‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 122 sur 379 · XII. — Arrivée de notre héros à Élampes · texte numérisé non relu

XII. — Arrivée de notre héros à Élampes

Il parut ce jour oii la piété filiale devait honorer une mère estimable et lui faire oublier ses chagrins et ses privations. Quelques heures encore, et j'allais être dans ses bras. Mon cœur, piein des plus doux sentiments, oubliait les passions tumultueuses; l'image de Colombe même ne pouvait rien sur lui en ce moment.

Déjà je distinguais les clochers d'Elanipes, déjà mon imagination créait les scènesde bonheurqui allaient s'ouvrir pour ma mère et pour moi; je jouissais de sa surprise et de son attendrissement, le son de sa voix frappait mon oreille , ses bras me pressaient sur son sein, ele bénissait son bis respectueux cl sensible. Aiidic ménageait ma dilicieusc rêverie , il gardait un profond silence.

J'aperçus sur le bord du chemin cette jeune fille si naivc et si bonne, qui m'avait offert du lait et des fruits lorsque je m'évadai du couvent des Franciscains d Kiampes. Klle filait au fuseau, avec le calme de l'innocence. Je priai mon p;itron de veiller sur elle.

Je reconnus en entrant dans la ville toutes les rues, toutes les maisons, et je les revis avec un plaisir inexprimable. J'en nommais les habitants à André, comme s'il eût dû les connaître. Là demeurait un camarade d'école; ici un ami de mon père; plus loin un marguillier. Je m'inclinai profondément en passant devant le couvent des Franciscains.

I\ous arrèinmes devant la maison de ma mère. Je m'élançai de ma voiture, et je frappai à la porte. Déjà mes bras s'ouvraient pour recevoir mon excellente Madeleine... Ln inconnu me demande ce que je veux. •• Oii est ma mère ? — De qui me parlez-vous ? — De dame i\ladeleine de Mouchy, > et je l'appelais eu parcourant la maison. ' Un moment, monsieur, vous êtes chez moi. — Ma mère a vendu sa maison! Où s'est-elle retirée.'' — Dans le couvent des fiUet du Sacré-Cœur de Jésus. — Andié , courons à son couvent. — \ ous ne la verrez pas. — Pourquoi cela ? — Elle a prononcé ses vœux, et li rè|;le de son ordre lui interdit toute communication extérieure. — Je ne verrai pas inx mère! Ainsi donc, les couvents m'auront enlevé j tout ce que j'ai de cher au monde !

' —Qu'a-t-elle fait de son bien? demanda André.— Oh! que de questions ! .Vdressez-ious aux franciscains; ils vous donneront, s'ils le veulent, tous les écliircissements que vous désirez, u Kt le bourru ferma la porte sur nous.

• André, je verrai ma mère. Si on me refuse cette sjtisfaclion , je mets le feu au couvent, j'enltvc Madeleine à travers les Qimmes, et...

lit

— EnleviT sa mère ! % oil.i, je crois, ce qui ne s'est jamais vu. — Eh liien, ce sera la première fois. — Ta , ta , ta , ta , ne connaîtrez -vous jamais que les moyens violents? — Ce sont les pins prompts. — J'en conviens; mais si vous refusez de revenir à des sentiments raisonnables , je ne vous (|uitlerai pas d'un instant , et je marcherai à côté (le vous une pompe sous le bras. • .le ris; c'est ce que voulait André : on ne lirùle pas une iiiaison en riant.

• André, il faut cependant prendre un parti. — S.in? doute, monsieur; mais il faut a^ir avec réilexion. Occupons-nous d'abord de nous lo|;er, nous et nos éi|uipai;es. (^ette opération préliminaire vous refroidira la télé, et nous verrons après ce i|u'il faudra faire. •

I.O(;er au cabaret, après avoir eu une maison à moi ! Cela était dur; mais il fallut me résigner. >oms cherchâmes, et, eu allant et venant, je ri'ncoutrai un ancien camar.ide , jiarvenu au poste éminent de bedeau. Il me reconnut, et, une heure après, on disait par toute la ville qu'Antoine la Mouche y était revenu avec une jolie lii;ure , des vêtements somplueui, un éipiipapc brillant, et cent-mille livres. On avait oublié mes anciennes espiègleries, on m'arrêtait, on me félicitait, et comme un homme qui a cent mille livres est un personnage important, on me marqua di' la considération. Personne ne m'oUrit de logement , sans doute parce (|u'un gros capitaliste doit épuiser en peu de temps une maison bourgeoise; maison nous indi(|ua le meilleur cabaret d'Ktampes.

