VII. — Le second baiser
Trente métiers sont déjà montés; dans quelques jours nous en aurons soixante en pleine activité. La fabrication est rapide et les débouchés sont certains. M. Rigaud a terminé tous ses marchés avec le ministère : il s'est engagé à fournir vingt nulle «unes de drap par mois. Les prix sont très-modérés, et cependant les hénéhces sont immenses. Dans le premier trimestre mon père touchera dix fois ce qu'il faut payer pour les intérêts de la somme qu il a empruntée. L'allégresse est dans tous les cœurs, elle se peint sur toutes les physionomies. Les heures de repos s'écoulent au sein de tous les plaisirs qu'il est possible de se procurer ici. Tous les soirs mon marronnier prête la fraîcheur de son feuillage aux jeux les plus animés. Ala mère et madame Kigaud ne dédaignent pas de se mêler à la jeuuesse du voisinage. M. de Méran a cessé de l'éloigner du château depuis qu'il sent les avantages et par conséquent la nécessité de vivre avec ses inférieurs. Mais malheur à qui s'écarterait de l'étiquette qu'il a établie ! Son exclusion serait aussitôt prononcée.
Au reste, celte étiquette n'a rien de trop gênnnt ; elle ne s'observe qu'a l'égard de M. et de madame de Mer.m. Ma grande jeunesse n'inspire pas encore ce triste respect si inférieur à une saillie de gaieté. On m'aime, cela vaut mieux, el je fais tout ce que je peux pour le mériter. Uéservée avec les jeunes gens, je mets nos demoiselles à leur aise. Je préviens leurs désirs, je place chacune d'elles dans le jour qui lui convient. Toutes n'ont pas de l'esprit, et toutes paraissent en avoir, telles me quittent satisfaites de moi et impatientes du lendemain.
Dtns huit jours la première livraison de draps partira pour Paris. M. Higaud donnera ce jour-là un diner splendide où mon père a consenti que le» chefs d'ateliers fussent admis, à condition qu'on dînera sur la pelouse , qu'ils seront au bas bout de la nappe, car il n'y aura pas de table, afin qme ces gens-là ne puissent pas dire avoir eu l'honneur d'être admis i celle de M. le comte de Méran. .M. le comlc donne la place du haut à Jules, son agent général, et lui et ma mère auront l'air d'être la sans conséquence, seulement pour encourager nos principaux ouvriers. Un petit bal terminera la fête; mais il est bien convenu qu'on dansera chez M. Higaud, et qu'on laissera les chefs d'ateliers boire entre eux sur le gazon : il ne faut pas qu'aucune de ces mains-la touche celle de mademoiselle de Méran.
(^tu'est-ce donc, Claire, que le plaisir qui est ainsi calculé? De quoi jouit-on quand on redoute sans cesse l'ombre de cette égalité, qui seule répand sur la vie de ceux qui se conviennent cet aimable abandon, ce charme que je ne peux déhnir, même en sentant tout ce qu'il vaut.' Mon pauvre père s'ennuiera mai;nifi(jueinent. Maman aura l'air de s'amuser beaucoup, jiarce que les opinions, les armiigements de mon père doivent lui plaire constamment. .Moi , je serai avec Jules, et je suis toujours si bien avec lui !
Sa vie et la mienne sont semées maintenant de privations et de chagrins. Qu'est devenue cette gaieté folâtre qui m'animait autrefois.' Je regretterais ma paisible indifTérence s'il m'était possible d'exister sans amour. Jules et moi nous nous cherchons par leffet d'une force irrésistible; nous nous rencontrons, nous nous évitons pour nous retrouver et nous éviter encore. Eclairés par notre fai-
blesse, fermes dans la résolution d'être irréprochables, sans être convenus de rien , nous fuyons les occasions, les jouissances les plus simples el les jihis innocenles. Je ne prends jilus son bras, ce bras que [iressiit, que Caressait ma main ; je ne trouve plus la sienne. Je m'interdis ces riens charmants (|iii nous faisaient palpiter de joie l'un et l'autre; nous ne nous parlons plus (lue devant des témoins dont la présence nous force à nous circonscrire dans les plus rigoureuses bienséances. Notre bouche a perdu l'iiabiiiide de dire anviur, et le senliiiienl le plus vif est concentré au fond de nos cœurs. Quels ravages il fait dans le mien ! Je ne vis plus, Claire; je languis, semblable a la fleur que le soleil a frappée, et qui penche sur sa lige flétrie et décolorée.
