‹ Vie et amours de Marion de LormeChapitre 25 sur 26 · CHAPITRE XXYl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYl

Sennctcrre n'eut pas la permission de coucher à A alserv juscpi'au maria j^e ; mais il venait tous les jours, et je jouissais du bonheur des jeunes gens non sans regretter de n'avoir pu en conserver im semblable. Je cherchais en moi-mcmc des ressources contre l'état d'abandon où j étais réduite, sans (pic je pusse me flatter d'en trouver. Mon éducation avait été celle d'u* ne petite bourgeoise de province : lire, écrire , (pielques connaissances fort peu approfondies de la religion. On m avait appris tous les ti uvaux de mon

sexe. Voila en quoi consislaient mes talens , quand j'arri\ai à Paris. Du reste , liauituée à une externe économie 5 je me trouvai tout-ii -Co«p dans une maison opulente, où on me donna des maîtres de mnsjqtie , de danse ; et des hommes de beaucoup d'esprit se plurent à former le mien et à séduire mon cœur. L'un était plus facile que l'autie. Je n'aC(]uis que des connaissances superficielles , qui suffisent pour briller dans la société; mais qui^ayant été acquises sans peine, ne font point de t;acos profondes dans le cerveau:

on imite tous les métaux; mais ce n'est jamais qu'une surface qui brille d'un faux éclat. Je pouvais, dans la conversation , prendre part à des dissertations savantes. J'avais là mes maîtres , si je disais une absurdité, j'en riais la pren)icre -, mais, me livrer à un travail sérieux, à des lectures profondes, im[)ossible, et cependant je sen-

•tais ([lie c'clai,t ce (|ni seul calmerait ragltation qui me dévorait, l/ctiulo rend ki soliUido délicieuse, quaud on peut s'y livrer. Je rét^olus donc , quand le l)roulialia des fêtes dliymen serait passé, d\^ngat^er Talibé, (pii était fort instruit de in'apprentlre le lai ni. Un de mes voisins élait asti ouonic, avec lui, je parcourrais le ciel et j'oublierais la terre , et ainsi, je me flattais do Nainere l'ennui qui m'accablait dans celte belle retraite, où je comptais me fixer. L'abbé m'y en«^a<5cait, Blanche fuen pressait, et Sennetcrie ii'clait pas ce • lui qui le désirait lé moins. Je ne promettais rien , et j'attendais à me décider que je fusse plus certaine de ce qui convenait à ma position, pour ne pas prendre légèrement un parti que je rej^relterais peut-élre. Je bornai pour l'instant mes occupations à faire faire les préparatifs de la noce.

Je me plaisais soment à parer la

( i56 ) charmante accordée , qui enfin vit arriver le jour de son bonheur et cehii de son amant. Nous partîmes sans aucune toilette pour Remiremont. Dorothée y était depuis la veille avec une autre de mes femmes, pour préparer tout ce qu'il fallait pour la mariée et pour moi; nous trouvâmes à la porte du chapitre Senneterre; il nousy attendait . Blanche ne put le voir sans une grande émotion : les coideurs les plus vives couvrirent ses joues. Pourquoi cette rougeur? elle l'avait vu tous les jours et elle n'en avait point été troublée. Pourquoi l'était-elle dans cet instant?

On ne peut l'attribuer qu'à l'instinct de la pudeur que la nature inspire aux femmes, pour ajouter au bonheur de ceux à qui elles dorment des droits,dont elles ignorent l'étendue. Senncterre voulut monter avec nous. « Non, non, dit-elle , ma bonne amie , c'est ainsi qu'elle m'appelait, ne le laissez pas

venir , je vous en prie. Allez , mon cher Sonnet» rrc, nous aUendro dans l'apparlcnicnt tic i'ahbesse. JNous nous y rendrons fjuand nos toilettes seront faites. » L'al>l)é\inl iin^iji nous saluer; mais il avait l'aii i;ia\t; et ne pLiisautait pas, cornnie il a\ait eouturne. 11 allait remplir des ronclions sacrées, il avait besoin de recueillement. Je ru; sonlus point Feu détoinner, et je lui dis:

(( Seulement, Tabbé, que le sermon soit court , c'est le seul moyen dVtre entendu. ■ — J'espère l'être, car le cœur se fait toujours comprendre. »