Ces conversations, courtes, miis répétées, m'avaient calmé, ainsi que l'avait prévu André, .le ne pensais plus à enlever ma mère, et il me proposa d'aller rendre visite au prieur des franciscains.

Le frère portier appela le père Honifacc; le père Honiticc me regarda avec une sorte d'embarras, et il alla avertir le prieur. Il n'était plus ce temps où on ne m'adressait pas un mot qui ne fût dicté p.ir la bienveillance ; où on m'attirait, par des caresses , sous le scal'ulairc de saint François. Deux figures, froides et sévères, attendaient que je m'evpliquasse.

Je demandai ce qui avait déterminé ma mère à prendre le voile : le pi're lioniface le savait au moins aussi bien qu'elle. Il me répondit que la grâce l'avait appelée il cet état de perfection. André demanda ce qu'était devenu son bien. On lui répondit c|u'elle en avait disposé.

Kn faveur de (|ui ? — Elle l'a employé en œuvres pies. — Ah! j'entends. »

J'evprimai le plus vif désir de la voir. On me répondit que la règle ne lui permettait pas de me recevoir. « Sortons d'ici, monsieur," me dit André.

• Il me paraît évident, continua-t-il quand nous fûmes dans la rue, que ces gens-là sont parvenus à dépouiller votre mère, et qu'ils l'ont mise dans un couvent pour s'en débarrasser. — Ah ! qu'ils gardent son bien, et qu'ils prient pour elle et pour moi. — Ils prieront si cela leur plait; mais ils vous restitueront jusqu'au dernier sac. — (^>ue je voie ma mère! — Vous la verrez. — A ce prix, je renonce à tout. — IVloi , je ne renonce à rien. Que les membres catholiques du parlement de Paris favorisent le cagotisme, l'idiotisme, ils (ont les alTaires du duc de Guise; mais ils comptent parmi eux une moitié de protestants, intéressés à donner une haute idée de leur équité, et ceux-là se soulèveront contre des moines spoliateurs. — Moi, j'attaquerais ces saints religieux, au milieu desquels j'ai passé ma première jeunesse ! — Monsieur, la robe ne fait pas l'homme, et celle de saint François couvre ici des fripons. — Mais, André !... — Mais, monsieur, il vous faut une petite terre pour nourrir Colombe; un superflu de produits pour lui procurer les agréments de la vie ; une maison agréable pour la loger, et on n'a pas tout cela avec dix mille livres. Allons trouver le procureur du roi d'Etampes. — Allons chez le procureur du roi.

— S'il fait son devoir, cette affaire pourra se terminer sans éclat. Si c'est un sot , je pars pour Paris ; je m'adresse au chancelier de Ilirjgue, et il nous fait raison de toute cette canaille-là. j>

A rcpo(|ue de la signature de la paix, la cour s'était occupée de garantir les réformés des persécutions sourdes et ouvertes des catholic|ues. La composition mixte des parlements assurait le repos des sectaires des deux cultes , et le chancelier avait favorisé ces vues pacilii|ue5en expulsant des tribunaux et des bailliages les forcenés et les hypocrites.

Le procureur du roi d'Elampes était catholique ; mais il voyait dans chaipie Français un homme qui avait droit à la protection de la justice, quelles que fussent ses opinions religieuses. Il était magistrat intègre et ne voulait être que cela.

André portj la parole et fut écouté avec attention. «Je vais, me dit le procureur du roi , chez les filles du Sacré-Cœur, et je parlerai à votre mère. Hevene?. dans une heure. »

Cette heure nous parut longue : elle devait décider de choses d'une grande importance pour moi , et celui qui attend compte les minutes. M. N ernier rentra enfin, et nous invita à l'écouter.

U s'était fait présenter les statuts et les règlements de la maison. • Les statuts , émanés du pape, sont sévères; mais aucune main laïque n'a le droit d'y porter atteinte. Ils ordonnent une clôture absolue et ne privent pas ces relii;ieuses de la satisfaction de communiquer avec les personnes de l'extérieur. Ce couvent est dirigé par les pères frinciscains, et ils ont établi depuis trois mois une réforme «iiii peut

être prescrite pir des motifs purement temporels. Je présume qu'ils veulent prévenir toute explication entre votre mère et vous. Ils ont fait approuver ces nouveaux règlements par l'évêque diocésain; cependant ils sont loin d'avoir force de loi. D'ailleurs, ils n'interdisent aux religieuses (|ue les visites des rtrançifra , et un fils ne peut être étranger à sa mère. Un reste de pudeur n'a pas jiermis de vous exclure nominativement du parloir. OiTeùt blessé toutes les convenances , on eût irrité ces bonnes fille? si on eût parlé d'enfants qu'elles n'ont pas et qu'elles ne doivent pas avoir. Une veuve sous la guimpe est une chose extraordinaire, et on a cru vous éloigner de la grille en vous comprenant dans une interdiction qu'on a voulu rendre générale. Je crois, au contraire, qu'il doit y avoir exception en votre faveur. Au reste, je prévois l'existence d'une trame sourde et coupable contre votre sensibilité et votre fortune. J'en démêlerai les fils.

