XIV. — Second voyage à Limoges
Je montai dans ma voilure à la pointe du jour. J'avais de l'or pour les frais de la route et pour habiller Colombe en femme de condition; mon épée et deux pistolets pour ma défense, et l'image de la bienaimée pour charmer la longueur du voyage.
Je m'arrêta.' » Elampes pour voir encore ma mère. Elle ne m'attendait pas , et je .'ui procurai une nouvelle jouissance. J'avais les plus grandes oblipaijoL'S a M. Vemier, et je savais ce qui se tramait contre lui.
Je lui rendis um y^^^^t et j^ li> répétai exactement ce que j'avai
entendu dire au duc de Guise. « Je n'ai aucun moyen de résistance, me dit il, cl le chancelier ne voudra pas désobliger les princes lor' rains en soutenant le procureur du roi d'un petit bailliage. Je serai sacrilic.
> Je serai remplacé par quelque fanatique qui appuiera la perséco» tion que les franciscains renouvellent contre votre mère. Vous ave» voulu me rendre un bon office; je vou> marquerai ma reconnaissance en faisant translcrer la stcur Madeleine dans le couvent des filles du Sacré-Cœur de Paris. Cet acte d'autorité accélérera ma chute. Mais puisiju'elle est inévitable, il importe peu qu'elle arrive plus tôt ou plus lard. »
Mous nous i|uitlâmes comme devaient le faire des hommes qui s'estiment et qui s'aiment. Je me i'élicilai de n'avoir pas perdu un mot de ce qu'avait dit le duc, et je me promis bien de ne jamais laisser échapper l'occasion de voir et d'écouler.
Les journées ne se succédaient pas au gré de mon impatience. Cependant j'avançais vers celte ville qui renfermait l'objet du plus tendre amour. J'entrai à Argenton. Le surlendemain je devais être à Limoges.
En longeant les rues d'Argenton, je remarquai un grand nombre de ligueurs armés, disséminés dans les diflérenls quartiers de la ville. Que faisaient-ils là ? Argenton n'est pas une place forte ; ils ne devaient donc qu'y passer. Oii allaient-ils, lorsque rien ne paraissait encore devoir trouliler la paix dans ces cantons ?
Je mis ma voiture et mes mules dans le cabaret oii j'avais logé en allant de Saint-Junien à Elampes, et je parcourus la ville. Les li-r gueiirs étaient dans l'abondance; ainsi ils n'étaient redoutables pour personne. Le soldat i[ui vil bien est toujours gai, et il est facile de faire jaser des gens de bonne humeur.
j Ils étaient trois mille. Ils venaient du camp qu'avait occupé le maréchal de liiron, près de Poitiers, et ils ne savaient oii on les cou'Jui- 1 sait. J« continuai ma promenade, et je vis, sur une espèce de place, ) un officier supérieur qui paraissait donner des ordres. C'était bien le
moment d'écouler, et je m'approchai.
, Me trompé-je?... est-ce bien lui ?... mais non... eh ! oui , oui... par inop patron! c'est lui-même. Je m'élançai, et je tombai dans les bru de Poussanville.
Oo juge aisément du plaisir que nous eûmes à nous revoir. Notre I reconnaissance fut digne du pinceau de Jodelle ; mais son génie était I enfermé dans la tomlie. Poussanville me conduisit à son logement, ' On sait que jamais il ne manquait de rien : nous soupàmes tète à : têtf , et nous soupâmes bien. Nous nous racontâmes ce qui nous était arrivé depuis notre séparation, en sablant d'excellent vin vieux de U I Loire.
i Quand j'eus terminé mon récit, il me félicita sur l'état actuel de ma fortune ; mais il ajouta que je ne serais jamais un personnage marquant, parce que l'ambition n'est qu'une passion d'accès quand elle est subordonnée à l'amour. Il chercha à me prouver par des exem- I pics ([u'elle doit être dominante, exclusive, et que lamour doit être I simplement le délassement des grands travaux qui conduisent à la j célébrité. Je conseulis très-voloniiers à n'être que l'amant de Co- ! lombe, et le sort des héros qu'il me cita me parut fort au-dessous du \ mien.
I U me raconta eotuite comment de Poitiers il était venu à Argen- I ton. Il recevait souvent des ordres du duc de Guise, qui tous tendaient à bien connaître les forces de la ligue dans les provinces de l'Ouest , et à en rendre un compte exact à ses émissaires. Il lui était expressément enjoint de sonder partout la dispositiou des esprits relativement à Henri 111, et de s'efforcer de le faire haïr autant qu'il était méprisé. Ainsi Poussanville semblait tourner sur lui-même et marcher au hasard. U avait cefiendant un but déterminé.
La plupart des émissaires du duc étaient des hommes obscurs, de qui Poussanville ne pouvait rien apprendre sur la vcriiablc position des affaires. Il était cependant dans son intérêt personnel d'en être instruit. Le capitaine Saiut-Paul, un des officiers favoris du duc, fit un voyage à Bellac pour ses affaires particulières, et il lui fut expressément recommandé de voir Poussanville en passant.
Saint- Paul était assez borné; mais il était vain, très-vain , presque autant que son maître. 11 suffit à mon ami, pour le faire parler, de paraître douter qu'il fût, en effet, dans les bonnes grâces de M. de Guise. Saint-Paul, piqué, prouva la réalité de sa faveur en racontant ce qu'il savait cl peut-être ce qu'il ne savait pas.
La Belgique et la Hollande étaient insurgées contre le roi d'Espagne. La noblesse belt;c se donna au duc d'Anjou , frère du roi , et le duc de Guise consentit à ce qu'il se rendît à Bruxelles à la tête de douze mille prolestants : c'était affaiblir le parti calviniste en France. Il avait subjugué son souverain au|point de le contraindre à eiiger des huguenots la restitution des places fortes qu'il leur avait abandonnées par le traité de Bergerac : c'était leur déclarer indirectement la guerre. Mais la paix ne convenait ni à Grégoire XIII, ni a Philippe II, ni surtout au duc de Guise. Poussés tous trois par des intérêts différents , ils sentaient également que leurs projets ne pouvaient réussir qu'à l'aide de troubles sans cesse renaissants.
La reine Louise de Vaiidemont priait beaucoup et ne se mêlait de rien , le roi dansait ou se donnait la discipline , Catherine de Médici^
LA MOUCHE
oonnKiciail tenle I4 vërluble «iiuilion d«i «««iret, «t voy»U la couronne chani-eler sur la lOte de son l'ili.
