X. — Suite de la rencontre de Colombo
Colombe arriva ici à la pointe du jour qui suivit son évasion de Saint-Junien. Elle se présenta à la porte du couvent des Augustines, et demanda à parler à la supérieure. Elle lui déclara qu'elle était veuve d'un époux qu'elle adorait ; que Dieu seul pouvait le remplacer dans son cœur ; qu'elle voulait se consacrer à lui, mais qu'elle ne pouvait donner de dot. Elle ajouta qu'elle entendait très-bien tous les ouvrages de femme , et qu'elle chantait passablement. La supérieure la fit entrer dans l'intérieur du couvent , et mit aussitôt ses talents à l'épreuve.
(I Au fait, André, au fait, par grâce ! — Eh ! j'y arrive, monsieur. »
La bonne dame fut enchantée de sa voix, et lui proposa de prendre l'habit de novice. C'était l'objet de ses vœux les plus chers. On monta, on apprit des morceaux d'ensemble, où on lui ménagea des xolos brillants. On les essaya devant une nombreuse assemblée, et l'effet en fut étonnant.
La supérieure lui représenta que, pendant un noviciat de six mois, ses dispositions pourraient changer ; qu'une néophyte ([u'on reçoit sans dot ne peut manger gratuitement le pain de saint Augustin et aller ensuite en demander ailleurs. Elle lui proposa de prononcer ses vo'ux. Colombe regarda cette proposition comme une faveur insigne. On demanda des dispenses à révê(|ue, qui les accorda, et le serment de renoncer au monde fut reçu avant-hier par ce prélat.
• André, mon cher André, ses vœux sont nuls, puisque je vis et qu'elle s'était donnée à moi au pied des autels. — C'est une observalion (jue j'ai fait faiie à la supérieure. — Eh ! qu'a~t-elle répondu? — Que cette affaire n'était pas de son ressort , et qu'elle regardait uniquement monseigneur. — Courons à l'évêché. — Un moment donc, monsieur! J'ai été lui demander une audience, et elle m'est accordée pour ([uatre heures. — Quelle heure est-il ? — Je ne le sais pas précisément. — Tu ne le sais pas, et tu es d'une tranquillité qui me tue ! Si le moment passe, quand le retrouverons-nous ? — Comment, nous ? — Oui, oui, je t'accompagnerai. Il est tout simple qu'un mari qui réclame sa femme porte la parole. — Et pour peu que vous éprouviez quelque diflicuUé, votre tête se montera, vous
LA MOUCHE
ferei de nouvelles ritnivagances , el vous dëtruirer. tout l'effet de mes soins. » (^)iiatrL' heures sonnèrent à riiorlo|;e île la callirdrale.
Je lis un clTorl violent; jo nif dé|;«(;eai «Irs mains d'Ami rt'. Jo pris ma course ; il couriil sur mes pas. • Au unm de Dii-u ! arrètcz-vous. — Je \cu\ entrer à l'évêclié avec loi. — l'.ti l>ien! j'y consens. Mais tâchez de vous posséder. — Tu vois c|ue je nie possède. • Je sentais, en effet, la nécessitii de paraître mailre de moi.
Monsei|;neur nous attendait, assis dans son j;rand fauteuil. Il nous donna sa bénédiction. \li I pensais-je, c'est un saint lionune , il me rendra ma femme. Celte idée me calma autant (ju'il le fallait pour i|ue je parusse tranquille. I.c prélat nous demanda ce que nous voulions.
.\ndré lui eipli<iua notre aiïairc clairement et en peu de mots. Il dit que l'amour malheureux avait altéré mes facultés intellectuelles, et que le seul mojen de Icj réljldir était de me remettre dans les bras de mon épouse. Il craii.u.iit avec raison quelque trait d'eiaspération
C'était à rire de tout son ccrur en voyant deux cents bilboquets en mouvement à la fois.
de ma pairt, et la démence fait tout e\cuser.