" J'ai parlé de vous à votre mère. Elle vous croyait mort, et elle a versé des larmes d'attendrissement en apprenant que vous êtes à Etampes. Je lui ai demandé si elle serait bien aise de vous voir. Elle est tombée .à genoux devant la <jrille, et elle a baisé ma main, que j'avançais pour la relever. Oue Dieu me pardonne, a-t-elle dit , de tenir encore à la terre ; mais je crois que je mourrais de joie si je revoyais mon Antoine. »

M. Vernier envoya chercher le greffier du bailliage , deux témoins, quatre archers , et nous primes tous ensemble le chemin du couvent.

L'acte d'autorité qu'avait fait le procureur du roi s'était borné à demander la communication des statuts et des règlements , et il avait suffi pour répandre l'alarme dans le couvent. La supérieure parut seule du côté intérieur de la grille quand nous demandâmes n voir la sœur Madeleine. Le père ISoniface entra dans le parloir au moment où le procureur du roi ordonna que ma mère fût introduite.

Le révérend père représenta d'un ton humble au magistrat que la pureté de la sœur Madeleine serait ternie si elle partageait l'air que respirait son fils. « Qui peut vous faire juger que ce jeune homme soit un être corrompu ? — Monsieur le procureur du roi, il a été quatre ans novice chez nous, sans être jugé digne de prononcer ses vœux. Il a fui en coupable de notre maison; il est allé à la Uochelle, au centre de l'hérésie , se réunira un père huguenot et athée... — Prenez garde, mon père, ce que vous dites implique contradiction. Un huguenot est un chrétien , et un chrétien n'est pas athée. Continuez. — Depuis ce temps, nous n'avons plus entendu parler de lui ni de son père. Nous les avons crus morts, l'un et l'autre, livrés aux plus abominables principes , et nous avons maudit leur mémoire. — Vous êtes prêtres pour prier , et non pour maudire. Mais sur quelles présomptions avezvous cru que Jacques et Antoine de Mouchy n'existaient plus ? — Sur une lettre écrite à le sœur Madeleine par le maréchal de Biron. » Le greffier inscrivait sur son procès-verbal les ([uestions et les réponses.

" Où est cette lettre qui constate le décès du père et du fils? — Je ne sais si on pourra la retrouver. Mais en voici une qui prouve l'athéisme de Jacques. — Voyons cette lettre.

» Jacques y exprimait le désir d'embrasser encore sa femme et son fils avant que de s'endormir pour toujours. — Pour toujours signifie positivement, monsieur le procureur du roi, que l'homme meurt tout entier. — Ces mots peuvent s'appliquer aussi au sommeil des justes qui s'endorment pour toujours, relativement à la terre. Mais comment se fait-il que vous ayez conservé une lettre insignifiante, et que celle qui peut tenir lieu d'un acte de décès ne se retrouve pas ? » André demanda la parole.

« On peut prouver, dit-il, que M. de Mouchy n'a quitté le maréchal de Hiron qu'au moment de l'ouverture des négociations pour la paix , et jamais ce général n'a écrit à la sœur Madeleine. Mon ami était son secrétaire intime ; il rédigeait toutes ses écritures, et le père Boniface ne prétendra pas nous faire croire qu'il ait annoncé sa propre mort à sa mère. Il lui a donné avis de celle de son père. Cette lettre prouve l'existence du fils , et voilà pourquoi elle ne se trouve pas. Le maréchal est à Biron ; il y a loin d'ici , mais je ne demande que quinze jours pour apporter à monsieur le procureur du roi des preuves incontestables des faits que je viens d'avancer.

«Voici les conséquences que j'en tire. Les franciscains ont pu croire ce jeune homme au nombre des victimes de nos guerres civiles, et ils ont voulu hériter du père et du fils. Madeleine ne sait pas lire. On lui 1 présenté et lu un papier écrit dans des vues perfides. Monsieur le procureur du roi suivra ce premier fil. H le conduira à la connaissance des détails.

