ÉCRITS THÈOLOGIQUES DE M. LE CLERC
Dans la revue que nous allons faire des ouvrages de M. Le Clerc, nous suivrons, autant que possible, l'ordre des temps combiné toutefois avec celui des matières. Ce chapitre est consacré aux écrits qui ont. rapport à la Théologie.
L — Tractatus de Gratia divinisque auxiliis.
Nous connaissons de ce Traité une copie et deux textes originaux. L'un de ceux-ci appartient au Séminaire de Saint- Sulpice de Paris, et paraît être une première rédaction flûte très-probablement au Séminaire de Tulle. C'est un in-4° de 187 pages. Le second texte, beaucoup plus étendn, est aujourd'hui à la Bibliothèque de la ville de Lyon, inscrit au catalogue sous le numéro 213. Il formait quatre volumes in-4°, selon Delandine (2), mais le dépôt Lyonnais ne possède que
(i) « Anno inseqttenti (1652), dit Baluze, edidi UMlumcui titulum feci Anti-Frizonius, quia in eo ostenâebam quosdam errores 'Pétri Fri^owii in Gallii purpuratâ. Hoc fuit prima lucuhrationum tmarum, » (Capitularia Regum Francorum, Parisiis, 1780, t. I, p. 66.)
(2) Manuscrits de la Bibliothèque de Lyon; Paris et Lyon, 18 12, t. I, p. 380.
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le premier contenant 444 pages. La Bibliothèque du Séminaire de Saint-Sulpice à Paris en cpnserve heureusement une copie complète, dont voici le titre : Tractatus de Gratia dhnnisque auxiliis, auctore D. Le Clerc, Licentiaio Sorhonico, necnon sacra Theologia professore sapientissimo et eruditissimo. Aurélia, die 22 novembris, anno vero salut is 170S. Scripsit £^f . L. A. auditor. Manuscrit in-4° de 988 pages. Nous avons vainement cherché à découvrir le nom caché sous ces initiales. Il mériterait pourtant d'être connu, car il paraît avoir été porté par un de ces disciples studieux qui recueillent avec soin tout ce qui tombe des lèvres ou de la plume de leurs maîtres. Ainsi dans un endroit de son traité, M. Le Clerc avait dit en parlant du Jansénisme : « Plura, vec inutilia nec injucunda, hic tradere decreveramus,,. Veriim, quia temporis nimis urgent angustia, ea omittere cogimur ; qiue tamen, si quitus videbitur, privatim exscrihenda non illubenter communicahimus. » Et Vauditeur avide ajoute aussitôt : Eas omnes lihentissimi excripsi. Ce manuscrit a appartenu d'abord à M. Dervieu, qui fut quelque temps supérieur du Séminaire d'Orléans, puis à M. J. Montagne dont Vex-libris est collé sur la première page. C'est cette copie que nous avons sous les yeux.
La préface du Traité de la Grâce est écrite avec pureté et élégance. Faisant allusion à l'état du diocèse d'Orléans sous les prédécesseurs de Mk*" Fleuriau, M. Le Clerc dit que le temps de se taire est passé, car les erreurs qui avaient donné naissance aux contentions ont été écrasées, et le calme commence à renaître dans les esprits (i). Puis il expose la méthode toute pacifique qu'il suivra : non sané turbis ac contentionibus de novo cietidis idonea, sed è contra suavis, ac tota ad pacem fovendam et promovendam composita. C'est pourquoi il distinguera soigneusement les vérités de foi de tout ce qui n'est que systèmes, et il s'appliquera à établir les premières,
(i) Ce passage a fait croire à Delandine que « le Séminaire de Lyon, établi depuis 40 ans, n'avait point encore donné dans ses écoles le Traité de la Grâce avant celui-ci! » {Manuscrits de la Bibliothèque de Lyon, t. I, p. 380, n. S96.)
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de préférence aux seconds, par des preuves solides et irrécusables, n s'attachera aussi à montrer qu'entre les divers S}'StëmeSy les uns plus, les autres moins rigides, qui partagent les Ecoles catholiques, la divergence n'est pas de nature à altérer la paix et l'union qui doivent régner entre leurs défenseurs. Le désir d'éviter tout sujet de trouble et de di\'ision, avait d'abord porté le professeur à se borner au simple exposé des diverses opinions sans en embrasser aucune; mais cette méthode lui ayant paru plus propre à épaissir les ténèbres qu'à les dissiper, il dira librement son avis sur les questions controversées, prenant garde, toutefois, à ne s'écaner jamais du respect et des égards dus à ceux qui sont nos frères dans la foi. IdeOf conclut l'auteur, non solùm convicia aut pungentia verba, qua in hisce prasertim controfersiis districii inhibent Clemens VIII et Paulus Vy sed etiam jocosos sales data operdfugiemus.
