II. — La petite Maison du roi
Que pouvait Pipault dans cette cruelle circonstance ? Jenny était si belle . si aimante , si résolue ' il oublia dans les bras de son amie les daniers auxquels l'exposait sa tendresse. Les réflexions sévères les inquiétudes, les soucis , ont peu de prise sur une imagination de vingt ans ; et, dès le lendemain du départ, les deux amants avaient oublié et l'éclat que leur fuite devait faire dans la Cite, et la douleur de
M. Cruuforil , pour ne songer iju'au plaisir (|iie leur promettait, loin des jaloux et des envieux , une longue et paisible traversée.
La navigalioii fut assez heureuse peiulant les trois premiers jours; mais vers l.i lin du (juatrième !<• temps devint mauvais, et le vent prit une telle violence, i|ue l'on mit tout en o'uvre pour gai;ner la haute mer, afin de ne pas être jeté sur les cotes d'Irlande, en vue desi]uelles on se trouvait alors. La nuit vint iM!;inenler le danger : l'obscurité était si pro''onde qu'il était impossible de distinguer les objets les plus rapprochés, l'igault , Mni(|uenient occupé des dangers de sa chère Jenny , semblait insensible aux périls cpii le menaçaient, et ses compagnons imploraient en vain son secours iiour tenter d'éclupper au péril commun. La fureur du vent augmentait cependant à cha(|ue instant ; toutes les ancres avaient été mouillées successivement et sans succès; enfin , au point du jour, le bâtiment toucha sur les brisants et s'entr'ouvrit ; l'eau pénétra aussitôt avec tant de violence , r]ue l'on reconnut l'inutilité de recourir aux pompes : la chaloupe et le canot furent remis à la mer ; l'équipage, les passagers se jetèrent à la h.itc dans ces frêles embarcations, dernières espérances de salut.
Pigault cependant n'avait pas quitté la tendre Jenny ; il l'avait transportée dans ses bras à bord du canot ; l'imminence du danger lui avait i la fois rendu sa force et son courage, et il s'eflorçait de la rappeler à la vie , quand tout à coup le canot , trop faible pour résister à la violence de la mer, chavira en plongeant dans l'abîme tous les malheureux qu'il portait.
Dans ce désastre, Pigault ne songea qu'à Jenny : revenu à lui, il la cherche parmi les infortunés qui se débattent contre la mort ; d'un bras il la saisit, et de l'autre il nage vers la chaloupe, dont les naufragés plus heureux viennent au secours de leurs compagnons. Après des efforts inouïs, il l'atteint, épuisé , mourant ; il est sauvé ! mais .lenny, la pauvre Jenny , reçoit en vain les secours les plus empressés : tant de maux étaient trop pour son faible courage; l'inTortunée avait cessé d'exist<'r.
>ous ne peindrons pas le désespoir de Pigault ; il fut terrible, violent comme toutes les impressions premières d'une âme forte et cénéreuse. Le tendre souvenir de l'angélique Jenny resta constamment •présent à sa mémoire depuis ce jour fatal, et dans ses dernières années encore, ce n'était pas sans un sentiment profond de mélancolie et de tendresse qu'il se rappelait le cruel dénoùment de son premier amour.
Tout retour à Londres était devenu impossible pour lui cependant : il n'eût pu supporter l'aspect des lieux où il avait connu le bonheur; les justes reproches de HI. Crauford d'ailleurs, le tableau de son désespoir eussent été pour lui un cruel supplice ; il se borna à adresser à l'honnèle négociant le récit du cruel désastre qui engloutissait à la fois sa fille chérie et une partie de sa fortune. Libre de ce dernier soin , il ne songea plus qu'à revoir sa patrie et son père, près de qui il espérait trouver du moins quelques consolations à de si horribles malheurs.
Mais l'austère magistrat avait été prévenu de ces événements avant l'arrivée de son fils : une lettre de M. Crauford accusait Pigault de tous ses malheurs, en appelant sur sa tête la malédiction paternelle. Il arrivait à Calais, le cœur navré de douleur; il venait pieusement chercher dans sa famille un adoucissement à ses peines : ce fut en accusé , en coupable qu'il fut reçu.
,. — .4'"'' •!<"":, malheureux, vous avez déshonoré ma vieillesse! s'ecriait son père; ainsi je ne pourrai désormais me montrer sans rougir, dans celte ville qu'a sauvée notre aïeul ! vous avez souillé la maison de l'ami qui vous accueillait en fils; vous avez flétri son amour, son espérance, sa fille qui faisait toute sa joie...
— M. Crauford , je vous le jure , a été égaré par sa douleur, mon père; j'aimais Jenny de l'amour le plus pur, le plus violent; mais jamais l'idée d'un crime, d'un rapt, ne s'était présentée à ma pensée : cest a mon insu qu'elle s'est embarquée sur ce bâtiment fatal...
— Assez, assez ! ne joignez pas à vos torts l'hypocrisie et le mensonge. M. Crauford est un honnête homme, et rien ne saurait faire douter de la venté de son témoignage. Ne croyez pas que votre infâme conduite me surprenne d'ailleurs; voilà oii vous devait conduire, tôt ou tard , cet athéisme moral que vous décorez du nom de philosophie. Mais si votre crime échappe à la justice des hommes si vous avez pu impunément flétrir et désespérer la vieillesse d'un père ne croyez pas que je couvre vos déportements de mon indulgence' c'est à moi que le père de Jenny demande justice , et je saurai à défaut de la faiblesse ou de l'insuffisance de nos lois, vous faire expier vos erreurs. '^
Kn vain Pigault tenta de prouver à son père qu'il était moins coupable que malheureux, qu'une fatalité cruelle avait précipité seule toin ces funestes événements, le vieillard irrité ne voulut rien entendre, mais il sollicita, et obtint sans ditliculté, une lettre de cachet au moyen de laquelle il lit emprisonner son fils.
Il en était ainsi à cette époque; un soupçon, une haine, une rivalité, suBisaienl, appuyés du crédit de quelque ami puissant pour ravir sans examen la liberté au citoyen le moins coupable; le caprice d un père décidait, sans contrôle, du sort d'un lils; et deux hommes à iiui leur talent personnel devait plus tard acquérir la célé-
brité , deux hommes entre lesquels assurément nous ne chercherons pas à établir le moindre point de comparaison, Mirabeau et Pigault- Lelirun, avaient (lu moins cette ressemblance, à cette époque de bon plaisir, (|u'aux deux extrémités du royaume , l'un au fond du Midi , l'autre à la frontière du Nord, gémissaient innocents dans les cachots, victimes des préjuges et de la partiale inflexibilité de leurs pères.
Fort de sou innocence et le cœur ulcéré, le jeune Pigault supporta courageusement la captivité, l'iusieurs de ses parents, une tante surtout, la seule de la famille qui l'ait toujours aimé, les plus intimes amis de la famille , tentèrent d'inutiles démarches pour amener une réconciliation : la rigueur du vieux magistrat, la fermeté du prisonnier , étaient des obstacles contre lesquels devaient échouer les plus généreux efforts.
— Je consens à demander pardon à mon père de tous les chagrins que je lui ai involontairement causés, disait Pigault, mais je ne descendrai jamais à ce degré d'abaissement et de lâcheté d'avouer des fautes que je n'ai pas commises. Puis-je d'ailleurs, au gré de son caprice et de ses préjugés, renoncer à la raison, au sens commun ? Estil en mon pouvoir de regarder comme d'institution divine ces abus, ces superstitions qui ravalent une si grande partie de l'espèce humaine au-dessous de la brute, à ([ui il reste du moins, même dans l'état d'esclavage, le libre arbitre et l'élan de son vouloir?
Deux ans s'écoulèrent ainsi , et Pigault, qui avait pu se procurer quelques livres, les mit à profit pour compléter son éducation, alors imparfaite sur bien des points. Les réflexions graves, auxquelles il eut tout le loisir de se livrer, fixèrent alors, d'une manière absolue, son esprit sur les points les plus ardus de la législation , des institutions et des croyances; et sous ce rapport du moins sa captivité ne lui fut pas inutile. Ce fut son père qui s'en lassa le premier ; et un beau jour, sans (|u'on exigeât de lui ui soumissions ni promesses, le jeune homme fut rendu à la liberté.
Pigault avait horreur de la chicane ; le commerce , après le triste essai qu'il en avait fait, ne lui convenait pas mieux ; la carrière militaire lui sembla préférable à toutes les autres, et son père, se prêtant cette fois à son désir, le lit entrer dans la gendarmerie d'élite, que l'on appelait à celte époque petite maison du roi. C'était un corps privilégié où l'on ne recevait que des fils de riches bourgeois , de fermiers honorables, et pour y être admis il fallait établir que l'on possédait six cents livres de rente.
Le joyeux Testament.
Le jeune Pigault recouvrait à la fois la liberté et les bonnes grâces de son père : le chagrin que lui avait causé la perte cruelle de Jenny, quelque sincère, quelque profond qu'il pût être, devait recevoir quelque adoucissement de celte position nouvelle ; aussi avait-il presque entièrement repris la gaieté de son caractère lorsqu'il arriva à Lunéville, où était cantonné le corps dont il allait faire partie. L'accueil qu'il reçut de ses nouveaux camarades fut des plus aimables , et le colonel, M. le marquis d'Autichamp ', près de qui il avait de puissantes recommandations , l'assura de sa iiienveillance.
Pigault possédait d'ailleurs toutes les qualités d'un militaire de l'époque. Il était brave, de joyeuse humeur, ne reculant pas plus devant un coup d'épée que devant une parlie de plaisir. Ses camarades surent au reste bientôt à quoi s'en tenir sur son compte; car, malgré l'accueil cordial qu'on lui avait fait tout d'abord il devait être tdtc , suivant la règle commune, et les mauvaises plaisanteries ne pouvaient manquer de mettre bientôt à l'épreuve la patience et la bravoure du nouveau venu. L'occasion ne tarda pas à se présenter. Certain malin qu'il jouait avec quelques-uns de ses camarades , son partner, à qui il venait de gagner plusieurs parties de triomphe, s'écria : — Messieurs, ne vous étonnez pas du bonheur constant de M. Pigault de Calais, il y a provision de corde de pendu dans sa famille.
— Vous avez tort de plaisanter les morts , répondit Pigault sans s'émouvoir ; qui sait si vous n'irez pas bientôt leur tenir compagnie ■'
— Tout beau ! tout beau, monsieur le nouvel arrivé ! Vous n'avez pas sans doute la main aussi sûre que le suprême médecin à qui les Anglais confiaient le larynx de monsieur votre illustre aïeul.
— C'est ce que vous apprendrez quand vous voudrez, monsieur le beau joueur!
— Messieurs, dit en se levant son adversaire, vous êtes sans doute aussi curieux que moi de voir à l'œuvre cet habile homme : je viens de succomber sous ses coups à la triomphe, peut-être n'est-il pas d'une égale force à tous les jeux.
Tout le monde se leva gaiement, Pigault, on le pense, ne fut pas le dernier.
— Oii allons-nous? demanda un des témoins.
— Derrière le rempart, mes enfants, dit le plus vieux de la compagnie : je connais un endroit charmant d'oii nous n'aurons pas deux
' Le mari|uis il'Auticbanip , compromis plus tard dans l'aiïaire du Collier, et qui mourut, il y a quelques années, gouverneur du Louvre. Pigault, dès l'année tSIS, était allé le voir; mais le grand seigneur devenu dévot ne voulut point le reconnaître.
