‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 1 sur 379 · Vie et aventures de Pigault-Lebrun · texte numérisé non relu

Vie et aventures de Pigault-Lebrun

La vie de Pigault-Lebrun est fertile à tel point en aventures singulières, en intéressantes péripéties, en événements remarquables ou bizarres, que plus d'un lecteur sera tenté de nous accuser sans doute de nous être laissé séduire par l'eiemple de ce romancier, et d'avoir fait, en écrivant son histoire, des appels bien plus fréquents à notre imagination qu'à nos souvenirs. Un tel reproche serait injuste cependant , et nous devons d'avance le repousser. Certes, à peindre un homme du caractère de Pigault, noble, ardent, généreux, plein de verve et d'exaltation toutes les fois (|ue l'honneur ou l'imagination sont en jeu, nous aurions pu ne nous arrêter qu'aux bornes du possible; nous avons préféré nous renfermer dans les limites rigoureuses du vrai. Si donc cette histoire présente presque toujours le vif intérêt du roman, c'est le mérite qui lui est propre et qui n'a rien coulé à la véracité de l'historien.

Pigault-I.ebrun est né à Calais le S avril 17. i3 : son père, un des premiers magistrats de la ville, descendait de ce célèbre Eustache l'19

P.gaul '.-Lebrun.

de Sdint-Pierre, dont le généreux dévouement sauva sa patrie et ses concitoyens des fureurs d'Edouard d'Angleterre. Fort jeune encore , Pigault commença ses études, et ses progrès furent si rapides que , dès l'âge de quatorze ans, il avait terminé sa rhétorique.

La France alors était loin de présenter ce prospère aspect de force et de gloire qui l'avait élevée si haut aux beaux jours du règne de Louis XIV, et que devait bientôt lui rendre le généreux eisor d'une grande régénération politique. Un rapide aperçu de la situation du pays à cette époque ne sera pas inutile ici ; car c'est à l'impression profonde que dut faire sur l'esprit réfléchi de Pigault l'état de faiblesse et pres(|ue de mépris où était tombée, par suite des déportemeuts de la cour et des scandaleux cmpiélementi du clergé, cette monarcliie si puissante naguère, qu'il faut attribuerla haine vigoureuse et profonde qu'il conserva toute sa vie contre la bassesse des courtisans et la perversité du bigotisme ambitieux.

Louis XV, incapable de régner par lui-même , régnait par les femmes et le clergé : c'était dans les bras

ME ET A\EINI'UI\E.S DE l'IG A U LT- LEBRUN.

rt |)rcsi|ur sur le chevel de ni.ulaïur de Poinpadour que le prince dettilimil le» p.irleniriits , connivail à dos loi» dt'saslrciises et nommail ses (jrnrraïu. Dfimis loDf;temps le peuple avait nublio le titre de liiriioiiiif donné d^ms un moment d'erreur et d'eniraincmcnl ; et cet oubli, grande leçon pour le» rois, n'eicitait en lui aucun remords.

Le r.ste de l'Europe semblait partaper celte inertie; l'Espagne et l'Italie n'avaient alors qu'une ombre d'ciistence politique ; la Pologne, qui n'avait pas encore le faible Poniatowski pour roi, ne lisait que ddDS un avenir incertain le partage de sa souveraineté; l'Autriche s'appuyait i» grand'pelne sur son anti(|Me renommée; le trône de Pierre le (irand s''es5ny»it en silence ï de grandes choses; dcui puissances enfin pouvaient seules donner de l'ombrauc ii la France : la Prusse, dont toute la force était d»ns la tête du grand Frédéric; l'Angleterre, dont la marine formidable constituait la puissance.

La i>ai\ de \~i \ avait été, dans ses bases, le trioni|ihe de l'Angleterre : la l'rancc, en lui cédant le Canada, le cap Breton, la Grenade et toutes les iles du fleuve Saint-I.aurent , avait réduit ses jjossessions hors du continent à la peine ilc de Gorée au Sénégal, et dans l'Inde k quelque comptoirs sans forlil'ications sur la côte de Coromandel.