„ — Caporal , portez à vingt de vos camarades l'ordre de garder les issues du couvent des franciscains, et de ne pas permettre qu'on en sorte la moindre chose. Madame la supérieure, choisissez de faire conduire la sœur Madeleine dans ce parloir-ci, ou de m'admettre dans le vôtre. Je veux parler à cette religieuse sans témoins. Voilà la seconde fois que je vous donne l'ordre de la faire paraître : ce sera la dernière. Si vous n'obéissez à la minute , j'aurai des moyens que la loi met à ma disposition pour protéger ceux qui invoquent mon ministère. Vous savez que les portes tombent devant moi. »

La supérieure pâlissait, rou;;issait , et paraissait ne savoir à quoi se déterminer. Le procureur du roi lui lança un regard foudroyant. Elle sortit.

Le père Bonifacc était assis dans un coin et paraissait accablé. Le

LA MOUCHE

procureur du roi le lit conduire dan» une pièce voisine, el le mil sou» lu ijiirde de ses arcLeri.

La su'ur Madeleine parul enl'iii , pâle, défaite, et dans un état de stupeur remari|ual)lc. l.a vue de sou liU rauicnn la vie dans sou cœur et dans ses yeu\. >ous nous préci|iilimei dans les bras l'un de l'autre; nous nous \ tiiimes loni;leaips pressés ; de douces larmes coulaient de nos yeui ; îles mots entrecoupés s'écliappalent à peine de nos poitrines oppresbées Celte scène louchante dura longtemps.

" Celte entrevue nie coulera clier,dit enlin ma mère. Mais j'aurai joui d'un iiislaiil de bonheur avant cjue de descendre vivante dans la tombe. » Le procureur du roi riuliM-royea.

On lui avait iléfenJu de rien révéler, sous les peines les plus graves ; et celles qu'on iulliije dans lej couvenis sont cruelles. • Mais, mon lils vit, ilit-elle, on l'a dépouillé, et j'élais mère avant que d'elle religieuse. J'abandonne de tout mon cceur à l'I'^jlisc ce qui m'appartenait; mais je supplie M. le procureur du roi de faire rendre à .Antoine ce qu'a laissé sou père. Je remplis un devoir sacré, et je me résii;ne à la mort.

u — A ous ne mourrez pas, madame! s'écria le procureur du roi. Je vous prends sous ma prolectiuii , el elle ne sera pas impuissante. Je vous ferai même transférer dans un autre couvent si les circonstances l'exigent. Parlez librenienl el avec calme. •

Ma mère raconta ([ue le père Uoiiifacc lui avait lu une lettre qui lui annonçait la mort de son fils ; qu'il lui avait repré.-'Cnlé qu'tlle ne tenait plus au monde par aucun lien ; (|ue les biens terrestres n'étaient que des moyeiH de perdition. Il lui conseilla de s'en défaire en faveur des francise ins, cjui en feraient un digne usige, el de ne s'occuper désormais que de son salut. Il la pria , il la pressa d'entrer en religion.

L'espoir que la nouvelle de la mort de son fils pouvait n'être pas foulée la fit résister pendant (|iielqiie temps. Un lui montra l'abîme iuferual ouvert sous ses pas et prêt à l'engloutir. Elle vendit sa maison et en joignit le produit au\ souimei qu'elle avait déjà. Elle en remit la totalité au père Boniface, et elle entra chez les filles du Sacré-Cœur de Jésus.

'I Combien , madame, avez vous livré à ce moine? — Environ trente mille livres. — Greffier, dites qu'on fasse rentrer Itoniface.

u Mon père, vous êles coupable de fraude et de faui, et vous savez que les faussaires sont pendus. — Pendu ! un religieux , un piètre ! — J'avoue (ju'il sera dilVicile de vous conduire au gibet ; il ne le sera pas autant de vous faire restituer ce (]ue vous avez extorqué. (Ju'avez-vous fait des trente mille livres que sœur Madeleine vous a remises ? — ^ous avons pajé à son couvent trois mille livres pour sa dot ; le surplus a été employé en œuvres pies. — Cela ne se peut pas. On ne distribue pas vingt sept mille livres en aumônes, dans une petite ville comme Etampes, sans que le public en ait connaissance , sans que la mendicité y soit éteinte, et on y rencontre des niendianis à chaque pas.

« ^ otre couvent est cerné. Epargnez-moi la peine d'y faire une perquisition. Apportez-moi les vingt-sept raille livres dont vous êtes nantis. — Monsieur le procureur du roi! s'écria André, je vais conduire noire voilure à la porte des franciscains, et je recevrai en masse ce qu'on y a porté en détail.

> — Muis, monsieur, dit le père Boniface, vous savez que nous faisons vœu de pauvreté. — Si je ne trouve rien chez vous, voire justification sera éclatante. Mais je crains bien qu'il y ait d'autres sommes destinées à des wuires pies. .■Vllons, décidez-vous. — Mais au moins, monsieur, me donnez-vous votre parole que celle affaire n'aura aucune suite ? — Je vous le promets; mais je prendrai mes siîrelés. •>

iViidanl cette instruction, j'élais à côlé de ma mère; je tenais ses mains, je les pressais, je les baisais ; elle me prodiguait les plus tiiidres caresses. Is'ous vîmes cependant sortir André et le père Itoniface.