VIE ET AVENTLKES Ui: PlCi A U LT-LEBHL N.
cents pas à fjire pour arriver au Grand-Canard, dont les salmis sont si justement renommés.
— Il parait, dit Pigault , que monsieur a consulté s» bourse et son estomac, et qu'il en a reru un bon conseil.
— (^lue dit il donc:' plàit-il ? est-ce que c'est moi qui me bats .'... ce serait tant pis, mon garçon, car j'ai plus d'un lion coup à votre service; mais je dt'fie le plus madré de me faire trouver un écu... Au reste l'usage est là , et les nouveaui venus...
— L'usage, reprit vivement l'igault, est la loi des sots : les anciens peuvent s'en accommoder, mais les nouveaux venus de ma trempe s'en rient.
— Bravo! s'écria l'ancien, voilà un bon mot qui pourra bien te coûter une laide grimace; mais, d'Iionneur, je serais t.'iclié cjuc la leçon fût trop forte, car j'aime les lurons comme toi.
Cependant on marchait toujours, et l'on arriva bientôt au lieu désigné. L'ancien réclama l'honneur de donner ce (|u'il appelait l'initiation au nouveau, et les deux champions mirent aussitôt l'épée à la main. Pigault , calme , décidé , attaqua tout d'abord son adversaire avec beaucoup de vigueur.
— Bien cela , disait le vieux soldat... plus haut le fer... ferme !... effacez la poitrine., et pare?, ce coup de seconde. Ce i;aillard-lk a un poignet de fer... nous en ferons quelque chose, mais il ne faut pas trop le fatiguer pour la première fois... allons , seulement une égratignure de six lignes...
Et cette dernière pirole était à peine prononcée que Pigault se sentit atteint au bras droit ; si blessure n'avait pas une ligne de plus ni de moins que ne l'avait annoncé le vieuv sabreur. Le jeune homme ne voulut pas même qu'on le pansât, et il pressa son second adversaire de se mettre en garde. Les témoins firent de justes observations; ils ne voulaient pas (|ue le blessé engageât sitôt un nouveau combat ; mais Pigault insista si vivement qu'il fallut bien que sou premier agresseur se rendît à ses pressantes injonctions.
Le combat fut plus long cette fois; pour Pigault, l'issue n'en fut 1 pas plus heureuse. Le fer de sou adversaire l'atteignit au ci>lé droit , glissa sur les cotes , et sortit un peu au-dessous de l'épaule. — Diable ! je n'ai pas la main heureuse , s'écria-t-il. Tandis que les témoins s'empressaient autour de lui, on reconnut avec joie que la I blessure n'était pas assez grave pour que cette affaire n'eût pas la suite qu'avait prévue le vieux sabreur. Hon gré, malgré, il fallut que Pigault se laissât porter à l'auberge du Grand Cmard , oii la bande joyeuse commença à faire bombance sans s'inquiéter de savoir quel serait en débnilive le généreux amphitryon.
La réconciliation avait été plus prompte encore que la querelle, et non-seulement personne ne gardait rancune à Pigault, mais il était en quelque sorte le héros de la fête. Posté dans un large fauteuil , soutenu par deux moelleux oreillers, il hgurait fort gravement une sorte de présidence, tandis que ses joyeux amis buvaient à son prompt rétablissement avec un enthousiasme si sincère qu'en un instant la table présenta le glorieux aspect d'un champ de victoire jonché de morts et de débris. On mangea comme des écoliers , on but comme des tambours , et la soirée était déjà fort avancée avant que personne songeât à retourner au ([uartier.
Ou retardait ainsi le quart d'heure de Rabelais , auquel chacun s'était bien gardé de songer d'abord ; il vint enfin. La carte était étourdissante : vingt bouteilles du meilleur bordeaux, vingt de Champagne, le reste à l'avenant; puis enfin , pour clore dignement le bulletin de cette courte campagne, une majestueuse addition dont le total effrayant s'élevait au delà de cent écus.
Or, toutes les poches des convives sondées , fouillées , pressurées, retournées , à peine pouvait-on parfaire le tiers de la somme.
Quel parti prendre cependant? On connaissait de longue main l'hôte du Grand-Canard, et on savait qu'il n'était pas homme à entendre raison sur le chapitre crédit; à minuit, il n'était d'ailleurs pas facile de trouver quelque expédient pour sortir de ce mauvais pas. La gaieté des convives était sensiblement diminuée , et déjà le remords, saisissant nos écervelés à la gorge, en menaçait plus d'un d'une indigestion, quand Pigault s'écria :
— Allons , mes amis , puisqu'il le faut , je me dévoue , et je vous tirerai d'embarras. — Toi ? mais tu as dix écus à peine, et il en faut cent! — Aussi n'est-ce pas de mon pécule (|u'il s'agit; ce que j'ai, je prétends le garder : je veux seulement que ce Grand-Canard intraitable nous accorde le temps de le payer.
— Impossible ! le vieux reitre se ferait plutôt couper en quatre comme un salmis que de nous accorder vingt-quatre heures,
— C'est ce que nous allons voir, parbleu ! D'abord je vous préviens que je me sens excessivement faible ; je ne sais si ma seconde blessure est plus grave qu'il n'a semblé d'abord au docteur , mais il est certain que je me sens défaillir.
— Sac rebleu ! s'écria le vieux loustic, il fallait donc le dire plus tôt! je vais réveiller tous les chirurgiens de la ville.
— Inutile , mon ami, je n'ai besoin pour le moment que d'un notaire et d'un prêtre.
— Bat-il la campagne à présent?... le vin que nous avons bu lui a-t-il tourné la cervelle?
— Voulez-vous sortir d'ici sans bourse délier?
— Autant vaudrait demander au diable s'il veut se moquer du bon Dieu.
— Eh bien! alors, sans commentaire», faites-moi donner deu\ oreillers de plus; attendrissez-vous , si bon vous semble, mais que l'on m'amène sans plus tarder un prêtre et un nol.iire.
L'assurance et le ton goguenard de l'igault rendirent la confiance aux moins rassurés, et tandis que les uns criaient, commandaient, suppliaient pour lyie de prompts secours fussent donnés au blessé , d'autres battaient le pavé, cherchant un garde-notes et un abbés »an> trop comprendre comment il serait possible de satisfaire Ihôle du Grand-Canard avec une pareille monnaie.
Cependant Pigault était entouré des gens de la maison. Le sang qu'il avait perdu en assez grande abondance, sa pâleur, les taches (|ui souillaient ses vêtements, le désespoir de ses amis, tout s^accordait à persuader a la fois qu'effectivement sa blessure était bien plus dangereuse qu'on ne l'avait présumé d'abord.
— .\llons, jeune boiiime , lui disait l'hùte , un peu de courage ; que diable ! on ne meurt pas pour un coup d'épée.
— C'est selon , mon ami... je sens ciue le poumon a été touché... ce n'est pas la mort qui m'effraye... et j'espère le prouver en faisant mon testament... Mes chers amis, c'est miinlenant q ic je m'estime heureux d'avoir été comblé des dons de la fortune : je pourrai du moins, grâce à mes vingt mille livres de rente, reconnaître les soins affectueux que vous me prodiguez.
— Vingt mille livres de rente , et il va faire son testament! se dit l'hôte in fielto. Mais, mou officier, daiH l'état oii vous êtes, un bon lit vous conviendrait mieux qu'un fauteuil.
— J'avoue , mon cher, ([u'un bon lit... mais ces malheureux lits d'auberge...
— Mon officier, c'est dans le mien , dans mon propre ht que je veux vous faire ])orter.
— Allons, François, Bertrand .Thérèse, Catinctte...
Puis , baissant la voix , il ajoutait : — A'ingt mille livres de rente! c'est quel<iue fils de fermier général.— .Vllons, vite! que l'on m'aide à transporter ce brave gentilhomme dans ma chambre !...
Ali ! mon cher hôte, comment reconnaître tant de zèle , de dévouement.' combien je regretterais sincèrement que le notaire arrivât trop tard !
Vous verrez, marmottait l'hôte, ([ue ce scélérat de garde-notes
arrivera i|uand il n'y aura plus personne !...
Pigault fut accompagné par ses camarades jusque dans la chambre de ri'iôte : ils ne voyaient pas encore bien clairement comment tout cela finirait , mais on ne parlait déjà plus de la malencontreuse carte, et c'était le point important. Enfin le prêtre arriva le premier.
— Ah ! mon père , s'écria Pigault , quel soulagement votre présence apporte à mon âme ! que je me trouverais heureux de vous pouvoir faire ma confession générale ! mais , je le sens, ma dernière heure est proche! le notaire va arriver, et, vous le savez, un des devoirs les plus impérieux du chrétien en face de la mort est de faire un louable usage des biens qu'il possède en ce monde... Or, mon père , j'ai à disposer de vingt mille livres de revenu , et il ne me reste peut être pas cinq minutes à vivre... au nom du ciel , donnezmoi l'absolution !
— Je vous la donnerai de grand cœur, mon cher his; mais vous savez combien l'Eglise et ses ministres sont pauvres... les gens de votre profession ont d'ailleurs d'ordinaire la conscience passablement chargée : j'espère que vous allez mériter par vos bonnes œuvres envers votre sainte mère l'Eglise l'absolution (|iie vous sollicitez.
L'abbé prononçait ces dernières paroles comme le notaire entra.
— Eh! vite donc, monsieur! s'écria l'hôle ; le malheureux sera peut être sans connaissance dans un instant.
Une table était déjà dressée prés du lit; le notaire s'y installa, et Pipault commença ainsi à lui dicter ses dernières volontés :
1, M'étant toujours tenu dans le giron de notre mère la sainte Ei-lise catholique, apostolique et romaine, et désirant, par une œuvre pre, racheter les fautes de ma jeunesse, je lègue à un de ses respectables ministres... Comment vous nommez-vous, mon père ?
— (Jervais Rigault , mon fils. „ . , .
. A un de ses respectables ministres, Gervais Kigault, prêtre ordonne du diocèse de Lunéville, une rente viagère de cinq mille livres, hypothéquée sur mes meilleures propriétés...
— Diable I pensa 1 hôte , s'il y va de ce train , le testament ne sera pas long et ce ne\era pas le cas de dire : Aux derniers les bons...
Cette réflexion judicieuse fut interrompue par Pigault , qui continua ainsi : ... . ■ J--
» Item, je lègue à la deuxième compagnie de la gendarmerie d ilite , à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir , tout le vin de mes caves et les filles de mes vassaux...
Mais voilà qui est épouvantable ! fit l'abbe.
— Doucement, mon père, laissez-moi achever je vous prie... . Et les filles de mes vassaux, à la charge par eux d en faire autant de rosières •
Malgré la gravité de la cérémonie, un éclat de rire étouffé couvrit un instant la voix du testateur.
— Les mourants ne pUisantcnt pas , messieurs , dil-il d une voix
VIE ET AVEMUUES UE PIGAULÏ- LEBUUN
faible et pourtant assurée; l'instilulioii des rosières est fort respectable... ma dernière maîtresse en t'tait une, et je sais à (pioi m'en tenir... Commuons s'il vous pLiit...