Ma parure était magnilicjue. J'avais une jupe de velours ponceau avec une broderie en or de la plus «grande ricbcssc, le corsa«;e en drap d'or, brodé en argent sur toutes les coutures. Je n'avais mis (ju'unt' partu* de nies diamans , j'a\ais prêté l'aulre à Blanche et au marie, (pu était >étu à la Henri IV. Il avait sur sou chapeau ma

plume de héron, un bouton de diamans , et son manteau était rattaché |>ar une magnifique agraffe pareille. Les boutons de son pourpoint étaieiit de pierres précieuses ; enfiu , il était mis de la manière la plus riche. Tout le chapitre était assemblé dans la galerie de madame de ***j et cinquante autres femmes des environs , toutes fort bien parées : mais il fut aisé de ^oir qu'au moment où nous entrâmes celles se regardèrent, comme pour se dire , qui pourrait hitter contre tant de magnificence? Je le vis, et me soutenant.qui j'étais ( car enfin , je n'é4ais plus que Marion de Lorme), il me réjouissait de penser a quel point j'en iniposais à cette illustre assemblée ^ composée de tous les quartiers de noblesses imaginables.

Madame de**** était dans son fan* -teuil, à l'extrémité de la galerie opposée au côté par lequel nous étions en-

( i59 ) très. -^ Les ilanics placées sur des banfjuctlcs , disposées dans loiite la looj^ueui' de la pièce. Les cliniioiuesses ilaieiit en ^rand liaUÎL de cbœtw'. Blanche traveiba ct.-Ue Laie redoi»'tai>le , ncMi saf*s un mortel e«jl»arias , et Nint se jeter à ^^erionx sur uu c<:uJ^!fin , aux pieds de I abJjesso , Jiii deiJiaiid;»iit do la bénir ; f|u'avaiit bien \onhi bii servir de ni^i'e, (jiiai;d eilt- a\ail eu lo malheur de perdie la si«^nne, elle la jiriiiit de \onloir l>ieu aui^si lui en tenir lieu , dans ce jour si iuipoKajit pour clle.Labbosse l'end>rassii tendrement , lui souhaita tout le bonheur qu'elle méritait , et lui allaeiia la couronne >iir;^iijalc. Alors madame de*** se lc\a , M. de Slain\ille \int prendre la main dt; sa iLllc pour la conduire à l'autel. L'abbessc me fit pi iur dapprochcr , et nous maichàmes sin- la même li^ne , imnRihaleuieujt après lcsépou\. M. de SennLlcrrc, donnait

la main à l'abbesse , et le frère de la mariée , vint prendre la mienne. Tout le reste nous suivit • il n'y avait dans tout cela que Senneterre qui sût que je n'étais que Marianne Grapin : encore cela valait-il mieux mille fois ^ que Marion de Lorrae !

L'abbé attendait les futurs époux à l'autel. 11 fit la cérémonie avec beaucoup de dignité et de noblesse. Son discours était bien sans cagotisme. 11 y avait placé, avec beaucoup d'adresse, l'éloge de l'abbesse, celui du chapitre, et, en louant la providence, qui avait voulu récompenser les vertus de sa ni«: ce , il parla d'une femme , sous les traits d'un ange , qui avait été choisie dans les décrets célestes , afin de remplir ses vœux pour le bonheur de ces époux. Je me trouvais tout embarrassée d'un compliment auquel je ne m'attendais pas. Je me sentis rougir , ce qui ne m'était pas arrivé depuis

( i6i) long-tcmj)S 5 et je me promis bien de gronder sérieusement l'abbé, de m'avoir mêlée à son inslriiclion , qui, du reste , était furt boiirjc.

En sortant de l'église , nous montâmes en voiture , j'avais fait acheter à INanci une très -belle berline, fond d'or, doublée en velour cramoisi , à franges d'or. Mes chevaux avaient les crins nattés avec des tresses d'or et de gros glands pareils. Les harnais étaient de velour cramoisi, tontes les boucles en cuivre doré , c'était là Téijuipage de la mariée dans lecpiel elle monta , l'abbesse , le maii, le père , l'abbé et moi , nous \ nioulàmcs aussi. Mes gens étaient en hal)it écarlatlc avec un large galon d argent , enfui , rien ne pouvait avoir mcdlcur air.

Les habilans do Valsery vinrent audevant de noub : les lillcs en blanc , avec des bou((uels , les horumes avec des fusils, dont ils (irenl une si furieuse

décharge , qu'elle effraya les chevaux non -seulement les miens , mais ceux des autres voitures, car il y avait quarante personnes invitées à la noce , les chevaux se cibraient , et on eut toutes les peines du monde à se remettre en ordre , pour entrer dans la cour du château. Tout était prêt pour recevoir si grande et si nombreuse compagnie. Avec l'humeur magnifique que l'on me connait , on pense bien que rien n'avait été épargné pour rendre la fête complète.

