I. A MOlICIlli
SI
(*<Mijcr. 01 je no veiu pas que lu di'roRO». — I)i»l>lo ! me voilà pre«i|iiu noble, iimi I l'.l |)iii% il y aiirj ici drs Ir.vaux a suivro, ot ce soinla lue legarile. U'aliiird jo W\i iltiniolir la lour. — Kl mon nom, élourtli .' — tllo a donné le sien au l'iof ; c'est ainii (|u'il est dt'si|;né dans ions les aciei, et il le conservera. — A la bonne heure.
> — Je |iié>unio nue ces l'norme» pierre» sont liée» inléncurcuiriit par dti iittaolies de 1er; toutes les fenêtres sont f,i illées. — Non» trouverons |ieut-êtro lies plouilis (|ui serv.iirnt à londuire |. s e;iu\... — A ous \ voil*, monsieur. Avec les débris nous élevons un montHMile... — .Sur lequel sera élevée une nni»on jolie et oouiuiode... — l>e laquelle voii> doiuinern l'eiiseiiihle «le voire domaine. — Nous la bilissons «vu- une pariie des lualériaux .. — ICt nous vendons le surplus pour en payer la façon. C'esl bien cela, monsieur, o
Nous nous levi'iines avec le soleil. Nous eiaiiunàmes U tour dans SOS plu4t;rjnds deuils. Nous jui;eSines qu'il y avait sept ou buit maisoDS dans ces i;ros'ies niurailles-ià.
l'bonias nous proposa de faire déblajer le bois, si nous voulions lui abandonner les ronces, les broussailles et leurs racines. C'était pour lui un très-bon marché; mais j'ét.iis pressé de jouir. Je voulais d'ailleurs donner à mon fermier une h.mie idée de ma ijénérosité. J'acceptai sa prn|>Osilion , à condition que Ce travail sérail terminé dans quinze jours. Je me proposais de faire élever de suite au milieu des bois une chapelle à mou patron , qui m'avait toujours visiblement protégé. C'esl la que j'irai prier avec Colombe.
Nous (larlimes pour .\r|>ajod. Nous primes Thomas avec nous, pour qu'il ramenât au fief ma voiture et mes bêles de somme. Le bail ne l'obligeait pis à les nourrir; mais un seigneur a incontestablement le droit de fouler un penses vassaux.
Avant la fin de la journée , nous a\ ions une maison, quelques meubles et une jolie cuisinière, qui nous ht faire deux bons repas... Je représentai à André qu'il n'était pas nécessaire que j'eusse une jolie cuisinière. 11 me répondit (|u'iine fiijure intéressante récrée toujours la vue, et ne coûte pas plus cher qu'une autre. • André, il n'est qu'une figure qui puisse m'intéresser. — Moi, monsieur, je n'ai pas de Colombe. •
Le lendemain, un maître nnçon fut mandé. Nous lui fîmes part de nos piujets; il en trouva re),écution facile et peu dispendieuse : on n'a jamais de discussions avec les ouvriers que lorsqu'il s'agit de les payer.
Il nous traça sur une ardoise un plan de maison qui me plut beaucoup Ce <[ui me flalta siofjulièrement, c'est que du milieu d'un toit en platt-lorme devHit s'éh ver une lour de douze pieds de haut dont l'architecture serait conforme en tout à celle qui ét:iit en usage dans le bon temps des croisades. Au sommet devaient être des créneaux, dans les ouvertures desquels je me proposais de placer des canons de bois. C'est de là qu'avec un porte-voix je donnerais des ordres à mon fermier.
La plate-forme de la maison serait entourée d'une balustrado en fer. C'est la que je me dé^iouillerais de ma grandeur et que je prendrais l'air avec Colombe.
A la droite de la maison devaient être un hangar et une écurie; à gauche, mon bûcher et ma basse-cour. Enfin, comme il ne convient pas que l'hibitalinn d'un uiisérable Idboureur louche à cille de son seigneur, il fut décidé que la ferme, dont les murs cuient de terre glaise, serait transporiée à cent toises de mon manoir et rebâtie en pierre de taille : je vuuUis travailler pour ma postérité.