Le Traité lui-même est divisé en deux parties. Tune historique^ l'autre dogmatique.
Dans la première, M. Le Clerc raconte les diverses disputes nées en divers temps et en divers lieux, sur la nécessité et la nature de la Grâce, insistant davantage sur l'hérésie de son époque, savoir le Jansénisme, et sur les questions soulevées par les Jansénistes (i). Nous n'en ferons pas l'ana-
(i) Dans une notice sur Simon-Jacques Pichard, zélé janséniste, né à Orléans en 1686, les Nouvelles ecclésiastiques s'expriment ainsi : « Il fut ordonné prêtre dans sa patrie à Tâge de 26 ans , et il en passa deux à cette occasion dans le Séminaire, où un Sulpicien, nommé Le Qerc, donnoit des leçons ; il ne se consoloit d'y entendre débiter les erreurs Moliniennes que par l'avantage qu'il trouvoit dans une \\c d'ordre et d'assujettissement qui distingue ordinairement ces maisons. » (31 juillet 177S» P« 121.) — Ce langage est modéré. Le passage suivant, emprunté au même journal, étonnera peut-être plus d'un lecteur : « Serait-ce un paradoxe d'avancer que les Sulpiciens sont plus dangereux que les Jésuites eux-mêmes ? L'enseignement de ceux-ci étoit public ; dans leurs cahiers, dans leurs écrits, dans leurs sermons, leurs erreurs se montroient à découvert. Les Sulpiciens, avec un goût qui n'est pas moins dépravé , s'obsen'cnt davantage , et , par là , sont plus dangereux. Ils ne sont ni auteurs, ni prédicateurs, ni professeurs publics; ils se bornent à dogmatiser en secret. Leur prudence a fait un pacte avec les ténèbres ; ils répandent l'erreur plus sourdement , mais plus sûrement. On peut aMur«r que cen nouvelles maisons d'éducation ecclésiastique sont le
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lysc : elle serait inutile après tant d'autres traités imprimes sur cette matière : mais nous extrairons de cette partie quelques anecdotes moins connues, et dont M. Le Qcrc avait une certitude personnelle.
A propos de la lettre écrite en 1650 par les évèques de France, pour demander au Pape Innocent X la condamnation du livre de Jansénius, M. Le Clerc nous apprend que Fauteur de cette lettre n'est pas Isaac Habert, évèque de Vabres, comme on le croit communément (i), mais bien Doni d'Attichy, entré jeune dans Tordre des Minimes, évèque de Riez en 1630, et enfin transféré à Autun en 1632. Ce prélat, passant à Orléans, avait lui-même, le 2 avril 1652, certifié le fait à Charles Meusnier, doyen du chapitre de cette ville, et quelque temps auparavant à Alphonse Del Bene, évèque du diocèse d'Orléans. Meusnier écrivit ce double témoignage en tête de son exemplaire de la lettre à Innocent X, et M. Le Clerc dit l'avoir entre les mains (2).
tombeau des bonnes études, et, par conséquent, de la \Taie piété. Tous les bons livres y sont généralement interdits. L'ignorance et le fanatisme font le coraaère des maîtres ; et tout le médite exigé des élèves consiste à savoir un peu de leur misérable théologie, à être fort soumis à la Bulle Vnigenitus et pleins d*ardeur contre le fantôme du Jansénisme. Avec cela, il leur est permis d*être sans modestie. Le public le moins délicat est scandalisé de leur air évaporé , et on se dit quand on les aperçoit : Voici les brigands de SaintSulpice! » (Nouv, eccUs. du 4 décembre 1781, p. 19S, 196.)