Pour aggraver encore l'opprobre qui pesait sur la tète de l'esclave couronné'de madime de Pompadour, on le força il renoncera la restitution de ses vaisseaui pris au sein de la paii ; il fut statué que DuDkerque resterait démantelé et sous l'inspeclion d'un commissaire anglais : c'est à ce prii (|ue le duc de IledCord plia l'oriiueil de son Cibinet jusqu'il rendre à la France la Guadeloupe et la Martinique.

Cerles, une pareille paix était un crime de lèse gouvernement; mais si Ion se reporte en esprit Ji répoipie où elle fut arrachée 1 la faiblesse franraise, si l'on réfléchit que l'ineptie d'une insolente favorite amenait nos désastres dans les rpialre piulies du monde, que la marine des Tourville et des Forhin n'eiistail plus, que nos coloniea en ruine appelaient en vain des vengeurs, on sera moins tenté de flétrir la mémoire du duc de Ghoiseul, qui la conclut : ce ministre, d'ailleurs, dont le coup d'cril perçant savait lire dans l'avenir, ne prcsscntait-il pas que, dans ce» moments déplorables, guigner du temps c'était gagner des victoires? Instruit par l'histoire mémorable de toutes les dynasties, ne réfléchissait-il pas que l'honneur français peut se couvrir d'un voile, mais non s'anéantir? IN'était-il pas évident pour lui, comme i>our tous les bons esprits de l'époque, que l'Europe, arrivée par la maturité de ses couronnes à une sorte de décrépitude, demandait pour se régénérer une secousse violente, que tout l'art des gouvernants devait tendre à reculer ?

De hardis écrivains cependant signalaient chaque jour la faiblesse ou la perfidie de notre timide politique; des hommes de génie, convaincus que la manière la plus sûre de hàler l'affranchissement du peuple était de l'éclairer sur ses devoirs et ses droits, réunissaient en faisceau et leurs talents et leurs efTorls pour atteindre ce noble but : Voltaire faisait faire un pas immense à la raison en combattant de sa verve acérée, de sa logii|ue puissante, les abus oppresseurs et les ridicules superstitions; ce grand homme ne permettait pas à son siècle de rester sourd ii la vérité; ses judicieuses leçons, se» rude» critique», ses satires piquantes étaient le fléau continuel des préjugés; et à l'école de ce grand maître se formaient chaque jour une foule d'ardents prosélytes, disciples convaincus, destinés à répandre et il pratiquer les enseignements précieux que le solitaire de Ferney savait présenter sous une forme si séduisante et si aimable. Bien jeune encore, Pigault embrassa avec passion les doctrines prêchée» par ce hardi philosophe, et ce fut en vain que les efforts de son père tentèrent de le détourner de cette voie oii sa jeune imagination découvrait le puissant caractère de la vérité, où son cœur généreux ■e sentait soutenu par le noble espoir d'être utile.

Le père de Pigault était un brave et respectable gentilhomme bourgeois, d'une probité sévère, de mœurs irréprochables, bon père, généreux citojen.mais entiché de tous les préjugés du temps, repoussant sans examen toutes les idées nouvelles, et d.imnant sans pitié tous les novateurs. Dans la discussion, et en cela il ressemblait à son iosu au docteur Pangloss, dont il n'avait assurémenl pas lu les mémorables aventures, son grand argument était « ([ue tout ce qui est est bien, par la raison que cela est. •

— Mais, mon respectable père, lui disait le Jeune homme, vous niez donc le mal ?

— ISon, monsieur le raisonneur, mais je loutiena qu'il est nécessaire.

— Et »'il était possible de diminuer la source du mal?

— Ce serait tant pis, et l'on aurait tort de le faire. Vraiment il n'y aurait qu'à Ucher la bride i vos brouillons, et nous en verrions de belles! Ne ser>iit-ce pas, par exemple, une chose bien honorable pour notre payj ([ue de voir tous les Français égaux?... Parbleu! messieurs les philosophes, je vous tiendrai pour d'habiles gens quand vous aurez trouve le moyen d'empêcher un gentilhomme d'être le fiU de son père !

— Mai» enfin?