•■ llem, je lèjjuc i mon lionorjlile hôlc, homme respi'cialile, rtinmblf , incomparable, dont je veu\ reconiiaitn- l'i-sliiiif pour la g.M.d inii. rii! delile en ijonéral, et en particulier pour ceux île messieurs les milil.iirrs appartenant i ce noble corps qu'il a llionneur de recevoir chfi lui , je lèj;ue , dis-je, à cet e.liuiable citoyen. .
I. bote du (irand-Cananl avait les larme* aux yeui d'allcndrissement et 5ulTo(|uail de reconnaissance.
" A. cet estimable citoyen, la perle des bouii;fois de l.unéville , virgi mille livres espèces, plus une somme de' trois cent dix-neuf livres, montant de la carte de ce jour, le tout (|uoi lui sera compté dans le délai de trois mois, à paiiir de mon décès, par mon exécuteur testamentaire, k la change par lui de me faire enterrer décemment... ce (|ui sera très-prochain... car je perds, je le sens, le peu de forces i]ui me restent.
— .\b I mon olhcier, mon gentilhomme, s'écria l'hôte, soyez tranquille sur ce <|ui est de ceU I vous aiir^z la croix d'or et la plus riche bannière; les cloches sonneront en volée tant que le service durera; je vous promets le plus map,oifK|ue bout de l'an V:ii-dessus le marché, sans compter les messes hautes et basses... Ah! sainte Merge! vous en âurei cle toutes les paroisses, de tous les prix... Faut-il que je voie ainsi périr à h Oiiir de l'àjje un si brave gentilhomme !... Jésus! rien que d'y penser, je me sens capable d'en mourir de chagrin !...
El l'excellent bote du Grand-Canard , sentant son éloquence faiblir, .se mit i gémir de toute sa force, suant sang et eau pour faire sortir de son orbite rebelle quelques larmes, provoquées par la joie bien plutôt que par Ix douleur.
— t:'est bien , mon brave bote, reprit Pigault d'une voix qui semblait devenir plus faible de moment en moment ; c'est bien, je suis content , très-content de vous... s'il m'< u testait le temps, je changeais 1 article pour doubler le legs.. . Qae le ciel m'accorde vingtquatre heures seulement, et nous reviendrons là-dessus... l'uis, se tournant du coté du notaire : — Poiirsuivtz, monsieur, lui dit-il.'
• Ilfiii. je lègue à mes braves camarades de la gendarmerie d'élite, cantonnés à Lunéville, une somme de cent cinquante mille livres, à là charge et condition par eux d'en dépenser les deux tiers en banquets et en festins a ma mémoire. Il est entendu que le respectable lu'.te du Grand-Canard, dont les soins pieux ont prolongé de quelques moments ma douloureuse agonie, sera dans ces circonstances exclusivement chargé de la fourniture des comestibles. «
\ ce dernier trait, l'aubergiste se priti» pleurer tout de bon, tandis que les camarades de Pigault faisaient tous leurs efforts pour contenir le fou rire qui menaçait de les étouffer. Le joyeux moribond , qui de son cùté commençiit a craindre que la comédie ne se lerminii pas aussi heureusement qu'elle avait commencé, se hâta d arriver au denoùment : il déclara donc ([ue, ces legs de conscience étant consignés au testament, il laissait le reste de sa fortune a ses héritiers naturels, et, après avoir nommé le vieux sabreur son exécuteur testamentaire, il lui recommanda à plusieurs reprises de tenir la main a ce (|ue le respectable 1 ôte fût traité selon ses intentions; puis, dfmaudant de nouveau au prêtre sa bénédiction, il dit d'une voix éteinte :
— Mes bons amis , aucun de vous n'est cause volontaire de ma mort; et ce ne sont pas vos regrets et vos soins (|ui peuvent en retarder le cruel moment; je veux donc vous épargner le spectacle affligeant de mon agonie; tiites-moi seulement l'amitié de dire cinq Paler ei cinq ^i « chacun pour le repos de mon âme, et retournez au quartier.
La bande joyeuse ne se le fit pas dire deux fois , et toutes les lèvres »e mirent en mouvement de concert, comme les dociles instruments d un orchestre au premier signal du maestro. Or le l'att'r était assurément de 1 hébreu pour la plupart de nos étourdis, et Dieu sait ce r,ue leurs bouches impies marmottèrent à la place ; quoi qu'il en soit, Pigault ayaDt lai,se langoureusement tomber sa tète sur son épaule, et paraissant sans connaissance, tous ses camarades se retirèrent laissant auprès du moribond le prêtre et l'aubergiste, braves gens qui se croyaient en conscience obligés de fermer les yeux i, l'honnête bomme qui les avait traités si magnifiquement.
fetL'él '''■■'°'"'"""' 'P"""' ''•■ Pi-^^'-idu moribond dormait à poings
— M séricorde! monsieur le curé, je crois qu'il ronfle
— Kasiiirei-voiis, mon ami, c'est le râle.
— Vous croyez, monsieur le curé '.'
— \ raiment je voudrais bien qu'il en revint!... un pVienqui s'est f.it donner deux fois I absolution sans se confesser!
— Pourtant, s'il en revenait?. .
— Im.iojsible, vous dis-je... d'ailleurs il y aurait abus de confiance, surprise... escroquerie à l'aide de promesses fallacieuses... b II avait le malheur d'en revenir, ce serait un homme ruiné, perdu de réputation... (,,r, voyez vous , mon ami, le clergé prend , c'est juBle , mais il ne rend jamais : c'est une règle sans exceptions.
— C'est comme les aubergistes , mon père ; Ils ont la bonne... la
sainte habitude, voulais-je dire, de ne rendre que ce qu'il leur est impossible de ijarder... Mais écoutez donc, avez -vous entendu beaucoup de moribonds râler de cette force ?
— Il e.st possible que cela soit causé par un épanchement intérieur...
— Vraiment les vauriens se sont épanché k l'intérieur une assez belle quantité de mes meilleurs vins... mais heureusement le testament est la...
Tant (|ue dura la nuit, Pigault continua son vigoureux somme, au grand déplaisir de ses gardiens, qui s'attendaient à chaque instant ii lui voir rendre l'âme. Au point du jour, il ouvrit les yeux, et comme les fumées de la veille l'avaient singulièrement altéré ; A boire! à boire ! s'écria-t-il aussitôt qu'il eut aperçu quelqu'un près de lui. L'hôte s'empressa de lui présenter un verre d'eau, qu'il avala à moitié d'un seul trait, nuis s'arrètant tout court :
— (Quelle diable de drogue me donnez-vous là ?... K'y a-t-il donc plus de vin dans votre cive , («rand-Canard , mon ami ?
— Pardonnez moi, mon gentilhomme , mais vous êtes si faible... un luour.inl...
— ^ ous avez, parbleu! raison , et ma léthargie me faisait perdre la mémoire... iMais enfin , puisque je suis faible, ne pourrait-on me donner quelque tonique qui me rendit un peu de force?
— Ah ! mon cher curé, dit 1 hôte à demi-vois, mes pressentiments ne m'ont pas trompé : il en reviendra.
— (^)u'il s'en avise, et je le fais excommunier...
— Ce sera sagement fait, mon père ; mais le testament ?...
— INe vous occupez donc pas des intérêts de ce monde , et donnez-lui ce qu'il demande.
— Quoi ! du vin .'
— Allez, vous dis-je, le vin est le père de la fièvie , et la fièvre est la plus sûre alliée des légataires.
L'hôte eîit de grand cœur vidé ses caves s'il ne se fût agi que de cela pour avancer l'heure du convoi dont il devait faire les frais ; il partit donc comme un trait, et reparut bientôt armé sous chaque bras de lieux bouteilles du meilleur et du plus généreux de ses vins.
— D'honneur ! mon cher hôte, dit Pigault après eu avoir longuement dégusté un verre, je ne crois pas avoir jamais rien bu de meilleur... ^ erscz donc, versez, je vous prie... Encore, car je suis bien malade, et c'est le coup de l'étrier... Ah çà! voulez- vous donc que j'entreprenne à jeun le grand voyage:'... N'avez-vous pas là sous la main quebiue débris présentable encore ?...
L'hôte sortit en faisant une grimace pileuse , et bientôt Pigault se trouva dans sou lit en face d'un vaste pité qu'il attaqua bravement en l'arrosant de telle sorte que le dernier verre de la provision du bonhomme ne tarda pas à saluer la dernière bouchée du restaurant déjeuner; puis, sans dire merci ni bonsoir à la compagnie , il remit la tête sur l'oreiller et recommença i ronfler de plus belle.
— Hélas ! fit l'aubergiste d'un ton dolent , je l'avais bien dit, que le scélérat eu reviendrait.
— Ne nous défions pas de la Providence , répondit le prêtre d'un air contrit , il nous reste encore la chance d'une indigestion.
Mais deux heures s'éooulèrent, et Pigault continua de dormir du sommeil de l'innocence et de la digestion. Le prêtre se retira pâle de colère, et l'aubergiste commença à se promener piteusement de long en large en s'arrachant les cheveux.
— Ne vous désolez pas ainsi , mon ami , dit Pigault , qui se réveilla tout à coup; je me sens mieux, je vous le jure : rassurez-vous, je suis sauvé, sauvé à tel point que je veux à l'instant même me rendre au quartier pour consoler mes camarades... Faites-moi donner mes vêtements, je vous prie.
A ces mots, l'hôte ébahi ne ]iouvait répondre du geste ni de la voix; il demeurait immobile , médusé.
— Mais, monsieur, le testament?... dit-il enfin d'une voix suppliante.
— Eh bien ! n'est-il pas en sûreté chez le notaire ?... Soyez traniliiille, si j'en réchappe cette fois, je vous promets de me taire tuer à la première occasion, et vous ne perdrez rien pour attendre.
Tout cela est bel et bon, répondit l'hôte, qui commençait à flairer la mystification; mais i|uand on compte sur les souliers d'un mort, ou est exposé k marcher longtemps nu-pieds; ainsi donc, mon cher monsieur, il me faut mes trois cent dix-neuf livres, ou...
— Tout beau, tout beau ! bonhomme , vous avez perdu l'esprit, je pense ! oubliez-vous que le montant de votre carte est porté au testament? Ce. qui est écrit est écrit... 11 y a contrat entre nous, contrat synallagmatique, contrat bilatéral, dont vous avez accepté toutes les clauses avec joie, et le notaire pourrait le certifier au besoin... Diable! mon camarade du (irand-Canard , vous avez la mémoire courte!...
Le pauvre aubergiste semblait anéanti, et Pigault, qui s'était habillé à la bâte tout en établissant d'une manière si lumineuse cette belle question de droit, avait enfilé l'escalier et se trouvait déjà plus près de la ville que de l'hospitalière maison, avant (ju'il eût pu se reconnaître et revenir du stupéfiant désappointement que lui causait , cet étrange événement.
VIE ET AVENTUUES DE l'KiAU LT-LEB1\U N.
' Ua Amour pur.