Quel étal ! il est insoutenable, et de longtemps notre sort ne peut changer que par une ejplosion subite et terrible. Je fais tout pour la prévenir. J'ai confié a maman mes douleurs, mes combats et mes craintes; le ne lui ai rien caché que ce fatal et ravissant baiser. Avec quelle bonté elle me soutient, elle me console! Elle ne me conseille, pas , Claire , elle sait que l'amour n'écoute que ce qu'il lui est doux d'entendre, (|u'il ne fait que ce qui le flatte. Elle me montre le but dans l'éloignemenl; (lie méfait pressentir les délices que me réserve l'avenir; elle s'afflige avec moi sur le présent. Quel trésor qu'une bonne mère !
Avec quelle confiance je te parle ! avec quelle franchise je t'ouvre mon âme ! Prends bien garde, Claire, tu es dépositaire du secret de mon honneur Ce que je confie à l'amitié doit être couvert d'un voile impénétrable, comme ces antiques mystères qu'on dérobait soigneusement à lœil des profanes. INe m'espose pas à rougir devant M. de Villers quand je le reverrai. Eli! quel homme est capable de juger le cœur d'une femme.' Il faut, pour le connaître, avoirnos penchants, notre f.iihiesse; les avoir conilialtus comme nous; s'être vaincu comme nous dans 1 obscurité et le silence; se contenier, comme nous, du témoignage de sa conscience, et renoncer à la gloire d'éclat que cherchent, qii'idolàticnt, qu'obtiennent des hommes qui souvent ne la méritent point.
Je crois que ta pauvre amie devient philosophe. Quel maître que l'amour ! Avec quelle facilité il développe nos facultés intellectuelles ! C'est lui qui nous force à observer, à comparer, à juger, et une femme sensible gagne en six mois ce que sa triste indifférence ne lui eîit pas donné d'expérience en plusieurs années.
La maison de M. Rigaud était encombré de ballots de drajis. Il avait fallu en mettre jusque dms le château. Tout cela a été chargé ce matin sur des chariots qui ont été dirigés aussitôt sur I^aris. La fête va commencer. Je ne suis point parée C'est par mes qualités, et non par un luxe qui humilie toujours nos inférieurs, que je veux obtenir la considération de nos bons paysans. Une simple robe blanche, un soulier noir, un de ces chapeaux de paille qui me coitïent si bien, dit Jules, négligemment noué sous le menlon avec un ruban bleu clair, voilà toute ma toilette. 31. de Méran a mis un superbe habit brodé, et il a voulu que ma mère se parât de ses diamants.
Ce que j'ai prévu vient d'arriver : nos villageois s'éloignent de mon père et ils se rapprochent de moi, A la vérité, Jules est toujours là ; il est leur chef immédiat, et il a su s'en faire aimer. Il est mis aussi simplement que moi. L'art u'a pas défiguré les dons qu'il a reçus de la nature, et il est beau, il est beau, Claire, comme l'Amour adolescent.
J'étais arrivée, je ne sais comment, à l'extrémité du jardin. Je pensais à Jules en marchant, et quand je pense à lui, je marcherais des heures entières sans m'en douter. Il y a là une touflè d'arbres au milieu de laijuelle on a construit un joli pavillon. J'avais de la peine à me soutenir, et il a bien fallu que j'entrasse. 11 m'a approché un siège; il s'est assis vis-à-vis de moi. t"a figure charmante exprimait à la fois la crainte et le plus tendre intérêt. Je lui ai souri pour le rassurer. 11 n'y a pas de mal à cela.
