‹ Vie, écrits et correspondance littéraire de Laurent Josse Le ClercChapitre 63 sur 70 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

M. Le Clerc se délassait d'un travail en vaquant à un autre. Est-il possible d'ailleurs de se livrer à un repos trop prolongé , quand on a le bonheur d'avoir des amis tels que le P. Oudin ? Les Remarques sur le Dictionnaire de Bayle n'étaient imprimées que depuis quelques mois, et déjà l'impatient Jésuite pressait M. Le Clerc d'entreprendre un nouvel

(1) Étude sur le XVI* siècle. Hubert Longuet, par Henri Chevrcul, ancien Magistrat. 2e édition, revue et augmentée. Paris, L. Potier, 1856, in-8°, chap. XIII, page 176.

ouvrage. « Monsieur, voilà le Jubilé passé (i); il s'agit de faire quelque chose; vous l'avez promis, et vous êtes honnête homme. Vous avez une infinité de belles et bonnes remarques. Il faut que vous les mettiez en ordre, et que vous fassiez un ouvrage également utile et curieux, qui marche tout seul, et qui ne soit point attaché à l'ouvrage d'un autre » (8 septembre 1734).

Jusqu'ici, en effet, de tous les livres publiés par M. Le Clerc, aucun n'avait une existence propre et indépendante : tous étaient « attachés » aux épais et nombreux in-folios de Moréri, de Bayle et de Richelet. Cependant M. Le Clerc avait depuis longtemps commencé un travail qui répondait, ce semble, aux vues du P. Oudin. Cet ouvrage « également utile et curieux », qui devait « marcher tout seul », et, plus que les autres, contribuer à la renommée de M. Le Clerc, avait pour titre : Traité du Plagiat littéraire (2).

A quelle occasion en avait-il conçu le dessein? Il va luimême nous le dire. « Lorsque le P. Méri entreprit sa Bibliothèque du Berry, il se trouva fort embarrassé au sujet du docte

(1) Le Jubilé accordé à l'Église Primatiale de Saint-Jean de Lyon pour toutes les années où la Fête-Dieu concourt avec la Fête de la Nativité de Saint Jean-Baptiste, le 24 juin. M. Fyot de Vaugimois, Supérieur du Séminaire , composa , à cette occasion , le Catéchisme cité dans sa Notice. Voir encore sur ce Jubilé, outre Y Instruction du P. De Colonia (Lyon, 1734, in- 12), un article très-intéressant du P. Régnault, Jésuite, dans les Études Religieuses (Ve série, t. IX, p. 67-77). Le Journal manuscrit de Lyon contient aussi d'autres détails inédits fort curieux et d'un piquant intérêt.

(2) Le plagiaire était proprement celui qui achetait ou vendait comme esclave une personne qu'il savait être d'une condition libre. Ceux qui se rendaient coupables de ce crime étaient condamnés au fouet, plagis damnabantur. De 1A le mot de plagiaires, qui, par extension, signifia plus tard les voleurs d'enfants, et en général des voleurs d'hommes, et, par métaphore, ceux qui pillent ou s'attribuent les ouvrages d'autrui. Schwartz donne du Plagiat littéraire la définition suivante, dont il développe chaque terme : Usus aeprofessio sententiaruni alienaruin peculiariuni et ignotiorum , cion earum aut inventionem , aut arlificiosam expolitionem , ant utratnquc simul , nobis malitiosè tribuimus vel sallem tribuerc videmur (Jo. Conradi Schwartz, De Plagia Litlerario liber unus. Lipsia:, 1706, in-8°, p. 8 et scq. Cap. I. De origine et usu verborum Plagii et Plagiarii).

Père Labbe. Il le regardait non-seulement comme le plus fécond écrivain de cette province, mais aussi comme le plus éminent en érudition. Cependant il le voyait très-maltraité par divers auteurs de renom, et il ne savait comment s'y prendre pour faire son apologie. Le ton décisif de ceux qui l'accusaient de plagiat, lui faisait croire qu'il en était presque convaincu. En m'empruntant quelques ouvrages de ce Père, il me témoigna son embarras, et je l'assurai que je l'en tirerais sans peine. Je m'engageai donc à faire l'apologie du P. Labbe, et surtout contre Baillct, etc. J'ai tenu parole, mais D. Méri est mort avant que j'eusse achevé ma tâche à ce sujet (16 octobre 1723). L'ouvrage est long et ferait un fort gros volume in-douze, et je n'ai jamais compté qu'il vît le jour » (1). La voie dans laquelle il venait d'entrer s 'ouvrant plus large devant lui, M. Le Clerc forma ensuite le dessein de réviser les accusations semblables intentées à quantité d'autres auteurs, accusations qui avaient été déjà l'objet de quelques traités spéciaux, comme ceux de Thomasius, de Crenius et de Jean Albert Fabricius.

Ce fut donc à Orléans que M. Le Clerc entreprit son ouvrage, et en 1721, qui fut l'année où D. Méri commença sa Bibliothèque du Berri, l'année où parut le troisième volume des Remarques sur Moréri, lequel promettait un Eclaircissement sur le P. Labbe, l'année, enfin, qui répond à la date indiquée par ces paroles écrites en 1727 : « Travaillant, il y a cinq à six ans, à un Traité du Plagiat littéraire, Traité que j'ai abandonné depuis, quoiqu'il fût presque terminé, j'examinai cette accusation » (2).

(1) Bibliothèque du Ricbekt, art. Labbe. — Contrairement à plusieurs biographes de M. Le Clerc, nous regardons l'apologie du P. Labbe, non comme un ouvrage distinct , mais comme une partie du Traite du Plagiat liltcraire. On en verra bientôt les raisons.

