‹ Vie, écrits et correspondance littéraire de Laurent Josse Le ClercChapitre 64 sur 70 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

APOLOGIE DE SEBASTIEN LE CLERC ACCUSÉ DE PLAGIAT AU SUJET DE L'ORDRE FRANÇAIS.

Dans le dessein d'immortaliser son règne, Louis XIV fit proposer à tous les peintres, dessinateurs et architectes d'Europe, un prix considérable destiné à récompenser l'inventeur d'un ordre d'architecture assez différent des cinq autres pour former un sixième ordre qui, par des attributs propres à notre nation, pût mériter le nom d'Ordre Français.

nent de n'avoir pas un fauteuil à l'Académie Française! Ailleurs, un hagiographe en renom réussit si bien à imiter Montalembert et Lacordaire (et d'autres encore, qu'une trop grande modestie a jusqu'ici empêchés de publier les productions de leur esprit), qu'il en copie non-seulement les pensées, mais quelquefois jusqu'aux tours de phrase et aux expressions même! Plus loin, une Revue imprimée hors de France, quoique rédigée en Français, publie, sur un point de morale fort intéressant, une Dissertation dont les trois quarts sont la simple traduction d'un texte emprunté aux célèbres Théologiens de Salamanque ! « Discussion théologique remarquable, où le sujet est traité à fond avec toute la précision et l'autorité que donne l'étude approfondie de la théologie et des règles sanctionnées par le Saint- Siège » : telle est l'appréciation qu'en fait le traducteur d'un ouvrage composé sur la même question. Aussi a-t-il demandé au « savant Directeur » de la Revue l'autorisation de reproduire ce « traité pratique où la matière est en quelque sorte épuisée, » et cette autorisation, ajoute-t-il, lui a été « gracieusement accordée » Mais nous n'avons pas entrepris un Traité du

Plagiat au xix= siècle, et ceux qui croiront se reconnaître dans ce/ lignes estimeront certainement que nous en avons déjà trop dit.

Parmi ceux qui disputèrent le prix (lequel ne fut remporté par personne), le célèbre Charles Le Brun se distingua par un plan gravé en 1685 par Sébastien Le Clerc. Désireux de contribuer de son côté à la gloire de son pays, celui-ci voulut également courir la même carrière. Mais comme le premier peintre du Roi exerçait un empire absolu sur les artistes des Gobelins où Sébastien Le Clerc avait alors son établissement, l'illustre graveur craignit de lui déplaire en prenant part au même concours, et il supprima la planche qu'il avait gravée sans en garder aucune épreuve (1). Plus tard cependant il donna son nouvel Ordre Français dans le Traité d'Architecture qu'il publia en 17 14.

Environ vingt ans après, en 1735, un ingénieur du Roi, nommé d'Alleman, composa pareillement un Traité d'Architecture, qui devait faire partie d'un Cours de Mathématiques à l'usage des Ingénieurs (2). Il y exposait aussi un Ordre Français de son invention, mais avant de le faire graver, il voulut en quelque sorte prendre devant le public possession de sa découverte par une lettre destinée aux Mémoires de Trévoux, et adressée au P. Souciet qui en était alors le directeur. Avant de la publier, le savant Jésuite écrivit à M. d'Alleman « qu'il avait été sur le point de donner sa lettre sur-le-champ pour la faire insérer dans les Mémoires, mais qu'une réflexion l'en avait empêché : que M. Le Clerc,

(1) « M. Le Clerc fils ( Laurent Josse), désapprouvant sans doute les vues politiques de son père qui lui faisaient sacrifier le fruit de ses veilles et de ses talents à l'appréhension bien fondée de s'exposer à la jalousie de son supérieur, sut » néanmoins « soustraire à ses recherches une épreuve unique pour la conserver... Cette épreuve rarissime s'est trouvée dans l'œuvre de Le Clerc appartenant à M. Huquier, qui l'avait acheté à la mort de M. l'abbé Le Clerc... L'extrême rareté de cette pièce a déterminé le sieur Jombert à faire l'acquisition de l'œuvre entier à la vente du cabinet de M. Huquier, en 1772, pour ne pas laisser échapper ce morceau précieux » (Jombert, t. II, p. 21, 22). — Jombert juge la « composition de Sébastien Le Clerc beaucoup plus riche et mieux imaginée que celle de Le Brun ».

