui n'ont rien de mieux à faire que de vivre dans les loisirs et les recherches d'un cabinet » (Nouveaux Lundis, t. IX, p. 29).

(2) « Un autre auteur, rapporté et censuré par Bayle, a brodé autrement le fait en disant que le diable , en conséquence du contrat par lequel Cayet s'était donné à lui, le tua dès 1602. Malheureusement pour ce cinquième menteur, Cayet vécut huit ans au-delà et ne mourut qu'en 16 10. Il eut au moins pallié sa sottise s'il se fût contenté de dire, comme Tronchin, que le diable l'avait emporté. Cela vous paraîtra une énigme. Je vous l'expliquerai; mais il faut, pour cela, que vous me permettiez, Monsieur, pendant que je traite une matière ridicule, de vous régaler d'un trait risible. Je me souviens d'avoir entendu dans ma jeunesse deux hommes qui se querellaient tout en se divertissant. L'un dit à l'autre : le Diable l'emporte ; l'autre lui répliqua sur-le-champ : passe ; mais qu'il t'entraîne, car ce qu'il emporte il le rapporte, et ce qu'il entraine il le garde. Notre protestant eut pu se tirer d'affaire par une semblable réponse, s'il se fût contenté de dire que le diable avait emporté Cayet en 1602. Quand on lui aurait objecté que Cayet vécut jusqu'en 1610, il en eût été quitte pour dire que ces deux faits ne se détruisaient pas l'un l'autre, et que le diable qui avait emporté Cayet l'avait aussi rapporté fort peu après » {Lettre critique , p. 203, 204).

avec lui. Le spirituel critique a donc oublié ce qu'il a tant de fois rencontré dans la correspondance de Marais? « Je vous assure que je ne répondrai point aux 600 pages de l'abbé Le Clerc » (1). — « Je vous assure que je ne contesterai point avec lui, étant prêt de lui passer toutes ses Remarques, hors celle où il dit que Bayle, ayant employé beaucoup de Mémoires que je lui ai fournis, ayant parlé de moi avec éloge, il n'est pas surprenant que je sois prévenu pour lui, qu'il en aurait fait autant » (2). Cette promesse, Marais l'a fidèlement tenue. Ni la lettre que M. Le Clerc lui écrivit au mois de décembre 1725, peut-être pour se plaindre de son silence (3), ni celle « assez ample » (4), trop ample peut-être, qu'il lui envoya au mois de janvier 1726, ne furent honorées d'une réponse, malgré les reproches que le Président Bouhier en fit à Marais (5), et M. Le Clerc put dire en 1732, dans la Préface de

(1) Lettre de Marais du 29 juillet 1723 . Journal , tome III, page 330. — Marais répond ici à Bouhier, qui lui avait écrit le 17 juillet : « Il y aurait de la folie à vous de vouloir répondre pied à pied à l'abbé Le Clerc. Il fait sa principale occupation de ces sortes de discussions critiques, et vous n'en faites, avec raison, que votre amusement. » Amusement , tel est, on l'a vu bien des fois, le mot par lequel M. Le Clerc désigne ce que le Président appelle « sa principale occupation ! »

(2) Lettre du 24 octobre 1723. Journal, tome III, pages 371, 372. Marais nous semble ici bien chatouilleux , et la prévention avec laquelle il lit lui fait prendre mal la pensée de M. Le Clerc, qui avait dit : k Vous avez lu Bayle , Monsieur, avec des yeux d'ami ; vous lui avez fourni en divers endroits de bons mémoires, et il vous en a témoigné hautement sa reconnaissance en toute occasion : la bouté de votre cœur vous a empêché d'apercevoir ses défauts , et je ne puis m'empécher de vous en louer ; je puis vous assurer qu'en pareilles circonstances j'en aurais fait tout autant » (Lettre manuscrite, p. 205, 206).

(3) Marais, Journal, tome III , p. 377.

(4) « J'écrivis une lettre assez ample à M. Marais au mois de janvier, et je suis un peu surpris de n'en avoir jusqu'ici reçu aucune réponse » (Lettre de M. Le Clerc à Bouhier du 20 mai 1726).

(3) « J'ai fait des reproches à M. Marais de son long silence » (Lettre de Bouhier à M. Le Clerc du 2 juillet 1726). — Ces reproches, il faut en convenir, n'avaient rien de bien pressant. Les voici : « J'ai reçu une lettre du bon abbé Le Clerc, qui se plaint de votre long silence. Il se plaît à dénicher des erreurs d'une autre espèce que celles après lesquelles nous courons, mais il n'a pas le pied tout à fait bien sur » (27 juin 1726).

sa Lettre critique (p. vu) : « Ça été pour moi une petite mortification de n'avoir point eu de réponse. »

Cependant, ce silence obstiné ne changea rien aux sentiments de M. Le Clerc à l'égard de Marais. A la fin de cette même année 1726, ayant découvert une accusation de plagiat faussement intentée sur le témoignage de M. Des Marets, Avocat, M. Le Clerc écrivit au Président Bouhier : « Ne serait-ce point notre ami qui serait désigné ici? Au fond, j'en serais fâché. Au reste, je le nomme notre ami, parce que je suppose que, comme de mon côté je veux être le sien, il veut bien de son côté me faire aussi l'honneur d'être le mien, quoique, depuis environ un an, il ne m'ait point écrit » (décembre 1726). — « Le Demarets est fort différent de notre ami, répondit le Président... M. Marais m'a toujours paru faire grand cas de votre mérite. S'il ne vous écrit pas, c'est sans doute qu'il est fort occupé des affaires du palais. »

Ces occupations durèrent sans doute longtemps, car Marais ne rompit le silence qu'en 1732, et sur les instances réitérées du Président Bouhier, comme nous le dirons au chapitre XXII. Quant à la Lettre critique, première cause de ces mécontentements et de ces plaintes, distrait sans doute par d'autres travaux ou dans le but de la perfectionner, M. Le Clerc la conserva longtemps encore en manuscrit. « Pour ce qui est de mes Remarques sur Bayle, écrivait-il le 3 mai 1726, elles se trouveront peut-être en tel état que la tentation me reprendra de les communiquer au public. Je puis surtout les augmenter assez notablement si je veux le faire par manière de supplément. »

Malgré les exhortations du Président, qui trouvait ces recherches sur Bayle « curieuses et instructives » (Lettre du 12 mai 1726), la tentation ne reprit M. Le Clerc, ou il ne put y succomber, qu'au mois de novembre 173 1. Laissons donc là, jusqu'à cette époque, et Bayle, et Marais, et Paris, et revenons à Dijon, où M. Le Clerc rencontra dans l'abbé Papillon et le P. Oudin deux savants aimables et deux amis vraiment dignes de ce beau titre.

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