Je pris la parole à mon tour. Je représentai humblement à monseigneur que Colombe n'avait fait qu'un noviciat de huit jours, et que les lois du royaume eu Aient la durée à six mois. « Vous devez savoir, me répondit le révérendissime , que le saint père est au-dessus des rois, el, par conséquent, des ordonnances qui émanent d'eui. Or, je représente Sa Sainteté dans mon diocèse, et j'ai pu donner à la supérieure des augustines la dispense qu'elle m'a demandée. » Je n'avais pas à répondre à un argument de cette force -là. Mais je crus avoir trouvé le moyen de le tourner en ma faveur.
« Sans doute, notre saint père a le droit de lier et de délier, et monseigneur, qui le représente, peut révoquer les vœui qu'il a reçus. — Je m'en garderai bien. Rendre au monde une jeune religieuse dont la figure et le chant angéliques font tous les jours des conversions ! Uéfléchissez, jeune homme, et vous sentirez ijue cela n'est pas possible. » Ici , mon sang commença à s'allumer de nouveau.
• La sœur Sainte-Colombe , poursuivit le prélat, a suivi l'eiemple d'Iléloise. Prenez Abailard pour modèle : choisissez un couvent d'hommes, et je vous accorderai les dispenses qui ont facilité l'entrée en religion de celle que vous réclamez. • La proposition de l'évêque me parut èlre être une plaisanterie du plus mauvais goût. Je n'avais rien de commun avec Abailard, el j'espérais bien ne lui ressembler jamais. Je me contins encore, et j'essayai la force d'un raisonnement qui me paraissait sans réplique.
• L n engagement antérieur, sacré, irrévocable, dis-je au révérendissime, rompt nécessairement tout acte postérieur qui e.-t en o;. position avec le premier. Colombe est mon épouse. » .le tuai de mon escarcelle mon acte de mari.ige.
« Un mariage fait à lienon , dit-il avec dédain , à deux lieues de la llochelle, centre des plus abominables erreurs! Ne sentez-vous pas, jeune homme, que le prêtre c|iii a cru vous bénir respirait les miasmes de l'hérésie, en était infecté, les rendait par tous ses pores ? D'ailleurs, je ne connais pas de mariage sans publication de bans à l'église.
J'étais déjà furieux. L'évèquc allait déchirer mon acte. Je m'élançai sur lui. .Viidré me fil faire une voile, et m'envoya à l'extrémité de la salle. Mon acte était en morceaux.
Je m'emportai, je menaçai ; je jurai, je crois, pour la première fois de ma vie. Oue mon patron me le paidonne! André me tenait; révèipie sonnait .i rompre tous le» cordons ; sept ou huit jeunes clercs accoururent, et s'emparèrent de moi.
• Coniment, dit révéi|ue ii .André, avez-vous osé m'amener ce furieux •' — Monsei|;neur, j'ai fait de vains efforts pour l'arrêter. Qui
élcs-vous .' d'où venez-vous :' — Ce jeune homme est le petits fils du gr.tnd Antoine de Mouchj. — Kn vérité? — Oui, nionsei{;ncur. I.'aniour malheureux a altéré sa raison, ainsi cpie j'ai eu l'honneur de vousie dire, et je le conduisais à l'hospice de .Montmorillon. INous sommes arrivés hier ii .Sainl-Junien. 11 était tran(|uille, el je lui faisais prendre l'air aux environs île la ville. Tout à coup , une crise violente se déclare : il fuit à travers les champs; je ne veux pas le perdre de vue ; il m'est par conséquent impossible de retourner prendre sa voilure cl ses mules. Je suis contraint de le suivre, et il ne s'arrête qu'à Limoges. ^ otre Grandeur sait le reste. — Je vous donnerai une voilure et des hommes sûrs qui vous conduiront jusqu'à .Saint-Junicn ; mais je vous déclare que si vous reparaisseffà Limoges, je vous fais jeter dans les prisons de l'olficialilé. •
Un quart d'heure après, des archers parurent, el me mirent les fers aux pieds et aux mains. André soutenait son rôle eu les aidant avec un zèle apparent. Il me fallut subir celle humiliation. Kienlùt on me (:orU dans une charrette couverte, et nous |irimes la route de Sainl-Junien.