(2) Mémoires de Trévoux, août 173 S, page 1522. Nous ne savons pas si cet ouvrage a été imprimé. Quérard n'en fait pas mention dans La Fnvice Jittèraire,

célèbre dessinateur du Roi et graveur, avait donné en 17 14 un Traité d'Architecture dans lequel il propose un dessein d'Ordre Français; que M. d'Alleman ne lui marquant point la proportion de son Ordre Français, il ne pouvait juger s'il était différent de celui de M. Le Clerc...; qu'ainsi craignant que M. d'Alleman, n'ayant point connaissance de cet ouvrage de M. Le Clerc, ne fût tombé dans les mêmes pensées, et que les deux ordres paraissant les mêmes, on ne soupçonnât M. d'Alleman de vouloir se faire honneur d'une chose déjà trouvée par un autre, il avait jugé à propos de ne point faire paraître sa lettre qu'il n'eût eu réponse de lui sur cela » (Mém. de Trév., août 1735, p. 1523, 1524).

M. d'Alleman tâcha de satisfaire le P. Souciet par une nouvelle lettre datée du 7 mai 1735. Elle fut insérée dans les Mémoires de. septembre, la première, du 3 avril, l'ayant été dans le cahier du mois d'août précédent. Dans sa seconde lettre, l'ingénieur Provençal s'applique à montrer non-seulement que son ordre Français difîère de celui de Sébastien Le Clerc , mais qu'il lui est supérieur, et s'avance même jusqu'à affirmer que celui-ci « ne donne rien dans son ordre que d'emprunté des autres ordres, ou des auteurs modernes qui ont employé ces ordres dans leur composition » {Mém. de Trév., sept. 1735, p. 1888, 1889).

Une pareille accusation, intentée contre son père, ne pouvait laisser M. Le Clerc insensible. Résolu à la repousser, il écrivit d'abord une lettre fort ample à M. de La Bastie, le priant de la faire voir à M. d'Alleman, qu'il supposait être fort de ses amis (Lettre de M. Le Clerc à Bouhier, du 10 janvier 1736). Peu après, il reçut une réponse datée du icr janvier 1736, qu'on peut lire dans les Nouveaux Mémoires de l'Abbé d'Artigny (T. V, p. 380-382). M. de La Bastie s'y déclare convaincu que Sébastien Le Clerc « travaillait d'imagination; » mais « puisque l'accusation formée contre lui est publique, » il croit « qu'il serait à propos que sa justification le fût aussi »; et il s'offre à faire insérer dans le Mercure de France ou dans quelque autre Journal la lettre « très-modeste et très-sensée » qui lui avait été envoyée sur ce sujet.

M. Le Clerc pensa avec raison que la défense devait paraître dans le journal qui avait imprimé l'attaque. D'ailleurs les sentiments d'estime que, dans sa lettre à M. d'Alleman, le P. Souciet avait témoignés à l'égard de Sébastien Le Clerc, étaient pour le fils de l'accusé une raison de croire que son Mémoire serait favorablement accueilli. Il le fut en effet, mais le P. Souciet ayant jugé à propos d'en retrancher un mot, il crut devoir en prévenir M. Le Clerc par la lettre suivante :

« A Paris, le 9 Mars 1736. — J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire et l'Apologie de M. votre père, et je l'ai aussitôt donnée aux Journalistes pour la mettre dans leurs Mémoires, ce qu'ils m'ont promis de faire au plus tôt. Je l'ai lue avec bien du plaisir, cette Apologie; je l'ai trouvée fort bien faite et très-modérée. J'y ai cependant retranché un mot, et j'ai cru que vous me permettriez de le faire, parce qu'il ne touche en aucune sorte le but que vous vous proposez, de justifier M. Le Clerc de l'accusation de Plagiante, et qu'il pourrait choquer. Voici ce mot : qui ne veut pas mentir de propos délibéré. Car quoiqu'il ne mente pas de propos délibéré, et que ne mentir pas de propos délibéré, ce ne soit pas proprement mentir, il semble cependant que vous vouliez toujours faire entendre qu'il ment. Or ce terme de mentir est si odieux et si impoli parmi nous, que j'ai cru que non-seulement M. d'Alleman, mais généralement les lecteurs en pourraient être choqués. Du reste, j'ai été charmé, Monsieur, d'avoir cette occasion de rendre service à une personne comme vous , dont je connais depuis longtemps l'érudition et l'exactitude, et de contribuer à rendre publique la justification de M. Le Clerc, dont j'ai toujours extrêmement estimé le goût et les ouvrages » (1).