La buurrc ori|;inililt' de celte aventure devait achever de mettre Pigault en faveur dans le ri'ijiment. Iticntùt on ne jur i iilus (juc p.ir lui : plaisirs, peines, iiiuiptes, folies , Pijjaull elail l'âme de tout; on n'aurait pas risqué un jour d'arit^ls, un coup de cartes ou uu coup d'épt'e sans le consulter, et pas un de ses caoïarades n'eût lii'sité à jouer dii fois sa vie pour lui , ce qui ne l'euipècliait pas d'avoir régulièrement deux ou trois duels chaque mois, et d'être presque toujours niallieureui dans ces renconties. Tel était l'esprit, le préjugé du temps : l'i|;nult y s^icriliait comme un autre, et cet lionime c\cellent , dont la belle vieillesse eut (|uel(|ue cliose de patriarcal , n'avait pas moins de dii coups d'épée sur le corps. Uans une seule affaire , dont les dilails caractéristiques méritent de trouver place ici, il en reçut trois pour sa part.
Au milieu des fêtes brillantes de l'biver de 17T 1, on apprit à Lunéville que le régiment du roi , qui tenait garnison à ^'ancy , devait donner un grand bal aux dames de cette dernière ville. Celle fête, suivant le programme qui s'en répandait mystérieusement, devait éclipser toutes celles de l'année. Pigault et une douzaine d'étourdis comme lui résolurent d'en juger per eux-mêmes.
— Ces gens-là ont une morgue à trente carats, dit un d'eux, et il y a fort i< parier que nous serons mal reçus en nous présentant sans invitation.
— Kaison de plus pour y aller, reprit Pigiult. Pour moi , je ne trouve rien de plus amusant que de rabattre l'orgueil de ces sots titrés qui ne savent briller que derrière leur enveloppe de parchemin.
— Tentons l'aventure! s'écrie un troisième; et avant que cette opinion soit mise aux voix, chacun, revêtu de la grande tenue , enfourche son cheval , et la bande joyeuse s'élance au galop sur la jolie route qui semble presque ne faire qu'une même cité de Lunéville et de Nancy.
A peine nos étourdis étaient arrivés dans la ville, que déjà le bruit s'était répandu qu'une partie de la garnison de Lunéville venait d'arriver tout exprès pour assister au bal. Grande rumeur parmi les officiers du régiment du roi : on s'emporte contre l'impertinence de ces fils de bourgeois qui veulent trancher du gentilhomme, et une députation leur est envoyée pour les avertir que l'on ne peut leur accorder la faveur de les recevoir.
— Vous êtes mille fois trop bons, messieurs, de vouloir bien prendre tant de peine, répondit Pigault; messieurs les officieri du régiment du roi ne peuvent nous recevoir! .. nous en sommes désolés vraiment : nous espérons toutefois, plus heureux de notre côté, pouvoir recevoir ces messieurs...
Les messagers , désappointés de tant de modération , portèrent à leurs camarades cette réponse assez ambiguë, mais dont on ne tarda pas à comprendre le véritable sens. En effet , Pigault et ses camarades, entrés les premiers et presque de vive force dans la salle du bal , se mirent à en faire les honneurs avec autant d'aisance et de grâce que s'ils eussent été les ordonnateurs de la fête, allant offrir la main aux dames qui arrivaient, et saluant avec une gravité respectueuse les officiers stupéfaits de trouver la place prise par les gens même qu'ils avaient refusé d'admettre.
Mïis bientôt l'assemblée devint plus nombreuse, et avec elle la rumeur alla grossissant; l'orage commençait à gronder, les musiciens cependant préludaient, et la danse allait commencer, lorsqu un officier s'élance âu milieu de l'orchestre, et d'un ton tragi-comique adresse aux dames cette allocution :
— Mesdames, nous étions avertis que quelques-uns de messieurs les gendarmes d'élite de Lunéville étaient venus clandestinement à INancy, mais nous ne pouvions prévoir (|u'ils osassent se permettre de pénétrer violemment dans cette enceinte. Il en a été ainsi cependant, et nous vous avertissons de leur présence , priant Dieu de préserver vos jolies mains du contact de ces gentilshommes à six cents livres.
Cette sortie assez méritée fut accueillie par de bruyants éclats de rire; m.iis Pigault, sans se laisser intimider, parut à son tour à cette tribune improvisée.
— Je ne répondrai pas à votre orateur, dit- il; il n'est que trop aisé d'interpréter à tort ce qui n'e-t peut-être qu'une inconséquence ; mais, quant au contact des gentilshommes à six cents francs, nous verrons à la pointe du jour quels de ces messieurs sont de taille à l'affronter de sang-froid. Cependant nous sommes ici, nous y resterons par res^.ect pour Ihabil (|ui nous couvre , et certes le bal n'aura pas lieu, ou il ne sera pas dit que le corps de Lunéville n'ait pas dansé à Nancy.
Il descendit ii ces mots, et se dirigea vers un groupe de dames pour en inviter une : ses camarades l'iniilèreiit ; mais tons ils essuyèrent un refus, et l'orchestre continua de jouer sans i|ue personne osât prendre place daiii cette salle si brillamment disposée pour la danse.
L'affaire devenait giave de plus en plui; l'bouneur du corps était compromis, et les gens sjges de ra»seaililée n'osaient prévoir oii s'arrêteraient les conséquences de ci:t:e folle équipée, loi'àque le marquis d'Auliclump, colonel de la iiclile maison du roi, arriva tout à coup en grand uniforme au milieu de la société en émoi.
Le projet formé par Pi|;auU et ses .unis lui avait été rapporté, et il av.iil prévu sur-le-elianip les coiiaé(|ucnce» de cette folie. Treiublaiil de voir s'allumer une de ces querelles de corp» (|'ii de tout temps ont eu des !.uitessi déplorables, il était parti aussilùl pour interposer soii autorité, si la chose était possible encore. Il arrivjil i temps heureusement ; et du premier coup d'œil , jugeant oii en étaient le» choses :
— .Messieurs , dit-il en s'adressant aux officiers du régiment du roi, veuillez m'excusersi je me présente sans invitation à votre fête. Je ne pense pas qu'il y en ait beaucoup parmi vous qui (missent se croire de meilleurcuiaiion que moi, et je ne suis pas d'humeur ii souffrir qu'il soit fait affronta l'uniforme (lue je m'honore de porter : je dainerai donc ii votre b.il, pour l'honneur du corps; quelqu'un de vous, messieurs, piétendrait-il s'y opposer?
lit sans attendre de réponse, il invite une dame, se place et ouvre le bal. S'approchant ensuite des jeunes fous tout surpris de voir leur colonel prendre leur parti en cette affaire, il leur dit en les regardant sévèrement :
— J'espère , messieurs, que vous êtes satisfaits.^ mais je ne le suis pas, moi! retire/. -vous, et rendez-vous sur-le-champ aux arrêts à Lunéville.
Pigault et ses amis, ravis de la conduite de leur colonel , n'obéirent cependant qu'à la première partie de son ordre; ils quittèrent le bal, mais ils restèrent dans la ville; et dès que les portes en furent ouvertes, ils se trouvèrent en présence des officiers sur la lisière d'ut» petit bois voisin du rempart.
Cette rencontre fut terrible : douze hommes de chaque côté, jeunes, braves , ardents, excités par la présence et l'appui de leurs amis, de leurs frères d'armes, croisaient, pour une cause oii ils croyaient l'honneur engagé, un fer qu'ils n'avaient reçu de la patrie que pour le consacrer a sa défense. Deux officiers furent tué»; Pigault, ainsi que nous l'avons dit, reçut trois coups d'épée : presque tous ses camarades furent plus ou moins grièvement blessés, et il ne fallut pas moins, pour faire cesser le combat, i|ue l'arrivée sur le terrain du manjuis d'Autichamp et du colonel du régiment eux-mêmes, qui déclarèrent l'honneur satisfait et décidèrent que celte affaire se terminerait entre eux.
En dépit des arrêts et des coups d'épée, Pigault trouvait du charme à la carrière militaire, et peut-être n'eùl-il jamais songé ii en embrasser une autre , si, en l'7C, une ordonnance du roi n'était venue supprimer le «orps de li gendarmerie d'élite. Force lui fut alors de dire adieu à sa joyeuse vie de garnison, à ses camarades, si promptement devenus pour lui de bons et sincères amis, à ses maîtresses , dont nous avons passé le nom et la vertu sous silence par respect pour les pudiques lecteurs. Toute cette bonne et douce vie trouvait lin devant l'ordonnance de licenciement, et Pigault reprit tristement le chemin de la maison paternelle.
Il atteignait alors à peine sa vingt-troisième année; mais, livré de bonne heure à lui-même, il s'était ap|)lic[ué avec fruit à étudier le monde , à connaître les hommes, et dès lors sa haute raison , formée à 1 école du malheur et de la réflexion, avait acquis ce degré de conviction et de fermeté qui a tracé de ce jour la ligne de conduite dont il n'a pas dévié durant sa longue et honorable carrière. Il avait (luillé la maison de son père encore enfant, il y revenait homme, et bien décidé , tout en se tcujnt dans les bornes de respect et de tendresse que son cœur lui rend-iit sacrées , à ne pas ployer désormais sa volonté sous un caprice , à ne p'JS aventurer le bonheur et le repos de toul l'avenir de sa vie sur des idées et des espérances qui ne trouvaient aucune sympathie en lui.
Après les premiers jours, consacrés à ces tendres épanchemenls de famille auxquels le père le plus sévère se laisse entraîner comme un autre à l'aspect d'un lils chéri , Pigault ne tarda pas à s'efl'rayer du vide et de la monotonie qui allaient remplir ses longues journées dans la paisible ville de Calais, tjuel con raste en effet de la vie tumultueuse de garnison à ces tranqui.les dîners bourgeois, à ces interminables soirées de province! Déjà le spleen britannique semblait menacer ses jours attristés par les plus cditiantes réflexions , lorsqu'une circonstance fort simple en elle-même vint tout à coup donner un autre cours i ses idées, el décider en quelque' sorte du sort de sa vie. Dans ses fréquentes promenades autour de la ville , il avait remarqué une jeune personne qu'une daine, qui paraissait être sa mère, accompagnait; il lui avait été jusqu'alors impossible d'apercevoir ses traits, mais sa tiille légère, son port gracieux, le goût élégant de sa simple toilette, ne permettaient pas de douter ([u'elle fût charmante. Il se hasarda enfin à la suivre, et ce ne fut pas sans éloimement qu'il la vil entrer d.iiis une maison voisine de celle de son père. Iticnlot il apprit que depuis plusieurs mois ces deux dames occupaient celle maison; elle» ne recevaient personne, ajouta l'offioieiit ami qui lui donnait ces renseignements, et sortaient toujours seules el le jibis rarement possib'e.
A défdiil d amour, ce mystère dont s'enveloppaient les deux in:cnnues eût suffi pour enflauinier son imaginatiou ;.r,lenle et tourner sa pauvre ttle d éitervclé; malgré cette richesse d'imagination dont 1 donna tant de preuve;- depui, cependant, il ie passa quel-iuc temps avant (|u'il pût trouver qu.liue expédient convenible pour pénlref jusqu'aux deux recluses; et ce br..ve champion , qui avait entreprii de
faire danser malgré elle toute la noblesse féminine d'une grande ville, se trouvait dans le plus extrême embarras pour adresser (|uclques mots il une jeune fille dont il était follement opris, sans avoir eu seulement le vulgaire bonlicur J'tnlrivoir ses traits.