(2) Bibliotlvque du RkhAd , art. Fleury. M. Le Clerc travaillait encore â ce traité dans les premiers mois de 1725. « Cet abbé, écrivait, à cette époque, le Président Bouhier, me mande qu'il travaille a un Traite du Plagiat littéraire français. La matière est bien étendue, mais il me parait qu'il est infatigable » (Lettre à Marais, du 14 mars 1725).

Ceux qui lurent ces mots durent éprouver les sentiments exprimés à l'auteur par le Président Bouhier : « Vous me donnez une grande curiosité de voir votre Traité du Plagiat littéraire. Puisqu'il est presque achevé, quelle raison vous porte à l'abandonner » (3 mars 1729)? Nous n'avons rencontré, dans la correspondance de M. Le Clerc, aucune réponse à cette question ; mais nous savons, par une lettre de M. de La Bastie, postérieure de quelques semaines seulement à celle du P. Oudin citée plus haut, que, à cette date (27 octobre 1734), M. Le Clerc s'occupait avec ardeur à revoir et à compléter son Traité. Sa correspondance pendant l'année 1735 semble n'avoir d'autre but que de provoquer les recherches, et d'autre effet que de piquer vivement la curiosité de ses amis. — « A quoi en ôtes-vous de vos plagiaires? lui écrit M. de La Bastie. Serez-vous bientôt à la fin de cette besogne? J'ai grande envie de voir votre ouvrage imprimé, parce que je suis bien persuadé que j'y apprendrai bien des faits curieux qui ne se trouvent pas communément ailleurs » (9 juillet 1735). L'abbé Papillon n'augurait pas moins bien du livre. « Le P. Oudin m'a dit que vous cherchiez à augmenter le Traité De Plagio de Thomasius. Je suis persuadé que votre ouvrage sera meilleur que le sien. Il y aura autant de différence entre vous et lui qu'il y en a entre un Allemand et un Français; c'est assez dire » (12 juin 1735, ap. d'Artigny, Nouv. Mém., t. V, p. 391, 392).

Quoique interrompu dans son travail par diverses causes, au nombre desquelles il faut ranger les maladies dont il fut fréquemment affligé durant les deux dernières années de sa vie, M. Le Clerc « eut la satisfaction de finir cet ouvrage quelques mois avant sa mort, » selon le témoignage de l'abbé d'Artigny. « Il m'en communiqua, ajoute-t-il, plusieurs articles qui faisaient juger très-favorablement de tout le reste (1).

(1) Faut-il mettre au nombre de ces articles communiqués celui de Richesource, qui est au tome V (Nouv. Mèm., p. 244-257), le même qui contient les lettres adressées à M. Le Clerc? D'une part, il est assez probable que l'auteur d'un ouvrage sur le Plagiat a dû parler d'un homme qui en tenait école publique à Paris, et qui publia en 1667 Le Masque des Orateurs,

2j8 TRAITÉ DU PLAGIAT LITTERAIRE

Je me rappelle, entre autres, qu'il y avait une longue et curieuse Apologie du P. Labbe, qu'on accuse d'être plagiaire de Nicolas Sanson, de Dom Lancelot, etc. M. Le Clerc traitait sa matière en jurisconsulte, en théologien, en critique. On ne saurait croire combien il avait recueilli d'anecdotes et de détails intéressants sur les livres et sur les Auteurs. Aussi était-ce un homme d'une vaste érudition, soutenue par une mémoire prodigieuse ; il ne laissait rien échapper. Je pourrais nommer plusieurs de nos écrivains célèbres à qui son commerce n'était pas infructueux. Si quelque chose lui a manqué, ce sont les grâces du style; mais trouve-t-on beaucoup de littérateurs qui écrivent avec délicatesse, avec agrément? Pauci quos aquus amavit Jupiter » (Nouv. Mém. tom. V, p. 420, 421).

L'auteur, qui écrivait en 1752, poursuit en ces termes : « Le Traité du Plagiat se conserve manuscrit dans la Bibliothèque du Séminaire de Saint-Sulpice à Lyon. Peut-être ne verra-t-il jamais le jour, parce que les sages et pieux ecclésiastiques qui en sont dépositaires, craignent qu'il ne fasse des mécontents ».

C'était là jeter une nouvelle amorce à la curiosité du public. Aussi, la même année, le Journal de Trévoux rendant compte du tome V des Nouveaux Mémoires de l'abbé d'Artigny, disait à propos du Traité du Plagiat, — qui « contenait mille anecdotes curieuses », — qu' « il serait extrê-

c' est-à-dire ta manière de déguiser j utilement tontes sortes de Discours, le Plaidoyè, le Sermon, le 'Panégyrique, V Oraison Funèbre, la Méditation, la Harangue, la Lettre, les Passages, etc. (in- 12 de 64 pages). D'autre part, l'abbé d'Artigny raconte au même endroit que Fléchier fut élève de Richesource, et que cette anecdote lui a « été confirmée par feu M. l'Abbé Le Clerc. » Enfin, celui-ci, ayant donné touchant Richesource un article forcément court dans sa Bibliothèque du Richelet , avait demandé des éclaircissements sur ce singulier personnage à l'abbé Papillon, qui lui apprit, entre autres, ce trait que l'abbé d'Artigny parait avoir ignoré : « J'ai vu Richesource à Paris pendant que j'y étudiais. C'était un jaseur éternel qui allait débiter ses bons mots de cuisine en cuisine » (27 février 1728). Au reste, nous ne faisons que soupçonner, sans l'affirmer positivement, un plagiat bien possible, on l'a vu et on le verra encore, de la part de l'abbé d'Artigny.