— .\\i'. je SUIS désintéressé dans la question, parbleu! ma noblesse à moi, la vôtre, monsieur, car, bien que vous lisiez VEnciicUipédie,

vous êtes encore mon fils, «c n'est pas une noblesse de parchemin,

c'esl une nobles e de rniir, de ilévouemert, d'iiéroisme, et quel philosophe m'eiiipêcliera de me glorifier de descendre d'Eustache de Saint- Pierre?... Savent-ils seulement ce qu'il a fait, Eustache de Saint- Pierre, vos encyclopédistes, ([ui intitulent leur monstrueux ouvrage diclioniiaire, el qui ne font mention de lui à aucune lettre ?... 11 s'est mis une corde au cou et s'est rendu dans le camp des Anglais pour se faire peiulre... C'est le Hégiilus de nos temps...

Et le bon père s'échaullait si fort (|ue le jeune homme renonçait bien vite à la controverse, de peur qu'à la suite de ses arguments ad liomimm, rbonnèlc magistrat ne cherchrit à le convaincre par des raisons plus ))éremploires ; mais cette résignation n'était qu'apparente, et le jeune l'igault se dédommageait île la contrainte qui lui était imposée par tous les moyens que lui suggérait son esprit caustiqne et railleur ; ainsi il ne tarissait pas en épigrammes sur les chanoines, Ici échevins, les nobliaux Camiiagnards; il chansonniiit sans pitié la vertu des liâmes de haut parage, et se moquait, sans égards ni merci, de messieurs les gens du roi, voiie des collègues de son très-honoré père.

— Décidément, lui dit un jour celui-ci, j'acquiers chaque jour la triste ■ (mvictioii que le métier de gentilhomme ne vous convient nullement : j'en suis fâché, je vous l'avoue, mais enfin le mieux, ce me semble, est de se conformer à votre goût; vous irez en Angleterre : j'ai à Londres certain ami qui aura sans doute le bonheur de vous plaire; il n'a pas le tort d'être gentilhomme, celui-là : c'est un estimable négociant qui vous initiera aux vulgaires connaissances de sa profession. C'est un assez, triste lot assurément pour un descendant d'Eustache que de devenir marchand; mais vous ne pouvez jouir des bénéfices de la famille sans en supporter les charges; et puis(|ue vous êtes bien décidé à ne rien faire pour soutenir l'honneur de notre maison, j'espère du moins que vous lâclieiez de gagner en argent ce que vous lui ferez perdre en considération.

Loin de se plaindre de cette décision de son père, Pigault l'accueillit avec la joie la plus vive : il allait voir un pays nouveau où régnait la liberté; il allait se trouver au milieu d'hommes qui avaient abjuré les absurdilés et les turpitudes du catholicisme ; de citoyens qui avaient secoué une partie des préjugés (|ui lui inspiraimt une si profonde aversion. Il fit avec empressement ses préparatifs de voyage, et huit jours après il arrivait chez M. Crauford, riche négociant de la Cité.

Pigault fut reçu très-froidement, et cette réception ne le surprit guère. Il savait à quoi s'en tenir sur le flegme britannique. M. Crauford lut d'abord les lettres que lui apportait le jeune homme , puis il le présenta à sa femme et à miss Jeiiny, sa fille. Pigault eut bientôt épuisé près de ces daines la petite provision de compliments anglais dont il s'était à la hàle garni la mémoire; la jeune fille s'aperçut de son embarras, et s'empressa de lui adresser en français quelques paroles gracieuses; mais, loin de rassurer le timide voyageur, cette attention de miss Jenny acheva tout à fait de le déconcerter; le bon M. Crauford le tira heureusement d'embarras, en lui proposant de le mener visiter quelques-uns des ateliers de sa fabrique, dont il était plus fier, en véritable Anglais, que des attraits touchants et de la virginale modestie de sa charmante fille.

C'est un séjour désenchanteur, pour une imagination de dix huit ans, que l'industrieuse Angleterre. Pigault ne tarda pas ii reconnaître qu'il s'était fait de ses moroses habitants une opinion trop favorable : il se demanda bientôt en quoi consistait sérieusement celte liberté si vantée et si enviée des autres nations. 11 regardait autour de lui, et voyait une aristocratie insolente se partageant le sol entier du royaume , ii l'exclusion du peuple et des travailleurs; un clergé fanatique et tout-puissant, des lois draconiennes, une populace barbare , et, pour compensation à tant de maux, un semblant de représentation nationale.