Chji|ui' nuit l'élégiaque l'igaiilt j'.ritToiinait de longues et tendres épitres à la charmante Eugénie (toul ce (ju'il connaissait de la jeune fille, c'i'tait son nom); mais au point du jour, honteux do sa prose di'ieslable, il la jetait au feu. On adoucit , dit-oii , ses peines à les racouter. Comme tous les amoureux , Pigaull prit donc un confident, et ce fut tout simplement son frère de lait , honnête garçon qui remplissait près de lui les modestes fonctions de domestique.
— Dame , monsieur Charles, dit après l'avoir altenliveiuent écouté le brave Henc, i|iii ne manquait ni de résolution ni de malice, j' crois, savei-voiis, (|u'j- n'faiit pas tant d liuesse pour deviner la fin de l'histoire : la d'moisclle vous plait , vous lui faites votre compliment, les parents s'en mêlent, .'M. le curé dit son mot, et tout est bâclé.
Il avait remarqué une jeune pertonne, qu'une dame qui paaissait être la mère accompagnait.
— Mais encore faut-il un prétexte pour pénétrer chez elle : on ne peut pas entrer chez une dame pour lui dire tout d'abord : Me voici ! je viens parce que je meurs d'amour pour vous.
— Ça n' pourrait pourtant pas lui faire d'ofi"ense.
— Cela lui donnerait une fâcheuse idée de mon esprit... Ecoute, René, il me vient une idée.
— .\ la bonne heure, donc... J'allais vous en proposer deux.
— Tu risquerai bien quelque chose pour me rendre service, n'estce pas ?
— J' risquerai toul ce que vous voudrez.
— Eh bien! cet après midi, un peu avant la lin du jour, la te griseras... iNon, tu ne te ijriseras pas, mais tu feras semblant d'être gris...
— J' me griserais tout d' même; j' crois qu' la première idée était la meilleure.
— .Non , je m'en tiens ii la seconde : tu feras donc semblant d'êlrs gris, de haltre les murailles, et, en passant devant la maison oii demeure Eiiginie, un peu avint que les volets soient fermés, lu te laisseras tomber sur une des croisées, et tu briseras les vitres.
— Ci n'est pas dillicile ; mais il me semble que c'est une drôle de manière de faire l'amour.
— ISe t'inquiète pas de cela; on ne man(|uera pas d'accourir au bruit; alors j'aurai l'air de passer là par hasard; je l'appellerai butorl rustre!... Tu ne le fâcheras pas, au moins?...
— \ ous m'appellertz comme vous voudrez; s il ne faut qu' ça pour vous faire aimer, je vous promets lionne chance.
— Tu es un brave g-irçon... je le donnerai...
— Oh ! monsieur Charles, je n' vous d'mande rien pour ça.
— Ecoute-moi donc jusqu'au bout ; je te donnerai un soulïlel et un coup de pied au derrière.
— C'est-y ben utile?
— C'est indispensable pour la réussite de mon plan.
— Allons, puisque ça peut vous faire plasir...
— Puis je t'ordonnerai de rentrer au logis; tu rentreras aussitôt : le reste me regarde.
— J' commence à comprendre... soyez tranquille, je n'oublierai rien... liutor, rustre, un coup de pied, une gifle... bien entendu que vous payerez les verres cassés?
Ce jour-U même, un peu après le coucher du soleil, René cassa les vitres, reçut les injures et les coups, et se retira enchanté à la fois de la façon dont il avait joué son personnage et du succès de l'entreprise. Avant de se retirer, en effet, il avait vu accourir madame Salens, la belle Eugénie et leur servante; il avait entendu Pigault se confondre en excuses et supplier ces dames d'estimer le dégât. On devine aisément que le jeune homme ne s'en tint pas là : il déclara son nom, dit (|u'il avait l'avantage d'être le voisin de ces dames, el sollicita enfin la permission de venir quelquefois leur renouveler l'assurance de son respect.
— Nous vivons en recluses, monsieur, répondit madame Salens, et vous passeriez chez nous de tristes instants.
Ce ne fut pas sans être obligé d'insister beaucoup que Pigault obtint cette permission de revenir, qu'il désirait si ardemment depuis qu'il avait pu voir Eugénie. Dès le lendemain il fit sa première visite; nous ne décrirons pas les phases de cet amour naissant ; le succès l'avait rendu audacieux, etl'audace réussit presque toujours en amour.
Eugénie savait qu'elle était aimée, el la tendre jeune fille avait partagé tout d'abord le sentiment qu'elle avait fait naître. Madame Salens n'avait pas lardé à reconnaître la vérité; mais Pigault appartenait à une famille honorable , il se présentait avec des vues droites et pures, et elle ne pouvait man<iuer de voir en lui un parti convenable pour sa fille.
Les choses cependant ne pouvaient rester longtemps dans cette situation : le père de Pigault ne pouvait en effet souffrir que son fils demeurât ainsi dans une funeste oisiveté,
— Il vous faut pourtant un étal, répétait-il chaque jour; il faut vous créer une position dans le monde, et ce n'est pas à ne vous occuper que de galanteries et de toilette que vous y parviendrez.
— Que voulez-vous, mon père, je joue de malheur! J'ai déjà essayé de deux professions, et vous ne me reprocherez pas de les avoir abandonnées : ce sont elles qui m'ont laissé en chemin.
— Etonnez-vous-en , monsieur, quand vous n'avez ni suite dans les idées ni persévérance... iMais je ne veux pas revenir sur des détails qui m'affligent. Votre jeunesse a été assez orageuse, ce me semble, pour que vous songiez à vivre désormais comme un homme sensé , comme un fils de bonne famille... Mariez-vous, monsieur, achetez une charge avec la dot... 11 ne manque certes pas de familles qui seraient fières de s'allier à la mienne; les filles à marier ne sont pas rares, grâce à Dieu , et vous n'avez qu'à choisir.
— Ah ! mon père , vous comblez mes vœux ! et puisque votre bonté me donne liberté entière sur ce chapitre, je l'avouerai , mon choix est fait...
— Doucement! doucement!... vous avez fait un choix sans me consulter, sans rien dire, je vous reconnais à ce procédé... j'espère au moins que vous aurez songé aux convenances , à l'avenir. Je ne serais pas d'humeur à vous laisser épouser une fille de rien.
— Ah! mon père, c'est un ange de beauté, de candeur, de modestie...
— Bon , bon : mais combien donne-t-on de dot à cet ange-là ?
— J'avoue que je n'ai pas encore songé à m'cnquérir...
— Je l'aurais parié... Et quel est le nom de cette mystérieuse beauté ?
— Eugénie Salens. Peut-être la connaissez-vous, car elle habite avec sa mère une maison voisine de la nôtre.
— Ah! fort bien! c'est à une aventurière que vous vous proposez de donner mon nom... J'aurais dû m'en douter... Bravo! monsieur, bravo! cela s'accorde à merveille avec votre conduite antérieure...
— Au nom de Dieu, mon cher père, n'outragez pas une famille respectalile ; madame Salens est la veuve d'un négociant que des malheurs non mérités ont ruiné , mais il est mort en laissant une mémoire sans tache.
— Et une fille sans dot!
— iMais, mon père, je ne sais rien de positif sur ce point.
— Et moi, monsieur, j'en sais assez pour vous déclarer que je n'en v«ux pas entendre parler davantage , et vous faire la défense formelle de remettre les pieds dans cette maison... La fille d'un négociant ruiné! une héroïne! voilà ce que vous avez trouvé de mieux dans toute la ville... Vous voulez donc me forcer à prendre un parti violent?...
Le jeune homme se relira sans répliquer, mais bien résolu à braver la colère et les préjugés de son père. D'autres chagrins vinrent l'assaillir en même temps : madame Salens lui représenta que ses visites assidues pouvaient compromettre la réputation d'Eugénie ; elle le pria de les cesser s'il n'obtenait pas l'agrément de sa famille pour l'union ([u'il semblait vouloir contracter, union dont elle ne se trouverait honorée (|u'autant que ses intentions seraient promptement sanctionnées par une démarche de son père.
vit ET AVENTURES HE PIG AL I. I -1. tlUl UN.
Pigaull était au disespoir : l\enc le consolait du meilleur de son coeur.
— Un peu de courage, disait-il; le diable n'est pas toujoiiri à la porte d'un pauvre homme, et k votre place je ne me dcsolerais pas ainsi.
— Et que ferais-tu de mieui, mon pauvre garçon.'
— Y a-t-il Jonc si loin d'ici à Douvres! trois heures par un bon vent... une jolie tilk' , <.a n'est pas lourd...
— Eugénie consentirait-elle jamiis ii nu- suivre?
— Je n' dis pas oui; mais il y a un mojcn sur de n'être pas refusé.
— Lequel ?
— C'est de ne rien demander.
— Tu voudrais (|ue sans son aveu... oh ! jamais!
— Mon Dieu , moi je n' veui ([u'unc chose , c'est de n' pas vous voir désolé comme ça... llené a les reins solides, voyez-vous; et si vous promettiez seulement de ne pas vous fâcher... y n' s'agit que
te confident de Pigault était René , sot frère de lait.
d'avoir une bonne voiture, et l'un de ces soirs, quand vous sortirez de chez madame Salens, tâchez que mam'selle Eugénie vous accompagne jusqu'à la porte... vous v'ia parti; elle vous suit desyeui, c'est naturel, et pendant qu'elle vous perd de vue, moi, je la serre de près... c'est-à-dire, non... j' la respecte trop... mais j' la renverse sur mes deux bras, j' la porte comme une mariée jusqu'à la voiture. Fouette, postillon!... avaut minuit nous serons chez ma mère, vot' nourrice , qui vous aime tant, la brav' femme... vous v'nez nous rejoindre... la barque au gros Thomas est là... quatre avirons et un bout d' toile au vent...
— Mais Eugénie résistera.
— A moi ?... pauv' petite innocente!., j' lui dirai tout bas : J' suis r frère de lait d' monsieur Charles !... si elle crie après, ça s'ra si bas qu' personne ne l'entendra.
Pigault avait trop d'amour pour conserver de la prudence : il se persuada aisément que ce projet réussirait malgré son extravagance. Une fois marié il reviendrait d'ailleurs ; madame Salens pardonnerait d'autant plus aisément à sa fille, que celle-ci n'aurait cédé qu'à la force, et quant au père Pigault, après avoir grondé bien fort, il faudrait bien, ne pouvant pas mieui faire, qu'il en prit aussi son parti. Une chose manquait seulement pour mettre ce beau projet à exécution ; chose importante , indispensable , et sans la(|uelle il est impossible de faire avec succès l'amour ainsi que la guerre ; l'argent enfin, cette pierre de touche de toutes les entreprises de notre infime humanité. René n'en avait pas, et Pigault n'en avait guère ; or, quelque amoureux que l'on soit, on ne s'embarque pas dans une aventure de ce genre sans avoir la bourse bien garnie. Après avoir réfléchi mîirement au moyen de lever cette difficulté capitale , Pigault décida d'attaquer bravement la place par le côté le plus formidable, et ce fut à son père qu'il résolut de demander de l'arj;enl. Le bonhomme, comme on sait, n'était pas tendre, sa fortune était d'ailleurs peu considérable, double écueil «jui rendait h néiïociation délicate : le jeune homme espéra toutefois s'en tirer avec honneur.
— J'ai profondément réfléchi, dit-il, aux HgM conseils que vous m'avez donnés l'autre jour.