Toujours craintif, il s'approchait de plus en plus. Il a pris ma main ; je la lui ai abandonnée : je croyais avoir de la fièvre, et il voulait s'en assurer. De la fièvre! je n'eu avais pas encore, Claire. Mais bientôt... fièvre de désirs, de félicité, d'ivresse, pouriiuoi ni'avezvous quittée;'
Oii en étais-je? Ah! il tenait ma main, et qu'importait-il qu'il en tînt deux ou une? J'ai avancé la seconde, el tu sens qu'il l'a saisie. Il les caressait, il les couvrait de baisers, et ces baisers allaient droit à mon cœur. Sa jolie tête était presque sur mes genoux; la mienne était inclinée vers lui, et mon œil avide suivait tousses mouvements. Il se relève , Claire; je n'ai jias le temps de me retirer, peut-être n'y pensé-je point. Pour la seconde fois sa bouche rencontre la mienne. Immobile sur mon siège, je le presse dans mes bras; je me sens envelopjiée par les siens; nos deux corps enlacés semblent n'en faire qu'un. INolrc haleine est embrasée; des torrents de feu passent de l'un à l'autre; la même ivresse nous domine; le même oubli de nous, du devoir, de l'honneur, nous égare. Un instant encore, et c'en est fait de ton amie : elle brûle de tout accorder, elle trouve tout légitime.
Quel ange de miséricorde a conduit là ma respectable mère? Inquiète de ue pas me voir, elle me cherchait partout. Elle entre dans ce pavillon, et elle y trouve sa fille dans les bras d'un homme perdu
4iDEL\llJh Ut, MbUA^
d'amour et de dcsiis. Kllc jellc un cri per< aiil. >oii , lu fi>u.lri' loiiibuiit à mes pieds ne me eaiiscrait pas un tel elïioi. Je nie sens défaillir, et c'est encore dans les bras de Jules que je perds le sentiment.
La connaissance m'est rendue, et je nie trouve dans mon lit. !\l.i bonne mère est assise près de moi. Oli ! que son aspect me fait de mal' Je dilouiiie la tùle ; je voudrais me cacher à tout l'univers, à nioi-mèuie. • Hcviens, me dit-elle, reviens à ta mère, qui te lilàme, qui te plaint, et qui l'aime toujours, 'l'on àije est celui des erreurs; mais oii cliercUeras-tu des consolations et un appui si je t'él(>i|;ue de moi par une sévérité mal entendue ' .Mou l'nlaiit, sèclie tes larmes; elles ne répareront pas la faute que lu as commise; elles le rendront plus faible, et tu as besoin de toute ton énergie et de la résignation.
• Laissons le passé, el occupons-nous de l'avenir. Jusqu'ici, tu m'as eonlié toutes tes actions. Kais plus, dévoile-moi les plus secrètes pensées. Sois avec moi ce c|uc tu serais avec Claire; je t'aime plus qu'elle, et je suis aussi indulgente, l'rendre ren(;ai;euunt de me découvrir tes pensées, c'est t'imposer la loi de n'en avoir cpie d'Iionliètes, ou de rejeter à l'instant celles qui ne s'accorderaient point avec ce que tu le dois. Je sais que mon àj;e et ma qualité de mère doivent l'inspirer une sorte de réserve, l'.li bien, mon an|;e! oublie ce c|ue je suis. Je te dispense du respect; je ne veux que ton alïectiou; mais je la veux tout entière.