Elle (il dire nu roi de ^•varro qu'il ta (çiirdil bien de rendre lej pUce* de |;4runtie , et que ion parti n'avait de iwlul k atlendre que de l.i force de* armes.
Pendant que je eausaia avec Poussanville , un courrier lui ap|iarla l'ordre de i.e rendre a marches forotiei à Cahors , et de s'enlermer dans celle place avec se» troupe». Le brave Vérin» y conioidiidait, mais il manquait de force».
L'actif et iniri'pid<' Poussanville me donna une dernière leçon sur la manière dniii je devais me conduire :>vec ceui dont la piélé n titan qu'exu'rieure, et notamment avec l'évAnue de LiuiO|;es. .Se» observation» éiaienl dictées |iar r^i;iiï.me, ri'ijle unupie de sa coiiduile ; mai» je sentis q'i'il fallait rccon(|ui'rir Colombe , et je lui promis sincèrement de suivre ses conseil». Il m'embrassa, m'ollnt son In, et il sortit pour faire ses dispositions de dt'part.
Il était quatre heures du matin quand il rentra. Il se jeta tout habillé à côté de moi , dormit une heure , et alla faire battre la iji'nérale. Je me levai, je bs mettre mes mules à ma voilure , et nous sortîmes en même temps d'.Vrijenlon, lui pour acqui'rir de la t;loirc, moi pour voler oii m'appelait l'amour.
Je traversai Ssiiil- Junien , et je ne trouvai pa»à propos de m'y arrêter. J'étais entrt' à pied à Limoges il y avait quelque temps , et j'en ëtai» sorti en charrette. Je voulus y reparaître dans un équipage convenable. Une voilure aui aruies du maréchal de Itiron, deui mules et nn cheval en avant, formant la Qèche, vla(^éesur une arbalète 1 quel effet j'allais produire sur les habilants île Liiiuij;es! l.a vanité imposa pour un moment silence à l'amour, liienlôl je chantai uu des cantique» de ma précieuse Coloiube, et je m'idenlil'iii avec elle.
J'entrai à Limoges en chantant, et quelques personnes s'arrêtèrent. • Bon, disait l'un, c'est ce fou qui voulait nous enlever la sœur Sainte-Colombe. — Il se sera échappé de Monlmorillon, disait un lutre. — 11 aura trouvé cet équipage sur quelque chemin, disait un troisième , il sera sauté dedans, et le voiU. u
l'es propos me blessaient vivement, et ils augmentaient il chaque instant le nombre des spectateur». Il» me barraient le chemin. Dans un mouvement de colère , je fouettai mes bêles de trait à grands coups, au risque d'écraser cent qui étaient devant elles. O.i se rangea précipitamment, et j'arrivai au galop à U grille du palais épiscopal. Je sautai dans la cour, et dans moins d'une miniilc elle fut [deiiic de monde. Je me fis faire place l'épée d'une main , et de l'autre je tenais en l'air le paquet du duc de Guise. Chacun se bâta de se coller contre les murs.
J'appelii le portier, et plus je criais , plus il s'enfonçait dans sa loge. • Il est fou , il est fou! >' criait-on de toutes paris. M. de ^ledae parut k une croisée, et demanda la cause de ce tumulte. Il me reconnut, et ordonna qu'on se Siisîl de ma personne. Mon épée écarta les plus audacieux. Je montrai au révérend ssime le paquet que je tenais à la main , et je lui dis que je lui étais envoyé par le duc de Guise. Il sourit de pitié et leva les épaules. U allait refermer sa croisée.
« Prenez garde , monseigneur, à ce que vous allci faire. Ce paquet est de la plus haute importance , M. Péricard l'a écrit en ma présence dans le cabinet du duc de (iuise. — Il est fou, il est fou! » criait-on encore dans tous les recoins de la cour. L'nc escouade d archers y entra, et je respirai : j'éiai» certain que cem-la ne me craindraient pas, et que par con>éq'ient ils m'écouiecsirnl. Je remis l'épée dans le fourreau , et je m'avançai vers le chef de la troupe Je m'expliquai avec lui, et il lit aussitôt porter mes dépèches à monseigneur.
a \'ous ne voyei donc pas, commandant, qu'il n'y a rien dans ce paquet... — (^ue 1rs ebansnns qu'il nous a tait entendre en entrant dans la ville. — Uésarmei-le , monsieur le commandant. > Je As un saut en arrière, et je portai la main sur la garde de mou épéc. « Point de violence , dis-je , cl je ne m'en pernieitrai aucune. Monsieur l'otBcier, ordonnez qu'on girde mon éiiuipage ju-qu'à ce que je puisse le mettre en sûreté. — En sûreté! c'est lui nu'on y mettra. — Il est fou, il est fou ! — Désarmez le donc, monNieur le commandant. — Me» amis , il sera toujours temps d'employer la force. Attendons ce que monseigneur décidera. »
Ces clameurs m'avaient monté la tète. « Apjirenei, canaille que vous êtes , qu'on ne désarme pas un capitaine d'infanterie , .sei.'neur du chtteau de la Tour. — 11 est fou , il est fou ! »
Deux clercs descendirent I escalier qui conduisait à l'appartement de monseigneur. Il» s'approchèrent de moi avec des aiarques de déférence qui frappèrent les spectateur» d'éionnemenl. L'un d'eux l'adressa aux Limousins rassemlilés. « Omiii'i homo mendar , leur dit-il , ce qui signifie que tout homme e>t menteur, et vous avez menti en proclamant fou ce siint jeune homme ; mais vous avez menti involontairement, et errare hiimanum es/, ce qui veut dire qu'il est de l'essence de 1 homme de se tromper. Ce pieux catholique a couru les rues de Limoges a plusieurs reprises; mais les pères du désert ne courairni-ils pas ri ti la en cluniant des hymnes et en se roulant sur les ronces ?
» — Ah ! c'c.i un père du désert ! dit un savant de la troupe. Nous ne savions pas cela. Itetirons-nous. » Kl tous 1rs Limouam» défilè-
rent devant moi en baisant le bai de mon maatetu et CB répi'Unl i
Oiniiis huiiiii nieuilar ; erruie humnnuiit fil.
Je lus conduit en cérémonie au cabinet du revéreodiMimo 11 mo reçut dans son fauteuil k oreillettes, et il me fit ligne de prendre ua pliant.
