CHAPITRE XXVII
Je passai avant de me rendre dans îa galerie, chez la nouvelle mariée.
Ses yeux avaient moins de vivacité , mais sa molle langueur ajoutait à ses grâces naturelles. Elle n'avait pas encore souiFert que Senneterre assistât a sa toilette , habitude que toutes les femmes mariées devraient prendre. La familiarité est ce qui tue les plaisirs de l'hymen. Ce n'était pas par calcul que Blanche avait éloigné son époux , à ce moment , mais par l'embarras extrême qu'elle éprouvait en le voyant.
La délicatesse s'allarme d'une action louable en elle-même , mais qui s'écarte des idées reçues , et qu'elle a jusqu'alors suivies : elle en redoute le témoin secret et elle liC sait pas quel
(175) charme la vertu ajoute au bonlicur Ac celui (jiu a .su rtrc heureux sans Tof- Teuscr ; avec quelle tendre émotion il voit les combats do la pudeur , i[u\\ est sur de vaincre encore.
L'abhessc a\ait posé survie front de Blanche la couronne Niri^inale, ce fut moi qui plaçai dans ses cheveux colle de l'aniour heureux. Ces deux rôles nous convenaient. Les roses dont cette dernière était composée , relevaient par leur \iréci:it le beau teint de Blanche , que la fatigue de la journée avait rendu moins animé que de coutume. Cependant je ne voulus pas lui permettre de mettre de rouge (i):
ne vous hâtez pas, luidis-je,de détruire ce l)i'l accord do teintes qui vous sied si bien. Attendez rpie nous en avez
il j AceUe c|>riqur,rt jiis<nrcn lyHi), toiitcftlct iciims femmes de la socictt* mcu.iient ilu rongf.bicu plut» cumiiic ilibliucuou (jiic coiiiinc ino^cu tir |)Iau<-.
( 174) besoin , pour réparer les outrages du temps. Elle suivit mon conseil , et elle en fut mille fois plus charmante. Son père vint l'avertir que madame de *^* l'attendait. La dignité virginale d'abbesse d'u^ chapitre condamné au célibat, ne lui permettait pas d'entrer dans la chambre nuptiale. Aussi n'y vint elle pas , ni sa nièce qui en aurait eu peut-être envie : mais elle ne faisait rien que ce que voulait sa tante. Nous descendîmes j la galerie était pleine; tout le monde voulait voir la nouvelle mariée.Elle se sauva com me elle ])ut des complimens, des questions , et alla se jeter dans les bras de l'abbesse, qui l'y reçut avec une tendresse presque maternelle. Comme on allait monter en voiture, les mères de familles apportèrent aux mariés le vin chaud.
J'avais eu soin qu'il fût préparé avec le meilleur de ma cave. Us mouillèrent leurs lèvres dans la même coupe
(|lÛ clait cPor , et plus précieuse encore par le lra\ail fjiie par le métal. Le maréclial de GutbriaDt me l'avait ilonnéo, <]uan(l il crut (pic je lui étais attachée pour la vie. Klle pouvait être offerte a un couple vertueux , nulle lèvre impure ne i'a\ait souillée , n'ayant jamais voulu m'en servir. Madame de Senneterrc la trouva sur la cheminée de kl chambre qui lui avait été préparée chez son père.
L'abbé s'était chargé de donner aux habitans de Yalscry , des marques de bienveillance de sa nièce à leur égard; et il le fit en gros bénéficier. Je n'entrerai point dans Je délail des fêtes qui se succédèrent pendant huit jours, tant au cha|)itre, (pie chez madame de Slainville et dans les châteaux voisins. Lnlin, excédée de fatigues, je n ose dire d'ennui, je revins , avec le niarqtiis , au ch.Utau de Yalscry, où, malgré tout ce que mécrisait iNinon ,
■ ( 176 ) nous passâmes un mois presque seuls.
Mais, ne voulant pas cependant la mettre trop en colère, je pris le chemin de Paris , en même temps que ma jeune amie sa rendait à Toul , chez son oncle. Nos adieux furent fort tendres. Elle me fit promettre que je passerais au moins tous les ans un mois en Lorraine, comme je l'engageai à venir à Paris, Lien persuadée toutefois que nous ne nous reverrions jamais. Car je n'aurais voulu pourrienau mondenuire à la réputation de cet ange. Et sans qu'elle s'en doutât , l'abbé, qui fut entièrement dans ma confidence, arrangea toujours les choses, pour que sa nièce , ne me vît pas et ne fût jamais instruite qui j'étais.