• Je parlerai le mùme laii|;ai;e à M. de Courcellcs. Je le persuaderai, je l'espère, et je le délerminer.ii à un sacrifice (pie votre posiiion respective rend nécessaire. — Eli! quel sacrifice avez-voiis à lui demander, ni.iman.' — Vous ne pouvez li.iliilcr plus longtemps sous le même toit. Je ne vous fais jias de rcpioclies; j'aime à croire (juc rien n'a été prévu, arrangé par vous, ipie l'occasion a tout fait. Mais il est de mon devoir d empéclier <iu'il s'en présente d'autres, dont le résultai nous serait fatal à tous. Adèle dé>lionorée; son père furieux, armé contre son amant; sa mère mourant de clia|,'riii, el entraînant peut-être après elle sa mallieureusc fille, voilà les luam que peut causer un moment, et que nous devons prévenir. — Oui, j'ai commis une faute, une i;rande faute, je le sens il la ri{;ucur de la punilion que vous m'intlii;ez. Je la reçois, maman, .ivcc respect et soumission. Mais, dites-moi, où cxilerez-vous Jules? Peiid.int quel temps sera-t-il banni de votre présence? — 11 faut, ma fille, qu'il insinue à M. de .Méran que le bien de notre association exii;e qu'il loi;e el c|u'il m.in|;e cliez M. Hiijaiid. Tu le verras tous les jours; mais tu le verras avec moi, et sous la coiulilion expresse que, lorsque nous serons là, tu ne t'éloii;neras pas de moi de quatre pas. Ici, tu me parleras de ton amour, de tes peines, de tes combats. J'éclairerai ta faible raison; je la souliendrai, je l'opposerai à ton cœur. Crois-moi, mon euf.inl, deux ans et demi sont bientôt écoulés, même au sein de l'infortune. Doivent-ils paraître éternels quand on est (oulenu par l'espérance, par la certitude du bonheur le plus complet qui puisse embellir la carrière, souvent pénible, que nous parcourons tous? Dis-moi, Adèle, approuves-tu mon plan ? acceples-lu mes propositions? Héponds avec franchise et avec liberté. Si tu as quelques objections sensées à me faire, parle. Me voilà prête à me rendre à la force , à la justesse de tes raisonnements. »
Je m'attendais i des reproches, et maman me prodiguait les marques les plus touchantes de sa bonté. Oh '. ipie le coupable est humilié quand on lui oppose la (générosité et le pardon! Je me soulève péniblement; je me mets à yenoui devant ma mère; j'é-lève vers elle mes mains jointes; je balbutie la promesse qu'elle a exigée, et je tombe dans ses bras. Je me sens pressée sur son sein ; ses larmes mouillent ma joue; les miennes coulent avec abondance.
« Remettons nous, ma fille. Votre père et les personnes qui sont ici viendront bientôt sans doute demander dans quel élit vous êtes. Qu'un calme , au moins apparent, dérobe à tous les yeux la scène douloureuse qui vient de se passer. Plus d'espoir de bonheur pour vous si IL de .Méran avait quelque soupçon de votre faiblesse. Jamais on ne lui en a connu, et qui n'a rien à se pardonner pardonne rarement aux autres. »
Jules a tout entendu. Il s'élance , il se précipite aux pieds de ma mère. Il déplore son audace criminelle; il veut mettre un tenue à ses coupables entreprises ; il élèvera une barrière entre lui el moi ; il s'accuse, il accuse l'amour; une passion insurmontable, elïrénée, a tout fait; il se déclare indigne des boutés de M. de .Méran; il invoque le suprême bonheur; il supplie ma mère de consacrer les doux nieuds qui nous unissent déjà. Sa pauvre tête s'égare, se perd. Ses idées n'ont pas de suite, ses mots sont sans liaison. C'est un enfant qui déraisonne, qui s'afflige, qui se calme, pour s'affliger encore et se calmer de nouveau.
M. de .Méran parait. Son œil est étincelant. Il a tout entendu aussi. Je voudrais être morte.
«Monsieur, dît-il à Jules, j'avais confié l'innocence à l'honneur. V ous vous êtes chargé de ce dépôt sacré. Quel compte maintenant »vei-vou5 à en rendre à vous et aux autres? N'alléguez pas un amour indomptable : cette excuse est celle des séducteurs. Les brigands qui infestent les grandes routes, prétendent aussi être entr^unés par une force irrésistible. L'exacte probité ne transige jamais avec le devoir; elle suit invariablement la route qu'elle s'est tracée. Je suis fâché de
vous le dire, monsieur, je ne vous mets plus an rany des honnêtes gens.