— C'est fort lieureiii , parbleu !... et vous avez sans doute renoncé à la folle fantaisie d'épouser une fille sans dot ?
— J'ai pris la résolution de mériter vos bonnes gr.ices, mon père, mais le sacrifice que vous me demandez est au-dessus de mon courage ; je ne pourrai , je le sens, cesser d'aimer Eugénie, et l'absence pourra seule peut-être calmer un amour^ijui a pris sa source dans les sentinuuts les plus purs d'estime et d'admiration... mais je m'expose encore à vous mécontenter, mon père; pardonnez ce dernier regret oii je me trouve emporté malgré moi. J'ai résolu de rentrer dans la carrière que voire sagesse m'avait d'abord choisie ; j'utiliserai dans le commerce le peu de connaissanres que j'y ai déjà acquises , et je viens vous demander votre agrément pour retourner en Angleterre.
— Ah ! ah ! le commerce 1... vous auriez pu mieux trouver... Je ne m'oppose pas cependant à l'exécution de votre projet ; partez, monsieur, partez ! et le plus tôt sera le mieux.
— Je partirai quand il vous plaira , mon cher jière.
— l'.h bien ! cela me plait tout de suite : allez !
— Allez ! la chose est facile à dire ; mais on ne va pas loin sans argent, en Angleterre surtout.
— Bon ! bon ! un apprenti négociant ne doit pas , j'imagine, trancher du grand seigneur... (^)uand parte/.-vous !'
— Aujourd'hui même, si vous le trouvez bon.
— Eh bien ! dans une heure je mets vingt-cinq louis à votre disposition... je fais, je crois, largement les choses?
Ce n'était pas tout à fait l'avis de Pigault, à qui la somme était loin de paraître suffisante ; mais il ne laissa pas de se montrer satisfait, et courut sur-le-champ faire argent d'une riche montre et de quelques bijoux ; il obtint encore quelques louis de sa mère, et, muni d'environ douze cents francs , il s'occupa sans retard de son entreprise.
Le voleur philosophe.
Les choses se passèrent d'abord comme René l'avait prévu ; rien ne fut plus aisé que de s'emparer d'Eugénie, de la porter dans une voiture postée près de la maison, et de l'emmener dans le village ; mais ce ([u'il eût été facile de prévoir, et ce à quoi nos deux étourdis n'avaient seulement pas songé , madame Salens, aussitôt après la disparition de sa fille, courut éperdue dans le voisinage , qu'elle lit retentir de ses cris et de son désespoir.
Le père de Pigault pouvait-il tarder d'en être informé, quand cette mère éplorée accusait hautement le fils de ce magistrat d'avoir enlevé sa fille? Il n'en fallait pas davantage pour exciter sa juste colère ; il ne pouvait se pardonner de s'être laissé si facilement duper par iine ruse aussi grossière, et d'avoir surtout fait lui-même les frais d'un rapt qui allait le rendre la fable de la ville entière ; aussi prit-il si bien ses précautions que Pigault fut arrêté au moment même ou il
ME ET AVE-M'UKl-t) DE l'IG AU Ll -LEURU ^.
arrivait cUei ta nourrice, si bien que U nouvelle de son escapade et celle de son arresl.uion se répuDdirent à la fois dans Calais.
La mari'cliaussée , en arrêtant le jeune fou , l'avjil débarrassé d'abord de lout l'argent qu'il possédait , et tandis i|ue l'on reconduisait EUjjénie cliei sa mère, on le jelùt danj une étroiie ]irison , oii son père ne lirda pas à le venir voir, aprt-j s'èlre préalablement procuré contre lui une lettre de cachet. Nous ne diroui pas les premiers éclats de sa colère; il y avait as>U' émeut, cette fuis du moins, un nuilif légitime à .ses plaintes, à ses récriminations, ainsi ne s'en lil-il pas faute.
— Voila oii vous ont conduit vos idées d'indépendance et de liberté ! Vous ni'avf 1 trompé d'abord , puis ensuite vous m'avez volé... volé ! oui, monsieur ; vous vous êtes enfin rendu coupable du rapt d'une mineure ; en voil» plus qu'il n'en faut, je crois, pour faire condamuer uii homme aui galères ; voila à ipiel degré d'abaissement vous avei fait descendre le nom que je vous ai transmis sans tache !
Pigaiilt se faisait violence pour écouler sans répoiilre ca reproches si pleins d'eiagération et d'amertume ; son père, cependant, à force de s'échaufler tout seul dans une discussion sans controverse, finit par bC calmer un peu, et lui annonça que le ministre le l.jis^ait seul arbitre du sort de son bis, et que sa captivité bnirait quand il croirait la leçon assez, forte. Celle nouvelle lui rendait quel(|iie espérance ; il ne se sentit pas le courage cependant d'implorer le pardon de son père, et son silence seulement annonça qu'il était prêt à supporter avec résignation un cbàiiment dont il n'accusait pas l'injustice.
V — Le Voleur philosophe.
La chambre oii Pigault était renfermé avait huit pieds carrés environ ; un mauvais lit , une chaise el une petite table composaient tout l'aïueuMement de celle cellule, d'oii le prisonnier pouvait sortir deux fois pa'' jour, pour respirer, pendant une heure chaque fois, un air un peu plus pur dans une petite cour encaissée entre quatre hautes murailles. Pendant les premiers jours, toutes ses idées, tous ses seraimenls, loui les ballemeuls de son cœur, convergèrent vers un même objet, Eugénie, dont la douleur devait être égale à la sienne; mais enfin son propre malheur le rappela h lui-même, au besoin de la liberté, et dès lors il n'eut plus d'autre pensée, d'autre espoir, car il ne coinplail pas sur la clémence de son père. Ueiu ans déjà passé» dans la captivité pour une faute bien légère lui avaient donné la mesure de ce qu il en devait attendre , cl deu\ nouvelles années, s'il falliiit les voir s'écouler en prison dans la disposition d'esprit oii il se trouvait, n'élait-ce pas pire que la mort:'
Une nuit, qu'à la cUrlé vacillante des étoiles il mesurait l'épaisseur des barreaux en consultant ses forces et son courage, il lui sembla entendre le relentissenienl d'un bruit sourd qui s'élevait de l'étage inférieur à celui oti était située sa cellule. Il prête l'oreille, retient sou haleine, el répond bientôt par un battement de cœur à chaque coup porté par une main inconnue ; car, il n'en peut douter, le bruit est produit pir le travail d'un homme qui cherche à percer le plancher sur lequel il s'est étendu pour percevoir avec plus de nellelé des sons ([ue l'on Unte à dessein d'assourdir. Un espoir de délivrance traverse rapidement son esprit : qui sait ? c'est peut-être lienc qui a trouvé le mojen de pirveiiir ju<que-là ! La chose lui parait possible d'aliurd , puis vraisemblable, certaine enfin, et déji il songe aui moyens de seconder les elYuits de son libérateur, quand il sent tout il coup une feuille du plancher se lever sous ses pieds ; et bientôt il se trouve face à face avec un homme d'un aspect bizarre, qui vient de se hisser par l'ouverture qu'il a pratiquée avec tant de travail el d'efforts. Ce n'était pas René!
— Qui donc êtes-vous? s'écria Pigaull.
— Il y a quelc|ue8 instants j'étais quelque chose de plus que vous ; je venais, k force de persévérance , de recouvrer h liberté !... je le croyiis du moins... Allons! je reconnais que nous sommes égaux ; votre cachot vaut le mien !
— .Vinsi vous êtes prisonnier comme moi ?
— ^l plu> ni moins.
— El comme moi, vous voulez recouvrer la liberté...
— Il est même probable que je le veux plus que vous, puisque me voila ici... Je n'en suis guère plus avancé, il est vrai... des barreaux énormes... no étage de plus... pas de cordes... et il nous reste à peine deux heures de nuit.
— La partie ne peut-elle se remettre ' J'ai un ami qui, j'en suis sur, ne m'abandonnera pas ; tâchez, en attendant qu'il puisse vous venir en aide, de faire disparaître les débris qui révéleraient votre travail ; de mon côté, je m'efforcerai de replacer le parquet de manière a ne pas éveiller de soupçons.
— Toiicbcilii, mon brave! c'est entre nous désormais à la vie, à la mort : la liberté ou la potence...
Pigault ht un pas en arrière.
— 1.1 potence !...
— .-Vh ! je comprends ; le mol peut-être vous eflVaye... Pauvre garçon !... qu'a donc d'effrajfant la potence? Trois morceaux de bois dressés en arc-boiitanl.
— Mais CCS trois morceaux de bois servent à retrancher 1rs malfaiteurs seuls du nombre des vivants.
— Les malfaiteurs! ah! le mot est joli!... Mais qu'est-ce donc qu'un malfaiteur, je vous prie ? C'est tout bonnement un homme raisonnable, qui ne veut pas convenir que tout soit couleur de rose dans ce monde ; un homme qui se rit loyalement des stupides billevesées qui échappent chaque joue i la tourbe inepte des législateurs... Les malfaiteurs! Les sols et les méchants ne savent pa^ donner d'autre nom à l'homme ((ui obéit h l'instinct de la nature... Le soldat tue , pille et Vole sans danger à l'.ibii de l'uniforme (pii l'innocente; le brave qui enlève, au péril de ses jours, le pain (|ui nourrit ses enfants, la robe qui embellil son amante, c'est un mallailcur !...
Voilà, se disait Pigault, ([ui n'eût guère su que répondre, des propositions tant soit peu hardies. C'est de la philosophie transcendante, de l'iilopisme peifeclionné... Il est, parbleu! fort agréable de rencontrer ciilre (|uatre murs un philosophe de cette trempe!
Puis reprenant la parole après ces sages rcQexions : — Je serai vraiment enchanté, dit-il à son honorable compagnon, de faire avec vous une plus ample conii lissance.
— INoiis n'avons pas de temps à perdre alors, mon cher ami, car on doit me pendre soua trois jours.
Pigaull bondit comme s'il eût mis le pied sur une couleuvre ; mais son interlocuteur n'en parut pas plus ému et continua fort tranquillement : — On veut me pendre! cela arrivera ou n'arrivera pas; il n'y a pas de terme moyen, donc les chances sont égales... Cette proposition ne vous parait peut-èlre pas bien claire; mais elle n'en vaut pas moins pour cela , et il en résulte que je suis dans la même position que tous les autres hommes, que la mort menace sans cesse, et dont pas un n'a la certitude de vivre dix minutes de plus que ce qu'il a déjà vécu. Moi, du moins, je suis averti... mais, en vérité, tout cela est hors de saison, et j'ai le temps, quand je suis en tète à tête avec moi même, de faire de la philosophie. Il fera jour dans une heure, et nou< avons d'ici li assez de besogne à faire pour éviter que l'œil du gardien vienne déranger nos projets. Adieu! demain, dès que la nuit sera close, nous nous concerterons, et tout ira bien, je l'espère.
A ces mots , ce singulier personnage s'enfonça dans l'ouverture qu'il avait pratiquée et disparut laissant Pigault immobile de surprise. Quelques instants lui suffirent pour dissimuler l'ouverture en replaçant les feuilles de parquet et en mettant dessus une petite malle qui contenait son linge. Il se demanda ensuite ce qu'il devait espérer de cette voie nouvelle d'évasion ; ce qu'il devait penser surtout de ce personnage parlant si légèrement du supplice qu'il n'avait sans doute que trop mérité. Cet homme avait l'air d'un voleur de grand chemin, et c'était assurément une mauvaise connaissance; mais les scrupules doivent ils tenir contre le désir de la liberté? Pigault résolut de suivre l'aventure jusqu'au bout, quoi qu'en eût pu décider!» fortune. La nuit suivante son compignon fut exact au rendez-vous.
