‹ Vie, écrits et correspondance littéraire de Laurent Josse Le ClercChapitre 67 sur 70 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

MALADIES ET MORT DE M. LE CLERC. — SON AMOUR DES LIVRES ET DE LA VÉRITÉ. — SA CHARITÉ ET SON DÉSINTÉRESSEMENT.

M. Le Clerc écrivait un jour à la marge de sa Bibliothèque du Richekt en regard de l'article Pcstalo^i : « Cet article ne vient point de moi. Ce n'est pas que je n'estime M. Pestalozzi, notre médecin, duquel, grâces à Dieu, je n'ai eu nul besoin jusqu'ici » (i). C'était en 1728. Mais dans le cours des années suivantes, M. Le Clerc ne tenait plus le même langage. Le 12 juin 1729, il écrit au Président Bouhier : « J'ai été fort incommodé depuis près d'un mois d'une espèce de rhumatisme de poitrine; je commençais à me remettre, lorsqu'une bise assez violente, qui nous a régalés trois ou quatre jours de suite, a renouvelé mon mal. J'espère pourtant que cela n'ira pas loin. Voilà la véritable raison de ma paresse tant à étudier qu'à répondre à des lettres que j'ai laissées en arrière. Tout ce que je peux faire est de m'acquitter doucement de ce à quoi je suis obligé ici envers notre jeunesse ». — Le 23 juin 173 1 : « Je ne fais que traîner depuis environ un mois et demi. Une oppression de poitrine me prit il y a neuf ou dix jours, et j'avais bien de la peine à respirer. Une saignée m'a fort soulagé, et je me sens beaucoup mieux ».

Dans la suite, la santé de M. Le Clerc s'affaiblit encore davantage. L'étude continuelle, jointe à un tempérament délicat , le consumant insensiblement , il passa les deux dernières années de sa vie dans une espèce de langueur

(1) L'exemplaire où se lit cette note est a la Bibliothèque de 1.» ville de Grenoble.

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qui ne lui permit guère d'autre travail que celui qui était de son ministère. Nous voyons par ses lettres au Président Bouhier qu'en avril çt juin 1735, le rhumatisme dont il était atteint l'obligea à garder la chambre une première fois durant cinq semaines, une seconde fois durant quinze jours. Le 10 janvier 1736, il écrit encore : « Mon mal de tête continue toujours et ne me permet pas d'étudier et de travailler comme je le souhaiterais. Cependant je m'amuse » (on a vu dans les deux derniers chapitres quels étaient ces amusements), « je lis et j'écris de temps à autre, mais fort peu de suite ».

On avait voulu engager M. Le Clerc à prendre un repos absolu, mais il avait toujours répondu que son état demandait qu'il travaillât, et que la Providence disposerait du reste. Enfin un sermon qu'il fit à l'occasion d'une retraite d'ecclésiastiques, la veille du jour qu'il tomba malade, hâta sans doute l'inflammation de poitrine qui l'emporta au bout de huit jours. Il mourut dans les plus grands sentiments de piété le 6 mai 1736, à l'âge de 59 ans commencés (1). Son corps fut enterré dans la chapelle du Séminaire, à côté de ceux des autres Directeurs ses confrères. Depuis la construction du nouveau Séminaire sur la place des Minimes, ces précieux restes reposent dans le caveau situé au-dessous de la sacristie.

Le goût des beaux-arts non moins que la piété filiale avaient porté M. Le Clerc à former une remarquable collection des estampes gravées par son père. M. Huquier, dessinateur, éditeur et marchand d'estampes, né le 7 mai 1695, à Orléans où, selon Jombert, « il est resté jusqu'à l'âge d'environ vingt-cinq ans, eut, toujours d'après le même auteur, occasion d'y voir fréquemment M. l'abbé Laurent Le Clerc qui professait alors la Théologie dans le Séminaire d'Orléans, et qui possédait une assez nombreuse collection

(1) Mercure de France, Février 1737, pages 270, 272. — La Biographie Universelle de Mickitid indique par erreur le 7 Mai comme jour de la mort de M. Le Clerc.