Après avoir arrêté défiuilivcinent nos plans, il fut question du pa>eiiient. Maître Dubois nous du qu'il ignorait ce (ju'on tirerait de la vieille tour, et cela était vrai. Il ajouta, selon l'usage , qu'il nous traiterait en conscience, et que nous n'aurions pas de démêlés Je lui ordonnai de mettre la main à l'œuvre sans délai. Je prenais I habitude commode de donner des ordres à tout le monde : j'étais noble et j'aviis de 1 argent.
• Monsieur, me dit André, vous èles impatient et désœuvré. Vous vous ennuierez beaucoup ici. Vous feriez bien d'aller à Paris. — Par saint Antoine! je crois que tu as raison. »
Je ne connaissais par la capitale, et je me promis beaucoup de plaisir à U visiter. D'ailleurs, j'avais vu à Blois le roi et le duc de (luise; ils étaient rentrés à Paris, et je me proposais de leur faire une cour assidue.
J'envoyai prendre mon cheval à la tour. Je fis attacber une valise derrière; je mis quelques pièces d'or dans ma bourse; je laissai à André le surplus de nos fonds; je le nommai mon représentant en pré- . sence de Dubois; je lui recommandai de faire marcher les travaux
I avec la plus grande aciivité; je l'embrassai et je partis.
Quelle ville magnifique que Paris! Deux yonls en pierre pour y entrer; des maisons élevées de deux ou trois étHges, dont un tiers au plus est bâti en bois; des rues presque circulaires, qui laissent deviner à I œil ce tju'il va voir, et dont la inoiiié est pa\ée, celles-là sont baliyées tous les <|uinze jours; une majestueuse cathédrale, où l'on arrive en montant dix drgrés. Les savants prétendent (|u'autrefois on . en montait treize, il parait q ic le terrain s'cst exh:iiis«é. Dix couvents
II d'hommes el de filles dans ch.ique quartier, dont un, rue Saint-.\n- I toiue, est dédié à mon patron; une rivière bordée partout de joues et 1 de roseaux, très-miles k ceux qui gagnent leur vie en faisant des pa-
niers dont les dames décorent leur (ailette; jmqu'k quinte ou vin|;l baleaiii, qui «pprovi-ioiiiuiil joiiriirllrmeiit la ville, el (ju'on a grand sotn lie brûler penilant les guerres civiles pour euipé'lier les riineniis d'entrer à hari» <|uand on ne vitii pis les y recevoir; de» filous qui piilluirni le soir, ce qui prouve que l'industrie tait tous le» jours des piO!;rè», car on ne v..|e pas coin (|iii n'ont rien; un guet, charfé de veiller il 1 1 sûreté publii|ue, ceqiii est liés-beau et i e qui n'eniptche pis les |;iiis rdisonnallcs de rentrer i liez eux à la chute du jour; enfin des ihéùlres pour rainusenient de» oisifs, plaisir très-roiidainnuble sans doute, mais i|iii empêche souvent de faire plus mal : tel est en gros le l.ib eau de Paris.
Madame Mortier se chargea de me bien nourrir, el son mari de traiter et de soi|;ner mon coursier en raison de six sols par repas; mais je devais être nourri couiine un prince, el lui coiiime liucéphale. Tout cela était un peu cher; mais il faul i|iie tout le monde vive. M. Morlier était pourvoyeur pour la cour ilu poisson de mer iiu'il allait prendre à Dieppe deux fois par seiuaiiie. Il avait eu l'heureuse idée de ménager, sur le devant de sa voilure, trois places pour de» amaieurs, manière Irèl-gréable de voyager pour ceux qui aiment l'odeur de la marée.
St André eût été avec moi, il m'eût fait remarquer que les beaux esprits se rencontrent, et il m'eut exprimé ses regrets d'avoir été prévenu par Mortier. Je lui aurais fermé la bouche en lui déclarant ipie les artj mécaniques sont au-dessous de M. de la 'lour el de son écuver.