J'ai su 5 par l'abbé que je vis plusieurs fois 5 que madame de Senneterre était toujours aussi vertueuse qu'aimable; long-temps après on me dit que, mère de plusieurs enfans, elle
( 1-7 ) avait joui tout le Iciiips de sa vie , (|ui fut moins longue que la mienne, de rattachement de son ('poux , et de sou oncle, du respect , do la tendresse de ses fils, et de ramitié de tout ce qui la connaissait. Mais , comme je l'ai dit, jo ne la revis jamais.
Quant au içrand vicaire, je rapporterai plus loin les relations que nous conservâmes, et qui ne furent jamais que celles d'une pure et sainte amitié; et il me conserva toujours une sincère affection et une grande reconnaissance du bien que j'avais fait à sa clièrc Blariclie qui m'écrivait par son oncle, sous le nom de comtesse de Ricu- \ille : SC6 lettres respiraient le bonheur, et elle ne cessait de dire qu'elle me le devait. Elle aura sûrement pleuré ma fausse mort, comme tant d'autres; mais ne hiUons pas les faits (pii se nndti{)lièrent et furent de [)lus en plus bizarres.
J'avais besoin d'un aussi aimable compagnon de voyage que le marquis ^ pour faire cebii de Valsery a Paris, d'une manière supportable. Je redoutais l'instant où je serais dans ma maison,n'étant plus que Marion de Lorme; où je reverraisles hommes de ma société qui auraient entendu parler de monmariagejCt delà triste issue qu'il avait eue.
Une entreprise hardie , quand elle réussit inspire l'admiration : on ne s'informe pas si elle était raisonnable ou non; elle n'a point manqué, donc elle était bien calculée , et elle fait beaucoup d'honneur à celui qui l'a tentée ; au contraire , si elle manque 5 on le couvre de ridicule : c'est un fou j l'ambition l'a perdu , et on ajoute à sa douleur, par les sarcasmes et l'ironie dont il voit l'expression sur tous les visages. Voilà ce que je redoutais, voilà ce que je voulais éviter en de*lueurant à Valsery : mais il fallait re-
(179) uonccr à la société de mes pins clicrs amis; et ceux-là , jVn étais Ijieri sûre, ne chcrclieraieiil point à ajouter à ma jieinc ; les autres; je serais toujours la maîtresse, s'ils se ronduisaicnt mal avec moi, de leur faire Tcrmer ma porte. A ollà ce que Yillarceau ne cessa de me réj)étcr tout le temps du voyage, que je fis cette lois à petites journées, car je n'étais pas pressée d'arriver. Nous nous an étions dans les endroits cpii nous paraissaient les plus agréables; Talouette annonr;iit le retour du printemps; c'était fpiittcr la campagne au plus beau temps de l'année, mais un démon, qui voulait ma perle, ne me permettait plus de reculer.
Yillarceau, «[ui était l'iiomme du monde le plus capable d'attentions délicates , pensa (pren arrivant à Paris, et me retrou\ant tout aussitôt cluz moi, je me livrerais trop promptemcnl à de trit>tes souvenirs , avait
( 1?0 ) écrit à Ninon d'inviter nos amis k souper chez lui, et l'avait priée d'y réunir tout ce qui pourrait me distraire de mes pensées mélancoliques. On pouvait s'en rapporter à elle. Il ne m'en avait rien dit; seulement avant de partir de Claie, où. nous avions couché, il me dit : « Je pense que nos amis seront à votre arrivée, pour jouir les premiers du bonheur de vous voir. Je vous connais , ma chère Marion ; il vous déplairait de paraître en habit de voyage, je crois que nous pourrions en changer ici. Vous avez vos femmes et vos valises, rien ne vous empêchera de faire une toilette, inutile pour vous embellir , mais qui mettra votre amour- ])ropre à l'aise. » Je le crus : il avait mis Dorothée dans la confidence , et , sans présager qu'une charmante fête m'attendait, je me laissai parer comme elle le voulait , sans y faire la moindre attention.