des ouvrages de son père. M. Huquier ne cessait de les regarder et de les admirer; aussi, à la mort de cet ecclésiastique, se hâta-t-il d'en faire l'acquisition. M. l'abbé Le Clerc se faisait un plaisir de lui laisser parcourir ce recueil précieux, et en l'examinant avec lui, il lui en apprenait bien des anecdotes curieuses, et diverses particularités que M. Huquier a toujours conservées dans sa mémoire » (Jombert, Avertissait. p. xxi). En 1772, à la vente du cabinet de M. Huquier, cette collection fut achetée par Jombert, l'auteur du Catalogue de l'œuvre de Sébastien Le Clerc (Jombert, t. II, p. 20, 21) (1).

Le Séminaire de Saint-Irénée de Lyon hérita des manuscrits de M. Le Clerc (2). Il aurait été pareillement légataire de sa bibliothèque, si l'on en croyait Delandine (Manuscrits de la Bibl. de Lyon, tom. I, p. 26, 27); mais le Partage des biens de la succession de Sébastien Le Clerc nous apprend que Laurent Josse vendit ses livres « avant son décès pour payer ce qu'il devait à des libraires de Paris et autres sommes qu'il devait à Lyon » (Nouvelles Archives de l'art Français; 1872, p. 327). Cette bibliothèque devait être fort belle et

(1) D'après M. Meaume (Sebastien Le Clerc, p. 93, 314), M. Le Clerc connut aussi à Orléans Lenormant-Ducoudray, célèbre amateur d'estampes, auquel il céda plusieurs épreuves d'essai , dont quelques-unes font aujourd'hui partie du riche cabinet de l'auteur des Recherches sur la vie et les ouvrages de Jacques Catlot.

(2) « Je croyais vous avoir mandé la mort du pauvre abbé Le Clerc. Il travaillait à un grand Recueil sur tes Plagiaires-, Il écrivait mal, mais il avait fait de grandes recherches sur les vies des savants, et il était assez, fort sur cet article. Tous ses manuscrits sont restés au Séminaire de Saint-Irénée de Lyon » (Lettre de Bouhier à Marais, du 23 juillet 175(1). Au Heu de .es dernières paroles, le Président Bouhier n'eût-il pas mieux aimé dire ce qu'il écrivit un an plus tard à propos de Marais, récemment enlevé à son affection? « D'ailleurs, il m'a donné en mourant une marque bien précieuse de son amitié en me laissant des manuscrits de sa (â^m qui sont infiniment curieux » (Mathieu Marais, sa vie et ses ouvrages ; Journal, t. I, p. s)- l'eutêtre alors le regret causé par la mort du défunt eût-il été exprimé en termes un peu plus vifs. D'ailleurs, le président dut être bien consolé par la remise qui lui fut faite, — probablement plus tard, puisqu'il n'eu du rien ici, — de la correspondance si curieuse de M. Le Clerc.

bien choisie, car, à la manière dont il parle des livres, on voit que M. Le Clerc les connaissait et les aimait. C'est même souvent un des charmes de son érudition d'associer le lecteur aux joies de ses découvertes en ce genre (i). Le moi, haïssable et repoussant ailleurs, est au contraire plein d'attrait chez celui qui raconte simplement ce dont il a été témoin. On sent que M. Le Clerc met une grande différence entre un livre qu'il a et un livre qu'il a seulement vu. En lisant ses écrits, nous avons eu l'idée de noter les ouvrages de la première catégorie, et nous en avons composé un catalogue assez curieux où figurent des raretés que ne dédaigneraient pas les amateurs de nos jours.