JiB m'habillai avec la dernière élégance pour aller rendre une visite au roi. Il y avait alors & Paris des gens qui pour deux sols vous cuniluisaient le soir d'un bout de la ville à l'auue un falot à la main. Il y avait aussi aux portes du Louvre des ollicieux qui se cliaij;eaient de tenir les chevaux et les mules de ceux i|ui venaient faiie leur cour au souverain.
Je m'avançai la tête haute, la poitrine ouverte el le jarret tendu. Un factionnaire me demanda ce que je voulais. ^ Je veux tirer ma révérence au roi. » 11 me rit au nei et me tourna le dos.
.Ah! pensai je, si le roi savait que je suis ici, moi qui ai été admis dans Sun cabinet, il qui il a pincé les joues, et qui ai eu rboiineur de lui Irailuire la lettre du maréchal de Hiron; s'il savait que je suis noble el même gentilhomme, il m'enverrait prendre fur un écuver, et j'aurais l'honneur d'approcher et de saluer le roi. Un misérable factionnaire ose me rire au nez!
Je tournai mes pas d'un autre cdié, et partout je trouvai des gardes qui nie fermaient les passages. Je commençais à avoir de l'humeur, beaucoup d'humeur, lorsque la reine Catherine de Médicis descendit les degrés appuyée sur l'épaule de son écuyer Davila.
Oh! celui-là, nie dis-je, a vécu sans façon avec moi chez il signor Zimpini. Il m'a quitté assez lestement; mais il me reconnaîtra, et cela me suffit. Quelques seigneurs se groupèrent autour de la reine Catherine, et son écuyer prit rang à la suite du cortège. J'allai à lui et je lui pris la nuin ; cela me paraissait tout simple. Il la dégagea, me fixa et recula de quelques pas. a Qui êtes-vous? ([ue voulez-vous?... Eh! mais... que je me rappelle... c'est ce petit musicien qui a joué du serpent à la procession des bilboi|iiets a Blois. — C'est moi qui vous ai donné le maréchal de litron et te comte île Montbason. — Vous avez aussi donné le comte au duc de (juise. Avez-vou» encore quelque présent de ce genre U à nous faire? — Je ne suis ici ni pour donner ni pour recevoir. — Diable! vous êtes fier! (^)iie venez vous donc faire a la cour? — Je viens me rappeler au souvenir du roi. — Ah! ah! ah! Il est comique, ce petit serpent! Apprenez, mon ami, que les jiKis grands seigneurs, les ducs de (iuise, d'Epernon el de Joveuse exceptés, n'approchent le roi que lorsqu'ils sont mandés. Les moines seuls ont le privilège de le voir en loui lieu el à toute heure, parce qu'il les aime beaucoup. Nous n'êtes pas moine, retournez d'où vous êtes venu. «
Je remontai à cheval et je gagnai ma rue Saint-Antoine en pensant à ma modeste maison, à mon éiaiig et à mes boîquels. L'homme perd tout en s'éloignant de la nature; c'est une bonne mère qui lui ouvre ses bras quand il esl assez sage pour s'en rapprocher.
J'approchais de la maison de Mortier entièrement rendu i moimême. Une troupe de cavaliers occupait toute la largeur de la rue. Je me rangeai contre le mur pour la laisser passer, t^'élait le duc de Cruise qui venait de passer en revue un corps de ligueurs sur la pl.ice de la Bastille 11 me reconnut et piqua droit à moi.
« Je me souviens très-bien de vous avoir nommé capitaine il \ a quelques mois. \ quelle armée de 1.^ ligue êies-voiis attaché:' — Monseigneur, j'ai été employé pendant ([uelques jours par le général Poussanville ; maintenant je suis sans emploi. — Mon cher ami, je vous replacerai. \ ous eus jeune, fort, brave, je veux que vous serviez. Péricard, vous n'oublierez pas cela... A propos, vous m'avez parlé d'une jeune et jolie femme qui chanUil des cauii(|ues comme un petit ange, sur la route de la Rochelle à Lusigoan. Qu'cst-elle devenue ? »
Quelle différence entre les manières d'un prince qtii descend directement des Carlovingiens, ainsi qu'il l'a fait imprimer, el celles d'un faquin d'Italien qui n'est que lécuyer d'une étrangère ! Ce prince,
LA MOUCHE
(|ui prouve à toute la France que les Valois sont des usurpateurs, m'appt'Ile son cher ami ! Son clier ami ! Il y a de quoi devenir fou !