mement à souhaiter qu'on voulût le donner au public avec lés autres ouvrages du même auteur qui était fort habile et très-bon critique » (Mém. de Trévoux, août 1752, p. 1772). Chaudon exprimait le même désir dans les éditions de son Nouveau Dictionnaire historique données en 1769 et 1789. On y lit, à l'article Laurent Josse Le Clerc : « Il s'est fait connaître surtout par un Traité du- Plagiat littéraire que l'on conserve manuscrit à la Bibliothèque du Séminaire de Saint- Irénée de Lyon. Il serait à souhaiter que les pieux ecclésiastiques qui en ont le dépôt, voulussent le donner au public, toujours curieux de connaître ceux qui, ne faisant que copier ce qu'ils ont lu, donnent pour des fruits de leur génie, les fruits de leurs mains ou de leur mémoire ».

Ces vœux si souvent répétés, en termes toujours si flatteurs, ne furent cependant pas exaucés. La Révolution arriva : la Bibliothèque du Séminaire de Lyon fut dispersée, et en 1804, dans la huitième édition de son Dictionnaire reproduite en 1819 par Prudhomme, Chaudon, après avoir dit que l'on « conservait ce manuscrit à la Bibliothèque du Séminaire de Saint-Irénée de Lyon », ajoute cette ligne désolante : « On ignore ce qu'est devenu ce dépôt, et s'il sera jamais rendu au public » ! Hélas on l'ignore encore en 1877! Rien n'a pu nous mettre sur la trace de ce précieux manuscrit, que nous avons vainement demandé à tous les catalogues, etc., à toutes les Bibliothèques de Paris et de Lyon où nous aurions dû naturellement le rencontrer. Vainement aussi avons-nous interrogé le public à deux reprises différentes, par la voie du Polybiblion d'abord, puis par celle de l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux. La question posée par nous est toujours demeurée sans réponse. Nous sommes donc condamnés à dire, avec Delandine, que ce « manuscrit considérable est perdu » (1), et réduits à parler d'un ouvrage composé il y a un peu plus de cent ans, à peu près comme d'un livre ancien connu seulement par ce que d'autres en ont écrit ou conservé.

(1) Delandine, Manuscrits de h Bibliothèque de Lyon, tome I, page 376.

On est assez naturellement porté, et le texte de Chaudon cité plus haut induit à penser que le Traité du Plagiat est surtout une liste des auteurs qui se sont rendus coupables de vol littéraire, avec indication de l'objet et les preuves du délit. Cependant, ce jugement paraît dénué d'exactitude. Après avoir examiné et discuté avec son impartialité et sa critique ordinaires les accusations intentées contre divers savants, M. Le Clerc conclut selon les exigences de la raison et de la justice, et le plus souvent en faveur des auteurs qu'il voit injustement calomniés. En un mot, son ouvrage contient autant et peut-être plus d'apologies que de réquisitoires. L'auteur lui-même le témoigne plusieurs fois (i), et particulièrement dans ce passage d'une lettre au Président Bouhier : « Mon Traité du Plagiat littéraire n'avance guères depuis que je l'ai repris, ayant beaucoup de menus tracas qui ne me laissent que peu de temps pour travailler... J'ai un grand nombre d'Apologies toutes faites. Mais, néanmoins, je condamne librement ceux que je ne saurais justifier sensément. Je ne prétends pas, toutefois, discuter à fond généralement toutes les accusations, cela ne me serait pas possible » (31 janvier 1735).

On attend sans doute de nous quelques exemples des deux sortes de sentence. Le premier nous sera fourni par le juge lui-même, qui nous révélera en même temps avec quelle lenteur et quelle maturité il prononçait ses arrêts. C'est encore au Président Bouhier que M. Le Clerc écrit, le 14 septembre 1735 :

« J'ai travaille pendant près de trois semaines à l'Apologie de Jacques Philippe Tomasini , décrié comme un plagiaire insigne par une douzaine d'auteurs, dont la plupart prétendent que les quarante ouvrages qui portent son nom ne sont pas de lui, mais du médecin Jean Rhodius qui demeurait à Padoue depuis l'an 1628 ou environ, et qui y mourut en 1659. Je crois démontrer dans toutes les formes la fausseté des accusations qu'intentèrent contre lui Gaspard Hofman dès 1640 et 1643, et ensuite Isaac Vossius,

(1) Par exemple, dans la lettre adressée aux Mémoires de Trhvux, dont il sera parlé au chapitre suivant , M. Le Clerc dit avoir « fait plus de cent apologies pour divers savants qui se trouvaient faussement accusés de vol littéraire. »

Colomiez et M. Baillet, outre six ou sept Allemands tous rapportés dans le Placcius de 1708 au mot Tomasinî. Plus j'avance dans mon ouvrage, et plus j'ai lieu d'être surpris, et de déplorer l'étrange crédulité de je ne sais combien de savants qui débitent les faussetés les plus palpables, sans ombre de discussion , et qui ne font que se copier et suivre les autres ut oves avem et aves aveni ».