Au moment on on allait se met-tre à table , quel fut mon étonnement de voir entrer Villarceau. Je ne craignais point d'indiscrétion de sa part. 11 vint à moi très-respectueusement j et me dit : c( Madame la comtesse , permettez- vous que l'on vienne prendre part au plaisir que vous goûtez dans ce moment, et, qui pourvoira cœur, est sans prix ? —-Sûrement , je

(165 ) le permets cl vous ne ponvioz , monsieur 5 me causer une salisraction plus réelle. » En cfTet , elle était Irès-gra ride , car je ne savais trop comment je passerais la nnit : un jour de noce, étic seule ....

Je présentai le marquis à l'ahbessc , qui aNait connu son ]ière , et lui fit un accueil flatteur. L'aljbé , qui l'aimait beaucoup , fut enchanté de le v()ir. Je le plaçai à côté de l'aLhesse , et je me mis de l'antre. Il m'aida à faire les honneurs de mon sj)lendide repas.

On trouva en sortant de table, Iji galerie et le sallon illuminés. Un orchestre pour ceux qui votilaieiit duiser , des tables de jeux dans le salon pour l'abbesse et les douairières. Je dansai une partie de la nuit. Enflu , il fallut céder aux empressemens de Seuneterre , et j'allai coucIk r la mariée avec deux auties dames des parentes de M. de Stainville. Car on pense bien

que l'abbesse, ni sa nièce , ne pouvaient se trouver à cette singulière et fort i peu décente céréuionie. Je me retirai dans mon appartement , je me déshabillai enfin , car ma parure me fatiguait à l'excès. Je renvoyai Dorothée, qui avait besoin de se reposer : je lui dis en sortant, de ne pas feruier la porte de ma chambre, qu'il y avait de la fuQiée. Villarceau , en passant , la vit ouverte ... « Quoi , c'est vous , marquis , qui vous permet de pénétrer jusqu'ici. — • Celle qui a donné l'ordre de laisser la porte ouverte. < — J'avais dit que la fumée ... — • Elle est passée et je la ferme. < — Non , en vérité , je ne veux pas. — Quoi, ma chère Mar rion 5 vous n'avez donc rien à me dire, ne suis-je plus votre ami* et ai-je cessé d'être votre amant? Si vous avez cru devoir aux liens qui vous unissaient à Cinq-Marcs , de lui être fidèle , ces liens sont rompus. ïiCS rapports d'une

aoucc svinpathlo , qui nous frappèrent dès le premier jour où nous nous revîmes chez INinon, sont-ils détruits? i) Le son lie sa voix avait quelque diose de si touchant ; ses regards exprimaient tant d'amour, (ju'll me paraissait très-dangereux de le garder près de moi. Pensant bien qu'il détruirait les résolutions que j'avais formées; d'un autre coté, je rélléchissais que j'étais libre , qu'il faisait soixante lieues pour me voir , pour venir me consoler , car il savait bien que j'étais vivement afTligéc; pouvais-je repousser ses soins ? Cependant , je ne voulais pas changer le plan (jue j'avais fait. Il me coûtait tle revenir à Paris , Marion de Lorme , a|)rès avoir joué la femme de (jualité ; je n'osais en convenir , surtout avec Viliarceau. 11 était seulen^jent snpi is , allligé de me trouver peu sensible à tout ce qu'il me disait, pour me prouver qu'il n'y

( i66 ) avait rien de changé au temps ou il était le pins heureux des horunoes. Mais je résistais et l'assurais que je voulais ^ivre dans cette retraite, que je lui achèterais sa terre, ce Je ne veux point la vendre et encore ni oins à Vous. La solitude ne vous convient pas , si vous ne voulez pas me croire , croyez en voire amie; et il tira de son porte-feuille une lettre de INiuon. ' — Ah ! donnez : quoi ! vous pouvez, depuis votre arrivée, me priver du plaisir que j'ai toujours en recevant ses lettres ? — ♦ J'avais craint de vous la remettre au milieu de gens h qui il est inutile , mêm^ dangereux de parler d'elle , et depuis que j'ai le bonheur de vour voir sans témoins , je me flattais que ce ne serait pas pour lire une lettre de ÎNinon , toute charmante qu'elle puisse être. — • Vous permettrez pourtant que ce soit ainsi. Seulement , comme il ne peut rien y avoir