Je lui racontai comment Colombe m'avait cru mort; comment de désespoir elle s'était jetée dans un couvent; comment i'évêque de Limoges lui avait ilouoé les dispenses nécessaires pour prononcer ses vceui, et comment il avait refusé de me la rendre.
« Suivez-moi, mon cher ami, me dit le prince, je vais arranger cette affaire-là. > Son cher ami!
Je marchai immédiatement derrière lui. IN'ous rencontrâmes, dans la rue .Sainl-llonoré, l)avila,qui allait exercer des chevaux neufs. Il se colla à la première maison, et sahu profondément M. de (ruise. 11 me regarda. J'enfonçai ma to<|ue sur ma tê'.e, et je portai la main sur la garde de mon ëpée. Il pâlit.
AaUrc.
Leduc me fit entrer dans son cabinet. Il avait auprès de lui le duc de Mayenne son frère, le comte de Hrissac, Péricard, et Maineville. Je me promis bien de démêler la véritable disposition des esprits. Il ne fallait que des mots jetés au hasard pour former mon opinion. Je redevins la Mouche.
M. de (juise aime beaucoup les aventures. Il me fit raconter celles qui m'étaient arrivées a Limoges, et ])lus récemment à Etampes. Je remarquai qu'il n'était pas toujours à ce que je racontais. Il riait souvent; mais il réfléchissait par intervalles. « La Tour, me dit-il, les évêques et les moines sont des hommes. Ils peuvent avoir des faiblesses sans cesser d'être respectables. — Monseigneur, c'est ce que j'ai toujours pensé. — Péricard, il faut ùter Vernier d'Etampes. — Monseigneur, c'est à ce magistrat que j'ai dû la satisfaction d'embrasser ma mère. — C'est fort bien, on lui donnera une place avantageuse à l'université. » Je compris qu'un procureur du roi, juste envers tout le monde, même avec les moines, ne marche pas dans le sens de la ligue, et qu'il peut être dangereux pour elle aux portes de Paris. Je convins intérieurement c[ue les habitants d'Etampes, qui avaient souffert l'humiliation des franciscains, n'étaient que des catholiijues tièdes et tolérants, et qu'il leur fallait un procureur du roi qui ranimât leur ferveur.
« Péricard, vous noterez I'évêque de Limoges pour un archevêché. — Comment, monseigneur, celui qui m'a ôté ma femme! — 11 vous la rendra. »
Je sentis que ce prélat maintenait ses diocésains dans la fervente piété qui seule fait les élus, et que ses talents le rendaient digne d'une scène plus vaste.
• J'ai à me plaindre de M. de Biron. Personne ne l'a contraint à m'écrire une lettre de soumission et de dévouement, et il a pris paili pour le roi, mais j'ai conservé sa lettre. »
.M'y voilà, pensai-je. Le maréchal est un brave officier et un crand général. Le duc de Guise inspirera contre lui de la défiance au roi , cl l'empècbcra de l'employer, en lui envoyant celte lettre, quand il en sera temps.
Le duc m'adressa plusieurs questions sur les forces de la ligue dans les provinces que j'avais parcourues, et sur les desseins r|u'on pouvait attribuer aux huguenots. Je dois, me dis-je, l'accueil que me
fait ce prince au désir d'acquérir des lumières propres à diriger sa conduite; mais que m'importent ses vues particulières, s'il me rend mi Colombe , l'objet de mes vœux les plus chers?
La conversation devint générale, et on cessa de s'occuper de moi. J'aurais ramené de suite le duc à sa promesse, si je n'avais espéré découvrir encore (|ueh]ue chose. En effet, je crus entrevoir qu'on tramait quelque coup décisif. Peut-être pensait-on à enfermer le roi dans un cloître. Il me parut constant que le duc, malgré sa prudence et sa pénétration, était entraîné par les chefs de son parti , qu'on lui faisait prendre chaque jour des mesures (|ui ne s'accordaient pas avec son plan général , et que de là naissaient ces hésitations apparentes que lui reprochaient ses principaux officiers.