Le second exemple est une sentence de condamnation tombant sur Jansénius. Proscrit à Rome par le souverain Pontife, comme contenant des propositions hérétiques prises au sens de leur auteur, le livre de l'Évêque d'Ypres fut encore convaincu de contenir le sens et les paroles mêmes des auteurs qui, avant lui, avaient erré sur la matière de la Grâce. Le baron de La Bastie nous instruit indirectement de ce fait en donnant à M. Le Clerc un avis auquel celui-ci était sans doute peu disposé à déférer. D'une part, en effet, celui que les Mémoires de Trévoux appellent spirituellement Y Inquisiteur dit Plagiat se sentait libre de tout préjugé antijanséniste; de l'autre, il s'était jusque-là montré assez peu soucieux de ne pas déplaire au parti. Voici le conseil du trop prudent ami :

« Vous me faites plaisir de me faire part de vos travaux littéraires. Le sujet du vol littéraire que vous traitez est tout des plus curieux. Si vous n'avez pas réussi à disculper Jansénius accusé d'avoir été le plagiaire des anciens hérétiques, prenez garde que ce ne soit par la même raison qui ferait qu'un Janséniste réussirait mal à disculper les Molinistes de l'accusation si souvent renouvelée contre eux d'emprunter les arguments de Julien d'Eclane et des Semipélagiens. Quand votre ouvrage aurait l'article de Jansénius de moins, il ne serait pas moins curieux et trouverait moins de contradicteurs, soit que vous vous portiez à l'absoudre ou à le condamner. Je vous parle en ami , et mon avis vaut bien celui de ceux qui sont parties intéressées, et qui peut-être vous parleront sur un ton différent » (27 octobre 1734) (1).

M. de La Bastie complète ensuite la liste des plagiaires que M. Le Clerc lui avait envoyée, et que nous regrettons

(1) Le plagiat de Jansénius a été bien démontré par le P. Dechamps (De Hœresi Janseniana ; Liber iU9, Jansénius bareticorum plagiarius; Paris, 1729, p. 1-117) et par Bérault-Belcastel (Hist. gin. de l'Église, Liv. 73, 74; Paris, 1836, t. VIII, p. 399, 501-503, 508-519).

vivement de ne pas connaître. « Dans la liste que vous me faites de plusieurs des principaux accusés de plagiat, dit-il, j'ai été étonné de ne point voir un de ceux contre lesquels cette accusation a été poussée avec plus de vivacité, et qui, peut-être , n'en était pas tout à fait innocent. C'est le fameux P. Hardouin, qui mérite bien que vous fassiez mention de lui en particulier. Les accusations formées contre lui sont de deux sortes ; on veut qu'il se soit paré du bien d'autrui qu'il avait pillé tant en gros qu'en détail... » (27 octobre 1734). M. Le Clerc s'occupa aussitôt d'instruire la cause du P. Hardouin. Il s'adressa d'abord à M. de La Bastie lui-même, qui répondit par deux lettres, l'une du 3 janvier 1735, qu'on peut lire dans les Nouveaux Mémoires de l'abbé d'Artigny (t. V, p. 374-379), l'autre du 30 janvier restée inédite. M. Le Clerc demanda aussi des éclaircissements au P. Oudin, qui peut-être avait dès lors réuni les matériaux de la Notice qu'il composa sur son confrère, et que l'abbé Joly publia dans les Éloges de quelques auteurs Français. Les deux lettres du P. Oudin à M. Le Clerc sont également dans les Nouveaux Mémoires de l'abbé d'Artigny (t. V, p. 396-398), et datées des 30 décembre 1734 et 18 août 1735. Nous citerons seulement la fin de la première et le commencement de la seconde.

« Il me semble que Foi Vaillant s'est plaint que le P. Hardouin lui avait filoute" quelques explications de Médailles ; je n'ai pas les brochures de cet antiquaire. Mais, après tout, les Médaillistes doivent se passer de la filouterie, ils en font métier. S'ils escamotent sans scrupule toute médaille rare qui leur passe par les doigts , pourquoi ne prendraient-ils pas une explication ? Au reste, le P. Hardouin s'est bien corrigé , et dans la suite on ne l'a pu accuser de voler les idées qu'il a mises dans ses livres. — Je suis ravi que vous examiniez les accusations de plagiat portées au tribunal public contre le P. Hardouin, et je souhaite que vous le tiriez d'affaire; la chose me paraît difficile. »

Un autre accusé dont le procès a longtemps occupé et divise encore le monde littéraire, c'est Madame Deshoulières. On dit sa fameuse Idylle des Moutons volée aux Promenades de Messire Antoine Coutcl , chevalier, seigneur de Monteaux de Rue~ (A Blois, Alexis Moette), auteur assez inconnu. La

ressemblance entre les deux pièces est assez complète pour qu'il soit hors de doute que l'un des poètes a imité l'autre (i). Mais quel est le plagiaire? Là est le problème. M. Le Clerc en fut saisi au commencement de l'année 1735, d'abord par M. Bimard de la Bastie qui avait appris la chose à Aix en Provence (2), et peu de jours après par le Président Bouhier, lequel tenait l'accusation d'un de ses amis de Paris. Cependant tout en dénonçant Mme Deshoulières, le Président s'en constituait l'avocat, ne pouvant se résoudre à croire plagiaire un auteur qui avait, dit-il, « donné tant de preuves de son génie et de son caractère original » (3).

Au mois d'avril de la même année, l'affaire parut, probablement pour la première fois, devant le tribunal du public. Elle y fut portée par le Mercure Suisse, qui concluait à la culpabilité de Mme Deshoulières. Celle-ci rencontra néanmoins un défenseur dont les éclaircissements furent insérés dans le mois de juin suivant du même journal (4). Selon toute apparence, les choses en restèrent là. Mais, en 1752, la discussion recommença, sans doute à la suite de la publication des lettres adressées à M. Le Clerc, et contenues dans le tome V des Nouveaux Mémoires de l'abbé d'Artigny. U Approbation donnée à ce volume est, en effet, du Ier avril. Or, le 15 du même mois, Fréron prit parti contre Mme Deshoulières dans une Lettre (5), à laquelle il fut répondu par un anonyme (6). Au mois d'août suivant, les Mémoires de

(1) On peut s'en convaincre en comparant ces deux poèmes reproduits dans les Lettres sur quelques écrits de ce temps, par M. Fréron ; année 1752, tome VI, page 67-72. Celui de Coutel a pour litre : « Sur l'Indolence, à Lucidas pour Silvandre. »

(2) Lettre à M. Le Clerc, du 3 janvier 1735, ap. d'Artigny, tome V, page 373.