.i Levez-vous, monsieur, leve/.-vuus. Que signifient ce» exclamations exagérée», ces mniivemcnts impétueiit? Ils ne m'abuseront pjs. l'.t vous, lu.ulcmoiselle, noyez-vous uiaiiiteiiaiit d.ms d'iiiuMes larmes. Pleuriz l'esliiiie perdue de votre père, de vcjlre mère, et sans doule celle de votre complice... Laisse/ moi, monsieur, laisse/.-iiioi. Me »uivre7.-vous à genoux jusipie dans le salon? Beinlrez vous public le désboniii'ur de ma fille? Laissez-moi, vous dis- je'. Je ne vous aime plim je ne \ou3 connais plus, et si je ne méniigeais en vous la mémoire d un ami, i|ui m'est bien chère, vous aurii z d< j i reçu dis m irqiirs de iiioii resscnlimenl. — M. de Méran , mon ami , ménage/, votre fille. IClle sulTuque, elle périt. Prête/, l'oreille aux accents du r<'|ienlir. Ouvrezlui votre c<eur et vos bras. .Songez i|u'uii père est riiiiai;e de iJuu, (|ui punit el (|ui pardonne. Itoriiez le ehàliinent à la peine que j'ai prononcée. Adèle a été faible sans doute; nuis elle n'est pas indigne de votre estime lUndez-la-lui, et iiardoiinez. •
Pardonnez-moi, pardonnez-nous! nous écrinns-nout tous trois ensembe, el tous trois aux pieds de inofi pi're : j'av irs rasseniblé ce qu'il me restait de forcei |Miur m'élaiicer de mon lit; m.i mère n'avait eu (|ue le tciuiis de jcler un châle sur mes épaules, il nous voyait tous trois prosternés, siiiipliaiils; il nous regardait d'un <ril sec. n Nnila, s'écrie ma mère, la première grâce que je vous demande. La refuserez-vous à vingt ans de tendresse et de vertu? ■•
G mon amie! ipiel cieur ipie celui d un père! La ficrlé, le ressentiment, l'énergie même disparaissent. Ijn u-il humide, des bras qui s'avancent, qui vont nous enlacer, annoncent la fin de cet épouvantable orage. .M. de !\léran relève ma mère. « Tu as vaincu, lui dil-il. Non, je ne peux rien te refuser. » Il me relève, il relève Jules. « Cnliue-toi , iiiforluné jeune homme. Je ne saurais le haïr ni le niéconiiaîlre. Je te l.i rends. » 11 nous presse l'un et I autre sur son cu'ur. Ses larmes, qu'il s'efforç lil de coinprimer, s'ouvrent enfin un pjssage. Il se laisse tomber sur mon ottomane. Nous y tombons avec lui, et nos liénédiclious s'échappent à travers nos sanglots. (^)u'elles étaient douces CCS larmes que nous versions ensemble! l'.lles étaient le sceau de l'entier oubli du passé, de la plus parfaite réconciliation.
Il Jules, Adèle, j'entends, j'ordonne i|ue ce qu'a pre.:.crit madame de Méran soit eiéculé de ixiinl en point. Laii-sons-ia avec sa fille; suivez-moi, Jules. Je vais parlera M. Higaud. »
Ils sont sortis. Mon père est rentré le soir; Jules n'était pas avec lui. Ainsi l'expiation de ma f.iililessc commence dès ce nionieiit. .le l'eipierai pendant deux ans et demi encore! Ah! Claire, la peine est-elle dans la proportion de ma faute?
VIII — Quel coup I
J'ai reçu toutes tes lettres. Tu approuves la sage urévoyance de mes parents. El moi aussi, je l'approuve, et je ne soulTre pas moins.
J'ai passé deux mois sans l'écrire. Que t'aurais-je dit? Vœux inutiles, privations trop forteiuent senties , voilà de ijiioi se composent la vie de Jules cl la niiennc.
Notre commerce a pris une extension lellc que nous n'aurions ose l'espérer. Les demandes viennent de toutes parts, et les fonds qui rentrent sont employés en acquisitions de iiiéliers cl de matières premières. Tout à l'heure, maman disait, d'un Ion timide , que des circonstances favorables peuvent rapprocher un terme qu'auraient éloigné des événements malheureux, sans que personne ait eu à se plaindre. Mon père n'a pas répondu. Mais sa figure s'est resserrée, et un coup d'oeil expressif a empêché ma bonne mère d'ajouter un mot. J'ai soupiré, et comme elle j'ai gardé le silence. M. de .Méran se promenait par la chambre d'un air préoccupé. Je suivais tous ses mouvementsje cherchais à surprendre sa pensée. Il s'est arrêté devant ma mère et d'un ton de bienveillance, bien propre à lui faire oublier ce que ce coup d œil avait de dur, il lui a dit : « Ma bonne amie, on nq marie pas des enfants. »
Des enfants , Claire ! j'ai bientôt dix-sept ans. Bientôt Jules en aura vingt-un.