Je profitai d'un moment de silence pour prononcer le nom de Colombe. 1 II a raison! s'écria le duc. Péricard, vous irez demain de bonne heure chez le légat , et vous lui raconterez ce qui s'est passé au couvent des filles de Saint-Augustin de Limoges. \'ous lui ferez sentir que celui (|ui représente ici le pape dans les affaires temporelles peut être aussi son représentant dans les choses spirituelles. Vous le prierez de vous expédier sans délai une bulle qui annule les vo'ux de Colombe. » J'étais assis dans un coin du cabinet. D'un saut, je tombai aux pieds du duc de Guise et je les pressai dans mes bras.
« Péricard , si le légat résiste, vous lui représenterez iju'en sa qualité de cardinal il est fort au-dessus d'un évêque. Que d'ailleurs celui de Limoges ne fera entendre aucune plainte, parce qu'il saura que je le présenterai pour le premier archevêché vacant. Vous ferez cette lettre , Péricard , et la Tour la lui remettra. Enfin, si le légat ne se rend point à ces raisons-là , vous lui direz que je le veux.
>i La "Tour, vous viendrez demain à midi prendre vos dépêches. Vous observerez soigneusement sur la route tout ce qui aura rapport aux affaires politiques, et vous m'en rendrez compte. Allez. »
L'austère piété du roi m'avait fait fermer les yeux sur ses mignons, son bilboquet et ses petits chiens. Je m'étais attaché à lui irrévocablement : je le croyais du moins. Mais comment résister à un prince
J'allais tous les jours chez le fourbisseur, et je trouvais toujours l'occasion de glisser quelques mots à Guillelmioe.
(jui m'appelle son cher ami, et qui me rend Colombe , Colombe que je ne cessais d'adorer, sans espoir de la revoir jamais. Colombe qui va répandre sur ma vie des torrents de félicité ? je devins guisard , et je sentis que je l'étais sans retour.
<( On me la rend ! on me la rend ! criai-je à madame Mortier en lui prenant la tète à deux mains et en l'embrassant de toutes mes forces. — (Jui donc, monsieur ? — Eh ! ma Colombe. — Qu'est-ce que cette Colombe ? » Je lui racontai ce qui venait de se passer chez le duc de Guise.
De ce moment, j'oubliai André, ma vieille tour et ma noblesse. J'étais tout à l'amour et à l'avenir qu'il me promettait. Madame Mortier me servit un joli dîner. A peine le regardai-je. " .Un jeune homme, dans ma position, tient dîllicilement en place. Je me levai, je sortis, je marchai au hasard par la ville.
En m'éveiUant, je me trouvai assez tranquille pour récapituler les
Parié. Typographie Pion frères, rue de Vaiigirard, 36.
LA MOUCHE
événements île la veille. Crand saint Antoine, ji.inlonnfi-nioi «le ne vous avoir pas donné un moment dans la journée. Je suis toiiilié comme un païen au» pied» du duc de (luise ; c'est devant votre inui|;e que je devais me prosterner ; c'est » vous seul i|ue je dois tout ce <|ui m'est arrivé d lieureui ; c'est vous i|ui avez inspiré au duc de (iiiise ridée de faire relever Colombe de ses voeux. Soyez liéiii à jamais.
On sent liien (|iie je fus de la plus grande exaclilmle au rendezvous que m'avait donné le iluc de (luise. M. l'iricard me lit lire l'ordre (|iii rendait Colombe à la liberté. I.a lettre de m(insei|;neiir à révé(|ue de Limoges était déjà cachetée, .le pris les deux pièces, et je m'écriai en sortant que le duc de Guise était le plus grand homme qui eiit jamais paru en France, et ((u'il était digne de la couronne. Péricard sourit.
Je courus à la rue Saint Antoine ; je sautai sur mon cheval , et j'arrivai ii Arpajon d'un temps de galop. Je ne trouvai iliez nous ciuc la jolie cuisinière. André était à la tour avec maître Dubois et une douzaine d'ouvriers. Je pous- >ai jusque-là.