C'était surtout pendant ses vacances et dans ses voyages que M. Le Clerc donnait libre carrière à ses goûts de bibliophile. A son retour de Paris, en 1729, il écrit au Président Bouhier souvent, comme ici, partie intéressée dans ces sortes de nouvelles :

« Apres avoir trotté et m'être bien crotté à Paris pendant sept semaines , je suis enfin de retour à Lyon, où j'arrivai Dieu merci, en bonne santé, le troisième jour de ce mois (Décembre). Des affaires de familles que je voulais terminer m'ont empêché de rendre aux libraires d'aussi fréquentes visites que je l'aurais souhaité, et j'ai cherché inutilement le Pilaia chez ceux que j'ai vus (2). Mes affaires et les visites que j'étais obligé de rendre à mes parents dispersés aux quatre coins de Paris, outre la brièveté des jours, m'ont empêché de bouquiner ad satietatem. La disette d'argent m'a ôté le moyen de faire de grandes emplettes. J'ai pourtant acheté par-ci par-là quelques livres, et environ pour deux cents francs. J'ai fait acquisition, entre autres, de la Méthode... pour étudier l'Histoire de l'abbé Lenglet, en 4 vol. in-40, de la 'Bibliotheca Belgica de Valère André , du Simler de Frusius , des Œuvres de Politien de Gryphius en 2 vol. in-8°, de Y Histoire nouvelle de l'Académie de M. l'abbé d'Olivet, etc. (11 décembre 1729).

(1) Voir, par exemple, dans la Bibliothèque du Richclet , les articles Brantôme, Jacquet , Ferrari, etc.

(2) M. Le Clerc veut sans doute désigner ici l'ouvrage suivant de Joseph Pilaia, professeur de Droit canonique à l'Académie de Messine, mort en 1690 : Iiistilutiomtm decisiones Pontificias ex corpore juris canonici extradas complectenlium libri quatuor ; Messanœ , 1664-1669, 2 in-fol.

Indépendamment de leur valeur intrinsèque, plusieurs des volumes appartenant à M. Le Clerc en tiraient une autre, souvent plus grande, des notes critiques dont il les enrichissait. On lit dans le Catalogue des Lyonnais dignes de mémoire : « M. Léon Boitel possède un tome II de l'Histoire littéraire du P. De Colonia, dont les marges contiennent des notes critiques écrites par L.-J. Le Clerc. Il avait également annoté le Dictionnaire de Moréri et les Jugements des Savants de Baillet; mais les exemplaires sur lesquels il avait mis ces notes n'existent peut-être plus » (i). Enfin, nous avons dit ailleurs que la Faculté de Médecine de Montpellier conserve un exemplaire de la Bibliothèque Chartraine de D. Liron avec des remarques aussi manuscrites de M. Le Clerc.

On voit qu'il ne cherchait pas dans les livres le simple plaisir de la vue, encore moins la satisfaction d'une vanité ridicule. Ce n'était pas là pour lui un ornement superflu, mais un secours, un moyen d'acquérir des connaissances exactes et solides. C'est dans le même but qu'il tâchait de tout voir par lui-même, et surtout de remonter aux sources. « J'ai toujours recours aux sources quand je les ai, dit-il, ou que je sais où les trouver » (2). Voilà pourquoi il recherchait les premières éditions des ouvrages , qui lui servaient souvent à fixer la date de certains faits touchant la vie des auteurs (3).

(1) Catalogue des Lyonnais dignes de mémoire, rédigé par MM. Brlglntdu Lut et Pèricand aîné; Lyon, 1839, m 8°> P- 75 • — Depuis la publication de ce Catalogue, la Bibliothèque de M. L. Boitel a été vendue aux enchères. M. Vingtrinier, qui dirigea la vente, et que nous avons interrogé tà-dc

n'a pu nous dire à qui fut adjugé le volume annoté. Quant à l'exemplaire du Moréri sur lequel étaient les corrections de M. Le Clerc, il fut communiqué à Coignard pour l'édition de 1725 (Lettre de Bouhier à Marais, du 14 mars 1/2}).

(2) 'Bibliothèque du Richetet , art. Peraehou.