Que de choses j'avais à répondre! Je cherchais des tours, des expressions qui rendissent ma pensée, sans blesser M. de Méran, lorsque M. Rigaud est entré. Sa figure était décomposée, sa voix tremblante, sa démarche mal assurée. Il a tiré M. de Méran à l'écart. « Qu'y at-il, bon Dieu? s'est écrié ma mère. — Rien, ma bonne maman, rien, ai-je répondu. Peut-être une indisposition, peut-être... — Non, non, Adèle, ce n'est pas cela. M. Rigaud parait profondément aflccté. •
Jeannette vient appeler maman de la part de mon père. Oli ! oui, oui, il y a quelque chose d'extraordinaire, d'alarmant.
Je sonne; je fais venir Firmin. « Allez, courez chiz .M. Higaud. Demandez M. de Courcelles. Voyez-le, dites-lui... |)iles-lui... que vous venez savoir comment il se porte. Allez, ne perdez pas un moment. •
Je vais, je viens, je sors, je rentre, je m'assieds, je me lève; je ne suis plus à moi. Serait-il arrivé quelque malheur à Jules? Prétcndrait-ou me le cacher?... Firtnin ne revient pas. Quelle lenteur 1 Le voilà, le voilà.
Un billet de Jules! il n'est pas cacheté. Le lirai -je ? Je ne le dois
ADÉLAIDK DE MKKAIV.
i>.is. Mais poiiil decarlict...Qaisaura?...Eh! ne le saurai-jo pas, moi? tndisciiLmt avi'c moi même, j'ai ouvert lo piipier. Je clierilie le mot amour. Il n'y est pas; je pem lire... Dieu, nrand Dieu! une leltr<foudroyante du ministre, adressée à M. Ilijjaud. De (|uoi s'agit il donc? Les expressions de eelle lettre doivent itre eiuiiiuMnes à^uion père et à son assoeié; ,i mou père cpii uie eonsolail à la lin de la sci-ne de douleur que je t'ai éerite, et qui a liesoin <le consolations .-i son tour. Je cours, je vole lui oflrir celles qu'il est en mon pouvoir de lui donner. J'entre dans son cabinet; je me jette dans ses bras.
M. Uij;aud est delinut; son visage est couvert de ses mains. IMa mère, assise dans un coin, parait accablée, k l'auvre enlant, pauvre enfant ! dit et répète mon père en me serrant douloureusement dans ses bras. — Pour Dieu, m'écriai-je, tirez-moi de l'aniiëté insupportable oii je suis. (Jue dit cette lettre.' Ou est-elle' « Je la vois sur un bureau; je veux m'en saisir; M. de .^léran me relient; ma mè-rc prend la lettre et l'enferme sous la clef.