( i<^7 ) dans ce (juc m'écrit notre nniic , que •vous ne deviez pas sivoir , je vais vous lire ce (|u'ellc nradresse. »

Pari.s , le lo lévrier i645.

ce Vous ne vous plaindrez point , mon amie , i]iic j'aie thcrclié à nous détourner de la route, où dos circonstances fort extraordinaires vous avaient placée , et qui devaient vous conduire, suivant les prohabililts, à la plus biillante fortune : niais à présent (jue le rêve est fini , (pie faitesvous à Valsery? \ous flûtes des heurcui , comme partout où vous êtes, Mais vous , pouvoz-vous jouir d'une parfaite félicité , et n avez vous rien qui vous gène et vous inquiète? Le rôle que vous avez joué dans le pays où vous êtes, était lonl slriq)lo, tant que vous avez eu Tcsperance que Cinq- Marcs vous soulicndrail , et que vous reparaîtriez dans le monde avec son

( j68) nom. Mais à présent ce n'est plus qu'un mensonge inutile , dangereux même. Vos jeunes gens sont mariés.

Profitez de l'instant où rien n'a encore tralii votre secret pour quitter tous ceux qui admirent, chérissent madame la comtesse de Rieuville , et seraient peut-être capables des plus mauvais procédés avec la belle et charmante Marion. Dites seulement à l'abbé que , lorsque ses affaires l'appelleront à Paris , il vienne chez Yillarceau 5 je veux faire connaissance avec lui. Je me fais une fête de voir ce £;rand vicaire , qui était un si joli séminariste : ne le faites pas venir chez vous ; cela l'empêcherait d'aller à l'évêché : il n'y a qu'au bel abbé de Gondi , à qui tout soit permis (i) , et il n'en ira pas moins son chemin , mais tous n'ont pas son génie.

(i) Le cardinal de Retz.

ccyillarceau part avec ordre de vous ramener. Votre alTairc est entièrement linic : elle ne l'aurait pas été comme vous l'avez voulu qu'elle l'eut été do même ; il vient de paraître \me nouvelle loi , qui déclare nul tout ma* riage clandestin. C'est donc la loi «[ui a rompu vos liens : prolitoz-en , ma chère Marlon , pour revenir embellir nos jolis soupers , tout lanj;uit loin de vous. A propos , le clio\alier do, Grammont est à Paris , il désire vous

voir , il est charmant Mais je no

veux plus rien vous dire. A ou s saurez le reste quand vous serez à Paris. Je ne vous écrirai plus; venez , ou nous irons , DesLarreaux , Saint-Evrcmont et la Ferté vous chercher : vovoz quel scaudale parmi vos saintes chanoines ses et votre al)besse , et v(js nouveaux mariés : ne vous y exposez pas et \enez.

» Tout à vous, votre sincère amie.»

Ninon de LENcro^.

Il 8

( 170 ) Eh ! bien, me dit Villarceau, croyezvous que votre amie ait tort? U ne faut qu'un instant pour vous attirer des désagrémens 5 évitez -les en quittant ce pays à l'instant. Dites que je vous ai apporté des nouvelles , qui nécessitent votre présence à Paris, où je vous accompagnerai. Arrivée dans la capitale , vous retrouverez votre agréable maison qui vaut mille fois mieux que ce triste château. Vos amis s'empresseront à célébrer votre retour ,* libre, belle , aimable, vous serez miMe fois mieux qu'ici.« Je ne pouvais nier qu'il n'eut raison : d'ailleurs ^ je sentais ranimer dans mon cœur les premiers sentimens qu'il m'avait inspirés :

il me pressait avec tant d'amour, de me laisser persuader, que je promis de paHir avec lui ; alors ses transports devinrent si vifs

Mon dieu! dis-je en jetant les yeux

sur ma pendule , mou cher marquis il est six heures du mallu , re^ai^nc/. votre appartement, surtout que Ton ne >'ous voie pas. Pensez que je suis toujours , pour tout ce ipii est ici , excepte pour i'abhé , qui même ne me connaît (pie coniine la jolie griseltc du coche , une veuve pleine de vertus et de mérite. — Ne craignez rien , je n'ai jamais nui à la ré putation d'aucune femme, et il mit, en effet , tant de précaution , que personne ne s'apperçut , pas même Dorothée, qu'il eût passé la nuit dans ma chambre. Pour moi, dès qu'il fut parti je dormis quelques heures , d'un profond sbnuneil. Mes femmes entrèrent dans ma chambre à dix heures j je me levai et m'habillai fort promptement , car on devait partir a midi pour Remiremont.

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