Une heure après, vingt-sept sacs de mille livres étaient déposés sur le plancher du parloir. < .Monsieur, me dit le procureur du roi, votre mère est morte au monde ; cet argent vous ap(,artient. Faitesen ce que vous voudrez. Caporal, allez relever l'escouade que vous avez mise en surveillance autour du couvent des franciscains.

• l'ère Uoniface, je ne cherche jias de coupables. Je ne veux pas savoir si vous avez encore de l'argent mil acquis. Je vous conseille de répandre dans le public que vous aviez chez vous un dé(ôt, qui de- V lit être transféré en plein jour au couvent du Sacré-Cœur, et i|ue vous avez requis main-forte pour contenir les gins i|u'on rencontre partout, et dont l'industrie est au bout de leurs doigts. Si on vous fait des questions, vous ne serez pas embarrassé d'y répondre : vous avez l'imagination active et féconde.

» Je garde mon procès-verbal. Je ne le communiquerai ii personne ; mais il servira de base à une action criminelle si je ne suis pas satisfait de votre conduite. Qu'on fasse venir la supérieure de cette uiaison.

" Madame, je vous laisse les trois mille livres de dot ([ue vous

a payées la sœur Madeleine, quoique cette somme excède de beaucoup ce qu'on exige ordinairement des novices ; mais j'entends, je veux qu'elle soit traitée doucement et même avec quelques égards. Vous lui permettrez de recevoir son fils quand il se présentera. Je

viendrai la voir tous le» jour», et à la première plainte fondée qu'elle m'adressera, je la ferai transférer dan» un couvent de Pari», et vous rendrez sa dot.

• — \ ive le procureur du roi d Etampes! s'écria André. Pourquoi ne lui ressemblent-ils pas tous ' Monsieur, lui dit sèchement ce magistrat, la justice était de votre coté, el elle a di'i prononcer en votre faveur; mais je vous engage à user de vos avantages avec une extrême réserve. Les moines et les religieuses ne sont pas dans la religion, mais il» y touchent de très-près. Ne l'oubliez pas. lletirun»iious. •

J'aidai à André à transporter nos sacs dans notre voilure, et nous fumes les déposer dans une chambre de notre cabaret , à côté des di\ mille livres i|ue nous avions apportées i Etampes. J'en mis la cltf dans ma poche, après avoir fermi- les volets des fenêtres. Je conimeneais déjà à sentir les embarras et les inquiétudes que donnent les richesses.

• Eh bien! monsieur, n'avais-je pas raison de vous dire que d'une manière ou d'une autre nous aurions raison de ces fripons-là? — .\ndré, le couvent des franciscains a presipie été mon berceau, et je porte à ces bons pères un vif intérêt. — Oh! ces bons pères , ces bon» pères! ajiprenez donc, monsieur, à estimer les hommes ce qu'ils valent. — Je ne me consolerais pas de les avoir difTamés. — Il faut, pour qu'ils le soient, qu'ils se difl'ament eux-mêmes, et ils sont trop adroits pour n'être pas discrets. — Mais le procès-verbal... M. \ ernier est incapable d'en abuser; mais il est là, vos bons pères le savent; il les contiendra, et ils se tairont, .\llons remercierle procureur du roi. •

Nos remercîmeiits furent aussi vifs que le service qu'il nous avait rendu était important. « Messieurs, nous dit-il, remercier un magistrat qui n'a fait que son devoir, c'est l'olVeiiser quand il est honnête homme. \ ous ne me devez rien. Je vous salue. »

Nous parlions eu nous retirant des rares qualités de M. Vernier, nous en parlions en retournant à notre cabaret, nous en parlions en nous assurant (|ue les fermetures de la chambre qui renfermait notre trésor étaient intactes. Nous voulions faire un tour de ville, et nous revenions sans y penser vers la maison oii était notre précieux dépûi, « André, je ne pourrai plus dormir. — Ni moi non plus, monsieur. Je sens (|ue je perds ma gaieté et ma philosophie. Sénèque a dit avec beaucoup de raison ([ue la richesse est le poison de l'âme.