(3) Lettre à M. Le Clerc, du 11 février 1735,0/». d'Artigny, tome V, page 389.

(4) L'abbé Goujet a donné l'analyse de l'attaque et de la réponse dans si 'Bibliothèque française ; Paris, 1756, tome XV1I1, pages 409-413.

(5) Fréron, Lettres sur quelques écrits...; 1752, tome VI, pages 67-72.

(6) Lettre à M. Fréron sur sa 26e feuille; 1752, in-12. Voir l'analyse de cette réponse ap. Goujet, loc. cit.

Trévoux, rendant compte du nouveau volume de l'abbé d'Artigny, firent un exposé critique des opinions qui partageaient alors les savants, et indiquèrent en même temps les soins que devrait se donner celui qui voudrait dresser un mémoire exact sur cette espèce de procès littéraire (1). L'abbé Saas, savant bibliographe de Rouen, entra aussi en lice et chercha à établir que Coutel était vraiment le plagiaire (2).

La plupart de ces auteurs avouaient n'avoir pas vu le recueil de Coutel et supposaient qu'il avait été imprimé à Blois en 1649. Au commencement de ce siècle, Lemontey, littérateur né à Lyon, modifia le problème, sans en changer la substance, par la découverte qu'il fit d'un exemplaire des Promenades, lequel, selon lui, porte la date de 1676 (3). « A la vérité, dit-il, la première édition de Mme Deshoulières est de 1688, mais, dans cette édition et la suivante, l'idylle des Moutons porte la date non suspecte de 1674, c'est-à-dire antérieure de deux années au livre des 'Promenades » (4). D'après Sainte-Beuve , qui regarde le soupçon de plagiat comme injurieux à Mmc Deshoulières, cette note de Lemontey avait « éclairci ce point définitivement »; mais voilà, ajoutet-il, que M. Viollet-Leduc, dans sa Bibliothèque poétique (Paris, 1 8-17, P- 604-608), « remet le point d'interrogation » (5).

Laissons-le suspendu. Aussi bien c'est peut-être le parti auquel dut se résigner M. Le Clerc, car ce problème littéraire est probablement « un de ceux qu'on chercherait vainement à résoudre d'une manière définitive » (6). Disons seulement par forme de conjecture, et sans toucher au fond

(1) Mémoires de Trévoux, août 1752, pages 1773-1779.

(2) Nouvelle Biographie générale, art. Saas.

(3) L'auteur du Manuel du Libraire dit que les Promenades « sont sans date, mais après 1661 » (Paris, 1S61, art. Coutel, p. 342).

(4) Œuvres de Lemontey; Paris, 1829, tome III, page 308.

(5) Sainte-Beuve, Portraits de femmes ; Paris, 1844, in-12, page 347.

(6) Nouvelle 'Biographie générale, art. Coutel. La Biographie universelle de Michaud se prononce en faveur de Mmc Deshoulières. Voir les articles Coutel et Deshoulières.

même du procès, que s'il eût été intenté à Mmc Dcshoulières pendant sa vie, il lui eût très-probablement inspiré une nouvelle Épitrc chagrine, dont aucun vers, assurément, n'aurait été pris ou imité d'Antoine Coutel (i).

Continuons à rétablir la liste et le dossier des auteurs accusés de plagiat. Bien qu'il fût « persuadé que la plupart de ces accusations sont fausses », le Président Bouhier n'en poursuivait pas moins activement son rôle officieux de procureur général de la République des Lettres. Dans la même lettre où il plaide en faveur de Mmc Dcshoulières, il se porte hardiment comme accusateur et demande la condamnation d'Henri Lticnne, coupable, selon lui, d'avoir « privé son père (le célèbre Robert Etienne), et les autres personnes habiles qui l'avaient aidé à composer son Dictionnaire grec, de la louange qui leur en était due » (2). L'accusation fut prise en sérieuse considération par M. Le Clerc,

(1) Dans ses 0\Cèmoires pour servir à l'histoire des pactes français (art. Dcshoulières) , l'abbé Brun a inséré une lettre autographe anonyme (écrite probablement par cet ami de M. de La Bastie, dont il est parlé plus haut) et adressée au Doyen de Saint-Agricol. Elle est sans indication de lieu, mais datée du 31 octobre 1735. Voici ce que nous y lisons touchant le livre de Coutel : « Il est sans date au frontispice ; mais au verso de la page 206, où finissent les poésies de ce galant homme, après le mot finis, on lit l'espèce d'avertissement que je vais vous transcrire : Hitc sunt, aiuiee, qtuc legi, collegi, meditalus sunt et scripsi, JustiticC (?) nejastisque diebus anni niillesiini sexcentesimi quadragesimi uoni, à Christo nato, catholica quadam huniancc vitœpracepla. Ce qui suit est effectivement un recueil de plusieurs maximes latines. Vous voyez qu'il n'y a pas, dans cet Avertissement, de quoi fixer l'impression de ce livre, parce qu'il peut se rapporter à ce recueil de maximes, et non aux poésies d'Antoine Coutel. C'est ce manque de date précise qui fait la difficulté et qui empêche de décider si Mmc Dcshoulières est coupable de

plagiat Je ne saurais vous dire à quel point les esprits furent échauffés et

à Paris et ici lorsque je répandis ma découverte. Les partisans de Mnic Dcshoulières étaient révoltés. Ils révoquaient le fait en doute. Celui A qui le livre appartient eut la complaisance de le laisser porter à Paris. Cette vue ne convainquit que faiblement les incrédules. Ils se tournèrent de tous côtés pour justifier leur héroïne, et leur plus grand triomphe était tiré de l'équivoque de la date de l'impression. Adhiic sub jtidice lis est. »