Un accablement profond succéda aux transports violents qui m'avaient agité pendant presque toute celle funeste journée. Il n'est pas dans les forces humaines de les supporter plusIuDglcmps. Il faut qu'ils cessent, ou que le malheureux qui en est attaqué perde la vie. Je devais vivre encore.
Nous arrivâmes ii Saint-Junicn , et André fit arrêter la charrette à la porte de la ville. « Je réponds de lui maintenant, dit-il à mes gardes. » Il leur donna quelques écus, ils m'otèrent mes fers, et reprirent le chemin de Limoges. André me prit sous les bras ; je ne pouvais me soutenir. Nous entrâmes chez notre hôte. Il était uuit.
Va mignon da roi.
î\lon excellent, mon fidèle .Vndré, mon unique ami, me fit coucher. Il m'apporta un potage succulent. Bientôt j'oubliai mes maux dans les bras du sommeil. André approcha un fauteuil de mon lit et me veilla jusqu'au jour.
Mon réveil me rendit au souvenir de mes peines ; mais j'étais d'une faiblesse extrême, et je ne pouvais faire un mouvement. André, tranquille parce qu'il était maitre de moi, essaya de ramener l'espérance dans mon cœur.
Il me parla d'abord du danger imminent où je m'étais exposé à Limoges. Troubler l'office divin, essayer d'arracher la grille du chœur d'un couvent de filles, saisir un évêque au corps dans son propre palais, étaient des crimes contre lesquels, disait-il, les lois divines et
biimainrs se seraient inrailliblcment soulevées, s'il n'eAt eu l'heureuse iiii'c de me fiiirc passor [lour fou. Je semis i|ne sou iniclliijeiice cl son allVition m'av;iiout seiili-s soustrait h une mon iuriinianle.
« ColoniSe, ColoniUe, dis-je d'une voix jin'-(|(ie éleinle, est lOslôo à Limofjes ! Elle m'a reconnu, l'Ilc s'est évanouii- ; peut i^lre à présent a-l-cile cessi de vivre. — .MoU'iieur, une leiiinic aimante soupire, pleure, et ne meurt pas. — l'.li ! pouripioi vivre l'un et l'autre si nous sommes si'parë-. sans retour '
» — Sans retour ? Pour(|iioi cela, monsieur? 1,1 paix se fora à Hergerao, parce que la cour a besnin des pi inces calvinistes. Ce qui leur paraissait <tevoir la rendre solide, il y a i|iiel(|ucs jours, est pri'cisément ce qui en alirejjera la durt'e. Le duc de (îmse e>t interes~é à fomenter de» trouilles, a la f-veur do-ipiels il es['ère percer juM|ii'au liùiie. U est vraisemldalile qu'il aura enjoint au comte de ^loutpensier d'ac- CorJer aux réformes des conditions telles, qu'il puisse a sort gré soulever les catholiques contre eux. — Lli ! que m'importe la piix on la guerre .' — Nous ne le voyez pas.' Vous avez conservé votre brevet de capitaine : vous demandez, vous obtenez une coiii]i:i|;nie. Vous entrei diiis le Limousin ; vous vous joigne/, atn ligueurs que vous rencontre?, sur votre route. \ oin leur souillez l'ardeur du pillage, ce qui est iTès-facile ; vous en savez (|uelque cliose. Vous leur x'.intez les richesses que renferme Limoges ; vous déterminez le général à y entrer en ami ou en ennemi. Pendant qu'on pille la ville, vous forcez le couvent îles .\iigu»tines avec votre coinp.igiiie... — Je délivre, j'enlève ma Colombe. — C'est bien cela. — Mais voiidra-t-elle me suivre ? — ( )iii, parce que son cœur est à vous. — Mais mon acte de mariage est déi hiré. — Elle sait (iii'il a existé. — l-'évèqiie, la supérieure lui auront représenté que son premier engagement était nul, parce qu il n'a pas été précédé des formalités voulues pir l'Eglise. — Vous lui dcmandeiez |iourqiioi un évêque instruit décliire nu acte qu'il croit èire sans valeur. — l'.ITectivement , André... je conçois. . Oui, tout cela peut se réaliser. — Et se réalisera. »
Il ne fjut qu'un rien pour briser un cœur sensible, un rien y rétablit l'eipoir et la piix. Je recommençai a vivre dans l'avenir.