» — André, demandons à souper. — Il n'est pas l'heure, monsieur. — Nous l'attendrons auprès de nos sacs. — Monsieur, il faut placer promptement cet argent-là, ou il nous fera perdre la tête, u

On nous servit un souper très-passable, et nous ne pûmes manger ui l'un ni l'autre. « André, va chez le notaire du lieu, et demandelui s'il y a ici quelque chose à vendre. — Vous resterez donc auprès de votre argent? — Oui, et j'ai l'épée au coté. •

Assis sur une pile de mes sacs, je récapitulai les événements de la journée et de celles qui l'avaient précédée. Je ne trouvai dans toute ma conduite que l'amour pour Colombe et l'afTection pour ma mère. Pa« un retour vers mon patron, pas une oraison jaculatoire adressée à ce grand saint, et il était évident qu'il m'avait conduit par la main à la fortune. Je le priai avec ferveur, et je le suppliai de me rendre le repos. Le repos ne vint pas. .\h! pensai-je, mon patron ne veut pis tout m'accorder. Il faut que je me souvienne que je ne suis qu'un homme et un pécheur.

Il était nuit depuis quel([ue temps; je ne voulus pas demander de lumière. On eût pu l'apercevoir à travers les fentes des volets , et on n'eût pas man(|ué de chercher à pénétrer les motifs qui me faisaient avoir uc la chandelle à une heure indue , à neuf heures du soir. D'ailleurs elle eût pu diriger les entreprises de notre hôte; il est facile de brûler la cervelle a un homme dans une chambre éclairée, et Leclerc sait que j'ai de l'argent, beaucoup d'argent : il nous l'a vu transporter... J'entends du bruit en bas... 11 redouble... Je place nus sacs contre la porte , je me couche dessus ; il faut qu'on me passe sur le corps pour me voler. J'ai mon épee nue à la main.

Le bruit cesse , mes alarmes se dissipent; mais André ne revient pas. OU est-il ? que fait-il ?... Tout a un terme. Mon agitation cessa , mes paupières s'appesantirent, je m'endormis enfin. Mon sommeil fut troublé pas des songes effrayants. Je m'éveillai en sursaut en criant au voleur.

Rientùt on frappa à ma porte. Je me levai précipitamment, la pointe de mon épée tournée vers les assaillants. « (Jui est là? — C'est moi, monsieur, c'est votre hôte, c'est Leclerc. J'ai entendu chez vous un vacarme infernal; j'ai cru qu'on y était entré par une fenêtre, el je venais vous défendre. » Me tend-il un piège ? ^ eut-il m'amener a lui ouvrir ma porte ? • Je rêvais, mon ami, et je n'ai besoin de rien. — De rien? \ ous n'avez pas soupe, et vous passez sur le carreau une nuit froide, tandis que vous pouviez disposer d'un lit passable. Je remercie saint Nicolas de n'être pas riche. » Il se retira.

L'absence d'André me paraissait inexplicable. Les notaires ne passent pas d'actes au milieu de la nuit. Lui serait-il arrivé quelque malheur? Oh! il est après Colombe et ma mère ce que j'ai de plu» cher au monde.

Je me sentais moulu, brisé, et celte nuit me paraissait interminable. Je crus apercevoir enfin à travers quelques fente» les faibles

LA MOUCHE

riiYons (tti jour rennisssnt. J'entr'ouvris un «le mes volets. Le soleil co"iiinieiir.iit à dorer le li.iiit «lis cheminées. De i|iiel poids iiisiipporlabU- je lue senlis soiil.i|;é! Li hiiiiière dissipa me» lerreurs; mais elle ne me rendit pas ma séourilé ordinaire.

Je me sentis iirès de tomber de besoin. Je fermai soii^neuscmenl ma porte et je descendis. Leclcrc dormait d'un sommeil paisible : il n'svnit pas de t^l•^or à ijarder.

Je IVveillai , et je lui demandai à manger. Il s'empressa de me servir ce i|ii'il ivsil de uiieui. Il me regardait d'un air de compassion qui me fil sentir le ridicule de ma conduite, .le me promis de bannir sans retour des terreurs avilissantes. Le jour d'ailleurs me rassurait. Je lui deinand.ii s'il pouvait me donner (|uelque nouvelle d Andrt'. Il étaitvenu < liuit heures du soir pendre mon clieval , et il n'avait pas reparu Oii pouvait il être allé?

Je sortis , et je me tournai souvent vers le modeste cabaret de Leclcrc. Je jurji enl'iu à mou pitron de n'être plus un riche malheureui. Je revenais toujours à lui après une crise violente , et je m'en trouv.iis bien.

J'entrai dans l'i'glise des filles du Sacré Cœur. Elles cbantiient les matines. Je m'unis à elles d'iulenlion, et qiund l'office fut tciininé, je demandai à voir ma mi're. KUe vint à li grille sans avoir éprouvé d'opposition, .^prèj les premiers épaneliements, nous nous racontînies ce qui nous ét.iit arrivé depuis notre séparation : tout est intéressant entre une mère et son fils. La mienne était heureuse . quoiqu'elle ne possédât plus rien au monde. J'étais, moi, le jouet des passions.