— Ce ne sera pas encore pour cette fois, dit-il; l'obscurité n'est pas encore assez profonde; demain il n'y aura pas de lune, et nous pourrons partir tranquillement. En attendant nous allons scier un de ces barreaux pour qu'il cède plus tard au premier effort; à vous le bas, mon camarade; pour moi, je me charge du haut.
A ces mots, il donna à Pigault une des deux petites liaies qu'il tira d'un endroit dont le lecteur ne pourrait jamais s'imaginer que l'on pût faire une cachetle, et il se mit à l'ouvrage avec ardeur. Pigault n'hésita pas à l'imiter, et les instruments qu'ils employaient étaient d une trempe si fine, qu'au bout d'une heure l'énorme barrière qu'ils avaient attaquée n'olïrait plus aucune résistance, bien ([ue la coupure en fût imperceptible ; les efforts d'un enfant eussent suffi pour la renverser.
— (^a, mon brave camarade, dit l'inconnu, j'espère que lorsque le moment sera venu d'agir, vous ne manquerez pas de résolution. Attenter à la liberté d'un homme, c'est plus qu'attenter à sa vie, et le prisonnier qui s'évade se trouve forcément dans le cas de légitime défense... Voici un instrument qui m'a rendu plus d'un service en pareille circonstance; je vous le confie sans scrupule; en cas de besoin, ayez le coup d'œil sur et le poignet bon : il faut toujours que le premier coup suffise; ce n'est qu'aux écoliers de s'y prendre à deux fois.
En parlant ainsi, il tirait de dessous ses vêtements un long poignard qu'il présentait a Pigault. Ce ne fut pas sans un mouvement d'horreur et d'hésitation que celui-ci s'en saisit Certes il était prêt à tout entreprendre pour recouvrer sa liberté ; mais il sentait que sa résolution n'allait pa* jusqu'à attenter aux jours de ceux qui pourraient s'opposer à sa fuite : cepeodani il comprit aussitôt de quel intérêt il était pour lui de laissera son compagnon l'opinion qu'il avait de son barbare courage, et il lui promit de l'imiter en tout point.
— liravo donc! mon nouvel ami : je vois qu'il y a de l'étoffe, et une fois libre, il ne tiendra qu'à vous d'embrasser une carrière d'indépendance el de joie, dont je m'offre k vous aplanir les pénibles commencements. Il ne sera pas inutile toutefois que je sache un peu qui vous êtes; il faut se connaître au moins avant de faire roule ensemble, et pour vous donner l'exemple it la fois et mériter votre confiance, je vais vous dire sans forfanterie et sans détour quel homme le ciel vous donne pour compagnon aujourd'hui.
On me nomme llipiitcnipi l'intrépide; liontemps, c'est le nom de
mon iière, il ne m'a rien coûté : qu^nl au surnom, il me reste assez
I de temps jusqu'au jour pour vous prouver que je ne l'ai pas volé.
vit lil AVIiNTUUK6 Ub I'K; AU UT-I.KH KU N.
Mon père, brave fermier, riche, estimé de son voisinaee, tenail à honneur d'avoir uu pri'Ue dans sa famille : ce diahlc d'orgueil le décida à m'envoyer au séiuinairf îles c|uc j'eus fail (|iieli|uej élude». Le hunliomuic asail se» [irojets, que le ciel le lui )iardoiiiie, mais il n'avait oublié ([u'une chose, c'était de me coniiulter avant d'rn ciilieiirendre l'accomiiliistmenl. J'aime la prèlraille comme un aulie, elle n'est pas inutile en ce bas monde pour nom soiiliailer la liieiive nue a l'arrivée, et nous (jraisser le» bolles au ilé|>arl; mais \c nu lier n'était pas de mon goùl : j'avais envie de voir le inonde, et je prêterais la simple casaque de soldai au noir uniioriue d'abbé. La veille dune du jour oii je devais entrer dans une de ces pépinières de cafards, je pris mon temps pour enfoncer (;aillardement cerlaïue armoire que je savais bien garnie, et apiés avoir fait à mon brave homme de pete un ! emprunt for<:é ijue la morale, a la rigueur, pouvait ne considérer que comme un avancement d'hoirie, je pris sans faron la roule de l'an», où j'arrivai prompteiuent. Quinze jours aprét, je ne possédai» pas un double. J'avais trouvé la tant de choses * mon gré, les jolies hlles, la loiletle, le spectacle, la table, le jeu : que de bonheur à dii sept ans pour un échappé du séminaire! Je m'engageai : c'était le rêver» de la médaille, la transition nie parut un peu brusque; le métier de soldat se trouvait moins agréable que je ne l'avais pensé; à ce mal il n'est qu'un remède, aussi dans l'espace de moins de sii mois déserui-je irois fois. La plaisanterie était un peu forte, el il fut question enfin de me mettre du plomb dans la tète, sous prétexte que j'étais trop léger à la course : cela valait la peine d'y réOéchir; le conseil de guerre avait pionuucé la sentence, cl je n'avais que ([uel ques heures pour me préparer a faire la dernièie élape; je commençai à méditer sur la sagesse du proverbe qui assure (|u'i| vaut mieui tuer le diab'e que de se laisser tuer par lui. Le principal était de gagner du temps, je demandai donc a être conduit prés du colonel, fort malade alors, el à qui je prétendais avoir a révéler ui complot, qui leodaii à lui ravir la fortune el l'honneur. Ce ne fui pas sans peine que j'obtins celle suprême entievue, qu'il accordait à mon repeniir; quatre hommes me coiidui>irenl ju-ques auprès du lit du malade; il coufentil à m'eiilendre sans témoins, el ordonna a mes gardes de se placer à la porte et de venir me chercher dans i|uelques iastanU; cel ordre était a peine exécuté que je m'élance vers le colonel, je le saisis à la gorge d'uue main puissante et je lui arrache la vie, .^ lui qui voulait me la ravir, avant qu'il ait le temps de se reconnaître. Il n'y avait pas un moment à perdre; l'audace el la promptitude pouvaient seules me sauver. Je saisis sa bourse, ses bijoux, je m'élance par la fenêtre, et bientôt, après avoir rapidement traversé le jardin et escaladé le mur, je me trouve libre.
Une première difl'icullé se présentait, c'était de me procurer de» habiU; j'y parvins en prodiguant l'or, liienlot rendu méconnaissable, je résolus de loul entreprendre pour sauver mes jours, sur lesquels tous les bourreaux du royaume avaient désormais des droits. Ce n'était pas moi qui avais commencé la guerre, el je me trouvais désormais cependant en hostilité contre la société : il n'y avait à espérer ni paix ni trêve; aussi me vis je forcé de faire supporter à l'ennemi les frais d'une campagne qui devait durer jusqu'à mon dernier soupir.
Mon raisonnemenl étail judicieux assurément, ma conduite ne fut pas moins logique; cl, parvenu bientôt à réunir un noyau de joyeux compagnons, victimes comme moi de l'injustice el des préjugés du monde, je me jetai à corps perdu dans une carrière aventureuse oii, à défaut de fumée de gloire, on trouve du moins de la variété, de l'émotion et du plaisir.
Pigault écoulait immobile le récit du bravo, qui ne tarit pas bientôt en expéditions périlleuses, en dramatique coups de main, en aventures égrillardes. Souvent nous l'avons entendu depuis assurer, en racontant cet épisode de sa vie, que jamais récit, drame ou roman, n'avait produit sur lui une émotion aussi inlime, une impression aussi profonde que le récit de cet homme dont la fatalité liait visiblement la destinée à la sienne. — Sans doute, disail-il, la circonstance, l'heure, le lieu, jetèrent dans mon âme une sorte de terreur dont je ne pus me défendre; mais je crois <[ue partout ailleurs le sang-froid de ce scélérat racontant ses crimes comme des victoires, se riant de loul ce que l'humanité a de sacré, la société de saint, el jouant dérisoirement avec la niorl, je crois que tout cela, rehaussé du Ion, du geste, du regard de ce bandit émérile, eût suffi pour faire dresser les cheveux au front du plus intrépide.
Bontemps avait fini son récit; il se taisait comme l acteur, certain, après une lirade brillante, de recueillir des applaudissements mérités. Pigault cependant ne lui adressait ni félicilalions ni blâme; et ne sachant trop comment inlerpréler ce silence : — Si cela ne vous suffit pas, dit il, vous êies, parbleu! difficile ou blasé : je suis, d'honneur, curieux de savoir ce que vous aurez à me raconter à votre lour.
— Mon Dieu! mon histoire est bien simplet je vous la dirai, si vous voulez, mais je doule fori, et je l'avoue, qu'elle soit de nature à vous intéresser.
— Parlez toujours, qui sait ? j'aime le genre pastoral, cela repose et calme Us nerfs en attendant mieux.
Le récit de Pigault fui couri; il dit loul, mais n'exagéra rien, et
parla de ion père avec respect et tendresse, malgré U rigueur avec lai|iielle il en élait traité.
— C'est là tout'' dit le bandit.
— Tout absoluiiiriil.
— Tant miciiv! j'en suis enehaiité, mon brave.
— \ ou» vous contciile/, facilement.
— ^ion, d'hoanciir! mais voire récit me charme. Moi, par eiemple, la société me repousse, me liait el veut me faire pendre; rien de mieux, elle a du moins ses raisons pour celi. Mais vou», >|u'a-t-elle à vous reprocher!' vou» l'avez servie au lieu de lui nuire, et cependant comment vous Iraite-l-elle ;'... Nous n'avez pas de sang au cœur ou vou» devez la délester; vous devez avoir soif de vengeance, car vous êtes uu homme d'énergie, el j'en conclus que vous serri un cicellenl compagnon, dont j'aurai à me féliciter d'avoir fait la rencontre... Mais, diable! il ne faut pas vous aviser d'être ainsi amoureux; ayez des mailresses tant c|uc vous voudrez, mais ne les aimez pas outre mesure, el soyez toujours prêt à le» <|iiiuer pour les plaisirs ou le péril... Allons, ami , uu grain de philosophie , el décidez-vous à être des noires... Eh bien ! la proposition ne vous agrée pas, ce me semble ?
— Oli, non! je ne suis pas d'humeur à m'engager légèrement. Je consens à partager vos dangers pour sortir d ici; mais une fois libre, je m'apparlieus...
— La chose va sans dire , et pourtant, dans ce monde, il faut être dupe ou fripon, il n'y a pas de terme moyen; il y a bien par- ci parlà des gens qui cumulent , mais il n'est pas dan» la nature d'être tour à lour trompeur el trompé. Pour moi, je suis en tout iiarlisan de la liberté des opinions, et dans voire sagesse vous aviserez à choisir voire loi. Permettez-moi de vous faire observer seulement, que la liberté sans argent est une assez Iriile chose, el que ce n'est pas un grand avantage qu'être libre île mourir de honte ou de faim.
— Dispensez-vous de tant d inquiétudes; l'ai reçu une éducation passable, je possède quelques talents d'agrément, el puis la colère de mon père finira nécessairement par se calmer.