• Mon ami ! lui criai-je de loin, il n'est plus (|ues- ,
lion d'assiéger Limoges, de forcer le couvent des filles de Saiut-.\ui;iistin, et d'enlever Colombe. J'ai dans mon escarcelle la bulle du légat qui la relève de ses vœui. — Monsieur, nous avons déjà trouvé entre les ruines de la plate-forme de la tour et la voûte ([ui termine le second étage... — Il s'agit bien de cela ! — Du fer et un commencement de conluits en plomb... — Colombe ! Colombe ! — Qui me donnent l'espérance que votre fief ne vous coûtera pas cher. »
Je sautai à terre , et j'embrassai André avec une ardeur , une force!... Il ne cessait de me parler fer et plomb, je ne me lassais pas de répéter le doux nom de Colombe. . Eh ! que diable, monsieur, il me semble que vous pouvez bien donner un quart d'heure à vos affaires.
— Je n'en ai qu'une; je n'en peux plus avoir qu'une. — Toujours dans les extrêmes '.
Cette tête-la ne mûrira donc jamais! > Je consentis à l'écouter pour qu'il m'écoutât à son tour.
Il avait fait des spéculations à perle de vue. Il comptait Iesi[iiint3ux de fer et de plomb, les toises de magnifiques pierres qu'on tirerait de la tour. Il calculait l'argent que tout cela produirait. Il voyait clairement que non-seulement les bâtiments qu'on alUit élever ne couleraient rien, mais qu'il entrerait dans ma caisse douze ou quinze mille livres. Je bâillais de temps en temps, et alors André fronçait le sourcil.
« Ne te fâche pas, mon ami. Tu sais qu'il y a trois sortes île bâillements, et il y a longtemps que j'ad déjeuné. — Ketournez à \rpajon. Claire est toujours en mesure, et elle ne vous laissera manquer de rien. — Tu ne viens pas avec moi ? — Oh ! moi , j'ai tant de choses à faire ! Je compte, et je fais ranger tous les matériaux qu'on descend de là-haut. Le seul moyen de n'être jias trompé par ses ouvriers, c'est de les suivre soi-même. Maitre lUibois m'a répondu de ceux-ci, et ils voient que j'inscris jus((u'à un clou ; mais cela ne me dispense pas de les surveiller. Ils se reposeront de deux à trois heures; alors j'irai vous retrouver. »
Claire est non-seulement tine jolie fille, c'est une petite personne d'un ordre et d'une propreté qu'on rencontre rarement dans une domestique. Notre maison , bornée et fort simple , avait l'air de (|uelque chose. Elle me servit un petit diner qui me confirma dans la haute opinion que j'avais de ses talents en cuisine.
Elle allait, venait, et était à tout. Elle semblait deviner ce qu'il me fallait. Je ne disais pas un mot, et j'étais servi à la minute. Claire, en revanche , parlait beaucoup.
Elle me raconta assez longuement qu'elle étoit née à Paris, il y avait ♦83.
Je passai au service de M. de Grillon
vingt ans, d'une marchande de poisson et d'un portefaix; que son père battait sa mère, et que peu d'aunéi» api.i sa naissance sa manie de battre s'étendit jusqu'à elli-; qii'ajMnl jugé un jour que M. sou père avait porté la correction trop loin , ille ;,vjil <|iii|té le toit paternel; qu'elle avait trouvé ouverte la cuisine dr- llussy-l.eclerc, alori mailre en fait d'armes, aujourd'hui procureur au parlement; qu'attirée par l'odeur agaçante d'un rôti , elle était allée s'asseoir auprès du foyer, et (pii' la cuisinière l'avait chargée du soin de tourner U broche; que Itiissy-L; clerc l'avait trouvée gentille, et l'avait reçue au nombre des commensaux de sa maison; qu'elle avait grandi soui les yeux de Jacipieline , ipii lui apprit tous les secrets de la cuisine ; que le vieux Bii-.sy-Leclerc, qui avait des conférences continuelles avec le vieil Espagnol .Saiidiez, cabaretier d'une haute distinction, s'était grisé avec lui, il y avait trois jours , et s'avisa de dire pour la première fois à Claire qu'elle était charmante , i|u'il se donna avec elle certaines licences (|ue Jacqueline prit en mauvaise part; qu'elle
l'avait mise à la porte par les oreilles, lui avait jeté son paquet par la fenêtre, et lui avait crié que si elle la rencontrait dans Paris, elle lui casserait un bras; qu'enfin elle avait marché au hasard , et s'était trouvée à Arpajon, où M. André l'avait prise à son service.