(1) Ainsi pensent Bérault-Bercostel, M««^Jager, le P. Hurter (Kameticlalor Utterarius ; Œniponti, 1874, t. II, p. 57, 58), pour ne citer que les auteurs récents. Le P. Rapin dit que la lettre fut dressée « sur le premier plan qui avait été proposé dès Tannée précédente par Tévèque de Vabres, » et qu' « on rappela par mépris la lettre composée par Véi'éque de Vabres , à cause qu*on s'était servi de son projet. » {^Cémoires du P. René Rapin; Paris, 1865, t. I,
(2) « Epislolam banc non composuerat, ut vulgoetiain nunc creditur, Habertus,
sed Ludavicus Donius Attidnus, ex ordine anteà Minimorum 5. Francisa de Pauld, et pro tempore Episcopus RJxgiensis, ac posteà Atigttstodunensis , ut idem ipse Donius, Aurélia existens, expresse dixit Carolo Meusnier y Aurelianensi iecano, 2* die Aprilis anni 16$ 2. Hoc quoque jam anteà illustrissimo Alpbonso Delbene, Aurelianensi Episcopo, idem Dominus cottfessusfuerat. Hoc utrumque factum idem dominus Meusnier proprid manu scripsit in fronte exemplaris ejus^ dan Episiolte quod pra manihus Ixibeo, »
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Plus loin, M. Le Clerc nous apprend que le docteur Petit- Pied, le seul des quarante qui est demeuré martyr du cas de conscience qu'il avait fabriqué, lui avait avoué, la veille de l'octave de la Fête-Dieu de l'année 1701, qu'il n'avait jamais lu Jansénius (i).
Ailleurs, il dit avoir « appris d'un ecclésiastique du diocèse de Meaux, témoin oculaire du fait, qu'assistant un jour à une thèse où le soutenant, instruit par son professeur, prétendait que M. Arnauld n'avoit jamais été janséniste, et que le jansénisme était un fantôme, Bossuet se leva et lui en donna publiquement le démenti. »
Ce que la partie dogmatique du Traité de la Grâce a de plus intéressant pour nous, ce sont les sentiments de M. Le Clerc sur les grandes questions qui partagent les Théologiens. Touchant la nécessité de la Grâce, soit pour connaître le vrai, soit pour faire le bien dans l'état de nature tombée, M. Le Clerc regarde comme plus probable l'opinion de Vasquez qui exige pour l'un et l'autre le secours d'une grâce de Dieu. Avec Contenson, il admet que la grâce habituelle est active et agissante, habitum activum et operativum, non inertem ac otiosum, et à l'appui de cette assertion, il apporte le témoignage de onze Pères et de onze Théologiens. La grâce habituelle, dit-il avec Bellarmin, suffit donc à l'homme, sans le secours de la grâce actuelle, pour éviter les péchés et accomplir les commandements ordinaires, mais elle est insuffisante pour surmonter les tentations graves, accompUr les actes d'une vertu élevée et difficile, et persévérer dans le bien.
Enfin, par rapport à la nature de la grâce efficace , M. Le Clerc rejette également le Thomisme et le Congruisme, et il embrasse le système du célèbre père Thomassin, de l'Oratoire, système qui lui semble, mieux que tout autre,^ rendre
(1) Le fameux Cas de conscience est attribue au curé de Notre-Dame du Port, à Clermom, qui fut confesseur de l'abbé Périer, neveu de Pascal. Voir dans la Correspondance inédite de MassiUon, publiée par Tabbé Blani pignon (Bar-le-Duc, 1869, in-12, p. 617-620), la belle lettre de M. de Champflour, Grand- Vicaire de Clermont, à Bossuet, évoque de Meaux, pour engager Tillustre Prélat à s'élever contre cette nouvelle production du parti Janséniste.
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la pensée exacte de l'Écriture et des Pères sur la Providence de Dieu, par rapport à la première conversion de l'homme et à sa persévérance finale dans le bien. Une note collée sur le manuscrit de la ville de Lyon porte que « M. Le Clerc raconte dans son Traité manuscrit du Plagiat^ p. 272, comment il se détermina, au bout de cinq ans, pour le système qu'il a embrassé sur l'efficacité de la Grâce. » Mais ce Traité étant perdu, la citation faite ici, loin de les diminuer, ne fait qu'ajouter à nos regrets.
Quoique libres dans l'école, ces diverses opinions n'y sont pas en très-grande estime, et c'est peut-être la raison pour laquelle M. Leschâssier écrivait à M. de Poudeux, le 24 mai 1709, l'année même où M. Le Clerc enseignait le Traité de la Grâce : « Je vous prie de m'informer, quand vous serez ici, de la manière dont M. Le Clerc explique la grâce efficace et la suffisante , en quoi il fait consister l'une et l'autre. Ce n'est pas que je doute le moins du monde de sa doctrine, mais parce que quand j'aurai conféré là-dessus avec vous, on pourrait lui dire quelque chose qui lui servirait. » Nos documents sont muets touchant la suite de cette affaire.