(}) « J'ai acheté, en passant par Vienne, la Poslilta iti Evangtlia d'v.n Guillaume de Paris, Jacobin du xv siècle, imprimée à Paris en 1 Gering et Mayniald. Elle me sert a corriger une faute du P. Echard, lequel a supposé que ce Guillaume vivait encore en 1485 , et que c'était l'année de la première édition de cet ouvrage. Il s'est fondé sur ce que, dans la postille sur l'Évangile du commun des Vierges, il est dit que le monde i

Lorsque ces moyens étaient insuffisants, M. Le Clerc avait recours à d'autres. Persuadé que, comme il le dit lui-même, « le commerce avec les curieux de chaque pays est la voie la plus courte et la plus sûre pour s'instruire dans l'histoire de la littérature de son temps » (i), il s'adressait volontiers aux savants qui pouvaient lui fournir les renseignements dont il avait besoin. On a pu en faire plus d'une fois la remarque dans le cours de ce livre. Pour compléter ce que nous avons dit là-dessus, nous indiquerons brièvement ici l'objet de quelques lettres qui sont des réponses concernant certains auteurs dont M. Le Clerc voulait parler dans ses ouvrages (2). Ainsi sa correspondance nous offre des documents fournis par l'abbé Petitot, prêtre de Paris et confrère de l'abbé De Choisy, touchant la part qu'a eue ce dernier aux Dialogues sur l'immor-

duré depuis J.-C. 1485 ans. Dans mon édition il y a seulement 1473 (sic) et d'ailleurs ces dates ont été mises à la fantaisie de l'imprimeur, car il est dit, à la fin, que cette postille avait été faite en 1437, ce 1UI n'était pas dans l'édition du P. Echard » (Lettre de M. Le Clerc à Bouhier, décembre 1726).

(1) Lettre à Bouhier, du 20 mai 1726.

(2) Si nous ne mentionnons pas la lettre de La Chauvinière, datée de Paris, le 19 décembre 1716, c'est qu'elle semble, comme celle qui parait l'avoir précédée, être moins une réponse qu'une demande de renseignements sur la lituigie Orléanaise, ancienne et moderne. Le zélé partisan des liturgies Françaises ne parle guère, en effet, d'autre chose. Il sait l'année de l'impression du plus ancien Missel Orléanais, qui est 15 19 ; il a ceux de J556, de 1600, de 1673, et il sait aussi que le dernier a été imprimé en 1696. « Ainsi, Monsieur, ajoute-t-il , si vous avez six Missels d'Orléans, il n'y en a qu'un dont je ne sache pas l'année en laquelle il a été imprimé. Cependant il ne faut pas que vous preniez la peine de faire de plus amples extraits de ce Missel de 15 19 que ce que vous avez eu la bonté de m'en marquer ». Ce qui suit offre plus d'intérêt. «Je suis ravi d'apprendre que vous soyez le fils du célèbre M. Le Clerc; il est vrai qu'il était fort ami du P. Lebrun, et je lui en ai souvent ouï parler avec éloge et regretier sa perte avec beaucoup de chagrin... Je me souviens fort bien de lui avoir ouï dire que Monsieur votre père avait travaillé à la planche qui est au frontispice de son ouvrage (Explication des prières et cérémonies de lu liesse; Paris, 1 7 1 6) , et qu'il aurait bien souhaité qu'il eût travaillé à toutes les autres ». — Sur La Chauvinière, voir ce qu'en dit M. Aimé Chérest d«rfis la Préface aux Lettres de l'abbé Lcbcuj; Auxeire, 1866, tome I, pages xxvm-xxix.

talitè de l'âme (i); — par Thourette, avocat de Montfort, sur le Commentaire de la coutume de Montfort compose par son aïeul, et dont il a donné une édition en 1693 (2); — par Denis Simon, Conseiller au Présidial de Beauvais, sur sa Nouvelle Bibliothèque des auteurs de droit, qui n'a pas eu de seconde édition (3); — par Grandet, curé de Sainte-Croix d'Angers, « homme de piété et d'érudition, » sur Jacques Eveillon , Vicaire-général de cette ville (4) ; — par de Troyes, Président honoraire au Présidial d'Orléans, sur quelques membres de sa famille qui ne figuraient pas dans Moréri (5); — par De Saint-Cyr, professeur au collège de Navarre, sur Jean Morel, Mercier, et Jean Hennuyer, qui, selon lui, ne fut jamais dominicain (6); — par M. Delpeuch, curé de Saint- André de Montbrison, sur Duguet et Jean Papon (7);

— par M. Julien, vicaire de Bonlieu, près d'Annonay, sur Msr de Montchal, Archevêque de Toulouse, dont la noblesse est toute personnelle, car « tout le monde convient en ce pays qu'il était fils d'un apothicaire d'Annonay » (8); — par Salmon, Bibliothécaire de Sorbonne, sur la date de Licence de Govéa, de Simon Fontaine, de Launoi (9); — par

(1) Lettre du 16 septembre 17 19.