Un srntiment longtemps concentré se ranime facilement, et il y a de l'adresse à l'opposer a celui qui paraît être le grand dominateur. Il faut nécessairement que le premier modère le second.
" Monsieur, me dit .André, vous avez fait part il votre mère de la mort de son épom. ALtis depuis cette époipic, vous ètes-vous occupé un moment de ceile à qui xons devtz la vie; qui vous a élevé axec la plus vive tendresse, qui vous a inspiré ces sentiments de piété, qui peuvent adoucir vos cbagrins et vous faire attendre une meilleure vie s'ils doivent durer autmt que vous? Un amour forcené voui a fait oublier la nature, et ces sentiment doui qui ne causent jamais d'inquiétude, et qui jamais ne l lissent de regrets. Peut-être votre tendre mère, infirme, malade, prèle a empirer, vous aipclle en ce moment. Peut-être vous croit elle mort dans les sentiments qu'elle vous a inspirés, et vous prie-elle de la recommander aux puiss.mces célestes... Nous vous attendrissez, monsieur; vos yeux se remplissent de larmes... Il est vrai que je viens prêcher comme un missionnaire, et, en vérité, je ne m'en croyais pas capable.
» André, mon cher André, un homme tel que toi n'est pas fait pour me servir. Sois mon ami, elle contident désintéressé de mes peines et de mes pi lisirs. Mettons en commun ma petite fortune, et ce que j'ai a réclamer de la succession de mon père... — Ainsi, monsieur, nous partirons pniir Eiampes (piaïul vos forces seront rétablies.— Je voudrais, André, qu'elles le fussent déjà. Que de torts j'ai a réparer! — Une mère est toujours disposée a les oublier. — Je tomberai aux pieds de la mienne. — Elle vous pressera sur son sein.
— Je mouillerai ses joues de mes larmes. — Elle y mêlera les siennes.
— Je lui prodiguerai mes soins. — Avec quelle satisfaction elle les recevra'. — Aous acbiterons ensuite ce petit bien, unique objet de mon ambition. — Et nous y philosopherons jusqu'à ce que la guerre civile se rallume de nouveau.
«André, je me sens en état départir. — Monsieur, je vous demande deux jours. — Je veux ]iartir, te dis-je. — Monsieur, on ne dit pas je veux à son ami. — Tu as raison, André. Allons, je t'accorde deux jours, n
XI. — Départ pour Étsmpes. — André fait une rencontre impréx'ue.
Nous apprîmes à .Argenton que la paix était signée à Bergerac, et ratihée a Poitiers par le roi. Les huguenots de Cliàteauroui nous firent connaître les conditions du traité, il confirmait les avantages qu'ils avaient obtenus par la paii de Sens. Il leur assurait la posessiun de taules leurs plates de siireté : celait laisser exister un Etat indépendant dans l'Etat. Les chambres des parlements dev.iient être compo<ées, indistiuctement, de catholiques et des réformés : c'était un moxen certain d'irriter les catholiques de toutes les classes. Un article important de ce traité portait U suppression des (irocessions instiiiiées pour célébrer l'assassinat du prince de Condé à Jarnac et le mastacre de la S^int-Birlhélemi .