• Voii» voulez donc absolument vous marier, mon cher frère f — Je l'étais, monseigneur. — Ne pailmis plus de cela. Le mariage n'etl pas un état pur; mais on peut le kanctifier par de boiiue» leuvre». Saint Paul l'a prouvé , et il vous laisse un i;raiid exemple ii suivre. Le suivreï-vous / — Oui, monseigneur. — \ oil» qui ctt bien , mon enfant.
• Le souverain pontife m'ordonne par l'organe de «on légat de relever scrur Colombe de ses viiiux , et monseigneur le duc de (>uiM me prie de vous unira elle. Consentez-vous a la prendre piiurépouM? — -Mai», monseigneur, elle l'est déjà. — Ne parbiiis plus de cela, vous dis-je. Le mariage coiitraclc a ïteiion ne la pas élé selon les ca. lions de l'Eglise, il faut le renouveler ici. —Oh! de toute mon âme. monseigneur. •
Je suis catholique /.élé, ardent même; mais l'hypocrisie m'i tonjours révolté, et mon sang bouillait dans mes veine». Je me contins cependant.
. Parlons à présent d'autre chose. — Ne parloni que de cela, monseigneur. — Je vois bien qu'il faut terminer celte affaire-ci pour vous rendre capable de ((iielciue attention.
• Je vais faire sonnera volée toutes le» cloches de la ville. I-e» bedeaux la (i.ircourront en annonçant aux fidèles la grande cérémonie qui aura lieu ce soir au couvent des filles de S.iiiit-Augustin. \ ous vous y rendrez. — Je n'y inaii(|uerai pas, inoiueigneiir. — Demain, dimanche, je ferai publier un ban , je donnerai dispense des deux autres, et lundi Colombe et vous serez unis en lé(;itimes nœuds. — L'Midi !... mais c'est bien tard, monseiijneiir! — ^ oubliez jias, jeune homme, (|ue la sensualité est indigne du mariage , et que l'objet de ce sacrement est seulement de donner des âmes a Dieu. »
Et le duc de Guise lui écrivait: " Si vous aimez le plaisir, vous voui renfermez dans le cercle (|ue vous tracent votre état et les bienséances.» Ouel empire ilfallaitque j'cisse acquis sur moi pour ne pas éclater! Colombe ne m'était pas encore rendue.
M. de Mellac me congédia en me donnant rendez-vous pour quatre heures du soir aux tilles de Saint-Augustin, et en me répétant qu'il allait donner ses ordres.
J'avais mon or dans mon escarcelle, mais cela ne sufli<ait pas. Je voulais savoir ce qu'était devenu mon équipage. Le chercher, c'était ni'occuper de Colombe.
Je parcourus les principales rues de Limoges. Le bas peuple »e rangeait devant moi, répétait : « C'est un père du désert, >> et me saluait avec respect.
J'appris enfin qu'un cabaretier avait retiré ma voilure cl mon attelage. J'y courus, et je vis qu'ils éliient aussi bien que je pouvais le désirer. Je voulus convenir de prix avec Ambriiise. Il me répondit que l'équipage d'un père du désert porterait bonheur à sa maison, et que décidément il ne recevrait rien.
Bieniôt le son des cloches me fil connaître que l'évêque commcn- ' çaii à exécuter ses promesses ; mai» il n'était encore que deux heures, et je bouillais d'impatience.
U me sembla qu'attendre dans l'église du couvent , c'était en quelque sorte abréger le temps. Tout devait m'y parler de Colombe, jusqu'au rideau (lui défendait aux regards profanes de pénétrer à travers la grande gmle qui leur dérobait les vierges du Seigncur. C'est là qu'elle est, me di-ais-je; c'est de là qu'elle paraîtra bientôt à mes yeux avide» de la levoir. J étais seul dans l'église, et je la parcourais dans tous les sens.
Mon attention se fixa sur un tableau qui représentait sainte Cécile, et qui d abord me parut assez mauvais, liienlôl je crus reconnaître dans les traits de la sainte ceux de ma Colombe, et l'ouvrage me parut médiocre. Je continuai a l'examiner.,. Oh! c'est elle... c'est bien elle, pensai-je,je ne peux plus m'y méprendre. Voilii ce jeu de physionomie enchanteur au(|iiel je ne conçois pas que personne puisse résister, voili ses doigts t Allés qui s'i;endenl voluptueusement sur ce psallérion. D.ns la mnjeniie ré^^ion de 1 air paraissent des anges qui vont placer une couronne sur sa tête. Oh! cette couronne est de myrte, ces anges sont des amours. Ce tableau est digne de Léonard de \iaci !
Je tombai è genoux , et je suppliai mon patron de me pardonner les idées mondaines auxquelles je venais de m'abandonoer dans une église. J'étais devant le portrait de sainte Cécile, et je la priais plus vi'vement encore d'intercéder pour moi. Est ce bien elle que j'invoquais ?
Le bruit des cloche» se fit entendre de nouveiu. et l'église »'emplit à I instant. Le bedeau me conduisit près de la !;rille , et m'indiqua un prie-Dieu rouvert eu d..roas cramoisi, qu'il avait place pour moi. Je m'agenouillai une seconde fois.
I.'orpue annonça que l'auguste cérémonie allait commencer. Le cœur me bnitait avec une earéme violence. Il était p.rta,,e entre l'amour divin et celui que m'inspirait Colombe. Je m efforçai de les
LA MOUCHE
concilier : cela était diOicile. Je me recueillis cependant, et, pour un moment, j'appartins tout entier à mon patron.
I.e grand rideau se tira enfin. Oh ! toutes mes idt'es pieuses s'évanouirent. Je eherchai, je trouvai Colombe, et je tombai dans un ravissement qui tenait de l'eilase.
l-.lie était placée entre deui religieuses, et la supérieure était debout derrière elle. Elle avait les mains étendues sur la tôle de celle qui all.iit lui échapper, elle la liénissiit. Toutes cpiatrc étaient tournées vers l'intérieur de l'tS;lise. Colmnhe m'aperçut et me sourit.
Oh ! (|iiel sourire ! Son effet est impossible à peindre; vous seul le concevez, vous qui après des obstacles qui paraissaient insurmontables avez été unis à l'objet de l'amour le plus tendre, ou qui en «vez été séparés après huit jours d'une félicité (|ui ne faisait que naître. L'évêque parut dans ses habits pontificaux et entouré de son clergé. 11 déclara à haute voi\ que la pleine puissance de notre saint père le pape remettait Colombe dans le monde, et qu'elle y élail appelée pour la plus grande sanctification de son àme.
l n rrand vicaire lut U bulle du légat, et tous les assistants répondirent amen.