Ce fut assez loui^, et il était au moins ([iiatrc heures du soir (juaiid nous partîmes; ain^^i, nous ne pou-i vions arriver de jour elicz moi , et c'é-» tait là ce que voulait A illarceau. Je ne m'aperçus donc point que Ton ne prenait pas le chemin de la rue des Tournelles, et jr ne vis que Ton ne m'y avait pas conduite, cpie lorsijue je fus dans la cour de riiotcl Villarccau, qui était tellement éclairée, (ju il était impossible que je ne reconnusse pas que je n'étais pas chez moi.
Des fanfares annoncèrent mon arrivée. L'aimahle iNinon , mademoiselle Scudéri, son frère, Desharrcaux , (jue j'aurais dû nonmicr le |)remicr, Corneille, Sarazin , et une foule dautres, se pressaient sur le perron, s'élevaient sur la pointe du pied, pour me voir.
Tous disaient : « C est tlle! tlle nous est rendue » Je fus, en quehjue sorte, portée en triomphe tlaus la galerie, où
( i83 ) on me plaça sur un espèce de tione. A peine y étais-je , que l'on exécuta une cantate de Benserade, qui fut chantée par les meilleurs musiciens du Roi. J'y étais représentée sous une si aimable allégorie, qu'en vérité mon portrait était trop flatté pour que je pusse m'y reconnaître. Saint - Evremont ne me laissa pas ignorer que j'étais l'Egérie que l'on chantait, ce Ce n'est pas moi , dis-jcj mais je voudrais bien que cela fût 5 pour être plus digne des bontés de nos amis. »
A ce plaisir succédèrent des scènes détachées que Voiture et Sarazin avaient faites , et qui étaient d'une naïveté charmante. Elles nous conduisirent jusqu'à l'heure du souper : il fut délicieux^ et il y eut un concert où un jeune enfant, que l'on ne connaissait encore que sous le nom de Baptiste^el qui était page de la musique du roi; joua , tout le temps qu'il dura j un délicieux solo
(i83 ) de violon qui déjà f:\isait prévoir ce qu'il serait un jour (i), quand il rencontrerait le génie (pii semblait attendre le sien, et dont l'heureuse réunion produisit ces clicfs-d'œuvre lyriques et eurent place parmi les merveilles du grand siî^cle qui s'est écoulé pendant ma longue vie, sans qu'àpeine j'en aie joui. Mais , comment me laissais- je toujours entraîner audelà du temps dout je rapporte les faits? Pourquoi quitlais-je l'aimable société que Yillarceau réunissait cliez lui, pour m'égarcr dans le souvenir des peines qui m'accablèrent plusieurs années après? J'étais loin alors de les imaginer, pendant cette soirée qui se prolongea une partie do la nuit , et dont les amusemens, en se succédant,
(i) Jcan-Haptistc Lully , qui , le premier, tira U musique fraLiaibc de la bailtnric où elle ctait ilcpuii ton oiiginr.
( i84 ) n& laissèrent aucune place à l'ennui, ni même aux réflexions.
Ce fut là que je vis pour la première fois ce chevalier de Grammont, dont les avantures bizarres , ont été écrites avec beaucoup de gaîté, par le comte Hamilton, que je vis en Angleterre, plusieurs années après. Le .chevalier me parut charmant , et je ne sais si Yillarceau ne se reprocha pas à luimême de l'avoir engagé à venir , car il parut ne s'occuper que de moi. Cependant les égards , la reconnaissance que je devais à Villarceau, ' m'obligèrent à ne pas paraître faire attention aux timides vœux d'un homme qui avait quinze ans de moins que moi , et sortait à peine de l'académie. Mais n'avais-je pas été la femme de Cinq-Marcs, qui n'avait que deux ans plus que lui ? Je ne me livrai pomt à cette réflexion , et je me contraignis si bien, que Yiliarceau n'eut que très-peu de soupçons
de l impression que ce jeune fou faisait sur moi.