(2) Lettre datée de Rambouillet, le 14 septembre 1720.

(3) Lettre du 21 septembre 1721. — V. 'Bibliothèque du Ricbelet , art. Simon.

(4) Lettre du 19 août 1722. — V. Bibliothèque du Richcld , art. Eveillon.

(5) Quatre lettres écrites de 1723 à 1725.

(6) Lettre datée de Paris, le 27 mars 1724.

(7) Lettre adressée à M. Fyot de Vaugimois, en date du 28 mai i;::>.

— V. Bibliothèque du Richelet , art. Duguet et Jean Papou.

(8) Lettre du 30 juin 1735.

(9) Lettre du 15 août 1725. — Toutes les Biographies disent Salmon né en 1677, mais cette date est fausse, au témoignage de Salmon lui-même. « Vous me faites l'honneur de me demander le jour de nu naissance, écritil à M. Le Clerc, c'est h 20 janvier IJ26 » (9 décembre 172^)- — La même lettre nous révèle un ouvrage de Salmon jusqu'ici inconnu et inédit, et dont nous ignorons le sort. « Permettez-moi de vous demander une liste des ouvrages que vous avez composés, et d'y joindre aussi le jour et l'année de votre naissance. J'ai fait un recueil de quelques écrivains illustres de culte de Théologie de Paris. Je suis persuadé que personne ne pourra réussir

D. Calmet, enfin, qui est lui-même ce « fort bon lieu » d'où vient la notice sur cet auteur qu'on lit dans la Bibliothèque du Richckt (1). C'est cet amour, c'est cette noble passion du vrai et de l'exactitude jusque dans les plus petits détails, visible en quelque sorte à chaque page des écrits de M. Le Clerc, qui arrachait un jour à Mathieu Marais ce mot qui fait honneur à l'un et à l'autre : « Je l'aime, puisqu'il aime la vérité » (2). Hélas ! combien d'hommes qui n'aiment pas la vérité ! Et cependant ils ont des amis..., mais qui leur ressemblent.

M. Le Clerc n'aimait et ne poursuivait pas avec moins d'ardeur le bien que le vrai. Il le pratiquait surtout dans la vertu par excellence, qui en suppose ou en amène tant d'autres à sa suite, dans la charité envers le prochain, chanté affective et effective, qui veut et fait du bien à tous, mais qui, comme le Dieu où elle a son principe, se communique plus volontiers aux pauvres et aux petits. Nous avons déjà dit avec l'auteur de l'Éloge de M. Le Clerc, que l'on voyait souvent cet esprit supérieur, cet homme passionné pour l'étude et qui devait être si avare de son temps, « passer les heures entières avec des gens de la lie du peuple, les écouter,

dans un dessein si vaste si vous ne lui prêtez une main favorable. J'ai donc recours à vous pour avancer dans une entreprise si difficile... Je compte entièrement sur l'étendue de vos lumières et sur l'inclination noble que vous avez d'enrichir les autres de vos recherches savantes. »

(1) Lettre du 23 août 1726. — M. Le Clerc reçut aussi du P. Bougerel, de l'Oratoire, quelques renseignements sur les frères Laroque, de Marseille. Persuadé qu'ils pouvaient « tirer l'un de l'autre de grandes lumières sur l'objet de » leur « curiosité mutuelle », Bouhier, qui servit d'intermédiaire aux deux biographes , les exhorta à nouer un commerce littéraire dont le public eût profité. « Le P. Bougerel est un fort honnête homme, écrivait le Président à M. Le Clerc, et je lui trouve beaucoup de franchise. Mais ne parlez point ensemble des matières du temps et du Jansénisme ; c'est le moyen de demeurer bons amis » (10 août et 7 septembre 1727) ! Comme, à partir de cette date, il n'est plus question du P. Bougerel dans la correspondance de M. Le Clerc avec le Président Bouhier, nous pensons que les rapports ménagés par celui-ci entre le prêtre de l'Oratoire et celui de Saint- Sulpice restèrent a l'état de simple projet.