M. révè(|ue nous adressa ensuite un discours plein d'onction sur les devoirs du niari.ige. Il peignit le ciel ou l'enfer ouvert pour les époux qni les pratiquent ou s'en écartent.
Je me rappelai le passage de la lettre du duc de Guise... Oh ! pensai je, combien la religion est étrangère aux faiblesses de ses ministres ! Colombe n'en peut faire la distinction ; elle est plus heureuse que moi. Imitons sa ferveur, et revenons à la foi implicite.
Lis deux religieuses la dépouillèrent en cérémonie des signes qui constataient son sacrifice et sa captivité volontaire. Ses lonijs cheveux blonds tombèrent p.ir boucles sur des épaules d'albâtre; la rouceur du plaisir, et peut-être de la pudeur, couvrit ses joues du plus vif incarnat.
On la revêtit de la robe qu'elle portait quand elle se présenta aux filles de S lint- Augustin. C'était la seule (|u'elle eût eu fuyant madame la maréchale. Cette robe était dans un triste état, et Colombe n'en était (jne plus belle : elle devait tout à la nature et à la jeunesse. La laideur seule a cherché à détourner d'elle une attention défavorable en la fixant fur des habits somptueux.
Cependant je voulais que l'épouse d'un homme comme moi parût avec un état digne d'elle , et je me promis d'employer à cela la journée du lendemain.
L'évêque ordonna à Colombe de passer du coté de la grille où j'étais, et au directeur du couvent de nous fiancer. Nos mains se touchèrent... Colombe laissa tombersa tète charmante sur ma poitrine. J'y sentais un volcan qui me dévorait... On fut obligé de nous soutenir.
On reconduisit Colombe dans l'intérieur du couvent, et monseigneur prononça qu'elle n'en sortirait (jue pour se présenter à l'autel. Je me retirai satisfait, heureux, autant qu'on peut l'être quand on attend.
Ambroise était un gros réjoui, catholique zélé, prêt à tout faire pour la religion, et faisant tout gaiement. Il convint que Colombe ne pouvait se marier sans avoir une robe belle et neuve. Mais il était six heures du soir, et le lendemain était dimanche. « Diable , diable ! disait-il en se grattant l'oreille, il n'y a pas une minute à perdre. » Nous courons chez une , deux, trois couturières. Elles commencent par me faire observer le peu de temps qu'elles ont à elles ; je leur fais \oir de l'or. Une d'elles se détache pour aller prendre la mesure de Colombe, la seconde court pour trouver des aides, la troisième nous conduit chez un marchand d'étoffes. Nons levons ce qu'il y a déplus riche et de plus élégant.
Une heure après , six ouvrières étaient établies chez Ambroise. Je fis apporter ce qu'il avait de légumes cuits : c'était samedi. Il les servit dans un coin de la chambre que nous avions érigée en laboratoire. Huit heures sonnèrent; nous n'en avions plus que quatre à nous.
Cependant il fallait souper. Nous perdîmes encore quinze minutes : je les comptais.
J'encourageais, je pressais mes ouvrières. Malgré mes soins, leurs paupières s'appesantirent : c'était l'heure oii les honnêtes gens se couchent partout. Il fallait les tenir éveillées, et je leur fis apporter du vin chaud. Il produisit d'abord l'effet que j'en attendais, et l'ouvrage allait avec une rapidité qui m'enchantait. Bientôt les têtes s'échaiilTerent; elles s'embrouillèrent ensuite , et la robe de Colombe tomba des mains des couturières sur leurs genoux. Je redoutai l'accident ordinaire en pareille circonstance, j'enlevai la robe et je la mis en sûreté; il était temps. Ambroise riait, moi je me désolais.
Les fumées du vin se dissipèrent peu à peu, et à dix heures ces dames reprirent leur aiguille. Mais elles s'en servirent avec une nonchalance, une lenteur désespérantes. Minuit sonna. « Il est dimanche», s'écria l'une d'elles, et toutes jetèrent leur ouvrage avec effroi. J'enrageais; mais je ne pouvais b'àmer leur respect pour les lois de l'Eglise.
« Colombe se mariera donc sans avoir une robe neuve? dis-je en soupirant. — Pourquoi cela? me répondit Ambroise; minuit sonne le dimanche comme le samedi, et nous les remettrons à la besogne. \ous ne vous marierez pas avant dix heures; et en dix heures, six
femmes font bien des choses. Allons nous coucher, monsieur, u C'est ce que je pouvais faire de mieux.
Ma pauvre tête était surchargée d'idées souvent contradictoires, et le sommeil fuyait loin de moi. Je m'endormis enfin, et il était grand jour quand le m'éveillai.
Je m'habillai précipitamment. « Où allez-vous , monsieur ? me demanda Ambroise. — Passer la journée dans l'église des filles de Saint-Augusiin. — Monsieur, les pères du désert vivaient de racines , mais ils mangeaient. Je ne souffrirai pas que vous sortiez sans avoir déjeuné. » Il fallut me soumettre : c'est souvent le seul moyen de se débirrasser d'un importun.
Je courus au couvent , et je me mis en prières devant le portrait de sainte Cécile. La messe sonna, deux grandes heures après, et à l'élévation le grand rideau s'ouvrit. Je volai à la grille ; mes yeux et ceux de Colombe se rencontrèrent. Nous oubliâmes la sainteté du lieu et celle des i;rands mystères qu'on y célébrait. Quand le rideau fut tiré, j'allai demander pardon à sainte Cécile de mes coupables distractions.
Une idée lumineuse, excellente, admirable, me frappa. Colombe, me dis-je, ne doit sortir du couvent que pour se présenter ii l'autel; c'est fort bien , mais on ne m'empêchera pas de voir ma fiancée et de lui parler.
Je ne savais plus marcher au pas. Je courus à la porte d'entrée du couvent, je sonnai, et je demandai Colombe. La tourière me répondit que cela ne se pouvait pas. « Et la raison , ma sœur ? — Tout a été prévu, monsieur, et on a pensé que, si vous vous trouviez ensemble au parloir, on ne pourrait plus vous en arracher. » Il fallut me soumettre encore.