Comme on a\ail proposé de danser, j'eus une attenliou continuelle à ne danser presqu'avec A illarceau. Mais je n'en étais pas moins fort aise , de voir (|ue le chevalier de Grammont trouvait que je dansais à ravir; j'avais une autre raison pour ne pas ra'en^aj^er légèrement avec le chevalier, il était à la cour, très-lié avec M. de Cinq-Marcs, avait déjà eu deux ou trois aventures remarquables, et dans lesquelles sa discrétion n'avait j)as brille. Je ne voulais pas que celui qui avait été mon mari, put m accuser d'avoii' mancjué la première ànosserniens. INous n'étions plus époux j mais nous [)Ouvions être encorc amans, et tant que, ni Tun ni Tautrc, nous n'aNions point fait de nouveau choix , on pouN ait toujours penscK qu'en dépit des lois cisilis, nous étions unis par celles de la nalui e. Je résolu:> donc
( i86) d'attendre pour m'apercevoir que je plaisais au chevalier , qu'il fût certain ou que Cinq-Marcs se mariait , ou qu'il avait une maîtresse reconnue* ce qui ne tarda pas.
Une beauté célèbre parut à la cour de Louis : c'était Marie de Gonzagues , fille du duc de Mantoue. Elle était jeune , sa naissance illustre. Elle n'était pas 5 à la vérité , aussi^ belle que je J'étais encore; mais elle satisfaisait l'ambition du grand écuyer. Un favori ne croit rien de difficile de ce qu'il projette 5 et 5 après avoir été mon époux , il forma le dessein d'être celui de la fille d'un souverain. Malheureusement pour cette princesse , elle ne fut pas plus que moi insensible aux agrémens de l'esprit de M. de Cinq -Marcs et aux grâces de sa personne. Dès qu'il s'aperçut qu'il était aimé, il crut que le moyen le plus certain pour épouser la princesse de Mantoue était de la séduire ;
( i87 ) et qui en avait plus de moyens que lui? Mais, comme il a\ait réellement riutontion de l'épouser, si le duc de Mantoue y consentait , il mit beaucoup de prudence dans sa conduite , pas assez pourtant pour que je n'en fusse pas instruite ; alors je lui écrivis en ces termes :
« J'avais conservé jusqu'à présent l'espoir que la loi (}ui cassait notre mariage ne s'étendrait pas aux enga^emens que nos cœurs avaient formés j mais l'illusion est détruite, vous aiment une belle étrangère, des projets ambitieux s'unissent dans \otre cienr avec la passion que vous mspire ce nouvel objet de vos vœux. Prenez garde , vous qui m'êtes si cbei-, d'être entraîné plus loin que vous ne voudrez ; car, malgré qu'd ne reste |)lus rien entre nous, je îie vous en conserverai pas moins , jusqu'au dernier moment de ma vie, le plus tendie et le plus sincère intérêt.
( 188) Je n'ai pas besoin de signer cette lettre; le sujet qu'elle traite, et l'écriture, que vous connaissez, vous apprendront assez de qui elle est. »
Comme je venais de cacheter cette lettre , on m'en remit une du chevalier de Grammont : elle était si tendre et surtout d'un style si agréable , que , profitant de la liberté que l'infidélité de Cinq- Marcs me laissait , je lui répondis que je l'attendais à souper. On ne doute point avec quel empressement il se rendit à mon invitation : il se crovait plus avancé qu'il n'était.
Les premières personnes qu'il aperçut furent INinon et Yillarceau , qui l'avait amené chez moi. Persuadé que je lui serais bientôt infidèle , il avait renoué avec celle que l'on ne quittait jamais sans regret. JNinon , plus jeune que moi, avait encore long-tem[)S à être charmante. Tout le monde sait combien elle conserva l'empire de la beauté.
Je ne pouvais en vouloir à \illarccaii de chercher à reprendre ses cliaînes , puisqu'il était assez heureux pour retrouver une aussi aimable maitresse.