Il ne regrettait pas la France cependant, car désormais le bonheur pour lui ne pouvait plus se trouver que U où vivait la charmante Jenny, qui déjii le payait du plus tendre retour.

Que d'heureux jours passèrent alors ces jeunes amants! que de peines, de soins, pour se ménager une entrevue; que de promesses, que de iermenti échangés dans ces moments si courts et si délicieux 1

Chaque jour cependant les occasions de se voir devenaient plus difficiles et plus rares; le bon négociant, plein de confiance dans sa fille el de bienveillance pour son jeune ami, était loin sans doute de mettre obstacle il un amour ([u'il n'était pas assez clairvoyant pour découvrir, mai» les soins d'un travail assidu, la surveillance obligée d'une gouvernante curieuse, multipliaient les diflicultés sous les pas des amants. Miss Jenny se hasarda , dans ces circonstances, à témoigner à son père le désir de se remettre à l'étude de la langue française, (|u'elle ne parlait que fort imiiarfaitement. Les maîtres de langue étaient rares alors; les bons se faisaient payer fort cher, et l'honorable M. Crauford n'était pas homme à jeter les guinées par la fenêtre.

— Quelle fantaisie avez-vous là, Jenny? Sur mon honneur, vous parlez le français d'une manière très-conforlable... vous pailez parfaitement le français, j'en suis sur, Jenny.

VIE ET AVF.NTUKES DE PMIAULT-LEBRUW.

— .le If rroyiis comme vous, mon jii're; mais (lei>iiis l'ari'i\i'i' île M. PiKanli j'ai bien reconnu mon erreur.

— ()!>' oli!... en effet, le ytùx jeune liomaïc est fort instmil, je me snuvicn. .]iic son père m'en a ili'niit! «vis .. Kli liien! ma l'ille, il me vient une excellcnie id('e. . une «le ces iik'es rares dotil l'ciéculion ne coiVe |ias un srliellini;...

— .\ projios de l.i lanijne franc li-e '

— El de 11 liniïue anglaise aussi, Jcnny. Ecoule, mon enfant; il ne faut jamais [lerilre l'occasion «le rendre sei vice, surtout i|Uin 1 cela ne coûte rien... Tu as dii rrni.irquer i]uc le jeune liomme a pliii encore liesoin d'^ipprendre notre lanf;ue que loi de te perfectionner dans la sienne; eh bien ! faites un l'cbange, vous y gsijnere/, tous les deui f t moi je n'y perdrai rien. Cela n'esl-il pas raisonnable, ma clière Jenny ?

I « jeune fille était si loin de compter sur un succès aussi facile et au'si prompt qu'elle demeura iiilerdiie et craijjnitque son père n'eill deviné le icolif secret de ce vif amour qu'elle témoignait pour la langue française.

— Cet arrani;cmenl ne te convient-il pas? reprit M. Crauford. Pjjjaull est un jeune homme bien l'ievè, doui, laborieux , qui ne demande pas mieux que de s'instruire et de m'èlre agréable... ^'csl-ce pas ton avis , .lenny?

— Mon (lère... c'est (jue... M. Pigault a déji> lanl d'occupations...

— Bon , bon ! cela me regarde ; sois iranc|uille . je le prierai de faire cela pour moi, et je t'assure qu'il en sera enchanté.

Dès le lendemain, les deux jeunes |;ens, sous la surveillance de la re.spectable et malencontreuse j;ouvernante, échangeaient leurs leçoni.

Qui 1 bonheur, quelle joie pour Pigault et sa jeune amie ! Assis tout près l'un de l'autre, ils oubliaient l'Angleterre, la France et la syntaxe; leurs yeux pari lient une langue divine, et si parfois leurs mains se rencontraient, c'étaient de délicieuses étreinte?, que les richesses d'aucun idiome ne peindront jamais. Les pauvres enfants étaient lancés sur une peme trop rapide pour qu'il leur fût possible de s'arrêter désormais : ils s'aimaient d'un premier amour; ils trouvaient si doux de se le dire! i>ieutôt ils trouvèrent plus doux encore de se le ])rouver.