Nous avancions ver» Etampcs, parlant de tout et n'approfondissant rien. Certains calurctiers commençaient à établir des lits à l'usage des voyageurs. On ne trouvait encore chez eux que du pain et du
vin; mais les marchés se rouvraient à la faveur de la paii. Chacun allait y acheter ce qui lui convenait, et revenait faire cuire ses provisions au e.ibaret. Cela était ordinairement assez mal apprêté, mais au moiin on était sur de ne pas mourir de faim et de ne pas coucher dans les champs.
Nous venions d'entrer à Montargis : André alla faire son tour de marché, et revint bientôt avec des léi;iimes et une oie grasse. « Allons, allons, monsieur, de la i;iieté, voilà de quoi faire bonne chère si j'ai .lUtant de talent eu cuisine aujourd'hui ipie j'en ai marqué peu ju<(|u'a pré>cnt. Je vhîs vous faire un pot.ige dans lequel la cuiller tiendra debout. Je ferai rôiir notre oie. l\ous en mangerons une moitié a notre diiier, je mettrai l'autre dans notre voiture, et demain nous la croquerons en cheminant et en jasant. •
Il trouve un chaudron sous sa main et de l'eau au puits; voilà de quoi faire la soupe. Une poignée de sel et un peu de la graisse de notre oie la rendront excellente. Il métamorjiliose un bâton en broche, et notre cuisine est nioniée.
En allant, en venant, en faisant ses dispositions, il me contait des historiettes, plus ou moins plaisantes. L'hôte, l'hôtesse, leurs enfants écoulaient la bouche et les yeui ouverts autant que la nature les leur avait fendus. • .'\h! monsieur André, s'écria enfin maître Jacques, vous êtes fin cuisinier et grand conteur. Si vous vouliez passer du service «le M. le capitaine au mien, vous feriez la fortune du Sahot Toyal, et je vous donnerais moitié dans les bénéfices. » André lui répondit par un apologue fort bien trouvé, qui prouvait que celui qui s'associe à plus lin (|iic lui est un sot.
M iître Jacques réidiqua par une profonde révérence, et les contes reromiiienrèrent. .1 Parbleu, mcssieur*, nous dit-il pendant que nous dînions, vous devriez aller à la comédie. — On )Oue la comédie à Montargis? — Certainement, monsieur. — .Oiicela? — En plein vent. Il y a là un (iillc qui est bête à faire plaisir; un Scaramouche qui est un fin matois, et une Colombine! Ah! quelle Colombine! elle est blanelie comme du lait, grosse comme une tour, et elle dan^e la sabotière avec la légèreté d'un oiseau. Elle a tout plein de mots à double entente, qui nous font rire, mais rire!... Allez lavoir, messieurs. \ ous en serez si contents que vous ne pourrez vous dispenser d'acheter une fiole de son baume.
Sur la grande place de Montargis était élevé un théâtre qu'on apercevait à Soixante pas de distance. Huit futailles vides soutenaient les deux plus grandes tables du cabaret voisin. Des cordes tendues sur des pièiC' Ue buis fixées en terre, soutenaient des décorations que le soleil, lèvent et la pluie avaient rendues à peu près méconnaissables. André, grand connaisseur, prélendit qu'elles avaient représenté une forêt, il me jura qu'il distinguait parfaitement la queue d'un tigre, dont le corps avait disparu n Ainsi, monsieur, me dit-il, la scène est à la fois en Afrique et sur la place de *lonlargis. » L'ax'antscène était garnie de petites bouteilles très-artistement rangées dans des hottes. Un caustique de la ville, il y en a partout, disait a la race moutonnière qui l'entourait que les médecins permettaient le débit des drogues nialfaisantes pour multiplier les maladies, et avoir ensuite l'honneur et le bénéfice de les guérir. « Mais les guériront-ils ? lui demanda André. — Ma foi, monsieur, d'un empiri((ue breveté à un empirique qui ne l'est pas, la différence est de bien peu de chose, et quand un malade meurt dans les règles, on l'enterre également, et il n'en est plus question. Ses héritiers rient ou pleurent, et ne réclament jamais, a
Le spectacle commença. Scaramouche vint faire un discours qui n'avait pas le sens commun. G. Ile vint dire des balourdises. Colombine accourut et lui appli(|ua cinq à sis soufflets avec une grâce toute particulière, l^^lle prit ensuite la parole et parla... Elle parU de manière à persuader tous les habitants de Montargis de se purger le soir même avec son baume.