Pendant qu'elle racontait, je tournais et retournais dans mes mains la lettre du duc de (luise à l'évêque de Limoges... Au révérendissime de Mellac, évêque de Limoges. J'avais remarqué que le duc ne faisait rien sans motifs personnels, et la réflexion me fit trouver alors un peu extraordinaires les marques de bienveillance qu'il m'avait accordées. Je sentis , malgré l'opinion que j'avais de mon mérite, qu'elles avaient pu être l'effet de vues particulières.
Qu'attendait -il de moi!' (^u'écrivait-il au révérendissime?
Les doigts me démangeaient d'une étrange manière. J'examinais celte lettre dans tous les sens; elle était si bien fermée qu'il était impossible de distinguer un mot de l'intérieur.
Un énorme cachet en ciie portait les armes de la maison de Lorraine , et je n'étais pas assez audacieux pour le rompre. Comment d'ailleurs remettre cette lettre à M. de Mellac avec un sceau dont l'altération attesterait mon infidélité?
Non, non, me dis-je, je ne trahirai pas la confiance d'un prince qui m'a appelé son cher ami, et sa lettre arrivera intacte à Limoges. Cependant mes yeux étaient constamment fixés sur ce cachet. Bon épaisseur me donna une idée assez lumineuse... Cette lettre, pensaije, ne parle que de moi, ne peut parler que de moi, et il est bien naturel qu'avant de la présenter j'en connaisse le contenu. Je fis chauffer légèrement la lame d'un couteau, et j'allais l'appliquer i la partie inférieure du sceau... Ma main tremblait. J'étais agité par la curiosité et la crainte de faire une mauvaise action... La curiosité remporta.
J'enlevai le cachet avec luie adresse digne de ces gens qu'on emploie à ouvrir des lettres interceptées, qu'on lit, qu'ils referment, qu'on fait parvenir ensuite à leur destination, ou qu'on supprime, selon les circonstances.
Celle du duc de Guise est déployée; elle est là, devant moi. Je la parcours d'abord rapidement; je la lis ensuite avec réflexion; j'en pèse tous les mots.
. Mon cher Mellac, vous avez rendu des services essentiels à la ligue, et je n'ai pas encore trouvé l'occasion de vous en récompenser. Je crois que je ne l'attendrai pas longtemps.
• L'archevêque de Lyon, d'Kspignac, est un misérable, perdu de débauches de toute espèce. La publicité de son 'libertinage, sa gourmandise, nuiraient essentiellement à nos affaires si le peuple pouvait
LA ilOUCUE.
voir autre chose en lui qu'un prêtre. Il tombe à genoux pour recevoir la biïnëdiclion d'un drùlc qui sort ilu lit de sa soeur ou de sa belle-saur, cl c|ui souvent est ijorgc de vin. Ses eicés le conduisent rapidement au tombeau.
• l'ersoiine n'est plus digne que vous, mon cher Mellac, d'occuper le sirge de Lyon. Vous avez toutes les apparences d'une austère piétc', le ginre d'éloquence propre ii faire des l'auatiqurs, et si vous aimez le plaisir, vous vous renfermez dans le cercle que vous tracent votre i^tit et les bienséances. Vou< pouvez com(>ter sur moi.
Il Je vous renvoie un jeune iiomme (|ue vous avez cru fou, et qui ne l'est i|iie d'amour et de dévotion. C'est un de ces êtres aveugles et de bonne foi qui sout propres à souiller dans les basses classes les fureurs de la li[;ue quand ils sont bien dirigés. Vous savei qu'il n'est pas de levier qu'on doive dédaigner. J'emploierai celui-ci à Paris.