Jamais elle n'était si aimable que lorsqu'elle était en très-petit comité ; alors elle déployait toutes les grâces de son esprit , qui égalaient celles de sa figure. Le chevalier cependant ne paraissait occupé que de moi : il avait cru être admis en tête à tête. Quelqu'aimables que fussent Kinon et Yillarcoau , ils le gênaient infiniment. Au moins se flattait -il qu'ils ne resteraient pas toute la nuit , quand , tout-à-coup , au milieu du souper, je m'écriai : ce Et à quoi pensons-nous donc ? 11 v a bal masqué chez fiimbassadeur d'Espagneje vais lui envoyer demander dos billets. iNinon fut de cet avis ; Yillarceau pensa qu'a la faveur du masque , il pourrait renouer avec iNiuon^sans rompre avec moi. Il n'y avait que le ehe-
valier qui ne trouvât pas cette partie si agréable que nous Pimaginions , quoiqu'il fût destiné à avoir, en amour comme en guerre , une audace héroïque. Il débutait dans le monde ^ il ne connaissait pas encore tous les ressorts de la galanterie , et il ne s'imaginait pas tout ce que le bal pouvait offrir de ressources à un amant. Il fallut bien pourtant qu'il consentît à venir chez l'ambassadeur , ou à nous y laisser aller sans lui. On m'apporta , dès l'instant même , nos billets 3 j'envoyai chercher des dominos et des masques pour ces messieurs et moi, et, à minuit, nous montâmes en voiture , pour nous rendre à l'hôtel de l'ambassadeur.
CHAPn TxE XXYllI.
Rien n'était mieux dccorc que la galerie oh l'on dansait. Ln orchestre excellent, une illumination qui ne laissait pas regretter le jour, des buffets somptueux, tel était ce bal, qui était donné pour célébrer la naissance de monseigneur le daupliin , dont la reine, après vingt ans de mariage, était accouchée. C'était un grand événement à la cour; et pour moi, je n'y voyais que l'occasion de fêtes Ijrillantes où je comptais paraître avec éclat. Le bal masqué no renqilissait pas sur cela mes vues. De toutes les folies humaines, j'avoue que c'est, à mon gré, la plus sotte , de se couvrir le visage d'une (igure hideuse , d'en*
( 19^ ) veîopper sa taille dans des habilleniens (jtii en dérobent toute l'élégance, mettre à la place d'un son de voix doux et sonore un insupportable fausset, en vérité, voilà un beau plaisir!
Piemplacer la politesse par une liberté de langage, qui blesse autant les mœurs, qu'elle manque de délicatesse , et donne lieu par les vérités que l'on se croit permis de dire à tous ceux que l'on rencontre , à des scènes qui ont souvent les suites les plus funestes. C'est là ce que l'on croit un plaisir , pour lequel on altère sa santé et sa beauté ^ car rien ne gâte autant le teint que le masque : en vérité , je le répète , c'est une triste folie. Mais ce masque se'rt aussi à tromper les jaloux , à conserver les honneurs de la vertu , en suivant la route du vicej voilà pourquoi tant d'honnêtes femmes défendent ce plaisir, comme leur en procurant qu'el-
les n'oseraient avoncr publiqncnienl.
Telles étaient les rcflexlons que nous faisions ÎNinon et moi, an milieu de cette foule rjui nous lienrtait, nous poussait d'un coté à Tautrc do la {paierie, et nous assourdissait par ses plates plaisanteries, toutes répétées sur un ton aigu et toujours uniforme. Joi*^nez à cela une chaleur et une poussière insupportable. Si on eut suivi mon avis, nous serions sorties de la salle peu de momeîjs a[)r<*s y être entrées; mais ^inon avait envie de lutiner d'Auljignac, à qui elle en voulait pour avoir cherché à dénigrer Corneille. Elle s'attacha à ses pas, et lui dit les choses les plus fortes contre le cardinal, non comme ministre, elle ne s'y serait ()as jouée, mais comme auteur , reprochant à d'Aubignac de faire bassement sa cour à M. de Richelieu aux dépens du plus beau génie que Li France eût
( 194) encore produit. Pour aïoi , qui nie souvenais de l'avoir vu chez madame de Saint-Evremont 5 je ne voulus pas me mêler à cette conversation ; elle intrigua singulièrement le courtisan du premier ministre, qui ne la reconnut point sous le masque.