André murmura d'abord entre sesdents. <i Monsieur, me dit-il bientôt, je ne suis pas à mon aise ici ; allons nous-en. — Et la sabotière, mon ami ? — Oh ! ma foi, monsieur, voyez-la danser si cela x'ous convient. Moi, je retourne chez maître J.icques. »
Déjà Scaramouche avait crié trois fois silence d'une voii de stentor; déjà Colombine s'était arrêtée au milieu de sa péroraison. André s'éloignait, ainsi qu il me l'avait dit.
'iout à coup Colombine s'élance; elle renverse, en sautant, la table qui soutient sa fortune, pas une fiole n'est entière. Le précieux médicament sillonne'les figures de ceux que l'amour des ans a poussés jusqu'au bord du ihéàire; ils font une grimace à faire reculer le duc de Cuise. GiUe et Scaramouche s'arrachent les cheveux. Colombine fend la presse et saisit André par son manteau. « Je le le laisse, madame l'iitiphar, lui dll-il ; fais-en un haut-de chausses a ton Scaramouche.» Et il court comme s'il avait cinquante huguenots derrière lui. Je commençais à prévoir une reconnaissance théâtrale, et je courus à mon tour pour ne pas manquer le dénoùment.
André était rentré chez maître Jacques, et Colombine le suivait de 1
près. Il traverse la maison, entre a l'écurie, se tajiit sous nos mulets, et attend, pelotonné dans la litière, 1 e (|a'il plaira au destin d'ordonner de lui. Colombine ne le quitte pas; c'est la Vénus moderne acharnée sur sa proie.
" Mon cher André, mon cher petit mari, iieux-lu méconnaître, re-
LA MOLCIIK.
pousser ta Villcliiiiiir? — M» \ illrlniiiic! ellf t>l lulU- i jirt'sriil! — Rcllf ou uuii , je Miis ta fiiuuic. — 1-t crlli- île i|ui ilepui» ht Suiiit- Bji'lluleuiy .' — Ali! mou iiini, c'est une teiiihie ehose (|iic l'iiidigeuce ! — Kt tu liis.ii» tout i rlieurf(|ur lu ne muiIs îles clni|;ues(|uc jiar iiuiour de lluiuiamté. — (Je sont des conte» i|ui oui la propriété de faire tlt-i dupes. •
Ils s'i'iaieul relevés, et ils^ontinuèrenl leur conversution conjugale d.iiis une position un peu plus coniuioile.
• Te voiU nii» comme uu pnuec, doue tu es riche. Siiuffrirsltu que la femme suit romédieune île plein vent .' — (Qu'elle soit ce qu'elle pourra. — (.'elle N illeluiine, qui a part.i|;é la coucliel — Klle n y lentrer» sacieldeu pas. — Mon iielil .Vndré! mou clier .\nilié ! — Ma (jroise dnuilon, va-l'en i tous les diahles. — C'est ton dernier mot.' — Absuluiiieiil. •
Quelques apustroplics plus ou moins énergiques se firent entendre pendant qu'André, pressé de (|uitler celle ville de malheur, niellait nos mules à li voilure. • Ali! tu veui t'éliii|;iier de moi, m'aliaiidoiiner, quand il ne me reste pas une |;oulle de mon liauiiie! co(iuin, scélérat, monstre! je vais fariaeher les yeui. • D'un lourde maiu, André l'envoie au fond de 1 écurie. " Frapper une feouiie, et la tienne encore! .Vu secours! au voleur! à l'assassin! »
Les spectateurs étaient déjà noiult eiii. Les cris de \ illelmioe attirèrent 1.1 foule. Certe scène me déplairait fort. Cepemlant je restai impassible, persuadé que les querelles de méunge ne rcRaideiit pas le public. Les deu» arcliers spécialement rliarges de pioli|;er le spectacle intervinrent d.iiis celle afl'aire. Elle commenrnit à s'embrouiller, et je ne jugeai pas à propos de la compliquer davantage en coupant U figure il ces deui droles-là.