Je rentrai à l'église. Le bedeau vient me dire qu'il allait la fermer jusiju'à l'heure des vêpres. Que de formalités, de lenteurs ! U y avait de quoi devenir véritablement fou.
Je retournai chez Ambroise. Ses contes me rendiient un peu de tranquillité. « Savez-vous bien, monsieur, me dit-il, que vous avez beaucoup perdu auprès de moi de la réputation de sainteté qu'on vous a faite par la ville? Ce père du désert n'est réellement qu'un beau jeune homme, amoureux jusqu'à la frénésie. — Ambroise , je confesse mon indignité , mais je n'ai cherché à tromper personne. "
La curiosité est une passion dans les petites villes. On voulait voir de près ce jeune homme pour qui on déliait les religieuses de leurs vœux , et qui passait pour un saint. Des personnages notables de Limoges vinrent me rendre visite, et je leur parlai de Colombe. Quelques uns m'engagèrent à dîner, et le nom de Colombe était la seule réponse qu'ils tiraient de moi. Ils me quittèrent en regardant Ambroise et en lui souriant d'un air très-significatif.
Ils répandirent par la ville que le prétendu saint n'était qu'un homme fort ordinaire; le peuple se souleva contre eux. L'évêque et son clerc avaient parlé , c'était assez pour lui. Les gens raisonnables m'avaient bien jugé, sans doute; mais ils apprirent qu'il faut toujours paraître respecter les préjugés populaires. Nous entendîmes, Ambroise et moi , un grand bruit dans la rue. C'étaient les vitres des incrédules qu'on cassait; c'étaient les archers qui cherchaient i rétablir l'ordre.
Dès que je parus dans la rue, le commandant vint à moi, et me dit que je pouvais seul ramener le calme dans les esprits. Des hommes du peuple me prirent dans leurs bras et me promenèrent comme une relique : j'étais destiné à jouer tous les rôles à Limoges, et j'avoue que je ne fus pas fâché d'y faire briller mon éloquence.
Du haut de l'espèce de pavois sur lequel on m'avait élevé, je haranguai le peuple, avide de m'entendre, et je lui dis ce que je pensais sincèrement. Je déclarai que je n'étais qu'un misérable pécheur, mais que j'étais plein de religion et de foi, et que j'allais en donner la preuve. J'ajoutai que nos livres saints nous ordonnent d'aimer notre prochain, catholique, bien entendu , et de le plaindre quand il s'égare; que les lois divines et humaines nous défendent de nous faire justice nous-mêmes, et que les excès, quels qu'en soient les motifs, sont toujours répréhensibles. Enfin je louai le zèle que ce bon peuple venait de marquer pour la religion ; mais je le priai de réserver son courage pour combattre et exterminer les huguenots.
Des acclamations universelles s'élevèrent. On me rapporta en triomphe à mon cabaret, en criant: «Mort aux huguenots! gloire au père du désert! »
Etrange peuple, qui voulait, deux mois auparavant, que je fusie fou , et qui voulait aujourd'hui que je fusse un saint! Il m'avait négligé depuis que j'étais sorti de l'évêché, et il avait suffi de quelques mois pour ranimer son fol enthousiasme!
Deux cent cinquante d'entre eux coururent à la municipalité, et s'inscrivirent sur les rôles des ligueurs. D'autres mirent en œuvre tous les vitriers de la ville, et firent réparer le dégât qu'ils avaient fait. Quel instrument que le peuple dans les mains de ceux qui savent s'en servir ! Que la cour et les (îuise le connaissent bien!
La maison d'Ambroise ne désemplissait pas. Le vin y coulait à flots; les clameurs, les vociférations se succédaient sans relâche. On aiguisait des épées rouillées, de vieilles perluisanes sur les tables du cabaret; on jurait, par ces mauvaises armes, de traiter les huguenots comme les Amalécites l'avaient été par les Hébreux.
M. de Mellac m'envoya dire de me rendre au palais épiscopal. Il me félicita sur ce que je venais de faire , sur les succès brillants que
j'avais obtenus. Il m'assuni que personne ne pouvait résister à la force des argumenls rcligieui i|ue j'avais ili'vi'lop()é.s à la multitude, à l'éloquence entraînante avec lainielle je les .ivais présentés. « Vous avez, ajouta-t-il, conquis deux cent cinquante lionimes de plus à la vraie religion. Leduc de Cuise vous a bien jugé.
1» Parlei-nioi maintenant des observations que vous ave/, faites, des renseignements cpif vous .ive?. recueillis sur la route de Paris i Limoges. — .Monseigneur, les vêpres sonnent ihei les filles de Saint- Augustin ; • cl je m'éloignai à grands pas. • Oli ! quel liommel disait il en me regardant aller; mardi il parlera. »
J'entrai le premier ii l'église, et j'en sortis le dernier. Le grand rideau ne s'ouvrit pas : je m'en consolai aux pieds de sainte Cécile.
Je rentrai chez. Ambroise. Les Hébreux étaient dans un état d'ivresse complet. L'intérieur de la maison offrait un tableau repoussant; mais le caba relier avait vendu deux barri(|ues de vin.
Je me fis servir ii souper dans ma cbambre. Je courus ensuite la ville pour rassembler mes couturières. Kiles dansaient clandestinement dans un faubourg en l'bonneur de sainte Madeleine, (]u'on fêlait ce jour-là. Je crus remarquer (|u'elles avaient quelques rapports avec la sainte... avant sa conversion.
Elles répondirent à mes instances qu'il n'était que six heures, et qu'elles ne pouvaient commencer ii reprendre l'aiguille qu'à minuit. Je répliquai qu'il n'y a pas plus de mal à coudre qu'à danser. Une d'elles, la plus savnnte sans doute . me dit (|ue son curé délendait la danse, mais que les comniindements de l'Eglise n'en parlent pas; qu'au contraire ils interdisent rigoureusement le travail les dimanches et les fêles. Je n'avais rien à ri'pli(|iier à cela.
J'avais encore six mortelles lieures à attendre. Que faire pendant ce temps-la ? Depuis longtemps ma tête était dans un état de contraction qui augmentait à mesure que le moment du bonheur approchait. l'Ile était pesante, embarrassée; je sentais un certain engourJissement dans tous mes membres. Je ne suis pas >le fer, me dis je, et je me marie demain. Allons nous reposer.
J'allai, en effet, me jeter sur mon lit, et je m'y endormis si profondément qu'.\mbroise fut obligé de m'éveiller a minuit. Mes ouvrières avaient été de la plus grande exactitude au rendez-vous; mais elles me parurent harassées , et je prévis encore quelque nouveau contre-temps.