(2) Lettre du 11 Février 1735, ap. d'Artigny, tome V, pages 390,

et il promit d'examiner le fait d'Henri Etienne (n janvier 1736). C'est tout ce que nous pouvons en dire.

Les autres amis de M. Le Clerc lui déféraient aussi d'autres plagiaires. M. Bimard de La Bastie lui dénonça encore le fameux Joseph Scaliger comme ayant « été attaqué même de ce côté-là par le P. Pétau » (1). — L'abbé Papillon n'avait trouvé personne qui eût mis Du Verdier parmi les plagiaires. « Il l'est néanmoins, dit-il, et la preuve est facile à faire. J'ai trouvé qu'il a inséré dans sa 'Bibliothèque tout l'ouvrage de Fauchet sur nos anciens poètes Français. Voyez, par exemple, l'article à'Eustacc ou Huistace. Il n'oublie dans ce qu'il dit de ce poète que le nom de celui qui lui a fourni de bons matériaux » (2). M. Le Clerc ne fut cependant pas convaincu, ainsi qu'il résulte d'une lettre du P. Oudin, devenu aussi délateur à son tour : « Notre ami M. l'abbé Papillon est aucunement scandalisé de ce que vous excusiez Du Verdier qu'il vous a déféré comme voleur de Fauchet. Je me souviens d'avoir vu dans les vastes commentaires de notre Cornélius à Lapide des colonnes entières transcrites de Lilius Greg. Gyraldus dans son Histoire des Dieux; mais c'est le privilège des faiseurs de gros livres » (3).

Parmi les accusations de plagiat dont M. Le Clerc parlait dans son Traité, il faut sans doute ranger encore celle qu'il découvrit en 1726 à Viviers, où il prêchait une « petite mission presbytérale. M'étant amusé, dit-il, à parcourir, quand j'en ai eu le loisir, les vingt premières années des Mémoires de Trévoux, j'y ai trouvé (octobre 1715, p. 1724), une terrible accusation de plagiat littéraire contre MM. Du Puy et le P. Jacques Sirmond » (4). Ils sont soupçonnés d'avoir, par un insigne larcin, fait paraître sous leur nom plusieurs travaux

(1) Lettre à M. Le Clerc, du i" janvier 1736, ap. d'Artigny, tome V, page 385.

(2) Lettre à M. Le Clerc, du 12 juin 1735, ap. d'Artigny, tome V, page 392.

(3) Lettre à M. Le Clerc, du 18 août 1735, ap. d'Artigny, tome V, page 598.

(4) Lettre au Président Bouhier, décembre 1726.

de Pierre Pithou. Mais M. Le Clerc acquit bientôt la conviction que ce n'était là, pour nous servir de l'expression du Journaliste de Trévoux, qu'une « sottise », et il en donna les preuves au Président Bouhier.

« L'accusation de plagiat contre MM. Du Puy, dit-il, roule sur les Preuves des Libertés , les "Preuves des Droits du Roy et les Preuves de la contestation .entre Boniface VIII et Philippe le Bel. Je ne crois pas qu'il soit fort difficile de faire voir que l'accusation est mal fondée. Les Droits du Roy : on voit que M. Du Puy avait presque tout tiré des Registres de la Chambre des Comptes, et il regardait ce volume comme celui dont les recherches lui avaient le plus coûté de temps et -de peine. Il y cite en quelques endroits des monuments qui avaient été entre les mains de M. Pithou, mais il ne dit point qu'il les eût en sa possession. Il en est à peu près de même des deux ouvrages du P. Sirmond. Ce Père a marqué presque partout les bibliothèques où il avait puisé , et celles où sont les manuscrits qui lui avaient fourni des variantes lectiones. Il déclare dans sa Préface que plusieurs savants lui ont procuré des pièces, qu'il les citera dans l'occasion, et qu'il lui suffit de dire qu'il n'est personne à qui il soit redevable autant qu'à M. de Peiresc. Ce n'est pas là assurément agir en plagiaire. D'ailleurs l'accusateur dit que MM. Du Puy avaient eu ordre de ramasser tout chez M. Pithou, et de le mettre dans la Bibliothèque du Roy. Si le vol eût été tel qu'on le dit, qu'auraient-ils donc mis dans cette Bibliothèque? Mais, après tout, quel témoin donne-t-on du .vol? Car au fond c'est là le point » (27 juin 1727).

Le Traité du Plagiat comprenait très-probablement encore les auteurs que M. Le Clerc a disculpés sur ce point dans sa Bibliothèque du Richckt : — Pierre Bclon, médecin et naturaliste, accusé d'avoir, à la mort de son maître Pierre Gilles, volé une partie de ses manuscrits pour les faire ensuite imprimer sous son propre nom (i); — Jacques du Bosc, Cordelier, auteur d'une traduction des sermons du P. Narni, que Bayle dit lui avoir été cédée par Perrot d'Ablancourt (2); —

(1) Le P. Kicéron , auquel la 'Biographie universelle de Michaud renvoie pour la complète justification de Belon, n'a lui-même fait que copier, en l'abrégeant, cet article de la Bibliothèque du Richelet. Il la cite cependant à la fin de sa Notice (Mémoires, t. XXIV, p. 39-43).