La lettre apologétique de M. Le Clerc ne parut que dans le cahier de mai 1736 (2), et peut-être après sa mort, arrivée le 6 du même mois. Elle est signée de son nom, et datée du Séminaire de Saint-Irénée à Lyon, le Ier février 1736. Donnons un aperçu de ce qu'elle contient, et citons-en d'abord le commencement.

(1) Nouveaux Mémoires, par l'abbé d'Artigny, tome V, pages 398-400.

(2) Lettre de M. Le Clerc au R. P. Etienne Souciet de la Compagnie de Jésus pour servir d'éclaircissement aux articles LXXXI1 et LXXXVII1 des Mémoires d'août et de septembre 173$. Mai 1736, pages 1058-1077.

« Ce que je dois A la mémoire de feu Sébastien Le Clerc, mon père, m'engage à communiquer au public un court éclaircissement sur l'Ordre Français qu'il publia en 1714 peu de mois avant sa mort... Je ne prétends point contester au docte émule de mon père quoi que ce soit de ce qu'il nous dit dans ces deux lettres touchant la beauté , la régularité et la nouveauté de Y Ordre Français de son invention. Je lui passe même, néanmoins sous bénéfice, comme l'on dit, d'inventaire, ce qu'il y prétend de la prééminence de cet Ordre , soit dans son tout , soit dans chacune de ses parties , au-dessus de celui de M. Le Clerc. J'attends, sans nulle prévention de ma part, la décision des connaisseurs sur tous ces faits, et j'y souscrirai sans appel. Un seul endroit de la seconde lettre du docte Ingénieur m'oblige à mettre la main à la plume ; c'est celui où l'on intente contre mon père une accusation de plagiat en ces termes : De tout ce que je viens de dire, il est aisé de conclure que SIC. Le Clerc, dans V Ordre Français qu'il a donné, a voulu se faire honneur de ci que M. de Chambray et Palladio ont inventé et publié avant lui. J'ai fait, mon Révérend Père, depuis environ 15 ou 20 ans, plus de cent Apologies pour divers savants qui ne m'étaient rien, et qui se trouvaient très-faussement accusés de vol littéraire. Comment pourrais-je refuser raisonnablement de faire la même chose pour un père à qui , après Dieu , je dois tout ce que je suis, et dont la mémoire me sera toujours très-chère et très-respectable? Non, mon Révérend Père, jamais rien ne fut plus éloigné du caractère de M. Le Clerc, que la basse jalousie et la ridicule vanité qui portent quelquefois des génies stériles de leur propre fonds à faire le métier de brigands dans la République des Lettres, et en conséquence à se faire honneur de ce que d'autres avaient et inventé et publié avant eux » (Mém. de Trév. Mai 1736, p. 1058-1060).

M. Le Clerc prouve ensuite directement que, en fait, il est faux que son père ne donne rien que d'emprunté des autres ordres ou des auteurs modernes, et que l'entablement de Sébastien Le Clerc soit entièrement le même que celui de Villalpande, rapporté par M. de Chambray. « M. d'Alleman convient, dit-il, et nul architecte ne le niera, que ce qui différencie principalement deux ordres ou deux morceaux d'architecture, c'est la différence qui se trouve dans les mesures et les proportions des parties, grandes ou petites, qui les composent. Or, les vingtquatre moulures qui composent l'entablement Français de mon père sont entièrement différentes, en mesures et en proportions, des vingt-quatre qui composent l'entablement corin-

thien de Villalpande. » Ainsi raisonne le docte apologiste, lequel apporte à l'appui de son argumentation des détails techniques dans lesquels nous ne pourrions le suivre sans citer toute sa lettre. Nous en extrairons néanmoins encore ce qu'il dit à l'occasion d'une preuve domestique et très-assurée qu'il possédait, que son père « ne pouvait être ni le copiste, ni le plagiaire de Villalpande. »