Je chargeai Ambroise de se procurer quelque chose de léger, de la pâtisserie ou autre chose semblable. J'interdis rigoureusement le vin, mais je permis le miel délayé dans de l'eau.
Elles reprirent leur ouvrage. J'avais dormi six heures , j'étais frais et dispos. Je ne les perdais pas de vue un moment; je les encourageais par des promesses et des paroles de bienveillance. La nature tut plus forte que la cupidité. Je ne cessais d'aller de l'une à l'autre; j'éveillais celles qui sommeillaient; je jurai par mon patron que Colombe aurait une robe neuve pour se marier; il était six heures, et il me paraissait difficile que celle-ci fi'it prête pour dix.
Je trépignais en pensant a la fouie qui se presserait à notre mariage, et combien il serait humiliant pour Colombe et pour moi qu'elle parût à l'autel dans un équipage digne tout au plus d'une servante. Je jurai même, mais j'en demandai aussitôt pardon à saint Antoine.
« Monsieur, me dit celle qui m'avait porté la parole au bal , vous n'avez qu'un m.oyen de nous éveiller complètement. — Eh ! quel est-il ? Parle?, parlez. — Permettez-nous de danser une ronde. — Comment, une ronde', y pensez-vous? IN'avez-vous pas perdu assez de temps? — Monsieur, reprit la plus jeune, toute espèce de plaisir produit la lasitude, cl il n'y a qu'un moyen de la dissiper , c'est, comme disent les bonnes gens, de reprendre du poil de la bête. — Dansez donc votre ronde, et dépêchez-vous. » Je leur en aurais joué une si j'avais eu là mon serpent.
Elles s'éveillèrent en effet, et si complètement que l'ouvrage marchi pendint une heure avec une rapidité surprenante. Elles se jetèmit aussi vivement sur les rafraîchissements que je leur avais fait servir. « Allons, me dis-je, encore une demi-heure de perdue! »
Kieotôt une conte'>tation s'engagea entre elles et détruisit toutes mes espérances. L'une dit a celle qui avait coupé la robe qu'elle s'était trompée, et qu'il manquait une pointe je ne sais oii. Celle-ci répondit quv; la pointe y était. « Elle n'y est pas. — Elle y est. — Je vais vous faire voir que non. — Vous ne toucherez pas à cela. « Elles tenaient la robe chacune de leur côté ; elles tiraient avec force ; il en resta moitié dans les mains de Perrette et moitié dans celles de Margot.
Je ne me possédai plus. Je pris la cruche à l'eau miellée, et je It leur vidai sur la tète. Un balai se trouva sous ma main, et je les jetai dans l'escalier les unes sur les autres.
« Que diable avez -vous fait la ? me dit Ambroise. Le mal pouvait se réparer... — Se réparer, et il est huit heures ! — Vous l'avez rendu irréparable. • En effet, la malheureuse robe était tachée et poissée partout.
« Que faire à présent ? que vais- je devenir? — C'est ce qu'il fallait vous demander avant que de mettre la main sur cette diable de crurbe. — Colombe se m triera sans robe; mais elle se mariera, dussé-je l'éjiouser en cheinise ! — Eu chemise, en chemise ! Les jeunes gens sont bien extraordinaires! Ils désespèrent sans raison, et.... — Comment,
■ans raison! Et quel remëde trouvez-vout à cela 7 — Moi, monsieur, je n'en vois point ; mais ce n'est pas a moi ii en tnxiver un : ce n'est pas moi qui me marie... .\li ! ah! quel trait de luniicre ! Ah ! monsieur, monsieur! — Parlez donc, au nom de Dieu!
> — Je connais une jeune fille char);éi- de ilécorer l'image de la Vierge... • — Eh bien ? — l'.h bien! vous ne saisissez p.u mon idée ? Nous prenons chez les marchands de soieries une piixe d'étoffe, chez la mercière un niilliri- d'épingles, chez la (;alantii-re dt-s llcurs pour garnir le chii;iion... ^ êtes vous ii présent ' — Ambroise, vous devez voir ([lie je ne suis pas disposé ii jilaisanler. Marion drape madame Colombe à la turque... — M'y voilà, m'y voila ; à la grecque, a la romaine. Le costume sera noble , imposant et nouveau. Courons, mon cher Ambroise, courons! •
A neuf heures, Marion était dans le couvent avec tout ce qu'il lui fallait pour parer l idole du jour. C'était un peu tard, mais on attache bien des épingles en une heure.
Ah ! mon Dieu, j'ai oublié une chose île grande importance. Le contrat de mariage n'est pas fait. On ne saurait penser à tout. • Ambroise, allez methercher un nol.iire : il écrira pendant que je m'habillerai. Il
Le contrat ne se composa que d'une seule clause : tout à Colombe après moi, tout à moi après Colombe. Ambroise me servait de valet de chambre ; le notaire et lui finirent en même temps.
Toutes les cloches sonnèrent à volée. L'heure fortunée était venue. Je pris le notaire sous le bras, et je le fis trotter peut-être pour la première fois de sa vie. Il fallait que le contrat fût signé avant la célébration du mariage. On nous fit entrer dans la sacristie. Colombe -y était déjà, belle comme Aspasie et modeste comme l'innocence. Nous signâmes.
On vint nous avertir que monseigneur allait se rendre à l'autel. J'y présentai- ma Colombe. Dès que nous parûmes, un murmure général (lapprobition se fit entendre; et, en effet, on ne voyait pas souvent un couple aussi remarquable. Les femmes examinaient le costume de Colombe, et le trouvaient aussi élégant iiii'extraordinaire. Au reste , disaient elles, tout devait être nouveau a un mariage comme celui-ci.
Monseigneur commença par nous adresser une exhortation pathétique sur la sainteté et les devoirs du mariage. Il nous fit jurer une haine irréconciliable aux huguenots : la conservation de sci revenus tenait à leur affaiblissement. Cette haine était sincère dans le cœur de Colombe et le mien ; nous jurâmes avec une véhémence qui tirades larmes des yeux de l'auditoire. Enfin, monseigneur prononça les paroles sacramentelles.
Nous repassâmes à la s:icristie. Le révérendissime nous y suivit. Il embrassa la mariée, ce qui ne me plut pas trop, et il m'invita à diner pour le lendemain.