— Ah! ah! des conjectures! des espérances! triste monnaie, mon bon ami, et qui n'a pis cour» sur la place !
— J'ai ton peut-être, mais vous tenteriez vainement de me faire changer de résolution.
— Eh] je n'en ai vraiment nulle envie : c'est une cure dont le lempi et l'expérience se chargeront... Yoici le jour, adieu ! n'oiibliex pas que c'est la nuit prochaine «[ue doit s'accomplir l'œuvre de notre délivrance. C'est la l'important; votre niorile el vos beaux projet» ne sont qu'un bien pauvre accessoire.
Pigault était mécontent de lui-même : il se reprochait celle sorte d'association, de fraternité avec un bandit; mais il se rappelait en même temps les deux années de caplivilé que lui avait fail subir U rigueur de son père; il pensait ([ue s'il laissait échapper celle précieuse occasion de recouvrer la liberté, il courrait risque de passer les plus beaux jours de sa vie entre quatre horribles murailles, et ces réflexions l'alVermissaient dans la résolution de tout braver pour sortir d'un carhol où il étîit s-i injuslemeiil retenu. C'est assailli de ce* idées, qu'il passa le resLinl de la nuit el loiit.t la journée suivante, tantôt se faisant un horriide table m du désespoir d'Eugénie, tantôt s'enivrant de l'espérance de se retrouver bieiitôl dans ses bras; il élait encore en proie à celle cruelle perplexité , lorsque la nuit vint le surprendre, et avec elle la visiie de son libéraliur.
— .\ l'œuvre! s'écria ce ui - ci en pénétrant dans la cellule. Je vous dois toutefois un dernier avis : demain , vous le savez , on doit me faire faire la dernière gambade; c'est donc de vaincre ou de mourir qu'il s'agit en ce moment ; làicz un peu votre résolution. Moi, la mort, je ne la crains pas; nous nous somme» vu» déjà d'assez près plus d'une fois pour que, sous ({uelque forme qu'elle se présente, elle ne me fasse pas rompre d une semelle. N ous, c'est une autre afTaire; il ne s'apit pas ici d'un duel oii l'on défend bravement sa vie, mais d'un coup de main oii on la vole. Réfléchissez donc à ce que je vais vous dire , car il ne sera plus temps tout à l'heure de reculer : Si , «me fois sorti d'ici, il voui arrivait d'hésiter à me suivre, si vous tentiez de faire un [las en arrièie, si, m cas d'attsque , vous étiez assez lâche pour vous rendre sans défense, je vous le jure ici , sans colère comme sans pitié , je serais à l'inslanl même votre juge et voire bourreau...
Celle menace, dans la bouche d'un tel homme, fil bondir le cœur de Pigault; il p.ilit, ses dents se serrèrent, et, d'un mouvement rapide, il porta instinctivement la main au poignard que lui avait remii son compagnon.
— Bravo : s'écria celui-ci ; voilà la meilleure réponse qu'il fût possible de me faire 1 — .\ ces mots, il saisit le barreau r|ui avait été scié la nuit précédente, l'enleva, el, se hissant sur l'appui de la fenêtre, il fit signe a Pigault de le suivie dans ce hasardeux chemin.
Le fenêtre était élevée de près de (juiraiite pieds; liuntemps avait prévu celle difficulté, et il lira de dessous ses vêiements une corde (|u'il avait roulée autour de son corps, il en attacha foitemeut une extrémité à un des barreaux, et, s'élaneant dans l'espace, à l'aide de ce frêle soutien, il atteignit sans malencoulre le sol où Pigault le sui vit bienlût.
VIE ET ANKNTUHKS DE PK; AULT-LEBRUiN.
— >ous DC somme gnrre plus avancés, dit ce dernier après s'êlre oricnli' à la f;iilile cUrlé des étoiles; celto cour est celle oii je me promène ch.ique jour. De lous côtés un mur élevé nous arrête...
— Psrlilcu ! croyez - vous donc (|u'on passe d'une prison dans la rue, comme du salon 4 l'anticliambre ? IVous ne sommes tout au plus qu'au quart de notre rude besogne ; du courajje donc , et ;i la grSce de Dieu ! Il lança, en disant ces mots, sur le faite du mur, un crochet auciuel se trouvait attachée sa corde, et, s'aidant aussitôt adroitement de nœuds ména(;és de distance en dislance, il ne larda pas à se trouver à califourchon sur le mur, ainsi que Piijault, (|ui l'avait suivi dans son voyage aérien. — Tire/, la corde à vous, lui dit-il, et jelei - la de l'autre côté du mur; si la ronde ne nous a pas déjà découverts, nous pourrons ilans (|uelques instants crier terre !
Il fut interrompu par un bruit sourd et éclatant, dont il ne reconnut que trop vile la cause : l'igault, dans sa précipitation, avait négligé d'assurer le crochet auquel était attachée la corde, et il venait de tomber de l'autre côté , emportant avec lui toute espérance de ulut.
— Tonnerre! s'écria le bandit, est-il donc écrit que je périrai par la corde ? J'entends le hurlement des chiens ; le poste a déjà pris les armes. .\u petit bonheur : quille ou double!
El il s'élança du soiumet de la muraille sur le pavé avec tant de légèreté et d'adresse, que Pigault le vil aussitôt prendre sa course et disparaître. Pour lui , moins heureux dans la même tentative, il se blessa grièvement en tombant , et la garde en accourant le trouva étendu sur la place.
Celle aventure n'était pas propre à améliorer la situation du pauvre l'igault; non-seulement il fut réinléijré aussitôt dans la prison, mais sa captivité, malgré sa blessure, devint plus rude que jamais.
Près de deux ans s'écoulèrent ainsi , sans que h résignation , la patience , ni la douceur du prisonnier vinssent apporter quelque adoudissement à la rigueur dont il était le déplorable objet. Son père semblait l'avoir oublié, et lui, de son côté, conservait trop de fierté malgré ses souffrances , pour implorer le pardon d'une faute assez cruellement eipiée. .\insi, livré aux regrets, à l'étude, à la méditation, il soulTrail sans se plaindre, lorsqu'un événement insignifiant en appuence, vint changer tout à coup sa position.
Le concierge avait une tille, qu'il avait mise au couvent, pour y faire son éducation, suivant l'usage du temps : Rosette était sortie de pension aussi ignorante ipi'elle j était entrée; cela devait être, car les bonnes religieuses faisaient consister tout leur enseignement dans la régularité des prières, la perfection des massepains et le respect des saints du calendrier. La jeune fille ne tarda pas à s'apercevoir de son ignorance : elle était jolie, spirituelle, et les plaisanteries de ses jeunes amies lui faisaient monter la rougeur au visage, toute leî fois que son silence ou ses ipieslions trahissaient, dans la vie commune, son ignorance des choses les plus innocentes et les plus simples.
Elle tourmentait son père chaque jour : ses jeunes amies savaient la musi(|ue, la danse , un peu de dessin ; elle, elle ne connaissait que le psautier et brûlait du désir de s'instruire. Le brave geôlier compaliisait de grand cœur aui petites douleurs de sa fille, mais sa fortume était mince, les maîtres n'étaient pas communs à Calais, et il fallait se résigner à se contenter de la modeste éducation du couvent, au risque de ne jamais trouver de mari. — Mais , parbleu ! se dit-il un jour, j'ai sous la main un professeur dont les leçons ne me coùteraieiit qu'un peu de complaisance : M. Pigault est obligeant, instruit ; ma fille ne court aucun risque avec lui, car il serait dès longtemps rendu à la liberté si son cœur n'était pas occupé tout entier par un fol amour : voilà de tout point le professeur qu'il me faut.
Dès le jour même la proposition en fut faite au captif. Il n'était pas d'humeur à refuser, bien que le rapport de circonstances bizarres lui rappelât le funeste événement qui avait eu une si falale influence sur sa carrière. 11 ne connaissait pas son élève, mais que lui importait dans sa situation cruelle ! laide, elle lui aiderait a tromper par l'étude les longues heures de la captivité; jolie, elle adoucirait par sa présence des souvenirs qui devenaient chaque jour un nouveau tourment.
Des lors il s'occupa exclusivement de l'éducation de la jeune et charmante Rosette, dont la vue avait surpassé tout ce que son active imagination avait pu se figurer d'aimable et de gracieux. A partir de cette époque, il commença à jouir d'un peu plus de liberté; sa prison s'agrandit et il lui fut permis de prendre quelques heures de repos dans le jardin de la maison; mais ce semblant de liberté ne fit bientôt que lui rendre sa captivité plus insupportable. Pigault était jeune et passionné, son élève était belle et sensible ; dans le long têteà-tête de leurs leçons, l'amour pouvait-il manquer de se mettre de la partie:-' Un geôlier seul était capable de ne pas prévoir ce résultat.
Le cœur de Pigault ne fut pas tout à fait infidèle à la belle Eugénie cependant; c'était d'elle seule qu'il était occupé sitôt que l'absence de iUsetle le rendait à lui-même; à elle seule se rapportaient toutes se» pensées, toutes ses espérances; s'il brillait du désir d'être libre , c'éuit pour courir à ses pieds, pour lui faire oublier ses chagrins, ses peines. Il se gardait fort, il est vrai, de laisser deviner une seule de ces pensées à la gentille et naïve Rosette; la pauvre petite aimait de II bonne foi, avec tant de candeur, de dévouement, qu'il eût fallu
être de glace pour oser tromper son erreur auprès d'elle. — Et puis le cœur de l'homme est si vaste ! — Bientôt une passion violente unit l'igault et son élève ; les leçons du professeur, poussées beaucoup plus loin que ne le pouvait supposer le père, devinrent plus fréquentes et plus longues chaque jour; l'humide cachot, l'étroite cellule devinrent un séjour de bonheur; l'amour en faisait un palais de fée... Tant de félicité ne pouvait durer longtemps !
En dépit du charme qu'il trouvait à voir si bien profiter ses leçons dans le cœur de sa jeune élève, Pigault se sentait chaque jour tourmenté davantage du désir de la liberté. En vain avait-il épié les occasions de se soustraire à l'active surveillance qui l'entourait; sans le secours de Rosette il lui devait être toujours impossible de fuir , et jamais il n'avait pu trouver le courage de briser le cœur de l'adorable enfant en lui avouant qu'il n'y avait de bonheur pour lui que loin d'elle. Un jour, après une leçon plus intéressante encore que de coutume, et oii les preuves, à l'appui des arguments, avaient été à la fois nombreuses et convaincantes, la pauvre petite s'était endormie dans les bras de son amant. Une pensée soudaine, bizarre, vint lui traverser l'esprit, et sans donner à la raison le temps de lui en démontrer la folie, il se mit à l'exécution. Doucement d'abord, il se débarrasse des bias charmants qui l'étreignent ; il enlève successivement le bonnet, le fichu, le mantelet de la jeune fille, et après s'en être revêtu tant bien que mal, il donne un dernier baiser d'amour à cette bouche rosée, (|ui murmure encore son nom durant le sommeil, et se dirige hardiment vers le guichet. Le guichetier à demi ivre, selon sa coutume, ouvre lourdement un œil stupide , adresse un compliment grossier et fait jouer la lourde clef dans la serrure.
Pigault est libre encore une fois.