« J'ai vu cent fois travailler mon père, dit-il, et je suis témoin oculaire de la méthode qu'il suivait dans son travail. Après avoir médité sur les mesures, les proportions et les ornements qu'il lui semblait que l'on pouvait donner à un ordre ou à quelque partie d'un ordre, pour le rendre plus élégant en son genre, il jetait ses idées sur le papier comme par manière d'esquisse. Il ruminait ensuite sur cette esquisse, et il en examinait l'effet à loisir. Il la retouchait à différentes reprises , et , après diverses copies mises au net, où il changeait toujours quelque chose, il se fixait. C'était lorsque son goût lui faisait sentir qu'il était enfin parvenu au point de beauté et de perfection qu'il cherchait. Il m'a passé par les mains un fort grand nombre de ces morceaux ou études de mon père. J'en ai gardé quelques-unes je ne sais comment; je ne pensais pas, quand je m'avisai de les mettre à part, qu'elles dussent me servir jamais à l'usage que je me trouve contraint d'en faire aujourd'hui. Elles sont au nombre de sept et sont toutes pour l'ordre François » (p. 1067, 1068).

M. Le Clerc en donne la description et conclut que son père « était un savant à réflexion qui travaillait de génie, de goût, et surtout avec une patience extrême. Est-ce ainsi que se conduisent dans leurs compositions ceux que l'on appelle plagiaires » (p. 1070)?

De l'examen de l'entablement, M. Le Clerc passe à celui des autres parties de l'Ordre Français, et prouve que son père n'a pas emprunté son chapiteau à l'ordre corinthien, ni le fût de sa colonne au Campo Vaccino ou à la Basilique d'Antonin, ni enfin sa base à Palladio, à Scamozzi ou à Vignola. Nous devons nous borner à ces indications sommaires et laisser de côté des développements où M. Le Clerc montre, à la vérité, qu'il entend bien la matière dont il parle, mais dont l'appréciation n'est pas du tout de notre compétence. On nous permettra, cependant, d'ajouter une anecdote qui n'est pas dé-

pourvue d'intérêt et qui dut paraître à M. Le Clerc, s'il vécut assez pour en avoir connaissance, la juste punition de ce qu'il regardait comme une calomnie.

L'année même où parut cette Apologie de Sébastien Le Clerc, son accusateur fut à son tour accusé de plagiat au sujet de ce même Ordre Français qu'il prétendait avoir inventé. Un écrivain de la Bibliothèque Germanique , qui avait publié dans le tome XXVII (p. 62 et suiv.) de cette revue un Mémoire sur la vie et les ouvrages de Sturm, célèbre architecte allemand, donna en 1736, dans le tome XXXV, quelques observations concernant l'Ordre Français proposé par M. d'Alleman. Il dit que « l'Ordre Français de M. d'Alleman a beaucoup d'affinité et de ressemblance avec l'ordre allemand de Sturm... pour ce qui concerne les mesures et proportions, quoique les ornements soient tous différents » (p. 141). — « M. d'Alleman, ajoute-t-il, a aussi affecté de se servir en français de certaines expressions dont M. Sturm s'est servi en allemand pour désigner le caractère de la nation. Voici ce que Sturm dit en sa langue : Mon ordre représente par la forée des parties qui le composent, et par celle de ses moulures, le courage et la valeur de la nation allemande. Ce sont les mêmes expressions dont se sert M. d'Alleman pour caractériser la nation française, en y ajoutant, qui, sous le règne de Louis le Grand , put seule se défendre contre toutes les puissances réunies » (1) (p. 143). Enfin, l'auteur de l'article rappelle ce qu'il a dit dans son Mémoire sur Sturm, savoir « que le dessein de l'ordre allemand a été envoyé à l'Académie d'Architecture de Paris. A Dieu ne plaise, continue-t-il, que j'accuse M. d'Alleman de vouloir se faire honneur (2) d'une chose déjà trouvée par un autre. Il arrive souvent à deux personnes d'avoir la même pensée, et peutêtre en est-ce ici un nouvel exemple » (p. 145). Nous ne chercherons pas à résoudre ce problème, qui eût certainement

(1) Les paroles citées de M. d'Alleman sont à la page 1896 des Mémoires de Trévoux, Septembre 1735.