I,e temps s'écoulait cependant avec une rapidité extrême. L'honnête M. Crauford, enchanté de l'intelligence et de l'aciivité que déployait son jeune commis, le vantait dans la Cité comme un modèle, et bientôt, résolu à mettre à l'épreuve, sur un théâtre plus important que sa maison de Londres, une capacité dont il acquérait chaque jour de nouvelles preuves, il le fit appeler près de lui, et d'un air affable et ouvert : — Mon jeune ami, lui dit-il, je suis content de vous; j'apprécie votre talent, votre zèle, et je veux vous prouver à la fois ma satisfaction et mon amitié en m'occupant de votre fortune. Je viens de fréter, vous le savez, le brick .l//ss Jenny, qui , au premier vent favorable, va faire route pour le Krésil : la cargaison vaut plus de vingt mille livres sterling. A son retour, ce navire doit doubler mon capital : c'est à vous que je veux m'en remettre du succès de cette opération importante; vous serez subrécargue à bord du Miss Jenntj Je vous donne un dixième dans les béuéfices, et si le ciel seconde notre entreprise, vous ferez, à votre retour, en position de prendre un intérêt dans ma maison.

Le lion M. Crauford eût pu parler longtemps sur ce ton sans courir le risque d'être interrompu. Pigault demeurait devant lui immobile, muet et comme fappé de stupeur; enfin, après quelques instants d'un silence que l'honnête négociant attribuait à l'impression d'une joie trop vive, faisant un elVorl sur lui-même, et rappelant à lui sa force, qu'une détermination si rapide semblait avoir anéantie, il balbutia quelques paroles.

— Monsieur... je suis... très-reconnaissant... mais... je ne saurais...

— Bien! bien cela! vous vous défiez de vous-même? c'est bon >igne, mon jeune ami : la prudence est la première qualité du négociant; il ne faut pas cependant que cela aille trop loin. Au reste, j'ai lout arrangé, tout prévu. J'ai écrit à votre père, qui non-seulement 'lonne son consentement à ce voyage, mais me témoigne par avance sa gratitude des résultils qu'il ne peut manquer d'avoir. Ainsi n'en parlons plus; c'est chose convenue; faites, mon cher, vos préparatifs le plus promptement possible ; car, je le répèle, le bâtiment n'attend qu'uu changement de vent pour mettre à 1j voile.

Pigault essaya de répondre, mais déj.à M. OauforJ était brusquement sorti pour se dérober à l'expression de la joie et de la reconnaissance de son protégé. Le jeune homme était anéanti ; se voir ainsi éparé de celle qu'il aime, pouvaii-il concevoir un malheur plus grsnd! Ce fut avec l'accent du désespoir qu'il .innonça cette terrible nouvelle à la tendre Jenny. La jeune fille ne témoigna p-ds d'étonnement, un pressentiment fatal sembliit l'avoir avertie que leur coupable bonheur était arrivé à son terme; elle pâlit seulement, son vidage se couvrit de larmes, puis bientôt, se jetant dans les bras de l'ig ult,elle lui apprit dune voix entrecoupée par des sanglots de douleur et d'angoisses, que leur malheur ét<it plus grani encore qi'il ne le croyait. Les pauvres enfants s'éiaient «bandonnés eu .iveuget à toute l'ardeur de leur amour ; depuis q ■» li|ue) jours seulement Jenuy avait soupçonné quelles en pouvaient être 1rs Miiiesi »e< craintes ve-

naient de se cliaiigi'i en certitude : quelipiet mois encore, et l'amunle lit' l'i|;Hult allait devenir mère.

— t.'.iiiiie toi, ma Jenny , je vais me jeter aux piedi de ton père ; je lui avouerai tiut, j'implorerai sa pitié, sa tendreise; j'invoquerai son généreux pardon.

— Au nom du ciel! garde-t'en, mon ami ; je connais la sévérité de nion jière, il nous tr.iiterait sans pitié : il te chasserait, et moi je mourrais de désespoir et de honte.