M il faut d'abord le guérir d'un amour qui lui tourne la tête. Rendez-lui sa (>oloaibe : vous y êtes autorisé par le légal. Dans peu de temps , la Mouclie, la Mouclierie , la Tour ne verra plus qu'une femme fort ordinaire dans la sienne, et il sera tout à nous.
• .\dieu, Mellac, je vous embrasse... » | J'étais furieux quand André rentra. « Poussaiiville avait bien raison ! m'écriai-je, la religion et le peuple ne sont que des instruments , pour lis princes. — Tenez-vous à l'écart, et vous ne serez l'instrument de personne. — André, si je n'étais idolâtre de Colombe, je me ferais ermite. — Nous serions deux, car il faut avoir quelqu'un qui nous écoute et nous réponde. — ]Nous nous retirerions dans un boi«, ou sur la cime d'une roche escarpée. — El nous y passerions le resW de notre vie à dire le chapelet... — Et à prier mon patron pour U conversion du genre humain. — Cependant, monsieur, nous pourrions trouver ce genre de vie -là un peu uniforme, et l'uniformité fatigue. Croyez-moi, faisons-nous ermites à la tour, et que votre Colombe anime notre ermitage. — Oh! ce que nous venons de dire ne se réalisera pas. — Je l'espère, monsieur.
> — Et ce duc de Guise, avec (|uel mépris il me traite! — Ses expressions sont oiTeusantes, mais c'est un très-grand seigneur. — Ne suis-je pas un homme? — Prouvez-le. — Et comment ' — tu suivant le conseil que vous donna monsieur de l'oussanville à la Kocbelle : Prends les hommes comme ils sont.
• — Je prouverai au duc de Guise que je ne suis pas un lévrier aveugle. Je n'aurai plus rien de commun avec lui. - — Et vous aurez raison. — L'n homme cjui ose calomnier mon cœur, qui présume que dans quelque temps Colombe ne sera plus pour moi qu'une leuime fort ordinaire ! Quelle indignité! — Jlonsieur, plus d'une jolie femme a promplement cessé de l'être aux yeux de «ou mari. — Monsieur ,\ndré, ces femmes-là n'étaient pas des Colombe.
» Pour rompre toute relation avec le duc de Guise, je vais lui renvover mon brevet de capitaine. — Gardez-vous-en bien. Il ne vous gêne pas dans votre escarcelle, et vous serez peut être trop heureux de l'y retrouver plus tard : qui diable peut lire dans l'avenir? Et puis, si le duc de Guise, pii|uc de votre démarche, expédiait à monsieur de Mellac un courrier qui arrivât avant vous, et que le prélat fit continuer votre Colombe à chanter comme un petit ange chez les filles de Saint-Augustin... hem! — Tu me fais frémir!
• — Commencez par remettre le sceau du duc de Gtlite où il était. — Tu as raison. — Eh bien! que faites-vous donc? vous allez le noircir au feu Je la cuisine. Tu as raison , toujours raison. — Mt petite Claire, une tasse, de l'eau-de-vie dedaus, et un papier allumé. »
Le cachet fut replacé plus promplement, plus facilement qu'il n'avait été enlevé, et nous recommençâmes à faire les gens à projets. André était tout entier à ses bâtiments, et moi a Limoges. Je lui notifiai que nous partirions le lendemain malin, et que nous irions à marches forcées. « Monsieur, vous partirez seul. — Pourquoi cela, monsieur'' — L) après la tournure que prennent les choses, vous n'aurez pas d'extravagances à faire, et je ne vous serais bon à rien. — Et ta conversation toujours si attachante, et quelquefois si instructive ' — .Ma conversation ne vaut pas quatre ou cinq mille livres qu'on vous volera si je m'abiente, et que je vous conserverai pendant que vous ferez l'amour. »
Je nie décidai è partir seul, avec ma voiture et mes deux mules. Ce moyen n'était pas Irès-ejpéditi^; mais je voulais que Colombe voyageât commodément. Je m'endormis en prononçant son nom , André en calculant ce que valaient les pierres, le fer et le plomb qu'on avait déjà extraits de la vieille tour.