(2) Ce sont les termes dont s'était servi M. d'Alleman à l'égard de Sébastien Le Clerc.

piqué la curiosité et provoqué les recherches de l'auteur du Traité du Plagiat, mais nous achèverons de raconter ce que lui inspira la piété filiale en faisant connaître deux ouvrages qu'il composa probablement lorsqu'il était encore au Séminaire d'Orléans (i).

Le premier est un Abrégé de la vie de Sébastien Le Clerc. D'après le Mercure de France (février 1737, p. 273), suivi par tous les biographes, M. Le Clerc avait composé un ouvrage portant ce titre. Mais nous ne savons ce qu'il est devenu, et cette perte nous est d'autant plus sensible que nous y aurions puisé bien des détails sur le père et sur le troisième de ses enfants.

Le second écrit, qui n'a pas été non plus livré à l'impression , est le Catalogue de tous les ouvrages de Sébastien Le

(1) Bien avant 1735, Sébastien Le Clerc avait été également accusé de plagiat par M. de Mallemans. Le passage suivant indique l'objet et prouve la fausseté de l'accusation. Il est tiré du cahier manuscrit de la Bibliothèque des autairs de Bourgogne, article Mallemans (Claude), f. 13. L'abbé Joly l'a supprimé, et, par conséquent, il est inédit. « M. de Mallemans, page 272 et suiv. des Mémoires de Trévoux, Février 1706, accuse le célèbre M. Le Clerc d'avoir volé à son frère le Philosophe (Claude Mallemans, auteur de L'ouvrage de la création; Traité Physique du Monde : Nouveau Système. Paris, 1679, in-12) le système de la création du monde. Cela est faux, parce que M. Le Clerc n'a jamais, comme on l'avance, demeuré dans l'Université. A son arrivée à Paris, en 1665, il logea aux galeries du Louvre, et, de là, il passa aux Gobelins, où il a fini ses jours. De toutes les assemblées, il n'a jamais fréquenté que celle de l'Académie de Peinture, et M. l'abbé Le Clerc, son fils, supérieur (sic) du Séminaire de Saint-Irénée de Lyon, qui a autant de probité que de science, m'a assuré que lorsque Monsieur son père forma son système sur la création, il n'avait jamais ouï parler de celui de M. de Mallemans. Il faut donc que ce Le Clerc dont le critique parle, et qui demeurait en 1679 dans l'Université, lût un graveur ou quelque autre du même nom qui vivait en ce temps-là. On ne peut douter de cette vérité sur la déposition de M. l'abbé Le Clerc. » Singulier sort des hommes de génie! Le fécond artiste qui fut si souvent accusé de plagiat pendant sa vie a été, après sa mort, la victime de quantité de plagiaires qui n'ont fait aucune difficulté de reproduire sur leurs toiles les sujets religieux et même les rares compositions mythologiques de ses belles gravures! (V. M. Meaume, Sébastien Le Clerc, p. 295.)

Clerc ranges par années (i). Quoique moins complet que celui de Jombert, il lui a été néanmoins, de son propre aveu, très-utile pour fixer la date de plusieurs pièces. M. Le Clerc y fait l'histoire de l'œuvre de son père depuis 1645 jusqu'en