Le comte de Grammont se flattait que le bal lui assurerait un bien auquel il mettait un grand prix j il me tenait le bras de manière , à ce qu'il croyait, que je ne pourrais lui échapper, me parlait sans cesse de l'amour qui le brûlait- mî\is cela me touchait peu. J'avais en tête de trouver ou mademoiselle de Gonzague, ou Cinq- Marcs. J'étais bien sûre qu'ils étaient dans la galerie, car toute la cour s'y trouvait. J'aperçus M. de la Rochefoucault , qui, fatigué de la chaleur , avait ôté son masque ; alors je dis au comte de Grammont : ce J'ai un mot à dire au duc , faites-moi le plaisir de
( ^9^ ) ni'attendrc sur cette ban(jueltc; je vons rejoins à l'iustaiit-,)) et,retirantvivement mon bras au nionieFil où un grouppc se pressait contre nous, il ne me vit j>lu^. J'allai à M. de la Roclicfoucault (pii avait de ramitlc pour moi. C'était alors un des aimables hommes de la cour, il n'avait pas encore le ton f^rave et sévère de l'ouvrage (i) qu'il lit |>araître plusieurs années après, et que je lus avec étonnement dans mon exil. Je n'y reconnaissais pas l'amant de madame de la Fayette. Mais enfui , pour suivre l'iiisloire du bal , je lai demandai si Cinq-Marcs était dans la galerie, et quel était son déguisement: ce Le voilà, me dit-il, avec le costtmio tyrolien, auprès d'une belle Italienne que vous connaissez sùicment ; c'est la princl^sse de Mant(Aie. 11 ne Ta pas quittée depuis qu'ils sont
.'î; Les jtiaxUnth <li' M. lir la HocUcloucaiilt.
( '96 ) entrés au bal, lui avec Monsieur, et elle avec la Reine. 11 voulut nie faire quelques agaceries; mais je m'éloignai, et 5 me portant du côté où était mon volage époux, je vins m'asseoir sur la même banquette ou il était avec la princesse , et je me plaçai tout près cf elle , remarquant soigneusement comme elle était mise, et, après ne m'être que trop convaincue, par les discours que j'entendais, qu'elle m'avait «entièrement bannie de l'esprit et du cœur de Cinq-Marcs. Je fus mettre dans une salle voisine un costume italien , parfaitement semblable à celui <îe la princesse. Je rentrai dans la salle, où le chevalier de Grammont , Villarceau, et même Ninon ^ ne savaient ce que j'étais devenue. Pour moi, je profitai d'un moment où Cinq-Marcs avait été séparé de l'objet de son amour, parce que Monsieur l'avait appelé; et venant à lui comme si i'eusse été
( '97 ) jMiule de Goiiza^ue, je lui dis, si has qu'il pouvait à peine ni'cnlcndrc, et par cônsecpient impossible cpi'il pût reconnaître le son de ma voix : ce Cher Cinq-Marcs, j'ai bien réfléchi à ce que vous m'avez dit, celte occasion sera peut-être la seule où je pourrai vous prouver combien je suis sensible à votre amour, je n'ai pas la force de Ja laisser échapper, mais seulement qu'on l'ignore.
Cinq-!Marcs , au comble du bonheur, s'empare de mon bras, me conduit à une voiture qui Tattcndait; et à peine fûmes-nous seuls, que, croyant être avec la j)rincesse de Mautoue, il ne voulut pas lui donner le temps de réfléchir, il n'avait plus rien à obtenir quand nous arrivâmes dans sa petite maison , (|ui était assez près de chez Tambassadeur ; mais quand nous fûmes dans le salon et que j'otai mon masque, il est impossible de voir une (igiue
plus étonnée que la sienne. - — Quoi!
madame, c'est vous? • — • Oui, mon clier Cinq-Marcs. J'ai voulu, en dépit de madame d'Effiat et de son cardinal, jouir encore une fois du bonheur d'être dans vos bras, et retarder, au moins d'une nuit le triomphe de ma rivale. • — Comment n'ai-je pas été averti par le charme que vos douces caTesses me causaient, que c'était vous, ma chère Marion; mais de si agréables momens ne peuvent-ils se répéter? Je restai assez pour prouver que j'étais maîtresse de moi, pas tro[) pour me priver de recevoir de celui qui avait été mon époux , la preuve qu'il ne regrettait pas même Marie de Gonzague en étant avec moi.