Ma prédicition de la veille et le rôle c]ue monseigneur avait joué dans celle afl'aire avaient attiré sur nous la considéntion générale. On nous entoura, on nous déclara qu'on ne souffriiait pas que la charmante mariée logeât au cabjret. Quelle transition, nous di- 5ait-on , pour une très-jeune femme que de passer d'une maison sainte dans un réceptacle d'ivrognes !
Je sentais la justesse de cette observation. Je sentais aussi <|uc je ne pourrais causer librement avec Colombe que le soir... Toujours des difficultés, des obstacles! L'homme est-il ni pour être soumis aux circonstances? IN'e lui est-il pas permis de vivre pour lui ;■• Il me fut impossible de résister à des instances (pii se répétaient sans relâche. Un marguillier de la cathédrale demanda la préférence, en rai.'.on de ses rapports directs ave: le prélat qui nous avait mariés. Je la lui accordai parce qu'il était garçon, qu'il avait soixante ans, et que vraisemblablement il ne serait pas importun. On nous conduisit en triomphe jusqu'à sa porte.
Je me mis bientôt en route avec (Colombe pour retourner à Arpajon, et on pense bien (|iie je ne passai pas à Elampes sans m'oceuper de ma mère. Le procureur du roi Vernier n'y était plus. Il m'avait trompé en me disant que ma bonne Madeleine était transférée à Paris. Quel avait pu être son motif.' Il était remplacé par un homme qui ne connaissait que le pape, le clergé et les moines ; sentiments très-louables, sans doute, mais qui pouvaient influer cruellement sur le sort de ma mère. J'appris que ce magistrat ne se permettait de rigueurs salutaires que lorsqu'elles étaieot indispensables. Il distinguait, il recommandait aux puissances ces prédicateurs /éles qui soufflaient dans tous les cœurs la haine contre les huguenots. !M.iis les franciscains m'avaient rendu mon bien ; il n'était pas possible de revenir la-dessus. Pourquoi tourmenter celle qui , dans cette affaire, n'avait été qu'un instrument à peu près passif? On lui rendait la vie assez douce, et on me permit de la voir sans aucune difliculte.
Je lui présentai Colombe. Elle frémit en voyant avec son lils une femme de dix huit ans, jolie comme tous les chérubins ensemble, et dont les yeux exprimaient la plus vive tendresse. Elle sourit quand elle sut que Colombe était h fille d'un médecin, et -lue nous étions unis par le nœud le plus légitime et le plus respectable. - Je n'avais ([u'un enfant, nous dit-elle; maintenant j'en ai deux. J'aimerai ma tille avec la plus vive tendresse, et celle que j'ai vouée a mon Antoine n'en sera pas affaiblie. Le cœur dune mère ressemble a une
LA MOUCHE
bougie i|ui n'pand sa lumière sur ce qui l'entoure sans rien perdre lie son inlensili'. •
l'.ile nous félicita sur l'état acloel de noire fortune. Elle nous con- Sfill.i de 1.1 sanctilirr en li part.i!;fant avec les |i;iuvres. Klle nous fit une exhortation toiirliaiitr sur les devoirs du niarraf;e et sur le j;enre d t'iluration (|u"il conviendrait de donner a nos rnianis. •■ t^lu'ille soit tonte c;tlliolic|iir, nous dit-elle ; on est assez, savant quand on combat riieréaie et iju'on contribue à re\lir(ier. « Celte visite se termina par des caresses aussi tendres que nous le permit la grille qui nous séparait.
^olls approchions du terme de notre voyai;e , cl Colombe allait jouir de luutes les commodités de la vie. Déjà je distin;;u>iis le clocher d .Xrpajon, cl je pi(|iiai mes mules. Claire était sur le seuil de notre porie, et elle poussa un cri de joie en me reconnaissant. Elle ht à Colombe une révérence qui n'étiit pas sans quelque grâce ; elle lui présenta une maiii probahlement un peu dure .. Ma charmante petite femme était déjà dans i.i mai>oii. ,1e s..utiii à terre et j'admirai de noineaii l'ordre et la propreté qui régnaient partout.
• Te voilt cliet toi, mon ange, dis-jc a (Colombe «u l'embrassant. 1 u ne craindras plus les fatigues d'un long voyage et les dangers auxquels on j est sans cesse eiposé.
Claire, où est mon ami André '.' • Claire n'était plus là. Je mis la tète à une croisée, et je la vis trottant du côié de l.i tour. Bientôt, je reconnus André, qui la laissait loin derrière lui, quoique ce ne fût paî l'heure oii les ouvriers ont l'habitude de se livrer au repos.
Je revis ce bon André avec un eitrëine plaisir, et je le pressai longtemps dans mes bras. Il salua Colombe avec des mar(|ues de déférence qu'elle méritait sans doute et qui nous flattèrent tous deux. Je lus dans ses yeux que mon ami serait le sien.
Pendant que Claire s'occupait des besoins des voyageurs, André nie gronda, mais très-sérieusement. D'après son calcul je devais être de retour depuis quatre jours, et, d'heure en heure , ses inquiétudes augmentaient. Claire était en vedette sur la porte, autant que le lui permettaient les soins du ménage, et devait l'aller avertir quand nous paraîtrions. On a vu avecqutl zèle elle avait rempli sa mission. Colombe prit la parole, et raconta ce qui nous était arrivé avec cette niivelé , celle candeur inséparables de sa manière d'être et de sentir. Ce genre était nouveau pour André, et il en sentait tout le charme. Claire, assise d>ns un coin de la salle, ne perdait pas un mot. Je vis plusieurs foi» sei mains s'approcher; elle avait envie d'applaudir. Le respect la retint. • Ah ! mon Uieu ! s'écria-t-el e lorsque Colombe eut cessé de parler, mou riili brûle, » et elle disparut.
C'ét.iit une oie, la quatrième quelle avait mise à la broche depuis le jour oii André nous avait alteiidus. Mon fermier Thomas avait eu le double plaisir d'en recevoir le prix et de manger les trois premières avec sa femme et ses marmots. Celle-ci parut sur la table, acoompagnée d'un pàlé, dont l'intérieur venait aussi de mon fief, et que séparait une soupe digne d'être présentée à des connaisseurs.
Thonias avait été conduire notre voiture et nos mules à son écurie. Il entra avec Catherine. Tous deux avaient pris leurs habits du dimanche; ils avaient chacun un bouquet gros comme un balai, et ils l'olTrirent à madame la Tour en lui adressant un compliment auquel elle ne comprit rien ni eux non plus.