(2) Lettre au Président Bouhier, du 29 mars 1729. Journal, tome IV, page 17.

entrer dans leurs peines, les consoler, mais c'étaient des consolations accompagnées d'aumônes abondantes, car jamais homme ne pratiqua mieux le précepte de la charité. Se trouvant attaché à une maison où on lui fournissait le nécessaire, tout ce qu'il pouvait avoir de son patrimoine, du revenu d'un petit bénéfice dont il était pourvu, et du produit de ses livres, tout, sans exception, était le partage des pauvres » (Mercure, février 1737, p. 274).

La correspondance de M. Le Clerc nous met à même d'éclaircir et de justifier ces paroles du Mercure. Elle nous apprend d'abord quel profit il retira de ses ouvrages. Les frères Bruyzet, pour qui il composa la Bibliothèque du Ricbelct, lui donnèrent cent écus et vingt-cinq exemplaires qu'il vendait, écrit-il, « à raison de cent sols quibusdam, et d'un écu à ses amis » (1). Il fit en commun avec le libraire Plaignard les frais de sa Lettre critique, et ils convinrent qu'on la vendrait « 24 sols en blanc et 25 brochée » (2). Quant aux Remarques sur le Dictionnaire de Bayle, M. Le Clerc demanda à l'éditeur un exemplaire entier du Dictionnaire, et une pistole (10 livres) par feuille imprimée pour les remarques critiques qu'il s'engageait à fournir (3). Cette demande, que le Président Bouhier trouvait fort juste (4), fut sans doute agréée, et le nombre total des feuilles étant de 42, M. Le Clerc dut toucher environ 420 livres.

Le bénéfice dont M. Le Clerc fut pourvu, par suite de la résignation qu'en fit M. Fyot de Vaugimois, était le prieuré simple de Saint-Martin de Chalamont, dans les Dombes. Ce prieuré appartenait à l'Ordre de Saint-Benoit, et dépendait du Diocèse de Lyon (5). Voici en quels termes le nouveau prieur annonçait cette nomination au Président Bouhier, le

(1) Lettre à M. Bimard de La Bastie, du 9 janvier 17:9.

(2) Lettre au Président Bouhier, du 2 juin 1732.

(3) Lettre de M. Le Clerc a Bouhier, du 24 septembre 1732.

(4) Lettre du 17 octobre 1732.

(3) L'acte d'envoi en possession est du 17 juillet 1732, et signe do l'Evêque de Sinope, sufîragant et vicaire-général de Lyon. Il est inscrit dans les Registres d'insinuations conservés aux Archives de l'Archevêché, n. : 37.

29 mars 1732 : « Je suis devenu hier autre chose que livre, un homme de nos confrères m'ayant fait prieur, en m'apportant sa résignation en ma faveur d'un prieuré qu'il avait. Cela me donnera environ cent écus de revenus qui me seront un secours et pour moi et pour les autres ». Et pour les autres! Le Président, qui le savait bien, répond d'une façon non moins charmante : « Je vous félicite sur votre nouveau prieuré; mais je voudrais bien pouvoir ajouter un petit zéro au revenu » (11 avril 1732).

Pour ce qui est du patrimoine provenant de la succession de son père, M. Le Clerc, d'accord avec ses frères et sœurs, le laissa entre les mains de sa mère qui mourut le Ier novembre 1735, âgée d'environ 82 ans. Cependant, à une époque que nous ne saurions préciser, elle lui donna environ 700 fr. ; car nous voyons dans l'acte de partage que, sur 2793 livres 3 sols, revenant à Laurent Josse pour sa part, il ne lui était plus dû que 2061 livres 13 sols. Ce partage, au reste, comme celui des biens de Mme Le Clerc, ne fut « fait et arresté » que « le 31 juillet 1736 », trois mois après la mort de Laurent Josse. Enfin nous apprenons par le même acte que ce dernier avait emprunté à sa sœur Catherine Charlotte une somme de 550 fr. (Nouv. Arch. de l'art franc. ; 1872, p. 320, 326, 327).