Ils notifièrent à .\ndre qu'il fallait qu'il les accompafjiiàt clic/. M. le bailli, qui, seul, pouvait prononcer dans une cause aussi délicate. Je conseillai à André de ne pas se révolter contre les suppôts de l.i justice. « .\li ! parbleu! me dit-il, c'est bien assez, pour moi d'avoir afl'aire a mu femme ! •
Au milieu de notre marche, deux avocats et deux procureurs se rangèrent près des époui. Ils déclar(*^ent qu'ils entendaient occuper une couple pour la plaii;iianle , une couple pour le m iri. Il est à remar(|uer qu'aucun des quatre ne counaissa.t I éiat de la cause. .Mais les gens de loi, comme les coibeaux, cherchaient partout alors une curée.
M. le bailli rcrul avec b aucoup de dignité les parties f l leurs défenseurs. Les procureurs s'assirent, tirèrent leurs écriloires de poche cl barbouillèrent chacun quatre lignes en façon de requête, qu'ils présentèrent humblement au magistrat. Les avocats toussaient, crachaient, s'essuy-iieut la bouche, se préparaient à parler, et ils ne sa\.iient encore de quoi il était question.
M. le bailli lu aux parties les questions et les interpellations d'usage, et procureurs et avocats surent (jucColombine était la femme lr,n;itiaic d'.\ndré; qu'elle voulait ravoir son mari, et que son mari ne voulait pas la reprendre. « iMais, lui dit le bailli, vous lui<avez promis protection. — Oui; mais elle s'est fait protéger par d'autres. D'ailleurs, elle m'a promis fidélité... — Kl elle n'y a jamais ni.nqué, s'écria son avocat. — (,)u'en savtz-vous, monsieur le braillard ? — Voyez cet air de candeur, ces yeux baissés, cette modeste rougeur. S il est vrai que la figure $oit le miroir de l'àme, quelle àme est plus pure que celle de Cnlombine ? >
L'avocat d'.Xndré alljit répondre : " Je ne vous ai pas requis, lui dit mon philosophe, ni le procureur, si empres-é d'écrire. Je déclare à M. le bailli que j'entends pi.iidrr ma c:iuse moi-même, et personne ne peut m'en contester le droil. Il a raison, du le j»ge. » Au-silùt le procureur d'André remet son écritoire dans sa pocbe, son avocat retrousse sa robe, et tous deux se retirent après avoir fait au magistral une profonde révérence.
S'il est vrai , dit André, que le visage soit le miroir de l'àme, contemplez, mon:<ieur le bailli, ce sourcil qui monte, cet autre (|iii descend, ce teint enflammé, cet œil furibond, ce nez barbouillé de tabnc , et jugez quelle àme doit loger sous celle enveloppe-la.
» — Monsieur le bailli, reprit l'avocat de Colombine, je conviens que j'ai un peu exagéré les charmes de ma cliente; mais il est indiflérent au fond de l'aOaire qu'elle prenne du tabac et que ses sourcils ne soient pas sur la même ligne. Je conclurai même des petits désagréments qu'un miri cruel lui reproche, q<i'ils sont les garants de sa tidélité. Or, si elle a tenu ses engigemenf;, rien ne peut dispenser ma partie adverse de tenir les siens, et je demande qu'ils soient remis dans les bras l'un de l'autre.