Je la quittai , et je retournai chez Leclerc. Il était dix heures, et André ne paraissait pas. Mon inquiéimle augmentait de moment en moment. Je sortais, je pareoiira'S les rues, les avenues de la ville; je rentrais, je me déssolais. Je parlais à Leclerc; il ne pouvait me rien dire de satisfaisant, il chercluit il me consoler.

Il parut enfin, cet André, alors lunique objet de mes alarmes. Il descendit de cheval, et m'embrassa en me saliiunt du titre de seigneur châtelain. « Eh ! d'où vien^-tu, malheureui (|iie j'ai cru perdu? Ma foi , monsieur, j'ai vu que je ne mangerais et que je ne dormirais pHS plus que vous, et j ai voulu utiliser le temps. >>

Le notaire d Kl.impei n'avait rien à vendre, cl l'avait adressé à celui d'Arpajon. Il était parti, et était arrive trop tard pour voir le notaire; mais il avait passé une lionne nuit : les exhalaisons pestilentielles de nos sacs ne lui ofrusi|Ubient plus le cerveau.

A la pointe du jour, il avait fut lever le giinlc-uoles , et comme il n'entend rien au\ aflaires , il s'en éiail rapporté uniquement à lui. Cent acres d'eicellente terre, nommés le fief de la Tour, piirce que dans le milieu s'élève sur une grosse tour carrée bâtie du temps des croisades; une rivière d'eau l'impide qui entoure la forteresse; des bois, des prés, des terres labourables composent l'eusemble de cette propriété. Elle rapporte net deux mille livres par an, et le notaire en a voulu trente mille. " J'en aurais donné, monsieur, jusqu'à voire dernier écu pour que nous n'ajons plus ces vilains sacs sous les yeux. Le notaire m'a fait signer un acte prnvisoire, et je lui ai promis que dans h journée l'aff-ire serait terminée. — i^Lns , André, as-la vu U tour carrée , tes bois , tes prés , tes terres labourables ? — Non , monsieur. Tous les notaires sont des gens pleins d'instruction , de probité, d'honneur et de délicatesse. Cela pourra changer; mais en atteniUnt on peut traiter de confiance avec eux.

. Je vais mettre les mules à la voiture; nous y jetterons vos sacs, et nous irons nous en débarrasser. Ce qui nous rester» ne nous empêchera pis de dormir. •

J'allai prendre congé de ma mère, pendant qu'André faisait ses dispositions. Nous montâmes en voiture, et nous primes gaiement le chemin d'Arp.<jon.

a .\ndré, mon {'rade de capitaine m'anoblit. La possession d'un fief, jointe i ce titre , ne me rend-elle pas gentilhomme ? — Ma foi, monsieur, je n'en snis rien; mais je crois qu'au moins vous pouvez vous appeler M. de la Tour. — EU! ce nom-là résonne agréablement à mon oreille.

> piou< entrons dans mon château fort par un poot-levis. . — Qui peut-être n'a pas été levé depuis iiu siècle. — Au rez-de-chaussée , nous trouvons l'ancienne salle des gardes des chevaliers de la Tour.

^ous U coupiiiis en deux pirlies Dun côté sera la cuisine, pièce

essentielle , monsieur. — De l'autre la salle à manger. Au premier, nous pratiquons un logement gai et commode. — Au second, logeront votre serviteur, votre jardinier, et votre fille de basse-cour. — De l-t plate-forme, je jouis d'une vue superbe, nonchalamment accoudé sur l'ouverture d'un de mes créneauv.

• Je fais entrer ma petite rivière dans mon jardin. — Un étang reçoit ses eaux. — J'y mets du poisson. — Je me charge de cela,

monsieur. J'aime beauroup le poisson. — El puis c'est une re.i-

source dans la campagne. Je fais percer des allées dans mon bois. — J'y construis des bancs de gaion de distance en distance. — C'est là que je vais chercher, avec Colombe, la fraîcheur et l'amour. »

Nous entrâmes à Arpajon en faisant deschâiejui en Espagne. Nous descendimes chez le notaire, nous lui délivrâmes nos fonds ; il rédigea le contrat ; le propriétaire fut mandé ; il signa, et me voilà M. de la Tour.