(2) Voir aussi Remarques critiques sur le Dict. de 'Bayle, art. Xarui c\ Pcrro! d'Ablancourt. Dans ce dernier article, M, Le Clerc dit s'être « amusé, »

Fleury ou Bond, nom sous lequel furent données deux éditions furtives, — les deux premières, — de l'Institution au droit ecclésiastique de Fleury (i); — enfin, le P. Labbc, dont l'Apologie, selon Févrct de Fontette, était « à la fin du Traité du Plagiat » (2). Toutes succinctes qu'elles sont, ces discussions solides et savantes dédommagent un peu, ou plutôt inspirent un plus profond regret de la perte de cet ouvrage.

L'Apologie du P. Labbe en particulier devait être bien complète et bien victorieuse, si nous en jugeons par « l'idée » que M. Le Clerc en donne dans sa Bibliothèque du Ricbelet. Son résumé n'a pas moins de quatre colonnes in-folio d'un caractère très-serré. Nous ne pouvons qu'en indiquer sommairement les points principaux, mais le peu que nous en dirons suffira pour attirer l'attention des lecteurs sur ce travail beaucoup trop ignoré de plusieurs biographes du P. Labbc. Ici encore nous laisserons le plus ordinairement parler M. Le Clerc.

« J'observe d'abord les variations de M. Baillet qui, en divers endroits, a parlé honorablement du P. Labbe, mais qui n'a pas manqué de le maltraiter toutes les fois que ce Père s'est trouvé aux prises avec Port-Royal. — Je rapporte divers jugements avantageux que beaucoup de savants de réputation ont porté du même P. Labbe, de sa grande érudition », soit de son vivant, soit après sa mort. — «< Je viens aux accusations de plagiat, et je fais voir qu'il n'y en a pas une qui ne soit fausse. Je commence par la plus ancienne, et je la discute à fond. L'accusateur est le savant géographe Nicolas Sanson. Choqué de ce que le Jésuite l'avait critiqué en quelques endroits de son Pharus Galliœ, in-12, imprimé à Moulins en 1644, il entreprit de prouver que le P. Labbe,

quelques années avant la publication de ses Remarques , « à rechercher tous les Perrot dont il y avait quelques vers^d'imprimés, ne fùt-cc qu'un simple distique. »

(1) Boucher d'Argis a fort bien éclairci ce point dans V Avertissement qu'il a mis en tête de son édition de l'Institution au Droit ecclésiastique ; Paris, 1762, tome I, page vm-xv.

(2) 'Bibliothèque historique de la France, tome III, p. lxxii, note.

dans cet ouvrage, était coupable ou de plagiat ou d'erreur sans exception sur chaque mot ». Il publia en 1647 et 1648 deux volumes in-12 de 246 et de 283 pages où il fait « l'essai d'une critique si bizarre ». Mais des quatre parties qui composent l'écrit du P. Labbe, Sanson n'attaque que la seconde ; encore sa critique ne touche-t-elle qu'à des fractions de cette partie, de sorte qu'il se trouve n'avoir censuré qu'environ trente pages sur plus de trois cents du livre de son adversaire. Or, « après une exacte discussion » qu'il a faite de cette dispute, M. Le Clerc assure que, « de chaque centaine de coups que Sanson tire sur le Pbanis et sur son auteur, il y en a au moins quatre-vingt-quinze, de compte fait, qui portent à faux, et dans lesquels les imputations de plagiat ou d'erreur, sont fausses et la plupart calomnieuses » (1). — Mais, à propos de Sanson, n'oublions pas le petit divertissement que M. Le Clerc donne à ses lecteurs. « Le pauvre. Sanson, dit-il, bon géographe mais mauvais critique, ne savait pas même en quoi consiste ce que l'on appelle Plagiat dans la République des Lettres. Il croyait très-fermement que dès qu'on citait un auteur pour marquer qu'on lui était redevable de la découverte, on était par cet aveu convaincu de plagiat. Donnons-en un exemple. Labbe avait dit : Anima... Aime... ou Jacquemont, ut in altéra editione scripsit Sanson. Un autre se serait bien donné de garde de crier ici au voleur, au plagiaire. Mais Sanson qui n'y entend pas finesse, s'enroue à le crier. Loci situai et explicationcm mutuatus est plagiarius noster ex nostrâ Tabula...! »

« Pour faire une Apologie complète du P. Labbe contre Sanson, continue M. Le Clerc, j'ai discuté pied à pied toutes ses accusations. » Après quelques exemples de la futilité et du peu de fondement de plusieurs d'entre elles, M. Le Clerc ajoute ces paroles qui ont encore aujourd'hui, et ici même, leur application : « Je m'étends peut-être un peu trop sur ceci, mais ce n'est pas inutilement, parce que beaucoup de gens ne savent rien de ce différend du P. Labbe et de Sanson que sur le faux

(1) Lettre critique sur le Dictionnaire de Bayle, pages 57, 38.