Mais quel que soit notre peu de sympathie pour la manière de penser de M. Le Clerc sur deux ou trois points difficiles, cette divergence de sentiments ne saurait nous rendre injuste à l'égard de ce beau Traité de la Grâce. Il révèle dans son auteur un homme profondément versé dans l'Histoire ecclésiastique et dans la Tradition qu'il cite fréquemment, et plus incliné, comme c'était le goût de son époque, vers la Théologie positive que vers la Théologie scolastique. On peut bien avancer, sans crainte d'être taxé d'exagération, qu'à l'époque où il fut dicté, ce Traité était un des plus riches et des plus complets qui fût enseigné dans les Ecoles de théologie. Tel était du moins le sentiment d'un juge très-compétent en cette matière, le P. Oudin, célèbre jésuite, qui, après l'avoir lu et relu, en écrivait à M. Le Clerc en ces termes : « Votre Traité de la Grâce est d'une plénitude qui ne s'épuise pas par une seule lecture. J'ai lu les deux tomes de M. Tournely, ils
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me^ paraissaient remplis : à présent je les trouve vides. » (23 mars 1727.)
n. — Lettres sur la Constitution Unîgenitus.
L'original de ces lettres est à la Bibliothèque de la ville de Lyon : Manuscrits, n. 367. Elles sont au nombre de quatre, toutes écrites du Séminaire d'Orléans, les 12, 15, 16 et 19 octobre 1709, et forment un ensemble de iio pages. Elles furent adressées probablement à quelque prêtre du diocèse d'Orléans attaché au parti Janséniste. La première précise l'objet et le but que se propose l'auteur.
« Tout mon dessein se réduit à deux choses, savoir : 1° à » prouver que c'est l'Eglise qui vous oblige à signer le For- » mulaire, c'est-à-dire à la décision du droit et du fait des » cinq propositions qu'elle a elle-même portée ; 2** à vous » faire voir que, posée cette première vérité, vous n'avez » nulle raison de refuser d'obéir. J'espère que je vous prou- » verai l'un et l'autre de ces deux points avec tant d'évidence, » et que je satisferai si pleinement à tous vos doutes ou » difficultés, que vous conviendrez aisément combien est » équitable, et en môme temps remplie de charité, la con- » duite de Monseigneur, notre très-digne Prélat, envers vous » et envers tous ceux qui lui font la même peine. Je me » borne dans cette première lettre à vous faire voir la pre- » mière de ces deux vérités. »
Dans la seconde lettre, M. Le Clerc montre que « toutes les répliques » des Jansénistes pour ne pas signer le Formulaire sont de pures échappatoires, comme, par exemple : 1° qu'il n'y a point eu de Concile tenu pour la cause des cinq Propositions; 2° qu'il s'est trouvé et qu'il se trouve encore plusieurs Théologiens qui résistent, et il répond à l'une et à l'autre de ces objections avec force et vigueur.
Il continue, dans la troisième lettre, à prouver que quelques exceptions VL ont jamais empêché l'unanimité de l'Eglise, et, après avoir 'avancé dix vérités ou principes qu'il faut suivre en toute controverse, il en fait l'application au sujet des cinq Proposiûons.
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Enfin, la dernière lettre démontre que cette poignée de gens, comme M. Ârnauld appelle lui-même son parti, « au lieu de demeurer bien unie, a fait tout le contraire «. Puis M. Le Clerc examine et résout trois questions : i° si tous ceux que l'on appelle Jansénistes sont convaincus que les cinq Propositions ne sont point dans Jansénius (la négative est prouvée par dix faits) ; 2° si ceux qu'on regarde comme Jansénistes ont été persuadés qu'on ne pouvait souscrire au jugement de l'Eglise, quand on est incapable de lire Jansénius ou de l'entendre; 3° si les Jansénistes ont cru que, dans le cas posé^ non-seulement on pouvait, mais qu'on devait même signer le Formulaire et adliérer au jugement de l'Eglise sur le fait. « Il est certain, dit M. Le Clerc, que plusieurs l'ont cru.* C'était le sentiment de Sainte-Beuve , de M. Ârnauld et du P. Quesnel. » L'auteur termine par ces paroles : « En voilà. Monsieur, plus que je ne pensais sur ce point. Ayez la bonté de me mander vos difficultés et j'y satbferai. »
ni. — Tractatus de Justifications
Manuscrit original in-4° de 54 pages, appartenant au Séminaire de Saint-Sulpice de Paris. S'attachant non-seulement à la doctrine, mais à l'ordre adopté par le Concile de Trente, M. Le Clerc traite successivement : 1° des disposidons nécessaires pour la justification; 2° de sa nature; 3° de ses propriétés ; 4^ de ses effets.