Le temps s'écoulait cependant. Les amants cherchaient un expédient pour éviter le mallieur dont ils étaient menacés, et (ormaient mille projets (dus ini|iralical(les les uns (|ue les autres. L'heure de »e séparer aiqirochait , et ils n'avaient rien arrêté encore : Pigault craignait d'être forcé de partir dès le lendemain, et, résolu à concerter un moyen d'échapper i ce voyage funeste cjui le sépirait pour toujouri de celle pour qui il eût voulu donner sa vie au moment où elle avait le plus besoin de son secours , il la décida a venir le trouver dans sa chambre aussitôt que toute la famille serait plongée dans le repos, afin de prendre une détermination définitive.

Déjà depuis lontemps la voix monotone des xsatchmen du voisinage avait annoncé l'heure de minuit, et les jeunes gens, toujours indécis, ne songeaient pas à se séparer, lor.i(|u'il se fit tout à coup dans U maison, si paisible d'ordin.iiic , un mouvement, un tumulte qui vint les glacer de terreur. Les domestiques allaient et venaient, les portci extérieures s'ouvraient avec fracas, et bientôt Pigault reconnut la voix de Al. Crauford lui-même, donnant vingt ordres à la fois, it stimulant de son énergie le zèle engourdi de ses gens. La tendre Jenny, tremblante, in(|uiète, éperdue, écoutait à peine les consola tionsquePig.iiilt s'elTorçait de lui donner lorsqu'ils entendirent heurter vivement à la porte de la chambre.

— Nous sommes perdus! murmura Jenny, et elle se cacha ï la hâte derrière les antii|ues rideaux.

— Qu'y a-t-il? que me veut-on? demanda Pigault d'une voix altérée.

— Monsieur Crauford vous fait prévenir, répondit un domestique ; vous n'avez pas un moment à perdre : le brick ,1/ivs Jenny met au large à la pointe du jour, et mon mailre désire vous donner ses dernières instriiclions.

Pigault ne pouvait se faire attendre, l'impatient Crauford n'aurait pas manqué de monter au bout de quelques instants ; il cherclu donc, malgré le trouble de ses esprits, à rassurer sa maîtresse ; mais quelle ne fîit pas sa surprise quand il vit qu'à ses larmes, à son désespoir , avait succédé un air de calme et de résignation résolue qu'il n'osait pas espérer d'une si frêle et si délicate créature !

— Mon parti est pris , lui dit-elle : pari, nous nous reverrons.

— Que dis tu , ma Jenny ?

— Hâte toi, mon père t'attend : c'est un devoir pour toi de lui obéir. Moi , j'ai des devoirs aussi , des devoirs sacrés à remplir : nous nous reverrons.

Il allait insister, mais le domestique vint de nouveau l'avertir que son maître l'attendait avec impatience : il partit.

— Nous ne pouvons nous entretenir longuement, lui dit M. Crauford ; le bâtiment va profiter de la marée pour descendre la Tamise ; j'ai, du reste, depuis quelques jours écrit toutes les instructions qui vous sont nécessaires ; les voici , lisez-les avec attention ; bon voyage, mon ami. Je ne vous dis pas adieu , car je compte sur un heureux et prompt retour.

Au point du jour, Pigault se promenait tristement sur le pont du navire qui s'ébranlait pour le tr.ansporter au Brésil ; il se rappelait avec douleur les dernières paroles de Jenny , et cherchait à en pénétrer le sens caché, quand tout à coup un jeune homme, sortant de la chambre des passagers, vint se précipiter dans ses bras.

— Jenny ! Jennx ! est-ce un songe ?

Silence, mon ami... je te l'avais dit , nous devions nous revoir.

A peine m'eus-tu quittée que je revêtis ces habits qui l'appartiennent. J'allai à la hâte prendre dans ma chambre l'argent de mes économies, le peu de bijoux que je possède. Grâce au ciel , il y avait assez pour payer mon passage. Le capitaine ne me connaît pas, et j'ai été assez heureuse pour être admise à son bord quelijues moments avant ton arrivée.

— Et ton père , ton bon père ? • . ,

— Un mot que je lui ai lai^sé lui fera connaître une partie de la vérité , et k notre retour il approuvera une union à laquelle maintenant nous ne pourrious espérer de le faire consentir... Ah ! je l'en conjure, ne me blâme pas. Sans loi pouv.iis je vivre '' Accuse le hasard et l'amour, qui ont tout fait.

Page 1