Jamais il n'avait été si aimable. Je profitai de ce moment de liberté, qni en efFet , fut le dernier que j'eus avec lui, pour l'engager à mettre une extrême circonspection dans sa conduite
( ^99 ) puliliqiic. c( A ous m'avez sactilu-c k rainour (juc vous avez pour votre mère-, ne pouvez-vous donc pas sacrifier à cet amour, cette soif d'ambition qui vous perdra. Voyez le cardinal. Il est sur le bord de la fosse j attendez, et lorsqu'il ne sera plus, vous obtiendrez sans peine ce que vous no pouvez espérer tant qu il \i\ra, et avec \\n danger imminetjl. Il m'assura (pi'il s'était dit à lui - mémo ce que je voubiis lui persuader ; mais qu'il ne pouvait plus soutenir l'arro«;ance du premier mirnstre. • — iN'a-t-il f)as eu l'audace de me dire que c'était à lui que je devais la faveur dont je jouissais auprès du roi , et qu'il saurait bien me la faire perdre , si je j)rétendais pouvoir me passer de lur, mais je puis nous assurer, ma chère, (pi'il ne sera pas encore long-temps le maîtic de ma destinée et de celle de toute la France. — • Prenez garde, monsieur de Canq-Mai^cs^
qu'il ne vous entraîne clans sa cliute, si vous voulez en devancer l'instant. » 11 me parla de mademoiselle de Mantoue, m'assura qu'il ne l'aimait point, qu'il n'aimait que moi, et qu'il n'aimerait personne autant qu'il m'avait aimée j mais que s'il pouvait l'obtenir en mariage , cette alliance fortifierait le parti opposé au cardinal. Enfin, après nous être donné mutuellement des témoignages d'attachement et d'estime, je l'engageai à me ramener au bal, parce que INinon serait inquiète.
Il m'assura que c'était à regret qu'il me voyait décidée à abréger des momens qui lui étaient si agréables, ce J'aime à le croire imais il faut suivre chacun notre route; peut-être nous rencontrerons-nous encore quelquefois. Dans la position où nous sommes , il est impossible que ce soit chez moi. Si le cardinal le savait ou madame d'Effiat, elle aurait bientôt obtenu de Son Emi-
nence une lettre tle cacliet pour m'enfermer dans quel(jiie coin ont, et je n en ai m lie envie. «
Rexenuc au bal, je repris mon domino noir et je ehercliai iNinon , (jui de son coté s'nKjniélait do ne pas me Irouvei'. Je n\ns rien de plus pressé que de lui raconter mon aventure :
elle en rit l)eauconp et n)C dit : il ne retrouvera pas ici M."^ de Gonzaj^ue, elle est partie avec la reine, d y a longtemps; et j'en cpouvai nn secret plaisir. Quant au chevalier de Grammont, il était furieux, il prétendait que je l'avais joué. 11 avait ^rand tort, le lia- /ard a>ait tout fait: niais à la \érité je ne tenais pas assez à lui, [»our ne pas profiter de me trouver tête à tète a\ec un homme cpii me |)laisait q\ioi« (ju'il (ùt été mon uiaii. M. tle Ciramluont bouda < t .*>orht du bal *, Saint- Lv remont le remplaça et m'ollrit sori Ijras. iNous r« slAnics encore une heure
dans la salle, et Yillarceau toujours Î3on et fidèle ami n'eut point d'humeur 5 il imagina facilement avec qui j'avais passé le temps de mon absence, et il s'en formalisa d'autant moins > qu'il était resté avec INinon ^ et pouvaiton regretter qui que ce fût quand on avait le bonheur de l'occuper un instant?
Le lendemain le chevalier de Graramont vint me voir et voulut se plaiu dre ; je lui demandai de quel droit ; que je ne lui en connaissais aucuns et qu'il ne s'imaginait pas apparemment que je devais renoncer à tous mes amis, pour ne m'occnper que de lui, que j'avais rencontré une personne à qui j'avais eu à parler d'une affaire importante, et que cette conversation avait été pins longue que je ne Tavais pensé , qu'ensuite je l'avais .cherché et ne l'avais pas trouvé , qu'ainsi c'était lui qui avait tort j mais comme je suis
lus bien pardonner. II ; l^ardon par un baiser. Quand t .i j ilix-huit ans , et que Ton est passablement amoureux cVst bien peu de choses : en obtint-il davantage? On me permettra de ne pas tout dire.
Fin du second volume.