rapport de Lancelot, homme qui en voulait étrangement au Jésuite, parce que ce Père avait toujours harcelé ces Messieurs. — « Je fais voir ensuite que le même Lancelot a eu tort d'accuser le docte Jésuite d'avoir volé le Calendrier... qui parut à la tête des Heures dites de Port-Royal en 1650. » — « Je disculpe aussi fort aisément le P. Labbe contre ce que prétend encore M. Lancelot, qu'il avait volé Y Histoire Généalogique de France de MM. de Sainte-Marthe... » — « Je réfute en peu de mots M. Baillet, qui a avancé que les Etymologies du P. Labbe étaient un larcin qu'il avait fait dans le Jardin des Racines de Port-Royal. » — « Je m'étends beaucoup plus sur le Traité De Scriptoribus Ecclcsiasticis du même Père; Baillet convient que cet ouvrage a fait honneur au P. Labbe, mais le mauvais sort de ce Père, dit-il, veut qu'on attribue au P. Sirmond une bonne partie des Dissertations critiques qu'il a publiées sur les écrivains ecclésiastiques (1). Voilà à peu près, dit M. Le Clerc en finissant, tout le plan de l'ouvrage que j'avais fait pour le P. Méri en faveur de son savant compatriote, le P. Labbe. » Voilà aussi, dirons-nous à notre tour, à peu près tout ce que nous savons ou pouvons conjecturer touchant le Traité du Plagiat (2). Mais si nous ignorons le plus grand nombre

(1) A cette accusation se rapporte un passage de la lettre du P. Oudin à M. Le Clerc, en date du 24 janvier 1727, lettre qu'on peut lire dans les Nouveaux Mémoires de l'abbé d'Artigny, tome V, page 395, 396.

(2) L'abbé Pernetti en a consigné un trait dans ses Recherches pour servir à l'histoire de Lyon (t. II, p. 254). Parlant de l'édition du Dictionnaire de Richelet, donnée par M. Aubcrt, « on trouve à la tête, dit-il, une Bibliotbèque des auteurs cités dans te Dictionnaire. Elle est du savant M. Le Clerc, du Séminaire de Saint-Sulpice de Lyon, qui a beaucoup écrit et fort peu imprimé. Dans un de ses traités manuscrits qui a pour titre le Plagiat, il dit un mot de M. d'Urfé que je place ici de peur qu'il ne reste inconnu... » Mais ce que l'abbé Pernetti croyait encore « inconnu » en 1757 avait été textuellement publié en 1752, suppresso nomme auctoris, dans le tome V des Nouveaux Mémoires d'histoire , de critique et de littérature (p. 13 et 14). C'est là sans doute un des articles communiqués à l'abbé d'Artigny, et Martial dirait probablement a cet auteur comme autrefois au poète Fidentinus :

Stat contra, dicitquc libi tua pagina, Fur es.

(Epigrammat. lib. I, liv, 12.)

de ceux qui y figurent comme accusés, il est aussi des coupables qui échappèrent à la censure de M. Le Clerc, grâce à l'excessive discrétion de ses amis trop délicats et trop peu jaloux de leur propre gloire. En voici un exemple rapporté par Michault, avocat au Parlement de Dijon. « M. l'abbé Le Clerc, dit-il, a laissé un Traite sur le Plagiat où l'on pourrait ajouter un exemple insigne de Plagiat et restituer authentiquement au P. Oudin un larcin dont sa modestie ne lui a jamais permis de se plaindre qu'à M. le Président Bouhier et à moi. En 1739, Louis-Antoine Muratori ayant publié à Milan son Nouveau Trésor d'anciennes Inscriptions , y inséra, sous le nom d'un curieux littérateur qui avait beaucoup étudié les médailles et les anciens monuments, un Mémoire sur quelques Dieux inconnus, dont le véritable auteur est le P. Oudin (Voy. Tom. I, p. 50. De Diis quibusdam ignolis , prasertim Gallicis, Diairiba Josephi de Bimard de La Bastie) » (1).

Revenons à M. Le Clerc. Pendant qu'il s'appliquait, dans le silence de l'étude, a la recherche et souvent à la justification des écrivains dénoncés comme suspects de vol littéraire, une accusation de plagiat d'espèce différente vint. subitement frapper ses oreilles pour retentir plus douloureusement

•(1) Mélanges historiques et philologiques , par M. Michault, Avocat au Parlement de. Dijon; Paris, 1754, tome II, pages 324, 325. — Combien de faits semblables ne pourrions-nous pas rapporter ici ! Combien de disciples de Richesource aujourd'hui parmi nous ! Nous ne parlons pas des Prédicateurs se parant de l'éloquence du cardinal Giraud ou de tout autre orateur, ni des Historiens décriant, par un procédé familier aux plagiaires, les auteurs qu'ils estiment assez pour les piller : les uns et les autres semblent depuis longtemps jouir là-dessus d'un privilège spécial, et un procès, de date assez récente, a prouvé que les derniers surtout peuvent pousser fort loin cette sorte de larcin, sans avoir à craindre les tribunaux civils chargés de faire respecter la propriété littéraire. Mais quelles hardiesses en ce genre jusque chez des personnages occupant des positions élevées, auteurs aisément féconds, dont les Œuvres mêlées, comme on disait autrefois, présentent, sous le rapport du style plus de variété que sous le rapport des sujets même, la plupart imaginés et commandés, dit-on, en vue de former, par rapport aux hommes et aux choses de ce temps, l'opinion d'une postérité sur la crédulité de laquelle ils n'ont que trop droit de compter I Et ces génies faciles, ces ambitieux de toutes les gloires, s'éton-

au fond de son cœur. Cette fois, en effet, l'accusé n'était plus un étranger i l'égard duquel il pût ou dût rester indifférent; l'accusé était « cet excellent homme qu'il connaissait à fond et dont il respectait singulièrement la mémoire » (Bibliolh. du Ricbclet, art. Clerc); c'était, enfin, son propre père.

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