» — Avocat opini.itre et entêté, je soutiens que Colombine a rompu, pulvérisé , anéanti tous les nœuds qui l'aitachaient à moi. — La preuve de cela? — Eh! parbleu! en peut-on donner de pareille chose '? Elle n'a pas tou;Ours élé mal bâtie et laide. Qu'aurait-elle fait depuis vingt ans qu'elle court le mou'le ?
>• — De» enfants, • dit mailre Jacques. Il s'intéressait à nous, et pendant qu'on criaillait en pré-cnce de M. le bailli , il avait été prendre désinformations. Colombine vivait tout à fait conjugalement avec Scaramouche, et deux enfants se roulaient dans la grange qui leur tenait lieu d'hôtellerie.
• Voila des preuves, avocat. Qu'ayez-vous ï leur opposer P Eiige-
rei-vous que je reprenne Colninbine et que je me charge des fils de I\I. Siaramuiiehe ? iMém'Ias mit I loii' i-ii eeii'ires , pnur reconquérir ion épouse iubdèle; je brûlerais Munlargit pour me défaire de la nrieuiie.
> — Avocat, dit le bailli , voire cautc u'ni pas soutcnable. Je mets les parties hors de cour, avec défense à Culoiiibine de troubler k l'avenir le repos du siciir André. — Kt me» dépens, monsieur le bailli ' — Voire partie.le» payera. — Ab ! monsieur le juge , vous me condamnez aux dépens? cela est très-facile; mais me faire piycr, ludieu ! je vous en délie, car je n'ai pas un sou. •
André m'avait souvent donné de bons conseils, je devins l'homme raisonnable a mon tour. Je le lirai a part. . — \ illeliiiine est dégradée, lui dis-je, mais elle a f"il Ion bonheur peinlanl qiiilque temps, tu ne dois pas l'oublier. — Si ce coi|iiiii de mcndianl n'avait p^s enlevé ma valise, je la donnerais tout entière a Villelniine, pour n'entendre plus parler d'elle. Si je n'avais vidé ma bourse, ma dernière tessoiirce, dans le ttbiierde ma belle-mi're... — En voici une pleine, conduis toi en bomiiie de bien. •
André s'exécuta de fort bonne grâce. Le juge lui en témoi|;na u satisfaction, et il bt apposer la croix de Villelmiue au bas d'un acte par lequel elle renonçiit , et pour cause, a tous ses droits sur «on mari. L'avocat cria ; je lui donnai deux écus k partager entre lui et le procureur. Il nous salua d un air loiil a fiit gracieux, et disparut. Colombine retourna à ses peiits Scaramouche»; nous allâmes remercier et payer maître Jacijues. Dix minutes après, nous étions sur U route de INemours. Il taisait nuit; in^is ,\ndré avait cru ne pouvoir sortir trop tôt de !Montirgis. Sjii imagiiialion avait élé fortement frappée, et il croyait à chaiiue instant voir Colombine saulcr dans notre voiture et s'asseoir a côté de lui.
Nous trouvâmes à nous loger un peu moins mal ([u'ii Montargis: tout s'agrandit a mesure qu'un approche de la capitile. Nous trouvâmes chez mailre Mutin six ciuiises de piiille, six cuillers, six fourchettes de fer , six assieties, un lit assez large pour quatre , et qui était garni de ses draps. \ la vérité, ils servaient iundant huit jours à tous les voyageurs qui s'arrêi.iicnt chez miiilre Mirtiu, parce qu'il n'en avait encore que deux paires; mais il nous dit que nous étions les maîtres de ne pas nous déshabiller.
Aliîlre Martin avait conçu 1 heureuse idée de poiiivoir aux besoins des passants. Une éclanclic de veau rôlie décorait son buffet, et deux lapins en civet bouillotlaienl sur un fourneau. Comme les aisances de la vie s'étendent avec les inventions nouvelles ! Oli ! si ce coquin d Omar n'eût pas brûlé la bibliothèque d'AlcxandriC , (|ue de choses perdues nous aurions sous la main !