Ali! sans doute, un grand mallieur accable ma famille. Quel peut • il être.' Je sollicite, je prie, je presse, je conjure. (. Vous le saurez trop tôt, ma lille ! me dit M. de Méran. — Ah ! mon père, craindre un mallieur, quel ([u'il puisse être, c'est plus qu'eu être frappé. Ke voyez-vous pas le mal afl'rcux (|ue me fait le ménagement dont vous usez envers moi ' Parlez , je vous en supplie. Soiumes-noiis menacés dans notre fortune, notre liberté, notre honneur' Je supporterai tout avec vous et pour vous; je vous donnerai l'eiemple du courage. Celui de Jules soutiendra le mien, et notre amour, nos soins, nos égards vous dédommageront de ce que vous aurez perdu. — Jules, ma fille, Jules! — Je connais son cœur, mon père, et je vous réiionds de lui. !\lais donnez-moi cette lettre; au nom de î^ieu, donnez-nioila. — Donnez-la-lui, madame. Oue gagnerons-nous à différer? Je crois qu'elle a raison : le mal qu'on redoute est plus cruel que celui qu'on éprouve, u
Je la tiens, cette lettre; je la dévore des yeux... Juste ciel! mon père, M. Uigaud, accusés d'avoir trompé le gouvernement, d'avoir fait sciemment des livraisons défectueuses; des injonctions ruineuses l>our le moment; des menaces pour l'avenir; un style dur et méprisant; tout ce cpii peut irriter, accabler mou père, se trouve rassemblé dans cette lettre cruelle. tU faut répondre, lui dis-jc. 11 faut dire qu'un homme de votre sang peut se tromper lui-même, et ne trompe sciemment personne. 11 faut offrir votre fortune en dédommagement du tort qu'a soulïert le gouvernement; il faut appeler des menaces à la justice du ministre lui-même; il faut lui faire sentir que l'expression du mépris est déplacée même à l'égard du coupable convaincu. — Tu es mon sang, tu es ma digne tille. Ce que tu me conseilles est fait. — ^ oyons maintenant, mon père, quels sont les défauts des draps qui ont été livrés, et sur lesquels on n'entre dans aucun détail. Allons chez M. Uigaud; faisons travailler un métier à découvert. Le secret sera perdu sans doute , mais l'honneur peut être conservé. )• M. Higaud, mon père, maman, m'entourent, me caressent, me louent. De quoi me louent-ils? Je ne suis qu'une fille sensible, qui veut offrir à Jules une main pure.
Je sors et on me suit. Je marche d'un pas ferme. Je souris à ma pauvre mère, je l'engage à espérer.
Aous approchons des ateliers. Jules vient au-devant de nous. Il est pâle, défait, méconnaissable. • Tout est perdu, dit-il , et le ministre .a raison. Personne ici n'est coupable ; mais qui peut pénétrer dans l'intérieur des consciences? — Expliquez-vous , mon ami , lui crie -je. Les faits d'abord ; nous reviendrons ensuite aux principes. » Ce que j'ai examine, Claire , il vient de l'exécuter. Il a fait sortir les ouvriers. D'un bras vigoureux il a soulevé les couvercles d'un métier. Il a reconnu que les fils qui se rompent ne peuvent plus se rattacher, et que le duvet du drap couvre ces défectuosités. Il a été dans ses magasins, il a ouvert un ballot, il a tiré le drap avec force, et il s'est déchiré sous sa main. Il juge que le mordant nécessaire pour faire prendre la teinture en aussi peu de temps doit être corrosif.
Firmin nous apporte nos lettres. M. Rigaud en ouvre une qui le fait frémir. (^)u'y a-t-il encore à redouter, et où s'arrêtera l'infortune Cette lettre est de notre homme d'affaires à Paris. Nos marchands refusent de payer. Cent mille écus de billets mis dans la circulation retombent sur nous. Les effets ont été protestés, les marchandises déposées, des procédures commencées. ISotre ruine est entière. Celle de AI. Uigaud parait inévitable.
Des événements désastreux et inattendus nous frappent avec une force qui suspend l'usage de nos facultés intellectuelles. Nous éprouvons bientôt le besoin de retrouver des idées, de les classer, pour opposer a l'orage une résistance i)roportionnée au danger. M. de Méran s'est montré le premier calme et grand. 11 a entramé tous les autres.
A^s une sérieuse mais courte discussion , il a été arrêté que mon père et M. Uigaud partiront demain pour Paris, que M. Uigaud suivra les affaires contentieuses , .|ue mon père verra le ministre et fera imprimer des mémoires.
En examinant plus en détail ce qu'il conviendra de faire, on a senti que >1. Uigaud ne pourrait suffire a tout, et on a décidé que Jules partirait avec ces messieurs. .Son absence peut être longue; eh
bien! Claire , je ne me suis pas permis la moindre rédexion. J'ai ]icnsé ijue la présence de Jules serait agréable à M. de iMéran, le distrairait de ses chagrins; et quand il a daigné me demander mon consentement, je l'ai donné avec une facilité , une grâce , dont il a paru me savoir bien bon gré. Je me dois cette justice, Claire : d'aujourd'hui je n'ai donné une pensée à l'amour. J'ai été tout entière à mes respectables et infortunés parents.