(1) Tel est le titre exact de la copie que nous avons vue à Lyon (Bibliothèque du Palais des Arts; recueil intitulé : Mémoires divers). C'est un in-folio de 49 pages, à la fin duquel on lit cette note : « Ce Catalogue a été copié sur celui qu'avait dressé M. Le Clerc, Prêtre et Directeur du Séminaire de Saint-Sulpice à Lyon , fils de Sébastien , et qui est conservé en manuscrit dans cette maison. Novembre 1736 ». Jombert dit que cet original a passé (évidemment après novembre 1736) à M. Huquier qui lui a permis de le copier (Avertissement , p. xxi). M. Guiffrey (Nouv. Archives de l'art Français, 1872, p. 319) paraît croire que l'autographe de M. Le Clerc est le manuscrit de la Bibliothèque Royale de Stockholm mentionné par M. Ch. Desmaze (Livres brûles à Paris, livres sauves, les manuscrits Français à l'étranger ; Amiens, in-8° de 24 pages; extrait des Mémoires des antiquaires de 'Picardie) sous ce titre : Catalogue des ouvrages de M. Le Clerc, Chevalier Romain, dessinateur et graveur ordinaire du Roi, fait par M. Le Clerc, son fils , prêtre , Docteur de Sorbonne (MDCLXV). Mais d'abord deux choses dans ce titre nous semblent prouver le contraire : i° l'énoncé du nom de l'auteur, qui n'est ni dans le manuscrit de Lyon copié sur l'original, ni dans les habitudes de M. Le Clerc ; 2° la qualité de Docteur de Sorbonne que M. Le Clerc ne s'est jamais attribuée parce qu'il ne l'a jamais eue. Il y a plus. Grâce à la haute bienveillance de M. Tamisier, Ministre représentant la France près la Cour du Roi de Suède, nous avons entre les mains un fac-similé de l'écriture du manuscrit de Stockholm. Or, après l'avoir confronté avec les autographes de M. Le Clerc , nous avons acquis la certitude que ce manuscrit n'est qu'une copie. Quant à la date de MDCLXV regardée comme celle où le manuscrit a été composé, et que M. Guiffrey propose de corriger en mettant MDCCXV ou MDCCXXV, elle est exacte et se lit en effet à la fin de l'ouvrage, mais elle y est donnée comme partie de la légende gravée sur une pièce décrite en ces termes : « Une grande médaille représentant un Palais, portée sur un pied en cartouche, chargée d'ornements et de devises avec ces mots : Majestati ac aternitati Gallici Imperii Sacrum MDCLXV ». C'est la pièce appelée par Jombert « Grand médaillon représentant une façade du Louvre suivant le projet du Cavalier Bernin » (Tom. II, p. $8, n. 218), et gravée en 1687. Il n'en est pas parlé dans la copie de Lyon, parce qu'elle n'a pas, comme celle de Stockholm, des additions concernant les pièces de date inconnue ou incertaine. Nous devons ce renseignement, ainsi que la dernière phrase du manuscrit citée plus haut, à l'obligeance du Conservateur de la Bibliothèque Royale de Stockholm.

1714. Entre autres choses, il nous apprend qu'il mettait quelquefois au service de Sébastien Le Clerc son érudition patristiquc. A propos de la ravissante composition connue sous le nom de La Vierge aux Anges (Jombert, n. 266; M. Meaume, p. 254), M. Le Clerc écrit ces paroles : « J'ai donné à mon père le passage de Saint Bernard qui est au bas de cette planche : Deits cui Angeli subditi sunt, cui Principatus et Potestates obediitnt, subditus crat Marice (1). Enfin dans ce travail qui est, avant tout, comme son titre l'indique, un Catalogue, M. Le Clerc montre souvent qu'il n'était pas étranger aux secrets de la gravure et des arts dans lesquels excella celui dont Mariette a dit avec vérité : « S'il y a jamais eu un graveur qui se soit rendu célèbre dans sa profession, et qui ait étendu ses connaissances au-delà des bornes ordinaires, c'est sans contredit Sébastien Le Clerc » (2).

(1) Homil. I super Misais est, n. 7; Opcr. éd. Mabillon, Parisiis, 1690, tom. III, col. 735.

(2) Abcccdario, tome III, page 98. — Au moment même où l'on imprime ces lignes, nous apprenons qu'un habile graveur de Metz, M. Ad. Bcllevoye, s'occupe à frapper une médaille en l'honneur de Sébastien Le Clerc. La face représente le portrait de l'artiste Messin entouré de ces mots : Sébastien Le Clerc Dess. 6c Graveur. Au revers est gravée la légende suivante :

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