« .Viidié, allons prendre posseision de mon manoir^ — Ne perdons jiis un instant, monsieur, — Mon fermier s'empressera de nous servir à dîner. — Oh! peu de chose, une soupe au lait, des œufs frais, un dindiinneau, une salade, et quelques fruits. — Il nous couvre à chacun uo bon lit, à l.i ferme ou a la tour : nous en avons !;rand besoin. — A notre réveil, je fjis venir des journaliers. — N es-tu pas un ])eu ingénieur, Amlré ? — Je suis astronome, monsieur. — Quand on peui, comme loi, dessiner le phin de la lune, ou n'est pas embarrassé de faire :<ligner quelques allées — Oh ! rien ne m'embarrasse, monsieur. — Tu dirigerais les travaux. >•

Hientot nous distinguâmes, de loin, cette tour qui flattait si agréablement mon ambiliun, et nous lui truiivàuies un aspect imposant. A mesure que nous approchâmes, elle nous parut un peu dégradée, et nous clierrhàmes en vain ses créneaux, signes de ma puissance.

Nous arrivâmes enfin, et un ruslre en saliots nous deiuan la ce que nous voulions : c'était mon fermier. André lui présenta notre contrit d arquisition : il ne savait pas lire. Il lui en donna cominunicat'on, et ce lu.inant se mit à courir comme si nous éiions des épouvaniails. Il revint bientôt avec une vieille canar.lière cl deux pistolets rouilles. Il lira ses trois coups en l'air; il s'approcha ensuite, son bonnet de laine à U main : il m'adressa un compliment assez mal tourné. Il s'embrouilla deux ou trois fois ; mais je vis avec plaisir que cet homme se niellait à sa place.

INous nous avançâmes vers la tour. Une planche vermoulue avait remplacé le pont-levis ; la salle des gardes était transformée en poulailler; le premier él:<ge tenait lieu de grange, et le second était devenu un colombier. Le terrain, à cent pis ii la ronde, était chargé des débris d'un ancien château et de décombres qui s'échappaient successivement du haut de la tour. Je me promis bien de la faire rétablir : elle était la preuve et la garaniie de ma noblesse.

Je ne pouv.iis trancher du grand seigneur sur ma plaie-forme; je me décidai à m'human'ser, et nous entrâmes à la ferme. Ma fermière était crottée de.s pieds à la naissance des reins ; quatre enfants barbotaient dans la boue avec quelques canards. « André, il me semble que ton notaire, si plein d hoiineuret de délicatesse, a diablement fardé sa marchdU'iise. — Monsieur, il n'a rien avancé que de vrai. \oilà la tour, les bois, les prairies, la rivière, et, de plus, une ferme dont il n'a pas parlé. Voilà le liail qui soumet votre fermier à vous payer deux mille livres par an. Que voulez-vous de plus ? — Une habitation agréab e. — Vous l'aurez. On fait tout avec de l'argent, et sur les dix mille livres que vous a données le maréchal nous u'avons dépensé que vingt écus en frais de route, i

Je priai ma fermière de nous apprèler à dîner. Elle avait porté, le matin, toutes ses provisions au marché ile Corbeil. Il ne lui restait que de vieilles poules, de vieux canards, de vieux pigeons, et des œufs qui attendaient l'hiver sur la paille. « !\Ia foi, me dit André, il vaut mieux manger des œufs qui sentent la paille que de ne pas manger du tout. La mè e , faites nous une omelelte. — Munsieur, il ne me reste pas de beurre. — Faites-la à l'huile. — Je n'ai que celle de nol' lampe. — Pouah ! pouah ! il y a de l'eau dans la rivière ; mettez-en sur le feu, et faites-nous des œufs durs. Voyons votre pain. Ah ! qu'il est noir ! qu'il est sec ! — Je dois cuire demain. — Cela nous avancera beaucoup. •

Je proposai à André d'aller visiter ce bois oii je devais fixer l'amour et le bonheur. Il élait tellement obUrué de ronces et de brou?siilles, qu'un hérisson n'eiit pu y pénétrer. « Quelle chute! lui dis-je , toutes mes illusions sont détruites, — Elles renaîtront , monsieur. »

En mangeant nos œufs durs, en trempant notre pain noir dans de la piquette, nous parla ues du coucher. Thomas n'avait qu'un mauvais lit de six pieds en carré qu'il partageait avec Catherine et leurs quatre marmots. « Ah! mon ami André , quel réveil succède au rêve charmant que nous faisions il y a trois heures ! — Eh ! monsieur, vous commencez toujours par vouî affliger. Je vais vous coucher en grand seigneur. Montons à ce premier éiage qu'hibilaiint les anciens chevaliers de la Tour : on doit y respirer encore un air de noblesse. Je délie cinq ou six bottes de paille, je vous fais un oreiller de la sacoche qui renferme le reste de votre argent, nous nous couchons, nous dormons profondément, et demain nous verrons. i>

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