« Mon excellent ami, me dit Colombe, ce jour est un jour de fêle. Elle serait incomplèle si ces braves gens ne la partageaient pas. » J'étais fier, mais toiijo irs empressé de complaire à Colombe. Je pris Cailierine tt Claire par la main, et je me plaçai entre elles deux.
Itubois, mon maître maçon, survint. 11 voulait aussi me féliciter lur le succès de mon voyage. Colombe fit pour lui et André ce que je venais de faire pour Catherine et Claire. La joie brillait dans tous les yeux. Oh ' pensai -je, qu'il est facile aux grands de se faire aimer 1 Us n'ont qu'a le vouloir. Pourquoi ne le veulen -ils pas?
.André n'oubliait rien. Claire nous servit l'eau-de-vie brûlée : c'est le dessert des grands seigneurs. La gaieté aur;meiila , et Dubois nous chanta, sans eu être prié, des couplets que depuis vingt ans il faisait entendre a toutes les noces ou •! était invité. André termina la fête par un épitbaUme plein de veive et de goût.
11 voulait m'entretenir de ses travaux. Je le priai de remettre les affaires sérieuses au lendemain.
yu'on en bien chez soi, iodépenJaut, aimant, aimé ! Quelle fatalité porte les hommes a aller chercher au loin le bonheur qui est là auprès d'eux ? Je n'entrevois dans l'avenir que des jours heureux ; ils m'appartenaient, et une inquiétule vague me poussait à Haris chez te iluc de Ctiise, dont je n'av.tis p.s besoin. Colombe sommeillait ea- C»u' ; je la regardai, il tout ili^pirui lievaiii elle.
Claire vmi trapiier doucement a la port- de notre chambre. André nous ailendait e« bas av.-c la voilure. U voulait conduire madame à son domaine et me rendie compie en chemin de ce qu'il avait fait. Ou sait l'oinnicnt on éveille une femme qu'on adore. Je descendis pendant que Colombe s habillait.
André me mit au euu'ant di-s moindres ciri'on^tanres. Il altarhiit beaucoup d impurtan e a ce qu'il avait tait, et il avait raison. Eu s'occuptiit iiDiqueiiient de mes iiaérêts, il avait développé une rare lutelli.jence, et mon approbation devait être le (irii de ses travaux. Je l'ccuutai avec la plus grande attention : il m'était beaucoup plus facile
d'être attentif le matin que le soir. Je lui donnai les éloges qu'il attendait et dont il était digne.
IVous moniâmes en voiture. André nous conta qu'il avait vendu pour trois mille livres de fer et de plomb : on aurait pu avoir l'idée de les convertir en mous(|uets et en balles au nom du roi, ou en celui du duc de (iiiise. De grands noms imposent toujours au vulgaire, et couvrent souvent la rapine et le meurtre. André philosophait en dirigeant nos ouvriers.
Wous arrivâmes k la tour. Je fixai Colombe, et je surpris sur ses lèvres un sourire de satisfaction. Elle voyait sur une hauteur une jolie et spacieuse maison qui s'élevait comme par enchantement ; la ferme, solidement rebàiie à une distance convenable; un étang creusé au niilicu d'un jardin qui déjà était tracé ; dc< allées, sinueuses et larges, ouvertes dans le bois; le ruisseau qui sortait de l'étang pour al er se perdre «lans un bosquet, qui promettait d'être déli< ieux au retour du printemps. Le bras de Culombe était passé sous le mien ; je tenais sa main , je la caressais ; nos yeux se rencontraient à chaque obiet nouveau qui se présentait à nous. J'interrogeais les siens ; ils répondaient amour et reconnaissance, n Ah 1 lui dis-je , tu ne me dois rien, faire ton bonheur, c'est assurer le mien. »
Maîtres, amis, ouvriers s'éloignèrent à l'heure du déjeuner. Le notre nous attendait a la maison. Là, je parlai de la nécessité de me rendre à Paris, et Colombe pleura ; de ma ferme volonté de ne me mêler de rien quand j'aurais terminé l'affaire qui m'y appelait, et Colombe sourit.
Après le déjeuner, j'accompagnai André à la tour. Il voyait tout de sang-froid, et j'étais bien aise de le consulter sur la démarche que j'alUis faire. « Je suis bien loin, me dit-il, de partager l'admiration aveugle de certaines gens pour ce duc de Guise. On le croit un grand homme; ses continuelles irrésolutions pouvent qu'il manque d'énergie en beaucoup de circonstances, et cette qualité est la première que doit posséder un usurpateur.
u 11 affecte de contredire le roi et de le br«ver publiquement. Cette conduite peut satisfaire sa vanité, et ne le conduit à rien : elle le perdrait, au contraire, si Henri IH n'était le plus nul des hommes. H est difficile de prévoir le déuoûment d'ua drame qui dure depuis si longtemps; mais, quel qu'il soit, il doit être très-dangereux pour un pariicuiier de se faire un ennemi du duc de (ruise. Je vous conseille de suivre votre projet. »
Nous parlâmes ensuite de cette faction nouvelle qui se formait dans Paris. André convint avec moi qu'elle devait être opposée au duc de Guise, puisque ce prince n'en connaissait pas les chefs. 11 nous parut plus que douteux que ce parti fût dans les intérêts du roi. Il faut de l'or pour remuer le peuple ou lui inspirer cet enthousiasme qui le soumet aveuglément à ceux qui le dirigent. Or, le roi n'a pas d'argent et il est méprisé. Quelle inQuence peut-il exercer par sa naissance ou ses qualités personnelles? Quel est-il enfin? Le rebut de tous les partis. Qui donc possède des trésors dans Paris et veut les sacrifier à son ambition? Toute la question était là, mais nous ne pûmes la résoudie.
Le duc de Guise devait m'attendre depuis plusieurs jours, et on ne l'indisposait pas impunément. Colombe me comblait de caresses quand je parlais de monter à cheval, et je m'oubliais auprès d'elle. André entreprit de lui persuader que la continuité de notre bonheur tenait à l'exécution des ordres que j'avais reçus à Limoges. Ses raisonnements étaient forts et serrés; mais l'amoUr ne sait bien entendre que ce qui le flatte. Colombe résista, pleura, pria, supplia, Pouvais-je lui résister?
Le reste de la journée s'écoula dans des scènes d'enchantement : on aime plus fortement encore quand on se quitte pour la première fois.