C'est avec ces ressources (1) que M. Le Clerc pratiqua la charité généreuse dont ses lettres au Président Bouhier nous révèlent quelques traits. On voudra bien néanmoins, en lisant les extraits que nous allons en faire, remarquer qu'il y est question seulement des personnes, vivant en religion pour la plupart, auxquelles le Président pouvait rendre quelque service. Assurément elles n'étaient pas le seul objet de la générosité de M. Le Clerc, et c'est là très-probablement qu'il faut chercher l'emploi de « ces sommes qu'il devait à

(1) Pour être absolument exact, il faut ajouter encore aux revenus de M. Le Clerc la somme offerte chaque année aux Membres de la Compagnie de Saint-Sulpice, somme que néanmoins ils sont libres de refuser. Elle était de soixante livres.

Lyon », et pour le paiement desquelles il dut sacrifier sa chère bibliothèque.

« J'attends avec impatience ce que l'on aura déterminé à Dijon au sujet de Mrae de Saint-Etienne, qui est toujours en Bugey, et assez mal à son aise. Elle serait mieux si j'étais plus riche que je ne le suis; mais enfin mes facultés sont bornées. Cependant, comme la charité a des ressources , j'ai emprunté quelque argent pour être en état de pourvoir, quoique fort petitement, à ses besoins. Elle ne restera pas sur le pavé, tant qu'il me restera quelque chose » (23 décembre 1730).

« L'affaire de la veuve Rolland est terminée. Elle a touché 20,000 fr. et m'a rendu vingt écus que je lui avais prêtés, mais je n'ai pas voulu recevoir d'autres sommes que je lui avais, non prêtées, mais données dans l'occasion » (y juillet 1732).

« Pour ce qui est de Mme de Massol, elle est toujours à ma charge. Elle avait été un an en campagne. Puis je l'avais fait revenir à Lyon où elle a passé près d'une année. Je donnais 26 livres par mois, outre l'entretien qui se montait encore assez loin. Depuis peu, je lui ai trouvé une pension hors de Lyon, où je donne 65 livres par quartier, et afin de savoir a quoi m'en tenir, je lui ai promis de lui donner en tout quatre louis par quartier, ce qui fera par chaque année 124 livres pour son entretien. Je suis content d'elle. Je ne reçois que les 150 livres des religieuses; mais je ne doute pas que M. de Vaugimois n'ait été porté à me résigner son prieuré de Chalamont en voyant la charité que j'exerçais, tout gueux que je suis, envers sa parente abandonnée de tout le monde. Elle n'est pas la seule qui soit à ma charge ; mais la Providence de Dieu est une grande ressource. Quand F n'ai plus rien, j'emprunte » ($> août 1732).

« Quand votre ami aura vu la beauté du Marot (en 4 vol. in-40), qui se vend ici 48 fr., il voudra bien en donner dix écus ; mais en tout cas, je me contenterai de neuf. Ce sera toujours autant pour mes pauvres. Votre Prélat et M. Gagne m'ont promis d'agir auprès de M. de Collongcs pour l'obliger à donner à sa sœur la Religieuse, et depuis longtemps ma fille, ce que Monsieur son père s'était engagé à fournir pour sa subsistance. J'espère quetout ira bien, et ce sera pour moi une épargne tout au moins de 200 livres par année » (10 février 1734).

La charité vaut encore mieux que la science : les actions inspirées par le cœur remporteront toujours sur les productions les plus belles de l'esprit et même du génie. Celles-ci, quel que soit leur mérite, sont exposées à l'oubli et à 1 injus-

tice des hommes; celles-là sont assurées du regard et de la récompense éternelle de Dieu. Heureux ceux qui savent en faire l'honneur et les délices de leur vie ! Leur mort sera douce et précieuse devant le Seigneur, car c'est d'eux et de leurs œuvres qu'il est écrit : Beati morlui qui in Domino moriuntur... opéra enim illorum sequuntur illos (1).

(1) Apocal. xiv, 13,

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