i\Iais le soir, (|uand je suis rentrée dans ma chambre , quand le silence et le calme de la nuit m'ont rendue à moi-même, et m'ont Jicrmis de me porter dans l'avenir, j'ai frémi, j'ai répandu des larmes. Quand reviendra-t-il , me suis-je demandé , l't dans (|uel état sera son cœur? Je suis jolie, dit-on; mais on <lit aussi ([u'il est à Paris mille objets séduisants qui font de l'art de plaire leur unique occupation, qui attiriut , attachent , enchaînent. Non, reprenais-je aussitôt , seule je peux fixer Jules , parce ([u'aucune femme ne peut l'aimer comme moi... Mais l'occasion, la facilité... Mais ses serments, mais l'honneur... Et puis, ce ne sont pas des plaisirs ([u'il lui faut, c'est iiu cœur, et le mien le suivra partout.
Le jour me surprend dans ces alternatives d'espérances et de craintes. Je me lève précipitamment, je descinds, je cours, je cherche, et je ne trouve personne. J'interroge Firmin... Ils sont partis , Claire , partis au milieu de la nuit! Il a pu s'éloigner sans me voir eiicoii, sans m'adresser un dernier adieu , sans recevoir le mien! Quel COU]) ! Je ne peux le supporter. Oh! la perte de notre fortune n'était rien. Mais être blessée dans ses plus chères affections , se voir en linéique sorte abandonnée, dé. laignée , voilà ce qu'une femme ne supporte pas, ce que moi , je le répète , je ne peux supporter. Je me répands en plaintes inutiles , je pleure de dépit et d'amour. J'accuse Jules, je le condamne, je ne veux plus l'aimer, non, je ne l'aimerai plus.
J'entre dans ce bosquet, témoin des plus doux épanchements. Je marche vers ce marronnier, d'oii nos mains unies se sont cent fois élevées vers le ciel; d'oii notre bouche lui a cent fois adressé les vœux les plus tendres , et le serment d'une éternelle constance. C'est là que je veux lui reprocher de m'avoir délaissée; c'est là que j'appellerai sur lui la punition due au parjure... Ah! je ne trouve au fond de mon cœur que son image adorée.
' Que vois-je.' ma mère debout auprès de cet arbre. Elle l'embrasse d'une main, elle élève l'autre. Elle semble prier pour sa malheureuse fille. Je vais à elle. « 11 est parti, il est parti, m'écrié-je, et il ne m'a pas vue! Le barbare! que lui ai-je fait? Ne savait-il pas iju'il déchirerait mon cœur, que je ne peux vivre sans le sien ? — Ne l'accuse pas, Adèle, et écoute-moi. Nous avons voulu vous épargnera tous deux une scène déchirante... — Ah! vous m'avez accablée. — M. de Méran est sorti aussitôt que tu es entrée dans ta chambre. Il est retourné chez M. Rigaud; il a envoyé chercher des chevaux, et il a notifié à Jules qu'il fallait partir sans te voir. Le malheureux jçune homme s'est échappé; il est accouru : j'étais là pour l'arrêter. 11 m'a suppliée; il est tombé à mes genoux; et j'ai été inflexible... Que vastu dire? Ne blâme pas ta mère. Rappelle-toi l'état fâcheux oii tu es tombée quand il est allé à Argentan, quand il t'a quittée pour deux jours seulement. Qu'eùt-ce été aujourd'hui , oii vous vous séparez pour des semaines, pour des mois peut-être! U t'écrira tous les jours, tu lui répondras, et s'écrire, n'est-ce pas se parler, s'entendre ? »
Ah! Claire, de quel poids douloureux je me suis sentie soulagée! Avec quelle ardeur délirante j'ai imploré le pardon de l'homme que j'avais si mal juge! // s'est échappé, mon amie ; // est tombé aux ijeniiu.r lie ma mère ; que pouvait-il faire de plus ? Elle a été iiijhxihlc! Elle n'a donc jamais aimé ?
II. va à Paris. Tu le verras, heureuse Claire, ah! dis-lui que son Adèle l'adore; que jamais elle ne pourra aimer que lui; qu'il aura les derniers vœux de son cœur et son dernier soupir,